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Le mal, c'était la solidarité d'une +guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de +l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation +prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. +Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement +battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les +ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette +intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne +méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse +en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et +les ramenant tous à la règle de saint Benoît. + +C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie +par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent +est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre +condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice +qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale +est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce +fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations +diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire. + +L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde +social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis +XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa +catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, +c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un +esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui +l'entoure, et vendu par les siens. + + * * * * * + +Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut +nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit +plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit +la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le +Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, +il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du +Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient; +leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable +vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il +leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2]. +Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus +sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle +bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les +enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et +Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles +Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et +le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines +de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs +elles-mêmes[5]. + +[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que +l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis. +«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad +mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, +C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis +et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum +anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. +Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se +gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator +exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi +procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad +memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille +nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur +la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les +musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même +désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.] + +[Note 2: L'Astronome.] + +[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. +Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati +Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c. +XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique +librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi +facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo +monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque +monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam +feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»] + +[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus +bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium +tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus +Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius +esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, +et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le +Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis +quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te +transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi +apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri +contra imperatorem moliretur.»] + +[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam +natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio +exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... +Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos +majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem +coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter +paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, +concessit.] + +Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge +intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait +accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une +telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à +peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons, +et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux +gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les +héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans +les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants +impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis +rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le +principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il +laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV +et Pascal Ier. + +[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de +sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était +naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux +différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le +recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, +Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour +revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette +sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les +approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_. +Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, +considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la +cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des +autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser +subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa +libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de +blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son +exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements +militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant +son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis, +etc.] + +[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ +hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, +imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi +devotissimas habuit.»] + +[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, +487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri +præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de +deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui +postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus +suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub +quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et +ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»] + +Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains +d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les +barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son +arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile +et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait +qu'il eût volontiers restitué l'Empire. + +[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se +disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.] + +Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait +rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se +liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi +d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard +et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait +avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné. + +[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier +essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. + +«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et +omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et +custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal., +ap. Scr. F. VI, 177.] + +Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur +celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il +avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin, +Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui +l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection. + +[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et +ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors, +longtemps avant le neveu.] + +[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem +obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, +episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans +omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id +est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes +responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi +consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco +tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis +meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi +Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, +novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis +despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem +eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.] + +Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de +s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui +offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et +dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de +Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. +L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint +du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon +qu'il en mourut au bout de trois jours. + +[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent +capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus +orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos +tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium +mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum +luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, +magno cum dolore flevit multo tempore.»] + +L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient +pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux +de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre +tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes. +Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement +envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits, +et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les +Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme. +L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant +de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes +du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé +par les siens. + +[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem +constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) +quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, +etc.»] + +Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force +et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son +influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa +sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se +souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître +devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus +belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des +nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père, +Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les +Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17], +dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à +l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà +favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de +son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et +encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle +dégrada, elle perdit son époux. + +[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias +inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis, +qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, +quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam +constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: +«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas +visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, +355.] + +[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.] + +[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et +de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus +studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. +VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268: + + Organa dulcisomo percurrit pectine Judith. + O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda, + Ludere jam pedibus... + Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas. + Reddidit ingeniis culta atque exercita vita. + +--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime +instructa.»] + +Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être +pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, +ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, +_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa +sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et +Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de +leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint +d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois +depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation +volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les +plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence +de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la +conscience. + +Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la +royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son +humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le +prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui +aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une +dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi +pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents +lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent +obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée +des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En +829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient +si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre +de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le +mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils +accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir +central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils +voulaient régner chacun chez soi. + +Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres +fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le +titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à +Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire. +L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. +Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé +Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette +concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais +beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration +des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre +les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se +trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne +fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut +succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se +crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père +dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne +trouva point de Cordelia. + +Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés +à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux +Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son +rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire; +les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté, +s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu +des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour +porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour, +et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction, +furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât. + +[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, +alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem +clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens +Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi +convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio +futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace +de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos +postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique +imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent +capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._ +aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.] + +Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le +moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le +Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. +Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous +ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des +fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font +agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant +abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point +que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène +fut appelé le champ du Mensonge. + +[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus +propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant +ab eo.»] + +Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une +fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne +répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur +dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait +sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui +imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût +jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une +liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de +Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait +exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir +fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les +partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis +d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; +sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et +sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité +ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin +d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20]. + +[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la +pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut +désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des +contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit +que violence et tyrannie.] + +Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard +de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, +s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, +pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales +qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, +et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la +capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où +Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur +l'autel. + +Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva +dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes +pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils +l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses +cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, +nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il +avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de +calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de +Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait +tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en +lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans +et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple, +comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de +l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces +filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de +Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de +patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les +outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une +image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe. + +[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour +les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous +les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. +(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les +Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers. +«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur +et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une +troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon, +c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches +longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les +bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la +volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le +roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière +que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de +plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs +délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour +les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus +graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au +supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des +centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche +qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.) + +Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium +servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te +purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt +pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi +principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job +insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, +legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi +molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos +habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti +sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex +vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» +Puis vient une longue invective contre les parvenus.] + +Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même: +tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et +ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire +s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été +(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de +Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert +de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une +foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa +vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de +Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de +Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y +mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant +à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme +de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique, +ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par +Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi +d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom, +jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis. + +[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement +contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard +semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire +pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. + +Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat +universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem +dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, +poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous +les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam +Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis +querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. +XLIX.] + +[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ +virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase +Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le +Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de +déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle +_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_; +Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique, +_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et +_Amisarius_.] + +Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce +qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une +part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils +avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, +qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le +fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants +de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le +Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre +Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà, +mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles +choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit +l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait +pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange, +le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. +Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette +guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à +lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les +cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une +île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de +l'Empire mourut avec lui. + +[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum +omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, +partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter +partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet, +sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, +deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi +concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia +regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit, +regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem +Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo +conferretur, consensit.»] + +C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le +fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards +qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre +Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par +opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée +d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne. +Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes +de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la +Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que +l'indépendance. + +Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre +d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour +soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la +paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de +Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées +furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui +offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception +des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui +céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre +jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France +en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, +selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il +lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur +manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il +voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas +arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].» + +[Note 25: Nithard.] + +Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à +Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en +croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; +si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, +et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil +massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette +époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons +déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et +de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps +déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à +rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il +était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des +causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement +de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois +de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri; +il n'était resté que les lâches. + +[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita +Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in +posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique +écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la +France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, +se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.] + +[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux +militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se +tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les +Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, +comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se +précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes +de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs +boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; +mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils +venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la +jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant +leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt +les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute +cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans +une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne +vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se +connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.» +(Nithard.)] + +La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent +poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne +suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours +en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent +d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église, +seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le +langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands +fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous +pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces +paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux +peuples, sont le premier monument de leur nationalité. + +Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian +poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus +savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in +adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar +dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam +prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque +Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue +allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser +bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got +gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man +mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit +Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce +scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent, +chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si +Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, +ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà +Lodhuwig nun lin iver[29].» + +[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre +commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de +savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par +aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, +tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai +aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. + +Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la +traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais +je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux +de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une +époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des +proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.] + +[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère +Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je +ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul +aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans +leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.] + +En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer +Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor +forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh +hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne +wirdhit.» + +«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de +Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. +Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après +leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de +leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant +répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur +connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa +volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le +royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le +conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux +frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en +référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.» + +Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et +Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, +l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se +contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques +ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les +rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il +demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. +On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30], +jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le +long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du +Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du +royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, +tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà +des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.) + +[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine +envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers +eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre +son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de +se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec +bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et +des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de +cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par +Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.] + +[Note 31: Nithard.] + +«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes +sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une +connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui +pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà +écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes +les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était +Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était +impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. +On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de +partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que +nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la +décision des évêques[32].» + +[Note 32: Nithard.] + +L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont +plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla +porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique, +appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de +Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, +longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si +puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le +Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de +Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34], +paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. +D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand +archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il +fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci, +dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à +appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons +vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le +christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances +avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la +Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint +jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais +de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples +détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré +à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, +souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie. + +[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux +hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est +immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les +lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les +idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom +de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs +seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous +la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à +son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur +avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis +craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à +cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, +qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion +chrétienne.» + +_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de +Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232, +etc.] + +[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam +violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, +289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. +VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum +prodente.»] + +[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini +Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a +Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam +adventaverant.»] + +La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), +son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et +Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de +Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins, +prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son +courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la +suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge +pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui +de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia +longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à +qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il +força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et +y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en +même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire +mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le +Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils +se partagèrent les États de Lothaire. + +[Note 36: + +SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II. + + Audite omnes fines terre orrore cum tristitia, + Quale scelus fuit factum Benevento civitas. + Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto. + Beneventani se adunarunt ad unum consilium, + Adalferio loquebatur et dicebant principi: + Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus. + Celus magnum preparavit in istam provinciam, + Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum, + Plures mara nobis fecit, rectum est moriar. + Deposuerunt sancto pio de suo palatio: + Adalferio illum ducebat isque ad pretorium, + Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium. + Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio; + Et ipse sancte pius incepiebat dicere: + Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus, + Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus, + Modo vero surrexistis adversus me consilium, + Nescio pro quid causam vultis me occidere. + Generatio crudelis veni interficere, + Ecclesieque sanctis Dei venio diligere, + Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est. + Kalidus ille temtador, ratum atque nomine + Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo: + Ecce sumus imperator, possum vobis regero. + Leto animo habebat de illo quo fecerat; + A demonio vexatur, ad terram ceciderat, + Exierunt multæ turmæ videre mirabilia. + Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium: + Multa gens paganorum exit in Calabria, + Super Salerno pervenerunt, possidere civitas. + Juratum est ad Surete Dei reliquie + Ipse regum defendendum, et alium requirere. + +«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, +quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté +Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés +en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le +renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de +cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre +royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est +bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont +fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui, +il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le +martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de +l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme +au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où +je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et +je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la +race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et +aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été +répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la +couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous +pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le +démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie +pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé +son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est +parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les +saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir +un autre.»] + +Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, +l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à +l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les +séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les +Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu +plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée, +défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de +force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne +présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à +moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus +riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien, +excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait +une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient +Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau +de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée, +dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les +miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que +Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de +Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages. +Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses +possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les +Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par +excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et +eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il +fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois +de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et +vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de +Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, +choisi Laon à côté de Reims. + +[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre +chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses +classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété +et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur +dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les +affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les +arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize +autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les +offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient +seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère +de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les +Mérovingiens, cent mille menses.] + +[Note 38: Frodoard.] + +Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. +Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec +Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas +l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la +Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient +partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le +Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui +avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les +évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique, +puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que +la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de +Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont +combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois +jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard, +méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les +moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le +prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de +quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle +basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération, +puis il se rendit à Reims[42]...» + +[Note 39: Nithard.] + +[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno +tumescere coepit.»] + +[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei +restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum +divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an +secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se +velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et +secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque +præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos +sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos +fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata +concedunt.»] + +[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve +voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée +dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient +emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.] + +Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus +grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846) +confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43] +entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux +curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette +législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et +aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les +reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle +recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, +s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de +l'excommunication. + +[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir +avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, +Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... +mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut +unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores, +etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad +espiscopi præsentiam perducantur.»] + +[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les +trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui +fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou +emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme +mariée.»] + +Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai +pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il +était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de +saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont +on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage +à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans +les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de +France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la +Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant +envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya +trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il +rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis +en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages +de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi +Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna +audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je +vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, +pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar, +qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera +donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon +que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque +Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous +n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune +condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de +l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques +Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et +Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie: +pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que +moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne. +Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre +mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, +et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez +l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent: +Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à +cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence +qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il +nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous +l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il +nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit +avant de s'être consulté avec ses évêques.» + +Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à +Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des +Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859), +pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il +avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour +embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des +Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir +récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les +engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son +ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre +élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, +qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs +acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de +Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition +ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il +m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, +et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne +devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans +avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels +j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de +la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. +Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections +paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à +présent[45].» + +[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard +expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist. +(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac +progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub +conditione debitas leges servandi.»] + +Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. +Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils +lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils +gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. +«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait +au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler, +levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de +l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les +affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple +contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission, +et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et +les comtes[46].» + +[Note 46: Frodoard.] + +Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis +dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, +commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat +allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni +gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et +léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu +s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre +le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des +Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le +pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La +féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée. + +La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de +la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la +question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède +Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de +Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna +d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé +dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les +anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était +pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières +épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour +consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir, +toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la +logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à +travers le moyen âge. + +La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. +Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait +professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui +immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne +acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière +du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon +Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla +à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses +voeux monastiques. + +[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa +doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de +poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les +textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)] + +Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines +allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se +séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un +nouveau Pélage. + +D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du +libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique +défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était +réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, +fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale +de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de +métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes +éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, +abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait +son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles +d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des +conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet +orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde, +chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait +dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un +Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de +l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le +Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des +moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le +continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens +avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de +saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais +avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal +et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux +accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith, +confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_ +ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le +privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du +Palais_, mais le _Palais de l'École_. + +[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été +Scots (Low.) + +Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était +assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets +ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, +et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque +chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui +disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid +distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean, +renvoyant l'injure à son auteur.»] + +Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors +pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de +Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer +le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces +écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin +avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont +parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec +l'apôtre de la Gaule. + +L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre +Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les +limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir. +Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il +attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi, +mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est +simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la +philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la +liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber +et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence +avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa +doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur +du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de +la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le +mysticisme de l'Allemagne. + +[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion, +et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.» + +J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que, +pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se +serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de +similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre +faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore +grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou], +l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de +l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît +sans valeur, etc.] + +Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du +despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était +convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin +de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles +invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si +longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, +défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses +fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement +sauvages que ceux dont elle était délivrée. + +Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort +différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du +IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui +occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre, +y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a +gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du +IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels +ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, +Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome +germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des +invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par +terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de +leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des +mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur +langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir +été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la +mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la +famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et +sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à +force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la +terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux +Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive +nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns +conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons +fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine +que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout +serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, +et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon +robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de +la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces +fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme +guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de +leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que +par la vengeance du serf et la rage de l'apostat. + +[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.] + +[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui +désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans +à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de +Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga +irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur +argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur +mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438. + +«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses +compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe +des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall, +sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme +guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils +prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du +Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur +pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs +Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir +devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis +grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of +the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.] + +[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour +compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une +exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.] + +[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de +Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. +Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il +était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, +dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant +à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à +s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service +de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des +vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).] + +Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu +leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent +les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en +servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur +secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de +Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et +d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les +torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les +fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément +comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et +dans l'Elbe. + +Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut +obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils +vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour +avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les +néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement +dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus +furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient +les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives, +personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à +l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on +le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans +direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des +saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils +semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus +révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à +Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on +n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine. +Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de +trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. +Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France. + +[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator +elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit +ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. +Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, +amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu +des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le +baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et +comme des païens.»] + +[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.] + +[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes +relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de +Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... +Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies +sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla +trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... +Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva +aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; +car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il +donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant +que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce +cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son +pourrait être entendu des pirates.»] + +Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les +évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants +comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, +sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à +Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, +négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres +d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé +captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de +l'abbé de Saint-Denis[57]. + +[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par +être réduit en cendres.] + +Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le +Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions. +Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des +incursions proprement dites, celle des stations, celle des +établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement +dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire; +celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à +Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils +avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux +défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins +n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus +disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent +sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé +de leur nom, Normandie. + +Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire +connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi +et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou +pour les opposer les uns aux autres. + +«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui +viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou +rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands +était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.» + +«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de +Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, +remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les +Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite +d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à +titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité +considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin +qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à +Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs +convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait +reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons, +selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, +et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois +entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières, +arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à +eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, +donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se +joignent à eux.» + +«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la +guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des +Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux +partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas +les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge +l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous +côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, +et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une +forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant +l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, +débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et +lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits +Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres +d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et +cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. +Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les +Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne +pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il +fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, +ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque +dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils +l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; +mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le +féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un +grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il +s'était fait préparer lui-même.» + + * * * * * + +Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre +et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, +l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu: +«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous +charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si +vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur +apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, +nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des +païens...» + +Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent +également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien +dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut +disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de +Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de +Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu +Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble +quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis +II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il +prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse, +et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de +Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son +frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le +propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à +l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des +Alpes (877)[60]. + +[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques +certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des +clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée +déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison +à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la +place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait +autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il +récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui +passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, +avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, +etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait +désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu +de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et +brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi +dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine +envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait +exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de +savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des +constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le +payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions +militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._, +ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius +adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ +fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. +_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de +Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de +Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une +part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs +désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans +l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers +l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait +aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, +jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la +primatie de Reims.] + +[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam +rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam +talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque +ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper +imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... +Græcas glorias optimas arbitrabatur...»] + +[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par +un médecin juif.] + +Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance +qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la +Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même +de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il +ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils +encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en +passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la +France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit +plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit +roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].» + +[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus +misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... +polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»] + +[Note 62: Annales de Saint-Bertin.] + +Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. +Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe +encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette +occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur +chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la +Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut +consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même +de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui +fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur +dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom +de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et +l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec +Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans +de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le +joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par +l'extinction de la branche française des Carlovingiens. + +[Note 63: + + Einen Kuning weiz ich, + Heisset er Ludwig + Der gerne Gott dienet, etc. + +Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer +qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent +mille hommes. (Marianus Scotus.)] + +Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince +allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est +empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! +Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils +commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris +avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, +n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils +de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, +ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand +courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le +Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les +barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne, +qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide +connivence déshonorait Charles le Gros. + +C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du +moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les +exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul +Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme +auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut +que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa +force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées +dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il +portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits +oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à +ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé +consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont +il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de +mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu +faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas +douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard +ceint d'une épée.» + +[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que +lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire +de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans +Hérodote.] + +[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et +Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili +suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel +certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes, +huc illucque portare solebam.»] + +Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles +lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme +devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il +assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût +unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop +d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. +L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent +assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme +celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France +dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le +Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui +composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et +non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les +simples seigneuries. + +L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé +l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, +jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, +chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée +par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu +d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable +au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la +nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était +résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les +véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles +aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre. + +[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore +enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince +disposera du comté.] + +Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les +passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y +maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, +qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il +abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris +pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de +leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus +populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette +popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où +Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque +contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation +commune des Carlovingiens. + +Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est +le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de +roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même +temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait +aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les +Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de +Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et +le vicomte de Marseille. + +[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques +du midi et de l'Orient de la Gaule.] + +Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette +famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les +Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans +l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, +Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières +veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le +vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et +d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de +la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, +Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule. + +[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve +refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons +Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à +l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. +688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien +patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de +propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le +_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le +_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme +de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le +testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les +Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé +en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le +Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas +grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité +de la charte d'Alahon (1841).] + +À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux +Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. +Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse +luttant avec avantage contre la brutalité de la force. + +Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les +Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois, +parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens. + +[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que +les comtes d'Anjou.] + +Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne. +Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se +met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans, +défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire +de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en +plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de +ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur +reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va +remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les +ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les +Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés +également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et +le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient +par cela seul homme libre. + +[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo +cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ +regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis +expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum +subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam +dignitatem ascenderet.»] + +En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les +Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs +d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de +châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes. +Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a +péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes, +plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il +y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et +vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie +Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. +En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le +Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de +Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse +les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en +délivre la Provence (965, 972). + +[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum +inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in +Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est +eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»] + +[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus +reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, +emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem +ingressus.»] + +Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils +renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la +Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en +Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se +soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un +tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle +Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, +tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions +nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la +Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de +France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de +s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de +la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les +autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais +par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied +du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces +barbares. + +Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se +fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur +toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes +seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation +des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la +destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la +patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins +donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? +Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de +la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous +les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps? + +Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges +ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est +un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le +pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le +comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce +n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou +conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon, +Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de +même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le +comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église +gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui +seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie. + +[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les +Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de +Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes +(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens +priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par +Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.] + +Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus +rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, +le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à +armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. +L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de +la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux +l'indépendance. + +Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des +guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi +sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur +la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets +et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux +sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays. + +La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes, +«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il +trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la +forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de +sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses +descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la +Bretagne. + +[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. +«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia +silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._) +Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.] + +Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce +soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il +confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du +pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à +Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus +heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une +grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles +le Gros, il est élu roi de France (888). + +[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit +formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils +Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357. +Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a +donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette +généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, +marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous +apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de +Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux +fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de +Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis +VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de +Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c. +I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes +et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut +peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en +Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à +Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France. +Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence +même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en +Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait +_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière +de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.] + +M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a +suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte +qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il +m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. +La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une +netteté singulière. + +«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un +mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme +entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le +premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de +France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la +prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du +comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se +qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la +population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État +par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de +guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion +définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute +germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections +de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée +par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle +venait de se fonder leur existence indépendante. + +«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du +nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, +violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et +firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne. +L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple +ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se +mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant +tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla +réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée +publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, +après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui +de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux +comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui +prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y +fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.» + +[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis +partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice +dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_ +cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum +_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus +_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive +_Stultus_.»] + +«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, +ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. +Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, +se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. +Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de +l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. +Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes +ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait +à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins +du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, +Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le +territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une +armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut +bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette +grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie +une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait +jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on +promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En +effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la +mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en +question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le +descendant des rois francs. + +[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de +paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand +et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une +armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le +Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.] + +«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui +avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans +aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au +chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de +l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le +duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France +contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains +ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il +avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez +faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en +922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et +lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se +déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et +couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années +après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple +et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses +premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une +manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé +d'Outre-mer. + +«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par +prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant +héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une +alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le +prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette +alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande +aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion +nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, +était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à +cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se +furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre +les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues +le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis +d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre +Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée +l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention +normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. +Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945, +contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, +fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen, +d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui +l'emprisonnèrent à Laon. + +«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les +Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur +duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus +voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des +puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le +comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi +Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats +d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en +réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du +roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de +territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de +France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. +À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps, +Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en +prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui +des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut +remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de +Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La +Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis +qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion, +et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au +delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours. + +«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre +du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres +affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le +Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant +cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que +le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en +ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte +Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays +d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon +héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux +acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de +temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a +déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu +ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la +seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous +ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a +quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis +prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode +et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se +présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la +partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de +l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les +instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la +sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous +excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de +tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à +résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du +souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le +voyage de Rome pour recevoir son absolution.» + +«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui +succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues +mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que +lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de +France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou +Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et +de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.» + +Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que +la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la +tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du +Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir +gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque +de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations +expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry +remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis +d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une +princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de +l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois +et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de +ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les +derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus +belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à +l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le +Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de +guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims. +Mais reprenons le récit de M. Thierry. + +[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur +Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup +pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu +auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux +soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de +France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)] + +[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de +Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux +soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et +jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de +saint Bruno.)] + +Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à +l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances +germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son +royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et +séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette +expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit +qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, +Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, +où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_. +L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il +arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les +Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve +conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce +traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de +l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt +fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point +cessé d'exister. + +«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables +de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin +pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour +impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions +de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista +grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de +France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement +d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives +faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien +entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de +réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses +prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un +compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun +moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la +minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait +conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui +devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne +de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais +chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se +retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils +de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on +surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps. +«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un +des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en +porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.» + +[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M. +Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent +pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé +_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; +et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et +Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles +_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival +le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer +montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer +cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant +l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_ +lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au +siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers +Mérovingiens.] + +[Note 81: Gerbert.] + +Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième +restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne; +ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, +frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté +de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de +l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où +il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, +jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues +Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses +deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après +la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se +conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté. + +«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence +de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son +origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième +génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la +restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de +l'Empire. + +«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, +d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à +proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une +royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, +notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on +suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans +les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement +sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un +singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît +avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le +bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de +Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en +songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes +descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération, +c'est-à-dire à perpétuité[82].» + +[Note 82: Chronique de Sithiu.] + +Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans +exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le +changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une +mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de +révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion +répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle +famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, +qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa +cause[84]. + +[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.] + +[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de +dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de +Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en +remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit +l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de +Paris. + + Di me son nati i Filippi i Luigi, + Per cui novellamente è Francia retta. + Figluol fui d'un beccaio di Parigi, + Quando li regi antichi vener meno, + Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.] + + * * * * * + +L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les +provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de +Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine +le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet? + +[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: ..... +Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était +alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour +suzerain.] + +Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou +un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins +l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la +montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de +Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine +contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs, +capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au +comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À +chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la +royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne +pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de +Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine. + +[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son +règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui +dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait +lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le +Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans, +traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi +en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses +vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le +défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis +d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui +accorda le droit de battre monnaie.] + +Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la +royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint; +transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui +sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se +réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la +seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La +propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes +sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et +refleurir. + + * * * * * + +Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la +nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 +approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la +fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en +arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation. + +Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, +et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes +se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du +monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société. + +Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à +s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais +l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, +l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à +remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle +l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que +par la féodalité. + +L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par +Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est +qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le +désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se +trouvaient unis par force. + +Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication, +ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait +cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus +ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat +corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet +accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la +promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples +s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire. + +La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, +essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité +matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit +seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout +dire, il aime. + +L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a +échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle +s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à +connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle +devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la +dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences, +l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde +féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et +forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne +contenait que l'anarchie. + +En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, +la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La +division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils +s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun +dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche +avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne +sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa +vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam +velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait +par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, +lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était +personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est +territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie. + +À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. +Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et +sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de +Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre +royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si +vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de +Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore. +Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division +triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée +devient un royaume, la montagne un royaume. + +L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre +sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. +Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant +d'une manière précise le caractère original des provinces où ces +dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son +développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La +liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps +barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la +simple géographie est une histoire. + + + + +LIVRE III + +TABLEAU DE LA FRANCE + + +L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est +le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre +est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de +843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la +France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se +caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si +longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons +maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et +agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son +histoire, chacune se raconte elle-même. + +La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par +laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins +la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit +dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et +uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout +obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par +ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent +ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, +confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et +fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à +peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, +d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la +Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a +imitée malgré elle. + +Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division +politique de la France, formée d'après sa division physique et +naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons +raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne +aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne +suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, +c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par +les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point +où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire +et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à +leur berceau. + +Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se +diviser d'elle-même. + +Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au +Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre +regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne +onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des +Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la +Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur +prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du +côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à +l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au +midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et +basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la +France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la +verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante +volcans. + +Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont +que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand +mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne +à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des +temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples +sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, +dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de +l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le +fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais +l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient +derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, +au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine +et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se +montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile. + +L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt +parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la +Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec +l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que +soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le +vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague +Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer +ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des +pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue +plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau +monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un +brouillard ondoyant sous un vent éternel. + +En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs +produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de +Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur +vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et +le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se +charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le +mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats +du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En +longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les +rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les +provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de +Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, +Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait +dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par +ce dur noeud de la Bretagne. + +[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p. +189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la +première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, +les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où +il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º +du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne +de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas +la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues +du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le +Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, +peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte. + +Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est +enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol +et de climat qui caractérise notre patrie: + +«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y +voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des +châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande +partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du +XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des +plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à +procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du +trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses +jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au +commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie, +la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus +belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en +France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le +mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle. +Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de +Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de +Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au +Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères; +le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le +micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; +la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à +Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune, +en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de +Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à +la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin +de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping, +Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la +Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie +botanique.] + + * * * * * + +On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine +est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où +les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez +de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, +quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les +villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages +augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux +châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs +bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le +bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les +filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit +dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt +les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, +les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont +s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en +commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et +Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne +et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée. + +C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la +France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le +premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, +aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le +Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux +pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié +la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans +l'espace et dans le temps. + +La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend +ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de +Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son +étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays +disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, +qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne +commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et +Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie +Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au +nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état +primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait +échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des +pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie +rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest. + +Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une +fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle +désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes +bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du +Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance +commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe +siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis +sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté +religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires +plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le +premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit +la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde +meurt et ne se rend pas_. + +Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et +d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, +l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans +l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage, +qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier +dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le +breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à +la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le +dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique +assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les +mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88]. + +[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à +droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui +semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement +de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.] + +Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier +siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La +même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a +produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de +nos jours, Chateaubriand et Lamennais. + +Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée. + +À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le +Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des +corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est +singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que +nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans +les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et +triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île +selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où +le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, +anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour +Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils +ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il +fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, +qui couvaient déjà l'Océan[91]. + +[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il +pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur +payer tout ce que leur doit la France? + +Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des +familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie +et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on +veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, +et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.] + +[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux +de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier +et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur +est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes, +etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.] + +[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.] + +À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de +Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et +vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout +de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux +montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce +port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux +vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à +vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale +est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi +porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et +l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe +où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de +fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il +est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais +l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe +de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante +embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle +n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos +ports[94]. + +[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).] + +[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons +en 1793.] + +[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.] + +Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la +limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux +ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il +faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues +elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à +quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les +soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand +l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir +en soi: _Tristis usque ad mortem!_ + +[Note 95: + + _Goélans, goélans, + Ramenez-nous nos maris, nos amans!_] + +C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. +La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. +Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, +hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas +arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la +gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais +on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, +promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les +écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour +arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient +le doigt avec les dents[97]. + +[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent +envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible +droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les +plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: +«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne +des rois.»] + +[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est +superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît +chaque jour.] + +L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, +pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La +vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il +va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son +champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte +l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe +du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de +la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis +tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans +mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la +pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si +grande[98]!» + +[Note 98: Voyage de Cambry.] + +Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle +poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet +fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, +d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent +éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, +sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille +plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande +et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au +bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi +s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont +d'une étrange petitesse dans ces îles. + +[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme +prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, +il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's +Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier, +demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis +trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des +Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.] + +Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à +cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de +côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. +Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de +Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques +familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, +sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées +qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient +leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec +effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, +dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. +Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de +Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces +rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est +Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont +toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes +du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux +de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent +la sépulture. + +À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande +pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et +Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez +marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments +informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route +dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses +pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou +bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. +Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs +de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, +quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque +chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce +premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, +aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul +signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria +Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des +accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils +répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des +Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et +vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de +fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en +filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres +éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers +Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a +été avalé par la lune[101]. + +[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. +Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi +un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.] + +[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations +celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: +«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se +mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs +lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand +l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et +des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du +beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I, +76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le +premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les +enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin, +Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en +criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la +fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, +II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du +Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné, +p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir +paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le +soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le +soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou, +I, 86.)] + +Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la +ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands +monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces +villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec +ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, +regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre +mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la +moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et +sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement +conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres +même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui +passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique +d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et +le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons +sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de +grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses +plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. +Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, +affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de +paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers +Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques +moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont +plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac +n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout; +la plus haute a quatorze pieds. + +Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles +haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race +de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres +y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces +populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément +religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce +pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En +Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme +symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence +politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt +chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps +indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière +essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui +opposa celle de Dôle. + +[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les +guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment +après.] + +La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée +du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. +Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; +quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et +plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils +s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe +d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage +était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur +condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. +Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en +disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et +moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et +s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond +républicaines_[104]; républicanisme social, non politique. + +[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des +Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui +résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»] + +[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises +de Nantes, octobre 1832.] + +Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de +l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour +prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen +âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a +fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois +d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour +leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore +un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les +Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut +réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de +Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne, +tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du +Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit +romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation +monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance +recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, +écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites. + +[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en +décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus, +envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.] + +Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute +France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la +langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation +poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et +d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, +devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, +le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune +fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules +apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux +des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de +leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à +T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne +connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six +volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise +séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre +entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se +ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme +emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne +pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité +celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie +expirantes. + +[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les +filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se +présentait avec un bas bleu et un blanc.] + +Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux +limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien +jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important +peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole +ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge. + +Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé +d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux +barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour +rompre la communication. À travers passe la grande Loire, +tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. +_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, +_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_ + +C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen +Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des +Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers +l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais +l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette +population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable +petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La +_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et +dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère +féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de +chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, +l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée +incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve +de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur +les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien +assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre, +la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le +bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes +de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille +Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et +Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les +villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la +capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des +prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami +Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son +prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique. +Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son +tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes +de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce +grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et +d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, +dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les +Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre +et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne, +de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua +de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le +dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims +également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, +Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute +aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose +contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de +Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. +Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris +et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. +C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août +comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, +l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit +fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans +le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles +fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en +vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle +contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine +des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, +mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur +de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un +roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur +légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide +finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous +la prière des vierges. + +[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en +regard de la Bretagne.] + +[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.] + +[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds +de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze +pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un +autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette +disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.] + +[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de +colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues, +entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard +Coeur-de-Lion, avait disparu.] + +Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus +sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la +Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, +puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je +parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au +midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les +Ibères, vers les Pyrénées. + +Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de +la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers, +mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent +trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les +contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le +Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les +armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; +et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique +et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux +hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois +l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme +républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: +esprit indomptable d'opposition au gouvernement central. + +Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers +que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les +Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi +Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses +légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même +comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme +et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des +mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître. + +[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.] + +[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la +Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est +plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut +jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres. + +Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le +Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat. +de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.] + +Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; +il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, +aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école +chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase +pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous +quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du +christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la +colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France +était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de +Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux +située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa +soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à +Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au +XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, +excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault, +conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il +emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil +auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut +longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été +alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert +de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue +d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut +comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se +releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et +meurt avec Gilbert. + +[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.] + +[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte +lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.] + +La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle +avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles +le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de +Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux +fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de +Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, +et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre +de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les +populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les +Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les +tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou +s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur +l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se +ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes +brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec +l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies +domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de +Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne +fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait +cachée. + +Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent +jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette +lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans +leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par +les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à +l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et +de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. +Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les +Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles +(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et +l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou +oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une +famille de Parthenay[115]. + +[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette +ville, au village de Saint-Loup.] + +Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres +verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la +Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont +fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue +en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La +_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme +Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs, +aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme +l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de +dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace +sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates; +d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie +démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf +Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la +curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma +les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, +Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces +intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer. + +[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La +difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les +débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les +_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des +bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais +mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La +Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de +la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de +onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du +Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_. +Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de +la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.] + +[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à +cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.] + +[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal, +homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles +qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.] + +La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût +été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre +Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, +et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de +ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils +cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause +protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; +on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue. +Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour +mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La +Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple. + +Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans +l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle +s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre +nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage +vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre +terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze +rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses +bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus +royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à +ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite +centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui +arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et +violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils +de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le +voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la +proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit +son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_. +Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, +comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et +en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La +guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_ +écossais, celle de Vendée une iliade. + +[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet +Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable +jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans +la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la +Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable +jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. +Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la +Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette +navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de +guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier, +Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée. + +J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine +Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous +le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ +ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, +ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de +propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la +Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une +seule, de cent hectares, appartenait au clergé.] + +[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable +cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes +décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service +militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un +contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un +seul volontaire.] + +En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et +ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de +Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais +salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, +froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines +granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de +châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide +et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre +l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le +caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant. +Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, +des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les +hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils +y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde. + +[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»] + +Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et +celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, +dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic +ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, +aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122]. +Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre +ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que +certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne +rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties +de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, +soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal +et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île +basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la +fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept +cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment +et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet +l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les +vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les +courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur +les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver +presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et +lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais +combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125] +grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel +étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il +vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs +pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier +par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle +qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus +laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres +fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi +qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans +des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées. + +[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont +communs et grossiers, abondants il est vrai.] + +[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche +épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.] + +[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou +neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de +moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier +vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché; +les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de +l'Auvergne; Delarbre, etc.] + +[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude +jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants +espagnols. (De Pradt.)] + +[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à +la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais +renouvelés.] + +[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les +pierreries grossières de l'Auvergne.] + +[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que +l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans +tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur +Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la +terre, et calomniait sa fertilité.] + +Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une +sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. +L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les +Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses +ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui +écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour +la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129]. + +[Note 129: 1833.] + +Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans +d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans +l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du +parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le +pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat, +Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le +christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui +ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme +souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de +l'ancienne foi. + +[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat +et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne +Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de +Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.] + +Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. +Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle +n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau +de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur +plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de +volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la +variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, +tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à +l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se +revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de +trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan +d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans +l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées +aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile +vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les +montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et +le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À +midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout +bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste +ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous +croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces +maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et +vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés +du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose, +peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si +grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné +encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui +portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en +justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent +quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux +vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans +leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le +capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres +se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la +ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des +flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa +curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135]. + +[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au +roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. +_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de +paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile +de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et +Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de +M. Monteil.] + +[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.] + +[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la +Force.)] + +[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.] + +[Note 135: Millin.] + +Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à +peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn +et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit +tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de +l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des +Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec +quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord +donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend +l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au +nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses +petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la +Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La +Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et +gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en +face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de +la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par +l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers +l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois +plus large que la Tamise à Londres. + +Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut +s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant +attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par +Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long +de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des +arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans +autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent +leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à +la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur +landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères +pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du +Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux +montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec +eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, +demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie +de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les +laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites +routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la +campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde +antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays. +Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui +emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos +mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger +espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de +ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son +_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes. + +[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons +noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. +Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue. + +Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons +est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de +Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix +mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, +Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère, +par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons +quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin +de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la +Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc +au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des +Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux. + +_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux +de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés +à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils +remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent +à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de +bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils +abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le +tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de +leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des +_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, +harcèlent et accablent les fermiers.] + +La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa +grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de +pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse +aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, +et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de +l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni +Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et +Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et +ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage +des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien +des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel. + +[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._ +de Humboldt.)] + +[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de +l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les +villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. +Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie +centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française +d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.] + +Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer +les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, +qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux, +et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse +épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des +Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la +torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et +chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu +les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir +celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en +belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes +abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la +France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140]. + +[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la +verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de +faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la +jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des +Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme +celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»] + +[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un +coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, +dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie +de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et +arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des +plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent +étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres +d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur +graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M. +Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique +des Pyrénées est du côté de la France.] + +Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais +seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux +mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le +sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces +sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable +féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, +éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces +prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des +grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un +masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le +long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements +infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les +rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, +battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux +Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le +gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de +treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145]. + +[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché +le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que +le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu +qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le +Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme +le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.] + +[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la +_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira +près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est +beau!»] + +[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la +décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication +entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder +sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en +perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; +et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en +sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une +vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le +remplacer.] + +[Note 144: Laboulinière.] + +[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur +(Dralet.)] + +Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce +passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le +père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique +plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre +choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette +embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en +deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la +France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de +l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux +versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol, +exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le +français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, +fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. +Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est +obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux +climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence, +la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes +splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces +étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité +du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque +nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères! + +[Note 146: Dralet.] + +[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest, +vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de +Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.] + +[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une +évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir +les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se +contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux +destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés +par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce +sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui +leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable. +Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en +approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement +la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec +des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents +moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et +elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos +départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces +fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent +mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles +que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye +en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les +choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait +Dralet (1812).] + +[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une +ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau +monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez +tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et +la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu +de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays +sauvage, désert et pauvre.»] + +Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, +c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix +mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez +souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le +rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, +le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le +voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois +chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite +le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, +qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, +qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et +fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver +quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, +d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des +races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les +nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et +Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait +à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit +le Basque, nous ne datons plus.» + +[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des +montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé +par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de +grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de +la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne +et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la +différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre +les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont +plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses +populations qui les entourent. + +Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple +basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses +champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de +cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des +Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416: + + Bearnes + Faus et courtes. + Biaoèdan + Pir que can. + +«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le +Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture +mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont +d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de +mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et +perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il +conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le +Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la +crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir +aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de +même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la +Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit +nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du +Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont +bâties le long de cette chaîne de montagnes.»] + +Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour +souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y +fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous +les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon, +Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les +Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout +peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un +cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en +effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi +dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora +même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. +Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte +de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à +l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes +de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, +aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par +un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris +non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée +l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri +IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut +manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. +C'est une belle expression des origines primitives de la population +française comme de la dynastie. + +Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la +Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière +au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent +partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y +a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours +_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y +figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La +montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans +son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de +sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant +d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de +forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache +chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les +pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, +exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il +est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste +un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne +rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à +travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et +vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux +ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé +vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152]. + +[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le +chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents +ans, selon Buffon.] + +[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois +jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait +une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la +défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées +vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été +mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 +mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses +reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois +en prés ou terrains labourables.»] + +Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter +tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les +terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, +et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait +le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la +population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils +escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, +cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés +aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de +sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans +nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, +les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête +de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, +animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la +Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte +de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient +plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter +pourtant cette guerre contre la nature. + +[Note 153: Dralet.] + +[Note 154: Ibid.] + +Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de +ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de +Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; +passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes +prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à +recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce +pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, +au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le +canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs +salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155]; +d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une +autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne +de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la +lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à +Carcassonne[156]. + +[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des +glaces de Venise.] + +[Note 156: Trouvé.] + +C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un +autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies +aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces +villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour +d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à +côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont +les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les +Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une +terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme +profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de +vert-de-gris. + +[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la +tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en +Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent +d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le +vent d'Afrique, lourd et putréfiant. + +Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui +ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem +coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in +Gallia moraretur, et vovit et fecit.»] + +[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est +bâtie de laves. Lodève est noire aussi.] + +[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et +parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de +Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois +Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves +de Montpellier y étaient seules propres.] + +C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout +les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les +Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs +de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160]. +L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de +créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce +sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont +enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du +Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands +vaisseaux[161]. + +[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et +couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les +inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des +portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de +têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a +près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut +lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs +d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant +d'un théâtre.] + +[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et +profond de trente.] + +Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. +C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le +Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre +sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La +féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme +auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de +Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie +féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer +l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. +Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique +que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit +d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous +la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau +de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les +Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix +d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au +doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères +rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de +Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette +population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence +tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble +l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des +races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable +catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la +montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, +tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les +Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas +étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il +y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de +Nîmes n'est qu'un combat de taureaux. + +[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père +était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs +aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de +Languedoc et de Roussillon.] + +Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la +légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la +Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même +différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et +Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La +conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et +l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et +de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme +le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est +bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, +très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, +comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait +à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut +périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et +réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés +aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France. + +[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire +trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)] + +Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec +le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les +peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, +plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée +par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des +fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var +à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à +elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux +côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est +un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux +pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. +La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les +sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une +pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le +pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En +Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont +la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et +du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des +ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que +maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté +religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence +y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux +courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique. + +[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de +Louis XIV.] + +La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les +chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés +aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du +Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur +ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les +vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, +ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré +mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se +rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, +italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à +celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en +terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui +ne donnent que thym et lavande. + +[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois +d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, +comme depuis Avignon et Beaucaire.] + +[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de +construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet +eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda +l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du +pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.] + +[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue +Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et +les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent +faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en +France.] + +[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III, +645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum +vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à +Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: +«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, +nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario +negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y +eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. +En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin, +IV, 35. + +Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, +Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique +de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette +ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des +fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par +Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.] + +Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler +de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre +du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les +arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère +moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et +subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour +s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la +fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, +quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il +le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des +ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ +au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à +la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et +charmante. + +Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est +celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût +qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la +colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres +tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de +tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines +fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. +La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé. + +[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du +culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence, +des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la +Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en +1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un +autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon +consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_. + +Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en +Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le +_dragon_; tous deux menacent Grenoble: + + Le serpent et le dragon + Mettront Grenoble en savon. + +--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le +_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la +langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre +dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, +c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait +autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait +délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme +saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.] + +[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre +enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui +jette.] + +Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner +contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux +pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de +chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les +taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le +jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge +à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête +écumante. + +Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais +non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la +moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à +treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins +de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des +Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des +Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe +de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut +capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais +connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque +battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête +à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux +camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa +tout son bien. + +[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval +Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.] + +Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, +au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les +campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la +France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les +vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline +abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle +nature des mains libres, intelligentes. + +Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, +dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur +de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par +Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve +siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de +l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même +révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de +Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, +avec un athée provençal (d'Argens). + +Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au +XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout +ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. +C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la +parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont +donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les +rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, +démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence +méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force +du Rhône. + +Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien +vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant, +en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes +malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois +partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de +l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de +Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans +l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui +donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je +trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au +sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé +par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais +non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il +appartient, comme l'Italie, à l'antiquité. + +[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les +communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de +leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._] + +[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de +ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches +à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La +fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par +corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de +Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336. +C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une +grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait +autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient, +tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la +bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même +usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_ +le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à +une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui +y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est +placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le +signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_. +Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut +pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la +gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches +à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en +Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville +croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une +_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce +jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines +fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux +Panepsies.)] + +[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade +dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. + +Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi +René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme +que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en +carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et +l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de +la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.] + +Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et +marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville +d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées +méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a +vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de +sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole +des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses +champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les +habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs +morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils +étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours +décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le +royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et +obscur; ses grandes familles se sont éteintes. + +[Note 175: + + Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna, + Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo. + + DANTE, Inferno. c. IX.] + +Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines +d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique +la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes +villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des +colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins +puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les +Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, +qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, +Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États +du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent +Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux +et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées +de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome +prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent. +La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les +Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps +s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des +municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la +république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y +éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette +décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que +Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut +sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque +jour[176]. + +[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du +poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a +perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable +où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une +ombre: + +«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les +voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le +ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant +les gonfle de pleurs. + +«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles +sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid +où j'aurais voulu vivre et mourir! + +«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui +ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues. + +«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes +feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.» + + Sonnet CCLXXIX.] + +La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, +me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus +d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt +bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y +arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées +tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles. + +La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de +Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, +d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la +Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme +Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées. + + * * * * * + +Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, +aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du +Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, +isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer +l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus +dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de +former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes +invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est +pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons +normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et +de l'Alsace. + +Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné +appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la +latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de +pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. +D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis +le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la +Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la +Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de +résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être +incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles +donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably +et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois +par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le +grand anatomiste[177]. + +[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de +Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le +grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des +plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles +Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le +caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.] + +Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste +raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer +les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au +Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la +frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable +usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent +souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du +Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous +chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées +dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles +vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves, +filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que +c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les +leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce +n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une +femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La +Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le +génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une +irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de +d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, +finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays +avec Mélusine et la fée de Sassenage. + +[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des +traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires +qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière +assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne +pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la +Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un +procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur +éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.» +Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.] + +[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq +mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers +et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.] + +[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante +armure des princesses de la maison de Bouillon.] + +Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche +simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers +les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même +bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment +les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur +ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où +siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon +coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par +les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour +les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations +annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs +d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, +l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs +ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et +d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, +et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers; +ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du +Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel +esprit: il fait des vers et des vers satiriques. + +[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent +en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le +vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux +ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les +domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le +_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de +farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on +célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve +en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.] + +[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de +toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il +existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde +l'entrée avec une faux.] + +[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de +bétail, etc., on se cotise pour la réparer.] + +[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents +instituteurs. (Peuchet.)] + +Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la +France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185], +eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent +moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près +indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée +à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à +Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée +au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant +et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, +quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île +d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république. + +[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse +dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le +pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous +Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de +Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près +de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée +Chevallereuse_.] + +[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et +baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à +genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De +même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à +genoux.] + +[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un +courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le +cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.] + +[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)] + +[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, +qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.] + +À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout +le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait +dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; +ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque +s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le +véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du +Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des +comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, +«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des +conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die +et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, +tantôt sur les mécréants du Languedoc[190]. + +[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le +seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille +calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des +Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut +Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en +1559; il est enterré à Westminster.] + +Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république +ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble +chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre +l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille +du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis +les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant +Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. +Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la +pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie +de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des +chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont +libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de +colporteurs. + +[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À +Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, +la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de +Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À +Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de +Charles-Quint, mort en 1564.] + +[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché +en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur +trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize +quartiers, huit de chaque côté.] + +[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On +compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de +fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs, +peu de moutons; mauvaises laines.] + +Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle +avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande +Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes +ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle, +formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les +juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le +_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de +barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en +Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de +l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient +d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des +monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses +cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où +Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où +l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une +miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout +pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi +se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans +les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne +savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le +prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur +ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut +jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes +contradictoires de cette Babel. + +[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la +Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se +trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et +fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du +Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange +étaient deux francs-alleus de l'Empire.] + +[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et +l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il +est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son +hydromel si vanté.] + +[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux +cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou +_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères +et mères nobles. + +Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de +la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de +Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre +cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la +justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les +essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. +L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un +grand _sonzier_, etc.] + +La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je +m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde +germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos +qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de +Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en +aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la +rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à +l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles +des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque +fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse +qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198]. + +[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait +un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui +vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et +triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la +repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un +monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre +de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y +venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, +un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la +femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord +du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de +précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme +fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette +flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie +sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne +commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient +régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le +_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et +devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de +la Basse à Bischwiller.] + +[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par +l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de +cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la +première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes +allemandes, la musique donne la vie et la mort.] + +Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au +combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore +dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse +héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure +dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, +Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du +Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des +fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe +siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la +Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et +qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent +presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de +Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant +épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par +leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, +contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous +tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à +Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une +pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité +nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du +peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se +trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant +méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval, +maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René +d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise +des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de +l'Angleterre et de la Hollande. + +[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet +audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa +s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.] + +En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, +d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun +et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places +fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les +couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour +masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La +grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous +côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des +bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne +sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours +les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous +apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les +uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois. +Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du +Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien +des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout +chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis +les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes, +au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit +saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur +la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si +beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira +discrètement. + +Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait +encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs +rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, +l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de +Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux +Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant +son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la +Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la +veillée[200]. + +[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à +Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait +humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs +énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.] + +Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la +Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au +vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et +blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est +finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits +moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile +fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de +limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout +cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose +d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée +à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point +particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le +même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à +penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est +l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur +fortune. + + * * * * * + +Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, +Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et +plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du +Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie +inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci +n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le +choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à +loisir la fleur délicate de la civilisation. + +D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, +avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les +fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été +toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple +druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent +l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le +vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son +discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le +fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont +de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les +taureaux. + +[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, +séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive +gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon +relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de +Saint-Irénée.] + +La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour +l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités +nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une +autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes +de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la +montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine, +puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, +Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les +terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette +grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et +se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople +concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les +Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien +que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante. +L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des +inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant +de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de +papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers +et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la +pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa +poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les +meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, +forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent +dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau +soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des +idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration +poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune +marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit, +comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse +et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il +faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère +lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec: +Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps, +saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y +est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y +mourir[205]. + +[Note 202: Millin.] + +[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps +encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni +instruments, comme au premier âge du christianisme.] + +[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour. +Leurs familles du moins sont lyonnaises.] + +[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le +parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon +que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous +Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze +couvents.] + +C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le +mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, +comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le +coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés +grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire +aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation +intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des +rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il +vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de +doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur +manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de +plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent +leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand +Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de +revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple +d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas +uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après +les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent +l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206]. + +[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs +s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.] + +Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui +de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre +du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. +D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne +voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville +impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de +provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux +Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire; +devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble. + +En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et +Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière +ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au +confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle +celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et +Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La +fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et +facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est +restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses +forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui +amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever +Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour +s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa +divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut +toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour +d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce +qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes, +elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin, +les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère +s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze, +l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin. + +[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189, +Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, +quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et +d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États +de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre +Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.] + +[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique, +puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.] + +[Note 209: Inscription trouvée à Autun: + + DEAE BIBRACTI + P. CAPRIL PACATUS + I------I VIR AUGUSTA. + II I. + + V. S. L. M. + + MILLIN, I, 337. + +Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que +le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. +«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des +bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait +pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI). +On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes +saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles +Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance +Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome +française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène, +ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717. + +Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur +Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les +Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, +par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on +ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun, +par Joseph de Rosny, 1802.] + +La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité +bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable +et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner +par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon +pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout +le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux +noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, +plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de +Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la +splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi +de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans +que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du +moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint +Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef +d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. +Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle, +fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade +des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de +Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse +et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de +celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties +les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint +Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la +Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au +nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa +petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme +religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de +l'histoire et de l'humanité[212]. + +[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de +Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est +local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a +singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant +la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal +théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se +révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le +roi Machas. + +La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines +jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la +cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au +doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.] + +[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de +Dijon (né en 1640, mort en 1727.)] + +[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à +Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite +ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où +mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le +pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de +la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.] + +La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable +de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux +branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux +royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à +tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, +ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des +Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a +emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui +avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre +l'oppresseur des communes de Flandre. + +[Note 213: Charles VII.] + +Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. +Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et +démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait +descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et +l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, +le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore +quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de +Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de +la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et +d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses +formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la +sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et +Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère +pour former le noyau de la France. + +C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la +Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et +crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays +est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont +chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières +traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La +maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu +sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, +au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, +sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, +indigente. + +De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est +guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide +qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses +rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville +autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville +sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons +petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages. + +Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été +l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui +consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti +les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours +se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la +quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en +mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare +que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas +les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. +La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin +ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants. + +[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, +et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15 +novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À +la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères +réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La +coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; +de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de +Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui +partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, +Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre +chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et +chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses +maisons et les domaines de la ville et du roi.] + +Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par +la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, +des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était +pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands +et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les +Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de +soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise +était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de +toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de +coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont +originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires +à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne +grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, +dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer +de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à +peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt +roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de +l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des +seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin +l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au +visage. + +[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit +Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant +des souliers.] + +Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques +transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu +contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour +ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, +naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des +facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire +mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en +Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires. +La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et +Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes +leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous +ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la +satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut +faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de +Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes +griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et +satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la +langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est +la _Satyre Ménippée_. + +[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête +Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré +comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un +désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de +Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, +quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de +Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, +comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le +plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France +aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et +surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus +disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il +y ait beaucoup de malice et d'ironie.] + +[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France +éclate dans les fêtes populaires. + +En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour +délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle) +(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers +(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770 +(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers, +aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris, +_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque +des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons +obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de +Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de +feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se +jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs +lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait +une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en +choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux +files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de +l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à +Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants +sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de +l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au +mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président +Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents +de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la +scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa +femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait +l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.] + +Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne +que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la +Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme +a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois +degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la +rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est +le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines +blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein +de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la +terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi +cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et +rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. + +[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la +transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux +caractères.] + +[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la +vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent +capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois +arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu +qui donne de bon vin.] + +[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six +ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, +femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien +le vin de Champagne exige de façons.] + +[Note 221: La Fontaine dit de lui-même: + + Je suis chose légère, et vole à tout sujet, + Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet. + À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. + J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire, + Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; + Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours. + +«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»] + +Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le +fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine +avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver +avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu +en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. +La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête +basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes +superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de +magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de +Flandre et de Normandie[222]. + +[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le +paysage sont singulièrement anglais.] + +Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se +ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et +laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille +triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles +existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands +qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où +celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? +Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si +fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon +une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes +eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange +français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, +qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes +d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève +acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de +sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, +l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à +envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, +au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, +quelques articles du Code civil[223]. + +[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président +d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à +quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il +est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement +séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, +dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants +parler comme des orateurs...] + +Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour +l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins +avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie +la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, +industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit +d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan +va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le +grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor +par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. +Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe +siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la +grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse +haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de +Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses +recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand +Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent +volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une +dialectique vaine et stérile. + +[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les +Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, +qu'ils en ont perdu la gloire.] + +Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et +forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; +_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses +campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et +grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi, +grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer +l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un +peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force +musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du +département du Nord. + +La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de +Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, +dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, +de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. +Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en +sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente +mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. +Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu. + +Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros +et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs +affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, +l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne +fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit +mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La +Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter +pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans +Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses +empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont +encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs +publiques. + +[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une +foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du +_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un +habit neuf aux grandes fêtes.] + +Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au +nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, +plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature +devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à +satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du +dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec +le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture +aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture +normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de +Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. +L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux. +La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend +au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante +tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque +corbeille tressée des joncs de l'Escaut. + +[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par +Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26; +(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera +bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres +légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif +religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le +doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage +égal dans les successions, etc. + +Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, +était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès +l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme +l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En +Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.] + +Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, +éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs +ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. +Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins +coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la +vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit +en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de +plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace +pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces +églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, +l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure +en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais +combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés +sur l'établi[228]. + +[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille +statues et figurines.] + +[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est +développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne. +_Voy._ t. VI, p. 120.] + +Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce +n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de +vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et +des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des +hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent +lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents +et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement +belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux +profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et +sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme +et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle +Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la +peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux +idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité +du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri +dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de +l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée +de la nature. + +[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête +Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.] + +[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour +la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry. +La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les +penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire +l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois +la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique +qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.] + +[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à +genoux devant une hostie.] + +[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à +Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et +officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux +d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à +Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et +lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au +vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est +horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, +appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous +sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien +pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le +Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. +La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère +qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de +saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la +chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une +pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. +Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes +carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de +peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées; +mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps +humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.] + +[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux +en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne, +Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse, +etc.] + +Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un +grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes +poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y +pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et +des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux +funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique +entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les +Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. +Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le +temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de +Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, +Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer +Waterloo[235]! + +[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le +traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est +significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II, +fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi +de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un +fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur, +la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine +française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques +(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations +celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_). + +Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait +à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans +doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en +1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.» +Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans +plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme +blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la +Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire +que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de +1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit +la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.] + +[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée +précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas +en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le +monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, +celtique ou germanique.] + +Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à +seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous +toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à +s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière +levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du +baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée +dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de +miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur? + +Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse +Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et +d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, +Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au +couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée +du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à +l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière +terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des +bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la +servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par +les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés, +Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le +calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la +grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi +l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à +mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont +mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de +races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, +Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a +été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats +d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et +crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan, +se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la +mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le +bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le +monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux +grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre +et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande, +qu'elle tient à terre se retourne et mugisse. + +[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine +Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus +que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de +lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. +Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, +d'Ostende à Brest.] + +[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de +l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une +des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers +est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de +Châtillon.»] + +La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de +l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français +sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. +La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur +arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de +Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du +reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement +obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers +ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, +ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient +secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur +taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes. + +[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.] + +La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. +Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre +l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de +près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est +des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa +personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque +le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence +des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par +composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de +l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est +l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler. + +Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout +devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans +l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la +dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux, +ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de +la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation +des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la +Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances +plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est +un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre +de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la +Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves +qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom +d'Île-de-France. + +On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes +de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. +Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils +n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les +provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens +le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. +Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la +brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui +tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit +lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de +bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse +couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur +prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et +la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se +laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les +manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De +Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre +Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans +ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots +d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits, +jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce +spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, +les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche +point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès +visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris +vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique. + +Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, +Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une +ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, +Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour +atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la +vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il +décrit se relâchent et s'élargissent. + +Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné +au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé +notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES +DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le +Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, +entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son +centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en +vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les +chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs +Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église +Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240]. + +[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en +Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, +Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.] + +[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. +L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et +métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les +archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de +Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme +métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de +Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, +Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne +lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.] + +La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale +Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à +Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier +chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se +rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été +souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne +D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de +guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la +molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à +côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble +entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le +Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue +par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon, +Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour, +reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale +tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore. +Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243]. + + Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, + Je suis le sire de Coucy. + +[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais +avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose +d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue: +«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»] + +[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.] + +[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et +trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds +d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le +18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en +bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de +hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux +Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de +grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle, +auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en +1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de +Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de +connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à +tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la +minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.] + +Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande +pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes +de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux +Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de +Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244]. + +[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à +Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands +écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.] + +Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette +ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes +villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. +Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un +ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, +à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la +changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda +sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, +elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de +Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut +chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: +«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier +rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de +l'armée[248]. + +[Note 245: Pierre l'Ermite.] + +[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.] + +[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille +Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à +Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une +famille picarde.] + +[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution +sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à +la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de +gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; +Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de +Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.] + +Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége +de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans +le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge +le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La +plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, +Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent +aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous +regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue +étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251]. + +[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de +mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a +donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle +de Sainte-Beuve.] + +[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort +en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, +mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean +Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers +1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à +Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre +Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à +Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste +qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en +1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à +Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en +1700, etc.] + +[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.] + +Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une +manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la +monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; +ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un +pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France +exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire +Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et +d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est +dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre, +loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à +Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont +sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France +qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en +Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français; +ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera +tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit +moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma +de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis +Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle. + +Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le +général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment +s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il +faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de +Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la +plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait +qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de +toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas +ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, +particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une +force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252]. + +[Note 252: Écrit en 1833.] + +C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du +centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant +organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, +opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir +l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la +Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la +Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien +entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la +convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la +résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre. + +Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes +organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et +cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et +Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de +Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de +Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium. + +La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des +secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des +fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et +guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au +centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les +provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent +les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et +renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé +par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de +la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la +politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, +et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui +elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se +reconnaissent à peine: + + «Miranturque novas frondes et non sua poma.» + +Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle +attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités; +l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris +et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; +c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre +même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, +atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont +grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette +préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne +peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie +centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans +les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de +nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la +première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes, +fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de +l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à +vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe. + +C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses +frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque +chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France +allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France +italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et +néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent +souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont +entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne +Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la +France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une +force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par +quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse +donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux +territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure +Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et +solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue +provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds +bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère +belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la +réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la +Champagne! + +Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui +l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de +côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de +Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une +Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et +l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? +L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de +l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté +poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à +pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce +que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et +énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la +beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre +monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non +plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y +trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science +et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un +empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne. + +[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, +mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à +l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres +philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et +politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche +sont alsaciennes d'origine.] + +La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans +l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en +reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie. + +Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et +autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se +trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et +des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des +organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué +qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des +autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les +segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité +du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux +composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les +organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de +parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des +degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que +l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer +comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, +la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions +qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité +sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité, +où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité +individuelle. + +[Note 254: Dugès.] + +Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de +la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité +humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution +de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les +degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le +christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la +Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux +progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi +celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus +avancé la centralisation du monde. + +Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit +provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la +conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner +des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre +n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux +populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide +sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste. +Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de +langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties +solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a +joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis +au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. + +Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit +local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la +race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a +été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances +matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son +soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, +de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, +l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation +merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du +particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, +il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine +est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de +l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la +patrie. + +Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette +pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares +ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. +L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire +partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si +puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est +en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, +la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village +natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il +compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, +idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à +l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence. + + * * * * * + +À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes +bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité +souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle +longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles +rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va +s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour +amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle +l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des +entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui +grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui +mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant +souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes +ne suffiront pas à nous consoler. + + + + +ÉCLAIRCISSEMENTS + +SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC. + + +On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une +population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, +et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les +savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, +jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins +plausibles, mais peu décisives. + +Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il +semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, +ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou +les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum, +dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, +et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei +(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les +affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul. +Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. +Ducange). Enfin un auteur dit: + + Libertate carens Colibertus discitur esse; + De servo factus liber, Libertus, etc. + +(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X, +385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts +parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils +étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une +situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday +Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des +redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere +debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº +83, ap. Ducange.) + +C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on +trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de +Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient +établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie +singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam +genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, +quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a +_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en +détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet +événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.» + +Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255], +_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager +dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. +Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir +pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de +cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, +qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut +modifiée en 1477 par le duc François. + +[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage +_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.] + +En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais, +dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_, +_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_. + +D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots +ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils +avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du +parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître +en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en +Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur +fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les +pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur +ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit +pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent +l'état de meunier (Marca, p. 71). + +Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient +alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la +nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens +fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans +l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où +ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens. + +Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens +(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On +les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains +laissaient également croître leurs cheveux. + +Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une +race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques, +sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les +Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89). + +Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la +retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par +dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés +Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent +semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les +actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent +point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les +gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en +janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des +Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux +écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs +fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand +nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, +des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés +du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité +dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le +quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et +quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se +servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et +dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.) + +Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien, +bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, +parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On +leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on +conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements. + +Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les +prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que +leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots +sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et +l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur +témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants +des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de +_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le +pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. +Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois +Savoyards[256]. + +[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec +l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._ +le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait +une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous +apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine +Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine +Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).] + +Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi +nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la +lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins +croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur +inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en +buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen +(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En +espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre, +compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_ +et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les +Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis +aux ladres. + +De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes +sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans +certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le +Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI). + +Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les +premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce +que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on +trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins +froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud +adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce +qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont +soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent +s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, +parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de +l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.) + +Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses +que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute +successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de +l'Occident. + + + + +LIVRE IV + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET +GERBERT.--FRANCE FÉODALE + +1000-1031 + + +Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans +l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe +siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son +histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense +concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une +sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et +discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, +terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la +naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. +Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on +croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des +_Alleluia_. + +C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait +finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme, +les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la +prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette +terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le +monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité +antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et +profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, +et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de +légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de +sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre +chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée +d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du +safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente, +avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le +diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se +présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant +d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de +Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait +pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il +eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en +effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire, +_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit, +morique desiit.» + +[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam +jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum +gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, +etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat +(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi +consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): +«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, +quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non +longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli +chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per +orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit, +et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV, +ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab +initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani +generis interitum.»] + +[Note 258: Raoul Glaber.] + +Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et +l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales +du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur +roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la +mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment +souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit +les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer +du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre +monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, +celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru +d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. +Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre +chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, +dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à +l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du +cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des +tentations et des chutes, des remords et des visions étranges, +misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et +qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille: +«Tu es damné[259]!» + +[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum +lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura +mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte +rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis +tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas +et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, +occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, +vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps; +arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter +concussit lectum.........»] + +Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur +valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à +jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir +aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de +l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du +cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs. + +Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités +qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que +l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des +lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des +malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et +tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux +de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement +Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y +entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les +rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent +porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection +aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260]. + +[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. +Ademari Cabannens., ibid. 147. + +Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de +l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la +glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite +sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, +trad. par Eyriès (1808), I, 200.] + +Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le +monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. +«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols +d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les +racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent +aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts +saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les +mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, +et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage +alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si +c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, +il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. +Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer +cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.» + +[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit +de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989, +grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande +famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des +_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033, +famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et +en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, +famine de sept ans, mortalité.] + +«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de +Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la +nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des +ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si +affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la +mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les +loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, +commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu +ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, +la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant +lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. +Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en +concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on +ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait +ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne +demeurât sans culture.» + +Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu +de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, +tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine +de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on +allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait +bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion +de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des +évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les +églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins +ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. +Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi +matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, +plus tard _la trêve de Dieu_[262]. + +[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples +d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant +à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une +mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que, +depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne +n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire +quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui +qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie, +ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le +monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_ +(trêve) _de Dieu_.»] + +Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à +l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur +l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes +portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, +disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou +baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou +encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté +chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants +et ses hoirs...» + +Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à +quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils +se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs +demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. +Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les +ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, +duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si +l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un +capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une +petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues +Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien +voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, +entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était +écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon +habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit +l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui +demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, +répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, +et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit +l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ, +l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! +je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre +âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte +du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de +l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir, +avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].» +L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine +depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme. +L'Église l'honore sous le nom de saint Henri. + +[Note 263: Guillaume de Jumiéges.] + +[Note 264: Vie de saint Richard.] + +Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de +France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était +très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent +musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_, +les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et +_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur +l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et +plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui +demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit +alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom +de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église +de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, +pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec +les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il +assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il +avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à +Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il +chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les +murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit +possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint +Hippolyte[265].» + +[Note 265: Chronique de Sithiu.] + +«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme +d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par +sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette +lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet +argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui +demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne +savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit +d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. +L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment +ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même +de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon +sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la +reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et +Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait +comment cela s'était fait[266].» + +[Note 266: Helgaud.] + +«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier +ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait +fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de +ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer +ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De +même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait +mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme +les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, +celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne +trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!» + +[Note 267: Helgaud.] + +La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il +soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, +il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se +mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le +pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or +de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. +Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, +indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes: +«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe +d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans +doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant, +lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de +son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en; +contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le +voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient +les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un +clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge +par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se +troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le +seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles +de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son +père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce +qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce +sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger, +va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que +tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur +soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et +quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: +«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le +Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se +relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés +dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait +au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour +eux[268].» + +[Note 268: Helgaud.] + +Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le +premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit +et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la +chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert +que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la +colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme +incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore +un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter +à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à +travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de +trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, +surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises +furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles +pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens +semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit +que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la +robe blanche des églises[270].» + +[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, +et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête +est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet +Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., +ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour +_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites +longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, +293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo, +cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et +Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo +_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo +_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo +_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le +pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien +étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de +là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire +le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter +cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem +jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c. +IV.] + +[Note 270: Glaber.] + +Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, +des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes +reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les +saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, +et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de +consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le +dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans +l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau +d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. +«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la +position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était +suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses +peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident, +placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi +dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue +pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être +adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait +en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].» + +[Note 271: Id.] + +[Note 272: Glaber.] + +La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de +tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la +pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes +éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme +pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape +français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il +appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un +siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un +Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des +Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de +tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la +profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il +faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique +fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux +Français, de Gerbert et de Robert. + +[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est +Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum +bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, +spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An +quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam? +Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se +minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc +dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me +Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina +prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud +me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, +tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.» +Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis +loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere +ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis +nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui +das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit, +nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro +remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata +relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette +lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en +Afrique.» Scr. fr. X, 426. + +Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si +litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et +incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus +perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium +portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per +incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr. +Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia +arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. +reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin +potius nigromanticum.»] + +Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à +Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller +étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand +Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il +professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon +roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait +déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut +une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils +aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois. + +Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de +Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, +Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat +et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il +ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à +Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente +et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez +les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se +donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille +des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, +et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc +il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne +savais pas que j'étais logicien[274]!_» + +[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII: + + Tu non pensavi ch'io loico fossi! + +Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, +dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est +remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative +de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus +forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.] + +Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les +premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, +fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient +généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul +Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes +combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers +Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont +rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à +l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux; +nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours +des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement +les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, +amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient +sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de +lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en +antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse +de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du +czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui +appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison +était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à +Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est +resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient +les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière +la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des +Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276]. + +[Note 275: Lettre de Gerbert.] + +[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de +Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, +bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats +d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des +Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et +Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.] + +L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage +des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; +l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci, +traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une +fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les +Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il +convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti +ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait +sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la +maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient +en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, +descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais +lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt +avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait +acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le +Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des +Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne. +Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois +refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux +qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son +fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois +(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de +Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets +quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire. +Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il +le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa +femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la +fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient +au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui +accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la +statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner +l'épouse de Robert[279]. + +[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le +sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de +Jumiéges.)] + +[Note 278: Albéric. ad ann. 904.] + +[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua +suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos +etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi +simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus +omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate +recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine +_Pédauque_ (pied-d'oie).] + +Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé +Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta +à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes +osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession +du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit +tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la +Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit +relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers +Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël. +Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de +Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. +Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva +sur son corps un signe caché[281] (1037). + +[Note 280: Glaber.] + +[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse +Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.] + +Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, +cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable +que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et +Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs +rivaux de Normandie et d'Anjou. + +La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de +Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait +comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort +chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et +combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques +terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, +petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, +furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, +aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la +Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. +Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que +les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de +grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et +poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance +qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand +le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces +comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance, +fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard, +était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de +Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi +le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme +Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes +et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui +essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284]. +Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve +et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une +lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà +fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, +partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du +pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de +Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. +Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires +signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre +sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à +Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé +l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères +(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux +(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore +à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la +puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua +le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour +rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte. +Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par +prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par +mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de +Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les +Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de +_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de +la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France. + +[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.] + +[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, +ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» +Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue +d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de +Foulques. + +Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem +trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto +tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»] + +[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à +la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité, +bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi +ni loi.»] + +[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.] + +L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque +temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an +1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de +Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci +dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner +la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la +Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui +les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon +de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets +et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père +de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui +fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite +lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne +à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta +le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais +Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison +de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un +autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, +fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les +seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale +n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé +comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait +que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de +Franche-Comté à la Castille. + +[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de +Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la +rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en +personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)] + +À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues +Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre +le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la +Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue +victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort +indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque +influence sur les moeurs et le gouvernement de la France +septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui +d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette +domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au +trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais +l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons, +Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son +sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des +Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter +du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de +Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne +donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il +se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de +Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de +reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le +nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous +parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et +battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait +tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique. + +Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs +inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent +l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades +normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de +Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent +tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, +et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et +Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La +royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La +France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement +tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne +les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte +de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en +Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la +terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux +Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la +place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et +les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même. + + + + +CHAPITRE II + +XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE +L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE. + +1026-1095 + + +Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille +aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu +l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle, +à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les +seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur +des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de +Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque +les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a +la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à +leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du +Sacerdoce et de l'Empire. + +Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le +saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion +des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut +lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois +reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore +une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de +l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les +puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes +des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les +ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention +superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une +société séculière prend le titre de société sainte, et prétend +réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine, +mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main +aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains +les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi +vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix +perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe +encore entre les nations. + +[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les +rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges +provinciales_.] + +[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.] + +Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En +est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? +Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande +révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain +poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui +va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la +consommation des temps? + +Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas +mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une +montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et +les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une +table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe +avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. +L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au +berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, +encore.--Ah! bon, je puis me rendormir. + +Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au +saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes +qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la +loi, la réconciliation définitive des nations. + +Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort +avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce +et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des +compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à +la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi +joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le +suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et +candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes +empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits +chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du +monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les +reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le +fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle +de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi +Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux +blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de +rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au +pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la +prépondérance des empereurs. + +[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent +un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est, +selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.] + +L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont +il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque +chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme +profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le +rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur +sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on +peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé, +immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante +armure. + +La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. +Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à +l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne +connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que +dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, +ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la +forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_. + +Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; +n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa +mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas +moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du +ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront +de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul +au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur +enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, +nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont +mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi. + +[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.] + +Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de +s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien +devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient +corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses +_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. +Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au +rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_. + +Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les +cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les +barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle +devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent +chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques +s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille +les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils +s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils +combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la +masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre +d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un +abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les +évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu +vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques. +Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils +font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges +ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, +balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge +d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son +nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en +pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, +léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux +glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son +choix. + +[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé +par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses +serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa +monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le +prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit +passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et +le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort +leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la +sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége +ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un +chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes +du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar, +chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de +Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille +et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc +ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor +hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis +notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni +Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et +servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad +dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. +I, 197.] + +[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer +ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape +sa déposition.] + +[Note 293: Atto de Verceil.] + +Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et +vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de +l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la +splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les +consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des +fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel +leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs +petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il +plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux +évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces +églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi +l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église +imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux +filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre +marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à +l'épouse du comte. + +[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique +laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque +parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam +habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem +usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On +avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre +seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le +clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme +témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, +als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815. + + Rex immortalis! quam longo tempore talis + Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt? + + Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444. + +D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même +en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron +et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri +publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus +hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui +traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»] + +[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de +Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et +évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles. +(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par +Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce +qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs +bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes +prenaient publiquement la qualité de prêtresses.] + +C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans +l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était +dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une +telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la +flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, +ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le +recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit +d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité +asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne. + +[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours +l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et +dépassés. (1860.)] + +L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra +au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était +réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans +les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus +mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie +d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se +peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et +orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa +l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre +celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui +donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie +pontificale: l'Église s'incarna dans un moine. + +[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit +au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent +servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c. +VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne +et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un +serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.] + +Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. +C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à +cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. +Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand. + +Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, +et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité +religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds +nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se +soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que +l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; +ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait +cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes +donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un +juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. +Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par +l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il +devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance +spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des +forces, l'unité, l'identité, c'est la mort. + +Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait +qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par +la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans +les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est +par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le +précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était +plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, +enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent +garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, +nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne +recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple +contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les +pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois +débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à +outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait +les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, +souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, +on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi +mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la +forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration +révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les +moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou +concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, +courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci +de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de +l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le +théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient +tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation +d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche, +ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la +Tauride. + +[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église +m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des +dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, +ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui +permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu +m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les +conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de +Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: +«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de +Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes, +bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»] + +[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé, +et peu de temps après le fit évêque.] + +Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen +âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de +Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la +pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui +avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le +monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un +péché, tout au moins un péché véniel[300]. + +[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un +peu plus tard.] + +Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima +de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. +Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu +et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la +primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de +France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la +monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent +appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux +évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la +matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il +faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, +l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, +le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, +il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple +reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde +revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il +y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le +plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le +tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de +l'empereur, et l'hommage des rois.» + +[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non +rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et +facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam +Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, +de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus +noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum +anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur +abscindere.»] + +[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi +pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam, +Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria, +sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII, +epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id +est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et +imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, +sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra +sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut +pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali +dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies +septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II, +p. II, p. 98.] + +Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de +l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le +fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut +dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri +III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la +toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, +et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome; +il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit +de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas +une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: +«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans +l'exil[303].» (1073-86.) + +[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation +sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la +fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards +vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque +plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans +l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils +gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une +ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve +aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à +son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels +je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que +les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur +moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; +de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut +de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; +car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut +de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à +Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme +frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui +se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont +malheureusement que trop éloignées.»] + +On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce +n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se +rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en +chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il +fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. +Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était +coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le +jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne +réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et +la nature. + +[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus +en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de +Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau +lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.] + +La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils +d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil +empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui +étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les +vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait +encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son +salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, +il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie, +demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et +qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La +terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture +dans une cave de Liége. + +[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis, +touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection +paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom +de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés +auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, +lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son +nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils +vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.] + +Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute +l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: +d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la +fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine, +avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle +était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était +pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut +tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde +au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle +réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme +Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force +de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et +intercédait pour lui[306]. + +[Note 306: À l'entrevue de Canossa.] + +Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape +étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la +croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par +toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands +devinrent les soldats du saint-siége. + +J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple +mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément +scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec +leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs +nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont +les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant +ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus +alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés +d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308]. +Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement +français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit +Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la +civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de +légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons +chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie +cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un +peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers +nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la +multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles +d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui +donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec +Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un +légiste italien. + +[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] + +[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I) +confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis +exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping, +Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans +un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des +Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_. +Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire +de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux +par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: +_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, +p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on +ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de +Bayeux et de Vire. + +Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259. + + Corpora derident Normannica, quæ breviora + Esse videbantur. + +Gibbon, XI, 151. + +Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183. + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum +ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et +dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et +avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185. +«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill. +Apulus, l. II, ap. Muratori, 259. + + Audit... quia gens semper Normannica prona + Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur. + +--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient +à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» +Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.] + +[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel, +Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, +Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, +Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, +Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, +Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette +liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste +encore plusieurs autres listes.] + +Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à +présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des +héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le +cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante +mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son +cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis +des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces +forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, +se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs +et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent +peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique. + +[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre, +et les jette par-dessus une muraille.] + +Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les +anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et +bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur +fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la +_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race, +c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_). + +[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia +corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)] + +La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils +pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur +fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe. +Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe +siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits +chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. +Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à +chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme +d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou +bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, +quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas +beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient +mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, +mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils +prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût +voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent +traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en +allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de +Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le +fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas +d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des +routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et +l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages +étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et +gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur +négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint +Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand +profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son +église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement +d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse. + +[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune +fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une +rivière, sans que personne y touchât.] + +[Note 313: Wace, Roman de Rou.] + +[Note 314: Baronius.] + +C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie +du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis +dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les +montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et +d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins +normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les +rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec +de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs +byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples +les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards +de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du +Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; +sept des douze étaient de la même mère. + +[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum +generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus +Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access. +histor., p. 124. «Mediocri parentela.» + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum +quærentes.» + +[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de +Pouille exprime par ces vers: + + Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_. + + L. I, p. 254. + +Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison: + + Pro numero comitum bis sex statuere plateas, + Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe. + + Id. Ibid., p. 256.] + +Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent +de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède +s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier +normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se +défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou +_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à +mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, +ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la +Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de +condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en +vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à +soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques +centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les +Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les +deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils +du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir +(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la +famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux +quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les +Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les +mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils +s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le +contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils +avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de +l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du +royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut +renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit +encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se +fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en +Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement +indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par +toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire. + +La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_ +(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses +neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne +traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un +peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en +volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête +sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. +Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les +panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie +méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des +Deux-Siciles. + +[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard +qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de +San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la +liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» +Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par +ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier +d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit +Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»] + +[Note 317: Gaufridus Malaterra.] + +Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, +au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les +mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des +États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur +empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les +Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus +d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes +vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les +brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les +empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV +victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne. + +Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes +inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le +Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse +naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de +la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura +volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la +peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en +vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et +très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement +perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son +tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un +dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province. +L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le +laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte +habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine +Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, +aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux +théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école +monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna +de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser +Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de +s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval +boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, +fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait +tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de +faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. +Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder +à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore. + +[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les +outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des +assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: +«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux +d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento +Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil +des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans +doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c. +VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat... +cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit +sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in +Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes +extitisse.» + +Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ, +immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris +ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam +obesitas ventris nimium protensa.»] + +C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, +déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs +projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre +côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour +n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au +saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés +par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris +bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et +fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point +philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps +de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le +peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était, +depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les +races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné +rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient +dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus +vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus +_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des +vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le +Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en +Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté +vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple +lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier +souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de +Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court +entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami +des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles +années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un +puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les +Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui +ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, +Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. +On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, +et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait +ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son +cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. +Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les +fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui +avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible +roi pour se faire désigner par lui pour son successeur. + +[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à +l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les +Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient +le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, +mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population +d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens +de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec +leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, +reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V, +c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de +Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred +moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.] + +[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, +longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des +lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une +instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des +sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la +grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à +laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs +revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien +différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et +superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les +vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des +hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et +d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une +seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur +esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au +milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée; +leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée +par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait +jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à +l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs +vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les +moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore +(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury) +soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur +nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne +pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la +force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez +eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense +modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient +dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, +ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la +moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la +perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous +les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils +rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils +ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.» +Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. +fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)... +more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter +uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero +festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori +qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, +242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»] + +Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent +avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait +désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, +qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on +regardait comme valables les donations faites au dernier moment. +Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois +de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait +donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur +Harold, son nouveau roi. + +[Note 321: Guillaume de Poitiers.] + +Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, +vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit +qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son +frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita +bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit +chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit +jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322] +après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de +Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer +cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec +lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, +Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323]. +Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de +Guillaume. + +[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei +fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, +quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut +anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; +traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb... +ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. +fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui +disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._ +aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer +au duc la promesse du trône d'Angleterre: + + N'en sai mie voire ocoison, + Mais l'un et l'autre escrit trovons. + +Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., +154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, +222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son +successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, +Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de +Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, +t. XIII, p. 224.)] + +[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de +Siegfried, pour l'humilier.] + +À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans +sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui +parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le +serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et +saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas +été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté +était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans +l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur +un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une +des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille +qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors +Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et +poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le +plus sûr et le plus ferme. + +[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de +Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous +fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en +Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»] + +Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en +rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre +fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs +d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, +l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de +Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une +promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la +royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit +défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie +fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs +cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit +et un cheveu de saint Pierre. + +[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du +pape.» Ingulf.] + +L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule +d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en +vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de +l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur +seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire +de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était +d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait +adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était +mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que +celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande +armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et +sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il +sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les +rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour +Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons +prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent +en Angleterre. + +Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons +étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis +les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis +que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois +fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de +Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre +ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs +ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons +combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec +de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les +plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est +peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux +normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une +bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se +défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, +combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une +flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était +si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la +Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres. + +[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] + +[Note 327: Guillaume de Poitiers.] + +[Note 328: Orderic Vital.] + +Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de +flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de +repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, +mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie +avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. +Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine +d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume +avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que +je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure +et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés +de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message +produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères +même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque +après tout, disaient-ils, il avait juré[330]. + +[Note 329: Chronique de Normandie.] + +[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.] + +Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que +les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants +nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra +la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. +Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des +reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de +lui l'étendard bénit par le pape. + +D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, +restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et +impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les +Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le +bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette +bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta +devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement +ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie +normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les +redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066). + +Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi +saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la +Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des +soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des +conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse +d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en +face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde +encore.» + +Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards +pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée +le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de +garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres, +et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus +belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée +anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux +conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, +réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des +hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant +essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne +justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être +justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite +peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et +s'assurait de tous les lieux forts. + +[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem +plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas +illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements +sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101. +«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu +impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum +concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. +Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam +fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par +le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans +armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son +cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des +escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit +Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, +211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et +le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.] + +Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les +vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus +absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens +auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils +n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec +les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans +doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui +l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, +pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne +pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus +sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, +et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut +mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés +aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de +la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors +commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une +si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas +croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent +des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour +quarante et un manoirs dans le comté d'York[333]. + +[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.] + +[Note 333: Hallam.] + +On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le +conquérant: + +«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels +furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous +l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés +quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et +très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, +et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu +même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble +monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut +très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, +lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à +la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était +accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et +évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au +surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien +entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes +des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs +évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; +enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en +prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le +bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne +recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture +pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer +un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à +l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si +bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était +et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le +pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux. +Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit +l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté +appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis +l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux +armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des +douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et +opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses +sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; +quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans +nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait +ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait +quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui +adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi +cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière +criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien +de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi, +plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il +fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une +biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le +fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il +eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de +laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres +murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la +haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on +voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme +peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire +lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu +tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses +fautes[335]!» + +[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les +bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.] + +[Note 335: Chronic. Saxon.] + +Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon +moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la +première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et +flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. +Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les +barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le +serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas +été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui +des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là +cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands +vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la +hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle +restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que +les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base +puissante. + +Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le +premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du +roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de +cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de +s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur +universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à +qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336], +mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant +finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes +qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le +continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait +réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas +imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs +était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des +arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi. + +[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour +n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la +comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure +espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel; +un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro +licentia comedendi_). Hallam.] + +Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir +à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des +vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même +un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense +d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, +aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux +souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il +s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et +incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, +Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au +roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait +payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche. + +Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte +et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour +discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte +part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à +lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette +Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une +espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des +ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent +entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des +vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de +Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi, +attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à +l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, +lorsque Guillaume passait sur le continent. + +[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. +Langton, etc.] + +[Note 338: Mathieu Paris.] + +Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande +fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de +ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière +qui régnait dans la Grande-Bretagne. + +Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette +organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la +désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population +prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu +les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer +d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient +par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. +Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, +commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une +prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la +conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux +monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine +égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches +hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des +langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença. +C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il +faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont +accompagnée. + +[Note 339: Hallam.] + + * * * * * + +Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de +Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins +infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au +temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du +saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les +empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux +formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans +réserve aux papes. + +En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires +du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient +celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église +triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en +Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou +accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi. + +Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des +autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le +grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe +sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce +grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le +christianisme vînt au secours. + +Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de +vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre +religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités +de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence +d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison +toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir +qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les +papes, dès l'an 1000. + +Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes +chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la +tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce +fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire. +L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La +guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont, +prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par +des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi +de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il +appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au +grand événement qui fit de l'Europe une nation. + + + + +CHAPITRE III + +LA CROISADE + +1095-1099 + + +Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de +l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane +s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la +croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut +d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et +que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce +qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans +leur vie de religion. + +L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus +vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents +ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des +croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme +vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des +Arabes conservent silencieusement sans l'interroger. + +L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le +dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme +qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque +du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre +Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans +l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni +l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de +Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple +élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère +Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la +Judée? + +Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité. +Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point +d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut +être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui +suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu +encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; +quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre +les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les +familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité, +semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une +maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme +ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière +vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un +Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie. + +[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non +héréditaires.] + +Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que +le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu +par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime; +toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le +ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique +et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur +la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le +ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du +ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme +impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque +d'acier. + +L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et +stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. +Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et +terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà +que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à +Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la +ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va +s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses +roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La +chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer; +la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la +violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au +sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la +Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont +rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils +proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la +lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon +d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs +d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a +disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir +de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les +représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, +ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de +l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le +magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les +fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se +mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la +main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais +l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la +ruine des Abassides et du Coran. + +[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la +religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t. +IV, p. 169. + +Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les +musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes +(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas +moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses +enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de +Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202. + +Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont +dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire +qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les +Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne +crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel +était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était +impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple +lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite +il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu +es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, +quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II, +163. + +Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet +était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois +spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le +ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi +la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les +Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces +nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap. +Bonars, p. 312-13.] + +[Note 342: Hammer.] + +La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les +Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; +immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion +et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de +l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser +conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au +mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue +indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et +jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de +ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le +recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, +des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et +l'indifférence du juste et de l'injuste. + +[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la +sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire +dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La +progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des +degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de +ce précieux monument: + +«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans +la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur +mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du +pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, +l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des +passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes +d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts +répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits +dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand +jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées +d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et +dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse +de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et +le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine +à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau +limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude +d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et +pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son +espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, +ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance +que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une +étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des +peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle +qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de +l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque +jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors +qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on +arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de +satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence +incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son +opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans +l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la +coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant +un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à +coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus +de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient +ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un +trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit +nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l. +XIX, c. XVII. + +Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion +le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever +de l'amour du réel à celui de l'idéal. + +Un poète persan dit en s'adressant à Dieu: + +«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est +derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes; + +«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de +Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de +soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52. + +Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout +est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les +Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de +l'indifférence en matière de religion_.] + +Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée +dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où +sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux +tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. +Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations +intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et +leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un +certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des +Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut +(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace, +la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le +fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir +été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge +du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres +et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les +sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins, +astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, +c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un +pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur, +sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On +assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les +fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des +lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les +prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces +moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette +contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des +modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs +fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins +prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même +celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant +de la même chaîne. + +[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à +cent vingt-quatre.] + +[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au +grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une +tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il +fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de +la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en +faire autant.»] + +Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois +d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa +domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes +entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un +inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses +n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y +avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque +instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un +meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à +son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il +leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage. + +Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave +sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui +de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte +et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des +Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille +montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête +du sultan. + +Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment +des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le +balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la +chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, +et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme +s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en +effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs, +c'est-à-dire en devenant barbare. + +Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. +L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et +je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut +pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui +montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne +d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien +c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt +est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité +s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. +L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne +négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les +belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la +persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie. + +[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_, +pour un ardent désir.] + +La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. +Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son +Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur +Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent +mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. +Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, +s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron, +ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, +et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les +Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le +vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour +nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans +son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et +l'Orient s'étaient entendus. + +[Note 347: Guillaume de Tyr.] + +Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple +monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes +antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes +les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme +chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie +par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même +temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et +soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux +aériens de nos cathédrales. + +Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis +l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre +et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et +s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, +aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y +portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible +voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau +du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un +contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour +vous[348]! + +[Note 348: Pierre d'Auvergne.] + +Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les +pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les +traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils +d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita +cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà +venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on +n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme +aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant +sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, +Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à +Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il +trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint +à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz. + +[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.] + +Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes +si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des +torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses +qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes +de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle +ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement +les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque +de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put +arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de +Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et +formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à +grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant +les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant +emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les +partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec, +resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en +face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient +derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent, +comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà +lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à +son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des +Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on +pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la +beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les +promettre aux Occidentaux. + +[Note 350: Guibert de Nogent.] + +Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui +communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y +avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de +l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque +victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement +importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la +Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis +un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de +Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et +massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien +que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger +animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers +imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, +de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins +portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise +en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent +une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise. + +Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse +du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères +du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de +Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la +fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine +pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que +la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait +que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, +disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le +soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la +bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était +arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. +D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été +tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus +simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante +confiance de l'humanité enfant! + +[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait +lui-même commander la croisade.] + +[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes +sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena +Cadmus en Béotie, etc.] + +Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ +(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, +puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au +retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain +II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La +prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde +s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés +mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus +grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent +condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures +mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule; +les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y +suffirent pas[354]. + +[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de +ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre +l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les +choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme, +originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené +d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais +quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par +quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et +les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule, +l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands +éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne +de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution +de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs +maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et +rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient +désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou +disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en +sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les +garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais +pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne +portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui +lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus, +ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin +et de poissons.»] + +[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge. +(Albéric des Trois-Fontaines).] + +Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du +monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils +avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants, +ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de +prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le +contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il, +l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de +rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas +pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles +restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles +se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles +s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute +âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de +guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux +Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous +auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond +de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos +ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait +leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils +faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi +chrétienne. + +«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui +se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant +un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les +moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur +avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient +d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes +qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les +vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir +les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des +chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces +petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient +dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous +allons[355]?» + +[Note 355: Guibert de Nogent.] + +Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, +s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne +s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. +Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre +l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres +suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient +_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient +pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et +partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous +ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la +grande route du genre humain[356]. + +[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la +croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos +propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc +expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p. +119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.] + +Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur +sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les +faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les +meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent +ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. +Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les +chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur +fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les +flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire +qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et +qu'on en bâtit les murs d'une ville. + +Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des +grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais +bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de +France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche +Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le +Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous +égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le +plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement. +Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout. + +Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison, +le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les +comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur +lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne +reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout +le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, +de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef +ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui +était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et +civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de +piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de +savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs +cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les +princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses +États à un de ses bâtards. + +[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. +VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée +par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler +le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet +ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap. +Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et +plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva +et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe +et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation; +effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les +Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut +aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis +augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi +en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres +chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII. + +Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à +aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces +Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du +canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, +le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et +avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... +Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout +le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute +de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des +cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils +cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton +que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les +Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient +souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres +nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils +pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque +mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une +blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux +qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif, +robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les +spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, +l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du +meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on +les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, +mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la +perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de +lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun +arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»] + +Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins +riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs +affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas +quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain +Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père, +n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède, +Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté +paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on +lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs +noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358]; +puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux +de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le +vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé +avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus +grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de +la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras +vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention, +on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau +très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient +pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. +Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son +menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son +oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait +entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient +l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste +poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément +était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en +tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne +semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un +frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage +était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].» + +[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée, +composée des peuples venus de presque toutes les contrées de +l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert +Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi. +Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient +enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux +saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus +combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, +pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette +entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des +armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce +nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui +répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils +faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs, +une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait +été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils +s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»] + +[Note 359: Anne Comnène.] + +Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui +est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360], +fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de +Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de +Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands +malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le +Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient +contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le +Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même +en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la +Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. +Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, +mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue +prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et +donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur +Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens +l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la +croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia +l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait +fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. +Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César, +Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son +victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361]. +Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, +ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade +fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour +la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il +voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le +suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, +Allemands. + +[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait +encore à la fin du dernier siècle.] + +[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se +croiser et fut guéri. (Albéric.)] + +[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que +le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe +contemporain, que des rois sortiraient d'elle.] + +Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il +n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la +tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il +fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un +revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant +écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un +ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité +de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté +singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit +ans[364]. + +[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le +milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in +urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.] + +[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à +Jérusalem.] + +Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 +août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa +route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils +de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du +roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie +jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres +tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de +Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la +Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par +les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins +dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les +Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés, +sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se +repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop +tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par +toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople. +L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en +jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois +se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru +détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon +ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux +cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le +torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes +bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de +ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les +Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils +s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, +prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple +les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré +palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et +d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et +d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au +cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, +qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le +tuer. + +[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite +par Pierre l'Ermite.] + +C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople +pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre +Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les +chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que +l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble +étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien: +la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour +eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils +avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville +sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu +terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits +enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?» + +Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient +dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des +aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur +imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine +et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et +le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements +à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre +Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre +sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le +Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner +seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il +n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla +comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce +qu'il voulut par l'empereur[366]. + +[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte, +ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut +en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles +conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à +vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne +Comnène).] + +Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces +conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui +soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond, +puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains +dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. +Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; +ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée +et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs +seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce +que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des +vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore. + +[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... +«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.] + +«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter +serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut +l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien +connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte +Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui +faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser +assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient +devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages +du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait +l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on +pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul, +lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le +mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un +interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, +lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et +saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda +qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et +des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il +y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a +envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son +adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a +osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore +trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].» + +[Note 368: Anne Comnène.] + +Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse +avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. +Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. +Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur +valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les +assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent +flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut +signifié du haut des murs de respecter une ville impériale. + +[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, +sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses +députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, +et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» +Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c. +IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes +aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition +moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi +Raymond d'Agiles, p. 142.] + +Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par +les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient +encore plus de leur grand nombre. + +Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau +manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, +cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des +grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la +route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de +ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles +restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants +nouveau-nés[370].» + +[Note 370: Albert d'Aix.] + +Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie +légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment +armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si +je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une +seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la +bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les +bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant +d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense. + +Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait +voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour +qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves +ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de +Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les +premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, +fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs, +et ne voulait pas être retardé[371]. + +[Note 371: Raymond d'Agiles.] + +La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre +cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent +cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte +de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler +d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il +pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, +virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais +il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y +fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville +une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en +foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient +réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs +vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, +Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans +ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade. + +[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric +ne compte que trois cent quarante églises.] + +[Note 373: Foulcher de Chartres.] + +Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que +Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où +ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un +secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, +annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait +la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il +prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y +brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux +chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs +jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par +toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur +sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des +Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la +campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem. + +[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et +Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres +s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit +lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.] + +[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait +douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le +peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher +sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses +habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre +homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.] + +Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en +garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part +de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et +de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, +réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers +et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie +Mineure et dans Antioche. + +[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord +grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il +est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux +expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, +lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent +les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette +haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége +d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés +ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le +blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient +leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le +plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et +les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les +autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce +qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non +imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars, +p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101, +102.] + +Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les +Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus +à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On +prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. + +Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la +cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés +par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége, +s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il +semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de +l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui +lançaient des paroles funestes sur les assiégeants. + +Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit. + +Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des +magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377]. + +[Note 377: Guillaume de Tyr.] + +Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les +Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction +du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le +comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés +ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute +l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le +vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de +la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les +murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut +effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant +aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils +rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ. + +[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége, +les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de +Tyr).] + +Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire +quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec +larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint +tombeau. + +Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui +aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une +enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on +interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le +comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu +probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à +Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent +la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après +avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il +restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, +qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires +représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand +mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379]. + +[Note 379: Guillaume de Tyr.] + +Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne +royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il +n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre. +Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne +fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la +jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année +il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent +attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une +misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir +conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les +Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver +les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester +avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents +chevaliers[380]. + +[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas +la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)] + +C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, +au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe +asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y +organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de +l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice +féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par +Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de +Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms +les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un +travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de +Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête +blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que +n'avait pas vu Daniel. + +La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les +Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. +La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité +de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de +Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible +encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier, +ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins +appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi +des rois. + +[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais +avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et +je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que +le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape +Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette +occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis +alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches +que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont +la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à +qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les +Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, +ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le +sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en +faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La +langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi +les suites de la quatrième croisade. + +[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou]. +Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au +roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois +chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: +«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo +naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, +ap. Bongars, p. 7.] + + + + +CHAPITRE IV + +SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES + +--ABAILARD + +--PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE + +1100-1135 + + +Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci +est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, +quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a +vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît +plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. +Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec +tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de +tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris +Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il +s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son +sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et +Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même +exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand +ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant +de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue +croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie. + +[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et +agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.] + +La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent +au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem +tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient +plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent +pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents +chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec +Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent +l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver +la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, +sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! +Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en +dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383]. + +[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine +de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel. +Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, +et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort +naturelle.»...] + +C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. +Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins +réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines +d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des +contemporains avant et après la croisade. + +«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les +Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les +uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices: +c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].» + +[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum +tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis +nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de +Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et +le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et +consilio comes claruerit non facile referendum est.»] + +Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de +Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille +illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages, +prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à +l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. +Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un +prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière +musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que +de l'abandonner dans le désert[387]. + +[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un +certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud +aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»] + +[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers +croisés: + +«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs; +car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour +contraindre personne à venir à lui.»] + +[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume +de Tyr.)] + +Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de +charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette +communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un +instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme +européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur +entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils +ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au +moins en haine des infidèles[389]. + +[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à +leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le +veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de +nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, +Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, +Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, +Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton +venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, +quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de +frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du +Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui +appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien +soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de +recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait +de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un +saint pèlerinage.»] + +[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio +scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc +ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam +inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere +maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs +sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. +Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les +bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient +accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.] + +Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants +désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de +l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un +instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au +grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et +rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, +qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard +dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui +l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable, +qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses +vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec +eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put +dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le +désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de +Jérusalem. + +[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»] + +Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. +Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, +ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce +que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. +Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils +appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de +l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé +Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères +des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était +point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres +avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de +Bouillon. + +L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus +misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent +ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait +disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils +s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de +vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il +pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux. + +Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas +nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les +paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut +réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, +dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il +n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop +isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. +Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par +l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: +leur victoire eût été celle de la barbarie. + +[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes +per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula, +juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum +compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti +juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, +inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus +omissis, ad sua aratra sunt reversi.»] + +Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au +pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les +seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population +de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter +leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et +commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; +mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, +beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes +de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, +au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien +laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs +bras, ils auraient quitté le pays. + +C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les +villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes +privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs +franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations +contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en +particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par +excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, +la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les +prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les +bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon +le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle +suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle +d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le +Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les +hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses +(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent +plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu +une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et +les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux +brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se +dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils +sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous +pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques +priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver, +indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou +tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés +autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils +s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain. +Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés. + +[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038. + + Li païsan e li vilain + Cil del boscage et cil del plain, + Ne sai par kel entichement, + Ne ki les meu premierement; + Par vinz, par trentaines, par cenz + Unt tenuz plusurs parlemenz... + Priveement ont porparlè + Et plusurs l'ont entre els juré + Ke jamez, par lur volonté, + N'arunt seingnur ne avoé. + Seingnur ne lur font se mal nun; + Ne poent aveir od elss raisun, + Ne lur gaainz, ne lur laburs; + Chescun jur vunt a grant dolurs... + Tute jur sunt lur bestes prises + Pur aïes e pur servises... + «Pur kei nus laissum damagier! + «Metum nus fors de lor dangier; + «Nus sumes homes cum il sunt, + «Tex membres avum cum ils unt, + «Et altresi grans cor avum, + «Et altretant sofrir poum. + «Ne nus faut fors cuer sulement; + «Alium nus par serement, + «Nos aveir e nus defendum, + «E tuit ensemble nus tenum. + «Es nus voilent guerreier; + «Bien avum, contre un + «Trente u quarante païsanz + «Maniables e cumbatans.»] + +Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit +bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de +la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, +partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique, +s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des +concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au +prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on +a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont +un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui +s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans +toutes les villes du nord de la France. + +C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes +avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de +tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. +Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois +pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait +jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été +donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous +examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout +autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici +que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des +proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de +cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente +mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait +l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent +héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles +eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de +marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche +sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre +l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes. +Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château +d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne +Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population +d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères, +des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur +joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se +risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les +cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et +effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397]. + +[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] + +[Note 394: Maximilien, en 1492.] + +[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.] + +[Note 396: Guibert de Nogent.] + +[Note 397: Guibert de Nogent.] + +On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt +vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il +n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et +des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les +communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont +les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse, +conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à +cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399]. +Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine +de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le +brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable +férocité des Coucy. + +[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne +se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à +son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme +séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de +la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi +rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux +qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et +détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr. +Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.] + +[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de +France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de +l'abbaye de Saint-Denis.] + +Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité +avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre +petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs +de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants +par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe +Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les +rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, +conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les +Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou +historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes +des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la +mort de Godefroi de Bouillon? + +[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute +sa vie. (Orderic Vital.)] + +Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas +grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le +droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les +prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de +ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans +héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait +une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être +bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité +d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant, +l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef +militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à +l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, +qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de +Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança +l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du +Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens, +Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc. + +Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été +d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la +royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est +pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, +pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres +d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on +sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. +Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, +armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs +pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs +fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et +de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne +s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et +la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de +l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la +Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène +de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le +roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux +de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs +prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort +et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs +de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs +étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec +quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait +plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse +forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait +un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville +d'Orléans à sa ville de Paris. + +La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry +prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les +chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses +frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à +l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le +surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à +l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner +la route entre Paris et Orléans. + +[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili, +serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et +fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.» +Suger.] + +L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de +Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner +en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, +sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la +terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et +matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui +souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour +quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses +hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était +une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse +_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de +Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y +ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les +populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne +heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du +Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens. + +[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.] + +[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»] + +Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. +Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la +croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils +n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait +bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, +plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. +Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet +adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de +l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la +violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses +forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du +secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient +l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce +glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du +peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en +épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de +solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de +Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se +défiait du roi de France. + +[Note 404: Sigebert de Gemblours.] + +[Note 405: Suger.] + +Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux +églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le +voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des +conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces +conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne +leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de +l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du +roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais +la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte +d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti +contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une +étroite ligue contre les Normands. + +Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient +contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la +réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur +victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois +se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de +résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit +Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps +chevaleresques sont les temps héroïques (1119). + +Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui +pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles +étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien +tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer +un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, +lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, +où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y +présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand +d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens, +et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques, +dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui +ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet +ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de +France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et +ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de +l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon +congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par +le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de +ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute +sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats +français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait +bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un +ennemi du roi d'Angleterre. + +Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de +l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit +d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce +droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. +Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon +Dieu et selon le monde. + +[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans +attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit +en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la +règle.] + +Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit +sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain +de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. +Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les +hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea +le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre +pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à +regarder le roi de France comme le ministre de la Providence. + +Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses +expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de +Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le +roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de +l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du +Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son +prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y +passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut +pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en +faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte +d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de +Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. +C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. +Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du +comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après, +l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France, +prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était +alors à la terre sainte (1134). + +[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait +aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.] + +On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant. +L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune +aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait +d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la +ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les +grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le +comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui +faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les +comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent +contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la +France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait +annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son +expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe +siècle. + +[Note 408: Suger.] + +Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du +peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de +Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. +Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. +Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit. +Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et +la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des +communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien +breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui +réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en +douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette +grande commune du monde antique. + +La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le +Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en +l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour +disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya +l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le +chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait +de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme +vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme +hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées +qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la +poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains +de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut +étouffé pour quelque temps. + +[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les +plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon +de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de +Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, +Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, +Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel +Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la +croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au +Midi.] + +[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées +aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis +au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers +professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé +s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins +enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de +Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.] + +Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les +lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de +Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit +original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour +l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le +concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette +découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: +«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la +preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour +l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes. +Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la +querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre +l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la +sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la +politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du +christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, +Abailard après Bérenger. + +[Note 411: Proslogium, c. II.] + +[Note 412: Libellus pro insipiente.] + +[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir +ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui +avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?] + +L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient +occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de +Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes +apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue +vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné +en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école +de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là +dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques, +allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_ +commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité +de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des +Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant +idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette +circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris, +une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu +proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son +centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée +humaine. + +[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle +parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à +Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait +rien.»] + +Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un +beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne +ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les +chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le +temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il +fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou +les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux +écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis +Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait +Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui +soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au +silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, +qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce +chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux +champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à +celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417]. +Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où +résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en +foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait +battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence +les plus suffisants des clercs. + +[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. +Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat +adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis +ei formæ gratiâ.» + +Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua +invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. +Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, +frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul +oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter +inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras; +dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos +assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem +exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo +composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis +quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter +tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret +immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. +Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me +regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum +accendit invidiam.» + +Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam +omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et +trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas +disputando perambulans provincias.....» + +Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem +habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti +mei compos extiti.»] + +[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça +à son droit d'aînesse.] + +[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié +les lois.] + +Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait +que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix +humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et +dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen +âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le +hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, +humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de +divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là +l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et +facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais +elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la +philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans +l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi +plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché +qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce +que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors +pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un +acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle +de la crainte._ + +[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des +docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il +entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif +de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un +autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, +mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe +entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la +pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien +ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur +des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni +la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le +Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons +et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et +Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses +disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, +prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, +savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq +mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix +d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf +cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude +infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure +de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N. +Peyrat, p. 128, 1860.] + +[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la +tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De +cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au +pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les +auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, +toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement +des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution. + +Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? +Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu +de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre +chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout +de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la +sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le +monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.] + +Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer +et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se +mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans +les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et +petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle +était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les +simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se +taisait. + +[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi +opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant +Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, +si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim +est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.» + +Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere +Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum +inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis +tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S. +Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I, +309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, +eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie +ventilantur.»] + +Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué +par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une +peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard +se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le +christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt +davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il +se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la +foi. + +Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, +réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient +immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs +volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des +moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées +devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et +facile, qui n'avait que faire de tout cela[421]. + +[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai +exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa +lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être +entendu.] + +L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé +de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. +Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de +Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, +soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et +qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint +Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans +la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la +_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, +qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre +à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. +Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait +tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une +lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de +France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée +d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de +France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie +résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, +prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes +d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le +saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée +par des miracles. + +[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est +pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.] + +[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux +villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au +roi d'Angleterre et à l'empereur.] + +Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous +l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour +et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi +d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, +d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux +s'isoler. + +Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son +biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda +où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang +cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la +Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À +peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher +la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme +qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec +sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et +faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient +terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs +maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il +avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à +Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de +feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des +cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour. + +[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»] + +[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les +saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en +méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a +coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela +d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit +à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; +aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides +docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes +stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant +frumento?»] + +Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès +d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la +prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher +son Dieu! + +Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais +celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation +commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. +Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes +avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et +très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais +venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon +amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit +précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès +de la _Nouvelle Héloïse_. + +L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine +incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers +1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré +d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où +elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de +dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de +Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les +leçons d'Abailard. On sait le reste. + +[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première +abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou, +selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux +prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de +Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)] + +Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). +Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta +pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son +enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il +reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses +triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert +pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus +dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. +Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit +d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de +saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard +faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses +ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à +travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être +examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné +sans l'autorisation de l'Église. + +[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.] + +Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut +obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys +l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, +c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le +soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte +de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux +lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec +lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de +la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le +Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était +affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville +s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien +qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força +encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la +Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son +sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait +réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors, +l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se +réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer +une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son +zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il +demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. +Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques +devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec +répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple +et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire. + +[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut +à la cour, dit-il lui-même.] + +[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis +abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum +videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.] + +Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages +incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur +haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la +soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et +le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se +trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il +avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. +Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans +son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et +appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. +Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de +Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au +bout de deux ans. + +Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils +de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre +point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine +et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431]. +On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment +saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il +faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le +républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du +_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on +entrevoit la _Nouvelle_. + +[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir +bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei +humanis committi ratiunculis agitandam.» + +S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)... +antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama +squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem +sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in +unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam +tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, +homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et +sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput +columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, +Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il +avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit. +Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou +ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant +aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem +invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus +præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si +hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri +estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ +nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., +106.] + +[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la +dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, +plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, +qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le +néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent +pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la +science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.] + +Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de +l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen +âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des +dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié +Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux +époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée +d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour. + +[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.] + +La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur +d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans +l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À +l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le +Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de +théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables +s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, +Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans +son amour si constant et si désintéressé. + +La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des +sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai +que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon +désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; +je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni +mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je +trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de +ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi, +plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde, +quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais +mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice +(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une +manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme +d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui +que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît +pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie +ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages +des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des +servantes[433]?» + +[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.] + +La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la +passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les +lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il +intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou +bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le +ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son +époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa +soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui +sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans +toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus +que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et +non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].» +Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre +le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus +grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il +que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? +C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, +accepte cette immolation volontaire[436]!» + +[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla +sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»] + +[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc +offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua +me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»] + +[Note 436: + + . . . . . O maxime conjux! + O thalamis indigne meis! hoc juris habebat + In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi, + Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas, + Sed quas sponte luam.] + +Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les +mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de +l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans +les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son +dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en +sainte Catherine et sainte Thérèse. + +[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.] + +La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle. +Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée +par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion +l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de +la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il +reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme +d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions +dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. +La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques +et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand +Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme +et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse +Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans +ses fils. + +Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre +mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait +traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui +remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du +Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y +eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438]. +L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes +pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence +de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à +Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se +chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est +venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la +miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui +dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que +voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des +crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de +sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À +l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de +joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit +passer du démon au Christ[439].» + +[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en +Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145, +près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, +chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle +ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum +permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum +vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim +quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui +atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce +dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef +aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo +ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem +omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos +discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi. +Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge +élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et +la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se +reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et +lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes +élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne +point manger de chair, de se vêtir grossièrement. + +Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum +cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare... +Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per +noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut +inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges +præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis +familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter +ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel +aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus +invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante +diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere +cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, +publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo +de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste, +per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti +temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu, +fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.» +Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.] + +[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).] + +C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel +enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des +deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries +amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions +donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il +couvrait tout du large manteau de la grâce. + +La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande +révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La +Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples +et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie +chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de +l'Immaculée Conception (1134). + +La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons +intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de +Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le +second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se +trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440]. +Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les +femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, +siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires +sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442]. +Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le +fameux Simon de Montfort. + +[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.] + +[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui +ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le +premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son +mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la +régence.] + +[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère, +demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose +interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans +Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia +legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi +si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem +administrare conceditur.»] + +Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes +y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en +Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en +Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. +La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le +progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent +avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent +le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la +centralisation des grandes monarchies. + +Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut +point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui +transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et +elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément +féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint +point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, +la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des +choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité +de notre mobile patrie. + + * * * * * + +Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous +venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative +d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été +une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu; +affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la +femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce +retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa +puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples. + + + + +CHAPITRE V + +LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II +(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS +BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE). + +1135-1180 + + +L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume +le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence +qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de +Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe +vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation +de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi +(1200-1346). + +Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois +anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur +de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent +battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut +pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre, +tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge. + +Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine +majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de +son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la +triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de +France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi +d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son +père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit, +c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et +avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises +gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi +qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus +d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont +il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les +Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes +Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son +fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est +fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils +de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour +lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la +loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa +qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de +France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa +légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de +l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait +Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous +venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon +Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né +endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses +provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui +poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure +Philippe-Auguste ou Philippe le Bel. + +[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi +d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à +cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. +Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138, +Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_. +L'exception confirme la règle.] + +[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant +(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le +roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop +étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes +énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, +Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de +vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique +manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de +Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre +de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les +trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son +fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. +Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique +statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait +ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: +Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second +fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort +replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé. +(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic +Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles +publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient +retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer. +fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed +obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter +inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et +ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid., +p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis +exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat, +non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son +jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards. +Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en +mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume +et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p. +218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p. +1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. +X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands +eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets +semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux, +défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval +et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire, +plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius +excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang, +son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap. +Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule. +Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque +sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la +paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après +une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si +hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et +Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare, +comme celui de l'histoire.] + +[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.] + +[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»] + +[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la +Guienne, etc.] + +Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit +se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi +du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force +n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, +d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. +Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout +entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La +personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être +impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans +l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément +_catholique_ dans le sens étymologique du mot. + +Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le +Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais +saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui +fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais +moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et +conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. +Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est +presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal +avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour +Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade, +Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée +de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une +mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une +armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa +femme, la bonne Marguerite. + +[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques +auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième +volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....; +sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.): +«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»] + +Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation +d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain +de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait +aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses +vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda +bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de +faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien +dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans +aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son +précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant +l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son +mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir +les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs +amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le +suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II, +croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de +nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. +Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette +usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de +Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis +VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent +sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg +de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église, +où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au +nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt +leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y +périrent. + +[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90..... +«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali +gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»] + +[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en +1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier +confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le +Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de +ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78); +mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309), +une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les +constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny +ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que +Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite +cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée +pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme +nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais +uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son +administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple +cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la +fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait +avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là +que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la +lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte +et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage, +il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il +appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à +quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait +avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la +paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une +couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant +le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de +Saint-Denis.] + +Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup +docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience +était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais +permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le +pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait +et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. +L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se +croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois +ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme +timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, +égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours +des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient +secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il +se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, +que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et +qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis +l'obligation d'accomplir son voeu (1147). + +Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, +quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le +dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, +n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près +Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la +sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui +s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue +matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger +détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la +prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût +nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider +l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois +l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère +visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un +homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les +deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad +et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois. +Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de +Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les +seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de +France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, +de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, +de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y +voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être +nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses +Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans +l'histoire. + +[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. +(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à +l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti +pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris +l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium +viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes +ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in +campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus. +Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum +spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem, +non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ +servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater +nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un +passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par +saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la +recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs +fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une +vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le +cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils +ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs +têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de +la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce +beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été +inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de +la première édition.)] + +Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le +roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir +de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le +seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection +de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France +préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur +d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de +Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel +et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi +l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de +conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, +sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien +n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur +Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les +servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du +Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais +la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent +occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent +bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la +cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et +tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs, +des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est +un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les +traduire[452]. + +[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]] + +Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord +la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force +d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent +eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes +désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit +périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à +travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée +aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel +le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne +savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous +leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides +et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était +engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur +trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils +arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y +reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit +loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait +refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer +de Constantinople. + +[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours +vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de +toutes ses oeuvres.»] + +[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le +sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»] + +Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait +encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en +faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons +étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils +déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent +des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné +sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps +de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna +ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec +Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent +eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le +durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur +religion. + + * * * * * + +Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui +s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils +pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la +terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des +malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut +rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, +oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa +nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y +retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre +sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur +rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris. +Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que +Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été +délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile. + +C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. +Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux +infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les +barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le +péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore +avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré +dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle +était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour +mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un +bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du +chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de +Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup +les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de +la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui +elle voudra la prépondérance de l'Occident. + +[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»] + +Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le +divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, +duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, +bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la +France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi +d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux +du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur +Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. +Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival. + +Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, +dont la rivalité avec la France va nous occuper. + +La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance +anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque +baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit +en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et +le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de +nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre +langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable +férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs +presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte +de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient +bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier +d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de +ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu +nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si +brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de +révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie +normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi +l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus +puissants devaient être plus tentés de le mépriser. + +[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées: +248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans +le comté de Northampton, etc.] + +La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique +et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, +elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui +que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix +basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt +nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure +flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est +contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait +bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste +encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si +détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des +lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y +fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du +continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus +redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la +langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs +fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y +renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en +renversant tout l'ouvrage de la conquête. + +[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le +conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six +paroisses et en chassant les habitants.] + +[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc +appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de +leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.] + +Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant, +Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui +rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux +barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un +sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité, +_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur; +destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi, +de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés, +meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son +visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait +des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face! + +[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.] + + * * * * * + +Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le +travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa +passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme +ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain +prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme +devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un +rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit +deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre +de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la +spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut +encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On +l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux +vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens +d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la +charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point +Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore +(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait +l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que +Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le +Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc, +de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec +lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si +bien due. + +[Note 460: Orderic Vital.] + +Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard +Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé +appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la +Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le +plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le +mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus +avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant, +le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons, +aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout +autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires, +l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il +vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la +table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les +yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage +héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient +combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale, +Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses +propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les +yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en +tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les +Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté +maternel, n'en dégénérèrent pas. + +[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos +anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de +ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on +en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se +rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. +Paris.)] + +[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain +n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses +petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un +fossé glacé, mérite-t-il ce doute?] + +[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le +combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent +encore, et Guillaume maudit son fils.] + +Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de +Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du +comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des +comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait +les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et +protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et +poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère, +celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de +Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne +pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, +Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et +Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec +lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des +évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie +fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, +et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur +la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée, +crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la +laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle +le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint +de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, +comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure +Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États. + +Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de +France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. +Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses +dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, +depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette +suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en +vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le +laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit +la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en +l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il +aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas +jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins +obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone +et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de +Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France +par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne, +il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes +de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les +pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de +France n'en avait pas vingt. + +[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte +partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred +Vosiens.)] + +Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité +singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, +Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père +Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était +le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les +vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en +lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection +d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint +de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de +Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit +chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la +découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la +consommation des temps. + +Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des +vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la +jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque +de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait +être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité +sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait +légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi +de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de +Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait +confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir +impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc +d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce +même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les +traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un +savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume +le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à +Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des +continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et +son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de +Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius +persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux +disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et +s'y fit moine[466]. + +[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au +XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire +(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient +professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent +l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à +l'Université d'Angers.] + +[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science +se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent +pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»] + +Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à +l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés +par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), +lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles +remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a +été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu +au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son +pouvoir à lui et en lui_[467].» + +[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, +P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi +concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi +placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium +et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre +Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg. +anglic., in proem.).] + +L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes +investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal +pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout +faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du +commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la +tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de +Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au +fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous +un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur +l'Europe. + +[Note 468: Radevicus.] + +Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit +par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais, +nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur +dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard +s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes +absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une +fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, +nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de +Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas +Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de +Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le +parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers +ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à +tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il +était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon +revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les +dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien +attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour +exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre, +Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait, +il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles +médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout. +L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le +nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et +d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme, +il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est +le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme +nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi, +homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon, +partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné +sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son +héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. +Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons, +contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_, +malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, +pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, +il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur +laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait +en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et +plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, +assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il +est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus +riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence, +pour moins alarmer les barons. + +[Note 469: Lingard.] + +[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les +habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de +son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; +arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert! +et elle retrouva celui qu'elle appelait.] + +[Note 471: Radulph. Niger.] + +[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, +p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil +le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le +cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des +airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient +suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par +cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et +protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt +en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale +pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets +nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier +de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un +quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux +autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient +douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un +valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les +écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de +leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de +gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les +chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le +dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec +quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays +s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son +chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2. + +Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In +aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles. +epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis +quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit +à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut +dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta +sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos +reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. +S. Thom., p. 190.] + +Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de +la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent +d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de +Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci +semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis +recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait +donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de +se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri +comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait. +Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer +l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il +risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux +chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et +désarmé un chevalier ennemi. + +L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à +Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait +des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité +normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il +avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église +dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de +l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté +anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter +l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un +second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux +puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au +XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il +lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme +naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais +le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à +l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y +répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand +ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand +scandale du clergé normand. + +[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.] + +[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter +nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»] + +Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait +été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé +confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les +archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats +d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère +politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des +résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si +impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui +fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient +être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le +plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de +cette curieuse contrée. + +[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à +Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur +traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui +apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º +qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces +des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et +même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «... +Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per +omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de +_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église +anglo-saxonne, I, p. 489.] + +Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, +embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé +en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme +l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de +former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les +temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à +la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le +Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une +terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son +premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de +Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses +priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le +Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de +Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. +Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart +mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à +Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette +douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude +universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église. +C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de +Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les +ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon. + +La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore +aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal +entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par +les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune, +avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à +l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre +Bretagne. + +Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de +Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent, +qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du +droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant, +voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des +autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout +le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui +étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses +hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].» +Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout +le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout +Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. +Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu +là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il +fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi, +l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine +juridiction, en toute indépendance et sécurité[477]. + +[Note 476: Vie de saint Lanfranc.] + +[Note 477: Spence.] + +Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus +favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg, +qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du +pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui +qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour +la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour +Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua +le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier +héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut +préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même +archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les +serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte +des priviléges féodaux et ecclésiastiques. + +Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que +Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux +sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se +ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint +Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura +des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, +mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et +résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des +pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478]. + +[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de +se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents +que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien +il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son +assistance les rênes du gouvernement.] + +Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait +indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il +l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles, +somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une +terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il +ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été +pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de +savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque +saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la +bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu +si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle +aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons +qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement +que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se +tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par +Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire +accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé +demander. + +Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon +(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au +roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après +l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, +sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un +procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le +roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou +épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier +civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra +son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié +sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand +justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la +permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent +leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les +laïques.» + +Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit +d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être +sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, +qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les +évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être, +mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. +L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les +institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient +nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses +payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication +l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec +Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit +d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave, +c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la +suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de +grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par +des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la +fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est +obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de +salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées +pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux +Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket. + +Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec +courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de +timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479], +et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien, +auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description +de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le +suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de +Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté +les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et +défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement. + +[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des +instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la +lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572, +575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir +au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque +de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber. +epist., ibid. 525.] + +[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le +comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à +sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de +nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans +sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa +patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera +notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui +chantent se souviendront de ta noble audace.»] + +[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de +ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury +qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour +reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me +incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi +imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis +examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia +vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios +episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist., +ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), +il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, +et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et +justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un +caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses +propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. +509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, +etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne +semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté +n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. +97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les +leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III. +(Ibid., p. 311.)] + +Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre +chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans +Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le +saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais +tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne +resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore +la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y +bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun +pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de +Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille +pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 +livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de +la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une +offrande. + +Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce +qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa +mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée +d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces +goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur +plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de +chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine +les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie, +lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre +en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et +répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche +se repentirait de son insolence.» + +[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des +jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller +voir l'oiseau; cela faillit le trahir.] + +Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée +de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et +sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient +ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que +Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en +avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric +Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la +ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les +partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des +villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la +chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui +l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et +honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de +misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant +au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en +diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait +le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour +elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher +partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal +de la sainteté. + +Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes +les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De +là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. +Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru +qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses +obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un +homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il +devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent, +à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul +les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État +et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes +âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante. + +«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église +anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela +devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été +chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes +et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc +abandonné de Dieu.» + +Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. +Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout +à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la +montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, +si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains +reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image +des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les +hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier +livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du +Christ et de saint François_. + +L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, +devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut +pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que +toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât +contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se +présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet +enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait. + +Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et +tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut +contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des +barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne, +premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis +en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement +et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande +croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de +lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils +l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir +célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le +déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi +attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà; +quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque +en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce +fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe. +Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des +tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et +fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint +avec peine sur le continent. + +[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum, +ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria +circumquaque discumbentium.] + +Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit +au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit +tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, +vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on +d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui +qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre +cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer +de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette +procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres +des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le +félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils +espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les +consolations des amis de Job. + +L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. +Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, +il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au +pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et +déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à +Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi +sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de +Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire +qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il +froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le +consolateur des pauvres.» + +[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un +frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât +secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à +l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit +bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.] + +Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était +trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était +d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. +L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un +martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection +des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il +accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier +en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya +demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a +déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans +ma terre le moindre des clercs.» + +Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne +recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à +Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait +prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du +plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il +excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les +détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient +communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait +nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et +tenait encore le glaive suspendu sur lui. + +Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de +fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, +arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête +enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit +écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux +dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il +envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître +l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il +s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient +parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même +temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, +alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de +lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir +au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de +Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi! + +[Note 485: Jean de Salisbury.] + +Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après +lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à +ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement +ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le +pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour +les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre +doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de +France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de +s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que +nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du +siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?» + +[Note 486: Id.] + +[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois +cents hommes.] + +Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa +passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était +reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de +partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour +médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi +d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant +l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu. +«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos +mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants +des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français +s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des +seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois +remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort +abattu[489]. + +[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres, +ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.] + +[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de +jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des +siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la +France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, +archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius +facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, +subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad +pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus +vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. +Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac +culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi +offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. +96.] + +Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il +n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du +peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui +attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la +tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. +Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître +Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, +les titres de légiste et d'architecte[490]. + +[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le +Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique +produit de l'architecture romane.] + +Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, +essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury, +et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans +l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne +sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis +ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain +dans l'oreille du jeune roi et des assistants. + +Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la +cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, +des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la +pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment +dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, +qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a +envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église, +porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les +mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se +justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on +veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se +taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai +pasteur de l'église, se joindra à nous. + +«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, +être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a +appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai +choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, +d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes +misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. +Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui +trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je +sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, +je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de +rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons +bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ. +C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous +demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.» + +Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône +étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient +pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur +pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde +occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la +cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra +cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, +cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, +morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout +souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes +d'endurer la persécution pour sa justice. + +«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit +toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, +et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus, +que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma +proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux +exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les +faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la +justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les +homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire +librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le +monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les +envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux +courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. +Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent, +tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma +fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je +remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; +qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus +importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se +prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice +et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût +à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et +d'innocents!...» + +Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva +plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France +avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches +trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de +toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York +pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne +restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à +Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, +montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir +l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se +quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils +avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas +fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une +sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me +prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi. +L'archevêque s'inclina et partit. + +Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le +baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une +messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée +aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je +crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un +martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit +délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit +aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous +conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de +paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même +assez du baiser.» + +[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas +de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.] + +Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son +départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé +lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda +s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en +son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini +pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son +serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en +badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre +et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est +vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le +Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.» + +[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée +que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne +prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin +réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq +coups de discipline, autant le jour, etc.] + +Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens +s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri +avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les +détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il +passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous +les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas +le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable +écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait +voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne +chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La +nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y +retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre +piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je +suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à +moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!» + +Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était +au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat +et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port +de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le +rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord +pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au +passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de +l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les +prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés +se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou +tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la +certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne +m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence +pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il +encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y +trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à +tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur. + +Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de +Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple +se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se +prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs +vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du +Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs +paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié +encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il +avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands +qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs +épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des +cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu +pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui +demander de dire à son intention les prières des agonisants[494]. + +[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.] + +[Note 494: Roger de Hoveden.] + +Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé +quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On +racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, +d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de +Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles +du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en +effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à +Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se +connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un +misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux +pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon +trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me +débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles +homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas +en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils +laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force +du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient +l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas +la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à +Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de +leur main. + +Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent +tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand +nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme +l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques +clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les +quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, +ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à +l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer +ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le +Christ du Seigneur se taisait aussi.» + +Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer +des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre +en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais +celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on +pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il +vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer +tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant +ceux-ci.» + +Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre +de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de +lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces +paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils +l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, +saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: +«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous +voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me +garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés +dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, +agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux +assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet +homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit +l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni +pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des +Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en +vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui +semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent +pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces. + + * * * * * + +La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma +devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier +qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. +Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le +primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son +appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on +allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer +que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon +devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa +croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers +le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte. + +Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui +fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance, +s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient +pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des +siens qui étaient restés dehors. + +À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud +Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de +mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant: +«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le +suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant +leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors +fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta +l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes +instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de +monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on +arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés +aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes +armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne +répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket, +mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison +de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu +meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos +épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à +aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce +moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, +et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit +pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de +l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, +et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à +exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et +se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit: +«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches +de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es +mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la +main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. +Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre +terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur +le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied +le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a +troublé le royaume et fait insurger les Anglais.» + +[Note 495: Thierry.] + +Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh +bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades, +ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir +s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et +fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré. + +[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui +Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.] + +[Note 497: Ibid.] + +C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le +détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, +c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux +que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les +partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome +hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, +couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury +jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers, +répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut +d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait +délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué, +reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une +componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes. + +Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison +épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les +rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils +se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: +«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort +tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit +plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, +on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un +contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane +et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a +péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des +Saints-Innocents.» + +Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui +attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, +l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de +Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes +qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa +la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands +écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger +ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru +que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui +d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par +s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; +il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux +pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il +imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison, +il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la +croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara +l'Angleterre fief du saint-siége[498]. + +[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a +domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et +tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la +même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est +regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis +duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, +650.] + +Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon +marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, +réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de +celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs +qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, +paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent +sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table +au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. +Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II +suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux +rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors +le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_. + +D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une +satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang +d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se +soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la +croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de +pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis +le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours. + +Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient +encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur +père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la +nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres +enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir +sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri +lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus +puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût +forcés de lui faire hommage. + +Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses +fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune +Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand +les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, +ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des +habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit +Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de +celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, +sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne; +s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné +le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera +remède avant qu'il soit peu.» + +Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte +de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de +France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, +avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. +Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec +une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le +comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir +l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers +brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se +déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, +ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne +nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les +seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre +lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de +l'Église romaine. + +Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. +Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina +en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au +tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un +spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il +se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, +simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques +coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le +chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour +nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la +nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre +d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était +venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après +matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de +l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau +de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe; +il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna +joyeux de Kenterbury.» + +[Note 499: Robert du Mont.] + +Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie +était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était +devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. +Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs +châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les +jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout +par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les +guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races +diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs +intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour +se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le +Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire +carlovingien. + +La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs +découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient +point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le +centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur +défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui +tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que +l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui +armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du +plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique +jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri +II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou +Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente +dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une +tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait +chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois +une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la +guerre. + +Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités +perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses +fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition +des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le +Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre +la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son +fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une +femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les +dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant +de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en +eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des +Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et +les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais +s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se +haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne +remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le +rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, +avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme +leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore +elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle +avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On +citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable, +au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que +saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre +de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc +vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se +réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu +voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit +de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je +ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit +alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille +que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et +aucun de nous n'y renoncera jamais.» + +[Note 500: J. Bromton.] + +[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali +genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo +revertentes et ad Diabolum transeuntes.»] + +Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, +aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle +n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa +de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur +laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants +qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à +gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut +jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et +de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et +moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce +jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était +Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, +sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir +quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours, +et poussait des cris. + +[Note 502: J. Bromton.] + +La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et +fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari +la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un +château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté +d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes +du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime +l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon +l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de +Merlin[503]: + +[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia +nidificatione gaudebit._»] + +«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé +le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin +désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, +Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de +l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre +son seigneur, le roi du Sud. + +«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes +aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres +contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton +pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en +pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté +royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu +dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine +double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, +reviens à tes villes, pauvre prisonnière. + +[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.] + +«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes +conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort +ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, +errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; +car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége. +Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la +trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes +fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].» + +[Note 505: Richard de Poitiers.] + +Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le +persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait +dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, +chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le +viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait +toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506], +héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et +lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui +n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507]. + +[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter, +ut incestus.»] + +[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»] + +Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait +reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. +C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut +qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher +Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite +à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des +haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces +fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins +voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si +ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il +apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509]. + +[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis +architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina +facile deprehenderetur.] + +[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier +Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le +vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, +en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et +s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui +prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, +sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas +faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance +habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il +est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, +dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua +Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune +roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et +la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement +à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et +s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets +de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui +était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au +lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession +auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui +dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens +pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au +monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir, +et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et +vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous +avez reçus.» Thierry.] + +Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. +Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le +vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, +abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France, +Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, +une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même +plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade +suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux +roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou, +par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les +Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter +la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il +s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa +miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour +toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils, +et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de +France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les +noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du +traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant +prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva +sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et +hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de +prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour +l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé +de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien +de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant +son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, +je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].» + +[Note 510: Thierry.] + +La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle +ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber +sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire +reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et +Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape. + +La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire +autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose +dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui +savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au +moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une +autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute +sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre +l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre +l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu +pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause +chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le +pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. +Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de +l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le +proclamer elle-même. + +Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et +le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis +l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne +dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent +dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans +ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation +religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher +ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de +l'Église. + +Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint +Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France. +C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait +abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait +fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul +protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le +meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et +quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient +gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, +c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique +plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, +c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les +moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, +c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. +«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni +avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre +également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de +France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de +Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de +l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord +restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas +scrupule de le visiter. + +En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs +milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit +appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont +on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche +de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le +clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et +recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné +à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis +VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître +de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que +lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de +l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui +le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les +austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua +un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint. +Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe +Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne +pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi +d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des +miracles[513]. + +[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum +adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo +regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»] + +[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à +Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs +de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils +cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après +que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de +Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et +l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps +conservée en mémoire de ses libertés.] + +[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après +avoir pris le titre et les armes des rois de France.] + +Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le +monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il +plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il +avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge +croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il +touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer +quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade. + +Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son +divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage +selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus +pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions +de la monarchie. + +La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide +par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de +Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de +chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la +victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et +de la protection de l'Église. + +Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons +d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans +une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire +et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en +grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille +les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un +soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, +enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir. + +[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva +sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem +per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi +contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.» + +Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui +baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.» +Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug., +ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs +dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la +chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250. + +Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne +permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de +l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou +qui niât les sacrements.»] + +Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à +l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les +rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur +compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux +l'association populaire des _capuchons_[515]. + +[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun +voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au +maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une +petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, +ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels +se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau +ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les +prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par +dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: +_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se +faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient +les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)] + +Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi. + +Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les +prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une +semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager +à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de +Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les +barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et +spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean +d'Angleterre et les mécréants du Languedoc. + + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + +CHAPITRE III + + DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1 + + L'empire Franc aspire à se diviser 1 + + 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais + impérial 3 + + Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4 + + Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. + Supplice de Bernard 7 + + Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8 + + Mariage de Louis avec Judith 8 + + 822. Il veut faire une pénitence publique 10 + + 820-829. Incursions des Northmans 10 + + 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, + Lothaire, Louis, Pepin 11 + + Lothaire enferme Louis dans un monastère 11 + + Les Germains le délivrent 11 + + 833. Lothaire redevient maître de son père 12 + + et lui impose une pénitence publique. 13 + + Indignation et soulèvement de l'Empire 14 + + 834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16 + + 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17 + + Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18 + + 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les + rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à + Fontenaille 18 + + 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21 + + Les évêques leur confèrent le droit de régner 22 + + 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24 + + L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur + Lothaire et Pepin 25 + + Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville + épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29 + + Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à + l'Église 30 + + Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32 + + Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35 + + Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et + temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36 + + Question de l'Eucharistie 36 + + Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37 + + Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide + Jean le Scot 38 + + Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40 + + Impuissance du roi et des évêques 44 + + Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que + plus faible 48 + + 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49 + + Louis le Bègue et ses fils 49 + + 884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51 + + Siége de Paris par les Northmans 51 + + Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51 + + 888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie + carlovingienne 53 + + Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53 + + Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux + incursions barbares 54 + + Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent + en France (Normandie) 58 + + Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres + ecclésiastiques 59 + + Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59 + + La famille populaire et nationale des Capets succède aux + Carlovingiens 60 + + Charles le Simple se met sous la protection du roi de + Germanie 62 + + Le parti carlovingien l'emporte 63 + + 898. Charles le Simple reconnu roi 64 + + 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64 + + Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65 + + 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance + de la Germanie 67 + + 987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race 71 + + +LIVRE III + +TABLEAU DE LA FRANCE + + Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et + physiques 79 + + L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une + caractérisation géographique et physiologique de la France 80 + + La France se sépare en deux versants, occidental et oriental 81 + + La France peut se diviser par ses produits en zones + latitudinales 82 + + Bretagne 84 + + Anjou 99 + + Touraine 100 + + Poitou 102 + + Limousin 107 + + Auvergne 107 + + Rouergue 112 + + Guyenne 113 + + Pyrénées 115 + + Languedoc 126 + + Provence 130 + + Dauphiné 141 + + Franche-Comté 146 + + Lorraine 147 + + Ardennes 152 + + Lyonnais 153 + + Autunois et Morvan 157 + + Bourgogne 159 + + Champagne 162 + + Normandie 167 + + Flandre 169 + + Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France 178 + + Centralisation 187 + + +ÉCLAIRCISSEMENTS. + + Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains 194 + + +LIVRE IV + +CHAPITRE PREMIER + + L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET + GERBERT. FRANCE FÉODALE 199 + + Croyance universelle à la fin prochaine du monde 200 + + Calamités qui précèdent l'an 1000 203 + + Le monde aspire à entrer dans l'Église 204 + + Le roi de France, Robert, est un saint 207 + + Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; + dogme de la Présence réelle; pèlerinages 212 + + Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215 + + Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands 216 + + Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois 218 + + Robert épouse Berthe, de la maison de Blois 219 + + 1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la + maison de Blois 219 + + La maison de Blois se divise en Blois et Champagne + et reste inférieure aux Normands de Normandie 219 + + La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance 220 + + Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220 + + 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, + et lui soumettent la Bourgogne 222 + + 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224 + + 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier 225 + + +CHAPITRE II + + XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE + L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226 + + Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre + la féodalité et l'Église 227 + + Matérialisme profond du monde féodal 228 + + L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise 232 + + Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres 235 + + L'Église prétend à la domination universelle 239 + + L'Empire est vaincu 241 + + Le pape s'allie aux Normands 242 + + Caractère conquérant et chicaneur des Normands 245 + + 1000-26. Leurs pèlerinages en Italie 246 + + 1026. Premiers établissements des Normands en Italie 247 + + 1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les + Deux-Siciles 249 + + Guillaume le Bâtard, duc de Normandie 250 + + Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église + anglo-saxonne 252 + + Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par + le saxon Godwin 253 + + Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après + Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256 + + 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les + Normands 260 + + Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261 + + Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262 + + Utilité de la conquête. Forte organisation sociale 266 + + Puissance de la royauté et de l'Église anglaise 267 + + Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des + Français 270 + + +CHAPITRE III + + LA CROISADE. 1095-1099 272 + + État de l'Islamisme en Asie 272 + + L'essence de l'Islamisme était l'unité 273 + + La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites 276 + + Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance + d'Hassan. 1090 277 + + Faiblesse des Califats 280 + + Jeunesse et vigueur du Christianisme 280 + + Pèlerinages armés; commencement des croisades 281 + + Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284 + + 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à + Clermont 287 + + Grandeur du mouvement populaire 288 + + Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois, + Raymond de Toulouse, etc. 290 + + Les Provençaux et les Normands. Bohémond 292 + + Godefroi de Bouillon 294 + + 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople 296 + + Haine mutuelle des croisés et des Grecs 298 + + Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés 299 + + Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée 300 + + Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde + Antioche 302 + + 1099. Prise de Jérusalem 305 + + Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité + française en Palestine 307 + + +CHAPITRE IV + + SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE + MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE 310 + + Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie + a diminué 313 + + La pensée de l'égalité s'est développée 314 + + Tentatives d'affranchissement. Communes 316 + + Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320 + + 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et + les marchands 322 + + La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis + pour la croisade 323 + + Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de + Brenneville, 1119 326 + + 1115. Expédition dans le Midi 327 + + 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la + France s'arme pour Louis VI 328 + + La liberté se produit dans la philosophie 329 + + Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école + de droit; université de Paris 330 + + Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la + philosophie. Immense popularité de son enseignement 332 + + Saint Bernard; sa puissance 337 + + Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339 + + 1119. Abailard se retire à Saint-Denis 340 + + Il fonde le Paraclet pour Héloïse 341 + + Il est condamné au concile de Sens 342 + + Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé 344 + + Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre + de Fontevrault, 1106 347 + + Progrès du culte de la Vierge 350 + + La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. 350 + + +CHAPITRE V + + LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE, + HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE + LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU + XIIe SIÈCLE.) 353 + + Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie 354 + + Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a + pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie 357 + + Il est le symbole et le centre de la nation 357 + + 1137. Dévotion de Louis VII 358 + + 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360 + + 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence + entre la seconde croisade et la première 361 + + L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362 + + Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure 364 + + Retour honteux de Louis VII 365 + + La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie + à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366 + + Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; + puissance de la féodalité 367 + + Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. + Nécessité d'une fiscalité violente 368 + + 1087. Guillaume le Roux 369 + + 1100. Henri Beauclerc 370 + + 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur + Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371 + + 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372 + + Les vaincus espèrent sous Henri II 373 + + Résurrection du droit romain 375 + + Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier + d'Henri II 376 + + Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378 + + Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury 380 + + Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent + les libertés de Kent 382 + + Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri 384 + + 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon 385 + + Les races vaincues soutiennent Becket 387 + + Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de + l'Église 388 + + 1164. Il se réfugie en France 392 + + Louis VII l'accueille et le protége 393 + + Il excommunie ses persécuteurs 394 + + Le pape se déclare contre lui 395 + + Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon 400 + + 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands + assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_ + de Becket 404 + + Henri obtient son pardon du saint-siége 410 + + Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore 411 + + Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket 413 + + Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils 414 + + Caractère impie et parricide de cette famille 415 + + Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne 416 + + 1189. Malheur et mort de Henri II 420 + + Le roi de France surtout profite de la chute du roi + d'Angleterre 422 + + Son dévouement à l'Église fait sa grandeur 423 + + 1180. Philippe-Auguste 424 + + +Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume +2/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 *** diff --git a/43321-8.txt b/43321-8.txt deleted file mode 100644 index ec1821c..0000000 --- a/43321-8.txt +++ /dev/null @@ -1,13396 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19), by -Jules Michelet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) - -Author: Jules Michelet - -Release Date: July 27, 2013 [EBook #43321] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - - - - - - - - HISTOIRE - - DE - - FRANCE - - - - - PAR - - J. MICHELET - - - - - NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE - - - - - TOME DEUXIME - - - - - PARIS - - LIBRAIRIE INTERNATIONALE - A. LACROIX & Cie, DITEURS - 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 - - 1876 - - Tous droits de traduction et de reproduction rservs. - - - - -HISTOIRE DE FRANCE - - - - -CHAPITRE III - -Suite du chapitre II - -DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN - - -C'est sous Louis le Dbonnaire, ou, pour traduire plus fidlement son -nom, sous saint Louis, que devait s'oprer le dchirement et le -divorce des parties htrognes dont se composait l'Empire. Toutes -souffraient d'tre ensemble. Le mal, c'tait la solidarit d'une -guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de -l'Ostrasie; c'tait le tyrannique effort d'une centralisation -prmature. Plus Charlemagne s'en tait approch, plus il avait pes. -Sans doute Pepin, et son pre _au marteau de forge_, avaient durement -battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les -ramener, diverses et hostiles qu'elles taient encore, cette -intolrable unit; unit administrative d'abord; mais Charlemagne -mditait celle de la lgislation. Son fils consomma l'unit religieuse -en nommant Benot d'Aniane rformateur des monastres de l'Empire, et -les ramenant tous la rgle de saint Benot. - -C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie -par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent -est puni. Son crime, l'innocent, c'est de continuer un ordre -condamn prir, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice -qui pse au monde. travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale -est frappe. Les moyens sont odieux; contre Louis le Dbonnaire, ce -fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations -diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire. - -L'infortun qui vient prter sa vie cette immolation d'un monde -social, qu'il s'appelle Louis le Dbonnaire, Charles Ier, ou Louis -XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa -catastrophe toucherait moins s'il tait au-dessus de l'homme. Non, -c'est un homme de chair et de sang comme nous, une me douce, un -esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livr ce qui -l'entoure, et vendu par les siens. - - * * * * * - -Le saint Louis du neuvime sicle[1], comme celui du treizime, fut -nourri dans les penses de la croisade. Jeune encore, il conduisit -plusieurs expditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit -la grande ville de Barcelone aprs un sige de deux ans. lev par le -Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, -il eut de mme dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du -Nord. Les prtres qui l'avaient form firent plus qu'ils ne voulaient; -leur lve se trouva plus prtre qu'eux et, dans son intraitable -vertu, il commena par rformer ses matres. Rforme des vques: il -leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs perons[2]. -Rforme des monastres: Louis les soumit l'inquisition du plus -svre des moines, saint Benot d'Aniane, qui trouvait que la rgle -bndictine elle-mme avait t donne pour les faibles et pour les -enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et -Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles -Martel, qui dans les dernires annes avaient gouvern Charlemagne. Et -le palais imprial eut aussi sa rforme: Louis chassa les concubines -de son pre, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs -elles-mmes[5]. - -[Note 1: Il y a une singulire ressemblance entre les portraits que -l'histoire nous a laisss de Louis le Dbonnaire et de saint Louis. -Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad -mensuram gracilibus, pedibus longis. Theganus, de Gest. Ludov. Pii, -C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--Ludovicus (saint Louis) erat subtilis -et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum -anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam. Salimbeni, 302; ap. -Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se -gardaient soigneusement de rire aux clats. Nunquam in risu imperator -exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad ltitiam populi -procedebant themelici, scurr et mimi cum choraulis et citharistis ad -memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille -nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit. Thegan. ibid.--Sur -la gravit de saint Louis et son horreur pour les baladins et les -musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montr le mme -dsir de rparer par des restitutions les injustices de leurs pres.] - -[Note 2: L'Astronome.] - -[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. Regulam B. -Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati -Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens. Astronom., c. -XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: Ludovicus... fecit componi ordinarique -librum, canonic vit normam gestantem; misit... qui transcribi -facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo -monachos strenu vit per omnia monachorum euntes redeuntesque -monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam -feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.] - -[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. Invidia... pulsus prsentibus -bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium -tulit.--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: Wala... cujus -Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius -esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, -et redigi inter infimos.--P. 492. Un jour il dit Louis le -Dbonnaire: Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis -quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te -transmittis. Astronom., c. XXI: Timebatur quam maxime Wala, summi -apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri -contra imperatorem moliretur.] - -[Note 5: Astronom., c. XXI: Moverat ejus animum jamdudum, quamquam -natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio -exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nvo... -Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbi fastu, reos -majestatis caute ad adventum usque suum adservarent, C. XXIII: Omnem -coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit prter -paucissimas. Sororum autem quque in sua, qu a patre acceperat, -concessit.] - -Les peuples, opprims par Charlemagne, trouvrent en son fils un juge -intgre, prt dcider contre lui-mme. Roi d'Aquitaine, il avait -accueilli les rclamations des Aquitains, et s'tait rduit une -telle pauvret, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, -peine sa bndiction[6]. Empereur, il couta les plaintes des Saxons, -et leur rendit le droit de succder[7], tant ainsi aux vques, aux -gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les -hritages qui ils voulaient. Les chrtiens d'Espagne, rfugis dans -les Marches, taient dpouills par les grands et les lieutenants -impriaux des terres que Charlemagne leur avait attribues; Louis -rendit un dit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le -principe des lections piscopales, constamment viol par son pre; il -laissa les Romains lire, sans son autorisation, les papes tienne IV -et Pascal Ier. - -[Note 6: Astronom., c. VII. Le roi Louis donna bientt une preuve de -sa sagesse, et fit voir la tendresse de misricorde qui lui tait -naturelle. Il rgla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux -diffrents; aprs trois ans couls, un nouveau sjour devait le -recevoir pour le quatrime hiver; ces habitations taient: Dou, -Chasseneuil, Audiac et breuil. Ainsi chacune, quand son tour -revenait, pouvait suffire la dpense du service royal. Aprs cette -sage disposition, il dfendit qu' l'avenir on exiget du peuple les -approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_. -Les gens de guerre furent mcontents; mais cet homme de misricorde, -considrant et la misre de ceux qui payaient cette taxe, et la -cruaut de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des -autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser -subsister un impt si dur pour ses sujets. la mme poque, sa -libralit dchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de -bl... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son pre, qu' son -exemple il supprima en France l'impt des approvisionnements -militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres rformes, flicitant -son fils de ses heureux progrs.--_Voy._ aussi Thegan., de gestis, -etc.] - -[Note 7: Astronom., c. XXIV. Saxonibus atque Frisonibus jus patern -hreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, -imperatoria restituit clementia... Post hc easdem gentes semper sibi -devotissimas habuit.] - -[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, -487: jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri -prceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de -deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui -postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus -suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub -quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et -ipsi possideant, et su posteritati derelinquant, etc.] - -Ainsi, cet hritage de conqutes et de violences tait tomb aux mains -d'un homme simple et juste qui voulait tout prix rparer. Les -barbares, qui reconnaissaient sa saintet, se soumettaient son -arbitrage[9]. Il sigeait au milieu des peuples, comme un pre facile -et confiant. Il allait rparant, soulageant, restituant; il semblait -qu'il et volontiers restitu l'Empire. - -[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se -disputaient l'hritage de Godfried, et dcida en faveur d'Harold.] - -Dans ce jour de restitution, l'Italie rclama aussi. Elle ne voulait -rien moins que la libert[10]. Les villes, les vques, les peuples se -ligurent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi -d'Italie Bernard, le fils de son an Pepin. Bernard, lve d'Adalhard -et Wala, longtemps gouvern par eux dans sa royaut d'Italie, croyait -avoir droit l'empire comme fils de l'an. - -[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier -essai de l'Italie pour se dlivrer des _barbares_. - -Omnes civitates regni et principes Itali verba conjuraverunt, sed et -omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et -custodiis obserarunt.--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal., -ap. Scr. F. VI, 177.] - -Cependant, le droit du frre pun prvaut chez les barbares sur -celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait dsign Louis; il -avait consult les grands un un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin, -Bernard lui-mme avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui -l'usage, la volont de son pre, enfin l'lection. - -[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutt qu'un enfant, et -ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors, -longtemps avant le neveu.] - -[Note 12: Thegan., c. VI. Cum intellexisset appropinquare sibi diem -obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, -episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans -omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id -est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes -responderunt Dei esse admonitionem illius rei.--Il avait aussi -consult Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: Quod in loco -tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis -meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi -Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, -novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis -despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem -eximium. Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.] - -Aussi, Bernard, abandonn d'une grande partie des siens, fut oblig de -s'en remettre aux promesses de l'impratrice Hermengarde, qui lui -offrait sa mdiation. Il se livra lui-mme Chlon-sur-Sane, et -dnona tous ses complices; un d'eux avait jadis conspir la mort de -Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamns mort. -L'empereur ne pouvait consentir l'excution[13]. Hermengarde obtint -du moins qu'on privt Bernard de la vue; mais elle s'y prit de faon -qu'il en mourut au bout de trois jours. - -[Note 13: Astron., c. XXX. Cum lege judicioque Francorum deberent -capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus -orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos -tota severitate legali cupientibus. Thegan., ibid., 79. Judicium -mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum -luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, -magno cum dolore flevit multo tempore.] - -L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient -pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux -de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre -tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mmes. -Tous furent rprims. Les Bretons virent leur pays compltement -envahi, peut-tre pour la premire fois; les Basques furent dfaits, -et les Sarrasins repousss; les Slaves vaincus aidrent contre les -Danois: un roi de ces derniers embrassa mme le christianisme. -L'archevch de Hambourg fut fond; la Sude eut un vque, dpendant -de l'archevque de Reims[14]. Il est vrai que ces premires conqutes -du christianisme ne tinrent pas: le roi chrtien des Danois fut chass -par les siens. - -[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. In civitate Hammaburg sedem -constituit archiepiscopalem.--Ibid., 306. Ebo (archiep. Remensis) -quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, -etc.] - -Jusqu'ici le rgne de Louis tait, il faut le dire, clatant de force -et de justice. Il avait maintenu l'intgrit de l'Empire, tendu son -influence. Les barbares craignaient ses armes et vnraient sa -saintet. Au milieu de ses prosprits, l'me du saint mollit, et se -souvint de l'humanit. Sa femme tant morte, il fit, dit-on, paratre -devant lui les filles des grands de ses tats et choisit la plus -belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des -nations les plus odieuses aux Francs; sa mre tait de Saxe, son pre, -Welf, de Bavire, de ce peuple alli des Lombards, et par qui les -Slaves et les Avares furent appels dans l'Empire[16]. Savante[17], -dit l'histoire, et plus qu'il n'et fallu, elle livra son mari -l'influence des hommes lgants et polis du Midi. Louis tait dj -favorable aux Aquitains, chez qui il avait t lev. Bernard, fils de -son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et -encore plus celui de l'impratrice. Belle et dangereuse ve, elle -dgrada, elle perdit son poux. - -[Note 15: Astron., c. LXXX. Undecumque adductas procerum filias -inspiciens, Judith.--Thegan., c. XXVI. Accepit filiam Welfi ducis, -qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, -qu erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam -constituit. Erat enim pulchra valde.--L'vque Friculfe lui crit: -Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas -visus vel auditus nostr parvitatis comperit, reginas. Scr. Fr. VI, -355.] - -[Note 16: En outre, ils avaient t allis de l'Aquitain Hunald.] - -[Note 17: _V._ les ptres ddicatoires du clbre Raban de Fulde et -de l'vque Friculfe. Celui-ci crit: In divinis et liberalibus -studiis, ut tu eruditiones cognovi facundiam, obstupui. Script. Fr. -VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268: - - Organa dulcisomo percurrit pectine Judith. - O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda, - Ludere jam pedibus... - Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas. - Reddidit ingeniis culta atque exercita vita. - ---Annal. Met., ibid., 212. Pulchra nimis et sapienti floribus optime -instructa.] - -Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cess d'tre -pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'tait plus saint, -ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminu, -_une vertu tait sortie de lui_. Il commena se repentir de sa -svrit l'gard de son neveu Bernard, l'gard des moines Wala et -Adalhard, qu'il s'tait pourtant content de renvoyer aux devoirs de -leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint -d'tre soumis une pnitence publique. C'tait la premire fois -depuis Thodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation -volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mrovingiens, aprs les -plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pnitence -de Louis est comme l're nouvelle de la moralit, l'avnement de la -conscience. - -Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la -royaut, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son -humanit. Il leur sembla que celui qui avait baiss le front devant le -prtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui -aussi, dgrad, dsarm. Les premiers malheurs qui commencrent une -dissolution invitable furent imputs la faiblesse d'un roi -pnitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents -lieues de ctes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent -obligs de relcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'arme -des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme Roncevaux. En -829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques taient -si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reurent ordre -de se tenir prts marcher en masse. Ainsi s'accumula le -mcontentement public. Les grands, les vques le fomentaient; ils -accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir -central les gnait; ils taient impatients de l'unit de l'Empire; ils -voulaient rgner chacun chez soi. - -Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres -fils. Ds le commencement de son rgne, il leur avait donn, avec le -titre de roi, deux provinces frontires gouverner et dfendre: -Louis la Bavire, Pepin l'Aquitaine, les deux barrires de l'Empire. -L'an, Lothaire, devait tre empereur, avec la royaut d'Italie. -Quand Louis eut un fils de Judith, il donna cet enfant, nomm -Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette -concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais -beaucoup leurs esprances. Ils prtrent leur nom la conjuration -des grands. Ceux-ci refusrent de faire marcher leurs hommes contre -les Bretons, dont Louis voulait rprimer les ravages. L'empereur se -trouva seul, Franc de naissance, mais gouvern par un Aquitain, il ne -fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons dj vu Brunehaut -succomber dans cette position quivoque. Le fils an, Lothaire, se -crut dj empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son pre -dans un monastre; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne -trouva point de Cordelia. - -Cependant ni les grands, ni les frres de Lothaire n'taient disposs - se soumettre lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux -Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillrent son -rtablissement. Les Francs s'aperurent que Louis leur tait l'Empire; -les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur libert, -s'intressrent pour lui. Une dite fut assemble Nimgue au milieu -des peuples qui le soutenaient. Toute la Germanie y accourut pour -porter secours l'empereur[18]. Lothaire se trouva seul son tour, -et la discrtion de son pre; Wala, tous les chefs de la faction, -furent condamns mort. Le bon empereur voulut qu'on les pargnt. - -[Note 18: Astron., c. XLV. Hi qui imperatori contraria sentiebant, -alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem -clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens -Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi -convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio -futura. Louis se rconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace -de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--Quos -postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique -imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent -capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.--_Voy._ -aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.] - -Cependant l'Aquitain Bernard, supplant dans la faveur de Louis par le -moine Gondebaud, l'un de ses librateurs, rallume la guerre dans le -Midi; il anime Pepin. Les trois frres s'entendent de nouveau. -Lothaire amne avec lui l'Italien Grgoire IV, qui excommunie tous -ceux qui n'obiront pas au roi d'Italie. Les armes du pre et des -fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font -agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant -abandonn d'une partie des siens, dit aux autres: Je ne veux point -que personne meure pour moi[19]. Le thtre de cette honteuse scne -fut appel le champ du Mensonge. - -[Note 19: Thegan., c. XLII. Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus -propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant -ab eo.] - -Lothaire, redevenu matre de la personne de Louis, voulut en finir une -fois, et achever son pre. Ce Lothaire tait un homme qui le sang ne -rpugnait pas: il fit gorger un frre de Bernard et jeter sa soeur -dans la Sane; mais il craignait l'excration publique s'il portait -sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dgrader en lui -imposant une pnitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pt -jamais relever. Les vques de Lothaire prsentrent au prisonnier une -liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de -Bernard (il en tait innocent); puis les parjures auxquels il avait -expos le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir -fait la guerre en carme; puis d'avoir t trop svre pour les -partisans de ses fils (il les avait soustraits la mort); puis -d'avoir permis Judith et autres de se justifier par serment; -siximement, d'avoir expos l'tat aux meurtres, pillages et -sacrilges, en excitant la guerre civile; septimement, d'avoir excit -ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin -d'avoir ruin l'tat qu'il devait dfendre[20]. - -[Note 20: De tous ces griefs, le septime est grave. Il rvle la -pense du temps. C'est la rclamation de l'esprit local, qui veut -dsormais suivre le mouvement matriel et fatal des races, des -contres, des langues, et qui dans toute division politique ne voit -que violence et tyrannie.] - -Quand on eut lu cette confession absurde dans l'glise de Saint-Mdard -de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, -s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, -pleura et demanda la pnitence publique pour rparer les scandales -qu'il avait causs. Il dposa son baudrier militaire, prit le cilice, -et son fils l'emmena ainsi, misrable, dgrad, humili, dans la -capitale de l'empire, Aix-la-Chapelle, dans la mme ville o -Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-mme la couronne sur -l'autel. - -Le parricide croyait avoir tu Louis. Mais une immense piti s'leva -dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-mme, trouva des larmes -pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils -l'avait tenu l'autel pleurant et balayant la poussire de ses -cheveux blancs; comment il s'tait enquis des pchs de son pre, -nouveau Cham qui livrait la rise la nudit paternelle; comment il -avait dress sa confession; quelle confession! toute pleine de -calomnies et de mensonges. C'tait l'archevque Ebbon, condisciple de -Louis et son frre de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait -tant[21], qui lui avait arrach le baudrier et mis le cilice. Mais en -lui enlevant la ceinture et l'pe, en lui tant le costume des tyrans -et des nobles, ils l'avaient fait apparatre au peuple comme peuple, -comme saint et comme homme. Et son histoire n'tait autre que celle de -l'homme biblique: son ve l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces -filles des gants qui, dans la _Gense_, sduisent les enfants de -Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de -patience, dans cet homme injuri, conspu, et bnissant tous les -outrages, on croyait reconnatre la patience de Job, ou plutt une -image du Sauveur; rien n'y avait manqu, ni le vinaigre ni l'absinthe. - -[Note 21: Plusieurs faits tmoignent de la prdilection de Louis pour -les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous -les habits qu'il portait un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. -(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les -Aquitains; il avait dans sa jeunesse port le costume de ces derniers. -Le jeune Louis, obissant aux ordres de son pre, de tout son coeur -et de tout son pouvoir, vint le trouver Paderborn, suivi d'une -troupe de jeunes gens de son ge, et revtu de l'habit gascon, -c'est--dire portant le petit surtout rond, la chemise manches -longues et pendantes jusqu'au genou, les perons lacs sur les -bottines, et le javelot la main. Tel avait t le plaisir et la -volont du roi. (L'Astronome.)--De plus, et se trouvant absent, le -roi Louis voulut que les procs des pauvres fussent rgls de manire -que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait dou de -plus d'nergie et d'intelligence que les autres, connt de leurs -dlits, prescrivt les restitutions de vols, la peine du talion pour -les injures et les voies de fait, et pronont mme, dans les cas plus -graves, l'amputation des membres, la perte de la tte, et jusqu'au -supplice de la potence. Cet homme tablit des ducs, des tribuns et des -centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermet la tche -qui lui tait confie. (Moine de Saint-Gall.) - -Thegan., c. XLIV. Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium -servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te -purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt -pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi -principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job -insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, -legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi -molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos -habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti -sunt.--Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex -vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit... -Puis vient une longue invective contre les parvenus.] - -Ainsi le vieil empereur se trouva relev par son abaissement mme: -tout le monde s'loigna du parricide. Abandonn des grands (834-5), et -ne pouvant cette fois sduire les partisans de son pre[22], Lothaire -s'enfuit en Italie. Malade lui-mme, il vit, dans le cours d'un t -(836), mourir tous les chefs de son parti, les vques d'Amiens et de -Troyes, son beau-pre Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert -de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, prfet de ses chasses, une -foule d'autres. Ebbon, dpos du sige de Reims, passa le reste de sa -vie dans l'obscurit et dans l'exil. Wala se retira au monastre de -Bobbio, prs du tombeau de saint Colomban; un frre de saint Arnulf de -Metz, l'aeul des Carlovingiens, avait t abb de ce monastre. Il y -mourut l'anne mme o prirent tant d'hommes de son parti, s'criant - chaque instant: Pourquoi suis-je n un homme de querelle, un homme -de discorde[23]? Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique, -ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionn, enferm par -Charlemagne dans un monastre, puis son conseiller, et presque roi -d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom, -jusque-l sans tache, aux rvoltes parricides des fils de Louis. - -[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mcontentement -contre Lothaire, c'est--dire contre l'unit de l'Empire. Bernard -semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est--dire -pour l'Aquitaine, mme contre l'empereur. - -Nithardi histori, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. Occurrebat -univers plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem -dimiserant.--C. V: Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, -poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.--Tous -les peuples revenaient Louis: Gregatim populi tam Franci quam -Burgundi, necnon Aquitani sed et Germani coeuntes, calamitatis -querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc. Astronom., c. -XLIX.] - -[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: Virum rix -virumque discordi se progenitum frequenter ingemuerit.--Pascase -Radbert, auteur de la vie de Wala, qui crivait sous Louis le -Dbonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de -dguiser ses personnages sous des noms supposs. Wala s'appelle -_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Dbonnaire, _Justinianus_; -Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique, -_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et -_Amisarius_.] - -Cependant le Dbonnaire, domin par les mmes conseils, faisait ce -qu'il fallait pour renouveler la rvolte et tomber de nouveau. D'une -part, il sommait les grands de rendre aux glises les biens qu'ils -avaient usurps; de l'autre, il diminuait la part de ses fils ans, -qui, il est vrai, l'avaient bien mrit, et dotait leurs dpens le -fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants -de Pepin, qui venait de mourir, taient dpouills. Louis le -Germanique tait rduit la Bavire. Tout tait partag entre -Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: Voil, -mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles -choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24]. Lothaire prit -l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavire armait -pour empcher l'excution de ce trait, et par une mutation trange, -le pre cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. -Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette -guerre nouvelle. Je pardonne Louis, dit-il, mais qu'il songe -lui-mme, lui qui, mprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les -cheveux blancs de son pre. L'empereur mourut Ingelheim dans une -le du Rhin prs Mayence, au centre de l'Empire, et l'unit de -l'Empire mourut avec lui. - -[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: Ecce, fili, ut promiseram, regnum -omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, -partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter -partium electio tua erit. Quod idem cum per triduum dividere vellet, -sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, -deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi -concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia -regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut grius valuit, -regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem -Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo -conferretur, consensit.] - -C'tait une vaine entreprise que d'en tenter la rsurrection, comme le -fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards -qui avaient si mal dfendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre -Louis le Dbonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit lui par -opposition Charles le Chauve, amenait pour contingent l'arme -d'Aquitaine, si souvent dfaite par Pepin le Bref et Charlemagne. -Chose bizarre! c'taient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes -de langue latine qui voulaient soutenir l'unit de l'Empire contre la -Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que -l'indpendance. - -Toutefois ce nom de fils an des fils de Charlemagne, ce titre -d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour -soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la -paix, de l'glise, des pauvres et des orphelins, que les rois de -Germanie et de Neustrie s'adressrent Lothaire quand les armes -furent en prsence Fontenai ou Fontenaille prs d'Auxerre: Ils lui -offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur arme, l'exception -des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient lui -cder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre -jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France -en portions gales, et lui laisseraient le choix. Lothaire rpondit, -selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il -lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Hribert, il leur -manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien propos de tel, et qu'il -voulait avoir du temps pour rflchir. Mais au fait Pepin n'tait pas -arriv, et Lothaire voulait l'attendre[25]. - -[Note 25: Nithard.] - -Le lendemain, au jour et l'heure qu'ils avaient eux-mmes indiqus -Lothaire, les deux frres l'attaqurent et le dfirent. Si l'on en -croyait les historiens, la bataille aurait t acharne et sanglante; -si sanglante qu'elle et puis la population militaire de l'Empire, -et l'et laiss sans dfense aux ravages des barbares[26]. Un pareil -massacre, difficile croire en tout temps, l'est surtout cette -poque d'amollissement[27] et d'influence ecclsiastique. Nous avons -dj vu, et nous verrons mieux encore, que le rgne de Charlemagne et -de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps -dplorables qui suivirent, une poque hroque, dont ils aimaient -rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il -tait d'ailleurs impossible aux hommes de cet ge d'expliquer par des -causes politiques la dpopulation de l'Occident et l'affaiblissement -de l'esprit militaire. Il tait plus facile et plus potique la fois -de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient pri; -il n'tait rest que les lches. - -[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. In qua pugna ita -Francorum vires attenuat sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in -posteram sufficerent.--Dans cette bataille, dit une autre chronique -crite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la -France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, -se turent mutuellement. Hist. reg. Fr., 259.] - -[Note 27: On en peut juger par la modration extraordinaire des jeux -militaires donns Worms par Charles et Louis. La multitude se -tenait tout autour; et d'abord, en nombre gal, les Saxons, les -Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, -comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se -prcipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes -de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs -boucliers, et feignant de vouloir chapper la poursuite de l'ennemi; -mais, faisant volte-face, ils se mettaient poursuivre ceux qu'ils -venaient de fuir, jusqu' ce qu'enfin les deux rois, avec toute la -jeunesse, jetant un grand cri, lanant leurs chevaux, et brandissant -leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantt -les uns, tantt les autres. C'tait un beau spectacle cause de toute -cette grande noblesse, et cause de la modration qui y rgnait. Dans -une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne -vit pas mme ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se -connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre. -(Nithard.)] - -La bataille fut si peu dcisive, que les vainqueurs ne purent -poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, la campagne -suivante, serra de prs Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours -en pril, formrent une nouvelle alliance Strasbourg, et essayrent -d'y intresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'glise, -seule en usage jusque-l dans les traits et les conciles, mais le -langage populaire, usit en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands -fit serment en langue romane, ou franaise; celui des Franais (nous -pouvons ds lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces -paroles solennelles prononces au bord du Rhin, sur la limite des deux -peuples, sont le premier monument de leur nationalit. - -Louis, comme l'an, jura le premier. Pro Don amur, et pro christian -poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus -savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in -adjudha, et in cadhuna cosa, si cm om per dreit son fradre salvar -dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam -prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit. Lorsque -Louis eut fait ce serment, Charles jura la mme chose en langue -allemande: In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser -bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got -gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man -mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit -Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce -scadhen vverhen[28]. Le serment que les deux peuples prononcrent, -chacun dans sa propre langue, est ainsi conu en langue romane: Si -Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus -meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, -ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contr -Lodhuwig nun lin iver[29]. - -[Note 28: Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrtien, et notre -commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de -savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frre Karle ici prsent, par -aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frre, -tant qu'il fera de mme pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai -aucun accord qui de ma volont soit au dtriment de mon frre. - -Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la -traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais -je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux -de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une -poque semblable. Le latin devait se trouver ml selon des -proportions diffrentes dans les langues naissantes de l'Europe.] - -[Note 29: Si Lodewig garde le serment qu'il a prt son frre -Karle, et si Karle, mon seigneur, de son ct ne le tient pas, si je -ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul -aide contre Lodewig.--Les Allemands rptrent la mme chose dans -leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.] - -En langue allemande: Oba Karl then eid then er sineno brodhuer -Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor -forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh -hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne -wirdhit. - -Les vques prononcrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de -Dieu avait rejet Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. -Mais ils n'autorisrent Louis et Charles prendre possession qu'aprs -leur avoir demand s'ils voulaient rgner d'aprs les exemples de -leur frre dtrn ou selon la volont de Dieu. Les rois ayant -rpondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et leur -connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa -volont, les vques dirent: Au nom de l'autorit divine, prenez le -royaume et le gouvernez selon la volont de Dieu; nous vous le -conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux -frres choisirent chacun douze des leurs (j'tais du nombre), et s'en -rfrrent, pour partager entre eux le royaume, leur dcision. - -Ce qui assura la supriorit Charles et Louis, c'est que Lothaire et -Pepin ayant essay de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, -l'glise se dclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se -contentt du titre d'empereur sans en exercer l'autorit. Les vques -ayant tous t d'avis que la paix rgnt entre les trois frres, les -rois firent venir les dputs de Lothaire, et lui accordrent ce qu'il -demandait. Ils passrent quatre jours et plus partager le royaume. -On arrta enfin que tout le pays situ entre le Rhin et la Meuse[30], -jusqu' la source de la Meuse, de l jusqu' la source de la Sane, le -long de la Sane jusqu' son confluent avec le Rhne, et le long du -Rhne jusqu' la mer, serait offert Lothaire comme le tiers du -royaume, et qu'il possderait tous les vchs, toutes les abbayes, -tous les comts, et tous les domaines royaux de ces rgions en de -des Alpes, l'exception de[31]... (Trait de Verdun, 843.) - -[Note 30: Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine -envoyrent des messagers Charles (840), lui demandant de venir vers -eux avant que Lothaire occupt leur pays, et lui promettant d'attendre -son arrive. Charles, accompagn d'un petit nombre de gens, se hta de -se mettre en route, et arriva d'Aquitaine Quiersy; il y reut avec -bienveillance les gens qui vinrent lui de la fort des Ardennes et -des pays situs au-dessous. Quant ceux qui habitaient au del de -cette fort, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, sduits par -Odulf, manqurent la fidlit qu'ils avaient jure. Nithard.] - -[Note 31: Nithard.] - -Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes -sur le partage projet, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une -connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui -pt rpondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'tait dj -coul, ils n'avaient pas envoy des messagers pour parcourir toutes -les provinces et en dresser le tableau. On dcouvrit que c'tait -Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il tait -impossible de partager galement une chose qu'on ne connaissait pas. -On examina alors s'ils avaient pu prter loyalement le serment de -partager le royaume galement et de leur mieux, quand ils savaient que -nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question la -dcision des vques[32]. - -[Note 32: Nithard.] - -L'odieux secours que Lothaire avait demand aux paens[33], et dont -plus tard son alli Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla -porter malheur sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique, -appuys des vques de leurs royaumes, perpturent le nom de -Charlemagne, et fondrent au moins l'institution royale, qui, -longtemps clipse sous la fodalit, devait un jour devenir si -puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le -Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de -Louis le Dbonnaire et de Judith, et qui ressemblait Bernard[34], -parat avoir eu en effet l'adresse toute mridionale de ce dernier. -D'abord c'est l'homme des vques, l'homme d'Hincmar, le grand -archevque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'glise qu'il -fait la guerre Lothaire, Pepin, allis des paens. Celui-ci, -dirig par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hsit -appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons -vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un mir, que le -christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances -avec les mcrants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la -Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint -jusqu' renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais -de tels secours devaient lui tre plus funestes qu'utiles; les peuples -dtestrent l'ami des barbares, et lui imputrent leurs ravages. Livr - Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, -souvent fugitif, il n'tablit que l'anarchie. - -[Note 33: Nithard. Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux -hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est -immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les -lois dont leurs anctres avaient joui au temps o ils adoraient les -idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnrent le nouveau nom -de Stellinga, se ligurent, chassrent presque du pays leurs -seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commena vivre sous -la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appel les Northmans -son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrtiens, et leur -avait mme permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis -craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se runissent, -cause de la parent, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, -qu'ils n'envahissent ses tats, et n'y abolissent la religion -chrtienne. - -_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de -Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232, -etc.] - -[Note 34: Thegan., c. XXXVI. Impii... dixerunt Judith reginam -violatam esse a duce Bernhardo.--Vita venerab. Wal, ap. Scr. Fr. VI, -289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. -VII, 286: Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum -prodente.] - -[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini -Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. Nortmanni... a -Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam -adventaverant.] - -La famille de Lothaire ne fut gure plus heureuse. sa mort (855), -son an, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et -Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de -Provence. Charles mourut bientt. Louis, harcel par les Sarrasins, -prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgr son -courage. Pour Lothaire II, son rgne semble l'avnement de la -suprmatie des papes sur les rois. Il avait chass sa femme Teutberge -pour vivre avec la soeur de l'archevque de Cologne, nice de celui -de Trves, et il accusait Teutberge d'adultre et d'inceste. Elle nia -longtemps, puis avoua, sans doute intimide. Le pape Nicolas Ier, -qui elle s'tait adresse d'abord, refusa de croire cet aveu. Il -fora Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier Rome, et -y reut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en -mme temps menac, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire -mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'anne. Charles le -Chauve et Louis le Germanique profitrent de ce jugement de Dieu; ils -se partagrent les tats de Lothaire. - -[Note 36: - -SUR LA CAPTIVIT DE LOUIS II. - - Audite omnes fines terre orrore cum tristitia, - Quale scelus fuit factum Benevento civitas. - Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto. - Beneventani se adunarunt ad unum consilium, - Adalferio loquebatur et dicebant principi: - Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus. - Celus magnum preparavit in istam provinciam, - Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum, - Plures mara nobis fecit, rectum est moriar. - Deposuerunt sancto pio de suo palatio: - Adalferio illum ducebat isque ad pretorium, - Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium. - Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio; - Et ipse sancte pius incepiebat dicere: - Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus, - Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus, - Modo vero surrexistis adversus me consilium, - Nescio pro quid causam vultis me occidere. - Generatio crudelis veni interficere, - Ecclesieque sanctis Dei venio diligere, - Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est. - Kalidus ille temtador, ratum atque nomine - Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo: - Ecce sumus imperator, possum vobis regero. - Leto animo habebat de illo quo fecerat; - A demonio vexatur, ad terram ceciderat, - Exierunt mult turm videre mirabilia. - Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium: - Multa gens paganorum exit in Calabria, - Super Salerno pervenerunt, possidere civitas. - Juratum est ad Surete Dei reliquie - Ipse regum defendendum, et alium requirere. - -coutez, limites de la terre, coutez avec horreur, avec tristesse, -quel crime a t commis dans la ville de Bnvent. Ils ont arrt -Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bnventins se sont assembls -en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le -renvoyons en vie, sans doute nous prirons tous. Il a prpar de -cruelles vengeances contre cette province: il nous enlve notre -royaume, il nous estime comme rien; il nous a accabls de maux: il est -bien juste qu'il prisse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont -fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prtoire, et lui, -il paraissait se rjouir de sa perscution comme un saint dans le -martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de -l'empire; lui-mme il disait au peuple: Vous venez moi comme -au-devant d'un voleur avec des pes et des btons; un temps tait o -je vous ai soulags, mais prsent vous avez complot contre moi, et -je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour dtruire la -race des infidles; je suis venu pour rendre un culte l'glise et -aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait t -rpandu sur la terre. Le tentateur a os mettre sur sa tte la -couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous -pouvons vous gouverner, et il s'est rjoui de son ouvrage; mais le -dmon le tourmente et l'a renvers par terre, et la foule est sortie -pour tre tmoin du miracle. Le grand matre Jsus-Christ a prononc -son jugement: la foule des paens a envahi la Calabre; elle est -parvenue Salerne pour possder cette cit: mais nous jurons sur les -saintes reliques de Dieu, de dfendre ce royaume et d'en reconqurir -un autre.] - -Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, -l'homme de l'glise. Depuis que cette contre avait chapp -l'influence germanique, l'glise seule y tait puissante; les -sculiers n'y balanaient plus son pouvoir. Les Germains, les -Aquitains, des Irlandais mme et des Lombards, semblent avoir tenu -plus de place que les Neustriens la cour carlovingienne. Gouverne, -dfendue par les trangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de -force et de vie que dans son clerg. Du reste, il semble qu'elle ne -prsentait gure que des esclaves pars sur les terres immenses et -moiti incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus -riches, c'taient les vques et les abbs. Les villes n'taient rien, -except les cits piscopales; mais autour de chaque abbaye s'tendait -une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches taient -Saint-Mdard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau -de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contre, -dominait, par la dignit du sige, par la doctrine et par les -miracles, la grande mtropole de Reims, aussi grande dans le Nord que -Lyon l'tait dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de -Poitiers taient bien dchues, au milieu des guerres et des ravages. -Reims succda leur influence sous la seconde race, tendant ses -possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les -Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville piscopale par -excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et -eut le triste honneur de dfendre les derniers Carlovingiens. Il -fallut que les ravages des Normands fussent passs, pour que nos rois -de la troisime race se hasardassent descendre en plaine, et -vinssent s'tablir Paris dans l'le de la Cit, ct de -Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, -choisi Laon ct de Reims. - -[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'tait autre -chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses -classes d'esclaves et d'ouvriers attachs au service de la proprit -et du propritaire, avec les villes et les villages de leur -dpendance. Le Pre abb tait le Matre; les moines, comme les -affranchis de ce Matre, cultivaient les sciences, les lettres et les -arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possdait la ville de ce nom, treize -autres villes, trente villages, un nombre infini de mtairies. Les -offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'levaient -seules par an prs de deux millions de notre monnaie.--Le monastre -de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possdait cependant, sous les -Mrovingiens, cent mille menses.] - -[Note 38: Frodoard.] - -Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des vques. -Avant, aprs la bataille de Fontenai, dans ses ngociations avec -Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas -l'glise[39]. Aussi Dieu le protge. Lorsque Lothaire arrive sur la -Seine avec son arme barbare et paenne, dont les Saxons faisaient -partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le -Chauve[40]. Les moines, avant de dlivrer Louis le Dbonnaire, lui -avaient demand s'il voulait rtablir et soutenir le culte divin; les -vques interrogent de mme Charles le Chauve et Louis le Germanique, -puis leur confrent le royaume. Plus tard les vques _sont d'avis que -la paix rgne entre les trois frres_[41]. Aprs la bataille de -Fontenai, les vques s'assemblent, dclarent que Charles et Louis ont -combattu pour l'quit et la justice, et ordonnent un jene de trois -jours.--Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard, -mprisrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les -moines de Saint-Mdard de Soissons vinrent sa rencontre, et le -prirent de porter sur ses paules les reliques de saint Mdard et de -quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle -basilique. Il les porta en effet sur ses paules en toute vnration, -puis il se rendit Reims[42]... - -[Note 39: Nithard.] - -[Note 40: Nithard: Sequana, mirabile dictu!... repent aere sereno -tumescere coepit.] - -[Note 41: Nithard., l. I, c. III. Percontari... si respublica ei -restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum -divinum. Nithard, l. IV, c. I. Pallam illos percontati sunt... an -secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se -velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et -secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque -prcipimus. Nithard, ibid., c. III. Solito more, ad episcopos -sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos -fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata -concedunt.] - -[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve -voulut assister aux crmonies que firent les Angevins leur rentre -dans la ville, pour remettre dans les chsses d'argent qu'ils avaient -emportes les corps de saint Aubin et de saint Lzin.] - -Crature des vques et des moines, il dut leur transfrer la plus -grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'pernay (846) -confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43] -entre les vques et les laques, celui de Kiersy (857) confre aux -curs un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette -lgislation tout ecclsiastique prescrit, pour remde aux troubles et -aux brigandages qui dsolaient le royaume, des serments sur les -reliques que prteront les hommes libres et les centeniers. Elle -recommande les brigands aux instructions piscopales, et les menace, -s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de -l'excommunication. - -[Note 43: C'est par erreur qu'un historien rcent a dit que ce pouvoir -avait t transfr aux vques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, -Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. Missos ex utroque ordine... -mittatis... Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. Ut -unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores, -etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad -espiscopi prsentiam perducantur.] - -[Note 44: En 851. Trait d'alliance et de secours mutuels entre les -trois fils de Louis le Dbonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui -fuiraient l'excommunication des vques d'un royaume l'autre, ou -emmneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme -marie.] - -Les matres du pays taient donc les vques. Le vrai roi, le vrai -pape de la France, tait le fameux Hincmar, archevque de Reims. Il -tait n dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de -saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont -on croyait que Charles tait le fils. Personne ne contribua davantage - l'lvation de Charles et n'exera plus d'autorit en son nom dans -les premires annes. C'est Hincmar qui, la tte du clerg de -France, semble avoir empch Louis le Germanique de s'tablir dans la -Neustrie et dans l'Aquitaine, o les grands l'appelaient. Louis ayant -envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya -trois dputs pour lui offrir l'indulgence de l'glise, pourvu qu'il -rachett, par une pnitence proportionne, le pch qu'il avait commis -en envahissant le royaume de son frre, et en l'exposant aux ravages -de son arme. Hincmar tait la tte de cette dputation. Le roi -Louis, dirent les vques leur retour au concile, nous donna -audience Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je -vous ai offenss en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, -pour que je puisse ensuite parler en sret avec vous. cela Hincmar, -qui tait plac le premier sa gauche, rpondit: Notre affaire sera -donc bientt termine, car nous venons justement vous offrir le pardon -que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'vque -Thodoric, ayant fait Hincmar quelque observation, il reprit: Vous -n'avez rien fait contre moi qui ait laiss dans mon coeur une rancune -condamnable; s'il en tait autrement, je n'oserais m'approcher de -l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les vques -Thodoric et Salomon adressrent encore quelques mots Hincmar, et -Thodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie: -pardonnez-lui.-- quoi Hincmar rpondit: Pour ce qui ne regarde que -moi et ma propre personne, je vous ai pardonn et je vous pardonne. -Mais quant aux offenses contre l'glise qui m'est commise, et contre -mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, -et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez -l'absolution, si vous le voulez. Alors les vques s'crirent: -Certainement il dit bien.--Tous nos frres s'tant trouvs unanimes -cet gard, et ne s'en tant jamais dpartis, ce fut toute l'indulgence -qui lui fut accorde, et rien de plus... car nous attendions qu'il -nous demandt conseil sur le salut qui lui tait offert, et alors nous -l'aurions conseill selon l'crit dont nous tions porteurs; mais il -nous rpondit, de son trne, qu'il ne s'occuperait point de cet crit -avant de s'tre consult avec ses vques. - -Peu de temps aprs, un autre concile plus nombreux fut assembl -Savonnires, prs de Toul, pour rtablir la paix entre les rois des -Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pres de ce concile (en 859), -pour leur demander justice contre Wnilon, clerc de sa chapelle, qu'il -avait fait archevque de Sens, et qui cependant l'avait quitt pour -embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des -Franais est remarquable par son ton d'humilit. Aprs avoir -rcapitul tous les bienfaits qu'il avait accords Wnilon, tous les -engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son -ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: D'aprs sa propre -lection et celle des autres vques et des fidles de notre royaume, -qui exprimaient leur volont, leur consentement par leurs -acclamations, Wnilon, dans son propre diocse, l'glise de -Sainte-Croix d'Orlans, m'a consacr roi selon la tradition -ecclsiastique, en prsence des autres archevques et des vques; il -m'a oint du saint-chrme, il m'a donn le diadme et le sceptre royal, -et il m'a fait monter sur le trne. Aprs cette conscration, je ne -devais tre repouss du trne ou supplant par personne, du moins sans -avoir t entendu et jug par les vques, par le ministre desquels -j'ai t consacr comme roi. Ce sont eux qui sont nomms les trnes de -la Divinit; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. -Dans tous les temps j'ai t prompt me soumettre leurs corrections -paternelles, leurs jugements castigatoires, et je le suis encore -prsent[45]. - -[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard -expressment qu'il a _lu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist. -(ap. Hincm. op. II, 198): Ego cum collegis meis et cteris Dei ac -progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub -conditione debitas leges servandi.] - -Le royaume de Neustrie tait rellement une rpublique thocratique. -Les vques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils -lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils -gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. -Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annonc qu'il irait -au secours de Louis avec une arme telle qu'il avait pu la rassembler, -leve en grande partie par les vques. Le roi, dit l'historien de -l'glise de Reims, chargeait l'archevque Hincmar de toutes les -affaires ecclsiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple -contre l'ennemi, c'tait toujours lui qu'il donnait cette mission, -et aussitt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les vques et -les comtes[46]. - -[Note 46: Frodoard.] - -Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc runis -dans les mmes mains. Des vques, magistrats et grands propritaires, -commandaient ce triple titre. C'est dire assez que l'piscopat -allait devenir mondain et politique, et que l'tat ne serait ni -gouvern ni dfendu. Deux vnements brisrent ce faible et -lthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigu et pu -s'endormir. D'une part, l'esprit humain rclama en sens divers contre -le despotisme spirituel de l'glise; de l'autre, les incursions des -Northmans obligrent les vques rsigner, au moins en partie, le -pouvoir temporel des mains plus capables de dfendre le pays. La -fodalit se fonda; la philosophie scolastique fut au moins prpare. - -La premire querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de -la Grce et de la Libert: d'abord la question divine, puis la -question humaine; c'est l'ordre ncessaire. Ainsi, Arius prcde -Plage, et Brenger Abailard. Ce fut au IXe sicle le pangyriste de -Wala, l'abb de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna -d'une manire explicite cette prodigieuse posie d'un Dieu enferm -dans un pain, l'esprit dans la matire, l'infini dans l'atome. Les -anciens Pres avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'tait -pas venu. Ce ne fut qu'au IXe sicle, la veille des dernires -preuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour -consoler le genre humain dans ses extrmes misres, et se laissa voir, -toucher et goter. L'glise irlandaise eut beau rclamer au nom de la -logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route -travers le moyen ge. - -La question de la libert fut l'occasion d'une plus vive controverse. -Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait -profess la doctrine de la prdestination, ce fanatisme religieux qui -immole la libert humaine la prescience divine. Ainsi l'Allemagne -acceptait l'hritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrire -du mysticisme, d'o elle n'est gure sortie depuis. Le Saxon -Gotteschalk prsageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla - Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses -voeux monastiques. - -[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande prouver sa -doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de -poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les -textes qu'a runis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)] - -Rfugi dans la France du Nord, il y fut mal reu. Les doctrines -allemandes ne pouvaient tre bien accueillies dans un pays qui se -sparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prdestinianisme s'leva un -nouveau Plage. - -D'abord l'Aquitain Hincmar, archevque de Reims, rclama en faveur du -libre arbitre et de la morale en pril. Violent et tyrannique -dfenseur de la libert, il fit saisir Gotteschalk, qui s'tait -rfugi dans son diocse, le fit juger par un concile, condamner, -fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale -de Reims, sur laquelle elle et voulu faire valoir son titre de -mtropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes -minents dans l'glise gauloise, Prudence, vque de Troyes, Loup, -abb de Ferrires, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait -son matre, essayrent de le justifier, en interprtant ses paroles -d'une manire favorable. Il y eut des saints contre des saints, des -conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prvu cet -orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abb de Fulde, -chez lequel Gotteschalk avait t moine, et qui, le premier, avait -dnonc ses erreurs[48]. Raban hsitant, Hincmar s'adressa un -Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de -l'Eucharistie, et qui tait alors en grand crdit prs de Charles le -Chauve. L'Irlande tait toujours l'cole de l'Occident, la mre des -moines, et comme on disait l'_le des Saints_. Son influence sur le -continent avait diminu, il est vrai, depuis que les Carlovingiens -avaient partout fait prvaloir la rgle de saint Benot sur celle de -saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne mme, l'cole du Palais -avait t confie l'Irlandais Clment; avec lui taient venus Dungal -et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux -accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mre Judith, -confia l'cole du Palais Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_ -ou l'_rigne_). Il assistait ses leons, et lui accordait le -privilge d'une extrme familiarit. On ne disait plus l'_cole du -Palais_, mais le _Palais de l'cole_. - -[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son matre Alcuin auraient t -Scots (Low.) - -Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: Jean tait -assis table en face du roi, et de l'autre ct de la table. Les mets -ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, -et aprs quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque -chose qui choquait la politesse gauloise, le tana doucement en lui -disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid -distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, rpondit Jean, -renvoyant l'injure son auteur.] - -Ce Jean, qui savait le grec et peut-tre l'hbreu, tait clbre alors -pour avoir traduit, la prire de Charles le Chauve, les crits de -Denys l'Aropagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer -le manuscrit en prsent au roi de France. On s'imaginait que ces -crits, dont l'objet est la conciliation du noplatonisme alexandrin -avec le christianisme, taient l'ouvrage du Denys l'Aropagite dont -parle saint Paul, et l'on se plaisait confondre ce Denys avec -l'aptre de la Gaule. - -L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il crivit contre -Gotteschalk en faveur de la libert; mais il ne resta pas dans les -limites o l'archevque de Reims et voulu sans doute le retenir. -Comme Plage, dont il relve, comme Origne, leur matre commun, il -attesta moins l'autorit que la raison elle-mme; il admit la foi, -mais comme commencement de la science. Pour lui, l'criture est -simplement un texte livr l'interprtation; la religion et la -philosophie sont le mme mot[49]. Il est vrai qu'il ne dfendait la -libert contre le prdestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber -et la perdre dans le panthisme alexandrin. Toutefois, la violence -avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa -doctrine effraya l'autorit. Disciple du breton Plage, prdcesseur -du breton Abailard, cet Irlandais marque la fois la renaissance de -la philosophie et la rnovation du libre gnie celtique contre le -mysticisme de l'Allemagne. - -[Note 49: Jean rigne: La vraie philosophie est la vraie religion, -et rciproquement la vraie religion est la vraie philosophie. - -J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... Il ne faut pas croire que, -pour faire pntrer en nous la nature divine, la sainte criture se -serve toujours des mots et des signes propres et prcis; elle use de -similitudes, de termes dtourns et figurs, condescend notre -faiblesse, et lve, par un enseignement simple, nos esprits encore -grossiers et enfantins. Dans le Trait [Grec: Peri phuses merismou], -l'autorit est drive de la raison, nullement la raison de -l'autorit. Toute autorit qui n'est pas avoue par la raison parat -sans valeur, etc.] - -Au mme moment o la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du -despotisme thologique, le gouvernement temporel des vques tait -convaincu d'impuissance. La France leur chappait; elle avait besoin -de mains plus fortes et plus guerrires pour la dfendre des nouvelles -invasions barbares. peine dbarrasse des Allemands qui l'avaient si -longtemps gouverne, elle se trouvait faible, inhabile, administre, -dfendue par des prtres; et cependant arrivaient par tous ses -fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement -sauvages que ceux dont elle tait dlivre. - -Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) taient fort -diffrentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du -IVe au VIe sicle. Les barbares de cette premire poque, qui -occuprent la rive gauche du Rhin, ou qui s'tablirent en Angleterre, -y ont laiss leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a -gard la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du -IXe et du Xe sicle, ont adopt la langue des peuples chez lesquels -ils s'tablissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, -Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome -germanique. Cette diffrence essentielle entre les deux poques des -invasions me porterait croire que les premires, qui eurent lieu par -terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de -leurs femmes et de leurs enfants; moins mls aux vaincus par des -mariages, ils purent mieux conserver la puret de leur race et de leur -langue. Les pirates de l'poque o nous sommes parvenus semblent avoir -t le plus souvent des exils, des bannis, qui se firent _rois de la -mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la -famine avait chasss du gte paternel[51], ils abordrent seuls et -sans famille[52]; et lorsqu'ils furent sols de pillage, lorsqu' -force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la -terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines ces nouveaux -Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive -ncessairement, parlrent la langue de leurs mres. Quelques-uns -conjecturent que ces bandes purent tre fortifies par les Saxons -fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine -que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout -serf courageux, fut reu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, -et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon -robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de -la mer, Hastings, ft originairement un paysan de Troyes[53]. Ces -fugitifs devaient leur tre prcieux comme interprtes et comme -guides. Souvent peut-tre la fureur des Northmans et l'atrocit de -leurs ravages, furent moins inspires par le fanatisme odinique, que -par la vengeance du serf et la rage de l'apostat. - -[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.] - -[Note 51: La faim fut le gnie de ces rois de la mer. Une famine qui -dsola le Jutland fit tablir une loi qui condamnait tous les cinq ans - l'exil les fils puns. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de -Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga -irlandais dit que les parents faisaient brler avec eux leur or, leur -argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur -mer. Vatzdla, ap. Barth. 438. - -Olivier Barnakall, intrpide pirate, dfendit le premier ses -compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe -des lances: c'tait leur habitude. Il en reu le nom de Barnakall, -sauveur des enfants. Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme -guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu' la frnsie, ils -prenaient le nom de _Bersekir_ (insenss, fous furieux). La place du -Bersekir tait la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur -pour leur hros (V. l'Edda Smundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs -Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdla-Saga, le nom de Bersekir -devient un reproche. Barthol. 345.--Furore bersekico si quis -grassetur, relegatione puniatur. Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of -the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.] - -[Note 52: La forme potique de la tradition qui leur donne pour -compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une -exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.] - -[Note 53: Raoul Glaber: Dans la suite des temps naquit, prs de -Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nomm Hastings. -Il tait d'un village nomm Tranquille, trois milles de la ville; il -tait robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, -dans sa jeunesse, du mpris pour la pauvret de ses parents; et cdant - son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint -s'enfuir chez les Normands. L, il commena par se mettre au service -de ceux qui se vouaient un brigandage continuel pour procurer des -vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).] - -Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu -leur opposer l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelrent -les barbares et les prirent pour auxiliaires Le jeune Pepin s'en -servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur -secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de -Toulouse, pillrent trois fois Bordeaux, saccagrent Bayonne et -d'autres villes au pied des Pyrnes. Toutefois les montagnes, les -torrents du midi les dcouragrent de bonne heure (depuis 864). Les -fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisment -comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et -dans l'Elbe. - -Ils russirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut -obtenu du pieux Louis une province pour un baptme (826)[54], ils -vinrent tous cette pture. D'abord ils se faisaient baptiser pour -avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les -nophytes qui se prsentaient. mesure qu'on leur refusa le sacrement -dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrrent d'autant plus -furieux. Ds que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient -les fleuves; ds que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives, -personne ne regardait derrire soi. Tous fuyaient la ville, -l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; peine en prenait-on -le temps. Vils troupeaux eux-mmes, sans force, sans unit, sans -direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des -saints. Mais les reliques n'arrtaient pas les barbares. Ils -semblaient au contraire acharns violer les sanctuaires les plus -rvrs. Ils forcrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prs -Paris, une foule d'autres monastres. L'effroi tait si grand qu'on -n'osait plus rcolter. On vit des hommes mler la terre la farine. -Les forts s'paissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de -trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pt l'arrter. -Les btes fauves semblaient prendre possession de la France. - -[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 ...Quem imperator -elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit -ei. Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. -Bertin., ann. 870. Cependant furent baptiss quelques Normands, -amens pour cela l'empereur, par Hugues, abb et marquis: ayant reu -des prsents, ils s'en retournrent vers les leurs; et aprs le -baptme, ils se conduisirent de mme qu'auparavant, en normands et -comme des paens.] - -[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.] - -[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rle dans les lgendes -relatives aux Normands, par exemple, dans la lgende bretonne de -Saint-Florent: Le moine Guallon fut envoy Saint-Florent... -Lorsqu'il fut entr dans le couvent, il chassa des cryptes les laies -sauvages qui s'y taient tablies avec leurs petits... Ensuite il alla -trouver Hastings, le chef normand, qui rsidait encore Nantes... -Lorsque le chef le vit venir lui avec des prsents, il se leva -aussitt et quitta son sige, et appliqua ses lvres sur ses lvres; -car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il -donna au moine un cor d'ivoire, appel le Cor des tonnerres, ajoutant -que, lorsque les siens dbarqueraient pour le pillage, il sonnt de ce -cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son -pourrait tre entendu des pirates.] - -Que faisaient cependant les souverains de la contre, les abbs, les -vques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants -comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, -sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs arms -Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, -ngocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres -d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abb -captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la ranon de -l'abb de Saint-Denis[57]. - -[Note 57: Le couvent se racheta lui-mme plusieurs fois et finit par -tre rduit en cendres.] - -Ces barbares dsolrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le -Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions. -Il me suffit d'en distinguer les trois priodes principales: celle des -incursions proprement dites, celle des stations, celle des -tablissements fixes. Les stations des Northmen taient gnralement -dans des les l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire; -celles des Sarrasins Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et -Saint-Maurice-en-Valais; telle tait l'audace de ces pirates qu'ils -avaient os s'carter de la mer et s'tablir au sein mme des Alpes, aux -dfils o se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins -n'eurent d'tablissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus -disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'tablirent -sur plusieurs points de la France, particulirement dans le pays appel -de leur nom, Normandie. - -Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire -connatre l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi -et des vques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou -pour les opposer les uns aux autres. - -En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui -viendraient s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou -rachets au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands -tait tu, on payerait une somme pour le prix de sa vie. - -En 861, les Danois qui avaient dernirement incendi la cit de -Trouanne, revenant, sous leur chef Wland, du pays des Angles, -remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assigent les -Normands dans le chteau qu'ils avaient construit en l'le dite -d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assigeants, -titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantit -considrable de bestiaux et de grains, prendre sur son royaume, afin -qu'il ne ft pas dvast; puis, passant la Seine, il se rendit -Mhun-sur-Loire, et y reut le comte Robert avec les honneurs -convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait -reu Robert, l'abandonnrent cependant eux avec leurs compagnons, -selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, -et se joignirent Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois -entra par la Seine avec soixante navires dans la rivire d'Hires, -arriva de l vers ceux qui assigeaient le chteau, et se joignit -eux. Les assigs, vaincus par la faim et la plus affreuse misre, -donnent aux assigeants six mille livres, tant or qu'argent; et se -joignent eux. - -En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant faire la -guerre avec les Saxons contre les Wendes, qui sont dans le pays des -Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux -partis. En revenant de l, Roland, archevque d'Arles, qui (non pas -les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge -l'abbaye de Saint-Csaire, leva dans l'le de la Camargue, de tous -cts extrmement riche, o sont la plupart des biens de cette abbaye, -et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une -forteresse seulement de terre, et construite la hte; apprenant -l'arrive des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, -dbarqus ce chteau, y turent plus de trois cents des siens, et -lui-mme fut pris, conduit dans leur navire et enchan. Auxdits -Sarrasins furent donns pour les racheter cent cinquante livres -d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes pes et -cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gr gr. -Sur ces entrefaites, ce mme vque mourut sur les vaisseaux. Les -Sarrasins avaient habilement acclr son rachat, disant qu'il ne -pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il -fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa ranon, -ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reu, assirent l'vque -dans une chaise, vtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils -l'avaient pris, et, comme par honneur, le portrent du navire terre; -mais quand ceux qui l'avaient rachet voulurent lui parler et le -fliciter, ils trouvrent qu'il tait mort. Ils l'emportrent avec un -grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le spulcre qu'il -s'tait fait prparer lui-mme. - - * * * * * - -Ainsi fut dmontre l'impuissance du pouvoir piscopal pour dfendre -et gouverner la France. En 870, le chef de l'glise gallicane, -l'archevque de Reims, Hincmar, crivait au pape ce pnible aveu: -Voici les plaintes que le peuple lve contre nous: Cessez de vous -charger de notre dfense, contentez-vous d'y aider de vos prires, si -vous voulez notre secours pour la dfense commune... Priez le seigneur -apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, -nous aider contre les frquentes et soudaines incursions des -paens... - -Le pouvoir local des vques, le pouvoir central du roi, se trouvent -galement condamns par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien -dans l'glise, ne sera que plus faible en s'en sparant. Il peut -disposer de quelques vques[58], opposer le pape de Rome au pape de -Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de -Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu -Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble -quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis -II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignit impriale. Il -prvient Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse, -et drobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour mme de -Nol o il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son -frre, matre un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le -propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie -l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des -Alpes (877)[60]. - -[Note 58: Annal. Bertin., anne 859. Charles distribua aux laques -certains monastres, qui n'taient jamais accords qu' des -clercs.--Ann. 862: L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donne -draisonnablement son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison - Hubert, clerc mari. Pendant longtemps il avait laiss vacante la -place d'abb, et l'avait garde son profit. En 861, il en avait fait -autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il -rcompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui -passaient dans son parti.--Ann. 865. Il nomma de sa pleine autorit, -avant que la cause et t juge, Vulfade l'archevch de Bourges, -etc., etc.--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait -dsapprouv la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu -de ses dlibrations. Charles exigea que la lettre lui ft remise, et -brisa pour la lire, les sceaux des archevques, etc.--_Voy._ aussi -dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine -envers les vques assembls au concile de Ponthion.--En 867, il avait -exig des vques et des abbs un tat de leurs possessions, afin de -savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer des -constructions. Dix ans aprs, il fit contribuer tout le clerg pour le -payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expditions -militaires, il se fit peu de scrupule de piller les glises. _Ibid._, -ann. 851.--On alla jusqu' douter de la puret de sa foi (Lotharius -adversus Karolum occasione suspect fidei queritur... Multa catholic -fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. -_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons mme humilier l'archevque de -Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie celui de -Sens.--Hincmar avait plusieurs cts faibles et vulnrables. D'une -part, il avait succd l'archevque Ebbon, dont plusieurs -dsapprouvaient la dposition. De l'autre, il s'tait compromis dans -l'affaire de Gotteschalk, et par des procds illgaux envers -l'hrtique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait -aussi ses violences l'gard de son neveu Hincmar, vque de Laon, -jeune et savant prlat, qu'il ne trouvait pas assez soumis la -primatie de Reims.] - -[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. De Italia in Galliam -rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam -talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque -ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper -imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... -Grcas glorias optimas arbitrabatur...] - -[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonn par -un mdecin juif.] - -Son fils Louis le Bgue, ne peut mme conserver l'ombre de puissance -qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la -Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord mme -de la France, il est oblig d'avouer aux prlats et aux grands, qu'il -ne tient la couronne que de l'lection[61]. Il vit peu, ses fils -encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en -passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'o la -France tait descendue: Il btit un chteau de bois; mais il servit -plutt fortifier les paens qu' dfendre les chrtiens, car ledit -roi ne put trouver personne qui en remettre la garde[62]. - -[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus -misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... -polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.] - -[Note 62: Annales de Saint-Bertin.] - -Louis eut pourtant, en 881, un succs sur les Northmans de l'Escaut. -Les historiens n'ont su comment clbrer ce rare vnement. Il existe -encore en langue germanique un chant qui fut compos cette -occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur -chef Gotfried pousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit cder la -Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut -consenti, il voulut encore un tablissement sur le Rhin, au coeur mme -de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui -fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur -dans une le du Rhin. L il levait de nouvelles prtentions au nom -de son beau-frre Hugues. Les impriaux perdirent patience et -l'assassinrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec -Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans -de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le -joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par -l'extinction de la branche franaise des Carlovingiens. - -[Note 63: - - Einen Kuning weiz ich, - Heisset er Ludwig - Der gerne Gott dienet, etc. - -Un chroniqueur, postrieur de deux sicles, ne craint pas d'affirmer -qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent -mille hommes. (Marianus Scotus.)] - -Mais l'humiliation n'est pas complte jusqu' l'avnement du prince -allemand (884). Celui-ci runit tout l'empire de Charlemagne. Il est -empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique drision! -Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils -commencent vouloir s'emparer des places fortes. Ils assigent Paris -avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaque, -n'avait jamais t prise. Elle l'et t alors, si le comte Eudes, fils -de Robert le Fort, l'vque Gozlin et l'abb de Saint-Germain-des-Prs, -ne se fussent jets dedans et ne l'eussent dfendue avec un grand -courage. Eudes osa mme en sortir pour implorer le secours de Charles le -Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les -barbares, et les dtermina laisser Paris, pour ravager la Bourgogne, -qui mconnaissait encore son autorit (885-886). Cette lche et perfide -connivence dshonorait Charles le Gros. - -C'est une chose la fois triste et comique, de voir les efforts du -moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les -exagrations ne cotent rien au bon moine. Il lui conte que son aeul -Pepin coupa la tte un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme -auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut -que son pe; que le dbonnaire fils de Charlemagne tonnait de sa -force les envoys des Northmans, et se jouait briser leurs pes -dans ses mains[64]. Il fait dire un soldat de Charlemagne qu'il -portait sept, huit, neuf barbares embrochs sa lance comme de petits -oiseaux[65]. Il l'engage imiter ses pres, se conduire en homme, -ne pas mnager les grands et les vques. Charlemagne ayant envoy -consulter un de ses fils, qui s'tait fait moine, sur la manire dont -il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de -mauvaises herbes: Rapportez mon pre, dit-il, ce que vous m'avez vu -faire... Son monastre fut dtruit. Pour quelle cause, cela n'est pas -douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard -ceint d'une pe. - -[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pices les armes que -lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire -de l'arc d'Ulysse dans l'_Odysse_, de l'arc du roi d'thiopie dans -Hrodote.] - -[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et -Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili -suspenderet... aiebat: Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel -certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes, -huc illucque portare solebam.] - -Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles -lui-mme rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme -devant la dite de 887, il semblait se proclamer impuissant; il -assurait qu'il n'avait point connu l'impratrice, quoiqu'elle lui ft -unie depuis dix ans en lgitime mariage. Il n'y avait que trop -d'apparence: l'empereur tait impuissant comme l'Empire. -L'infcondit de huit reines, la mort prmature de six rois, prouvent -assez la dgnration de cette race: elle finit d'puisement comme -celle des Mrovingiens. La branche franaise est teinte; la France -ddaigne d'obir plus longtemps la branche allemande. Charles le -Gros est dpos la dite de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui -composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau spars; et -non-seulement les royaumes, mais bientt les duchs, les comts, les -simples seigneuries. - -L'anne mme de sa mort (877), Charles le Chauve avait sign -l'hrdit des comts; celle des fiefs existait dj. Les comtes, -jusque-l magistrats amovibles, devinrent des souverains hrditaires, -chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amene -par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire dfendu -d'abord aux seigneurs de btir des chteaux, dfense vaine et coupable -au milieu des ravages des Northmans. Il finit par cder la -ncessit: il reconnut l'hrdit des comts (877)[66]; c'tait -rsigner la souverainet. Les comtes, les seigneurs, voil les -vritables hritiers de Charles le Chauve. Dj il a mari ses filles -aux plus vaillants d'entre eux, ceux de Bretagne et de Flandre. - -[Note 66: Il assure l'hritage au fils, lors mme qu'il est encore -enfant la mort du pre. S'il n'y a point de fils, le prince -disposera du comt.] - -Ces librateurs du pays occuperont les dfils des montagnes, les -passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y -maintiendront la fois, et contre les barbares, et contre le prince, -qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il -abandonne regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mpris -pour un roi qui ne sait point les dfendre. Ils se serrent autour de -leurs dfenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus -populaire que la fodalit sa naissance. Le souvenir confus de cette -popularit est rest dans les romans o Grard de Roussillon, o -Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte hroque -contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la dsignation -commune des Carlovingiens. - -Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la fodalit, est -le beau-frre mme de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de -roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en mme -temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait -aussi un royaume. Voil la barrire de la France au sud-est. Les -Sarrasins y auront des combats rendre contre Boson, contre Grard de -Roussillon, le clbre hros de roman, contre l'vque de Grenoble et -le vicomte de Marseille. - -[Note 67: Il fut lu au concile de Mantaille par vingt-trois vques -du midi et de l'Orient de la Gaule.] - -Au pied des Pyrnes, le duch de Gascogne est rtabli par cette -famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraite par les -Carlovingiens, qui lui durent le dsastre de Roncevaux. Dans -l'Aquitaine, s'lvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, -Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premires -veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le -vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et -d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles hroques de -la Grce, rois de Macdoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, -Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule. - -[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve -refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons -Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits -l'glise d'Alahon (diocse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. -688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien -patrimoine de ses aeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de -proprits et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agnois_, le -_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Prigueux_, la _Saintonge_ et le -_Poitou_. Les bndictins ne trouvent dans l'tat matriel et la forme -de cette pice aucun motif d'en suspecter l'authenticit. Ce serait le -testament de l'ancienne dynastie aquitanique, rfugie chez les -Basques, lguant l'glise espagnole tout ce qu'elle a jamais possd -en France. Du tiers de la France, le don est rduit par Charles le -Chauve quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas -grand'chose prtendre. (1833.) M. Rabanis a constat l'authenticit -de la charte d'Alahon (1841).] - - l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux -Allemands, au froce Swintibald, fils du roi de Germanie. -Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse -luttant avec avantage contre la brutalit de la force. - -Au nord, la France prend pour double dfense contre les Belges et les -Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois, -parents et allis, plus ou moins fidles des Carlovingiens. - -[Note 69: Les comtes de Flandre portrent d'abord ce nom, ainsi que -les comtes d'Anjou.] - -Mais la grande lutte est l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne. -L, dbarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Nomno se -met la tte du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans, -dfend contre Tours l'indpendance de l'glise bretonne, et veut faire -de la Bretagne un royaume[70]. Aprs lui, les Northmans reviennent en -plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un dsert, et quand l'un de -ses successeurs (937), l'hroque Allan Barbetorte, parvint leur -reprendre Nantes, il faut, pour arriver la cathdrale, o il va -remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'pe la main travers les -ronces. Mais, cette fois, le pays est dlivr; les Northmans, les -Allemands, appels par le roi contre la Bretagne, sont repousss -galement. Allan assemble pour la premire fois les tats du comt, et -le roi finit par reconnatre que tout serf rfugi en Bretagne devient -par cela seul homme libre. - -[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. ... In corde suo -cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius su -regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione sedibus suis -expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum -subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam -dignitatem ascenderet.] - -En 859, les seigneurs avaient empch le peuple de s'armer contre les -Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait dfendu aux seigneurs -d'lever des chteaux. Peu d'annes s'coulent, et une foule de -chteaux se sont levs; partout les seigneurs arment leurs hommes. -Les barbares commencent rencontrer des obstacles. Robert le Fort a -pri en combattant les Northmans Brisserte (866). Son fils Eudes, -plus heureux, dfend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il -y rentre travers le camp des Northmans[72]. Ils lvent le sige et -vont encore chouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie -Arnulf force leur camp prs de Louvain, et les prcipite dans la Dyle. -En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le -Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de -Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la mme poque, l'vque Izarn chasse -les Sarrasins du Dauphin, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en -dlivre la Provence (965, 972). - -[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: Vulgus promiscuum -inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in -Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est -eorum conjuratio, potentioribus nostris facile interficiuntur.] - -[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: Nortmanni, ejus -reditum prscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, -emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cdens, civitatem -ingressus.] - -Peu peu les barbares se dcouragent; ils se rsignent au repos. Ils -renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la -Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en -Toscane, sont repousss d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se -soucient point d'y mourir, comme leur hros Regnard Lodbrog, dans un -tonneau de vipres. Ils aiment mieux s'tablir en France, sur la belle -Loire. Ils possdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Thobald, -tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions -nouvelles, comme tout l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la -Seine, sur laquelle il s'tablit (911), du consentement du roi de -France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'tait pas si sot pourtant de -s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onreuse suzerainet de -la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les -autres. Rollon reut le baptme et fit hommage, non en personne, mais -par un des siens; celui-ci s'y prit de manire qu'en baisant le pied -du roi, il le jeta la renverse. Telle tait l'insolence de ces -barbares. - -Les Northmans se fixent donc et s'tablissent. Les indignes se -fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu peu. Sur -toutes ses frontires s'lvent, comme autant de tours, de grandes -seigneuries fodales. Elle retrouve quelque scurit dans la formation -des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la -destruction de l'unit. Mais quoi! cette grande et noble unit de la -patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins -donn l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? -Avons-nous dcidment pri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de -la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous -les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps? - -Si l'ide de l'unit subsiste, c'est dans les grands siges -ecclsiastiques qui conservent la prtention de la primatie. Tours est -un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le -pouvoir fodal limite celui des vques. Troyes, Soissons, le -comte l'emporte sur le prlat. Cambrai et Lyon il y a partage. Ce -n'est gure que dans le domaine du roi que les vques obtiennent ou -conservent la seigneurie de leur cit. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon, -Chlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de -mme des mtropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le -comte; le second lui rsiste. L'archevque de Reims, chef de l'glise -gallicane, est longtemps l'appui fidle des Carlovingiens[73]. Lui -seul semble s'intresser encore la monarchie, la dynastie. - -[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les -Hongrois, en 919, aucun ne vint son ordre, hors l'archevque de -Reims, Hrive, qui lui amena quinze cents hommes d'armes -(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens -privilges de l'glise de Reims; ils furent confirms de nouveau par -Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.] - -Cette vieille dynastie, sous la tutelle des vques, ne peut plus -rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, -le titre de roi doit passer quelqu'un des chefs qui ont commenc -armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. -L'ide de l'unit ne peut tre reprise et dfendue par les hommes de -la frontire. Cette unit leur est odieuse; ils aiment mieux -l'indpendance. - -Le centre du monde mrovingien avait t l'glise de Tours. Celui des -guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi -sur la Loire, mais plus l'occident, c'est--dire dans l'Anjou, sur -la marche de Bretagne. L, deux familles s'lvent, tiges des Capets -et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux -sortent de chefs obscurs qui s'illustrrent en dfendant le pays. - -La seconde veut remonter un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes, -simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il -trouvait dans les forts. Charles le Chauve le nomma forestier de la -fort de Nid-de-Merle[74]. Son fils du mme nom reut le titre de -snchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses -descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la -Bretagne. - -[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. -Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia -silvestri et venatico exercitio victitans, etc. _V._ aussi (_ibid._) -Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.] - -Les Capets sont aussi d'abord tablis dans l'Anjou. Il semble que ce -soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il -confie leur premier anctre connu, Robert le Fort, la dfense du -pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, -Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus -heureux, les repousse au sige de Paris (885), et remporte sur eux une -grande victoire, Montfaucon. l'poque de la dposition de Charles -le Gros, il est lu roi de France (888). - -[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui crivit en 1005, dit -formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils -Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357. -Albric des Trois-Fontaines, qui crivit deux sicles plus tard, n'a -donc pas t, comme l'a cru M. Sismondi, le premier donner cette -gnalogie. Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, -marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous -apprennent rien de plus sur cette race. Ibid., 285.--Guillaume de -Jumiges: Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux -fils, le prince Eudes et Robert, frre d'Eudes. Item. Chron. de -Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis -VIII: Le royaume passa de la race de Charles celle des comtes de -Paris, qui provenaient d'origine saxonne.--Helgald, vie de Robert, c. -I. L'auguste famille de Robert, comme lui-mme l'assurait en saintes -et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie. (Ausonia, il faut -peut-tre lire Saxonia?)--Quelques historiens font natre Robert en -Neustrie; les uns Sez (Saxia, civitas Saxorum), les autres -Saisseau (Saxiacum). V. la prface du tome X des Historiens de France. -Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence -mme, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons tablis en -Neustrie, et particulirement Bayeux. Tout le rivage s'appelait -_littus Saxonicum_. Les noms de _Sez_, de _Saisseau_, de la rivire -de _Se_, etc., ont videmment la mme origine.] - -M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a -suivi avec beaucoup de sagacit les alternatives de cette longue lutte -qui, dans l'espace d'un sicle, fit prvaloir la nouvelle dynastie. Il -m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau rcit. -La question n'y est traite que sous un point de vue, mais avec une -nettet singulire. - - la rvolution de 888, correspond de la manire la plus prcise un -mouvement d'un autre genre, qui lve sur le trne un homme -entirement tranger la famille des Carlovingiens. Ce roi, le -premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de -France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la -prononciation romaine, qui commenait prvaloir, Eudes, fils du -comte d'Anjou Robert le Fort. lu au dtriment d'un hritier qui se -qualifiait de lgitime, Eudes fut le candidat national de la -population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un tat -par elle-mme, et son rgne marque l'ouverture d'une seconde srie de -guerres civiles, termines, aprs un sicle, par l'exclusion -dfinitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute -germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections -de parent, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait tre regarde -par les Franais que comme un obstacle la sparation sur laquelle -venait de se fonder leur existence indpendante. - -Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du -nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachs l'intrt du pays, -violrent le serment prt par leurs aeux la famille de Pepin, et -firent sacrer roi Compigne, un homme de descendance saxonne. -L'hritier dpossd par cette lection, Charles, surnomm le Simple -ou le Sot[76], ne tarda pas justifier son exclusion du trne, en se -mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. Ne pouvant -tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla -rclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemble -publique fut convoque dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, -aprs avoir offert de grands prsents Arnulf, il fut investi par lui -de la royaut dont il avait pris le titre. L'ordre fut donn aux -comtes et aux vques qui rsidaient aux environs de la Moselle de lui -prter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y -ft couronn; mais rien de tout cela ne lui profita. - -[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: Fuit in occiduis -partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice -dictus Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: Carolum _Hebetem_ -cognominatum. Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum -_Simplicem_.--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: Karolus -_Follus_. Richard. Pictav., ibid., 22: Karolus Simplex, sive -_Stultus_.] - -Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, -ne russit point l'emporter sur le parti qu'on peut nommer franais. -Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, aprs chaque dfaite, -se mettait en sret derrire la Meuse, hors des limites du royaume. -Charles le Simple parvint cependant, grce au voisinage de -l'Allemagne, obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. -Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes -ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait - rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins -du Rhin. Sous prtexte de soutenir les droits de la royaut lgitime, -Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le -territoire franais en l'anne 895. Il parvint jusqu' Laon avec une -arme compose de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut -bientt forc de battre en retraite devant l'arme du roi Eudes. Cette -grande tentative ayant ainsi chou, il se fit la cour de Germanie -une sorte de raction politique en faveur de celui qu'on avait -jusque-l qualifi d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on -promit de ne plus donner l'avenir aucun secours au prtendant. En -effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vcut, mais la -mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en -question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le -descendant des rois francs. - -[Note 77: Il ne faut pas se reprsenter cet Eudes comme assis dans de -paisibles possessions, ainsi que le furent aprs lui Hugues le Grand -et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutt qu'une -arme. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour tour le -Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.] - -Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui -avaient travaill l'exclure, rgna d'abord vingt-deux ans sans -aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au -chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de -l'embouchure de la Seine, et lui confra le titre de duc (912). Le -duch de Normandie servit plus tard flanquer le royaume de France -contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains -ou flamands. Le premier duc fut fidle au trait d'alliance qu'il -avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez -faiblement, contre Rotbert ou Robert, frre du roi Eudes, lu roi en -922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la mme politique, et -lorsque le roi hrditaire eut t dpos et emprisonn Laon, il se -dclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frre de Robert, lu et -couronn roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'annes -aprs, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple -et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, esprant qu'un retour ses -premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une -manire nergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnomm -d'Outre-mer. - -Le nouveau roi, auquel le parti franais soit par fatigue, soit par -prudence, n'opposa aucun comptiteur, pouss par un penchant -hrditaire chercher des amis au del du Rhin, contracta une -alliance troite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le -prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'poque. Cette -alliance mcontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande -aversion pour l'influence teutonique. Le reprsentant de cette opinion -nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, -tait Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, -cause de ses immenses domaines. Ds que les dfiances mutuelles se -furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre -les deux partis, qui depuis cinquante ans taient en prsence, Hugues -le Grand, quoiqu'il ne prt point le titre de roi, joua contre Louis -d'Outre-mer le mme rle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient jou contre -Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever la faction oppose -l'appui du duc de Normandie; il y russit, et, grce l'intervention -normande, parvint neutraliser les effets de l'influence germanique. -Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisrent, en 945, -contre le petit duch de Normandie. Le roi, vaincu en bataille range, -fut pris avec seize de ses comtes, et enferm dans la tour de Rouen, -d'o il ne sortit que pour tre livr aux chefs du parti national, qui -l'emprisonnrent Laon. - -Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les -Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage leur -duc. Mais cette confdration des deux puissances gauloises les plus -voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des -puissances teutoniques dont les principales taient alors Othon et le -comte de Flandre. Le prtexte de la guerre devait tre de tirer le roi -Louis de sa prison; mais les coaliss se promettaient des rsultats -d'un autre genre. Leur but tait d'anantir la puissance normande, en -runissant ce duch la couronne de France, aprs la restauration du -roi leur alli: en retour, ils devaient recevoir une cession de -territoire, qui agrandirait leurs tats aux dpens du royaume de -France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. - la tte de trente-deux lgions, disent les historiens du temps, -Othon s'avana jusqu' Reims. Le parti national, qui tenait un roi en -prison et n'avait pas de roi sa tte, ne put rallier autour de lui -des forces suffisantes pour repousser les trangers. Le roi Louis fut -remis en libert, et les coaliss s'avancrent jusque sous les murs de -Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun rsultat dcisif. La -Normandie resta indpendante, et le roi dlivr n'eut pas plus d'amis -qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion, -et, menac bientt d'tre pour la seconde fois dpos, il retourna au -del du Rhin pour implorer de nouveaux secours. - -En l'anne 948, les vques de la Germanie s'assemblrent, par ordre -du roi Othon, en concile, Inghelheim, pour traiter, entre autres -affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le -Grand. Le roi des Franais vint jouer le rle de solliciteur devant -cette assemble trangre. Assis ct du roi de Germanie, aprs que -le lgat du pape eut annonc l'objet du synode, il se leva et parla en -ces termes: Personne de vous n'ignore que des messagers du comte -Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays -d'outre-mer, m'invitant rentrer dans le royaume qui tait mon -hritage paternel. J'ai t sacr et couronn par le voeu et aux -acclamations de tous les chefs et de l'arme de France. Mais, peu de -temps aprs, le comte Hugues s'est empar de moi par trahison, m'a -dpos et emprisonn durant une anne entire; enfin, je n'ai obtenu -ma dlivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la -seule ville de la couronne que mes fidles occupassent encore. Tous -ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avnement, s'il y a -quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivs par ma faute, je suis -prt me dfendre de cette accusation, soit par le jugement du synode -et du roi ici prsent, soit par un combat singulier. Il ne se -prsenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la -partie adverse, pour soumettre un diffrend national au jugement de -l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transfr Trves, sur les -instances de Leudulf, chapelain et dlgu du Csar, pronona la -sentence suivante: En vertu de l'autorit apostolique, nous -excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, cause des maux de -tout genre qu'il lui a faits, jusqu' ce que ledit comte vienne -rsipiscence, et donne pleine satisfaction devant le lgat du -souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le -voyage de Rome pour recevoir son absolution. - - la mort de Louis d'Outre-mer, en l'anne 954, son fils Lothaire lui -succda sans opposition apparente. Deux ans aprs, le comte Hugues -mourut, laissant trois fils, dont l'an, qui portait le mme nom que -lui, hrita du comt de Paris, qu'on appelait aussi le duch de -France. Son pre avant de mourir, l'avait recommand Rikard ou -Richard, duc de Normandie, comme au dfenseur naturel de sa famille et -de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'anne 980. - -Ce sommeil, que M. Thierry nglige d'expliquer, ne fut autre chose que -la minorit du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la -tutelle de leurs mres Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du -Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir -gouvern la France par l'intermdiaire de son frre, Bruno, archevque -de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations -expliquent suffisamment le caractre germanique que M. Thierry -remarque dans les derniers Carlovingiens. Il tait naturel que Louis -d'Outre-mer lev chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une -princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prpondrance de -l'Allemagne cette poque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois -et matre de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prdilection de -ces princes pour la langue du roi. Pour tre parents des Othons, les -derniers Carlovingiens, les premiers Captiens, n'en furent pas plus -belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes vous -l'glise, ne rappellent gure le caractre aventureux de Robert le -Fort et d'Eudes, leurs aeux, qui s'taient fait si peu de scrupule de -guerroyer contre les vques, nommment contre l'archevque de Reims. -Mais reprenons le rcit de M. Thierry. - -[Note 78: Louis d'Outre-mer pousa Gerberge, soeur de l'empereur -Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup -pour coup, et de contre-balancer le crdit que Louis avait obtenu -auprs d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux -soeurs sortirent la race impriale de Germanie et les races royales de -France et d'Angleterre. (Albric des Trois-Fontaines.)] - -[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de -Bruno, et il rtablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux -soeurs vinrent rendre visite Othon, lorsqu'il vint Aix, en 965, et -jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de -saint Bruno.)] - -Aprs la mort d'Othon le Grand, le roi Lothaire, s'abandonnant -l'impulsion de l'esprit franais, rompit avec les puissances -germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontire de son -royaume. Il entra l'improviste sur les terres de l'Empire, et -sjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette -expdition aventureuse, qui flattait la vanit franaise, ne servit -qu' amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, -Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, -o cette grande arme chanta en choeur un des versets du _Te Deum_. -L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il -arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les -Franais au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trve -conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontire. Ce -trait, conclu, ce que disent les chroniques, contre le gr de -l'arme franaise, ranima la querelle des deux partis, ou plutt -fournit un nouveau prtexte des ressentiments qui n'avaient point -cess d'exister. - -Menac, comme son pre et son aeul, par les adversaires implacables -de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du ct du Rhin -pour obtenir un appui en cas de dtresse. Il fit remise la cour -impriale de ses conqutes en Lorraine, et de toutes les prtentions -de la France sur une partie de ce royaume. Cette chose contrista -grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de -France. Nanmoins, ils ne firent point clater leur mcontentement -d'une manire hostile. Instruits par le mauvais succs des tentatives -faites depuis prs de cent ans, ils ne voulaient plus rien -entreprendre contre la dynastie rgnante, moins d'tre srs de -russir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses -prdcesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un -compte exact des difficults de sa position, et ne ngligeait aucun -moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la -minorit de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait -conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui -devait lui rendre un peu de popularit. Aussi, jusqu' la fin du rgne -de Lothaire, aucune rbellion dclare ne s'leva contre lui. Mais -chaque jour son pouvoir allait en dcroissant; l'autorit, qui se -retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entire aux mains du fils -de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'le-de-France et d'Anjou, qu'on -surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue franaise du temps. -Lothaire n'est roi que de nom, crivait dans une de ses lettres l'un -des personnages les plus distingus du Xe sicle[81]; Hugues n'en -porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres. - -[Note 80: Nous remarquerons, l'occasion de cette observation de M. -Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dgnration, ne tombrent -pas si bas que les Mrovingiens. Si Louis le Bgue fut surnomm -_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne rgna que dix-huit mois; -et les Annales de Metz vantent sa douceur et son quit.--Louis III et -Carloman remportrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles -_le Sot_ fit avec eux un trait fort utile (911). Il battit son rival -le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer -montra un courage et une activit qui n'auraient pas d lui attirer -cette satire: Dominus in convivio, rex in cubiculo.--Enfin, suivant -l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainant_ -lui-mme, la brivet de son rgne, et la valeur dont il fit preuve au -sige de Reims, ne mritaient pas ce surnom des derniers -Mrovingiens.] - -[Note 81: Gerbert.] - -Les difficults de tout genre que prsentait, en 987, une quatrime -restauration des Carlovingiens effrayrent les princes d'Allemagne; -ils ne firent marcher aucune arme au secours du prtendant Charles, -frre de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzerainet -de l'Empire. Rduit la faible assistance de ses partisans de -l'intrieur, Charles ne russit qu' s'emparer de la ville de Laon, o -il se maintint en tat de blocus, cause de la force de la place, -jusqu'au moment o il fut trahi et livr par l'un des siens. Hugues -Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orlans, o il mourut. Ses -deux fils, Louis et Charles, ns en prison et bannis de France aprs -la mort de leur pre, trouvrent un asile en Allemagne, o se -conservait leur gard l'ancienne sympathie d'origine et de parent. - -Quoique le nouveau roi ft issu d'une famille germanique, l'absence -de toute parent avec la dynastie impriale, l'obscurit mme de son -origine dont on ne trouvait plus de trace certaine aprs la troisime -gnration, le dsignaient comme candidat la race indigne, dont la -restauration s'oprait en quelque sorte depuis le dmembrement de -l'Empire. - -L'avnement de la troisime race est, dans notre histoire nationale, -d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, -proprement parler, la fin du rgne des Franks et la substitution d'une -royaut nationale au gouvernement fond par la conqute. Ds lors, -notre histoire devient simple; c'est toujours le mme peuple, qu'on -suit et qu'on reconnat malgr les changements qui surviennent dans -les moeurs et la civilisation. L'identit nationale est le fondement -sur lequel repose, depuis tant de sicles, l'unit de dynastie. Un -singulier pressentiment de cette longue succession de rois parat -avoir saisi l'esprit du peuple l'avnement de la troisime race. Le -bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de -Paris, venait de faire transfrer les reliques, lui tait apparu en -songe et lui avait dit: cause de ce que tu as fait, toi et tes -descendants vous serez rois jusqu' la septime gnration, -c'est--dire perptuit[82]. - -[Note 82: Chronique de Sithiu.] - -Cette lgende populaire est rpte par tous les chroniqueurs sans -exception, mme par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le -changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une -mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de -rvolte contre les dcrets de l'glise[83]. C'tait une opinion -rpandue parmi les gens de condition infrieure, que la nouvelle -famille rgnante sortait de la classe plbienne; et cette opinion, -qui se conserva plusieurs sicles, ne fut point nuisible sa -cause[84]. - -[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.] - -[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de -dire: Hugues Capet tait fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de -Robert le Fort; mais j'ai diffr de rappeler son origine, parce qu'en -remontant plus haut elle est fort obscure.--Dante a reproduit -l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de -Paris. - - Di me son nati i Filippi i Luigi, - Per cui novellamente Francia retta. - Figluol fui d'un beccaio di Parigi, - Quando li regi antichi vener meno, - Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.] - - * * * * * - -L'avnement d'une dynastie nouvelle fut peine remarque dans les -provinces loignes[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de -Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine -le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet? - -[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: ..... -Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'tait -alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour -suzerain.] - -Pendant longtemps le roi n'aura gure plus d'importance qu'un duc ou -un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins -l'gal des grands vassaux, que la royaut soit descendue de la -montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevque de -Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutt avec peine -contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs, -capables de faire tte par leurs propres forces au comte d'Anjou, au -comte de Poitiers. Ils ont runi plusieurs comts dans leurs mains. -chaque avnement ils ont acquis un titre nouveau, pour ranon de la -royaut, pour ddommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne -pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duch de -Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine. - -[Note 86: Dj Charles le Chauve, dans la premire poque de son -rgne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui -dirigea Louis le Bgue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait -lui-mme.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le -Simple en bas-ge. Il le couronna en 893, l'ge de quatorze ans, -traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi -en 898.--Aprs lui, Herive ramena Charles le Simple, en 920, ses -vassaux rvolts, et raffermit sa royaut chancelante. Seul il vint le -dfendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis -d'Outre-mer fit la guerre Hribert avec l'archevque Arnoul, et lui -accorda le droit de battre monnaie.] - -Dans l'abaissement o l'avaient rduite les derniers Carlovingiens, la -royaut n'tait plus qu'un nom, un souvenir bien prs d'tre teint; -transfre aux Capets, c'est une esprance, un droit vivant, qui -sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu peu se -rveiller. La royaut recommence avec la troisime race, comme avec la -seconde, par une famille de grands propritaires, amis de l'glise. La -proprit et l'glise, la terre et Dieu, voil les bases profondes -sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et -refleurir. - - * * * * * - -Parvenus au terme de la domination des Allemands, l'avnement de la -nationalit franaise, nous devons nous arrter un moment. L'an 1000 -approche, la grande et solennelle poque o le moyen ge attendait la -fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en -arrire. La France a dj parcouru deux ges dans sa vie de nation. - -Dans le premier, les races sont venues se dposer l'une sur l'autre, -et fconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes -se sont placs les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du -monde. Voil les lments, les matriaux vivants de la socit. - -Au second ge, la fusion des races commence et la socit cherche -s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais -l'organisation d'un tel monde suppose la fixit et l'ordre. La fixit, -l'attachement au sol, la _proprit_, cette condition impossible -remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle -l'est peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera compltement que -par la fodalit. - -L'ordre, l'unit, ont t, ce semble, obtenus par les Romains, par -Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il t si peu durable? c'est -qu'il tait tout matriel, tout extrieur, c'est qu'il cachait le -dsordre profond, la discorde obstine d'lments htrognes qui se -trouvaient unis par force. - -Diversit de races, de langues et d'esprits, dfaut de communication, -ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voil ce que cachait -cette magnifique et trompeuse unit de l'administration romaine, plus -ou moins reproduite par Charlemagne. _Mortua quin etiam jungebat -corpora vivis, tormenti genus._ C'tait une torture que cet -accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la -promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples -s'efforcrent de s'arracher de l'Empire. - -La matire veut la dispersion, l'esprit veut l'unit. La matire, -essentiellement divisible, aspire la dsunion, la discorde. Unit -matrielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit -seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout -dire, il aime. - -L'glise elle-mme doit devenir une. L'aristocratie piscopale a -chou dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle -s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne -connatre la subordination, qu'elle accepte la hirarchie, qu'elle -devienne, pour tre efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la -dispersion matrielle apparatra l'invisible unit des intelligences, -l'unit relle, celle des esprits et des volonts. Alors le monde -fodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie relle et -forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unit impriale ne -contenait que l'anarchie. - -En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait souffl d'en haut, -la matire s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La -division se subdivise, le grain de sable aspire l'atome. Ils -s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connatre. Chacun -dit: Qui sont mes frres? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche -avec l'aigle, l'autre se retranche derrire le torrent. L'homme ne -sait bientt plus s'il existe un monde au del de son canton, de sa -valle. Il prend racine, il s'incorpore la terre. _Pes, modo tam -velox, pigris radicibus hret._ Nagure il se classait, il se jugeait -par la loi propre sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, -lombarde ou gothique. L'homme tait une personne, la loi tait -personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est -territoriale. La jurisprudence devient une affaire de gographie. - - cette poque, la nature se charge de rgler les affaires des hommes. -Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et -sur l'empire dessine les royaumes grands traits. Les bassins de -Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Sane, du Rhne, voil quatre -royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si -vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de -Provence. On croit les runir, et, loin de l, ils se divisent encore. -Les rivires, les montagnes rclament contre l'unit. La division -triomphe, chaque point de l'espace redevient indpendant. La valle -devient un royaume, la montagne un royaume. - -L'histoire devrait obir ce mouvement, se disperser aussi, et suivre -sur tous les points o elles s'lvent toutes les dynasties fodales. -Essayons de prparer le dbrouillement de ce vaste sujet, en marquant -d'une manire prcise le caractre original des provinces o ces -dynasties ont surgi. Chacune d'elles obit visiblement dans son -dveloppement historique l'influence diverse de sol et de climat. La -libert est forte aux ges civiliss, la nature dans les temps -barbares; alors les fatalits locales sont toutes-puissantes, la -simple gographie est une histoire. - - - - -LIVRE III - -TABLEAU DE LA FRANCE - - -L'histoire de France commence avec la langue franaise. La langue est -le signe principal d'une nationalit. Le premier monument de la ntre -est le serment dict par Charles le Chauve son frre, au trait de -843. C'est dans le demi-sicle suivant que les diverses parties de la -France, jusque-l confondues dans une obscure et vague unit, se -caractrisent chacune par une dynastie fodale. Les populations, si -longtemps flottantes, se sont enfin fixes et assises. Nous savons -maintenant o les prendre, et, en mme temps qu'elles existent et -agissent part, elles prennent peu peu une voix; chacune a son -histoire, chacune se raconte elle-mme. - -La varit infinie du monde fodal, la multiplicit d'objets par -laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins -la rvlation de la France. Pour la premire fois elle se produit -dans sa forme gographique. Lorsque le vent emporte ce vain et -uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout -obscurci, le pays apparat, dans ses diversits locales, dessin par -ses montagnes, par ses rivires. Les divisions politiques rpondent -ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, -confusion et chaos, c'est un ordre, une rgularit invitable et -fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six dpartements rpondent, -peu de chose prs, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, -d'o sont sorties la plupart des souverainets fodales, et la -Rvolution, qui venait donner le dernier coup la fodalit, l'a -imite malgr elle. - -Le vrai point de dpart de notre histoire doit tre une division -politique de la France, forme d'aprs sa division physique et -naturelle. L'histoire est d'abord toute gographie. Nous ne pouvons -raconter l'poque fodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la dsigne -aussi bien), sans avoir caractris chacune des provinces. Mais il ne -suffit pas de tracer la forme gographique de ces diverses contres, -c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par -les hommes et les vnements que doit offrir leur histoire. Du point -o nous nous plaons, nous prdirons ce que chacune d'elles doit faire -et produire, nous leur marquerons leur destine, nous les doterons -leur berceau. - -Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se -diviser d'elle-mme. - -Montons sur un des points levs des Vosges, ou, si vous voulez, au -Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre -regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne -onduleuse, qui s'tend des collines boises du Luxembourg et des -Ardennes aux ballons des Vosges; de l, par les coteaux vineux de la -Bourgogne, aux dchirements volcaniques des Cvennes, et jusqu'au mur -prodigieux des Pyrnes. Cette ligne est la sparation des eaux: du -ct occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent -l'Ocan; derrire s'coulent la Meuse au nord, la Sane et le Rhne au -midi. Au loin, deux espces d'les continentales: la Bretagne, pre et -basse, simple quartz et granit, grand cueil plac au coin de la -France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la -verte et rude Auvergne, vaste incendie teint avec ses quarante -volcans. - -Les bassins du Rhne et de la Garonne, malgr leur importance, ne sont -que secondaires. La vie forte est au nord. L s'est opr le grand -mouvement des nations. L'coulement des races a eu lieu de l'Allemagne - la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des -temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples -sont placs front front comme pour se heurter; les deux contres, -dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de -l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule valle dont la Manche est le -fond. Ici la Seine et Paris; l Londres et la Tamise. Mais -l'Angleterre prsente la France sa partie germanique; elle retient -derrire elle les Celtes de Galles, d'cosse et d'Irlande. La France, -au contraire, adosse ses provinces de langue germanique (Lorraine -et Alsace), oppose un front celtique l'Angleterre. Chaque pays se -montre l'autre par ce qu'il a de plus hostile. - -L'Allemagne n'est point oppose la France, elle lui est plutt -parallle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la -Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec -l'Allemagne, sa mre. Pour la France romaine et ibrienne, quelle que -soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le -vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague -Ocan. Le mur des Pyrnes nous spare de l'Espagne, plus que la mer -ne la spare elle-mme de l'Afrique. Lorsqu'on s'lve au-dessus des -pluies et des basses nues jusqu'au _por_ de Vnasque, et que la vue -plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau -monde s'ouvre; devant, l'ardente lumire d'Afrique; derrire, un -brouillard ondoyant sous un vent ternel. - -En latitude, les zones de la France se marquent aisment par leurs -produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de -Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur -vigne amre du Nord. De Reims la Moselle commence la vraie vigne et -le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se -charge, s'alourdit en Languedoc pour se rveiller Bordeaux. Le -mrier, l'olivier, paraissent Montauban; mais ces enfants dlicats -du Midi risquent toujours sous le ciel ingal de la France[87]. En -longitude, les zones ne sont pas moins marques. Nous verrons les -rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les -provinces frontires des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comt et de -Dauphin. La ceinture ocanique, compose d'une part de Flandre, -Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait -dans son immense dveloppement, si elle n'tait serre au milieu par -ce dur noeud de la Bretagne. - -[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p. -189: La France peut se diviser en trois parties principales, dont la -premire comprend les vignobles; la seconde, le mas; la troisime, -les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1 du nord, o -il n'y a pas de vignobles; 2 du centre, o il n'y a pas de mas; 3 -du midi, o l'on trouve les vignes, les oliviers et le mas. La ligne -de dmarcation entre les pays vignobles et ceux o l'on ne cultive pas -la vigne, est, comme je l'ai moi-mme observ Coucy, trois lieues -du nord de Soissons; Clermont dans le Beauvoisis, Beaumont dans le -Maine, et Herbignai prs Gurande, en Bretagne.--Cette limitation, -peut-tre trop rigoureuse, est pourtant gnralement exacte. - -Le tableau suivant des importations dont le rgne vgtal s'est -enrichi en France, donne une haute ide de la varit infinie de sol -et de climat qui caractrise notre patrie: - -Le verger de Charlemagne, Paris, passait pour unique, parce qu'on y -voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des -chtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande -partie de la population, ne nous est venue du Prou qu' la fin du -XVIe sicle. Saint Louis nous a apport la renoncule inodore des -plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employrent leur autorit -procurer la France la renoncule des jardins. C'est la croisade du -trouvre Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses -jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au -commencement du XVIIe sicle. Nous avons longtemps envi la Turquie, -la tulipe, dont nous possdons maintenant neuf cents espces plus -belles que celles des autres pays. L'orme tait peine connu en -France avant Franois Ier, et l'artichaut avant le XVIe sicle. Le -mrier n'a t plant dans nos climats qu'au milieu du XIVe sicle. -Fontainebleau est redevable de ses chasselas dlicieux l'le de -Chypre. Nous sommes alls chercher le saule pleureur aux environs de -Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frne noir et le thuya, au -Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'hliotrope, aux Cordillres; -le rsda, en gypte; le millet altier, en Guine; le ricin et le -micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brsil; -la gourde et l'agave, en Amrique; le tabac, au Mexique; l'amomon, -Madre; l'anglique, aux montagnes de la Laponie; l'hmrocalle jaune, -en Sibrie; la balsamine dans l'Inde; la tubreuse, dans l'le de -Ceylan; l'pine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, -la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le bl sarrasin, en Grce; le lin -de la Nouvelle-Zlande, dans les terres australes. Depping, -Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la -Statistique vgtale de la France, et A. de Humboldt, Gographie -botanique.] - - * * * * * - -On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une mme ville dont la Seine -est la grand'rue_. loignez-vous au midi de cette rue magnifique, o -les chteaux touchent aux chteaux, les villages aux villages; passez -de la Seine-Infrieure au Calvados, et du Calvados la Manche, -quelles que soient la richesse et la fertilit de la contre, les -villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pturages -augmentent. Le pays est srieux; il va devenir triste et sauvage. Aux -chteaux altiers de la Normandie vont succder les bas manoirs -bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le -bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les -filles des conqurants de l'Angleterre, s'vase vers Caen, s'aplatit -ds Villedieu; Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantt -les ailes d'un moulin, tantt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, -les habits de peau commencent Laval. Les forts qui vont -s'paississant, la solitude de la Trappe, o les moines mnent en -commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougres et -Rennes (Rennes veut dire aussi fougre), les eaux grises de la Mayenne -et de la Vilaine, tout annonce la rude contre. - -C'est par l, toutefois, que nous voulons commencer l'tude de la -France. L'ane de la monarchie, la province celtique, mrite le -premier regard. De l nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, -aux Basques ou Ibres, non moins obstins dans leurs montagnes que le -Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux -pays mls par la conqute romaine et germanique. Nous aurons tudi -la gographie dans l'ordre chronologique, et voyag la fois dans -l'espace et dans le temps. - -La pauvre et dure Bretagne, l'lment rsistant de la France, tend -ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisires de -Chteaulin prs de Brest, jusqu'aux ardoisires d'Angers. C'est l son -tendue gologique. Toutefois, d'Angers Rennes, c'est un pays -disput et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'cosse, -qui a chapp de bonne heure la Bretagne. La langue bretonne ne -commence pas mme Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudac et -Chtelaudren. De l, jusqu' la pointe du Finistre, c'est la vraie -Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout tranger au -ntre, justement parce qu'il est rest trop fidle notre tat -primitif; peu franais, tant il est gaulois; et qui nous aurait -chapp plus d'une fois, si nous ne le tenions serr, comme dans des -pinces et des tenailles, entre quatre villes franaises d'un gnie -rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest. - -Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvs plus d'une -fois; souvent, lorsque la patrie tait aux abois et qu'elle -dsesprait presque, il s'est trouv des poitrines et des ttes -bretonnes plus dures que le fer de l'tranger. Quand les hommes du -Nord couraient impunment nos ctes et nos fleuves, la rsistance -commena par le breton Nomno; les Anglais furent repousss au XIVe -sicle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis -sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la libert -religieuse, et celles de la libert politique, n'ont pas de gloires -plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le -premier grenadier de la Rpublique. C'est un Nantais, si l'on en croit -la tradition, qui aurait pouss le dernier cri de Waterloo: _La garde -meurt et ne se rend pas_. - -Le gnie de la Bretagne, c'est un gnie d'indomptable rsistance et -d'opposition intrpide, opinitre, aveugle; tmoin Moreau, -l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans -l'histoire de la philosophie et de la littrature. Le breton Plage, -qui mit l'esprit stocien dans le christianisme, et rclama le premier -dans l'glise en faveur de la libert humaine, eut pour successeurs le -breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donn l'lan -la philosophie de leur sicle. Toutefois, dans Descartes mme, le -ddain des faits, le mpris de l'histoire et des langues, indique -assez que ce gnie indpendant, qui fonda la psychologie et doubla les -mathmatiques, avait plus de vigueur que d'tendue[88]. - -[Note 88: Il a perc bien loin sur une ligne droite, sans regarder -droite ni gauche; et la premire consquence de cet idalisme qui -semblait donner tout l'homme, fut, comme on le sait, l'anantissement -de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthisme de Spinosa.] - -Cet esprit d'opposition, naturel la Bretagne, est marqu au dernier -sicle et au ntre par deux faits contradictoires en apparence. La -mme partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a -produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donn, de -nos jours, Chateaubriand et Lamennais. - -Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contre. - - ses deux portes, la Bretagne a deux forts, le Bocage normand et le -Bocage venden; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des -corsaires et celle des ngriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est -singulirement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que -nous retrouverons par toute la presqu'le, dans les costumes, dans -les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et -triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour tour le et presqu'le -selon le flux ou le reflux; tout bord d'cueils sales et ftides, o -le varech pourrit plaisir. Au loin, une cte de rochers blancs, -anguleux, dcoups comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour -Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fte. Quand ils -ont eu rcemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il -fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, -qui couvaient dj l'Ocan[91]. - -[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il -pas ajouter, si l'on voulait rendre justice ces deux villes, et leur -payer tout ce que leur doit la France? - -Nantes a encore une originalit qu'il faut signaler: la perptuit des -familles commerantes, les fortunes lentes et honorables, l'conomie -et l'esprit de famille; quelque pret dans les affaires, parce qu'on -veut faire honneur ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, -et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.] - -[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchs, ou dcoups en jeux -de cartes, ou lourdement tags de balustrades, qu'on voit Trguier -et Landernau; dans la cathdrale tortueuse de Quimper, o le choeur -est de travers par rapport la nef; dans la triple glise de Vannes, -etc. Saint-Malo n'a pas de cathdrale, malgr ses belles lgendes.] - -[Note 91: L'auteur tait Saint-Malo au mois de septembre 1831.] - - l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pense de -Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et -vaisseaux, armes et millions, la force de la France entasse au bout -de la France: tout cela dans un port serr, ou l'on touffe entre deux -montagnes charges d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce -port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux -vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir -vous et que vous allez tre pris entre elles. L'impression gnrale -est grande, mais pnible. C'est un prodigieux tour de force, un dfi -port l'Angleterre et la nature. J'y sens partout l'effort, et -l'air du bagne et la chane du forat. C'est justement cette pointe -o la mer, chappe du dtroit de la Manche, vient briser avec tant de -fureur que nous avons plac le grand dpt de notre marine. Certes, il -est bien gard. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais -l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a pri la passe -de Brest[93]. Toute cette cte est un cimetire. Il s'y perd soixante -embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle -n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos -ports[94]. - -[Note 92: l'arsenal, sans compter les batteries (1833).] - -[Note 93: Par exemple, le _Rpublicain_, vaisseau de cent vingt canons -en 1793.] - -[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.] - -Rien de sinistre et formidable comme cette cte de Brest; c'est la -limite extrme, la pointe, la proue de l'ancien monde. L, les deux -ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il -faut voir quand elle s'meut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues -elle entasse la pointe de Saint-Mathieu, cinquante, soixante, -quatre-vingts pieds; l'cume vole jusqu' l'glise o les mres et les -soeurs sont en prires[95]. Et mme dans les moments de trve, quand -l'Ocan se tait, qui a parcouru cette cte funbre sans dire ou sentir -en soi: _Tristis usque ad mortem!_ - -[Note 95: - - _Golans, golans, - Ramenez-nous nos maris, nos amans!_] - -C'est qu'en effet il y a l pis que les cueils, pis que la tempte. -La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. -Ds que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent la cte, -hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette cure. N'esprez pas -arrter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la -gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais -on assure qu'ils l'ont souvent prpar. Souvent, dit-on, une vache, -promenant ses cornes un fanal mouvant, a men les vaisseaux sur les -cueils. Dieu sait alors quelles scnes de nuit! On en a vu qui, pour -arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient -le doigt avec les dents[97]. - -[Note 96: Attest par les gendarmes mmes. Du reste, ils semblent -envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible -droit de _bris_ tait, comme on sait, l'un des privilges fodaux les -plus lucratifs. Le vicomte de Lon disait, en parlant d'un cueil: -J'ai l une pierre plus prcieuse que celles qui ornent la couronne -des rois.] - -[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est -superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparat -chaque jour.] - -L'homme est dur sur cette cte. Fils maudit de la cration, vrai Can, -pourquoi pardonnerait-il Abel? La nature ne lui pardonne pas. La -vague l'pargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il -va par les cueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son -champ strile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte -l'homme? L'pargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe -du Raz, aux rochers rouges o s'abme l'_enfer de Plogoff_, ct de -la _baie des Trpasss_, o les courants portent les cadavres depuis -tant de sicles? C'est un proverbe breton: Nul n'a pass le Raz sans -mal ou sans frayeur. Et encore: Secourez-moi, grand Dieu, la -pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si -grande[98]! - -[Note 98: Voyage de Cambry.] - -L, la nature expire, l'humanit devient morne et froide. Nulle -posie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet -fut l'aptre de Batz en 1648. Dans les les de Sein, de Batz, -d'Ouessant, les mariages sont tristes et svres. Les sens y semblent -teints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, -sans rougir, les dmarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille -plus que l'homme, et dans les les d'Ouessant, elle y est plus grande -et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au -bateau, berc et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi -s'altrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont -d'une trange petitesse dans ces les. - -[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hbrides et autres les, l'homme -prenait la femme l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, -il la cdait un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's -Hebrides, etc. Nagure encore, le paysan qui voulait se marier, -demandait femme au lord de Barra, qui rgnait dans ces les depuis -trente-cinq gnrations. Solin, c. XXII, assure dj que le roi des -Hbrides n'a point de femmes lui, mais qu'il use de toutes.] - -Asseyons-nous cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher min, -cette hauteur de trois cents pieds, d'o nous voyons sept lieues de -ctes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. -Ce que vous apercevez par del la baie des Trpasss, est l'le de -Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques -familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, -sauvent des naufrags. Cette le tait la demeure des vierges sacres -qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. L, elles clbraient -leur triste et meurtrire orgie; et les navigateurs entendaient avec -effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette le, -dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen ge. -Son tombeau est de l'autre ct de la Bretagne, dans la fort de -Broceliande, sous la fatale pierre o sa Vyvyan l'a enchant. Tous ces -rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est -Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont -toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les mes -du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux -de la tempte, sont les _crierien_, ombres des naufrags qui demandent -la spulture. - - Lanvau, prs Brest, s'lve comme la borne du continent, une grande -pierre brute. De l, jusqu' Lorient, et de Lorient Quiberon et -Carnac, sur toute la cte mridionale de la Bretagne, vous ne pouvez -marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments -informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route -dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses -pierres basses, dresses et souvent un peu arrondies par le haut; ou -bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. -Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs -de quelque vnement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, -quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque -chose de singulirement rude et rebutant. On croit sentir dans ce -premier essai de l'art une main dj intelligente, mais aussi dure, -aussi peu humaine que le roc qu'elle a faonn. Nulle inscription, nul -signe, si ce n'est peut-tre sous les pierres renverses de Loc Maria -Ker, encore si peu distincts, qu'on est tent de les prendre pour des -accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils -rpondront brivement que ce sont les maisons des Korrigans, des -Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et -vous forcent de danser avec eux jusqu' ce que vous en mouriez de -fatigue. Ailleurs, ce sont les fes qui, descendant des montagnes en -filant, ont apport ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres -parses sont toute une noce ptrifie. Une pierre isole, vers -Morlaix, tmoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphm, a -t aval par la lune[101]. - -[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. -Transplante dans les belles provinces de la Loire, elle revt ainsi -un caractre gracieux, et toutefois grandiose dans sa navet.] - -[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations -celtiques. Ils lui disent pour en dtourner la malfaisante influence: -Tu nous trouves bien, laisse-nous bien. Quand elle se lve, ils se -mettent genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs -lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se dcouvrent quand -l'toile de Vnus se lve (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et -des fontaines s'est aussi conserv: ils y apportent certain jour du -beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I, -76.)--Jusqu'en 1788, Lesneven, on chantait solennellement, le -premier jour de l'an: GUY-NA-N. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les -enfants demandaient leurs trennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin, -Recherches sur Saumur.)--Dans le dpartement de la Haute-Vienne, en -criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'annes que dans les Orcades, la -fiance allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, -II, 360.)--La fte du Soleil se clbrerait encore dans un village du -Dauphin, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphin, -p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, la Trinit, voir -paratre _trois soleils_.-- la Saint-Jean, on allait voir danser le -soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le -soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou, -I, 86.)] - -Je n'oublierai jamais le jour o je partis de grand matin d'Auray, la -ville sainte des chouans, pour visiter, quelques lieues, les grands -monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces -villages, l'embouchure de la sale et ftide rivire d'Auray, _avec -ses les du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, -regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre -mmoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces ctes la -moiti de l'anne. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et -sombre manoir avec la longue avenue de chnes qui s'est religieusement -conserve en Bretagne; des bois fourrs et bas, o les vieux arbres -mme ne s'lvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui -passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique -d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et -le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons -sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de -grandes landes, tristement pares de bruyres roses et de diverses -plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. -Cette neige d't, ces couleurs sans clat et comme fltries d'avance, -affligent l'oeil plus qu'elles ne le rcrent, comme cette couronne de -paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avanant vers -Carnac, c'est encore pis. Vritables plaines de roc o quelques -moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont -plusieurs sont dresses d'elles-mmes, les alignements de Carnac -n'inspirent aucun tonnement. Il en reste quelques centaines debout; -la plus haute a quatorze pieds. - -Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles -haines, de plerinages et de guerre civile, terre de caillou et race -de granit. L, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prtres -y sont trs-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces -populations de l'Ouest, bretonnes et vendennes, soient profondment -religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce -pas les prires risque d'tre vigoureusement fouett[102]. En -Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme -symbole de la nationalit. La religion y a surtout une influence -politique. Un prtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientt -chass du pays. Nulle glise, au moyen ge, ne resta plus longtemps -indpendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernire -essaya longtemps de se soustraire la primatie de Tours, et lui -opposa celle de Dle. - -[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arriv de mme dans les -guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obir un moment -aprs.] - -La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne tait plus rapproche -du laboureur. Il y avait l aussi quelque chose des habitudes de clan. -Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; -quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fe Morgane, et -plantaient, dit-on, des pes pour limites leurs champs. Ils -s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe -d'indpendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage -tait inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que ft leur -condition, taient libres de leur corps, si leur terre tait serve. -Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redresss en -disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et -moi aussi je suis Breton. Un mot profond a t dit sur la Vende, et -s'applique aussi la Bretagne: _Ces populations sont au fond -rpublicaines_[104]; rpublicanisme social, non politique. - -[Note 103: On connat les prtentions de cette famille descendue des -Mac Tiern de Lon. Au XVIe sicle, ils avaient pris cette devise qui -rsume leur histoire: _Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._] - -[Note 104: Tmoignage de M. le capitaine Galleran, la cour d'assises -de Nantes, octobre 1832.] - -Ne nous tonnons pas que cette race celtique, la plus obstine de -l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour -prolonger encore sa nationalit; elle l'a dfendue de mme au moyen -ge. Pour que l'Anjou prvalt au XIIe sicle sur la Bretagne, il a -fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois -d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour -leur chapper, s'est donne la France, mais il leur a fallu encore -un sicle de guerre entre les partis franais et anglais, entre les -Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut -runi la province au royaume, quand Anne eut crit sur le chteau de -Nantes la vieille devise du chteau des Bourbons (_Qui qu'en grogne, -tel est mon plaisir_), alors commena la lutte lgale des tats, du -Parlement de Rennes, sa dfense du droit coutumier contre le droit -romain, la guerre des privilges provinciaux contre la centralisation -monarchique. Comprime durement par Louis XIV[105], la rsistance -recommena sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, -crivit avec un curedent son courageux factum contre les jsuites. - -[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Svign, 1675, de septembre en -dcembre. Il y eut un trs-grand nombre d'hommes rous, pendus, -envoys aux galres. Elle en parle avec une lgret qui fait mal.] - -Aujourd'hui la rsistance expire, la Bretagne devient peu peu toute -France. Le vieil idiome, min par l'infiltration continuelle de la -langue franaise, recule peu peu. Le gnie de l'improvisation -potique, qui a subsist si longtemps chez les Celtes d'Irlande et -d'cosse, qui chez nos Bretons mme n'est pas tout fait teint, -devient pourtant une singularit rare. Jadis, aux demandes de mariage, -le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune -fille rpondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules -apprises par coeur qu'ils dbitent. Les essais, plus hardis qu'heureux -des Bretons qui ont essay de raviver par la science la nationalit de -leur pays, n'ont t accueillis que par la rise. Moi-mme j'ai vu -T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne -connaissent que sous le nom de M. Systme). Au milieu de cinq ou six -volumes dpareills, le pauvre vieillard, seul, couch sur une chaise -sculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fivre -entre une grammaire irlandaise et une grammaire hbraque. Il se -ranima pour me dclamer quelques vers bretons sur un rhythme -emphatique et monotone qui, pourtant, n'tait pas sans charme. Je ne -pus voir, sans compassion profonde, ce reprsentant de la nationalit -celtique, ce dfenseur expirant d'une langue et d'une posie -expirantes. - -[Note 106: Le bazvalan tait celui qui se chargeait de demander les -filles en mariage. C'tait le plus souvent un tailleur, qui se -prsentait avec un bas bleu et un blanc.] - -Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux -limites gologiques de la Bretagne, aux ardoisires d'Angers; ou bien -jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important -peut-tre qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu' Tours, la mtropole -ecclsiastique de la Bretagne, au moyen ge. - -Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, ml -d'opulence coloniale et de sobrit bretonne. Civilis entre deux -barbaries, commerant entre deux guerres civiles, jet l comme pour -rompre la communication. travers passe la grande Loire, -tourbillonnant entre la Bretagne et la Vende; le fleuve des noyades. -_Quel torrent!_ crivait Carrier, enivr de la posie de son crime, -_quel torrent rvolutionnaire que cette Loire!_ - -C'est Saint-Florent, au lieu mme o s'lve la colonne du venden -Bonchamps, qu'au IXe sicle le breton Nomno, vainqueur des -Northmans, avait dress sa propre statue; elle tait tourne vers -l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais -l'Anjou devait l'emporter. La grande fodalit dominait chez cette -population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable -petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conqute. La -_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste chteau et -dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathdrale mme, ce caractre -fodal. Cette glise Saint-Maurice est charge, non de saints, mais de -chevaliers arms de pied en cap: toutefois ses flches boiteuses, -l'une sculpte, l'autre nue, expriment suffisamment la destine -incomplte de l'Anjou. Malgr sa belle position sur le triple fleuve -de la Maine, et si prs de la Loire, o l'on distingue leur couleur -les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien -assez d'avoir quelque temps runi sous ses Plantagenets, l'Angleterre, -la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le -bon Ren et ses fils, possd, disput, revendiqu du moins les trnes -de Naples, d'Aragon, de Jrusalem et de Provence, pendant que sa fille -Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et -Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les -villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la -capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des -prdicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami -Henri IV btit la Flche aux jsuites. Son chteau de Mornay et son -prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique. -Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son -tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes -de la France, o les Mrovingiens venaient consulter les sorts, ce -grand et lucratif plerinage pour lequel les comtes de Blois et -d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, -dpendaient de l'archevch de Tours; ses chanoines, c'taient les -Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre -et le patriarche de Jrusalem, les archevques de Mayence, de Cologne, -de Compostelle. L, on battait monnaie, comme Paris; l, on fabriqua -de bonne heure la soie, les tissus prcieux, et aussi, s'il faut le -dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims -galement clbres; villes de prtres et de sensualit. Mais Paris, -Lyon et Nantes ont fait tort l'industrie de Tours. C'est la faute -aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose -contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de -Chinon, dans cette patrie de Rabelais, prs du tombeau d'Agns Sorel. -Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris -et favorites de nos rois, ont leurs chteaux le long de la rivire. -C'est le pays du _rire_ et du _rien faire_. Vive verdure en aot -comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, -l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau rflchit -fidlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans -le fleuve; derrire, le peuplier, le tremble, le noyer, et les les -fuyant parmi les les; en montant, des ttes rondes d'arbres qui s'en -vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle -contre, c'est bien ici que l'ide dut venir de faire la femme reine -des monastres, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obissance, -mle d'amour et de saintet. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur -de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq glises. Plus d'un -roi voulut y tre enterr: mme le farouche Richard Coeur-de-Lion leur -lgua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide -finirait par reposer peut-tre dans une douce main de femme, et sous -la prire des vierges. - -[Note 107: Charles le Chauve, son tour, s'en fit lever une en -regard de la Bretagne.] - -[Note 108: Du moins l'poque mrovingienne.] - -[Note 109: C'est une espce de grotte artificielle de quarante pieds -de long sur dix de large et huit de haut, le tout form de onze -pierres normes. Ce dolmen, plac dans la valle, semble rpondre un -autre qu'on aperoit sur une colline. J'ai souvent remarqu cette -disposition dans les monuments druidiques, par exemple, Carnac.] - -[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois clotres, soutenus de -colonnes et de pilastres, cinq grandes glises et plusieurs statues, -entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard -Coeur-de-Lion, avait disparu.] - -Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus -svre, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la -Seine, jusqu' la srieuse Orlans, ville de lgistes au moyen ge, -puis calviniste, puis jansniste, aujourd'hui industrielle. Mais je -parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au -midi; j'ai parl des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les -Ibres, vers les Pyrnes. - -Le Poitou, que nous trouvons de l'autre ct de la Loire, en face de -la Bretagne et de l'Anjou, est un pays form d'lments trs-divers, -mais non point mlangs. Trois populations fort distinctes y occupent -trois bandes de terrains qui s'tendent du nord au midi. De l les -contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le -Poitou est le centre du calvinisme au XVIe sicle, il recrute les -armes de Coligny, et tente la fondation d'une rpublique protestante; -et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique -et royaliste de la Vende. La premire poque appartient surtout aux -hommes de la cte; la seconde, surtout, au Bocage venden. Toutefois -l'une et l'autre se rapportent un mme principe, dont le calvinisme -rpublicain, dont le royalisme catholique n'ont t que la forme: -esprit indomptable d'opposition au gouvernement central. - -Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est prs de Poitiers -que Clovis a dfait les Goths, que Charles-Martel a repouss les -Sarrasins, que l'arme anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi -Jean. Ml de droit romain et de droit coutumier, donnant ses -lgistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-mme -comme sa Mlusine[111], assemblage de natures diverses, moiti femme -et moiti serpent. C'est dans le pays du mlange, dans le pays des -mulets et des vipres[112], que ce mythe trange a d natre. - -[Note 111: _Voy._ les claircissements.] - -[Note 112: Les mules du Poitou sont recherches par l'Auvergne, la -Provence, le Languedoc, l'Espagne mme.--La naissance d'une mule est -plus fte que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un ne talon vaut -jusqu' 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Svres. - -Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipres dans le -Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipres jusqu' Venise. Stat. -de la Vende, par l'ingnieur La Bretonnire.] - -Ce gnie mixte et contradictoire a empch le Poitou de rien achever; -il a tout commenc. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, -aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la premire cole -chrtienne des Gaules. Saint Hilaire a partag les combats d'Athanase -pour la divinit de Jsus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous -quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du -christianisme. C'est de sa cathdrale que brilla pendant la nuit la -colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France -tait abb de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de -Tours. Toutefois cette dernire glise, moins lettre, mais mieux -situe, plus populaire, plus fconde en miracles, prvalut sur sa -soeur ane. La dernire lueur de la posie latine avait brill -Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littrature moderne y parut au -XIIe sicle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, -excommuni pour avoir enlev la vicomtesse de Chtellerault, -conduisit, dit-on, cent mille hommes la terre sainte[113], mais il -emmena aussi la foule de ses matresses[114]. C'est de lui qu'un vieil -auteur dit: Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut -longtemps le monde pour tromper les dames. Le Poitou semble avoir t -alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert -de la Pore, n Poitiers, et vque de cette ville, collgue -d'Abailard l'cole de Chartres, enseigna avec la mme hardiesse, fut -comme lui attaqu par saint Bernard, se rtracta comme lui, mais ne se -releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine nat et -meurt avec Gilbert. - -[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.] - -[Note 114: L'vque d'Angoulme lui disait: Corrigez-vous; le comte -lui rpondit: Quand tu te peignera. L'vque tait chauve.] - -La puissance politique du Poitou n'eut gure meilleure destine. Elle -avait commenc au IXe sicle par la lutte que soutint, contre Charles -le Chauve, Aymon, pre de Renaud, comte de Gascogne, et frre de -Turpin, comte d'Angoulme. Cette famille voulait tre issue des deux -fameux hros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Grard de -Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, -et se trouva quelque temps la tte du Midi. Ils prenaient le titre -de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les -populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les -Angevins leur enlevrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les -tournrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou -s'puisaient pour faire prvaloir dans le Midi, particulirement sur -l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se -ruinaient en lointaines expditions d'Espagne et de Jrusalem; hommes -brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouills avec -l'glise, moeurs lgres et violentes, adultres clbres, tragdies -domestiques. Ce n'tait pas la premire fois qu'une comtesse de -Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse lonore de Guyenne -fit prir la belle Rosemonde dans le labyrinthe o son poux l'avait -cache. - -Les fils d'lonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent -jamais s'ils taient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette -lutte intrieure de deux natures contradictoires se reprsenta dans -leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouvern par -les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en cota -l'Angleterre. Une fois runi la monarchie, le Poitou du _marais_ et -de la plaine se laissa aller au mouvement gnral de la France. -Fontenai fournit de grands lgistes, les Tiraqueau, les Besly, les -Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles -(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Maulon). Le plus grand politique et -l'crivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou -oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, n Paris, tait d'une -famille de Parthenay[115]. - -[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette -ville, au village de Saint-Loup.] - -Mais ce n'est pas l toute la province. Le plateau des deux Svres -verse ses rivires, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la -Rochelle. Les deux contres excentriques qu'elles traversent, sont -fort isoles de la France. La seconde, petite Hollande[116], rpandue -en marais, en canaux, ne regarde que l'Ocan, que la Rochelle. La -_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme -Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'glise aux juifs, -aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protgea l'une comme -l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de -dme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace -sans nom, exploitrent les mers comme marchands, comme pirates; -d'autres exploitrent la cour et mirent au service des rois leur gnie -dmocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf -Leudaste, de l'le de R, dont Grgoire de Tours nous a conserv la -curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma -les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, -Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait se servir de ces -intrigants, sauf les loger ensuite dans une cage de fer. - -[Note 116: Le marais mridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La -difficult vaincre, c'tait moins le flux de la mer que les -dbordements de la Svre.--Les digues sont souvent menaces.--Les -_cabaniers_ (habitants de fermes appeles _cabanes_) marchent avec des -btons de douze pieds pour sauter les fosss et les canaux. Le _Marais -mouill_, au del des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La -Bretonnire.--Noirmoutiers est douze pieds au-dessous du niveau de -la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de -onze mille toises.--Les Hollandais desschrent le _marais du -Petit-Poitou_, par un canal appel _Ceinture des Hollandais_. -Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de -la Vende, par M. Cavoteau, 1812.] - -[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom la Rochelle, -cause du reflet de la lumire sur les rochers et les falaises.] - -[Note 118: Raymond Perraud, n la Rochelle, vque et cardinal, -homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles -qui dfendent tout juge forain de les citer son tribunal.] - -La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny et -t le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siges contre -Charles IX et Richelieu, tant d'efforts hroques, tant d'obstination, -et ce poignard que le maire avait dpos sur la table de l'htel de -ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils -cdassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause -protestante et son propre intrt, laissa Richelieu fermer leur port; -on distingue encore la mare basse les restes de l'immense digue. -Isole de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour -mieux la museler, Rochefort fut fond par Louis XIV deux pas de La -Rochelle, le port du roi ct du port du peuple. - -Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait gure paru dans -l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-mme. Elle -s'est rvle par la guerre de la Vende. Le bassin de la Svre -nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage -venden, telle fut la principale et premire scne de cette guerre -terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vende qui a quatorze -rivires, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses -bois, n'tait, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus -royaliste que bien d'autres provinces frontires, mais elle tenait -ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite -centralisation, les avait peu troubles; la Rvolution voulut les lui -arracher et l'amener d'un coup l'unit nationale; brusque et -violente, portant partout une lumire subite, elle effaroucha ces fils -de la nuit. Ces paysans se trouvrent des hros. On sait que le -voiturier Cathelineau ptrissait son pain quand il entendit la -proclamation rpublicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit -son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_. -Et ce ne fut pas homme homme, dans les bois, dans les tnbres, -comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et -en plaine. Ils taient prs de cent mille au sige de Nantes. La -guerre de Bretagne est comme une ballade guerrire du _border_ -cossais, celle de Vende une iliade. - -[Note 119: _Voy._ Statist. du dpart. de la Vienne, par le prfet -Cochon, an X.--Ds 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable -jusqu' Limoges; depuis, de la joindre la Corrze qui se jette dans -la Dordogne; elle et joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la -Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable -jusqu' Poitiers, de manire continuer la navigation de la Vienne. -Chtelleraut s'y est oppos par jalousie contre Poitiers.--Si la -Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette -navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de -guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier, -Haute-Vienne, et la Bretonnire, Vende. - -J'ai cit dj le mot remarquable de M. le capitaine -Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vende, 1821: Les paysans disent: Sous -le rgne de M. Henri (de Larochejaquelein).--Ils appelaient _patauds_ -ceux des leurs qui taient rpublicains. Pour dire le bon franais, -ils disaient _le parler noblat_.--Les prtres avaient peu de -proprits dans la Vende; toutes les forts nationales, dit la -Bretonnire (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des migrs; une -seule, de cent hectares, appartenait au clerg.] - -[Note 120: Il rsulte de l'interrogatoire de d'Elbe que la vritable -cause de l'insurrection vendenne fut la leve de 300,000 hommes -dcrte par la Rpublique. Les Vendens hassent le service -militaire, qui les loigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un -contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouv un -seul volontaire.] - -En avanant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et -ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de -Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais -salants. Nous traverserons mme rapidement le Limousin, ce pays lev, -froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines -granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forts de -chtaigniers, nourrissent une population honnte, mais lourde, timide -et gauche par indcision. Pays souffrant, disput si longtemps entre -l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le -caractre remuant et spirituel des mridionaux y est dj frappant. -Les noms des Sgur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, -des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les -hommes de ces pays se sont rattachs au pouvoir central et combien ils -y ont gagn. Ce drle de cardinal Dubois tait de Brives-la-Gaillarde. - -[Note 121: Proverbe: Le Limousin ne prira pas par scheresse.] - -Les montagnes du haut Limousin se lient celles de l'Auvergne, et -celles-ci avec les Cvennes. L'Auvergne est la valle de l'Allier, -domine l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'lve entre le pic -ou Puy-de-Dme et la masse du Cantal. Vaste incendie teint, -aujourd'hui par presque partout d'une forte et rude vgtation[122]. -Le noyer pivote sur le basalte, et le bl germe sur la pierre -ponce[123]. Les feux intrieurs ne sont pas tellement assoupis que -certaine valle ne fume encore, et que les _touffis_ du Mont-Dore ne -rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bties -de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, -soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal -et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'le -basaltique o repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la -fertile Limagne et sur le Puy-de-Dme, ce joli _d coudre_ de sept -cents toises, voil, dvoil tour tour par les nuages qui l'aiment -et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet -l'Auvergne est battue d'un vent ternel et contradictoire, dont les -valles opposes et alternes de ses montagnes, animent, irritent les -courants. Pays froid sous un ciel dj mridional, o l'on gle sur -les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver -presque toujours blottie dans les tables, entoure d'une chaude et -lourde atmosphre[124]. Charge, comme les Limousins, de je ne sais -combien d'habits pais et pesants, on dirait une race mridionale[125] -grelottant au vent du nord, et comme resserre, durcie, sous ce ciel -tranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'o il -vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs -pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier -par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle -qu'ils prfrent; ils aiment le gros vin rouge, le btail rouge. Plus -laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres -fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi -qui gratigne peine le sol[128]. Ils ont beau migrer tous les ans -des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'ides. - -[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont -communs et grossiers, abondants il est vrai.] - -[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche -paisse de pierres ponces, et n'en est pas moins trs-fertile.] - -[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'table, et se lvent huit ou -neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers dtails de -moeurs, dans les Mmoires de M. le comte de Montlosier, Ier -vol.--Consulter aussi l'lgant tableau du Puy-de-Dme, par M. Duch; -les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquits de -l'Auvergne; Delarbre, etc.] - -[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble mridionale; de Brioude -jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crtins ou des mendiants -espagnols. (De Pradt.)] - -[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit la faon, soit -la duret et l'aigreur de l'herbe, les pturages ne sont jamais -renouvels.] - -[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les -pierreries grossires de l'Auvergne.] - -[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie gure que -l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans -tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur -Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la -terre, et calomniait sa fertilit.] - -Et pourtant il y a une force relle dans les hommes de cette race, une -sve amre, acerbe peut-tre, mais vivace comme l'herbe du Cantal. -L'ge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les -Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octognaire, qui gouverne ses -ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui btit, et qui -crirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prtre_ ou pour -la fodalit, ami, et en mme temps ennemi du moyen ge[129]. - -[Note 129: 1833.] - -Le gnie inconsquent et contradictoire que nous remarquions dans -d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apoge dans -l'Auvergne. L se trouvent ces grands lgistes[130], ces logiciens du -parti gallican, qui ne surent jamais s'ils taient pour ou contre le -pape: le chancelier de l'Hpital; les Arnaud; le svre Domat, -Papinien jansniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le -christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe sicle qui -ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, me -souffrante o apparat si merveilleusement le combat du doute et de -l'ancienne foi. - -[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat -et Barillon, son secrtaire, d'Issoire; l'Hpital, d'Aigueperse; Anne -Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier prsident du Parlement de -Paris, au XVIe sicle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.] - -Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande valle du Midi. -Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle -n'est elle-mme, sous ses sombres chtaigniers, qu'un norme monceau -de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brle sur -plusieurs lieues, consume d'incendies sculaires qui n'ont rien de -volcanique. Cette terre, maltraite et du froid et du chaud dans la -varit de ses expositions et de ses climats, gerce de prcipices, -tranche par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu envier -l'pret des Cvennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. L tout se -revt de vignes. Les mriers commencent avant Montauban. Un paysage de -trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste ocan -d'agriculture, masse anime, confuse, qui se perd au loin dans -l'obscur; mais par-dessus s'lve la forme fantastique des Pyrnes -aux ttes d'argent. Le boeuf attel par les cornes laboure la fertile -valle, la vigne monte l'orme. Si vous appuyez gauche vers les -montagnes, vous trouvez dj la chvre suspendue au coteau aride, et -le mulet, sous sa charge d'huile, suit mi-cte le petit sentier. -midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout -bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste -ville, si vous voulez, Toulouse. cet accent sonore, vous vous -croiriez en Italie; pour vous dtromper, il suffit de regarder ces -maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et -vive vous rappelleront aussi que vous tes en France. Les gens aiss -du moins sont Franais; le petit peuple est tout autre chose, -peut-tre Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si -grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donn -encore la royaut, la tyrannie du Midi. Ces lgistes violents, qui -portrent Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en -justifirent souvent aux dpens des hrtiques; ils en brlrent -quatre cents en moins d'un sicle. Plus tard, ils se prtrent aux -vengeances de Richelieu, jugrent Montmorency et le dcapitrent dans -leur belle salle marque de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le -capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, o les cadavres -se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la -ville taient gardes dans une armoire de fer, comme celles des -flamines romains; et le snat gascon avait crit sur les murs de sa -curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135]. - -[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait pay au -roi (Louis VII) un droit pour qu'il y ft cesser les guerres prives. -_Voy._ le Glossaire de Laurire, t. I, p. 164, au mot _Commun de -paix_, et la Dcrtale d'Alexandre III sur le premier canon du concile -de Clermont, publi par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et -Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de -M. Monteil.] - -[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce dpartement.] - -[Note 133: Elle l'tait encore au dernier sicle. (Piganiol de la -Force.)] - -[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.] - -[Note 135: Millin.] - -Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est l ou -peu prs, que viennent les eaux des Pyrnes et des Cvennes, le Tarn -et la Garonne, pour s'en aller ensemble l'Ocan. La Garonne reoit -tout. Les rivires sinueuses et tremblotantes du Limousin et de -l'Auvergne y coulent au nord, par Prigueux, Bergerac; de l'est et des -Cvennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec -quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord -donne les rivires, le Midi les torrents. Des Pyrnes descend -l'Arige; et la Garonne dj grosse du Gers et de la Baize, dcrit au -nord-ouest une courbe lgante, qu'au midi rpte l'Adour dans ses -petites proportions. Toulouse spare peu prs le Languedoc de la -Guyenne, ces deux contres si diffrentes sous la mme latitude. La -Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et -gothique, et, grandissant toujours, elle s'panouit comme une mer en -face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de -la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tourne, par -l'intrt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Ocan, vers -l'Amrique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois -plus large que la Tamise Londres. - -Quelque belle et riche que soit cette valle de la Garonne, on ne peut -s'y arrter; les lointains sommets des Pyrnes ont un trop puissant -attrait. Mais le chemin y est srieux. Soit que vous preniez par -Nrac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long -de la cte, vous ne voyez qu'un ocan de landes, tout au plus des -arbres lige, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans -autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent -leur ternel voyage des Pyrnes aux Landes, et vont, des montagnes -la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur -landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractres -pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du -Languedoc aux Cvennes, aux Pyrnes, et de la Crau provenale aux -montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec -eux, compagnons des toiles, dans leur ternelle solitude, -demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie -de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les -laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'troites -routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la -campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la libert du monde -antique. En Espagne, ils rgnent; ils dvastent impunment le pays. -Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui -emploie de quarante soixante mille bergers, le triomphant mrinos -mange la contre, de l'Estramadure la Navarre, l'Aragon. Le berger -espagnol, plus farouche que le ntre, a lui-mme l'aspect d'une de -ses btes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son -_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes. - -[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons -noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. -Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue. - -Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'migration des moutons -est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de -Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix -mille quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, -Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozre, -par M. Jerphanion, prfet de ce dpartement, an X, p. 31. Les moutons -quittent les Basses-Cvennes et les plaines du Languedoc vers la fin -de floral, et arrivent par les montagnes de la Lozre et de la -Margride, o ils vivent pendant l't. Ils regagnent le Bas-Languedoc -au retour des frimas.--Laboulinire, I, 245. Les troupeaux des -Pyrnes migrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux. - -_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe sicle, les troupeaux -de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de ttes. Tombs - deux millions et demi au commencement du XVIIe sicle, ils -remontrent sur la fin quatre millions, et maintenant ils s'lvent - cinq millions, peu prs la moiti de ce que l'Espagne possde de -btail.--Les bergers sont plus redouts que les voleurs mme; ils -abusent sans rserve du droit de traduire tout citoyen devant le -tribunal de l'association, dont les dcisions ne manquent jamais de -leur tre favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des -_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, -harclent et accablent les fermiers.] - -La formidable barrire de l'Espagne nous apparat enfin dans sa -grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un systme compliqu de -pics et de valles, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse -aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, -et ferm au mulet, l'homme mme, pendant six ou huit mois de -l'anne. Deux peuples part, qui ne sont rellement ni Espagnols ni -Franais, les Basques l'Ouest, l'est les Catalans et -Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et -ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'ternel passage -des nations, ils ouvrent Abdrame, ils ferment Roland; il y a bien -des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel. - -[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrnes. (_V._ -de Humboldt.)] - -[Note 138: A. Young. I. Le Roussillon est vraiment une partie de -l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les -villes font exception; elles ne sont gure peuples que d'trangers. -Les pcheurs des ctes ont un aspect tout moresque.--La partie -centrale des Pyrnes, le comt de Foix (Arige), est toute franaise -d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.] - -Ce n'est pas l'historien qu'il appartient de dcrire et d'expliquer -les Pyrnes. Vienne la science de Cuvier et d'lie de Beaumont, -qu'ils racontent cette histoire anthistorique... Ils y taient, eux, -et moi je n'y tais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse -pope gologique, quand la masse embrase du globe souleva l'axe des -Pyrnes, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la -torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et -chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revtit peu peu -les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font plir -celles des Alpes[139]. Les pics s'moussrent et s'arrondirent en -belles tours; des masses infrieures vinrent adoucir les pentes -abruptes, en retardrent la rapidit, et formrent du ct de la -France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140]. - -[Note 139: Ramond. Ces pelouses des hautes montagnes, prs de qui la -verdure mme des valles infrieures a je ne sais quoi de cru et de -faux.--Laboulinire. Les eaux des Pyrnes sont pures, et offrent la -jolie nuance appele _vert d'eau_.--Dralet. Les rivires des -Pyrnes, dans leurs dbordements ordinaires, ne dposent pas, comme -celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...] - -[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: Au midi tout s'abaisse tout d'un -coup et la fois. C'est un prcipice de mille onze cents mtres, -dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie -de l'Espagne. Elles dgnrent bientt en collines basses et -arrondies, au del desquelles s'ouvre l'immense perspective des -plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchanent -troitement et forment une bande de plus de quatre myriamtres -d'paisseur... Cette bande se compose de sept huit rangs, de hauteur -graduellement dcroissante. Cette description, contredite par M. -Laboulinire, est confirme par M. lie de Beaumont. L'axe granitique -des Pyrnes est du ct de la France.] - -Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais -seulement au por de Paillers, o les eaux se partagent entre les deux -mers, ou bien entre Bagnres et Barges, entre le beau et le -sublime[142]. L vous saisirez la fantastique beaut des Pyrnes, ces -sites tranges, incompatibles, runis par une inexplicable -ferie[143]; et cette atmosphre magique, qui tour tour rapproche, -loigne les objets[144]; ces gaves cumants ou vert d'eau, ces -prairies d'meraude. Mais bientt succde l'horreur sauvage des -grandes montagnes, qui se cache derrire, comme un monstre sous un -masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le -long du gave de Pau, par ce triste passage, travers ces entassements -infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les -rochers aigus, les neiges permanentes, puis les dtours du gave, -battu, rembarr durement d'un mont l'autre; enfin le prodigieux -Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le -gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de -treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145]. - -[Note 141: On sait que le grand pote des Pyrnes, Ramond, a cherch -le Mont-Perdu pendant dix ans.--Quelques-uns, dit-il, assuraient que -le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu -qu' l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrs. Le -Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrnes franaises, comme -le Vignemale, la plus haute des Pyrnes espagnoles.] - -[Note 142: C'est entre ces deux valles, sur le plateau appel la -_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira -prs de son quart de cercle, en s'criant: Grand Dieu! que cela est -beau!] - -[Note 143: Ramond. peine on pose le pied sur la corniche, que la -dcoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication -entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder -sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en -perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient rels la fois; -et s'ils n'taient point lis par la chane du Mont-Perdu, qui en -sauve un peu le contraste, on serait tent de regarder comme une -vision, ou celui qui vient de disparatre, ou celui qui vient de le -remplacer.] - -[Note 144: Laboulinire.] - -[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur -(Dralet.)] - -Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez l-haut, ce -passage temptueux, o, comme ils disent, le fils n'attend pas le -pre[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense posie historique -plane sur cette limite des deux mondes, o vous pourriez voir votre -choix, si le regard tait assez perant, Toulouse et Sarragosse. Cette -embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en -deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat ternel de la -France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de -l'Afrique. Roland prit, mais la France a vaincu. Comparez les deux -versants: combien le ntre a l'avantage[147]. Le versant espagnol, -expos au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le -franais, en pente douce, mieux ombrag, couvert de belles prairies, -fournit l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. -Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pturages est -oblig d'acheter nos troupeaux et nos vins. L, le beau ciel, le doux -climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence, -la richesse et la libert. Passez la frontire, comparez nos routes -splendides et leurs pres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces -trangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignit -du manteau, sombres, ddaigneux de se comparer. Grande et hroque -nation, ne craignez pas que nous insultions vos misres! - -[Note 146: Dralet.] - -[Note 147: L'bre coule l'est, vers Barcelone; la Garonne l'ouest, -vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV rpond celui de -Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.] - -[Note 148: Dralet, II, p. 197.--Le territoire espagnol, sujet une -vaporation considrable, a peu de pturages assez gras pour nourrir -les btes cornes; et comme les nes, les mules et les mulets se -contentent d'une pture moins succulente que les autres animaux -destins aux travaux de l'agriculture, ils sont gnralement employs -par les Espagnols pour le labourage et le transport des denres. Ce -sont nos dpartements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui -leur fournissent ces animaux; et la quantit en est considrable. -Quant aux animaux destins aux boucheries, c'est nous qui en -approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulirement -la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec -des fournisseurs franais pour lui fournir chaque jour cinq cents -moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs chtrs, et -elle reoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos -dpartements mridionaux pendant l'automne de chaque anne. Ces -fournitures cotent la ville de Barcelone deux millions huit cent -mille francs par an, et l'on peut valuer une pareille somme celles -que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye -en piastres et quadruples, en huile et liges, en bouchons. Les -choses ont d, toutefois, changer beaucoup depuis l'poque o crivait -Dralet (1812).] - -[Note 149: A. Young. Entre Jonquires et Perpignan, sans passer une -ville, une barrire, ou mme une muraille, on entre dans un nouveau -monde. Des pauvres et misrables routes de la Catalogne, vous passez -tout d'un coup sur une noble chausse, faite avec toute la solidit et -la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu -de ravines, il y a des ponts bien btis; ce n'est plus un pays -sauvage, dsert et pauvre.] - -Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrnes, -c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient prs de dix -mille mes: on s'y rend de plus de vingt lieues. L vous trouvez -souvent la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le -rouge du Roussillon, quelquefois mme le grand chapeau plat d'Aragon, -le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le -voiturier basque y viendra sur son ne, avec sa longue voiture trois -chevaux: il porte le berret du Barn; mais vous distinguerez bien vite -le Barnais et le Basque; le joli petit homme smillant de la plaine, -qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, -qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et -fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver -quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, -d'cosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, an des -races de l'Occident, immuable au coin des Pyrnes, a vu toutes les -nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et -Sarrasins. Nos jeunes antiquits lui font piti. Un Montmorency disait - l'un d'eux: Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit -le Basque, nous ne datons plus. - -[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. Nous rencontrmes des -montagnards _qui me rappelrent ceux d'cosse_; nous avions commenc -par en voir Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de -grandes culottes. On trouve des flteurs, des bonnets bleus, et de -la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne -et en Souabe, ainsi qu' Lochabar.--Toutefois, indpendamment de la -diffrence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre -les montagnards d'cosse et ceux des Pyrnes; c'est que ceux-ci sont -plus riches, et sous quelques rapports plus polics que les diverses -populations qui les entourent. - -Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8. Le peuple -basque qui a conserv avec ses pturages le moyen d'amender ses -champs, et avec ses chnes celui de nourrir une multitude infinie de -cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des -Pyrnes....... Laboulinire, t. III, p. 416: - - Bearnes - Faus et courtes. - Biaodan - Pir que can. - -Le Barnais est rput avoir plus de finesse et de courtoisie que le -Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture -mle d'un peu de rudesse. Dralet, I, 170. Ces deux peuples _ont -d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Barnais, forc par les neiges de -mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et -perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimul et curieux, il -conserve nanmoins sa fiert et son amour de l'indpendance... Le -Barnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la -crainte de la fltrissure et de la perte de ses biens le fait recourir -aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de -mme des autres peuples des Pyrnes, depuis le Barn jusqu' la -Mditerrane: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit -nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du -Comminges, du Couserans, du comt de Foix et du Roussillon, qui sont -bties le long de cette chane de montagnes.] - -Cette race a un instant possd l'Aquitaine. Elle y a laiss pour -souvenir le nom de Gascogne. Refoule en Espagne au IXe sicle, elle y -fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous -les trnes chrtiens d'Espagne (Galice, Asturie et Lon, Aragon, -Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les -Navarrois, isols du thtre de la gloire europenne, perdirent tout -peu peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enferm_, qui mourut d'un -cancer, est le vrai symbole des destines de son peuple. Enferme en -effet dans ses montagnes par des peuples puissants, ronge pour ainsi -dire par les progrs de l'Espagne et de la France, la Navarre implora -mme les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Franais. -Sanche anantit son royaume en le lguant son gendre Thibault, comte -de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire -l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes -de Foix, saisit la Navarre son tour, la donna un instant aux Albret, -aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par -un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris -non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entire. Ainsi s'est vrifie -l'inscription mystrieuse du chteau de Coaraze, o fut lev Henri -IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: Ce qui doit tre ne peut -manquer. Nos rois se sont intituls rois de France et de Navarre. -C'est une belle expression des origines primitives de la population -franaise comme de la dynastie. - -Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la -Bretagne et la Navarre, devaient cder aux races mixtes, la frontire -au centre, la nature la civilisation. Les Pyrnes prsentent -partout cette image du dprissement de l'ancien monde. L'antiquit y -a disparu; le moyen ge s'y meurt. Ces chteaux croulants, ces tours -_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde Gavarnie, y -figurent, d'une manire toute significative, le monde qui s'en va. La -montagne elle-mme, chose bizarre, semble aujourd'hui attaque dans -son existence. Les cmes dcharnes qui la couronnent tmoignent de -sa caducit[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappe de tant -d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de -forts qui couvraient la nudit de la vieille mre, il l'arrache -chaque jour. Les terres vgtales, que le gramen retenait sur les -pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gerc, -exfoli par le chaud, par le froid, min par la fonte des neiges, il -est emport par les avalanches. Au lieu d'un riche pturage, il reste -un sol aride et ruin: le laboureur, qui a chass le berger, n'y gagne -rien lui-mme. Les eaux, qui filtraient doucement dans la valle -travers le gazon et les forts, y tombent maintenant en torrents, et -vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantit de hameaux -ont quitt les hautes valles faute de bois de chauffage, et recul -vers la France, fuyant leurs propres dvastations[152]. - -[Note 151: Plusieurs espces animales disparaissent des Pyrnes. Le -chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents -ans, selon Buffon.] - -[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois -jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait -une branche d'arbre dans une grande fort qui domine Cauterets, et la -dfend des neiges.--Diodore de Sicile disait dj (lib. II): Pyrnes -vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant t -mis par les bergers, toutes les forts brlrent.--Procs-verbal du 8 -mai 1670. Il n'y a aucune fort qui n'ait t incendie diverses -reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois -en prs ou terrains labourables.] - -Ds 1673, on s'alarma. Il fut ordonn chaque habitant de planter -tous les ans un arbre dans les forts du domaine, deux dans les -terrains communaux. Des forestiers furent tablis. En 1669, en 1756, -et plus tard, de nouveaux rglements attestrent l'effroi qu'inspirait -le progrs du mal. Mais la Rvolution, toute barrire tomba; la -population pauvre commena d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils -escaladrent, le feu et la bche en main, jusqu'au nid des aigles, -cultivrent l'abme, pendus une corde. Les arbres furent sacrifis -aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de -sabots[153]. En mme temps le petit btail, se multipliant sans -nombre, s'tablit dans la fort, blessant les arbres, les arbrisseaux, -les jeunes pousses, dvorant l'esprance. La chvre, surtout, la bte -de celui qui ne possde rien, bte aventureuse, qui vit sur le commun, -animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dvastatrice, la -Terreur du dsert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte -de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chvres n'taient -plus le dixime de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrter -pourtant cette guerre contre la nature. - -[Note 153: Dralet.] - -[Note 154: Ibid.] - -Tout ce Midi, si beau, c'est nanmoins, compar au Nord, un pays de -ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de -Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetes l par les fes; -passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes -prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, -recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce -pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombrages d'oliviers, -au chant monotone de la cigale. L, point de rivires navigables; le -canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppler; mais force tangs -sals, des terres sales aussi, o ne crot que le salicor[155]; -d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une -autre Jude. Il ne tenait qu'aux rabbins des coles juives de Narbonne -de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas mme regretter la -lpre asiatique; nous en avons eu des exemples rcents -Carcassonne[156]. - -[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des -glaces de Venise.] - -[Note 156: Trouv.] - -C'est que, malgr le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un -autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pse sur ce pays. Les plaies -aux jambes ne gurissent gure Narbonne[157]. La plupart de ces -villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour -d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodve, Agde _la noire_[158], -ct de son cratre. Montpellier, hritire de feue Maguelone, dont -les ruines sont ct. Montpellier, qui voit son choix les -Pyrnes, les Cvennes, les Alpes mme, a prs d'elle et sous elle une -terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme -profondment mdicamente; ville de mdecine, de parfums et de -vert-de-gris. - -[Note 157: Selon le mme auteur, il en est de mme des plaies la -tte, Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en -Languedoc. Le cers (_cyrch_, imptuosit, en gallois) est le vent -d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le -vent d'Afrique, lourd et putrfiant. - -Senec. qust, natur I, III, c. XI. Infestat..... Galliam Circius: cui -dificia quassanti, tamen incol gratias agunt, tanquam salubritatem -coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in -Gallia moraretur, et vovit et fecit.] - -[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est -btie de laves. Lodve est noire aussi.] - -[Note 159: Montpellier est clbre par ses distilleries et -parfumeries. On attribue la dcouverte de l'eau-de-vie Arnaud de -Villeneuve, qui cra les parfumeries dans cette ville.--Autrefois -Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves -de Montpellier y taient seules propres.] - -C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout -les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les -Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibres. Les murs -de Narbonne sont btis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160]. -L'amphithtre de Nmes est perc d'embrasures gothiques, couronn de -crneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce -sont encore les plus vieux qui ont le plus laiss; les Romains ont -enfonc la plus profonde trace; leur maison carre, leur triple pont du -Gard, leur norme canal de Narbonne qui recevait les plus grands -vaisseaux[161]. - -[Note 160: Sous Franois Ier, les murs de Narbonne furent rpars et -couverts de fragments de monuments antiques. L'ingnieur a plac les -inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, prs des -portes et sur les votes. C'est un muse immense, amas de jambes, de -ttes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a -prs d'un million d'inscriptions presque entires, et qu'on ne peut -lire, vu la largeur du foss, qu'avec une lunette.--Sur les murs -d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptes, provenant -d'un thtre.] - -[Note 161: Le canal tait large de cent pas, long de deux mille, et -profond de trente.] - -Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. -C'est lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le -Languedoc a d de faire exception la maxime fodale: Nulle terre -sans seigneur. Ici la prsomption tait toujours pour la libert. La -fodalit ne put s'y introduire qu' la faveur de la croisade, comme -auxiliaire de l'glise, comme _familire_ de l'Inquisition. Simon de -Montfort y tablit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie -fodale, gouverne par la Coutume de Paris, n'a fait que prparer -l'esprit rpublicain de la province la centralisation monarchique. -Pays de libert politique et de servitude religieuse, plus fanatique -que dvot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit -d'opposition. Les catholiques mme y ont eu leur protestantisme sous -la forme jansniste. Aujourd'hui encore, Alet, on gratte le tombeau -de Pavillon, pour en boire la cendre qui gurit la fivre. Les -Pyrnes ont toujours fourni des hrtiques, depuis Vigilance et Flix -d'Urgel. Le plus obstin des sceptiques, celui qui a cru le plus au -doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chnier[162], les frres -rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de -Carcassonne, Fabre d'glantine. Au moins l'on ne refusera pas cette -population la vivacit et l'nergie. nergie meurtrire, violence -tragique. Le Languedoc, plac au coude du Midi, dont il semble -l'articulation et le noeud, a t souvent froiss dans la lutte des -races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable -catastrophe du XIIIe sicle. Aujourd'hui encore, entre Nmes et la -montagne de Nmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, -tient de moins en moins la religion: ce sont les Guelfes et les -Gibelins. Ces Cvennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas -tonnant qu'au point de contact avec la riche contre de la plaine, il -y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de -Nmes n'est qu'un combat de taureaux. - -[Note 162: Les deux Chnier naquirent Constantinople, o leur pre -tait consul gnral; mais leur famille tait de Limoux, et leurs -aeux avaient occup longtemps la place d'inspecteur des mines de -Languedoc et de Roussillon.] - -Le fort et dur gnie du Languedoc n'a pas t assez distingu de la -lgret spirituelle de la Guyenne et de la ptulance emporte de la -Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la mme -diffrence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et -Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La -conviction est forte, intolrante en Languedoc, souvent atroce, et -l'incrdulit aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et -de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fnelon, l'homme -le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hrtique. C'est -bien pis en avanant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, -trs-nobles et trs-gueux, de drles de corps, qui auraient tous dit, -comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il crivait - Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut -prilleux!_[163] Ces hommes veulent tout prix russir, et -russissent. Les Armagnacs s'allirent aux Valois; les Albret, mls -aux Bourbons, ont fini par donner des rois la France. - -[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se ddire -trois fois. (_Tout boun Gascoun qus pot rprenqu trs cops._)] - -Le gnie provenal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec -le gnie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les -peuples d'une mme zone sont alterns ainsi; par exemple, l'Autriche, -plus loigne de la Souabe que de la Bavire, en est plus rapproche -par l'esprit. Riveraines du Rhne, coupes symtriquement par des -fleuves ou torrents qui se rpondent (le Gard la Durance, et le Var - l'Hrault), les provinces de Languedoc et de Provence forment -elles deux notre littoral sur la Mditerrane. Ce littoral a des deux -cts ses tangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est -un systme complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux -pentes: c'est lui qui verse les fleuves la Guyenne et l'Auvergne. -La Provence est adosse aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les -sources de ses grandes rivires; elle n'est qu'un prolongement, une -pente des monts vers le Rhne et la mer; au bas de cette pente, et le -pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En -Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont -la cte est moins favorable, tient ses villes en arrire de la mer et -du Rhne. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point tre des -ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que -maritime; ses grands vnements sont les luttes de la libert -religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence -y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble lance aux -courses maritimes, aux croisades, aux conqutes d'Italie et d'Afrique. - -[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de -Louis XIV.] - -La Provence a visit, a hberg tous les peuples. Tous ont chant les -chants, dans les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrts -aux passages du Rhne, ces grands carrefours des routes du -Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur -ont bti des ponts[166], et commenc la fraternit de l'Occident. Les -vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, -ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gr -mal gr, men la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se -rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, -italiennes. Ils ont prfr les figues fivreuses de Frjus[168] -celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultiv en -terrasses les pentes rapides, exig le raisin des coteaux pierreux qui -ne donnent que thym et lavande. - -[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chant, succdait au pont de bois -d'Arles qui, dans son temps, avait reu ces grandes runions d'hommes, -comme depuis Avignon et Beaucaire.] - -[Note 166: Le berger saint Benezet reut, dans une vision, l'ordre de -construire le pont d'Avignon; l'vque n'y crut qu'aprs que Benezet -eut port sur son dos, pour premire pierre, un roc norme. Il fonda -l'ordre des _frres pontifes_, qui contriburent la construction du -pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commenc un sur la Durance.] - -[Note 167: L'une des quatre espces de farandoles que distingue -Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et -les rapports de plusieurs de ces danses avec le _bolro_, doivent -faire prsumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laiss l'usage en -France.] - -[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrit d'Arles; _id._, III, -645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum -vento fastidiosa.--En 1213, les vques de Narbonne, etc., crivent -Innocent III, qu'un concile provincial ayant t convoqu Avignon: -Multi ex prlatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, -nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario -negotium differetur. Epist. Innoc. III (d. Baluze, II, 762).--Il y -eut des lpreux Martigues jusqu'en 1731; Vitrolles, jusqu'en 1807. -En gnral, les maladies cutanes sont communes en Provence. Millin, -IV, 35. - -Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, -Statistique des Bouches-du-Rhne. _Voy._ aussi la grande Statistique -de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4.--Les marais d'Hyres rendent cette -ville inhabitable l't; on respire la mort avec les parfums des -fruits et des fleurs. De mme Frjus. Statistique du Var, par -Fauchet, prfet, an IX, p. 52, sqq.] - -Cette potique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler -de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacit de tigre -du paysan de Toulon, ce vent ternel qui enterre dans le sable les -arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux la cte, n'est gure -moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et -subits, saisissent mortellement. Le Provenal est trop vif pour -s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la -fte ordinaire de ce pays de ftes, il donne rudement sur la tte, -quand d'un rayon il transfigure l'hiver en t. Il vivifie l'arbre, il -le brle. Et les geles brlent aussi. Plus souvent des orages, des -ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ -au bas de la colline, ou le suit voguant grande eau, et s'ajoutant -la terre du voisin. Nature capricieuse, passionne, colre et -charmante. - -Le Rhne est le symbole de la contre, son ftiche, comme le Nil est -celui de l'gypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne ft -qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhne tait de la -colre[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres -tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espce de -tortue-dragon, dont on promne la figure grand bruit dans certaines -ftes[170]. Elle va jusqu' l'glise, heurtant tout sur son passage. -La fte n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cass. - -[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhne des traces du -culte sanguinaire de Mithra.--On voit Arles, Tain et Valence, -des autels tauroboliques; un autre Saint-Andol. la -Btie-Mont-Salon, ensevelie par la formation d'un lac, et dterre en -1804, on a trouv un groupe mithriaque.-- Fourvires, on a trouv un -autel mithriaque consacr Adrien; il y en a encore un autre Lyon -consacr Septime-Svre. Millin, _passim_. - -Millin, III, 453. Cette fte se retrouve, je crois, en -Espagne.--L'Isre est surnomme le _serpent_, comme le _Drac_ le -_dragon_; tous deux menacent Grenoble: - - Le serpent et le dragon - Mettront Grenoble en savon. - --- Metz, on promne le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le -_graouilli_; les boulangers et les ptissiers lui mettent sur la -langue des petits pains et des gteaux. C'est la figure d'un monstre -dont la ville fut dlivre par son vque, saint Clment.-- Rouen, -c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, qui on remplissait -autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait -dlivr la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme -saint Marcel dlivra Paris du monstre de la Bivre, etc.] - -[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mne le monstre -enchan l'glise pour qu'il meure sous l'eau bnite qu'on lui -jette.] - -Ce Rhne, emport comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner -contre son delta de la Camargue, l'le des taureaux et des beaux -pturages. La fte de l'le, c'est la _Ferrade_. Un cercle de -chariots est charg de spectateurs. On y pousse coups de fourche les -taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le -jeune animal, et pendant qu'on le tient terre, on offre le fer rouge - une dame invite; elle descend et l'applique elle-mme sur la bte -cumante. - -Voil le gnie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais -non sans grce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la -moresque, les sonnettes aux genoux, ou excuter neuf, onze, -treize, la danse des pes, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins -de Gap; ou bien Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des -Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des -Crillon; pays des marins intrpides; c'est une rude cole que ce golfe -de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce rengat qui mourut -capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais -connu d'autre nom); n sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque -battue par la tempte, il devint amiral et donna sur son bord une fte - Louis XIV; mais il ne mconnaissait pas pour cela ses vieux -camarades, et voulut tre enterr avec les pauvres, auxquels il laissa -tout son bien. - -[Note 171: Dans les Pyrnes, c'est Renaud, mont sur son bon cheval -Bayard, qui dlivre une jeune fille des mains des infidles.] - -Cet esprit d'galit ne peut surprendre dans ce pays de rpubliques, -au milieu des cits grecques et des municipes romains. Dans les -campagnes mme, le servage n'a jamais pes comme dans le reste de la -France. Ces paysans taient leurs propres librateurs et les -vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline -abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle -nature des mains libres, intelligentes. - -Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littrature, -dans la philosophie. La grande rclamation du breton Plage en faveur -de la libert humaine fut accueillie, soutenue en Provence par -Faustus, par Cassien, par cette noble cole de Lerins, la gloire du Ve -sicle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de -l'influence thologique, le provenal Gassendi tenta la mme -rvolution au nom du sensualisme. Et au dernier sicle, les athes de -Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrrent chez Frdric, -avec un athe provenal (d'Argens). - -Ce n'est pas sans raison que la littrature du Midi au XIIe et au -XIIIe sicles, s'appelle la littrature provenale. On vit alors tout -ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le gnie de cette contre. -C'est le pays des beaux parleurs, passionns (au moins pour la -parole), et, quand ils veulent, artisans obstins de langage; ils ont -donn Massillon, Mascaron, Flchier, Maury, les orateurs et les -rhteurs. Mais la Provence entire, municipes, Parlement et noblesse, -dmagogie et rhtorique, le tout couronn d'une magnifique insolence -mridionale s'est rencontr dans Mirabeau, le col du taureau, la force -du Rhne. - -Comment ce pays-l n'a-t-il pas vaincu et domin la France? Il a bien -vaincu l'Italie au XIII sicle. Comment est-il si terne maintenant, -en exceptant Marseille, c'est--dire la mer? Sans parler des ctes -malsaines, et des villes qui se meurent, comme Frjus[172], je ne vois -partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de -l'antiquit, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de -Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans -l'esprit du peuple, dans sa fidlit aux vieux usages[173], qui lui -donnent une physionomie si originale et si antique; l aussi je -trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps pass au -srieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays travers -par tous les peuples aurait d, ce semble, oublier davantage; mais -non, il s'est obstin dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il -appartient, comme l'Italie, l'antiquit. - -[Note 172: Cette ville devient plus dserte chaque jour, et les -communes voisines ont perdu, depuis un demi-sicle, neuf diximes de -leur population. Fauchet, an IX, _loc. cit._] - -[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romrages_ de -ses bourgs, dans les usages de la bche _calendaire_, des pois chiches - certaines ftes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La -fte patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par -corruption _Romerage_, parce qu'elle prcdait souvent un voyage de -Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336. -C'est Nol qu'on brle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une -grosse bche de chne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait -autrefois en la plaant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient, -tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu la -bche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le mme -usage en Dauphin. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_ -le jour de Nol. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne -une grosse bche que l'on met au feu la veille de Nol au soir, et qui -y reste allume jusqu' ce qu'elle soit consume. Ds qu'elle est -place dans le foyer, on rpand dessus un verre de vin en faisant le -signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_. -Ds ce moment cette bche est pour ainsi dire sacre, et l'on ne peut -pas s'asseoir dessus sans risquer d'en tre puni, au moins par la -gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches - certaines ftes, non-seulement Marseille, mais en Italie, en -Espagne, Gnes et Montpellier. Le peuple de cette dernire ville -croit que, lorsque Jsus-Christ entra dans Jrusalem, il traversa une -_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mmoire de ce -jour que s'est perptu l'usage de manger des _sess_. certaines -ftes, les Athniens mangeaient aussi des pois chiches (aux -Panepsies.)] - -[Note 174: La procession du bon roi Ren, Aix, est une parade -drisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. - -Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux gnral du roi -Ren) et la duchesse Urbain, monts sur des nes; on y voyait une me -que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en -carton; le roi Hrode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et -l'toile des Mages au bout d'un bton, ainsi que la Mort, l'_abb de -la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.] - -Franchissez les tristes embouchures du Rhne, obstrues et -marcageuses, comme celles du Nil et du P. Remontez la ville -d'Arles. La vieille mtropole du christianisme dans nos contres -mridionales avait cent mille mes au temps des Romains; elle en a -vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de -spulcres[175]. Elle a t longtemps le tombeau commun, la ncropole -des Gaules. C'tait un bonheur souhait de pouvoir reposer dans ses -champs lysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe sicle, dit-on, les -habitants des deux rives mettaient, avec une pice d'argent, leurs -morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils -taient fidlement recueillis. Cependant cette ville a toujours -dclin. Lyon l'a bientt remplace dans la primatie des Gaules; le -royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a pass rapide et -obscur; ses grandes familles se sont teintes. - -[Note 175: - - Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna, - Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo. - - DANTE, Inferno. c. IX.] - -Quand de la cte et des pturages d'Arles, on monte aux collines -d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique -la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes -villes qu' ses frontires. Ces villes taient en grande partie des -colonies trangres; la partie vraiment provenale tait la moins -puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhne, les -Catalans de la cte et des ports; les Baux, les Provenaux indignes, -qui avaient jadis dlivr le pays des Maures, eurent Forcalquier, -Sisteron, c'est--dire l'intrieur. Ainsi allaient en pices les tats -du Midi, jusqu' ce que vinrent les Franais qui renversrent -Toulouse, rejetrent les Catalans en Espagne, unirent les Provenaux -et les menrent la conqute de Naples. Ce fut la fin des destines -de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un mme matre. Rome -prta son pape Avignon; les richesses et les scandales abondrent. -La religion tait bien malade dans ces contres, surtout depuis les -Albigeois; elle fut tue par la prsence des papes. En mme temps -s'affaiblissaient et venaient rien les vieilles liberts des -municipes du Midi. La libert romaine et la religion romaine, la -rpublique et le christianisme, l'antiquit et le moyen ge, s'y -teignaient en mme temps. Avignon fut le thtre de cette -dcrpitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que -Ptrarque ait tant pleur la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut -sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque -jour[176]. - -[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du -pote sur les destines de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a -perdu Laure. Je ne rsiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable -o le pauvre vieux pote s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une -ombre: - -Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les -voil, les douces collines o naquit la belle lumire, qui tant que le -ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de dsir, et maintenant -les gonfle de pleurs. - - fragile espoir! folles penses!... l'herbe est veuve, et troubles -sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid -o j'aurais voulu vivre et mourir! - -J'esprais, sur ses douces traces, j'esprais de ses beaux yeux qui -ont consum mon coeur, quelque repos aprs tant de fatigues. - -Cruelle, ingrate servitude! j'ai brl tant qu'a dur l'objet de mes -feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre. - - Sonnet CCLXXIX.] - -La Provence, dans son imparfaite destine, dans sa forme incomplte, -me semble un chant des troubadours, un canzone de Ptrarque; plus -d'lan que de porte. La vgtation africaine des ctes est bientt -borne par le vent glacial des Alpes. Le Rhne court la mer, et n'y -arrive pas. Les pturages font place aux sches collines, pares -tristement de myrte et de lavande, parfumes et striles. - -La posie de ce destin du Midi semble reposer dans la mlancolie de -Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, -d'o l'on voit les Alpes et les Cvennes, le Languedoc et la -Provence, au del, la Mditerrane. Et moi aussi, j'y pleurerais comme -Ptrarque au moment de quitter ces belles contres. - - * * * * * - -Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, -aux chnes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines dcolores du -Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, -isoles par leur originalit mme, ne me pourraient servir composer -l'unit de la France. Il y faut des lments plus liants, plus -dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de -former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes -invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est -pas trop pour cela des populations serres du centre, des bataillons -normands, picards, des massives et profondes lgions de la Lorraine et -de l'Alsace. - -Les Provenaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphin -appartient dj la vraie France, la France du Nord. Malgr la -latitude, cette province est septentrionale. L commence cette zone de -pays rudes et d'hommes nergiques qui couvrent la France l'est. -D'abord le Dauphin, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis -le marais de la Bresse; puis dos dos la Franche-Comt et la -Lorraine, attaches ensemble par les Vosges, qui versent celle-ci la -Moselle, l'autre la Sane et le Doubs. Un vigoureux gnie de -rsistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut tre -incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'tranger. Elles -donnent aussi la science des esprits svres et analytiques: Mably -et Condillac son frre, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois -par sa mre; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le -grand anatomiste[177]. - -[Note 177: Mme esprit critique en Franche-Comt; ainsi Guillaume de -Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le -grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des -plus distingus de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles -Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier tait de Montbliard; mais le -caractre de son gnie fut modifi par une ducation allemande.] - -Leur vie morale et leur posie, ces hommes de la frontire, du reste -raisonneurs et intresss[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer -les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au -Dauphin, ni les Ney, les Fabert, la Lorraine. Il y a l, sur la -frontire, des villes hroques o c'est de pre en fils un invariable -usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mlent -souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du -Dauphin aux Ardennes, un courage, une grce d'amazones, que vous -chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, srieuses et soignes -dans leur mise, respectables aux trangers et leurs familles, elles -vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mmes, veuves, -filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que -c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les -leurs, fortes et rsignes; au besoin elles iraient elles-mmes. Ce -n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une -femme: en Dauphin, Margot de Lay dfendit Montlimart, et Philis La -Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontire au duc de Savoie (1692). Le -gnie viril des Dauphinoises a souvent exerc sur les hommes une -irrsistible puissance: tmoin la fameuse madame Tencin, mre de -d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, -finit par pouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays -avec Mlusine et la fe de Sassenage. - -[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des -traces singulires de leur vieil esprit processif. Les propritaires -qui jouissent de quelque aisance parlent le franais d'une manire -assez intelligible, mais ils y mlent souvent les termes de l'ancienne -pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la -Rvolution, quand les enfants avaient pass un an ou deux chez un -procureur, mettre au net des exploits et des appointements, leur -ducation tait faite, et ils retournaient la charrue. -Champollion-Figeac, patis du Dauphin, p. 67.] - -[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte peine cinq -mille habitants, a fourni en vingt annes cinq ou six cents officiers -et militaires dcors, presque tous morts au champ de bataille.] - -[Note 180: On conserve, au Muse d'artillerie, la riche et galante -armure des princesses de la maison de Bouillon.] - -Il y a dans les moeurs communes du Dauphin une vive et franche -simplicit la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers -les Alpes surtout, vous trouverez l'honntet savoyarde[181], la mme -bont, avec moins de douceur. L, il faut bien que les hommes s'aiment -les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime gure[182]. Sur -ces pentes exposes au nord, au fond de ces sombres entonnoirs o -siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon -coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par -les communes supplent aux mauvaises rcoltes. On btit gratis pour -les veuves, et pour elles d'abord[183]. De l partent des migrations -annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maons, des porteurs -d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, -l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs -ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et -d'Embrun. Ces matres d'cole s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, -et de l'autre ct du Rhne. Les familles les reoivent volontiers; -ils enseignent les enfants et aident au mnage. Dans les plaines du -Dauphin, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel -esprit: il fait des vers et des vers satiriques. - -[Note 181: Cette simplicit, ces moeurs presque patriarcales, tiennent -en grande partie la conservation de traditions antiques. Le -vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux -ou trois gnrations exploitent souvent ensemble la mme ferme.--Les -domestiques mangent la table des matres.--Au 1er novembre (c'est le -_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de -farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on -clbre encore la fte du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve -en Dauphin, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.] - -[Note 182: Malgr la pauvret du pays, leur bon sens les prserve de -toute entreprise hasardeuse. Dans certaines valles, on croit qu'il -existe de riches mines; mais une vierge vtue de blanc en garde -l'entre avec une faux.] - -[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de -btail, etc., on se cotise pour la rparer.] - -[Note 184: Sur quatre mille quatre cents migrants, sept cents -instituteurs. (Peuchet.)] - -Jamais dans le Dauphin la fodalit ne pesa comme dans le reste de la -France. Les seigneurs, en guerre ternelle avec la Savoie[185], -eurent intrt de mnager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent -moins des arrire-vassaux que des petits nobles peu prs -indpendants[186]. La proprit s'y est trouve de bonne heure divise - l'infini. Aussi la Rvolution franaise n'a point t sanglante -Grenoble; elle y tait faite d'avance[187]. La proprit est divise -au point que telle maison a dix propritaires, chacun d'eux possdant -et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, -quand il la choisit pour sa premire station en revenant de l'le -d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la rpublique. - -[Note 185: Ces guerres jetrent un grand clat sur la noblesse -dauphinoise. On l'appelait l'_carlate des gentilhommes_. C'est le -pays de Bayard, et de ce Lesdiguires qui fut roi du Dauphin, sous -Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de -Terrail_, comme _loyaut de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Prs -de la valle du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la valle -Chevallereuse_.] - -[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois genoux et -baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi -genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De -mme Metz, le matre chevin parlait au roi debout, et non -genoux.] - -[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un -courage et une humanit admirables, peu prs comme Florence le -cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.] - -[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)] - -[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, -qui lui avait donn une orange dans la campagne d'gypte.] - - Grenoble, comme Lyon, comme Besanon, comme Metz et dans tout -le Nord, l'industrialisme rpublicain est moins sorti, quoi qu'on ait -dit, de la municipalit romaine que de la protection ecclsiastique; -ou plutt l'une et l'autre se sont accordes, confondues, l'vque -s'tant trouv, au moins jusqu'au IXe sicle, de nom ou de fait, le -vritable _defensor civitatis_. L'vque Izarn chassa les Sarrasins du -Dauphin en 965; et jusqu'en 1044, o l'on place l'avnement des -comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, -avait toujours t un franc-alleu de l'vque. C'est aussi par des -conqutes sur les vques que commencrent les comtes poitevins de Die -et de Valence. Ces barons s'appuyrent tantt sur les Allemands, -tantt sur les mcrants du Languedoc[190]. - -[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le -seul dpartement de la Drme, il y a environ trente-quatre mille -calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des -Adrets et de Montbrun.--Le plus clbre des protestants dauphinois fut -Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, n en -1559; il est enterr Westminster.] - -Besanon[191], comme Grenoble, est encore une rpublique -ecclsiastique, sous son archevque, prince d'empire, et son noble -chapitre[192]. Mais l'ternelle guerre de la Franche-Comt contre -l'Allemagne, y a rendu la fodalit plus pesante. La longue muraille -du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis -les replis du Doubs, c'taient de fortes barrires[193], Cependant -Frdric Barberousse n'y tablit pas moins ses enfants pour un sicle. -Ce fut sous les serfs de l'glise, Saint-Claude, comme dans la -pauvre Nantua de l'autre ct de la montagne, que commena l'industrie -de ces contres. Attachs la glbe, ils taillrent d'abord des -chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont -libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de -colporteurs. - -[Note 191: L'ancienne devise de Besanon tait: _Plt Dieu!_-- -Salins, on lisait sur la porte d'un des forts o taient les salines, -la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de -Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.-- -Besanon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de -Charles-Quint, mort en 1564.] - -[Note 192: De mme l'abbaye de Saint-Claude, transforme en vch -en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu' leur -trisaeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize -quartiers, huit de chaque ct.] - -[Note 193: La Franche-Comt est le pays le mieux bois de la France. On -compte trente forts, sur la Sane, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de -fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs, -peu de moutons; mauvaises laines.] - -Sous son vque mme, Metz tait libre, comme Lige, comme Lyon; elle -avait son chevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande -Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes -ecclsiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], places en triangle, -formaient un terrain neutre, une le, un asile aux serfs fugitifs. Les -juifs mme, proscrits partout, taient reus dans Metz. C'tait le -_border_ franais entre nous et l'Empire. L, il n'y avait point de -barrire naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphin et en -Franche-Comt. Les beaux ballons des Vosges, la chane mme de -l'Alsace, ces montagnes formes douces et paisibles, favorisaient -d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marque des -monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses -cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, o -Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, o -l'on portait l'pe devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une -miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y tait partout -ple-mle avec la France, partout se trouvait la frontire. L aussi -se forma, et dans les valles de la Meuse et de la Moselle, et dans -les forts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne -savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le -prtre, qui les prenaient tour tour leur service. Metz tait leur -ville, tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut -jamais. On a essay en vain de rdiger en une coutume les coutumes -contradictoires de cette Babel. - -[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-vchs et de la -Lorraine en gnral, voyez le Mmoire manuscrit de M. Turgot, qui se -trouve la bibliothque publique de Metz: _Description exacte et -fidle du pays Messin, etc._--Les trois vques taient princes du -Saint-Empire.--Le comt de Grange et la baronnie de Fenestrange -taient deux francs-alleus de l'Empire.] - -[Note 195: On voyait Metz le tombeau de Louis le Dbonnaire et -l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il -est si souvent question dans les capitulaires, donnaient Metz son -hydromel si vant.] - -[Note 196: Pour tre _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux -cents ans de noblesse des deux cts.--Pour tre chanoinesse, ou -_demoiselle_ pinal, il fallait prouver quatre gnrations de pres -et mres nobles. - -Piganiol de la Force, XIII. Elle tait pour moiti dans la justice de -la ville, et nommait, avec son chapitre, des dputs aux tats de -Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre -cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la -justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les -essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. -L'abbaye avait un grand prvt, un grand et un petit chancelier, un -grand _sonzier_, etc.] - -La langue franaise s'arrte en Lorraine, et je n'irai pas au del. Je -m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde -germanique est dangereux pour moi. Il y a l un tout-puissant lotos -qui fait oublier la patrie. Si je vous dcouvrais, divine flche de -Strasbourg, si j'apercevais mon hroque Rhin, je pourrais bien m'en -aller au courant du fleuve, berc par leurs lgendes[197], vers la -rouge cathdrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu' -l'Ocan; ou peut-tre resterais-je enchant aux limites solennelles -des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque -fameuse glise de plerinage, au monastre de cette noble religieuse -qui passa trois cents ans couter l'oiseau de la fort[198]. - -[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe sicle, souhaitait -un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui -vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et -triste, solitairement retir dans le chteau d'Hohenbourg. Il la -repoussa d'abord, puis se laissa flchir, et fonda pour elle un -monastre, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On dcouvre -de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y -venaient en plerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, -un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastre reut la -femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.-- Winstein, au nord -du Bas-Rhin, le diable garde dans un chteau taill dans le roc de -prcieux trsors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme -fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette -flamme, c'est le _chasseur_, le fantme d'un ancien seigneur qui expie -sa tyrannie, etc.--Le gnie musical et enfantin de l'Allemagne -commence avec ses potiques lgendes. Les mntriers d'Alsace tenaient -rgulirement leurs assembles. Le sire de Rapolstein s'intitulait le -_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dpendaient d'un seigneur, et -devaient se prsenter, ceux de la Haute-Alsace Rapolstein, ceux de -la Basse Bischwiller.] - -[Note 198: ct de cette belle lgende, o l'extase produite par -l'harmonie prolonge la vie pendant des sicles, plaons l'histoire de -cette femme qui, sous Louis le Dbonnaire, entendit l'orgue pour la -premire fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les lgendes -allemandes, la musique donne la vie et la mort.] - -Non, je m'arrte sur la limite des deux langues, en Lorraine, au -combat des deux races, au _Chne des Partisans_, qu'on montre encore -dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse -hroque et de la force brutale, s'est personnifie de bonne heure -dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Franais Rainier (Renier, -Renard?), d'o viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du -Renard est la grande lgende du nord de la France, le sujet des -fabliaux et des pomes populaires: un picier de Troyes a donn au XVe -sicle le dernier de ces pomes. Pendant deux cent cinquante ans, la -Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, cratures des empereurs, et -qui, au dernier sicle, ont fini par tre empereurs. Ces ducs furent -presque toujours en guerre avec l'vque et la rpublique de -Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant -pous, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Franais par -leur mre, ils secondrent vivement la France contre les Anglais, -contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous -tuer ou prendre en combattant pour la France, Courtray, Cassel, -Crcy, Auray. Une fille des frontires de Lorraine et Champagne, une -pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralit -nationale; en elle apparut, pour la premire fois, la grande image du -peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se -trouvait attache la France. Le duc mme, qui avait un instant -mconnu le roi et li les pennons royaux la queue de son cheval, -maria pourtant sa fille un prince du sang, au comte de Bar, Ren -d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donn dans les Guise -des chefs au parti catholique contre les calvinistes allis de -l'Angleterre et de la Hollande. - -[Note 199: Metz naquirent le marchal Fabert, Custine, et cet -audacieux et infortun Piltre des Rosiers, qui le premier osa -s'embarquer dans un ballon. L'dit de Nantes en chassa les Ancillon.] - -En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, -d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun -et Stenay, Sedan, Mzires et Givet, Mastricht, une foule de places -fortes, matrisent son cours. Elle leur prte ses eaux, elle les -couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est bois, comme pour -masquer la dfense et l'attaque aux approches de la Belgique. La -grande fort d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'tend de tous -cts, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des -bourgs, des pturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne -sont l que des clairires. Les bois recommencent toujours; toujours -les petits chnes, humble et monotone ocan vgtal, dont vous -apercevez de temps autre, du sommet de quelque colline, les -uniformes ondulations. La fort tait bien plus continue autrefois. -Les chasseurs pouvaient courir, toujours l'ombre, de l'Allemagne, du -Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert Notre-Dame-de-Liesse. Bien -des histoires se sont passes sous ces ombrages; ces chnes tout -chargs de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis -les mystres des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes, -au XVe sicle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit -saint Hubert, jusqu' la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur -la mousse, quand l'poux d'Iseult les surprit; mais il les vit si -beaux, si sages, avec la large pe qui les sparait, il se retira -discrtement. - -Il faut voir, au del de Givet, le Trou du Han, o nagure on n'osait -encore pntrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs -rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, -l'ineffaable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de -Renaud. Les quatre fils Aymon sont Chteau-Renaud comme Uzs, aux -Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant -son travail, tient sur les genoux le prcieux volume de la -Bibliothque bleue, le livre hrditaire, us, noirci dans la -veille[200]. - -[Note 200: L se lit comment le bon Renaud joua maint tour -Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'tant fait -humblement de chevalier maon, et portant sur son dos des blocs -normes pour btir la sainte glise de Cologne.] - -Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement la -Champagne. Il appartient l'vch de Metz, au bassin de la Meuse, au -vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez pass les blanches et -blafardes campagnes qui s'tendent de Reims Rethel, la Champagne est -finie. Les bois commencent avec les bois, les pturages, et les petits -moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile -fait place au sombre clat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de -limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisires, tout -cela n'gaye pas le pays. Mais la race est distingue: quelque chose -d'intelligent, de sobre, d'conome; la figure un peu sche, et taille - vives artes. Ce caractre de scheresse et de svrit n'est point -particulier la petite Genve de Sedan; il est presque partout le -mme. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi deux pas; cela donne -penser. L'habitant est srieux. L'esprit critique domine. C'est -l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur -fortune. - - * * * * * - -Derrire cette rude et hroque zone de Dauphin, Franche-Comt, -Lorraine, Ardennes, s'en dveloppe une autre tout autrement douce, et -plus fconde des fruits de la pense. Je parle des provinces du -Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de posie -inspire, d'loquence, d'lgante et ingnieuse littrature. Ceux-ci -n'avaient pas, comme les autres, recevoir et renvoyer sans cesse le -choc de l'invasion trangre. Ils ont pu, mieux abrits, cultiver -loisir la fleur dlicate de la civilisation. - -D'abord, tout prs du Dauphin, la grande et aimable ville de Lyon, -avec son gnie minemment sociable, unissant les peuples comme les -fleuves[201]. Cette pointe du Rhne et de la Sane semble avoir t -toujours un lieu sacr. Les Segusii de Lyon dpendaient du peuple -druidique des dues. L, soixante tribus de la Gaule dressrent -l'autel d'Auguste, et Caligula y tablit ces combats d'loquence o le -vaincu tait jet dans le Rhne, s'il n'aimait mieux effacer son -discours avec sa langue. sa place, on jetait des victimes dans le -fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont -de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'o l'on prcipitait les -taureaux. - -[Note 201: La Sane jusqu'au Rhne, et le Rhne jusqu' la mer, -sparaient la France de l'Empire. Lyon, btie surtout sur la rive -gauche de la Sane, tait une cit impriale; mais les comtes de Lyon -relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de -Saint-Irne.] - -La fameuse table de bronze, o on lit encore le discours de Claude pour -l'admission des Gaulois dans le snat, est la premire de nos antiquits -nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilis. Une -autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes -de Saint-Irne, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvires, la -montagne des plerins. Lyon fut le sige de l'administration romaine, -puis de l'autorit ecclsiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, -Tours, Sens et Rouen), c'est--dire pour toute la Celtique. Dans les -terribles bouleversements des premiers sicles du moyen ge, cette -grande ville ecclsiastique ouvrit son sein une foule de fugitifs, et -se peupla de la dpopulation gnrale, peu prs comme Constantinople -concentra peu peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les -Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien -que ses bras et son Rhne; elle fut industrielle et commerante. -L'industrie y avait commenc ds les Romains. Nous avons des -inscriptions tumulaires: _ la mmoire d'un vitrier africain_ habitant -de Lyon. _ la mmoire d'un vtran des lgions, marchand de -papier_[202]. Cette fourmilire laborieuse, enferme entre les rochers -et la rivire, entasse dans les rues sombres qui y descendent, sous la -pluie et l'ternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa -posie. Ainsi notre matre Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les -meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, -forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rvrent -dans leurs cits obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau -soleil qui leur tait envi. Ils martelrent dans leurs ateliers des -idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. Lyon, l'inspiration -potique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune -marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrire-boutique, crivit, -comme Louise Labb, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse -et de passion, qui n'taient pas pour leurs poux. L'amour de Dieu, il -faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractre -lyonnais. L'glise de Lyon fut fonde par l'_homme du dsir_ ([Grec: -Potheinos], saint Pothin). Et c'est Lyon que, dans les derniers temps, -saint Martin, l'_homme du dsir_, tablit son cole[203]. Ballanche y -est n[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y -mourir[205]. - -[Note 202: Millin.] - -[Note 203: Il tait n Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps -encore, on chantait l'office Lyon, sans orgues, livres, ni -instruments, comme au premier ge du christianisme.] - -[Note 204: Ainsi que Ampre, Degerando, Camille Jordan, de Snancour. -Leurs familles du moins sont lyonnaises.] - -[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le -parti de Gotteschalk et de la grce.--Selon Du Boulay, c'est Lyon -que fut enseign d'abord le dogme de l'Immacule Conception.--Sous -Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda Lyon quinze -couvents.] - -C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le -mysticisme ait aim natre dans ces grandes cits industrielles, -comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le -coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. L o toutes les volupts -grossires sont porte, la nause vient bientt. La vie sdentaire -aussi de l'artisan, assis son mtier, favorise cette fermentation -intrieure de l'me. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurit des -rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave o il -vivait, se crrent un monde, au dfaut du monde, un paradis moral de -doux songes et de visions; en ddommagement de la nature qui leur -manquait, ils se donnrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de -plus de victime les bchers du moyen ge. Les Vaudois d'Arras eurent -leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand -Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tchaient de -revenir aux premiers jours de l'vangile. Ils donnaient l'exemple -d'une touchante fraternit; et cette union des coeurs ne tenait pas -uniquement la communaut des opinions religieuses. Longtemps aprs -les Vaudois, nous trouvons Lyon des contrats o deux amis s'adoptent -l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206]. - -[Note 206: Aprs avoir rdig cet acte, les frres adoptifs -s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.] - -Le gnie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui -de la Provence; cette ville appartient dj au Nord. C'est un centre -du Midi, qui n'est point mridional, et dont le Midi ne veut pas. -D'autre part la France a longtemps reni Lyon, comme trangre, ne -voulant point reconnatre la primatie ecclsiastique d'une ville -impriale. Malgr sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de -provinces, elle ne pouvait s'tendre. Elle avait derrire, les deux -Bourgognes, c'est--dire la fodalit franaise, et celle de l'Empire; -devant, les Cvennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble. - -En remontant de Lyon au Nord, vous avez choisir entre Chlon et -Autun. Les Segusii lyonnais taient une colonie de cette dernire -ville[207]. Autun, la vieille cit druidique[208], avait jet Lyon au -confluent du Rhne et de la Sane, la pointe de ce grand triangle -celtique dont la base tait l'Ocan, de la Seine la Loire. Autun et -Lyon, la mre et la fille, ont eu des destines toutes diverses. La -fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et -facile, a toujours prospr et grandi; la mre, chaste et svre, est -reste seule sur son torrentueux Arroux, dans l'paisseur de ses -forts mystrieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui -amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'lever -Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacr de Bibracte pour -s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle dposa sa -divinit[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle dchut -toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se dcidrent autour -d'elle et contre elle. Elle ne garda pas mme ses fameuses coles. Ce -qu'elle garda, ce fut son gnie austre. Jusqu'aux temps modernes, -elle a donn des hommes d'tat, des lgistes, le chancelier Rolin, -les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit svre -s'tend loin l'ouest et au nord. De Vzelai, Thodore de Bze, -l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin. - -[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplme de l'an 1189, -Philippe-Auguste reconnat que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, -quand un des siges vient vaquer, le droit de rgale et -d'administration.--L'vque d'Autun tait de droit prsident des tats -de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre -Saint-Lger, le fameux vque d'Autun, et l'vque de Lyon.] - -[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique, -puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.] - -[Note 209: Inscription trouve Autun: - - DEAE BIBRACTI - P. CAPRIL PACATUS - I------I VIR AUGUSTA. - II I. - - V. S. L. M. - - MILLIN, I, 337. - -Il semble que l'aristocratie se livra entirement Rome, tandis que -le parti druidique et populaire chercha ressaisir l'indpendance. -Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la rvolte des -bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait -pour un dieu et pour le librateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI). -On a vu, au Ier vol., la rvolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes -saccagrent deux fois Autun. Alors furent fermes les coles -Moeniennes, que le Grec Eumne rouvrit sous le patronage de Constance -Chlore.--Franois Ier visita Autun en 1521, et la nomma sa Rome -franaise. Autun avait t appele la soeur de Rome, selon Eumne, -ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717. - -Elle fut presque ruine par Aurlien, au temps de sa victoire sur -Ttricus qui y faisait frapper ses mdailles.--Saccage par les -Allemands en 280, par les Bagaudes sous Diocltien, par Attila en 451, -par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on -ne put en loigner les Hongrois qu' prix d'argent. Histoire d'Autun, -par Joseph de Rosny, 1802.] - -La sche et sombre contre d'Autun et du Morvan n'a rien de l'amnit -bourguignonne. Celui qui veut connatre la vraie Bourgogne, l'aimable -et vineuse Bourgogne, doit remonter la Sane par Chlon, puis tourner -par la Cte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon -pays, o les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], o tout -le monde s'appelle frre ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux -nols[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, -plus fcondes en colonies lointaines: Saint-Bnigne Dijon; prs de -Mcon, Cluny; enfin Cteaux, deux pas de Chlon. Telle tait la -splendeur de ces monastres que Cluny reut une fois le pape, le roi -de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans -que les moines se drangeassent. Cteaux fut plus grande encore, ou du -moins plus fconde. Elle est la mre de Clairvaux, la mre de saint -Bernard; son abb, l'_abb des abbs_, tait reconnu pour chef -d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastres. -Ce sont les moines de Cteaux qui, au commencement du XIIIe sicle, -fondrent les ordres militaires d'Espagne, et prchrent la croisade -des Albigeois, comme saint Bernard avait prch la seconde croisade de -Jrusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse -et solennelle loquence. C'est de la partie leve de la province, de -celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties -les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint -Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalit de la -Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grce au -nord, plus d'clat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa -petite-fille, Mme de Svign; Mcon, Lamartine, le pote de l'me -religieuse et solitaire; Charolles, Edgar Quinet, celui de -l'histoire et de l'humanit[212]. - -[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de -Dijon reprsente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est -local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a -singulirement influ sur le caractre de son histoire, en multipliant -la population dans les classes infrieures. Ce fut le principal -thtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se -rvoltrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le -roi Machas. - -La _Fte des Fous_ se clbra Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines -jouaient la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la -cathdrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au -doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.] - -[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron tait de -Dijon (n en 1640, mort en 1727.)] - -[Note 212: Notre cher et grand Quinet, n Bourg, a t lev -Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite -ville de Paray-le-Monial, o naquit la dvotion du Sacr-Coeur, o -mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le -pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de -la Libert de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.] - -La France n'a pas d'lment plus liant que la Bourgogne, plus capable -de rconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux -branches des Capets, ont donn, au XIIe sicle, des souverains aux -royaumes d'Espagne; plus tard, la Franche-Comt, la Flandre, -tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la valle de la Seine, -ni s'tablir dans les plaines du centre, malgr le secours des -Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orlans et de Reims, l'a -emport sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui -avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallirent peu peu contre -l'oppresseur des communes de Flandre. - -[Note 213: Charles VII.] - -Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. -Cette province fodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et -dmocratique laquelle elle tendait. Le gnie de la France devait -descendre dans les plaines dcolores du centre, abjurer l'orgueil et -l'enflure, la forme oratoire elle-mme, pour porter son dernier fruit, -le plus exquis, le plus franais. La Bourgogne semble avoir encore -quelque chose de ses Burgundes; la sve enivrante de Beaune et de -Mcon trouble comme celle du Rhin. L'loquence bourguignonne tient de -la rhtorique. L'exubrante beaut des femmes de Vermanton et -d'Auxerre n'exprime pas mal cette littrature et l'ampleur de ses -formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la -sentimentalit vulgaire. Citons seulement Crbillon, Longepierre et -Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus svre -pour former le noyau de la France. - -C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la -Champagne, de voir, aprs ces riants coteaux, des plaines basses et -crayeuses. Sans parler du dsert de la Champagne-Pouilleuse, le pays -est gnralement plat, ple, d'un prosasme dsolant. Les btes sont -chtives; les minraux, les plantes peu varis. De maussades rivires -tranent leur eau blanchtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La -maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tche de dfendre un peu -sa frle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, -au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, -sous sa peinture dlave par la pluie, perce la craie, blanche, sale, -indigente. - -De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Chlons n'est -gure plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide -qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses -rues, qui fait paratre les maisons plus basses encore; ville -autrefois de bourgeois et de prtres, vraie soeur de Tours, ville -sacre et tant soit peu dvote; chapelets et pains d'pice, bons -petits draps, petit vin admirable, des foires et des plerinages. - -Ces villes, essentiellement dmocratiques et anti-fodales, ont t -l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui -consacrait l'galit des partages, a de bonne heure divis et ananti -les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours -se divisant put se trouver morcele en cinquante, en cent parts, la -quatrime gnration. Les nobles appauvris essayrent de se relever en -mariant leurs filles de riches roturiers. La mme coutume dclare -que _le ventre anoblit_[214]. Cette prcaution illusoire n'empcha pas -les enfants des mariages ingaux de se trouver fort prs de la roture. -La noblesse ne gagna pas cette addition de nobles roturiers. Enfin -ils jetrent la vraie honte, et se firent commerants. - -[Note 214: Cette noblesse de mre se trouve ailleurs aussi en France, -et mme sous la premire race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15 -novembre 1370) assujettit les nobles de mre au droit de franc fief. -la deuxime rdaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pres -rclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La -coutume de Troyes consacrait l'galit de partage entre les enfants; -de l l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de -Dampierre, vicomte de Troyes, dcda, laissant plusieurs enfants qui -partagrent entre eux la vicomt. Par l'effet des partages successifs, -Eustache de Conflans en possda un tiers, qu'il cda un autre -chapitre de moines. Le second tiers fut divis en quatre parts, et -chaque part en douze lots, lesquels se sont diviss entre diverses -maisons et les domaines de la ville et du roi.] - -Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par -la forme. Ce n'tait point le ngoce lointain, aventureux, hroque, -des Catalans ou des Gnois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'tait -pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands -et Petits Arts de Florence, o des hommes d'tat, tels que les -Mdicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de -soie, de fourrures, de pierres prcieuses. L'industrie champenoise -tait profondment plbienne. Aux foires de Troyes, frquentes de -toute l'Europe, on vendait du fil, de petites toffes, des bonnets de -coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont -originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si ncessaires - tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne -grce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, -dans ce tourbillon d'trangers qui affluaient aux foires, s'informer -de la gnalogie des acheteurs, et disputer du crmonial. Ainsi peu -peu commena l'galit. Et le grand comte de Champagne aussi, tantt -roi de Jrusalem, et tantt de Navarre, se trouvait fort bien de -l'amiti de ces marchands. Il est vrai qu'il tait mal vu des -seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-mme, tmoin -l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au -visage. - -[Note 215: Urbain IV tait fils d'un cordonnier de Troyes. Il y btit -Saint-Urbain, et fit reprsenter sur une tapisserie son pre faisant -des souliers.] - -Cette dgradation prcoce de la fodalit, ces grotesques -transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu -contribuer gayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour -ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, -navet[216] dans nos fabliaux. C'tait le pays des bons contes, des -factieux rcits sur le noble chevalier, sur l'honnte et dbonnaire -mari, sur M. le cur et sa servante. Le gnie narratif qui domine en -Champagne, en Flandre, s'tendit en longs pomes, en belles histoires. -La liste de nos potes romanciers s'ouvre par Chrtien de Troyes et -Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays crivent eux-mmes -leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous -ont cont eux-mmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la -satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut -faisait peindre ses posies sur les murailles de son palais de -Provins, au milieu des roses orientales, les piciers de Troyes -griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allgoriques et -satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la -langue est d en grande partie des procureurs de Troyes[217]; c'est -la _Satyre Mnippe_. - -[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnte -Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le mme, considr -comme simple et dbonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un -dsespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de -Jocrisse. Enrl par la Rvolution, il s'est singulirement dniais, -quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de -Jean-Jean.--Ces mots divers ne dsignent pas des ridicules locaux, -comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le -plus communment ports par les domestiques, dans la vieille France -aristocratique, taient des noms de province: Lorrain, Picard, et -surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus -disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicit apparente il -y ait beaucoup de malice et d'ironie.] - -[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France -clate dans les ftes populaires. - -En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumne_ (bourgeois lu pour -dlivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'teuf_ (ou de la balle) -(Dupin, Deux-Svres), _roi des Arbaltriers_ avec ses chevaliers -(Cambry, Oise, II); _roi des gutifs_ ou pauvres, encore en 1770 -(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers, -aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.-- Paris, -_ftes des sous-diacres_ ou _diacres sols_, qui faisaient un vque -des fous, l'encensaient avec du cuir brl; on chantait des chansons -obscnes; on mangeait sur l'autel.-- vreux, le 1er mai, jour de -Saint-Vital, c'tait la _fte des cornards_, on se couronnait de -feuillages, les prtres mettaient leur surplis l'envers, et se -jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs -lanaient des _casse-museaux_ (galettes).-- Beauvais, on promenait -une fille et un enfant sur un ne... la messe, le refrain chant en -choeur tait _hihan_!-- Reims, les chanoines marchaient sur deux -files, tranant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de -l'autre...-- Bouchain, fte du _prvt des tourdis_; -Chlon-sur-Sane, des _guillardons_; Paris, des _enfants -sans-souci_, du _rgiment de la calotte_, et de la _confrrie de -l'aloyau_.-- Dijon, procession de la _mre folle_.-- Harfleur, au -mardi gras, _fte de la scie_. (Dans les armes du prsident -Coss-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents -de la scie. Deux masques portent le _bton friseux_ (montants de la -scie). Puis on porte le _bton friseux_ un poux qui bat sa -femme.--Ds le temps de la conqute de Guillaume existait -l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.] - -Ici, dans cette nave et maligne Champagne, se termine la longue ligne -que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la -Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littraire, l'esprit de l'homme -a toujours gagn en nettet, en sobrit. Nous y avons distingu trois -degrs: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'loquence et la -rhtorique bourguignonne[218]; la grce et l'ironie champenoise. C'est -le dernier fruit de la France et le plus dlicat. Sur ces plaines -blanches, sur ces maigres coteaux, mrit le vin lger du Nord, plein -de caprice[219] et de saillies. peine doit-il quelque chose la -terre; c'est le fils du travail, de la socit[220]. L crt aussi -cette _chose lgre_[221], profonde pourtant, ironique la fois et -rveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. - -[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la -transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il runit les deux -caractres.] - -[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la -vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent -capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pice de trois -arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu -qui donne de bon vin.] - -[Note 220: Une terre, qui seme de froment occuperait cinq ou six -mnages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, -femmes et enfants, lorsqu'elle est plante de vignes. On sait combien -le vin de Champagne exige de faons.] - -[Note 221: La Fontaine dit de lui-mme: - - Je suis chose lgre, et vole tout sujet, - Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet. - beaucoup de plaisir je mle un peu de gloire. - J'irais plus haut peut-tre au temple de mmoire, - Si dans un genre seul j'avais us mes jours; - Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours. - -Le pote, dit Platon, est chose lgre et sacre.] - -Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le -fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine -avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver -avec plus de dignit la mer. Et la terre elle-mme surgit peu peu -en collines dans l'le-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. -La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tte -basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forts et de villes -superbes, elle enfle ses rivires, elle projette en longues ondes de -magnifiques plaines, et prsente sa rivale cette autre Angleterre de -Flandre et de Normandie[222]. - -[Note 222: Du ct de Coutances particulirement, les figures et le -paysage sont singulirement anglais.] - -Il y a l une mulation immense. Les deux rivages se hassent et se -ressemblent. Des deux cts, duret, avidit, esprit srieux et -laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille -triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles -existent pourtant encore les tables o se lisent les noms des Normands -qui conquirent l'Angleterre. La conqute n'est-elle pas le point d'o -celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, qui le doit-elle? -Existaient-ils avant la conqute, ces monuments dont elle est si -fire? Les merveilleuses cathdrales anglaises que sont-elles, sinon -une imitation, une exagration de l'architecture normande? Les hommes -eux-mmes et la race, combien se sont-ils modifis par le mlange -franais? L'esprit guerrier et chicaneur, tranger aux Anglo-Saxons, -qui a fait de l'Angleterre, aprs la conqute, une nation d'hommes -d'armes et de scribes, c'est l le pur esprit normand. Cette sve -acerbe est la mme des deux cts du dtroit. Caen, la _ville de -sapience_, conserve le grand monument de la fiscalit anglo-normande, -l'chiquier de Guillaume le Conqurant. La Normandie n'a rien -envier, les bonnes traditions s'y sont perptues. Le pre de famille, -au retour des champs, aime expliquer ses petits, attentifs, -quelques articles du Code civil[223]. - -[Note 223: Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-prsident -d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait -quatre frres, il serait l'instant coup par quatre haies. Tant il -est ncessaire, ici, que les proprits soient nettement -spares.--Les Normands sont si adonns aux tudes de l'loquence, -dit un auteur du XIe sicle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants -parler comme des orateurs...] - -Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour -l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus ngatif, est moins -avide et moins absorbant. La Bretagne est la rsistance, la Normandie -la conqute; aujourd'hui conqute sur la nature, agriculture, -industrialisme. Ce gnie ambitieux et conqurant se produit -d'ordinaire par la tnacit, souvent par l'audace et l'lan; et l'lan -va parfois au sublime: tmoin tant d'hroques marins[224], tmoin le -grand Corneille. Deux fois la littrature franaise a repris l'essor -par la Normandie, quand la philosophie se rveillait par la Bretagne. -Le vieux pome de Rou parat au XIIe sicle avec Abailard; au XVIIe -sicle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la -grande et fconde idalit est refuse au gnie normand. Il se dresse -haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de -Malherbe, dans la scheresse de Mzerai, dans les ingnieuses -recherches de la Bruyre et de Fontenelle. Les hros mmes du grand -Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent -volontiers d'insipides plaideurs, livrs aux subtilits d'une -dialectique vaine et strile. - -[Note 224: Il parat que les Dieppois avaient dcouvert avant les -Portugais la route des Indes; mais ils en gardrent si bien le secret, -qu'ils en ont perdu la gloire.] - -Ni subtil, ni strile, coup sr, n'est le gnie de notre bonne et -forte Flandre, mais bien positif et rel, bien solidement fond; -_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses -campagnes, uniformment riches d'engrais, de canaux, d'exubrante et -grossire vgtation, herbes, hommes et animaux, poussent l'envi, -grossissent plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, jouer -l'lphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un -peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force -musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du -dpartement du Nord. - -La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de -Flandre et des Pays-Bas. Dans l'pais limon de ces riches plaines, -dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, -de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes aprs l'orage. -Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilires. Ils en -sortaient l'instant, piques baisses, par quinze, vingt, trente -mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vtus, bien arms. -Contre de telles masses la cavalerie fodale n'avait pas beau jeu. - -Avaient-ils si grand tort d'tre fiers, ces braves Flamands? Tout gros -et grossiers qu'ils taient[225], ils faisaient merveilleusement leurs -affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, -l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du rel, ne -fut plus remarquable. Nul peuple peut-tre au moyen ge ne comprit -mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La -Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter -pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans -Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses -empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont -encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs -publiques. - -[Note 225: Cette grossiret de la Belgique est sensible dans une -foule de choses. On peut voir Bruxelles la petite statue du -_Mannekenpiss_, le plus vieux bourgeois de la ville; on lui donne un -habit neuf aux grandes ftes.] - -Moeurs peu difiantes, sensuelles et grossires. Et plus on avance au -nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphre, -plus la contre s'amollit, plus la sensualit domine, plus la nature -devient puissante[226]. L'histoire, le rcit ne suffisent plus -satisfaire le besoin de la ralit, l'exigence des sens. Les arts du -dessin viennent au secours. La sculpture commence en France mme avec -le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture -aussi prend l'essor; non plus la sobre et svre architecture -normande, aiguise en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de -Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. -L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux. -La courbe tantt s'affaisse et s'avachit, tantt se boursoufle et tend -au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante -tour d'Anvers s'lve doucement tage, comme une gigantesque -corbeille tresse des joncs de l'Escaut. - -[Note 226: _Voy._ les coutumes du comt de Flandre, traduites par -Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26; -(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera -btard de la mre_; mais ils succderont la mre avec les autres -lgitimes (non au pre). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif -religieux ou moral qui les exclut de la succession du pre, mais le -doute de la paternit. Dans cette coutume, il y a communaut, partage -gal dans les successions, etc. - -Vous y retrouvez la prdilection pour le cygne, qui, selon Virgile, -tait l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Ds -l'entre de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme -l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En -Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.] - -Ces glises, soignes, laves, pares, comme une maison flamande, -blouissent de propret et de richesse, dans la splendeur de leurs -ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. -Elles sont plus propres que les glises italiennes, et non pas moins -coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaque, qui manquent la -vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperoit -en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de -plain-pied dans les cathdrales; sculpture conomique qui ne remplace -pas le peuple de marbre des cits d'Italie[227]. Par-dessus ces -glises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, -l'honneur et la joie de la commune flamande. Le mme air jou d'heure -en heure pendant des sicles, a suffi au besoin musical de je ne sais -combien de gnrations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixs -sur l'tabli[228]. - -[Note 227: La seule cathdrale de Milan est couronne de cinq mille -statues et figurines.] - -[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est -dvelopp d'une manire remarquable, surtout dans la partie wallonne. -_Voy._ t. VI, p. 120.] - -Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce -n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de -vives et vraies couleurs, des reprsentations vivantes de la chair et -des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes ftes, o des -hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent -lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indcents -et horribles, des Vierges normes, fraches, grasses, scandaleusement -belles. Au del de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux -profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et -srieuse peinture; Rembrandt et Grard Dow peignent o crivent rasme -et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle -Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la -peinture. Tous les mystres seront travestis[231] dans ses tableaux -idoltriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalit -du gnie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri -dans l'emportement des Belges, n Cologne, mais ennemi de -l'idalisme allemand, a jet dans ses tableaux une apothose effrne -de la nature. - -[Note 229: _Voy._ au Muse du Louvre le tableau intitul: _Fte -Flamande_. C'est la plus effrne et la plus sensuelle bacchanale.] - -[Note 230: Selon moi, la haute expression du gnie belge, c'est pour -la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grtry. -La spontanit domine en Belgique, la rflexion en Hollande. Les -penseurs ont aim ce dernier pays. Descartes est venu y faire -l'apothose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois -la philosophie propre la Hollande, c'est une philosophie pratique -qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.] - -[Note 231: Son lve, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un ne -genoux devant une hostie.] - -[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commands -Rubens par Marie de Mdicis, mais cette peinture allgorique et -officielle ne donne pas l'ide de son gnie. C'est dans les tableaux -d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir -Anvers la Sainte Famille, o il a mis ses trois femmes sur l'autel, et -lui, derrire, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au -vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est -horrible de brutalit; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, -appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous -sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien -ple ct du tableau original. Au Muse de Bruxelles, il y a le -Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. -La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mre -qui dbarbouille son enfant.--On peut voir au mme Muse le Martyre de -saint Livin, une scne de boucherie; pendant qu'on dchiqute la -chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une -pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dgoutte de sang. -Au milieu de ces horreurs, toujours un talage de belles et immodestes -carnations.--Le Combat des Amazones lui a donn une belle occasion de -peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnes; -mais son chef-d'oeuvre est peut-tre cette terrible colonne de corps -humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.] - -[Note 233: Sa famille tait de Styrie. Ce qu'il y a de plus imptueux -en Europe est aux deux bouts: l'orient, les Slaves de Pologne, -Illyrie, Styrie, etc.; l'occident, les Celtes d'Irlande, cosse, -etc.] - -Cette frontire des races et des langues[234] europennes, est un -grand thtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes -poussent vite, multiplient touffer; puis les batailles y -pourvoient. L se combat jamais la grande bataille des peuples et -des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux -funrailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique -entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les -Germains. C'est l le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. -Voil pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le -temps d'y scher! Lutte terrible et varie! nous les batailles de -Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, -Jemmapes; eux celles des perons, de Courtray. Faut-il nommer -Waterloo[235]! - -[Note 234: La Flandre hollandaise est compose de places cdes par le -trait de 1648 et par le _trait de la Barrire_ (1715). Ce nom est -significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, cre par Othon II, -fut donne par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, Godefroi -de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un -foss qui sparait l'Empire de la France.-- Louvain, dit un voyageur, -la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine -franaise.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques -(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations -celtiques, les noms sont emprunts la terre (Lille, _l'le_). - -Avant l'migration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait - Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. Ypres (sans -doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en -1342.--En 1380, ceux de Gand sortirent avec trois armes. -Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans -plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme -blme, on disait: Il ressemble la mort d'Ypres.--Au reste, la -Belgique a moins souffert des inconvnients naturels de son territoire -que des rvolutions politiques. Bruges a t tue par la rvolte de -1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le trait de 1648, qui fit -la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.] - -[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livre -prcisment sur la limite des deux langues, Waterloo. quelques pas -en de de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le -monticule qu'on a lev dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, -celtique ou germanique.] - -Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-l seul -seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous -toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant -s'enorgueillir, si le reste mutil de cent batailles, si la dernire -leve de la France, lgion imberbe, sortie peine des lyces et du -baiser des mres, s'est brise contre votre arme mercenaire, mnage -dans tous les combats, et garde contre nous comme le poignard _de -misricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur? - -Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse -Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et -d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, -Italie, Espagne, France, ont leurs capitales l'ouest et regardent au -couchant; le grand vaisseau europen semble flotter, la voile enfle -du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue -l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernire -terre du vieux continent est la terre hroque, l'asile ternel des -bannis, des hommes nergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la -servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chasss par -les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affams, -Normands avides, et l'industrialisme flamand perscut, et le -calvinisme vaincu, tous ont pass la mer, et pris pour patrie la -grande le: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi -l'Angleterre a engraiss de malheurs, et grandi de ruines. Mais -mesure que tous ces proscrits, entasss dans cet troit asile, se sont -mis se regarder, mesure qu'ils ont remarqu les diffrences de -races et de croyances qui les sparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, -Gals, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. 'a -t comme ces combats bizarres dont on rgalait Rome, ces combats -d'animaux tonns d'tre ensemble: hippopotames et lions, tigres et -crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque ferm de l'Ocan, -se sont assez longtemps mordus et dchirs, ils se sont jets la -mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intrieure, croyez-le -bien, n'est pas finie encore. La bte triomphante a beau narguer le -monde sur son trne des mers. Dans son amer sourire se mle un furieux -grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus tourner l'aigre -et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande, -qu'elle tient terre se retourne et mugisse. - -[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplirent vainement la reine -Anne; ils essayrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus -que les Anglais la dmolition de leur ville. Il n'est point de -lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Franais. -Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, -d'Ostende Brest.] - -[Note 237: J'ai l, disait Bonaparte, un pistolet charg au coeur de -l'Angleterre. La place d'Anvers, disait-il Sainte-Hlne, est une -des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers -est un des motifs qui m'avaient dtermin ne pas signer la paix de -Chtillon.] - -La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de -l'Angleterre et de la France; le reste est pisode. Les noms franais -sont ceux des hommes qui tentrent de grandes choses contre l'Anglais. -La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur -arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de -Dunkerque et d'Anvers[238], voil, quoique ces hommes aient fait du -reste, des noms chers et sacrs. Pour moi, je me sens personnellement -oblig envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers -ceux qu'ils armrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, -ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient -secouer tristement la tte ces Anglais, qui les tiraient de leur -taciturnit, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes. - -[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.] - -La lutte contre l'Angleterre a rendu la France un immense service. -Elle a confirm, prcis sa nationalit. force de se serrer contre -l'ennemi, les provinces se sont trouves un peuple. C'est en voyant de -prs l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles taient France. Il en est -des nations comme de l'individu, il connat et distingue sa -personnalit par la rsistance de ce qui n'est pas elle, il remarque -le moi par le non-moi. La France s'est forme ainsi sous l'influence -des grandes guerres anglaises, par opposition la fois, et par -composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de -l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est -l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste parler. - -Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout -devait s'agrger, il ne faut pas prendre le point central dans -l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la -dynastie; il ne faut pas chercher la principale sparation des eaux, -ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de -la Sane, de la Seine et de la Meuse; pas mme le point de sparation -des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la -Touraine. Non, le centre s'est trouv marqu par des circonstances -plus politiques que naturelles, plus humaines que matrielles. C'est -un centre excentrique, qui drive et appuie au Nord, principal thtre -de l'activit nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la -Flandre et de l'Allemagne. Protg, et non pas isol, par les fleuves -qui l'entourent, il se caractrise selon la vrit par le nom -d'le-de-France. - -On dirait, voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes -de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux l'Ocan. -Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils -n'ont point empch la libre action de la politique de grouper les -provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens -le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. -Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la -brusquerie de la Garonne, ni la terrible imptuosit du Rhne, qui -tombe comme un taureau chapp des Alpes, perce un lac de dix-huit -lieues, et vole la mer, en mordant ses rivages. La Seine reoit de -bonne heure l'empreinte de la civilisation. Ds Troyes, elle se laisse -couper, diviser plaisir, allant chercher les manufactures et leur -prtant ses eaux. Lors mme que la Champagne lui a vers la Marne, et -la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se -laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les -manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De -Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre -Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivire, comme elle s'gare dans -ses les innombrables, encadres au soleil couchant dans des flots -d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits, -jaunes et rouges sous des masses blanchtres. Je ne puis comparer ce -spectacle que celui du lac de Genve. Le lac a de plus, il est vrai, -les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche -point; c'est l'immobilit, ou du moins l'agitation sans progrs -visible. La Seine marche, et porte la pense de la France, de Paris -vers la Normandie, vers l'Ocan, l'Angleterre, la lointaine Amrique. - -Paris a pour premire ceinture, Rouen, Amiens, Orlans, Chlons, -Reims, qu'il emporte dans son mouvement. quoi se rattache une -ceinture extrieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, -Besanon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour -atteindre par le Rhne l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la -vie nationale a toute sa densit au Nord; au Midi les cercles qu'il -dcrit se relchent et s'largissent. - -Le vrai centre s'est marqu de bonne heure; nous le trouvons dsign -au sicle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commenc -notre jurisprudence: TABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLANS;--COUTUMES -DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orlanais et le -Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, -entre Orlans et Saint-Quentin, que la France a trouv enfin son -centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherch en -vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les -chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs -Arvernorum_). Elle l'avait cherch dans les capitales de l'glise -Mrovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240]. - -[Note 239: Orlans, la science et l'enseignement du droit romain; en -Picardie, l'originalit du droit fodal et coutumier; deux Picards, -Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.] - -[Note 240: Bourges tait aussi un grand centre ecclsiastique. -L'archevque de Bourges tait patriarche, primat des Aquitaines, et -mtropolitain. Il tendait sa juridiction comme patriarche sur les -archevques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de -Bordeaux et d'Auch (mtropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme -mtropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les vques de -Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, -Castres, Cahors. Mais l'rection de l'vch d'Albi en archevch ne -lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siges.] - -La France captienne du _roi de Saint-Denys_, entre la fodale -Normandie et la dmocratique Champagne, s'tend de Saint-Quentin -Orlans, Tours. Le roi est abb de Saint-Martin de Tours, et premier -chanoine de Saint-Quentin. Orlans se trouvant place au lieu o se -rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a t -souvent celui de la France; les noms de Csar, d'Attila, de Jeanne -D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siges et de -guerres. La srieuse Orlans[241] est prs de la Touraine, prs de la -molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colrique Picardie -ct de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble -entasse en Picardie. La royaut, sous Frdgonde et Charles le -Chauve, rsidait Soissons[242], Crpy, Verbery, Attigny; vaincue -par la fodalit, elle se rfugia sur la montagne de Laon. Laon, -Pronne, Saint-Mdard de Soissons, asiles et prisons tour tour, -reurent Louis le Dbonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale -tour de Laon a t dtruite en 1832; celle de Pronne dure encore. -Elle dure, la monstrueuse tour fodale des Coucy[243]. - - Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, - Je suis le sire de Coucy. - -[Note 241: La raillerie orlanaise tait amre et dure. Les Orlanais -avaient reu le sobriquet de _gupins_. On dit aussi: La glose -d'Orlans est pire que le texte.--La Sologne a un caractre analogue: -Niais de Sologne, qui ne se trompe qu' son profit.] - -[Note 242: Pepin y fut lu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.] - -[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et -trois cent cinq de circonfrence. Les murs ont jusqu' trente-deux pieds -d'paisseur. Mazarin fit sauter la muraille extrieure en 1652, et, le -18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en -bas.--Un ancien roman donne l'un des anctres de Coucy neuf pieds de -hauteur. Enguerrand VII, qui combattit Nicopolis, fit placer aux -Clestins de Soissons son portrait et celui de sa premire femme, de -grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle, -auteur de la Loi de Vervins (lgislation favorable aux vassaux), mort en -1130. Raoul Ier, le trouvre, l'amant, vrai ou prtendu, de Gabrielle de -Vergy, mort la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'pe de -conntable et la fit donner Clisson, mort en 1397.--On a prtendu -tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trne pendant la -minorit de saint Louis. Art de vrifier les dates, XII, 219, sqq.] - -Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande -pense de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes -de Lorraine, dfendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux -Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de -Louis XIV fut dite et juge par le Picard Saint-Simon[244]. - -[Note 244: Cette famille rcente, qui prtendait remonter -Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands -crivains du XVIIe sicle, et l'un des plus hardis penseurs du ntre.] - -Fortement fodale, fortement communale et dmocratique fut cette -ardente Picardie. Les premires communes de France sont les grandes -villes ecclsiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. -Le mme pays donna Calvin, et commena la Ligue contre Calvin. Un -ermite d'Amiens[245] avait enlev toute l'Europe, princes et peuples, - Jrusalem, par l'lan de la religion. Un lgiste de Noyon[246] la -changea, cette religion, dans la moiti des pays occidentaux; il fonda -sa Rome Genve, et mit la rpublique dans la foi. La rpublique, -elle, fut pousse par les mains picardes dans sa course effrne, de -Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut -chante par Branger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: -Je suis vilain et trs-vilain. Entre ces vilains, plaons au premier -rang notre illustre gnral Foy, l'homme pur, la noble pense de -l'arme[248]. - -[Note 245: Pierre l'Ermite.] - -[Note 246: Calvin, n en 1509, mort en 1564.] - -[Note 247: Condorcet, n Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille -Desmoulins, n Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, n -Saint-Quentin, mort en 1797.--Branger est n Paris, mais d'une -famille picarde.] - -[Note 248: N Pithon ou Ham.--Plusieurs gnraux de la Rvolution -sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons -la liste de ceux qui ont illustr ce pays fcond en tout genre de -gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tu la Saint-Barthlemy; -Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de -Nogent; Charlevoix; les d'Estres et les Genlis.] - -Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilge -de l'loquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans -le coeur. On peut dire qu'en avanant du centre la frontire belge -le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La -plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, -Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lentre, David, appartiennent -aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous -regardons cette petite France de Lige, isole au milieu de la langue -trangre, nous y trouvons notre Grtry[251]. - -[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de -mystiques. Arras est la patrie de l'abb Prvost. Le Boulonnais a -donn en un mme homme un grand pote et un grand critique, je parle -de Sainte-Beuve.] - -[Note 250: Claude le Lorrain, n Chamagne en Lorraine, en 1600, mort -en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, n aux Andelys en 1594, -mort en 1665.--Lesueur, n Paris en 1617, mort en 1655.--Jean -Cousin, fondateur de l'cole franaise, n Soucy, prs Sens, vers -1501.--Jean Goujon, n Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, n -Lou, six lieues du Mans, mort la fin du XVIe sicle.--Pierre -Lescot, l'architecte qui l'on doit la fontaine des Innocents, n -Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste -qui grava quatorze cents planches, n Nancy en 1593, mort en -1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, n -Paris en 1645, mort en 1708.--Lentre, n Paris en 1613, mort en -1700, etc.] - -[Note 251: N en 1741, mort en 1813.] - -Pour le centre du centre, Paris, l'le-de-France, il n'est qu'une -manire de les faire connatre, c'est de raconter l'histoire de la -monarchie. On les caractriserait mal en citant quelques noms propres; -ils ont reu, ils ont donn l'esprit national; ils ne sont pas un -pays, mais le rsum du pays. La fodalit mme de l'le-de-France -exprime des rapports gnraux. Dire les Montfort, c'est dire -Jrusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et -d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est -dire la fodalit rattache au pouvoir royal, d'un gnie mdiocre, -loyal et dvou. Quant aux crivains si nombreux, qui sont ns -Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont -sortis, ils appartiennent surtout l'esprit universel de la France -qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molire et Regnard, en -Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus gnral dans le gnie franais; -ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera -tout au plus un reste de cette vieille sve d'esprit bourgeois, esprit -moyen, moins tendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma -de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis -Notre-Dame et les degrs de la Sainte-Chapelle. - -Mais ce caractre indigne et particulier est encore secondaire; le -gnral domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entire. Comment -s'est form en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il -faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de -Paris en serait le dernier chapitre. Le gnie parisien est la forme la -plus complexe la fois et la plus haute de la France. Il semblerait -qu'une chose qui rsultait de l'annihilation de tout esprit local, de -toute provincialit, dt tre purement ngative. Il n'en est pas -ainsi. De toutes ces ngations d'ides matrielles, locales, -particulires, rsulte une gnralit vivante, une chose positive, une -force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252]. - -[Note 252: crit en 1833.] - -C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du -centre aux extrmits, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant -organisme, o les parties diverses sont si habilement rapproches, -opposes, associes, le faible au fort, le ngatif au positif; de voir -l'loquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique navet de la -Champagne, et l'pret critique, polmique, guerrire, de la -Franche-Comt et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien -entre la lgret provenale et l'indiffrence gasconne; de voir la -convoitise, l'esprit conqurant de la Normandie contenus entre la -rsistante Bretagne et l'paisse et massive Flandre. - -Considre en longitude, la France ondule en deux longs systmes -organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et -crbro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et -Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de -Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de -Flandre, o les deux systmes se rattachent. Paris est le sensorium. - -La force et la beaut de l'ensemble consistent dans la rciprocit des -secours, dans la solidarit des parties, dans la distribution des -fonctions, dans la division du travail social. La force rsistante et -guerrire, la vertu d'action est aux extrmits, l'intelligence au -centre; le centre se sait lui-mme et sait tout le reste. Les -provinces frontires, cooprant plus directement la dfense, gardent -les traditions militaires, continuent l'hrosme barbare, et -renouvellent sans cesse d'une population nergique le centre nerv -par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrit de -la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la -politique; il transforme tout ce qu'il reoit. Il boit la vie brute, -et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui -elles s'aiment et s'admirent sous une forme suprieure; elles se -reconnaissent peine: - - Miranturque novas frondes et non sua poma. - -Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle -attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrmits; -l'intermdiaire est faible et ple. Entre la riche banlieue de Paris -et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; -c'est le sort des provinces centralises qui ne sont pas le centre -mme. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, -attnues. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont -grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette -proccupation de l'intrt central, que les provinces excentriques ne -peuvent l'tre par l'originalit qu'elles conservent. La Picardie -centralise a donn Condorcet, Foy, Branger, et bien d'autres, dans -les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de -nos jours des noms comparables leur opposer? Dans la France, la -premire gloire est d'tre Franais. Les extrmits sont opulentes, -fortes, hroques, mais souvent elles ont des intrts diffrents de -l'intrt national; elles sont moins franaises. La Convention eut -vaincre le fdralisme provincial avant de vaincre l'Europe. - -C'est nanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses -frontires elle ait des provinces qui mlent au gnie national quelque -chose du gnie tranger. l'Allemagne, elle oppose une France -allemande; l'Espagne une France espagnole; l'Italie une France -italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et -nanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent -souvent moins que les couleurs opposes; les grandes hostilits sont -entre parents. Ainsi la Gascogne ibrienne n'aime par l'ibrienne -Espagne. Ces provinces analogues et diffrentes en mme temps, que la -France prsente l'tranger, offrent tour tour ses attaques une -force rsistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par -quoi la France touche le monde, par o elle a prise sur lui. Pousse -donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux -territoire au Rhin, la Mditerrane, l'Ocan. Jette la dure -Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; la grave et -solennelle Espagne, oppose la drision gasconne; l'Italie la fougue -provenale; au massif Empire germanique, les solides et profonds -bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; l'enflure, la colre -belge, la sche et sanguine colre de la Picardie, la sobrit, la -rflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la -Champagne! - -Pour celui qui passe la frontire et compare la France aux pays qui -l'entourent, la premire impression n'est pas favorable. Il est peu de -cts o l'tranger ne semble suprieur. De Mons Valenciennes, de -Douvres Calais, la diffrence est pnible. La Normandie est une -Angleterre, une ple Angleterre. Que sont pour le commerce et -l'industrie, Rouen, le Havre, ct de Manchester et de Liverpool? -L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de -l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la navet -potique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pice -pice, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce -que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et -nergique, que la vie locale est faible. Je dirai mme que c'est l la -beaut de notre pays. Il n'a pas cette tte de l'Angleterre -monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non -plus le dsert de la haute cosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y -trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science -et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un -empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne. - -[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, -mais seulement qu'elle l'a gnralement dans un degr infrieur -l'Allemagne. Elle a produit, elle possde encore plusieurs illustres -philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutt pratique et -politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche -sont alsaciennes d'origine.] - -La personnalit, l'unit, c'est par l que l'tre se place haut dans -l'chelle des tres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en -reproduisant le langage d'une ingnieuse physiologie. - -Chez les animaux d'ordre infrieur, poissons, insectes, mollusques et -autres, la vie locale est forte. Dans chaque segment de sangsue se -trouve un systme complet d'organes, un centre nerveux, des anses et -des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des -organes respiratoires, des vsicules sminales. Aussi a-t-on remarqu -qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique spar des -autres. mesure qu'on s'lve dans l'chelle animale, on voit les -segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualit -du grand tout se prononcer davantage. L'individualit dans les animaux -composs ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les -organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de -parties, nombre qui devient plus grand mesure qu'on approche des -degrs suprieurs. La centralisation est plus complte, mesure que -l'animal monte dans l'chelle[254]. Les nations peuvent se classer -comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, -la solidarit de ces parties entre elles, la rciprocit de fonctions -qu'elles exercent l'une l'gard de l'autre, c'est l la supriorit -sociale. C'est celle de la France, le pays du monde o la nationalit, -o la personnalit nationale, se rapproche le plus de la personnalit -individuelle. - -[Note 254: Dugs.] - -Diminuer, sans la dtruire, la vie locale, particulire, au profit de -la vie gnrale et commune, c'est le problme de la sociabilit -humaine. Le genre humain approche chaque jour plus prs de la solution -de ce problme. La formation des monarchies, des empires, sont les -degrs par o il arrive. L'Empire romain a t un premier pas, le -christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la -Rvolution, l'Empire franais qui en est sorti, voil de nouveaux -progrs dans cette route. Le peuple le mieux centralis est aussi -celui qui par son exemple, et par l'nergie de son action, a le plus -avanc la centralisation du monde. - -Cette unification de la France, cet anantissement de l'esprit -provincial est considr frquemment comme le simple rsultat de la -conqute des provinces. La conqute peut attacher ensemble, enchaner -des parties hostiles, mais jamais les unir. La conqute et la guerre -n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donn aux -populations isoles l'occasion de se connatre; la vive et rapide -sympathie du gnie gallique, son instinct social ont fait le reste. -Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de -langage, se sont comprises, se sont aimes; toutes se sont senties -solidaires. Le Gascon s'est inquit de la Flandre, le Bourguignon a -joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrnes; le Breton, assis -au rivage de l'Ocan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. - -Ainsi s'est form l'esprit gnral, universel de la contre. L'esprit -local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la -race, a cd l'action sociale et politique. La fatalit des lieux a -t vaincue, l'homme a chapp la tyrannie des circonstances -matrielles. Le Franais du Nord a got le Midi, s'est anim son -soleil, le Mridional a pris quelque chose de la tnacit, du srieux, -de la rflexion du Nord. La socit, la libert, ont dompt la nature, -l'histoire a effac la gographie. Dans cette transformation -merveilleuse, l'esprit a triomph de la matire, le gnral du -particulier, et l'ide du rel. L'homme individuel est matrialiste, -il s'attache volontiers l'intrt local et priv; la socit humaine -est spiritualiste, elle tend s'affranchir sans cesse des misres de -l'existence locale, atteindre la haute et abstraite unit de la -patrie. - -Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'loigne de cette -pure et noble gnralisation de l'esprit moderne. Les poques barbares -ne prsentent presque rien que de local, de particulier, de matriel. -L'homme tient encore au sol, il y est engag, il semble en faire -partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-mme, si -puissamment influence par la terre. Peu peu la force propre qui est -en l'homme le dgagera, le dracinera de cette terre. Il en sortira, -la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village -natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il -compte lui-mme dans les destines du monde. L'ide de cette patrie, -ide abstraite qui doit peu aux sens, l'amnera par un nouvel effort -l'ide de la patrie universelle, de la cit de la Providence. - - * * * * * - - l'poque o cette histoire est parvenue, au Xe sicle, nous sommes -bien loin de cette lumire des temps modernes. Il faut que l'humanit -souffre et patiente, qu'elle mrite d'arriver... Hlas! quelle -longue et pnible initiation elle doit se soumettre encore! quelles -rudes preuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va -s'enfanter elle-mme! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour -amener au monde le moyen ge, et qu'elle le voie mourir, quand elle -l'a si longtemps lev, nourri, caress. Triste enfant, arrach des -entrailles mmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui -grandit dans la prire et la rverie, dans les angoisses du coeur, qui -mourut sans achever rien; mais il nous a laiss de lui un si poignant -souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des ges modernes -ne suffiront pas nous consoler. - - - - -CLAIRCISSEMENTS - -SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GSITAINS, ETC. - - -On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques dbris d'une -population opprime, dont nos anciens monuments font souvent mention, -et que poursuivent encore une horreur et un dgot traditionnels. Les -savants qui ont cherch en dcouvrir l'origine ne sont arrivs, -jusqu' ce jour, qu' des conjectures contradictoires plus ou moins -plausibles, mais peu dcisives. - -Ducange drive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. Il -semble, dit-il, que les Colliberts n'taient ni tout fait esclaves, -ni tout fait libres. Leur matre pouvait, il est vrai, les vendre ou -les donner, et confisquer leur terre.--Iratus graviter contra eum, -dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, -et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei -(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.) On les -affranchissait de la mme manire que les esclaves (vid. Tabul. -Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. -Ducange). Enfin un auteur dit: - - Libertate carens Colibertus discitur esse; - De servo factus liber, Libertus, etc. - -(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X, -385.) Mais, d'un autre ct, la loi des Lombards compte les Colliberts -parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils -taient sans doute en gnral _serfs sous conditions_, et dans une -situation peu diffrente de celle des _homines de capite_. Le Domesday -Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets des -redevances: De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere -debent de capite tres denarios. (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n -83, ap. Ducange.) - -C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on -trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'le de -Maillesais les reprsente comme une peuplade de pcheurs qui s'taient -tablis sur la Svre, et donne de leur nom une tymologie -singulire.--In extremis quoque insul, supra Separis alveum quoddam -genus hominum, piscando quritans victum, nonnulla tuguria confecerat, -quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a -_cultu imbrium_ descendere putatur. Il ajoute que les Normands en -dtruisirent une grande quantit, et qu'on chante encore cet -vnement: Deleta cantatur maxima multitudo. - -Dans la Bretagne, c'taient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255], -_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager -dans le duch que vtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. -Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut oblig d'intervenir -pour leur faire accorder la spulture. Il leur tait dfendu de -cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, -qui rduisait ceux qui n'avaient pas de terre mourir de faim, fut -modifie en 1477 par le duc Franois. - -[Note 255: Le chef suprme des Truands s'appelait dans leur langage -_corse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppts.] - -En Guyenne, c'taient les _Cahets_; chez les Basques et les Barnais, -dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_, -_Capots_, _Caffos_, _Crtins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_. - -D'aprs l'ancien for de Barn, il fallait la dposition de sept Cagots -ou Crtins pour valoir un tmoignage (Marca, Barn, p. 73). Ils -avaient une porte et un bnitier part, l'glise, et un arrt du -parlement de Bordeaux leur dfendit, sous peine du fouet, de paratre -en public autrement que chausss et habills de rouge (comme en -Bretagne). En 1460, les tats du Barn demandrent Gaston qu'il leur -ft dfendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les -pieds percs d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur -ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne rpondit -pas cette demande. En 1606, les tats de Soule leur interdisent -l'tat de meunier (Marca, p. 71). - -Marca drive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient -alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la -nouvelle coutume de Barn, rforme en 1551, tandis que les anciens -fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrtiens; dans -l'usage on les appelle plus souvent Chrtiens que Cagots. Le lieu o -ils habitent s'appelle le quartier des Chrtiens. - -Oihenart conjecture que les Cagots taient autrefois appels Chrtiens -(crtins) par les Basques, lorsque ceux-ci taient encore paens. On -les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains -laissaient galement crotre leurs cheveux. - -Ce qui pourrait encore les faire considrer comme les dbris d'une -race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques, -sont gnralement blondes et belles. Selon M. Barraut, mdecin, les -Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinire, I, 89). - -Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, rests aprs la -retraite des infidles, surnomms peut-tre _Caas-Goths_, par -drision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appels -Chrtiens en qualit de nouveaux convertis. L'isolement o ils vivent -semble rappeler la retraite des catchumnes. Il est dit dans les -actes du comit de Mayence, chap. V: Les catchumnes ne doivent -point manger avec les baptiss ni les baiser; encore moins les -gentils. Et d'un autre ct, une lettre de Benot XII, adresse en -janvier 1340 Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des -Sarrasins, comme celles des Cagots, taient situes dans des lieux -carts. Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs -fidles habitants de vos tats, que les Sarrasins, qui y sont en grand -nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, -des habitations spares et enfermes de murailles, pour tre loigns -du trop grand commerce avec les chrtiens et de leur familiarit -dangereuse: mais prsent ces infidles tendent leur quartier ou le -quittent entirement, et logent ple-mle avec les chrtiens, et -quelquefois dans les mmes maisons. Ils cuisent aux mmes feux, se -servent des mmes bancs, et ont une communication scandaleuse et -dangereuse. (_Voy._ Laboulinire, I, 82.) - -Le mot de Crtin, selon Fodr (ap. Dralet, t. I), vient de Chrtien, -bon Chrtien, Chrtien par excellence, titre qu'on donne ces idiots, -parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun pch. On -leur donne encore le nom de Bienheureux, et aprs leur mort on -conserve avec soin leurs bquilles et leurs vtements. - -Dans une requte qu'ils adressrent en 1514 Lon X, sur ce que les -prtres refusaient de les our en confession, ils disent eux-mmes que -leurs anctres taient Albigeois. Cependant, ds l'an 1000, les Cagots -sont appels Chrtiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et -l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient l'appui de leur -tmoignage, c'est que dans le Dauphin et les Alpes, les descendants -des Albigeois sont encore appels _Caignards_, corruption de -_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le -pied de canard dont il est parl dans l'histoire des Cagots de Barn. -Rabelais, pour la mme raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois -Savoyards[256]. - -[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec -l'histoire de Berthe la _reine pdauque_ (pes auc, pied d'oie. _Voy._ -le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait -une image de la reine Pdauque Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous -apprennent qu'on jurait Toulouse _par la quenouille de la reine -Pdauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine -Berthe filait_ (Bullet, Mythologie franaise).] - -Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient t aussi -nomms _Gsitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frapp de la -lpre pour son avarice. Les Juifs et les Agarniens ou Sarrasins -croyaient, selon les crivains du moyen ge, chapper la puanteur -inhrente leur race en se soumettant au baptme chrtien, ou en -buvant le sang des enfants chrtiens.--Le P. Grgoire de Rostrenen -(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lpreux. En -espagnol: _gafo_, lpreux; _gafi_, lpre. L'ancien for de Navarre, -compil vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_ -et les traite comme ladres. Le for de Barn distingue pourtant les -Cagots des lpreux: le port d'armes leur est dfendu, et il est permis -aux ladres. - -De Bosquet, lieutenant gnral au sige de Narbonne, dans ses notes -sur les lettres d'Innocent III, croit reconnatre les _Capots_ dans -certains marchands juifs, dsigns dans les Capitulaires de Charles le -Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI). - -Dralet pense que ce furent des gotreux qui formrent ces races. Les -premiers habitants, dit-il, durent tre plus sujets aux gotres, parce -que le climat dut tre alors plus froid et plus humide. En effet, on -trouve peu de gotreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins -froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud -adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce -qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, o elles sont -soumises une trs-faible pression atmosphrique et ne peuvent -s'imprgner d'air. (De mme on voit beaucoup de gotres Chantilly, -parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains o la pression de -l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, fvrier 1832.) - -Au reste, peut-tre doit-on admettre la fois les opinions diverses -que nous avons rapportes; tous ces lments entrrent sans doute -successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de -l'Occident. - - - - -LIVRE IV - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANAIS. ROBERT ET -GERBERT.--FRANCE FODALE - -1000-1031 - - -Cette vaste rvlation de la France, que nous venons d'indiquer dans -l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe -sicle, l'avnement des Capets. Chaque province a ds lors son -histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-mme. Cet immense -concert de voix naves et barbares, comme un chant d'glise dans une -sombre cathdrale pendant la nuit de Nol, est d'abord pre et -discordant. On y trouve des accents tranges, des voix grotesques, -terribles, peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la -naissance du Sauveur, ou la Fte des fous, la Fte de l'ne. -Fantastique et bizarre harmonie, quoi rien ne ressemble, o l'on -croit entendre la fois tout cantique, et des _Dies ir_, et des -_Alleluia_. - -C'tait une croyance universelle au moyen ge, que le monde devait -finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme, -les trusques aussi avaient fix leur terme dix sicles, et la -prdiction s'tait accomplie. Le christianisme, passager sur cette -terre, hte exil du ciel, devait adopter aisment ces croyances. Le -monde du moyen ge n'avait pas la rgularit extrieure de la cit -antique, et il tait bien difficile d'en discerner l'ordre intime et -profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait l'ordre, -et l'esprait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de -lgendes, o tout apparaissait bizarrement color comme travers de -sombres vitraux, on pouvait douter que cette ralit visible ft autre -chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'arme -d'Othon avait bien vu le soleil en dfaillance et jaune comme du -safran[258]. Le roi Robert, excommuni pour avoir pous sa parente, -avait, l'accouchement de la reine, reu dans ses bras un monstre. Le -diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu Rome se -prsenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant -d'apparitions, de visions, de voix tranges, parmi les miracles de -Dieu et les prestiges du dmon, qui pouvait dire si la terre n'allait -pas un matin se rsoudre en fume, au son de la fatale trompette? Il -et bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie ft en -effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint lgendaire, -_comment de vivre et cesst de mourir_. Et tunc vivere incepit, -morique desiit. - -[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). Dum jam -jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum -gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris terni, -etc.--Trithemii chronic. ann. 960: Diem jamjam imminere dicebat -(Bernhardus, eremita Thuringi) extremum, et mundum in brevi -consummandum.--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): -De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, -quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non -longo post tempore universale judicium succederet.--Will. Godelli -chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; Ann. Domini MX, in multis locis per -orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit, -et suspicati sunt multi finem sculi adesse.--Rad. Glaber, I, IV, -ibid. 49: stimabatur enim ordo temporum et elementorum prterita ab -initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani -generis interitum.] - -[Note 258: Raoul Glaber.] - -Cette fin d'un monde si triste tait tout ensemble l'espoir et -l'effroi du moyen ge. Voyez ces vieilles statues dans les cathdrales -du Xe et du XIe sicle, maigres, muettes et grimaantes dans leur -roideur contracte, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la -mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment -souhait et terrible, cette seconde mort de la rsurrection, qui doit -les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer -du nant l'tre, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre -monde sans espoir aprs tant de ruines. L'empire romain avait croul, -celui de Charlemagne s'en tait all aussi; le christianisme avait cru -d'abord devoir remdier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. -Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vnt autre -chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, -dans le spulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, -l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du -clotre, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des -tentations et des chutes, des remords et des visions tranges, -misrable jouet du diable qui foltrait cruellement autour de lui, et -qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement l'oreille: -Tu es damn[259]! - -[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. Astitit mihi ex parte pedum -lectuli forma homunculi teterrim speciei. Erat enim statura -mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte -rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis -tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas -et pracutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, -occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, -vestibus sordidis, conatu stuans, ac toto corpore prceps; -arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter -concussit lectum.........] - -Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe quel prix! Il leur -valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer -jamais, ft-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir -aussi son charme, ce moment o l'aigu et dchirante trompette de -l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du -clotre, du sillon, un rire terrible et clat au milieu des pleurs. - -Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamits -qui prcdrent l'an 1000, ou suivirent de prs. Il semblait que -l'ordre des saisons se ft interverti, que les lments suivissent des -lois nouvelles. Une peste terrible dsola l'Aquitaine; la chair des -malades semblait frappe par le feu, se dtachait de leurs os, et -tombait en pourriture. Ces misrables couvraient les routes des lieux -de plerinage, assigeaient les glises, particulirement -Saint-Martin, Limoges; ils s'touffaient aux portes, et s'y -entassaient. La puanteur qui entourait l'glise ne pouvait les -rebuter. La plupart des vques du Midi s'y rendirent, et y firent -porter les reliques de leurs glises. La foule augmentait, l'infection -aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260]. - -[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. -Ademari Cabannens., ibid. 147. - -Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de -l'Amrique du Sud et les ngres de Guine mangent habituellement de la -glaise ou de l'argile pendant une partie de l'anne. On la vend frite -sur les marchs de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, -trad. par Eyris (1808), I, 200.] - -Ce fut encore pis quelques annes aprs. La famine ravagea tout le -monde depuis l'Orient, la Grce, l'Italie, la France, l'Angleterre. -Le muid de bl, dit un contemporain[261], s'leva soixante sols -d'or. Les riches maigrirent et plirent; les pauvres rongrent les -racines des forts; plusieurs, chose horrible dire, se laissrent -aller dvorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts -saisissaient les faibles, les dchiraient, les rtissaient et les -mangeaient. Quelques-uns prsentaient des enfants un oeuf, un fruit, -et les attiraient l'cart pour les dvorer. Ce dlire, cette rage -alla au point que la bte tait plus en sret que l'homme. Comme si -c'et t dsormais une coutume tablie de manger de la chair humaine, -il y en eut un qui osa en taler vendre dans le march de Tournus. -Il ne nia point, et fut brl. Un autre alla pendant la nuit dterrer -cette mme chair, la mangea, et fut brl de mme. - -[Note 261: Glaber.--Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit -de famines et d'pidmies.--An 987, grande famine et pidmie.--989, -grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande -famine.--1003-1008, famine et mortalit.--1010-1014, famine, mal des -_ardents_, mortalit.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033, -famine atroce.--1035, famine, pidmie.--1045-1046, famine en France et -en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalit pendant cinq ans.--1059, -famine de sept ans, mortalit.] - -.... Dans la fort de Mcon, prs l'glise de Saint-Jean de -Castanedo, un misrable avait bti une chaumire, o il gorgeait la -nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalit. Un homme y aperut des -ossements, et parvint s'enfuir. On y trouva quarante-huit ttes -d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim tait si -affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la -mlaient la farine. Une autre calamit survint; c'est que les -loups, allchs par la multitude des cadavres sans spulture, -commencrent s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu -ouvrirent des fosses, o le fils tranait le pre, le frre son frre, -la mre son fils, quand ils les voyaient dfaillir; et le survivant -lui-mme, dsesprant de la vie, s'y jetait souvent aprs eux. -Cependant les prlats des cits de la Gaule, s'tant assembls en -concile pour chercher remde de tels maux, avisrent que, puisqu'on -ne pouvait alimenter tous ces affams, on sustentt comme on pourrait -ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne -demeurt sans culture. - -Ces excessives misres brisrent les coeurs et leur rendirent un peu -de douceur et de piti. Ils mirent le glaive dans le fourreau, -tremblants eux-mmes sous le glaive de Dieu. Ce n'tait plus la peine -de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on -allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait -bien que son ennemi, comme lui-mme, avait peu vivre. l'occasion -de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des -vques, et s'engagrent rester dsormais paisibles, respecter les -glises, ne plus infester les grands chemins, mnager du moins -ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prtres ou des religieux. -Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi -matin), toute guerre tait interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, -plus tard _la trve de Dieu_[262]. - -[Note 262: Glaber, I, V, c. I. On vit bientt aussi les peuples -d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, leur exemple, cdant - la crainte ou l'amour du Seigneur, adopter successivement une -mesure qui leur tait inspire par la grce divine. On ordonna que, -depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne -n'et la tmrit de rien enlever par la violence, ou de satisfaire -quelque vengeance particulire, ou mme d'exiger caution; que celui -qui oserait violer ce dcret public payerait cet attentat de sa vie, -ou serait banni de son pays et de la socit des chrtiens. Tout le -monde convient aussi de donner cette loi le nom de _treugue_ -(trve) _de Dieu_.] - -Dans cet effroi gnral, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu' -l'ombre des glises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur -l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes -portent l'empreinte d'une mme croyance: Le soir du monde approche, -disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou -baron, j'ai donn telle glise pour le remde de mon me... Ou -encore: Considrant que le servage est contraire la libert -chrtienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants -et ses hoirs... - -Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient -quitter l'pe, le baudrier, tous les signes de la milice du sicle; ils -se rfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs -demandaient dans leurs couvents une toute petite place o se cacher. -Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empcher les grands du monde, les -ducs et les rois, de devenir moines, ou frres convers. Guillaume Ier, -duc de Normandie, aurait tout laiss pour se retirer Jumiges, si -l'abb le lui et permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un -capuchon et une tamine, les emporta avec lui, les dposa dans une -petit coffre, et en garda toujours la clef sa ceinture[263]. Hugues -Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien -voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empch par le pape. Henri, -entrant dans l'glise de l'abbaye de Saint-Vanne, Verdun, s'tait -cri avec le psalmiste: Voici le repos que j'ai choisi, et mon -habitation aux sicles des sicles! Un religieux l'entendit, et avertit -l'abb. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui -demanda qu'elle tait son intention. Je veux, avec la grce de Dieu, -rpondit-il en pleurant, renoncer l'habit du sicle, revtir le vtre, -et ne plus servir que Dieu avec vos frres.--Voulez-vous donc, reprit -l'abb, promettre, selon nos rgles et l'exemple de Jsus-Christ, -l'obissance jusqu' la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! -je vous reois comme moine, ds ce jour j'accepte la charge de votre -me; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte -du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de -l'empire que Dieu vous a confi; et de veiller de tout votre pouvoir, -avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264]. -L'empereur, li par son voeu, obit regret. Au reste, il tait moine -depuis longtemps; il avait toujours vcu en frre avec sa femme. -L'glise l'honore sous le nom de saint Henri. - -[Note 263: Guillaume de Jumiges.] - -[Note 264: Vie de saint Richard.] - -Un autre saint, qu'elle n'a pas canonis, est notre Robert, roi de -France. Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, tait -trs-pieux, sage et lettr, passablement philosophe, et excellent -musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_, -les rhythmes _Juda et Hierusalem_, _Concede nobis qusumus_, et -_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et nots, sur -l'autel de Saint-Pierre Rome, de mme que l'antiphone _Eripe_, et -plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui -demanda un jour de faire quelque chose en mmoire d'elle; il crivit -alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, cause du nom -de Constantia, crut avoir t fait pour elle. Le roi venait l'glise -de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronn de sa couronne, -pour diriger le choeur matines, vpres et la messe, chanter avec -les moines, et les dfier au combat du chant. Aussi, comme il -assigeait certain chteau le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il -avait une dvotion particulire, il quitta le sige pour venir -Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il -chantait dvotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les -murs du chteau tombrent subitement, et l'arme du roi en prit -possession; ce que Robert attribua toujours aux mrites de saint -Hippolyte[265]. - -[Note 265: Chronique de Sithiu.] - -Un jour qu'il revenait de faire sa prire, o il avait, comme -d'habitude, rpandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par -sa vaniteuse pouse d'ornements d'argent. Tout en considrant cette -lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un qui cet -argent fut ncessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui -demande prudemment quelque outil pour ter l'argent. Le pauvre ne -savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit -d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait la prire. -L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment -ensemble, et enlvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-mme -de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon -sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vt. Lorsque la -reine vint, elle s'tonna fort de voir sa lance ainsi dpouille; et -Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait -comment cela s'tait fait[266]. - -[Note 266: Helgaud.] - -Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier -ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-mme, il avait -fait faire une chsse de cristal tout entoure d'or, o il eut soin de -ne mettre aucune relique: c'est sur cette chsse qu'il faisait jurer -ses grands, qui n'taient point instruits de sa fraude pieuse. De -mme, il faisait jurer les gens du peuple sur une chsse o il avait -mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent ce saint homme -les paroles du Prophte: Il habitera dans le tabernacle du Trs-Haut, -celui qui dit la vrit selon son coeur, celui dont la langue ne -trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal son prochain[267]! - -[Note 267: Helgaud.] - -La charit de Robert s'tendait tous les pcheurs. Comme il -soupait tampes, dans un chteau que Constance venait de lui btir, -il ordonna d'ouvrir la porte tous les pauvres. L'un d'eux vint se -mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le -pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or -de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. -Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dpouill, et, -indigne, se laissa emporter contre le saint des paroles violentes: -Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a dshonor votre robe -d'or?--Personne, rpondit-il, ne m'a dshonor; cela tait sans -doute ncessaire celui qui l'a pris plus qu' moi, et, Dieu aidant, -lui profitera.--Un autre voleur lui coupant la moiti de la frange de -son manteau, Robert se retourna, et lui dit: Va-t-en, va-t-en; -contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste. Le -voleur s'en alla tout confus.--Mme indulgence pour ceux qui volaient -les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un -clerc nomm Ogger qui montait furtivement l'autel, posait un cierge -par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se -troublent, qui auraient d empcher ce vol. Ils interrogent le -seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles -de la reine Constance; enflamme de fureur, elle jure par l'me de son -pre qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce -qu'on a vol au trsor du saint et du juste. Ds qu'il le sut, ce -sanctuaire de pit, il appela le larron, et lui dit: Ami Ogger, -va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que -tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur -soit avec toi! Il lui donna mme de l'argent pour faire sa route; et -quand il crut le voleur en sret, il dit gaiement aux siens: -Pourquoi tant vous tourmenter la recherche de ce chandelier? Le -Seigneur l'a donn son pauvre.--Une autre fois enfin, comme il se -relevait la nuit pour aller l'glise, il vit deux amants couchs -dans un coin: aussitt il dtacha une fourrure prcieuse qu'il portait -au cou, et la jeta sur ces pcheurs. Puis il alla prier pour -eux[268]. - -[Note 268: Helgaud.] - -Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi captien. Je dis le -premier roi; car son pre, Hugues Capet[269], se dfia de son droit -et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la -chape, comme abb de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert -que se passa cette terrible poque de l'an 1000; et il sembla que la -colre divine ft dsarme par cet homme simple, en qui s'tait comme -incarne la paix de Dieu. L'humanit se rassura et espra durer encore -un peu; elle vit, comme zchias, que le Seigneur voulait bien ajouter - ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit vivre, -travailler, btir: btir d'abord les glises de Dieu. Prs de -trois ans aprs l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, -surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des glises -furent renouveles, quoique la plupart fussent encore assez belles -pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrtiens -semblaient rivaliser qui lverait les plus magnifiques. On et dit -que le monde se secouait et dpouillait sa vieillesse, pour revtir la -robe blanche des glises[270]. - -[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet tait une injure, -et venait de _Capito_, grosse tte. On sait que la grosseur de la tte -est souvent un signe d'imbcillit. Une chronique appelle Capet -Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., -ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est vident que Capet est pris pour -_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques franaises, crites -longtemps aprs, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, -293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo, -cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et -Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo -_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo -_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo -_Caputius_.--Cette dernire chronique ajoute que le fils d'Hugues, le -pieux Robert, chantait les vpres revtu d'une chape.--L'ancien -tendard des rois de France tait la chape de saint Martin; c'est de -l, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donn leur oratoire -le nom de _Chapelle_. Capella, quo nomine Francorum reges propter -cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem -jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant. L. I, c. -IV.] - -[Note 270: Glaber.] - -Et en rcompense il y eut d'innombrables miracles. Des rvlations, -des visions merveilleuses firent partout dcouvrir de saintes -reliques, depuis longtemps enfouies, et caches tous les yeux: Les -saints vinrent rclamer les honneurs d'une rsurrection sur la terre, -et apparurent aux regards des fidles, qu'ils remplirent de -consolations[271]. Le Seigneur lui-mme descendit sur l'autel; le -dogme de la prsence relle, jusque-l obscur et cach demi dans -l'ombre, clata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau -d'immense posie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. -Tout cela se trouvait annonc comme par un prsage certain dans la -position mme de la croix du Seigneur quand le Sauveur y tait -suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses -peuples froces tait cach derrire la face du Sauveur, l'Occident, -plac devant ses regards, recevait de ses yeux la lumire de la foi -dont il devait tre bientt rempli. Sa droite toute-puissante, tendue -pour le grand oeuvre de misricorde, montrait le Nord qui allait tre -adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait -en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272]. - -[Note 271: Id.] - -[Note 272: Glaber.] - -La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande ide qui vient de -tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la -pense de l'avenir, et le mouvement de l'humanit. De grands signes -clatent, des multitudes d'hommes s'acheminent dj un un, et comme -plerins, Rome, au mont Cassin, Jrusalem. Le premier pape -franais, Gerbert, proclame dj la croisade; sa belle lettre, o il -appelle tous les princes au nom de la cit sainte[273], prcde d'un -sicle les prdications de Pierre l'Ermite. Prche alors par un -Franais et sous un pape franais, Urbain II, excute surtout par des -Franais, la grande entreprise commune du moyen ge, celle qui fit de -tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle rvlera la -profonde sociabilit de la France. Mais il faut encore un sicle, il -faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique -fonde la papaut, un saint fonde la royaut: je parle de deux -Franais, de Gerbert et de Robert. - -[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. Ea qu est -Hierosolymis, universali Ecclesi sceptris regnorum imperanti: Cum -bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, -spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An -quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam? -Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se -minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc -dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me -Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina -prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud -me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, -tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus. -Sed cum propheta dixerit: Erit sepulchrum ejus gloriosum, paganis -loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere -ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis -nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui -das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit, -nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro -remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata -relaxat, ut secum regnando vivas.--Les Pisans partirent sur cette -lettre, et massacrrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidles en -Afrique. Scr. fr. X, 426. - -Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. Non absurdum, si -litteris mandemus qu per omnium ora volitant..... Divinationibus et -incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus -perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium -portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per -incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.--Fr. -Andre chronic, ibid. 289: A quibusdam etiam nigromancia -arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.--Chronic. -reg. Francorum, ibid., 301..... Gerbertum monachum philosophum, quin -potius nigromanticum.] - -Ce Gerbert, disent-ils, n'tait pas moins qu'un magicien. Moine -Aurillac, chass, rfugi Barcelone, il se dfroque pour aller -tudier les lettres et l'algbre Cordoue. De l, Rome; le grand -Othon le fait prcepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il -professe aux fameuses coles de Reims; il a pour disciple notre bon -roi Robert. Secrtaire et confident de l'archevque, il le fait -dposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut -une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils -aident le faire archevque, il aide les faire rois. - -Oblig de se retirer prs d'Othon III, il devient archevque de -Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, -Pologne), donne des rois aux rpubliques; il rgne par le pontificat -et par la science. Il prche la croisade; un astrologue a prdit qu'il -ne mourra qu' Jrusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il sigeait -Rome dans une chapelle qu'on appelait Jrusalem, le diable se prsente -et rclame le pape. C'est un march qu'ils ont pass en Espagne chez -les musulmans. Gerbert tudiait alors; trouvant l'tude longue, il se -donna au diable pour abrger. C'est de lui qu'il apprit la merveille -des chiffres arabes, et l'algbre, et l'art de construire une horloge, -et l'art de se faire pape. Et-il pu sans cela? Il s'est donn; donc -il est son matre. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne -savais pas que j'tais logicien[274]!_ - -[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII: - - Tu non pensavi ch'io loico fossi! - -Les deux grands mythes du savant identifi avec le magicien, ce sont, -dans les lgendes du moyen ge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est -remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative -de deux sicles. En rcompense, le sorcier allemand laisse une plus -forte trace, et ressuscite au XVe sicle dans Faust.] - -Sauf leur amiti pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les -premiers Capets aucune mchancet. Le bon Robert, indulgent et pieux, -fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient -gnralement pour une race plbienne, Saxonne d'origine. Leur aeul -Robert le Fort avait dfendu le pays contre les Normand: Eudes -combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers -Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu' Louis le Gros n'ont -rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, -l'avnement de chacun de ces princes, qu'il tait fort chevalereux; -nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent gure que par le secours -des Normands et les vques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement -les vques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, -amis des prtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient -sans doute par leur conseil se rattacher au pass, et, par de -lointaines alliances avec le monde grec, primer les Carlovingiens en -antiquit. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse -de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier pousa la fille du -czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aeules, qui -appartenait la maison macdonienne. La prtention de cette maison -tait de remonter Alexandre le Grand, Philippe, et par eux -Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est -rest jusqu' nous commun parmi les Capets. Ces gnalogies flattaient -les traditions romanesques du moyen ge, qui expliquait sa manire -la parent relle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des -Troyens et les Saxons des Macdoniens, soldats d'Alexandre[276]. - -[Note 275: Lettre de Gerbert.] - -[Note 276: Dans le pangyrique allemand d'Hannon, archevque de -Cologne, Csar, excutant les ordres du Snat, envahit la Germanie, -bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats -d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des -Troyens, les gagne, les ramne en Italie, chasse de Rome Caton et -Pompe, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.] - -L'lvation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage -des prtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; -l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci, -trait si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une -fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de har les -Carlovingiens. Hugues Capet tait son pupille et son beau-frre. Il -convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti -ecclsiastique et la dynastie que ce parti levait; il esprait -sans doute y primer par l'pe. C'tait de mme l'esprance de la -maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possdaient -en outre les tablissements loigns de Provins, Meaux et Beauvais, -descendaient d'un Thibolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais -li avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thibolt -avait pous une soeur d'Eudes, s'tait fait donner Tours, et avait -acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le -Tricheur, pousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des -Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne. -Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois -refusrent quelque temps de reconnatre Hugues Capet, en haine de ceux -qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant pouser son -fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois -(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, hritire du royaume de -Bourgogne par le roi Rodolphe, son frre, pouvait donner aux Capets -quelques prtentions sur ce royaume, lgu par Rodolphe l'Empire. -Aussi, le pape allemand, Grgoire V, crature des empereurs, saisit-il -le prtexte d'une parent loigne pour forcer Robert de quitter sa -femme et l'excommunier sur son refus. On connat l'histoire ou la -fable de l'abandon de Robert, dlaiss de ses serviteurs, qui jetaient -au feu tout ce qu'il avait touch, et la lgende de Berthe qui -accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathdrales la -statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble dsigner -l'pouse de Robert[279]. - -[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le -sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de -Jumiges.)] - -[Note 278: Albric. ad ann. 904.] - -[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: Ex qua -suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos -etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi -simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus -omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate -recederent, etc.--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine -_Pdauque_ (pied-d'oie).] - -Berthe avait eu du comte de Blois, son premier poux, un fils nomm -Eudes, comme son pre, et surnomm _le Champenois_, parce qu'il ajouta - ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes -osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession -du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mre; il soumit -tout jusqu'au Jura, et fut reu dans Vienne. Appel la fois par la -Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prtendit -relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers -Aix-la-Chapelle, o il comptait se faire couronner aux ftes de Nol. -Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les vques de Lige et de -Metz, tous les grands du pays vinrent sa rencontre et le dfirent. -Tu en fuyant, il ne put tre reconnu que par sa femme, qui retrouva -sur son corps un signe cach[281] (1037). - -[Note 280: Glaber.] - -[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa matresse -dith. Elle se reproduit la mort de Charles le Tmraire.] - -Ses tats, diviss ds lors en comts de Blois et de Champagne, -cessrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable -que guerrire, potes, plerins, croiss, les comtes de Blois et -Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la tnacit de leurs -rivaux de Normandie et d'Anjou. - -La maison d'Anjou n'tait ni Normande comme celles de Blois et de -Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigne. Elle dsignait -comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort -chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et -combattit vaillamment les Normands; il eut en rcompense quelques -terres dans le Gtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, -petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, -furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, -aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la -Touraine et le Maine; aux troisimes ce qui s'tend d'Angers Nantes. -Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que -les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportrent au midi de -grands avantages, s'tendirent de l'autre ct de la Loire, et -poussrent jusqu' Saintes. Ils succdrent la prpondrance -qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand -le roi Robert fut oblig de quitter Berthe, veuve et mre de ces -comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit pouser sa nice Constance, -fille du comte de Toulouse[283]. Le frre de Foulques, Bouchard, -tait dj comte de Paris, et possdait les chteaux importants de -Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint vque de Paris. Ainsi -le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile sa femme -Constance et son oncle Bouchard, put son aise composer des hymnes -et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui -essaya de rappeler Berthe, fut tu impunment sous ses yeux[284]. -Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe tait la veuve -et la mre. L'vque de Chartres, Fulbert, crivit Foulques une -lettre o il le dsignait comme auteur de ce crime. Foulques, dj -fort mal avec l'glise pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, -partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du -pape, fit un plerinage Jrusalem, et btit au retour l'abbaye de -Beaulieu prs Loches: un lgat la consacra, au refus des vques. -Toute la vie de ce mchant homme fut une alternative de victoires -signales, de crimes et de plerinages; il alla trois fois la terre -sainte. La dernire fois, il revint pied et mourut de fatigue -Metz. De ses deux femmes, il avait relgu l'une Jrusalem et brl -l'autre comme adultre. Mais il fonda une foule de monastres -(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), btit force chteaux -(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Chteau-Gonthier). On montre encore - Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la -puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, dfit et tua -le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour -ranon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte. -Malgr ses discordes intrieures, la maison d'Anjou finit par -prvaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lirent par -mariage aux Normands conqurants de l'Angleterre. Mais les comtes de -Blois n'occuprent le trne d'Angleterre qu'un instant, tandis que les -Angevins le gardrent du XIIe au XIIIe sicle, sous le nom de -_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de -la Flandre aux Pyrnes, et faillirent y joindre la France. - -[Note 282: _V._ p. 59 du prsent volume.] - -[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, -ibid. 262. Cognomento, ob su pulchritudinis immensitatem, Candidam. -Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue -d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de -Foulques. - -Rad. Glaber, l. III, c. II. Missi Fulcone... Hugonem ante regem -trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto -tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors regin fuit.] - -[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire -la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, pleins de frivolit, -bizarres d'habits comme de moeurs, rass comme des histrions, sans foi -ni loi.] - -[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.] - -L'le-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque -temps dans leurs mains, leur chapprent de bonne heure. Ds l'an -1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer l'abbaye de -Saint-Maur-des-Fosss, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci -dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner -la Bourgogne. Ce qui les et rendus matres de tout le cours de la -Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui -les vques et les abbs de Bourgogne[286], leur demandait pardon -de leur faire la guerre. La liaison tait ancienne entre les Capets -et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, pre -de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui -fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite -lui-mme; puis un gendre de Richard fit passer le duch de Bourgogne - deux frres de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frres adopta -le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son pre, mais -Bourguignon par sa mre. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison -de Franche-Comt, attaqu par les Normands et Robert, menac d'un -autre ct par l'empereur, qui rclamait le royaume de Bourgogne, -fut oblig de renoncer au titre de duch. Je dis au titre, car les -seigneurs taient si puissants dans ce pays, que la dignit ducale -n'tait gure alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nomm -comme lui, fut le premier duc captien de Bourgogne (1032). On sait -que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de -Franche-Comt la Castille. - -[Note 286: Il allait entreprendre le sige du couvent de -Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard pais s'leva de la -rivire; le roi crut que saint Germain venait le combattre en -personne, et toute l'arme prit la fuite. (Glaber.)] - - l'poque o les Angevins gouvernaient les Captiens, sous Hugues -Capet et Robert, ils semblent avoir essay de se servir d'eux contre -le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la -Bourgogne. Mais, malgr ce que l'on nous conte d'une prtendue -victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort -indpendant du Nord. C'est mme plutt le Midi qui exera quelque -influence sur les moeurs et le gouvernement de la France -septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nice de celui -d'Anjou, rgna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette -domination aprs la mort de son mari (1031), elle voulait lever au -trne son second fils Robert, au prjudice de l'an, Henri; mais -l'glise se dclara pour l'an. Les vques de Reims, Laon, Soissons, -Amiens, Noyon, Beauvais, Chlons, Troyes et Langres, assistrent son -sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des -Normands le prit sous sa protection, et fora Robert de se contenter -du duch de Bourgogne. C'est la tige de cette premire maison de -Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne -donna la royaut Henri qu'affaiblie et dsarme pour ainsi dire. Il -se fit cder le Vexin, et se trouva ainsi tabli six lieues de -Paris. Henri essaya en vain d'chapper cette servitude et de -reprendre le Vexin, la faveur des rvoltes qui eurent lieu contre le -nouveau duc de Normandie, Guillaume le Btard. Ce Guillaume, dont nous -parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et -battit le roi. Ce fut peut-tre le salut de celui-ci, que le duc ait -tourn contre l'Angleterre ses armes et sa politique. - -Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restrent spectateurs -inertes et impuissants des grands vnements qui bouleversrent -l'Europe sous leur rgne. Ils ne prirent part ni aux croisades -normandes de Naples et d'Angleterre, ni la croisade europenne de -Jrusalem, ni la lutte des papes et des empereurs; ils laissrent -tranquillement l'Empereur Henri III tablir sa suprmatie en Europe, -et refusrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et -Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La -royaut franaise n'est gure qu'une esprance, un titre, un droit. La -France fodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement -tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il dtourne -les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste la grande lutte -de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en -Angleterre, sous le drapeau de l'glise, qu'enfin il s'achemine la -terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux -Capets, et de voir comment l'glise les prit pour instruments la -place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et -les leva si haut, qu'ils furent en tat de l'abaisser elle-mme. - - - - -CHAPITRE II - -XIe SICLE.--GRGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE -L'GLISE.--CONQUTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE. - -1026-1095 - - -Ce n'est pas sans raison que les papes ont appel la France la fille -ane de l'glise. C'est par elle qu'ils ont partout combattu -l'opposition politique et religieuse au moyen ge. Ds le XIe sicle, - l'poque o la royaut captienne, faible et inerte, ne peut les -seconder encore, l'pe des Franais de Normandie repousse l'empereur -des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de -Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque -les papes parviennent entraner l'Europe la croisade, la France a -la part principale dans cet vnement, qui contribue si puissamment -leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du -Sacerdoce et de l'Empire. - -Au XIe sicle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le -saint empire romain. L'Allemagne, qui a renvers Rome par l'invasion -des barbares, prend son nom pour lui succder; non-seulement elle veut -lui succder dans la domination temporelle (dj tous les rois -reconnaissent la suprmatie de l'empereur), mais elle affecte encore -une suprmatie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de -l'Empire, point d'ordre ni de saintet. De mme que l-haut les -puissances clestes, trnes, dominations, archanges, relvent les unes -des autres; de mme l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les -ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voil une prtention -superbe, mais en mme temps une ide bien fconde dans l'avenir. Une -socit sculire prend le titre de socit sainte, et prtend -rflchir dans la vie civile l'ordre cleste et la hirarchie divine, -mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main -aux jours de crmonies; son chancelier appelle les autres souverains -les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le dclarent la _loi -vivante_[288]; il prtend tablir sur la terre une sorte de paix -perptuelle, et substituer un tat lgal l'tat de nature qui existe -encore entre les nations. - -[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les -rois dans une dite solennelle, sous Frdric Barberousse: _Reges -provinciales_.] - -[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.] - -Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En -est-il digne, ce prince fodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? -Lui appartient-il d'tre, sur la terre, l'instrument d'une si grande -rvolution? Cet idal de calme et d'ordre, que le genre humain -poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui -va le donner, ou bien serait-il ajourn la fin du monde, la -consommation des temps? - -Ils disent que leur grand empereur Frdric Barberousse n'est pas -mort; il dort seulement. C'est dans un vieux chteau dsert, sur une -montagne. Un berger l'y a vu, ayant pntr travers les ronces et -les broussailles; il tait dans son armure de fer, accoud sur une -table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe -avait cr autour de la table et l'avait embrasse neuf fois. -L'empereur, soulevant peine sa tte appesantie, dit seulement au -berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, -encore.--Ah! bon, je puis me rendormir. - -Qu'il dorme, ce n'est ni lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au -saint-empire du moyen ge, ni la sainte-alliance des temps modernes -qu'il appartient de raliser l'idal du genre humain: la paix sous la -loi, la rconciliation dfinitive des nations. - -Sans doute, c'tait un noble monde que ce monde fodal qui s'endort -avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, mme aprs la Grce -et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait l des -compagnons bien fidles, bien loyalement dvous leur seigneur et -la dame de leur seigneur; joyeux sa table et son foyer, tout aussi -joyeux quand il fallait passer avec lui les dfils des Alpes, ou le -suivre Jrusalem et jusqu'au dsert de la mer Morte; de pieuses et -candides mes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes -empereurs de la maison de Souabe, cette race de potes et de parfaits -chevaliers, avaient-ils si grand tort de prtendre l'empire du -monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les -reconnaissait partout leur beaut. Ceux qui cherchaient Enzio, le -fils fugitif de Frdric II, le dcouvrirent sur la vue d'une boucle -de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi -Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux -blonds, et ces posies, et ce grand courage, tout cela ne servit de -rien. Le frre de saint Louis n'en fit pas moins couper la tte au -pauvre jeune Conradin, et la maison de France succda la -prpondrance des empereurs. - -[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent -un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est, -selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.] - -L'empereur doit prir, l'Empire doit prir, et le monde fodal, dont -il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-l quelque -chose qui le condamne et le voue la ruine; c'est son matrialisme -profond. L'homme s'est attach la terre, il a pris racine dans le -rocher o s'lve sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur -sans terre. L'homme appartient un lieu; il est jug, selon qu'on -peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voil localis, -immobile, fix sous la masse de son pesant chteau, de sa pesante -armure. - -La terre, c'est l'homme; elle appartient la vritable personnalit. -Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer -l'an. Personne immortelle, indiffrente, impitoyable, elle ne -connat point la nature ni l'humanit. L'an possdera seul; que -dis-je? c'est lui qui est possd: les usages de sa terre le dominent, -ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la -forte expression du moyen ge, il faut _qu'il serve son fief_. - -Le fils aura tout, le fils an. La fille n'a rien demander; -n'est-elle pas dote du petit chapeau de roses et du baiser de sa -mre[290]? Les puns, oh! leur hritage est vaste! Ils n'ont pas -moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la vote du -ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront -de l, les soirs d'hiver, grelottants et affams, voir leur an seul -au foyer o ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur -enfance, et peut-tre leur fera-t-il jeter quelques morceaux, -nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont -mes frres; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi. - -[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.] - -Je conseille aux puns de se tenir contents, et de ne pas risquer de -s'tablir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien -devenir serfs. Au bout d'un an de sjour, ils lui appartiendraient -corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses -_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. -Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au -rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_. - -Il n'est qu'un asile sr, l'glise. C'est l que se rfugient les -cadets des grandes maisons. L'glise, impuissante pour repousser les -barbares, a t oblige de laisser la force la fodalit; elle -devient elle-mme peu peu toute fodale. Les chevaliers restent -chevaliers sous l'habit de prtres. Ds Charlemagne, les vques -s'indignent qu'on leur prsente la pacifique mule, et qu'on veuille -les aider monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils -s'lancent d'eux-mmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils -combattent, ils bnissent coups de sabre, et _imposent avec la -masse d'armes de lourdes pnitences_. C'est une oraison funbre -d'vque: _bon clerc et brave soldat_. la bataille d'Hastings, un -abb saxon amne douze moines, et tous les treize se font tuer. Les -vques d'Allemagne dposent un des leurs, comme pacifique et _peu -vaillant_[292]. Les vques deviennent barons, et les barons vques. -Tout pre prvoyant mnage ses cadets un vch, une abbaye. Ils -font lire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siges -ecclsiastiques. Un archevque de six ans monte sur une table, -balbutie deux mots de catchisme[293], il est lu; il prend charge -d'mes, il gouverne une province ecclsiastique. Le pre vend en son -nom les bnfices, reoit les dmes, le prix des messes, sauf n'en -pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, -lguer, bon gr, mal gr, et recueille. Il frappe le peuple des deux -glaives: tour tour il combat, il excommunie; il tue, damne son -choix. - -[Note 291: Moine de Saint-Gall. Un jeune clerc venait d'tre nomm -par Charlemagne un vch. Comme il s'en allait tout joyeux, ses -serviteurs, considrant la gravit piscopale, lui amenrent sa -monture prs d'un perron; mais lui, indign, et croyant qu'on le -prenait pour infirme, s'lana cheval si lestement, qu'il faillit -passer de l'autre ct. Le roi le vit par le treillage du palais, et -le fit appeler aussitt: Ami, lui dit-il, tu es vif et lger, fort -leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la -srnit de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortge -ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux. _Voy._ un -chant suisse insr dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes -du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar, -chron., I, II, 34: Un vque de Ratisbonne accompagna les princes de -Bavire dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille -et fut laiss parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. Tunc -ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor -hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis -notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni -Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et -servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad -dedecus sed ad honorem magis.--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. -I, 197.] - -[Note 292: C'tait Christian, archevque de Mayence; il eut beau citer -ces mots de l'vangile: _Mets ton pe au fourreau_; on obtint du pape -sa dposition.] - -[Note 293: Atto de Verceil.] - -Il ne manquait qu'une chose ce systme. C'est que ces nobles et -vaillants prtres n'achetassent plus la jouissance des biens de -l'glise par les abstinences du clibat[294]; qu'ils eussent la -splendeur sacerdotale, la dignit des saints, et, de plus, les -consolations du mariage; qu'ils levassent autour d'eux des -fourmilires de petits prtres; qu'ils gayassent du vin de l'autel -leurs repas de famille, et que du pain sacr ils gorgeassent leurs -petits. Douce et sainte esprance! ils grandiront ces petits, s'il -plat Dieu! ils succderont tout naturellement aux abbayes, aux -vchs de leur pre. Il serait dur de les ter de ces palais, de ces -glises; l'glise, elle leur appartient, c'est leur fief, eux. Ainsi -l'hrdit succde l'lection, la naissance au mrite. L'glise -imite la fodalit et la dpasse; plus d'une fois elle fit part aux -filles, une fille eut en dot un vch[295]. La femme du prtre -marche prs de lui l'autel; celle de l'vque dispute le pas -l'pouse du comte. - -[Note 294: Nicol. a Clemangis, de prsul. simon., p. 165. Denique -laci usque adeo persuasum nullos clibes esse, ut in plerisque -parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam -habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, qu nec sic quidem -usquequaque sunt extra periculum.--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On -avait dclar que les enfants ns d'un prtre et d'une femme libre -seraient serfs de l'glise; ils ne pouvaient tre admis dans le -clerg, ni hriter selon la loi civile, ni tre entendus comme -tmoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, -als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815. - - Rex immortalis! quam longo tempore talis - Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt? - - Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444. - -D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en tait de mme -en Normandie, d'aprs les biographes des bienheureux Bernard de Tiron -et Harduin, abb du Bec: Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri -publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus -hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui -traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.] - -[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre vques maris; ceux de -Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prtres et -vques; celui de Dle pillait son glise pour doter ses filles. -(Lettres du clerg de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conserves par -Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce -qu'on refusait l'ordination leurs enfants. Ils donnaient mme leurs -bnfices en dot leurs filles (au IXe sicle). Leurs femmes -prenaient publiquement la qualit de prtresses.] - -C'tait fait du christianisme[296], si l'glise se matrialisait dans -l'hrdit fodale. Le sel de la terre s'vanouissait, et tout tait -dit. Ds lors plus de force intrieure, ni d'lan au ciel. Jamais une -telle glise n'aurait soulev la vote du choeur de Cologne, ni la -flche de Strasbourg; elle n'aurait enfant ni l'me de saint Bernard, -ni le pntrant gnie de saint Thomas: de tels hommes, il faut le -recueillement solitaire. Ds lors, point de croisade. Pour avoir droit -d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualit -asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrtienne. - -[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours -l'humanit pendant les ges chrtiens. Elle les a traverss et -dpasss. (1860.)] - -L'glise en pril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra -au coeur. Le monde, depuis la tempte de l'invasion barbare, s'tait -rfugi dans l'glise et l'avait souille; l'glise se rfugia dans -les moines, c'est--dire dans sa partie la plus svre et la plus -mystique; disons encore la plus dmocratique alors; cette vie -d'abstinences tait moins recherche des nobles. Les clotres se -peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette glise splendide et -orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa -l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'glise des souffrances contre -celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui -donna l'unit. l'aristocratie piscopale succda la monarchie -pontificale: l'glise s'incarna dans un moine. - -[Note 297: Le clerg de Laon reprocha un jour son vque d'avoir dit -au roi: Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent -servitute progeniti. Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c. -VIII.--_Voy._ plus haut comment l'glise se recrutait sous Charlemagne -et Louis le Dbonnaire. L'archevque de Reims, Ebbon, tait fils d'un -serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du prsent volume.] - -Le rformateur, comme le fondateur, tait fils d'un charpentier. -C'tait un moine de Cluny, un Italien, n Saona; il appartenait -cette potique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. -Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand. - -Lorsqu'il tait encore Cluny, le pape Lon IX, parent de l'empereur, -et nomm par lui, passa par ce monastre; et telle tait l'autorit -religieuse du moine, qu'il dcida le prince se rendre Rome pieds -nus, et comme plerin, renoncer la nomination impriale pour se -soumettre l'lection du peuple. C'tait le troisime pape que -l'empereur nommait, et il semblait peine que l'on pt s'en plaindre; -ces papes allemands taient exemplaires. Leur nomination avait fait -cesser les pouvantables scandales de Rome, quand deux femmes -donnaient tour tour la papaut leurs amants; quand le fils d'un -juif, quand un enfant de douze ans fut mis la tte de la chrtient. -Toutefois, c'tait peut-tre encore pis que le pape ft nomm par -l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi runis. Il -devait arriver, comme Bagdad, comme au Japon, que la puissance -spirituelle fut anantie: la vie, c'est la lutte et l'quilibre des -forces, l'unit, l'identit, c'est la mort. - -Pour que l'glise chappt la domination des laques, il fallait -qu'elle cesst d'tre laque elle-mme, qu'elle recouvrt sa force par -la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plonget dans -les froides eaux du Styx, qu'elle se trempt dans la chastet. C'est -par l que commena le moine. Dj sous les deux papes qui le -prcdrent au pontificat, il fit dclarer qu'un prtre mari n'tait -plus prtre. L-dessus grande rumeur; ils s'crivent, ils se liguent, -enhardis par leur nombre, ils dclarent hautement qu'ils veulent -garder leurs femmes. Nous quitterons plutt, dirent-ils, nos vchs, -nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bnfices. Le rformateur ne -recula pas; le fils du charpentier n'hsita pas lcher le peuple -contre les prtres. Partout la multitude se dclara contre les -pasteurs maris, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois -dbrid, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir -outrager ce qu'il avait ador, fouler aux pieds ceux dont il baisait -les pieds, dchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, -soufflets, mutils dans leurs cathdrales; on but leur vin consacr, -on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prchaient: un hardi -mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait mpriser la -forme, la briser comme pour en dgager l'esprit. Cette puration -rvolutionnaire de l'glise lui communiqua un immense branlement. Les -moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou -concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorte farouche, -courut l'Italie au milieu des menaces et des maldictions, sans souci -de sa vie, dvoilant avec un pieux cynisme la turpitude de -l'glise[298]. C'tait dsigner les prtres maris la mort. Le -thologien Manegold enseigna que les adversaires de la rforme taient -tuables sans difficult. Grgoire VII lui-mme approuva la mutilation -d'un moine rvolt[299]. L'glise, arme d'une puret farouche, -ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la -Tauride. - -[Note 298: Damiani: Lorsqu' Lodi les boeufs gras de l'glise -m'entourrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincrent des -dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, -ils se fondrent sur le canon d'un concile tenu Tribur, qui -permettait le mariage aux prtres; mais je leur rpondis: Peu -m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les -conciles qui ne s'accordent pas avec les dcisions des vques de -Rome. Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: -C'est vous que je m'adresse, sductrices des clercs, amorce de -Satan, cume du paradis, poison des mes, glaive des coeurs, huppes, -bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.] - -[Note 299: Il dclara qu'il tait satisfait de la conduite de l'abb, -et peu de temps aprs le fit vque.] - -Il y eut alors dans le monde une chose trange. De mme que le moyen -ge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de -Jsus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrire du genre humain: la -pauvre ve paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui -avait lch les maux sur la terre. Les docteurs enseignrent que le -monde tait assez peupl, et dclarrent que le mariage tait un -pch, tout au moins un pch vniel[300]. - -[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un -peu plus tard.] - -Ainsi s'accomplit cette violente rforme de l'glise; elle se rdima -de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. -Alors, dans la fiert sauvage de sa virginit, ayant repris sa vertu -et sa force, elle interrogea le sicle, et le somma de lui rendre la -primatie qui lui tait due. L'adultre et la simonie du roi de -France[301], l'isolement schismatique de l'glise d'Angleterre, la -monarchie fodale elle-mme personnifie dans l'empereur, furent -appels rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose infoder aux -vques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la -matire entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompt la nature; il -faut que l'idal commande au rel, l'intelligence la force, -l'lection l'hrdit. Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, -le soleil, et la lune qui emprunte sa lumire au soleil; sur la terre, -il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple -reflet, ombre ple, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde -revenant l'ordre vritable, Dieu rgnera, et le vicaire de Dieu: il -y aura hirarchie selon l'esprit et la saintet. L'lection lvera le -plus digne. Le pape mnera le monde chrtien Jrusalem, et sur le -tombeau dlivr du Christ son vicaire recevra le serment de -l'empereur, et l'hommage des rois. - -[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. Francorum vester qui non -rex, sed tyrannus dicendus est, omnem tatem suam flagitiis et -facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam -Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.--Bruno, -de Bello Sax., p. 121, ibid.: Quod si in his sacris canonibus -noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum -anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesi minabatur -abscindere.] - -[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: Sicut ad mundi -pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus reprsentandam, -Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria, -sic.....--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII, -epist., ibid. 197: Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id -est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et -imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, -sic...--La glose des Dcrtales fait le calcul suivant: Cum terra -sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut -pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali -dignitate.--Laurentius va plus loin: .....Papam esse millies -septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem. Gieseler, II, -p. II, p. 98.] - -Ainsi se dtermina dans l'glise, sous la forme du pontificat et de -l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'tait le -fougueux Henri IV, aussi emport dans la nature, que Grgoire VII fut -dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien ingales. Henri -III avait lgu son fils de vastes tats patrimoniaux, la -toute-puissance fodale en Allemagne, une immense influence en Italie, -et la prtention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas mme Rome; -il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit -de n'occuper aucun lieu. Chass partout et triomphant, il n'eut pas -une pierre mettre sous sa tte, et dit en mourant ces paroles: -J'ai suivi la justice et fui l'iniquit; voil pourquoi je meurs dans -l'exil[303]. (1073-86.) - -[Note 303: Il crivait l'abb de Cluny: Ma douleur et ma dsolation -sont au comble lorsque je vois l'glise d'Orient spare, par la -fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards -vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque -plus d'vques qui le soient lgitimement, soit par leur conduite dans -l'piscopat, soit par la manire dont ils y sont parvenus. Ils -gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jsus, mais par une -ambition toute profane, et parmi les princes sculiers je n'en trouve -aucun qui prfrt l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice -son intrt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels -je vis, seront bientt (et je le leur dis souvent) plus excrables que -les juifs et les paens. Et lorsque mes regards se reportent sur -moi-mme, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; -de sorte que je dois perdre toute esprance d'assurer jamais le salut -de l'glise, si la misricorde de Jsus-Christ ne vient mon secours; -car si je n'esprais une meilleure vie, et si ce n'tait pour le salut -de la sainte glise, j'en prends Dieu tmoin, je ne resterais plus -Rome, o je vis dj depuis vingt ans malgr moi. Je suis donc comme -frapp de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui -se renouvelle sans cesse, et dont toutes les esprances ne sont -malheureusement que trop loignes.] - -On a accus l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce -n'tait pas l une lutte d'hommes. Les hommes essayrent de se -rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en -chemise, sur la neige, dans les cours du chteau de Canossa[304], il -fallut bien que le pape l'admt. Des deux cts on voulait la paix. -Grgoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il tait -coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne dcida pas. Le -jugement, comme la rconciliation, tait impossible. Rien ne -rconciliera l'esprit et la matire, la chair et l'esprit, la loi et -la nature. - -[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras tendus -en croix, et demandant pardon.--C'tait la premire fois, dit Otton de -Freysingen, qu'un pape avait os excommunier un empereur. J'ai beau -lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.] - -La nature fut vaincue, mais d'une faon dnature. Ce fut le fils -d'Henri IV qui excuta l'arrt de l'glise. Quand le pauvre vieil -empereur fut saisi l'entrevue de Mayence, et que les vques qui -taient rests purs de simonie lui arrachrent la couronne et les -vtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait -encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intrt de son -salut ternel. Dpouill, abandonn, en proie au froid et la faim, -il vint Spire, l'glise mme de la Vierge, qu'il avait btie, -demander tre nourri comme clerc; il allguait qu'il savait lire et -qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La -terre mme fut refuse son corps; il resta cinq ans sans spulture -dans une cave de Lige. - -[Note 305: Il crivit au roi de France, en 1106: Sitt que je le vis, -touch jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection -paternelle, je me jetai ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom -de son Dieu, de sa foi, du salut de son me, lors mme que mes pchs -auraient mrit que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, -lui du moins, de souiller, mon occasion, son me, son honneur et son -nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'tablit les fils -vengeurs des fautes de leurs pres. Sigebert de Gembloux.] - -Dans cette lutte terrible que le saint-sige poursuivit dans toute -l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: -d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la -fidle amie de Grgoire VII. Cette princesse, franaise d'origine, -avait grandi dans l'exil et sous la perscution des Allemands. Elle -tait allie la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi tait -pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire la bataille o fut -tu Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde -au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'glise. Elle -rhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme -Grgoire lui-mme, cette femme hroque faisait la grce et la force -de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et -intercdait pour lui[306]. - -[Note 306: l'entrevue de Canossa.] - -Aprs cette princesse franaise, les meilleurs soutiens du pape -taient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la -croisade de Jrusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par -toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands -devinrent les soldats du saint-sige. - -J'ai parl ailleurs de l'origine des Normands. C'tait un peuple -mixte, o l'lment neustrien dominait de beaucoup l'lment -scandinave. Sans doute les voir sur la tapisserie de Bayeux avec -leurs armures en forme d'cailles, avec leurs casques pointus et leurs -nazaires[307], on serait tent de croire que ces poissons de fer sont -les descendants lgitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant -ils parlaient franais ds la troisime gnration, et n'avaient plus -alors parmi eux personne qui entendt le danois; ils taient obligs -d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308]. -Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Btard sont purement -franais[309]. Les conqurants de l'Angleterre abhorraient, dit -Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur prfrence tait pour la -civilisation romaine et ecclsiastique. Ce gnie de scribes et de -lgistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons -chez eux ds le Xe et le XIe sicles. C'est ce qui explique en partie -cette multitude prodigieuse de fondations ecclsiastiques chez un -peuple qui n'tait pas autrement dvot. Le moine Guillaume de Poitiers -nous dit que la Normandie tait une gypte, une Thbade pour la -multitude des monastres. Ces monastres taient des coles -d'criture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui -donna tant d'clat l'cole du Bec, avant de passer le dtroit avec -Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'tait un -lgiste italien. - -[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] - -[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. Quem (Richard I) -confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis -exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.--_Voy._ Depping, -Hist. des Expditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans -un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquits des -Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_. -Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire -de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) dsigne le canton de Bayeux -par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: -_Cathim_, maison du conseil. Mm. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, -p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assur que dans leur province on -ne rencontrait gure le blond prononc et le roux que dans le pays de -Bayeux et de Vire. - -Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259. - - Corpora derident Normannica, qu breviora - Esse videbantur. - -Gibbon, XI, 151. - -Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183. - -Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum -ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, qustus et -dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et -avaritiam quoddam modium habens.--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185. -Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.--Guill. -Apulus, l. II, ap. Muratori, 259. - - Audit... quia gens semper Normannica prona - Est id avaritiam; plus, qui plus prbet, amatur. - ---Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient - encourir la disgrce de leur duc, partaient aussitt pour l'Italie. -Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.] - -[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel, -Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, -Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, -Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, -Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Lger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, -Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette -liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste -encore plusieurs autres listes.] - -Les historiens de la conqute d'Angleterre et de Sicile se sont plu -prsenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des -hros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le -cheval de l'envoy grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante -mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renvers sous son -cheval, mais se dgage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis -des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces -forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, -se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs -et les Vnitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent -peu marins, et fort effrays des temptes de l'Adriatique. - -[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chvre, -et les jette par-dessus une muraille.] - -Mlange d'audace et de ruse, conqurants et chicaneurs comme les -anciens Romains, scribes et chevaliers, rass comme les prtres et -bons amis des prtres (au moins pour commencer), ils firent leur -fortune par l'glise et malgr l'glise. La lance y fit, mais aussi la -_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le hros de cette race, -c'est Robert l'AVIS (Guiscard, _Wise_). - -[Note 311: Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia -corrumpere. (Guillaume de Malmesbury.)] - -La Normandie tait petite, et la police y tait trop bonne pour qu'ils -pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur -fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe. -Mais l'Europe fodale, hrisse de chteaux, n'tait pas, au XIe -sicle, facile parcourir. Ce n'tait plus le temps o les petits -chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu' la Provence. -Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; -chaque dfil, on voyait descendre de la montagne quelque homme -d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait page ou -bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, -quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas -beaucoup _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient -mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien monts, bien arms, -mais de plus affubls en plerins de bourdons et coquilles; ils -prenaient mme volontiers quelque moine avec eux. Alors, qui et -voulu les arrter, ils auraient rpondu doucement, avec leur accent -tranant et nasillard, qu'ils taient de pauvres plerins, qu'ils s'en -allaient au mont Cassin, au Saint-Spulcre, Saint-Jacques de -Compostelle: on respectait d'ordinaire une dvotion si bien arme. Le -fait est qu'ils aimaient ces lointains plerinages: il n'y avait pas -d'autre moyen d'chapper l'ennui du manoir. Et puis c'taient des -routes frquentes; il y avait de bons coups faire sur le chemin, et -l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces plerinages -taient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et -gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur -ngoce tait celui des reliques: on rapportait une dent de saint -Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait s'en dfaire grand -profit; il y avait toujours quelque vque qui voulait achalander son -glise, quelque prince prudent qui n'tait pas fch tout vnement -d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse. - -[Note 312: Guillaume de Jumiges raconte que le bracelet d'une jeune -fille resta suspendu pendant trois ans un arbre au bord d'une -rivire, sans que personne y toucht.] - -[Note 313: Wace, Roman de Rou.] - -[Note 314: Baronius.] - -C'est un plerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie -du sud, o ils devaient fonder un royaume. Il y avait l, si je puis -dire, trois dbris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les -montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et -d'Afrique qui voltigeaient sur les ctes. Vers l'an 1000, des plerins -normands aident les habitants de Salerne chasser les Arabes qui les -ranonnaient. Bien pays, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec -de Bari, nomm Melo ou Mels, en loue pour combattre les Grecs -byzantins et affranchir sa ville. Puis la rpublique grecque de Naples -les tablit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards -de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du -Cotentin[315], Tancrde de Hauteville. Tancrde avait douze enfants; -sept des douze taient de la mme mre. - -[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: Wiscardus... cum -generis esset ignoti et pauperculi. Richard. Cluniac.: Robertus -Wiscardi, vir pauper, miles tamen. Alberic. ap. Leibnitzii access. -histor., p. 124. Mediocri parentela. - -Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. Per diversa loca militariter lucrum -qurentes. - -[Grec: Kata pan], commandant gnral. C'est ce que Guillaume de -Pouille exprime par ces vers: - - Quod _Catapan_ Grci, nos _juxta_ dicimus _omne_. - - L. I, p. 254. - -Chacun des douze comtes y avait part son quartier et sa maison: - - Pro numero comitum bis sex statuere plateas, - Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe. - - Id. Ibid., p. 256.] - -Pendant la minorit de Guillaume, lorsque tant de barons essayrent -de se soustraire au joug du Btard, les fils de Tancrde -s'acheminrent vers l'Italie, o l'on disait qu'un simple chevalier -normand tait devenu comte d'Aversa. Ils s'en allrent sans argent, se -dfrayant sur les routes avec leur pe (1037?). Le gouverneur (ou -_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais -mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, -ils tournrent contre ceux qui les payaient, s'emparrent de la -Pouille et la partagrent en douze comts. Cette rpublique de -condottieri avait ses assembles Melphi. Les Grecs essayrent en -vain de se dfendre. Ils runirent contre les Normands jusqu' -soixante mille Italiens. Les Normands, qui taient, dit-on, quelques -centaines d'hommes bien arms, dissiprent cette multitude. Alors les -Byzantins appelrent leur secours les Allemands leurs ennemis. Les -deux empires d'Orient et d'Occident se confdrrent contre les fils -du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir -(Henri III), chargea son pape Lon IX, qui tait un Allemand de la -famille impriale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux -quelques Allemands et une nue d'Italiens. Au moment du combat les -Italiens s'vanouirent, et laissrent le belliqueux pontife entre les -mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils -s'agenouillrent dvotement aux pieds de leur prisonnier, et le -contraignirent de leur donner comme fief de l'glise, tout ce qu'ils -avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de -l'autre ct du dtroit. Le pape devint, malgr lui, suzerain du -royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scne bizarre fut -renouvele un sicle aprs. Un descendant de ces premiers Normands fit -encore un pape prisonnier; il le fora de recevoir son hommage, et se -fit de plus dclarer, lui et ses successeurs, lgats du saint-sige en -Sicile. Cette dpendance nominale les rendait effectivement -indpendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par -toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire. - -La conqute de l'Italie mridionale fut acheve par Robert l'_Avis_ -(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgr ses -neveux[316], qui rclamaient comme fils d'un frre an. Robert ne -traita pas mieux le plus jeune de ses frres, Roger, qui tait venu un -peu tard rclamer part dans la conqute. Roger vcut quelque temps en -volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conqute -sur les Arabes, aprs la lutte la plus ingale et la plus romanesque. -Malheureusement nous ne connaissons ces vnements que par les -pangyristes de cette famille. Un descendant de Roger runit l'Italie -mridionale ses tats insulaires, et fonda le royaume des -Deux-Siciles. - -[Note 316: Gauttier d'Arc. Guiscard fit dire son neveu Abailard -qu'il venait de s'emparer de son jeune frre, mais que, si sa place de -San-Severino tait remise ses troupes, il rendrait le captif la -libert, aussitt que lui, Guiscard, serait arriv au mont Gargano. -Abailard n'hsita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par -ses ordres; et il alla trouver en toute hte son oncle pour le prier -d'excuter sa promesse, en se rendant Gargano: Mon neveu, lui dit -Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.] - -[Note 317: Gaufridus Malaterra.] - -Ce royaume fodal au bout de la pninsule, parmi des cits grecques, -au milieu du monde de l'Odysse, fut de grande utilit l'Italie. Les -mahomtans n'osrent plus gure en approcher avant la cration des -tats barbaresques au XVIe sicle. Les Byzantins en sortirent, et leur -empire lui-mme fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les -Allemands enfin, dans leur ternelle expdition d'Italie, vinrent plus -d'une fois heurter lourdement contre nos Franais de Naples. Les papes -vraiment italiens, comme Grgoire VII, fermrent les yeux sur les -brigandages des Normands et s'unirent troitement avec eux contre les -empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV -victorieux, et recueillit Grgoire VII, qui mourut chez lui Salerne. - -Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes -inspira de l'mulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le -Btard_ (il s'intitule ainsi lui-mme dans ses chartes) tait de basse -naissance du ct de sa mre. Le duc Robert l'avait eu par hasard de -la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura -volontiers des autres fils de sa mre[318]. Il eut d'abord bien de la -peine mettre la raison ses barons qui le mprisaient, mais il en -vint bout. C'tait un gros homme chauve, trs-brave, trs-avide et -trs-_saige_, la manire du temps, c'est--dire horriblement -perfide. On prtendait qu'il avait empoisonn le duc de Bretagne son -tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine tait mort en sortant d'un -dner de rconciliation, et il avait mis la main sur cette province. -L'Anjou et la Bretagne, dchires par des guerres civiles, le -laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte -habituelle de la Flandre et de la Normandie, en pousant sa cousine -Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, -aussi il entra dans une grande colre quand il apprit que le fameux -thologien et lgiste lombard, Lanfranc, qui enseignait l'cole -monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna -de brler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser -Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de -s'enfuir, il vint trouver le duc. Il tait mont sur un mauvais cheval -boiteux: Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, -fournissez-m'en un autre. Guillaume comprit le parti qu'il pouvait -tirer de cet homme; il l'envoya lui-mme Rome, et le chargea de -faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prch. -Lanfranc russit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder - Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore. - -[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait gure les -outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des -assigs, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: -La peau! la peau! Il fit couper les pieds et les mains trente-deux -d'entre eux. Guill. de Jumiges. Ego Guillelmus, cognomento -Bastardus... _Voy._ une charte cite au douzime volume du Recueil -des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Btard n'tait sans -doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c. -VI (ap. Scr. fr., X, 51): Robertus ex concubina Willelmum genuerat... -cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit -sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in -Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes -extitisse. - -Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. Just fuit statur, -immens corpulenti: facie fera, fronte capillis nuda, roboris -ingentis in lacertis, magn dignitatis sedens et stans, quanquam -obesitas ventris nimium protensa.] - -C'est que l'amiti de Guillaume tait prcieuse pour l'glise romaine, -dj gouverne par Hildebrand, qui fut bientt Grgoire VII. Leurs -projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre -ct de la Manche, une autre Sicile conqurir[319]. Celle-ci, pour -n'tre pas occupe par les Arabes, n'en tait gure moins odieuse au -saint-sige. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposs -par eux l'glise indpendante d'cosse et d'Irlande, avaient pris -bientt cet esprit d'opposition, qui tait, ce semble, ncessaire et -fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'tait point -philosophique, comme celle de la vieille glise irlandaise, au temps -de saint Colomban et de Jean l'Erigne. L'glise saxonne, comme le -peuple, semble avoir t grossire et barbare[320]. Cette le tait, -depuis des sicles, un thtre d'invasions continuelles. Toutes les -races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y tre donn -rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient -domin cinquante ans, vivant discrtion chez les Saxons; les plus -vaillants de ceux-ci s'taient enfuis dans les forts, taient devenus -_ttes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des -vainqueurs avaient permis le retour et le rtablissement d'douard le -Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et lev en -Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour tre rest -vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple -lui a su gr de son bon vouloir, et a regrett en lui son dernier -souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de -Bretagne, et la Provence du roi Ren. Son rgne ne fut qu'un court -entr'acte qui spara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami -des Normands plus civiliss et chez qui il avait pass ses belles -annes, il fit de vains efforts pour chapper la tutelle d'un -puissant chef saxon, nomm Godwin, qui l'avait rtabli en chassant les -Danois, mais qui dans la ralit rgnait lui-mme; possdant par lui -ou par ses fils le duch de Wessex, et les comts de Kent, Sussex, -Surrey, Hereford et Oxford, c'est--dire tout le midi de l'Angleterre. -On accusait Godwin d'avoir autrefois appel Alfred, frre d'douard, -et de l'avoir livr aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait -ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tu son -cousin Beorn, et le pauvre roi douard n'avait pu venger ce meurtre. -Les Normands qu'il opposait Godwin furent chasss main arme; les -fils de Godwin devinrent matres et l'un d'eux, nomm Harold, qui -avait en effet de grandes qualits, prit assez d'empire sur le faible -roi pour se faire dsigner par lui pour son successeur. - -[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur -l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoy une expdition contre les -Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient -le duc de Normandie: Nous n'avons point vu le duc, rpondirent-ils, -mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population -d'un seul comt. Nous n'y avons pas seulement trouv de vaillants gens -de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tte avec -leurs cruches aux plus robustes ennemis. ce rcit, le roi, -reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur. Will. Gemetic, l. V, -c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de -Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred -moiti de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.] - -[Note 320: Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, -longtemps avant l'arrive des Normands, abandonn les tudes des -lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une -instruction tumultuaire; peine balbutiaient-ils les paroles des -sacrements, et ils s'merveillaient tous si l'un d'eux savait la -grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'tait l l'tude -laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs -revenus table, dans de petites et misrables maisons. Bien -diffrents des Franais et des Normands, qui, dans leurs vastes et -superbes difices, ne font que trs-peu de dpense. De l tous les -vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui effminent le coeur des -hommes. Aussi, aprs avoir combattu Guillaume avec plus de tmrit et -d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une -seule bataille, ils tombrent eux et leur patrie dans un dur -esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au -milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rase; -leurs bras taient chargs de bracelets d'or, leur peau tait releve -par des peintures et des stigmates colors, leur gloutonnerie allait -jusqu' la crapule, leur passion pour la boisson jusqu' -l'abrutissement. Ils communiqurent ces deux derniers vices leurs -vainqueurs; et, d'autres gards, ce furent eux qui adoptrent les -moeurs des Normands. De leur ct, les Normands taient et sont encore -(au milieu du XIIe sicle, poque o crivait Guillaume de Malmesbury) -soigneux dans leurs habits, jusqu' la recherche, dlicats dans leur -nourriture, mais sans excs, accoutums la vie militaire, et ne -pouvant vivre sans guerre; ardents l'attaque, ils savent, lorsque la -force ne suffit pas, employer galement la ruse et la corruption. Chez -eux, comme je l'ai dit, ils font de grands difices et une dpense -modre pour la table. Ils sont envieux de leurs gaux; ils voudraient -dpasser leurs suprieurs, et, tout en dpouillant leurs infrieurs, -ils les protgent contre les trangers. Fidles leurs seigneurs, la -moindre offense les rend pourtant infidles. Ils savent peser la -perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous -les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils -rendent aux trangers autant d'honneur qu' leurs compatriotes, et ils -ne ddaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets. -Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. -fr. XI, 185.--Matth. Paris (d. 1644), p. 4. Optimates (Saxonum)... -more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter -uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero -festinantes auribus tantum prlibabant... Clerici... ut esset stupori -qui grammaticam didicisset.--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, -242: Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.] - -Les Normands, qui comptaient bien rgner aprs douard, persvrrent -avec la tnacit qu'on leur connat. Ils assurrent qu'il avait -dsign Guillaume. Harold prtendait que son droit tait meilleur, -qu'douard l'avait nomm sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on -regardait comme valables les donations faites au dernier moment. -Guillaume dclara cependant qu'il tait prt plaider selon les lois -de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait -donn leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur -Harold, son nouveau roi. - -[Note 321: Guillaume de Poitiers.] - -Harold, pouss par une tempte sur les terres du comte de Ponthieu, -vassal de Guillaume, fut livr par lui son suzerain. Il prtendit -qu'il tait parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son -frre et son neveu, qu'il retenait comme tages. Guillaume le traita -bien, mais il ne le laissa pas aller si aisment. D'abord, il le fit -chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit -jurer sur des reliques qu'il l'aiderait conqurir l'Angleterre[322] -aprs la mort d'douard. Harold devait en outre pouser la fille de -Guillaume, et marier sa soeur un comte normand. Pour mieux confirmer -cette promesse de dpendance et de vasselage, Guillaume le mena avec -lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, -Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323]. -Dans les ides du moyen ge, Harold s'tait donc fait l'_homme_ de -Guillaume. - -[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. Heraldus ei -fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, -quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut -anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; -traditurum interim... castrum Doveram. (_Voy._ aussi Guill. Malmsb... -ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. -fr. XIII, 223), le roi douard dtourna Harold de ce voyage, lui -disant que Guillaume le hassait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._ -aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer -au duc la promesse du trne d'Angleterre: - - N'en sai mie voire ocoison, - Mais l'un et l'autre escrit trovons. - -Guillaume de Jumiges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., -154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, -222), etc., affirment qu'douard avait dsign Guillaume pour son -successeur. Eadmer mme ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, -Edward, obsd par les amis d'Harold, rtracta sa promesse. (Roger de -Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, -t. XIII, p. 224.)] - -[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle celle de -Siegfried, pour l'humilier.] - - la mort d'douard, comme Harold s'tablissait tranquillement dans -sa nouvelle royaut, il vit arriver un messager de Normandie qui lui -parla en ces termes: Guillaume, duc des Normands, te rappelle le -serment que tu lui as jur de ta bouche et de ta main, sur de bons et -saints reliquaires[324]. Harold rpondit que le serment n'avait pas -t libre, qu'il avait promis ce qui n'tait pas lui; que la royaut -tait au peuple. Quant ma soeur, dit-il, elle est morte dans -l'anne. Veut-il que je lui envoie son corps? Guillaume rpliqua sur -un ton de douceur et d'amiti, priant le roi de remplir au moins une -des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille -qu'il avait promis d'pouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors -Guillaume jura que dans l'anne il viendrait exiger toute sa dette et -poursuivre son parjure jusqu'aux lieux o il croirait avoir le pied le -plus sr et le plus ferme. - -[Note 324: Chronique de Normandie: Sire, je suis message de -Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous -fait savoir que vous ayez mmoire du serment que vous lui feistes en -Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.] - -Cependant, avant de prendre les armes, le Normand dclara qu'il s'en -rapporterait au jugement du pape[325], et le procs de l'Angleterre -fut plaid dans les rgles au conclave de Latran. Quatre motifs -d'agression furent allgus: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, -l'expulsion d'un Normand port par douard l'archevch de -Kenterbury, et remplac par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une -promesse qu'douard aurait faite Guillaume de lui laisser la -royaut. Les envoys normands comparurent devant le pape: Harold fit -dfaut. L'Angleterre fut adjuge aux Normands. Cette dcision hardie -fut prise l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs -cardinaux. Le diplme en fut envoy Guillaume avec un tendard bnit -et un cheveu de saint Pierre. - -[Note 325: Quant Harold, il ne se souciait gure du jugement du -pape. Ingulf.] - -L'invasion prenant ainsi le caractre d'une croisade, une foule -d'hommes d'armes afflurent de toute l'Europe prs de Guillaume. Il en -vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Pimont, de -l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hsitaient aider leur -seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succs pouvait faire -de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie tait -d'ailleurs menace par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait -adress Guillaume le plus outrageant dfi. Toute la Bretagne s'tait -mise en mouvement comme pour conqurir la Normandie, pendant que -celle-ci allait conqurir l'Angleterre. Conan, amenant une grande -arme, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et -sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il -sonnait, les forces lui manqurent peu peu, il laissa aller les -rnes, le cor tait empoisonn. Cette mort vint point pour -Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons -prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent -en Angleterre. - -Le succs de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons -taient diviss. Le frre mme de Harold appela les Normands, puis -les Danois, qui en effet attaqurent l'Angleterre par le nord, tandis -que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois -fut aisment repousse par Harold, qui les tailla en pices. Celle de -Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre -ne pouvait lui chapper. D'abord les Normands avaient sur leurs -ennemis une grande supriorit d'armes et de discipline; les Saxons -combattaient pied avec de courtes haches, les Normands cheval avec -de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les -plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est -peut-tre lui qui a cr ainsi la belle et forte race de nos chevaux -normands. Les Saxons ne btissaient point de chteaux[328]; ainsi une -bataille perdue, tout tait perdu, ils ne pouvaient plus gure se -dfendre; et cette bataille, il tait probable qu'ils la perdraient, -combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une -flotte seule pouvait dfendre l'Angleterre; mais celle d'Harold tait -si mal approvisionne, qu'aprs avoir crois quelques temps dans la -Manche, elle fut oblige de rentrer pour prendre des vivres. - -[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] - -[Note 327: Guillaume de Poitiers.] - -[Note 328: Orderic Vital.] - -Guillaume, dbarqu Hastings, ne rencontra pas plus d'arme que de -flotte. Harold tait alors l'autre bout de l'Angleterre, occup de -repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, -mais fatigues, diminues, et, dit-on, mcontentes de la parcimonie -avec laquelle il avait partag le butin. Lui-mme tait bless. -Cependant le Normand ne se hta point encore. Il chargea un moine -d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume -avec lui: S'il s'obstine, ajouta Guillaume, ne point prendre ce que -je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure -et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommunis -de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329]. Ce message -produisit son effet. Les Saxons doutrent de leur cause. Les frres -mme d'Harold l'engagrent ne pas combattre de sa personne, puisque -aprs tout, disaient-ils, il avait jur[330]. - -[Note 329: Chronique de Normandie.] - -[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.] - -Les Normands employrent la nuit se confesser dvotement, tandis que -les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants -nationaux. Le matin, l'vque de Bayeux, frre de Guillaume, clbra -la messe et bnit les troupes, arm d'un haubert sous son rochet. -Guillaume lui-mme tenait suspendues son col les plus rvres des -reliques sur lesquelles Harold avait jur, et faisait porter prs de -lui l'tendard bnit par le pape. - -D'abord les Anglo-Saxons, retranchs derrire des palissades, -restrent, sous les flches des archers de Guillaume, immobiles et -impassibles. Quoique Harold et l'oeil crev d'une flche, les -Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le -bruit courait que le duc tait tu; il est vrai qu'il eut dans cette -bataille trois chevaux tus sous lui. Mais il se montra, se jeta -devant les fuyards et les arrta. L'avantage des Saxons fut justement -ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie -normande reprit le dessus. Les lances prvalurent sur les haches. Les -redoutes furent enfonces. Tout fut tu ou se dispersa (1066). - -Sur la colline o la vieille Angleterre avait pri avec le dernier roi -saxon, Guillaume btit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la -Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait saint Martin, patron des -soldats de la Gaule. On y lisait nagure encore les noms des -conqurants, gravs sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse -d'Angleterre. Harold fut enterr par les moines sur cette colline, en -face de la mer. Il gardait la cte, dit Guillaume, qu'il l'a garde -encore. - -Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques gards -pour les vaincus. Il dgrada un des siens qui avait frapp de son pe -le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de -garder les bonnes lois d'douard le Confesseur; il s'attacha Londres, -et confirma les privilges des hommes de Kent. C'tait le plus -belliqueux des comts, celui qui avait l'avant-garde dans l'arme -anglaise, celui o les vieilles liberts celtiques s'taient le mieux -conserves. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevque de Kenterbury, -rclama contre la tyrannie du frre de Guillaume, les privilges des -hommes de Kent, il fut cout favorablement du roi. Le conqurant -essaya mme d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne -justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'tre -justicier, jusqu' dposer son oncle d'un archevch pour une conduite -peu difiante. Cependant il fondait une garde de chteaux, et -s'assurait de tous les lieux forts. - -[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. Anglicam locutionem -plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior tas -illum compescebat. Il avait commenc par rprimer par des rglements -svres la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101. -Tut erant a vi mulieres; etiam illa delicta qu fierent consensu -impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum -concessit... seditiones interdixit, cdem et omnem rapinam, etc. -Portus et qulibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam -fieri jussit. Ce passage du pangyriste de Guillaume a t copi par -le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--L'homme faible et sans -armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son -cheval, partout o il lui plaisait, sans trembler la vue des -escadrons des chevaliers.--Une jeune fille charge d'or, dit -Huntingdon, et impunment travers tout le royaume.--(Scr. fr. XI, -211.) Plus tard, la rsistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et -le poussa ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.] - -Peut-tre Guillaume n'et-il pas mieux demand que de traiter les -vaincus avec douceur. C'tait son intrt. Il n'et t que plus -absolu en Normandie. Mais ce n'tait pas le compte de tant de gens -auxquels il avait promis des dpouilles, et qui attendaient. Ils -n'avaient pas combattu Hastings pour que Guillaume s'arranget avec -les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs annes, sans -doute pour luder, pour ajourner, pour donner aux trangers qui -l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, -pendant son absence, clata une grande rvolte. Les Saxons ne -pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent t vaincus -sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, -et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entire fut -mesure, dcrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent crs -aux dpens des Saxons, et le rsultat consign dans le livre noir de -la conqute, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors -commencrent ces effroyables scnes de spoliation dont nous avons une -si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas -croire que tout fut t aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservrent -des biens, et cela dans tous les comts. Un seul est port pour -quarante et un manoirs dans le comt d'York[333]. - -[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.] - -[Note 333: Hallam.] - -On ne verra pas sans intrt comment les Saxons eux-mmes jugrent le -conqurant: - -Si quelqu'un dsire connatre quelle espce d'homme c'tait, et quels -furent ses honneurs et possessions, nous allons le dcrire comme nous -l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvs -quelquefois sa cour. Le roi Guillaume tait un homme trs-sage et -trs-puissant, plus puissant et plus honor qu'aucun de ses -prdcesseurs. Il tait doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, -et svre l'excs pour ceux qui rsistaient sa volont. Au lieu -mme o Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il leva un noble -monastre, y plaa des moines et les dota richement... Certes, il fut -trs-honor; trois fois chaque anne, il portait sa couronne, -lorsqu'il tait en Angleterre: Pques, il la portait Winchester; -la Pentecte, Westminster, et Nol, Glocester. Et alors il tait -accompagn de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevques et -vques diocsains, abbs et comtes, thanes et chevaliers. Il tait au -surplus trs-rude et trs-svre; aussi personne n'osait rien -entreprendre contre sa volont. Il lui arriva de charger de chanes -des comtes qui lui rsistaient. Il renvoya des vques de leurs -vchs, des abbs de leurs abbayes, et mit des comtes en captivit; -enfin, il n'pargna pas mme son propre frre Odon: il le mit en -prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le -bon ordre qu'il tablit dans cette contre; toute personne -recommandable pouvait voyager travers le royaume avec sa ceinture -pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait os tuer -un autre, en et-il reu la plus forte injure. Il donna des lois -l'Angleterre, et par son habilet il tait parvenu la connatre si -bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne st qui il tait -et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le -pays de Galles tait sous sa domination, et il y btit des chteaux. -Il gouverna aussi l'le de Man: de plus, sa puissance lui soumit -l'cosse; la Normandie tait lui de droit. Il gouverna le comt -appel Mans; et s'il et vcu deux ans de plus, il et conquis -l'Irlande par la seule renomme de son courage et sans recourir aux -armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des -douleurs et mille injustices. Il laissa construire des chteaux et -opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit ses -sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; -quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans -ncessit. Il tait fort avare et d'une ardente rapacit. Il donnait -ses terres rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se prsentait -quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donn, le roi lui -adjugeait l'instant; un troisime venait-il encore enchrir, le roi -cdait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manire -criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien -de choses ils faisaient illgalement. Car plus ils parlaient de loi, -plus ils la violaient. Il tablit plusieurs deer-friths[334], et il -fit cet gard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une -biche perdrait la vue. Ce qu'il avait tabli pour les biches, il le -fit pour les sangliers; car il aimait autant les btes fauves que s'il -et t leur pre. Il en fit autant pour les livres, qu'il ordonna de -laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres -murmuraient; mais il tait si dur, qu'il n'avait aucun souci de la -haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volont du roi si l'on -voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hlas! un homme -peut-il tre aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire -lui-mme autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu -tout-puissant avoir merci de son me, et lui accorder le pardon de ses -fautes[335]! - -[Note 334: Les _deer-friths_ taient des forts dans lesquelles les -btes fauves taient sous la protection ou _frith_ du roi.] - -[Note 335: Chronic. Saxon.] - -Quels qu'aient t les maux de la conqute, le rsultat en fut, selon -moi, immensment utile l'Angleterre et au genre humain. Pour la -premire fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lche et -flottant en France et en Allemagne, fut tendu l'excs en Angleterre. -Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les -barons furent obligs de se serrer autour du roi. Guillaume reut le -serment des arrire-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'et pas -t bien venu demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui -des barons, des chevaliers qui dpendaient d'eux. Tout tait l -cependant; une royaut qui ne portait que sur l'hommage des grands -vassaux tait purement nominale. loigne, par son lvation dans la -hirarchie, des rangs infrieurs qui faisaient la force relle, elle -restait solitaire et faible la pointe de cette pyramide, tandis que -les grands vassaux, placs au milieu, en tenaient sous eux la base -puissante. - -Ce danger continuel o se trouvait l'aristocratie normande dans le -premier sicle lui faisait supporter d'tranges choses de la part du -roi. Dpositaire de l'intrt commun de la conqute, dfenseur de -cette immense et prilleuse injustice, on lui laissa tout moyen de -s'assurer que la terre serait bien dfendue. Il fut le tuteur -universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles hritires -qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336], -mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant -finance de ceux qui voulaient pouser des femmes riches, et des femmes -qui refusaient ses protgs. Ces droits fodaux existaient sur le -continent, mais sous forme bien diffrente. Le roi de France pouvait -rclamer contre un mariage qui et nui ses intrts, mais non pas -imposer un mari la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs -tait exerce, mais conformment la hirarchie fodale; celle des -arrire-vassaux l'tait au profit des vassaux et non du roi. - -[Note 336: L'vque de Winchester payait une pice de bon vin pour -n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture la -comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure -espce pour que le mme roi tnt sa paix avec la femme de Henri Pinel; -un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro -licentia comedendi_). Hallam.] - -Indpendamment du _danegeld_, lev sur tous, sous prtexte de pourvoir - la dfense contre les Danois, indpendamment des tailles exiges des -vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse mme -un impt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'tait une dispense -d'aller la guerre. Les barons, fatigus d'appels continuels, -aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux -souverain dans les entreprises o il s'embarquait; et lui, il -s'arrangeait fort de cet change. Au lieu du service capricieux et -incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, -Gascons, Brabanons, Gallois et autres. Ces gens-l ne tenaient qu'au -roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait -payer la bride et le mors que le roi lui mettait la bouche. - -Ainsi la royaut se constitua, et l'glise ct: une glise forte -et politique, comme celle que Charlemagne avait fonde en Saxe pour -discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clerg n'et si forte -part; aujourd'hui encore le revenu de l'glise anglicane surpasse -lui seul ceux de toutes les glises du monde mis ensemble. Cette -glise eut son unit dans l'archevque de Kenterbury. Ce fut comme une -espce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des -ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent -entre le roi et le peuple, quelquefois mme au profit des Saxons, des -vaincus[337]. L'archevque Lanfranc, conseiller et confesseur de -Guillaume, anim et arm de la faveur du pape et de celle du roi, -attaqua, crasa les prlats et les grands qui se montraient rebelles -l'autorit royale[338]. C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, -lorsque Guillaume passait sur le continent. - -[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. -Langton, etc.] - -[Note 338: Mathieu Paris.] - -Cette forte organisation de la royaut et de l'glise anglo-normande -fut un exemple pour le monde. Les rois envirent la toute-puissance de -ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais rgulire -qui rgnait dans la Grande-Bretagne. - -Les vaincus avaient, il est vrai, chrement pay cet ordre et cette -organisation. Mais la longue les villes se peuplrent de la -dsolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population -prpara l'Angleterre une destine nouvelle. Le roi avait maintenu -les tribunaux saxons des comts et des _hundred_, pour resserrer -d'autant les juridictions fodales, qui, d'autre part, rencontraient -par en haut un obstacle dans l'autorit souveraine de la cour du roi. -Ainsi l'Angleterre, enferme par la conqute dans un cadre de fer, -commena connatre l'ordre public. Cet ordre dveloppa une -prodigieuse force sociale. Dans les deux sicles qui suivirent la -conqute, malgr tant de calamits, s'levrent ces merveilleux -monuments que toute la puissance du temps prsent pourrait peine -galer. Les basses et sombres glises saxonnes s'lancrent en flches -hardies, en majestueuses tours. Si la diversit des races et des -langues retarda l'essor de la littrature, l'art du moins commena. -C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils rvlent, qu'il -faut juger la conqute, et non sur les calamits passagres qui l'ont -accompagne. - -[Note 339: Hallam.] - - * * * * * - -Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'glise de -Rome s'tait promis de leurs victoires, elle y gagna nanmoins -infiniment. Ceux de Naples ds leur origine, ceux d'Angleterre au -temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du -saint-sige. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les -empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux -formidables du roi de France, l'obligrent longtemps de se livrer sans -rserve aux papes. - -En mme temps, les Captiens de Bourgogne concouraient aux victoires -du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient -celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'glise -triomphait dans l'Europe par l'pe des Franais. En Sicile et en -Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commenc ou -accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi. - -Toutefois, ces entreprises avaient t trop indpendantes les unes des -autres, et aussi trop gostes, trop intresses, pour accomplir le -grand but de Grgoire VII et de ses successeurs: l'unit de l'Europe -sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce -grand but de l'unit, il fallait que l'glise s'en mlt, que le -christianisme vnt au secours. - -Le monde du XIe sicle avait dans sa diversit un principe commun de -vie, la religion; une forme commune, fodale et guerrire. Une guerre -religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversits -de races et d'intrts politiques qui le dchiraient qu'en prsence -d'une diversit gnrale et plus grande; si grande qu'en comparaison -toute autre s'effat. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir -qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est quoi travaillrent les -papes, ds l'an 1000. - -Un pape franais, Gerbert, Sylvestre II, avait crit aux princes -chrtiens, au nom de Jrusalem. Grgoire VII et voulu se mettre la -tte de cinquante mille chevaliers pour dlivrer le Saint-Spulcre. Ce -fut Urbain II, Franais comme Gerbert, qui en eut la gloire. -L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-mme. La -guerre sainte de Jrusalem, rsolue en France au concile de Clermont, -prche par le Franais Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par -des Franais. Les croisades ont leur idal en deux Franais: Godefroi -de Bouillon les ouvre; elles sont fermes par saint Louis. Il -appartenait la France de contribuer plus que tous les autres au -grand vnement qui fit de l'Europe une nation. - - - - -CHAPITRE III - -LA CROISADE - -1095-1099 - - -Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitis de -l'humanit, l'Europe et l'Asie, la religion chrtienne et la musulmane -s'taient perdues de vue, lorsqu'elles furent replaces en face par la -croisade, et qu'elles se regardrent. Le premier coup d'oeil fut -d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et -que le genre humain s'avout son identit. Essayons d'apprcier ce -qu'elles taient alors, de fixer quel ge elles avaient atteint dans -leur vie de religion. - -L'islamisme tait la plus jeune des deux, et dj pourtant la plus -vieille, la plus caduque. Ses destines furent courtes; ne six cents -ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des -croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme -vide, d'o la vie s'est retire, et que les barbares hritiers des -Arabes conservent silencieusement sans l'interroger. - -L'islamisme, la plus rcente des religions asiatiques, est aussi le -dernier et impuissant effort de l'Orient pour chapper au matrialisme -qui pse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition hroque -du royaume de la lumire contre celui des tnbres, d'Iran contre -Turan. La Jude n'a pas suffi, tout enferme qu'elle tait dans -l'unit de son Dieu abstrait, et toute concentre et durcie en soi. Ni -l'une ni l'autre n'a pu oprer la rdemption de l'Asie. Que sera-ce de -Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaque, le tirer du peuple -lu pour l'imposer tous? Ismal en saura-t-il plus que son frre -Isral? Le dsert arabique sera-t-il plus fcond que la Perse et la -Jude? - -Dieu est Dieu, voil l'islamisme; c'est la religion de l'unit. -Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point -d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut -tre seul seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui -suffise. La famille est peu prs dtruite, la parent, la tribu -encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cache au harem; -quatre pouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre -les frres, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les -familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perptuit, -semblent se renouveler chaque gnration. Chacun se btit une -maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni l'homme -ni la terre. Isols et sans trace, ils passent comme la poussire -vole au dsert; gaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un -Dieu niveleur, qui ne veut nulle hirarchie. - -[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non -hrditaires.] - -Point de Christ, point de mdiateur, de Dieu-homme. Cette chelle, que -le christianisme nous avait jete d'en haut, et qui montait vers Dieu -par les saints, la Vierge, les anges et Jsus, Mahomet la supprime; -toute hirarchie prit: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le -ciel une profondeur infinie, ou bien pse sur la terre, s'y applique -et l'crase. Misrables atomes, gaux dans le nant, nous gisons sur -la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-mme. Le -ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du -ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dme -impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brlant casque -d'acier. - -L'islamisme, n pour s'tendre, ne demeurera pas dans ce sublime et -strile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. -Ce Dieu que Mahomet a vol Mose, il pouvait rester abstrait, pur et -terrible sur la montagne juive ou dans le dsert arabique; mais voil -que les cavaliers du Prophte le promnent victorieusement de Bagdad -Cordoue, de Damas Surate. Ds que la rotation du sabre, la -ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va -s'humaniser. Je crains pour son austrit les paradis du harem, et ses -roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La -chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine rclamer; -la matire proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la -violence d'un exil qui rentre en matre. Ils ont enferm la femme au -srail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la -Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont -rejet le Dieu-homme et repouss l'incarnation en haine du Christ; ils -proclament celle d'Ali. Ils ont condamn le magisme, le rgne de la -lumire; et ils enseignent que Mahomet est la lumire incarne; selon -d'autres, Ali est cette lumire; les imans, descendants et successeurs -d'Ali, sont des rayons incarns. Le dernier de ces imans, Ismal, a -disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir -de la chercher. Les califes fatemites d'gypte taient les -reprsentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, -ces doctrines avaient prvalu dans les montagnes orientales de -l'ancien empire persan, o l'islamisme n'avait pu touffer le -magisme[342]. Elles clatrent au VIIIe et au IXe sicles, lorsque les -fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mmes ISMALITES, se -mirent courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre la -main. Les Abassides les exterminrent par centaines de mille; mais -l'un d'eux, rfugi en gypte, fonda la dynastie fatemite, pour la -ruine des Abassides et du Coran. - -[Note 341: Chez les musulmans, les mots femme et objet dfendu par la -religion peuvent se dire l'un pour l'autre. Bibl. des Croisades, t. -IV, p. 169. - -Fatema entrera dans le Paradis la premire aprs Mahomet; les -musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes -(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mre Fatema n'en est pas -moins reste vierge, et que Dieu s'est incarn dans ses -enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de -Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202. - -Aujourd'hui encore, des provinces entires, en Perse et en Syrie, sont -dans la mme croyance. Ceux mmes des Schyytes qui n'ont pas os dire -qu'_Ali tait Dieu_ ont t persuads que peu s'en fallait: et les -Persans disent souvent: Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne -crois pas qu'il en soit loin.--Les Schyytes disent ce sujet que tel -tait l'clat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il tait -impossible de soutenir ses regards. Ds qu'il paraissait, le peuple -lui criait: _Tu es Dieu!_-- ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite -il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu -es Dieu! De l ils l'ont surnomm le Dispensateur des lumires; et, -quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II, -163. - -Suivant quelques docteurs, au moment de la cration, l'ide de Mahomet -tait sous l'oeil de Dieu, et cette ide, substance la fois -spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu cra le -ciel; du second, la terre; du troisime, Adam et toute sa race. Ainsi -la Trinit rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les -Occidentaux crurent y voir aussi la hirarchie chrtienne. Ces -nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous. L. V, ap. -Bonars, p. 312-13.] - -[Note 342: Hammer.] - -La mystrieuse gypte ressuscita ses vieilles initiations. Les -Fatemites fondrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; -immense et tnbreux atelier de fanatisme et de science, de religion -et d'athisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protes de -l'islamisme, c'tait l'obissance pure. Il n'y avait qu' se laisser -conduire; ils vous menaient par neuf degrs de la religion au -mysticisme, du mysticisme la philosophie au doute, l'absolue -indiffrence. Leurs missionnaires pntraient dans toute l'Asie, et -jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de -ce dissolvant destructif. La Perse tait prpare de longue date le -recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, -des sectaires avaient prch la communaut des biens et des femmes, et -l'indiffrence du juste et de l'injuste. - -[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la -sagesse_ n'est peut-tre qu'une mme chose avec ce palais du Caire -dont Guillaume de Tyr nous a laiss une si pompeuse description. La -progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre des -degrs d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de -ce prcieux monument: - -Hugues de Csare et Geoffroi, de la milice du Temple, entrrent dans -la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur -mission; ils montrent au palais, appel _Casher_, dans la langue du -pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, -l'pe la main et grand bruit; on les conduisit travers des -passages troits et privs de jour, et chaque porte, des cohortes -d'thiopiens arms rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts -rpts. Aprs avoir franchi le premier et le second poste, introduits -dans un local plus vaste, o pntrait le soleil, et expos au grand -jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrisses -d'or, et enrichies de sculptures en relief, paves en mosaque, et -dignes dans toute leur tendue de la magnificence royale; la richesse -de la matire et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et -le regard avide, charm par la nouveaut de ce spectacle, avait peine - s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau -limpide; on entendait les gazouillements varis d'une multitude -d'oiseaux inconnus notre monde, de forme et de couleur tranges, et -pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le got de son -espce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, -ils trouvent des difices aussi suprieurs aux premiers en lgance -que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. L tait une -tonnante varit de quadrupdes, telle qu'en imagine le caprice des -peintres, telle qu'en peuvent dcrire les mensonges potiques, telle -qu'on en voit en rve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de -l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque -jamais rien ou de pareil.--Aprs beaucoup de dtours et de corridors -qui auraient pu arrter les regards de l'homme le plus occup, on -arriva au palais mme, o des corps plus nombreux d'hommes arms et de -satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence -incomparable de leur matre; l'aspect des lieux annonait aussi son -opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrs dans -l'intrieur du palais, le soudan, pour honorer son matre selon la -coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant -un culte qui ne semblait d qu' lui, une espce d'adoration. Tout -coup s'cartrent avec une merveilleuse rapidit les rideaux, tissus -de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient -ainsi le trne; la face du calife fut alors rvle: il apparut sur un -trne d'or, vtu plus magnifiquement que les rois, entour d'un petit -nombre de domestiques et d'eunuques familiers. Willelm. Tyrens., l. -XIX, c. XVII. - -Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer la dvotion -le langage de l'amour, comme il leur a donn une tendance s'lever -de l'amour du rel celui de l'idal. - -Un pote persan dit en s'adressant Dieu: - -C'est votre beaut, Seigneur! qui, toute cache qu'elle est -derrire un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes; - -C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de -Medjnoun; c'est par le dsir de vous possder que Vamek poussa tant de -soupirs pour celle qu'il adorait. Reinaud, I, 52. - -Le principe de la doctrine sotrique tait: _Rien n'est vrai et tout -est permis_. Hammer, p. 87. Un imam clbre crivit contre les -Hassanites un livre intitul: _De la Folie des partisans de -l'indiffrence en matire de religion_.] - -Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replace -dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu mme d'o -sortirent les anciens librateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux -tablier de cuir, et le hros Feridun, avec sa massue tte de buffle. -Ce protestantisme mahomtan, port au milieu de ces populations -intrpides, s'y associa avec le gnie de la rsistance nationale, et -leur enseigna un excrable hrosme d'assassinat. Ce fut d'abord un -certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejet des Abassides et des -Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut -(c'est--dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace, -la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le -fatemisme tait le masque, mais dont la secrte pense semble avoir -t la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge -du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut tait plein de livres -et d'instruments de mathmatiques. Les arts y taient cultivs; les -sectaires pntraient partout sous mille dguisements, comme mdecins, -astrologues, orfvres, etc. Mais l'art qu'ils exeraient le plus, -c'tait l'assassinat. Ces hommes terribles se prsentaient un un -pour poignarder un sultan, un calife, et se succdaient sans peur, -sans dcouragement, mesure qu'on les taillait en pices[344]. On -assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les -fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des -lieux de dlices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient got les -prmices du paradis promis aux hommes dvous[345]. Sans doute ces -moyens se joignait le vieil hrosme montagnard, qui a fait de cette -contre le berceau des vieux librateurs de la Perse, et celui des -modernes Wahabites. Comme Sparte, les mres se vantaient de leurs -fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins -prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'tait de mme -celui des chefs indignes qui avaient leurs forts sur l'autre versant -de la mme chane. - -[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un un, jusqu' -cent vingt-quatre.] - -[Note 345: Henri, comte de Champagne, tant venu rendre visite au -grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une -tour leve, garnie chaque crneau de deux _fedavis_ (dvous); il -fit un signe, et deux de ces sentinelles se prcipitrent du haut de -la tour. Si vous le dsirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en -faire autant.] - -Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois -d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en tendit pas moins sa -domination sur la plupart des chteaux et lieux forts des montagnes -entre la Caspienne et la Mditerrane. Ses assassins inspiraient un -inexprimable effroi. Les princes somms de livrer leurs forteresses -n'osaient ni les cder ni les garder; il les dmolissaient. Il n'y -avait plus de sret pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir chaque -instant du milieu de ses plus fidles serviteurs s'lancer un -meurtrier. Un sultan qui perscutait les Assassins voit le matin, -son rveil, un poignard plant en terre, deux doigts de sa tte: il -leur paya tribut, et les exempta de tout impt, de tout page. - -Telle tait la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave -sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui -de Cordoue, dmembr et tomb en pices. Une seule chose tait forte -et vivante dans le monde mahomtan; c'tait cet horrible hrosme des -Assassins, puissance hideuse, plante fermement sur la vieille -montagne persane en face du califat comme le poignard prs de la tte -du sultan. - -Combien le christianisme tait plus vivant et plus jeune au moment -des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le -balanait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la -chastet monastique, par le clibat des prtres. Le califat tombait, -et la papaut s'levait. Le mahomtisme se divisait, le christianisme -s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en -effet, il ne rsista qu'en recevant les Mongols et les Turcs, -c'est--dire en devenant barbare. - -Ce plerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni trange. -L'homme est plerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et -je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut -pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mne comme un enfant en lui -montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne -d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien -c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt -est la premire conqute. C'est la belle Hlne, puis, la moralit -s'levant, la chaste Pnlope, l'hroque Brynhild ou les Sabines. -L'empereur Alexis, en appelant nos Franais la guerre sainte, ne -ngligeait pas de leur vanter la beaut des femmes grecques. Les -belles Milanaises taient, dit-on, pour quelque chose dans la -persvrance de Franois Ier pour la conqute d'Italie. - -[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _dsir des figues_, -pour un ardent dsir.] - -La patrie est une autre amante aprs laquelle nous courons aussi. -Ulysse ne se lassa point qu'il n'et vu fumer les toits de son -Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchrent en vain leur -Asgard, leur ville des Ases, des hros et des dieux. Ils trouvrent -mieux. En courant l'aveugle, ils heurtrent contre le christianisme. -Nos croiss, qui marchrent d'un si ardent amour Jrusalem, -s'aperurent que la patrie divine n'tait point au torrent de Cdron, -ni dans l'aride valle de Josaphat. Ils regardrent plus haut alors, -et attendirent dans un espoir mlancolique une autre Jrusalem. Les -Arabes s'tonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le -vainqueur leur dit tristement: La terre n'est-elle pas bonne pour -nous servir de sige, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans -son sein[347]? Ils se retirrent pleins d'admiration. L'Occident et -l'Orient s'taient entendus. - -[Note 347: Guillaume de Tyr.] - -Il fallait pourtant que la croisade s'accomplt. Ce vaste et multiple -monde du moyen ge, qui contenait en soi tous les lments des mondes -antrieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes -les luttes du genre humain. Il fallait qu'il reprsentt sous la forme -chrtienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie -par les Grecs et la conqute de la Grce par les Romains, en mme -temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient relis et -soulevs au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux -ariens de nos cathdrales. - -Il y avait dj longtemps que l'branlement avait commenc. Depuis -l'an 1000 surtout, depuis que l'humanit croyait avoir chance de vivre -et esprait un peu, une foule de plerins prenaient leur bton et -s'acheminaient, les uns Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, -aux Saints-Aptres de Rome, et de l Jrusalem. Les pieds y -portaient d'eux-mmes. C'tait pourtant un dangereux et pnible -voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait prs du tombeau -du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un -contemporain: Seigneur, vous tes mort pour moi, je suis mort pour -vous[348]! - -[Note 348: Pierre d'Auvergne.] - -Les Arabes, peuple commerant, accueillaient bien d'abord les -plerins. Les Fatemites d'gypte, ennemis secrets du Coran, les -traitrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils -d'une chrtienne, se donna lui-mme pour une incarnation. Il maltraita -cruellement les chrtiens qui prtendaient que le Messie tait dj -venu, et les Juifs qui s'obstinaient l'attendre encore. Ds lors, on -n'aborda gure le saint tombeau qu' condition de l'outrager, comme -aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant -sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, -Foulques Nerra, qui avait tant expier, et qui alla tant de fois -Jrusalem. Condamn par les fidles salir le saint tombeau, il -trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin prcieux[349]. Il revint - pied de Jrusalem, et mourut de fatigue Metz. - -[Note 349: Gest Consulum Andegav.] - -Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes -si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des -torrents de sang, se soumettaient pieusement toutes les bassesses -qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes -de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe sicle -ce rude plerinage. L'empressement augmentait avec le pril; seulement -les plerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'vque -de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put -arriver. Treize ans aprs, les vques de Mayence, de Ratisbonne, de -Bamberg et d'Utrecht, s'associrent quelques chevaliers normands et -formrent une petite arme de sept mille hommes. Ils parvinrent -grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant -les Turcs, matres de Bagdad et partisans de son calife, s'tant -empars de Jrusalem, y massacrrent indistinctement tous les -partisans de l'incarnation, Alides et Chrtiens. L'empire grec, -resserr chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en -face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient -derrire les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressrent, -comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnne tait dj -li avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement -son passage; ses ambassadeurs clbraient, avec le gnie hableur des -Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on -pouvait y conqurir: les lches allaient jusqu' vanter la -beaut[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les -promettre aux Occidentaux. - -[Note 350: Guibert de Nogent.] - -Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour mouvoir le peuple, et lui -communiquer cet branlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y -avait dj longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de -l'Espagne n'tait qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque -victoire du Cid, la prise de Tolde ou de Valence, bien autrement -importantes que Jrusalem. Les Gnois, les Pisans, conqurants de la -Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis -un sicle? Lorsque Sylvestre II crivit sa fameuse lettre au nom de -Jrusalem, les Pisans armrent une flotte, dbarqurent en Afrique, et -massacrrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien -que la religion tait pour peu de chose dans tout cela. Le danger -animait les Espagnols, l'intrt les Italiens. Ces derniers -imaginrent plus tard de couper court toute croisade de Jrusalem, -de dtourner et d'attirer chez eux tout l'or que les plerins -portaient dans l'Orient: ils chargrent leurs galres de terre prise -en Jude, rapprochrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent -une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise. - -Mais on ne pouvait donner ainsi le change la conscience religieuse -du peuple, ni le dtourner du saint tombeau. Dans les extrmes misres -du moyen ge, les hommes conservaient des larmes pour les misres de -Jrusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacs de la -fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine -pour s'acquitter du rpit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que -la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait -que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, -disait-on, fraye autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le -soleil levant, de recueillir la dpouille toute prte, de ramasser la -bonne manne de Dieu. Plus de misre ni de servage; la dlivrance tait -arrive. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. -D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en tait besoin; c'et t -tenter Dieu. Ils dclarrent qu'ils auraient pour guides les plus -simples des cratures, une oie et une chvre[352]. Pieuse et touchante -confiance de l'humanit enfant! - -[Note 351: Des prophtes annonaient que Charlemagne viendrait -lui-mme commander la croisade.] - -[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes -sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena -Cadmus en Botie, etc.] - -Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Pitre_ -(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _ Cucullo_), contribua, dit-on, -puissamment par son loquence ce grand mouvement du peuple[353]. Au -retour d'un plerinage Jrusalem, il dcida le pape franais Urbain -II prcher la croisade Plaisance, puis Clermont (1095). La -prdication fut peu prs inutile en Italie; en France tout le monde -s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents vques ou abbs -mitrs. Ce fut le triomphe de l'glise et du peuple. Les deux plus -grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent -condamns, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures -mle celle de Jrusalem. Chacun mit la croix rouge son paule; -les toffes, les vtements rouges furent mis en pices et n'y -suffirent pas[354]. - -[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: Le petit peuple, dnu de -ressources, mais fort nombreux, s'attacha un certain Pierre -l'Hermite, et lui obit comme son matre, du moins tant que les -choses se passrent dans notre pays. J'ai dcouvert que cet homme, -originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait men -d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais -quelle partie de la Gaule suprieure. Il partit de l, j'ignore par -quelle inspiration; mais nous le vmes alors parcourant les villes et -les bourgs, et prchant partout: le peuple l'entourait en foule, -l'accablait de prsents, et clbrait sa saintet par de si grands -loges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu personne -de pareils honneurs. Il se montrait fort gnreux dans la distribution -de toutes les choses qui lui taient donnes. Il ramenait leurs -maris les femmes prostitues, non sans y ajouter lui-mme des dons, et -rtablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui taient -dsunis, avec une merveilleuse autorit. En tout ce qu'il faisait ou -disait, il semblait qu'il y et en lui quelque chose de divin: en -sorte qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet, pour les -garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais -pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne -portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui -lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus, -ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin -et de poissons.] - -[Note 354: Il y en eut qui s'imprimrent la croix avec un fer rouge. -(Albric des Trois-Fontaines).] - -Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du -monde. On vit les hommes prendre subitement en dgot tout ce qu'ils -avaient aim. Leurs riches chteaux, leurs pouses, leurs enfants, -ils avaient hte de tout laisser l. Il n'tait besoin de -prdications; ils se prchaient les uns les autres, dit le -contemporain, et de parole et d'exemple. C'tait, continue-t-il, -l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de -rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas -pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles -restaient engourdies et glaces dans leur iniquit. Mais ds qu'elles -se furent chauffes aux rayons du soleil de justice, elles -s'lancrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute -me fidle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de -guerre... Bien que la prdication ne se ft fait entendre qu'aux -Franais, quel peuple chrtien ne fournit aussi des soldats? Vous -auriez vu les cossais couverts d'un manteau hriss, accourir du fond -de leurs marais... Je prends Dieu tmoin qu'il dbarqua dans nos -ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait -leur langue: eux, plaant leurs doigts en forme de croix, ils -faisaient signe qu'ils voulaient aller la dfense de la foi -chrtienne. - -Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui -se moquaient de ceux qui se dfaisaient de leurs biens, leur prdisant -un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les -moqueurs eux-mmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur -avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'taient -d'abord raills. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes -qui se prparaient la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les -vieillards tremblant sous le poids de l'ge?... Vous auriez ri de voir -les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, tranant dans des -chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces -petits, chaque ville ou chteau qu'ils apercevaient, demandaient -dans leur simplicit: N'est ce pas l cette Jrusalem o nous -allons[355]? - -[Note 355: Guibert de Nogent.] - -Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes dlibrer, -s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne -s'inquitaient de rien de tout cela: ils taient srs d'un miracle. -Dieu en refuserait-il un la dlivrance du saint spulcre? Pierre -l'Ermite marchait la tte, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres -suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient -_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient -pas huit chevaux. Quelques Allemands imitrent les Franais et -partirent sous la conduite d'un des leurs, nomm Gottesschalk. Tous -ensemble descendirent la valle du Danube, la route d'Attila, la -grande route du genre humain[356]. - -[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part la -croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos -propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hc -expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p. -119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.] - -Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur -sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les -faisaient prir dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les -meurtriers du Christ avant de dlivrer son tombeau. Ils arrivrent -ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. -Ces bandes froces y firent horreur; on les suivit la piste, on les -chassa comme des btes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur -fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les -flches des Turcs. L'excellente Anne Comnne est heureuse de croire -qu'ils laissrent dans la plaine de Nice des montagnes d'ossements et -qu'on en btit les murs d'une ville. - -Cependant s'branlaient lentement les lourdes armes des princes, des -grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part la croisade, mais -bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frre du roi de -France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche -tienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le -Conqurant, enfin le comte de Flandre, partirent en mme temps. Tous -gaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le -plus gaiement un royaume, n'allait Jrusalem que par dsoeuvrement. -Hugues et tienne revinrent sans aller jusqu'au bout. - -Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, tait, sans comparaison, -le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de runir les -comts de Rouergue, de Nmes et le duch de Narbonne. Cette grandeur -lui donnait bien d'autres esprances. Il avait jur qu'il ne -reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout -le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, -de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef -ecclsiastique de la croisade, l'vque du Puy, lgat du pape, qui -tait sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerants, industrieux et -civiliss comme les Grecs, n'avaient gure meilleure rputation de -pit ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de -savoir-faire, trop de loquacit. Les hrtiques abondaient dans leurs -cits demi-mauresques; leurs moeurs taient un peu mahomtanes. Les -princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses -tats un de ses btards. - -[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. -VII, c. VIII: Au sige de Jrusalem il fit crier dans toute l'arme -par les hrauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler -le foss recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet -ouvrage, trois jours et trois nuits. Radulph. Cadom., c. XV, ap. -Muratori, V, 291: Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et -plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut all, le sien arriva -et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est conome -et non point prodigue, mnageant plus son avoir que sa rputation; -effraye de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les -Francs se ruiner, mais s'engraisser de son mieux.--Raymond reut -aussi force prsents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis -augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi -en reut galement, mais il distribua tout au peuple et aux autres -chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII. - -Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. L'arme de Raymond ne le cdait -aucune autre, si ce n'est cause de l'ternelle loquacit de ces -Provenaux.--Radulph. Cadom., c. LXI: Autant la poule diffre du -canard, autant les Provenaux diffraient des Francs par les moeurs, -le caractre, le costume, la nourriture; gens conomes, inquiets et -avides, pres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... -Leur prvoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout -le courage du monde bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute -de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des -cosses de lgumes; ils portaient la main un long fer avec lequel ils -cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de l ce dicton -que chantent encore les enfants: Les Francs la bataille, les -Provenaux la victuaille. Il y avait une chose qu'ils commettaient -souvent par avidit et leur grande honte; ils vendaient aux autres -nations du chien pour du livre, de l'ne pour de la chvre; et, s'ils -pouvaient s'approcher sans tmoin de quelque cheval ou de quelque -mulet bien gras, ils lui faisaient pntrer dans les entrailles une -blessure mortelle, et la bte mourait. Grande surprise de tous ceux -qui, ignorant cet artifice, avaient vu nagure l'animai gras, vif, -robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les -spectateurs, effrays de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, -l'esprit du dmon a souffl sur cette bte. L-dessus, les auteurs du -meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on -les prvenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, -mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la -perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de -lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun -arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au march.] - -Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers la croisade. Moins -riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs -affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas -quitt leur conqute pour cette hasardeuse expdition; mais un certain -Bohmond, btard de Robert l'Avis, et non moins avis que son pre, -n'avait rien eu en hritage que Tarente et son pe. Un Tancrde, -Normand par sa mre, mais, ce qu'on croit, Pimontais du ct -paternel, prit aussi les armes. Bohmond assigait Amalfi, quand on -lui apprit le passage des croiss. Il s'informa curieusement de leurs -noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358]; -puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux -de voir le portrait qu'en fait Anne Comnne, la fille d'Alexis, qui le -vit Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observ -avec l'intrt et la curiosit d'une femme. Il passait les plus -grands d'une coude; il tait mince du ventre, large des paules et de -la poitrine; il n'tait ni maigre ni gras. Il avait les bras -vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. y faire attention, -on s'apercevait qu'il tait tant soit peu courb. Il avait la peau -trs-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient -pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. -Je ne puis dire de quelle couleur tait sa barbe; ses joues et son -menton taient rass; je crois pourtant qu'elle tait rousse. Son -oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait -entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient -l'air librement, au gr du coeur ardent qui battait dans cette vaste -poitrine. Il y avait de l'agrment dans cette figure, mais l'agrment -tait dtruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en -tout cela quelque chose qui n'tait point aimable, et qui mme ne -semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutt comme un -frmissement de menace... Il n'tait qu'artifice et ruse: son langage -tait prcis, ses rponses ne donnaient aucune prise[359]. - -[Note 358: Guibert, l. III, c. I. Lorsque cette innombrable arme, -compose des peuples venus de presque toutes les contres de -l'Occident, eut dbarqu dans la Pouille, Bohmond, fils de Robert -Guiscard, ne tarda pas en tre inform. Il assigeait alors Amalfi. -Il demanda le motif de ce plerinage, et apprit qu'ils allaient -enlever Jrusalem, ou plutt le spulcre du Seigneur et les lieux -saints, la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus -combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, -pour ainsi dire, l'clat de leurs honneurs, se portaient cette -entreprise avec une ardeur inoue. Il demanda s'ils transportaient des -armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptes pour ce -nouveau plerinage; enfin quels taient leurs cris de guerre. On lui -rpondit qu'ils portaient leurs armes la manire franaise; qu'ils -faisaient coudre leurs vtements sur l'paule ou partout ailleurs, -une croix de drap ou de toute autre toffe, ainsi que cela leur avait -t prescrit; qu'enfin, renonant l'orgueil des cris d'armes, ils -s'criaient tous humbles et fidles: Dieu le veut!] - -[Note 359: Anne Comnne.] - -Quelque grandes choses que Bohmond ait faites, la voix du peuple, qui -est celle de Dieu, a donn la gloire de la croisade Godefroi[360], -fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de -Lothier, roi de Jrusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de -Charlemagne, tait dj signale par de grandes aventures et de grands -malheurs. Son pre, Eustache de Boulogne, beau-frre d'douard le -Confesseur, avait manqu l'Angleterre, o les Saxons l'appelaient -contre Guillaume le Conqurant. Son grand-pre maternel, Godefroi le -Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui choua de mme -en Lorraine, combattit trente ans les empereurs la tte de toute la -Belgique, et brla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. -Il fut plusieurs fois chass, banni, captif; sa femme, Batrix d'Este, -mre de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue -prisonnire par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et -donner la Lorraine la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur -Henri IV fut perscut par les papes, et que tant de gens -l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la -croisade, ne manqua pas son suzerain. L'empereur lui confia -l'tendard de l'Empire, cet tendard que la famille de Godefroi avait -fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'glise. -Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-Csar, -Rodolphe, le roi des prtres (1080), et le porta ensuite, son -victorieux drapeau, sur les murs de Rome, o il monta le premier[361]. -Toutefois, d'avoir viol la ville de saint Pierre et chass le pape, -ce fut une grande tristesse pour cette me pieuse. Ds que la croisade -fut publie, il vendit ses terres l'vque de Lige, et partit pour -la terre sainte. Il avait dit souvent, tant encore tout petit, qu'il -voulait aller avec une arme Jrusalem[362]. Dix mille chevaliers le -suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Franais, Lorrains, -Allemands. - -[Note 360: N Bzi, prs Nivelle, dans un chteau qu'on montrait -encore la fin du dernier sicle.] - -[Note 361: La fatigue lui causa une fivre violente, il fit voeu de se -croiser et fut guri. (Albric.)] - -[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mre, sainte Ida, rva un jour que -le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe -contemporain, que des rois sortiraient d'elle.] - -Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il -n'tait pas grand de taille, et son frre Baudouin le passait de la -tte; mais sa force tait prodigieuse. On dit que d'un coup d'pe il -fendait un cavalier de la tte la selle; il faisait voler d'un -revers la tte d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'tant -cart, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un -ours: il attira la bte sur lui, et la tua, mais resta longtemps alit -de ses cruelles morsures. Cet homme hroque tait d'une puret -singulire. Il ne se maria point, et mourut vierge trente-huit -ans[364]. - -[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le -milieu du corps... Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in -urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret. Raoul de Caen.] - -[Note 364: Il avait amen une colonie de moines qu'il tablit -Jrusalem.] - -Le concile de Clermont s'tait tenu au mois de novembre 1095. Le 15 -aot 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa -route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils -de Guillaume le Conqurant, le comte de Blois, son gendre, le frre du -roi de France et le comte de Flandre; ils allrent par l'Italie -jusqu' la Pouille; puis les uns passrent Durazzo, les autres -tournrent la Grce. En octobre, nos Mridionaux, sous Raymond de -Saint-Gille, s'acheminrent par la Lombardie, le Frioul et la -Dalmatie. Bohmond, avec ses Normands et Italiens, pera sa route par -les dserts de la Bulgarie. C'tait le plus court et le moins -dangereux; il valait mieux viter les villes, et ne rencontrer les -Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croiss, -sous Pierre l'Ermite, avait pouvant les Byzantins; ils se -repentaient amrement d'avoir appel les Francs, mais il tait trop -tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les valles, par -toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous tait Constantinople. -L'empereur eut beau leur dresser des piges, les barbares s'en -jourent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois -se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'arme, qu'il avait cru -dtruire, arriver un un devant Constantinople, et saluer leur bon -ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamns voir dfiler devant eux -cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le -torrent passt sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes -bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarit mme de -ces barbares, leurs plaisanteries grossires, dconcertaient les -Byzantins. En attendant que toute l'arme ft runie, ils -s'tablissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, -prenant dans leur simplicit tout ce qui leur plaisait: par exemple -les plombs des glises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacr -palais n'tait pas plus respect. Tout ce peuple de scribes et -d'eunuques ne leur imposait gure. Ils n'avaient pas assez d'esprit et -d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au -crmonial tragique de la majest byzantine. Un beau lion d'Alexis, -qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusrent le -tuer. - -[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu' la troupe conduite -par Pierre l'Ermite.] - -C'tait une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople -pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre -Occident. Ces dmes d'or, ces palais de marbre, tous les -chefs-d'oeuvre de l'art antique entasss dans la capitale depuis que -l'empire s'tait tant resserr; tout cela composait un ensemble -tonnant et mystrieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien: -la seule varit de tant d'industries et de marchandises tait pour -eux un inexplicable problme. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils -avaient grande envie de tout cela; ils doutaient mme que la ville -sainte valt mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu -terminer l la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits -enfants dont parle Guibert: N'est-ce pas l Jrusalem? - -Ils se souvinrent alors de tous les piges que les Grecs leur avaient -dresss sur la route: ils prtendirent qu'ils leur fournissaient des -aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur -imputrent les maladies pidmiques que les alternatives de la famine -et de l'intemprance avaient pu faire natre dans l'arme. Bohmond et -le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de mnagements - ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre -Constantinople. On pourrait ensuite loisir conqurir la terre -sainte. La chose tait facile s'ils se fussent accords; mais le -Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner -seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi dclara qu'il -n'tait pas venu pour faire la guerre des chrtiens. Bohmond parla -comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce -qu'il voulut par l'empereur[366]. - -[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, o une porte, -ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut -en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles prcieux. Quelles -conqutes, s'cria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trsor! Il est -vous, lui dit-on aussitt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne -Comnne).] - -Telle fut l'habilet d'Alexis, qu'il trouva moyen de dcider ces -conqurants, qui pouvaient l'craser[367], lui faire hommage et lui -soumettre d'avance leur conqute. Hugues jura d'abord, puis Bohmond, -puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains -dans les siennes et se fit son vassal. Il en cota peu son humilit. -Dans la ralit, les croiss ne pouvaient se passer de Constantinople; -ne la possdant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour allie -et pour amie. Prts s'engager dans les dserts de l'Asie, les Grecs -seuls pouvaient les prserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce -que l'on voulut pour se dbarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des -vaisseaux surtout pour faire passer au plus tt le Bosphore. - -[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mpris... -Grculos istos omnium inertissimos, etc. Guibert de Nogent.] - -Godefroi ayant donn l'exemple, tous se runirent pour prter -serment. Alors un d'entre eux, c'tait un comte de haute noblesse, eut -l'audace de s'asseoir dans le trne imprial. L'empereur ne dit rien -connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte -Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ta de sa place, lui -faisant entendre que ce n'tait pas l'usage des empereurs de laisser -assis ct d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui taient -devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages -du pays o l'on vivait. L'autre ne rpondait rien, mais il regardait -l'empereur d'un air irrit, murmurant en sa langue quelques mots qu'on -pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul, -lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le -mouvement de ses lvres, et se fit expliquer ses paroles par un -interprte, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, -lorsque les comtes, ayant accompli la crmonie, se retiraient et -saluaient l'empereur, il prit part cet orgueilleux, et lui demanda -qui il tait, son pays et son origine: Je suis pur Franc, dit-il, et -des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il -y a la rencontre de trois routes une vieille glise, o quiconque a -envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son -adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre ce carrefour, personne n'a -os venir.--Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore -trouv d'ennemi, voici le temps o vous n'en manquerez pas[368]. - -[Note 368: Anne Comnne.] - -Les voil dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse -avance, harcele sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nice. -Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menrent les croiss. -Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siges, auraient pu, avec toute leur -valeur, y languir jamais. Ils servirent du moins effrayer les -assigs, qui traitrent avec Alexis. Un matin les Francs virent -flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut -signifi du haut des murs de respecter une ville impriale. - -[Note 369: Il envoya en mme temps de grands prsents aux chefs, -sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses -dputs; il leur rendit mille actions de grces pour ce loyal service, -et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner l'empire. -Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--Il envoya, dit Guibert, l. III, c. -IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes -aumnes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition -moyenne, dont sa munificence semblait se dtourner. _Voy._ aussi -Raymond d'Agiles, p. 142.] - -Ils continurent donc leur route vers le midi, fidlement escorts par -les Turcs, qui enlevaient tous les traneurs. Mais ils souffraient -encore plus de leur grand nombre. - -Malgr les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau -manquait chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, -cinq cents personnes moururent de soif. Les chiens de chasse des -grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirrent sur la -route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de -ceux qui les portaient. Des femmes accouchrent de douleur; elles -restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants -nouveau-ns[370]. - -[Note 370: Albert d'Aix.] - -Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie -lgre contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment -arms contre ces nues de vautours? L'arme des croiss voyageait, si -je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une -seule fois les Turcs essayrent de les arrter et leur offrirent la -bataille. Ils n'y gagnrent pas; ils sentirent ce que pesaient les -bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant -d'avantage; toutefois la perte des croiss fut immense. - -Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu' Antioche. Le peuple aurait -voulu passer outre, vers Jrusalem, mais les chefs insistrent pour -qu'on s'arrtt. Ils taient impatients de raliser enfin leurs rves -ambitieux. Dj ils s'taient disput l'pe la main la ville de -Tarse; Baudouin et Tancrde soutenaient tous deux y tre entrs les -premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, -fut dmolie par le peuple, qui se souciait peu des intrts des chefs, -et ne voulait pas tre retard[371]. - -[Note 371: Raymond d'Agiles.] - -La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante glises, quatre -cent cinquante tours. Elle avait t la mtropole de cent -cinquante-trois vchs[372]. C'tait l une belle proie pour le comte -de Saint-Gille et pour Bohmond. Antioche pouvait seule les consoler -d'avoir manqu Constantinople. Bohmond fut le plus habile. Il -pratiqua les gens de la ville. Les croiss, tromps comme Nice, -virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais -il ne put les empcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y -fortifier dans quelques tours. Ils trouvrent dans cette grande ville -une abondance funeste aprs tant de jenes. L'pidmie les emporta en -foule. Bientt les vivres prodigus s'puisrent, et ils se trouvaient -rduits de nouveau la famine, quand une arme innombrable de Turcs -vint les assiger dans leur conqute. Un grand nombre d'entre eux, -Hugues de France, tienne de Blois, crurent l'arme perdue sans -ressources, et s'chapprent pour annoncer le dsastre de la croisade. - -[Note 372: Trois cent soixante glises (Guibert de Nogent).--Albric -ne compte que trois cent quarante glises.] - -[Note 373: Foulcher de Chartres.] - -Tel tait en effet l'excs d'abattement de ceux qui restaient, que -Bohmond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons o -ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un -secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, -annona aux chefs qu'en creusant la terre telle place, on trouverait -la sainte lance qui avait perc le ct de Jsus-Christ[374]. Il -prouva la vrit de sa rvlation en passant dans les flammes, s'y -brla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux -chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs -jouaient et buvaient, croyant tenir ces affams, ils sortent par -toutes les portes, et en tte la sainte lance. Leur nombre leur -sembla doubl par les escadrons des anges. L'innombrable arme des -Turcs fut disperse, et les croiss se retrouvrent matres de la -campagne d'Antioche et du chemin de Jrusalem. - -[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. Vidi ego hc qu loquor, et -Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.--Foulcher de Chartres -s'crie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit -lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.] - -[Note 375: Raymond d'Agiles: Il se brla, parce que lui-mme il avait -dout un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le -peuple glorifia Dieu. Selon Guibert de Nogent, il sortit du bcher -sain et sauf, mais le peuple se prcipita sur lui pour dchirer ses -habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre -homme, ballott et meurtri, mourut de fatigue et d'puisement.] - -Antioche resta Bohmond, malgr les efforts de Raymond pour en -garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part -de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'arme, et -de l'aider prendre Jrusalem. Cette prodigieuse arme tait, dit-on, -rduite alors vingt-cinq mille hommes. Mais c'taient les chevaliers -et leurs hommes. Le peuple avait trouv son tombeau dans l'Asie -Mineure et dans Antioche. - -[Note 376: Tancrde, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord -grande envie de tomber sur les Provenaux; mais il se souvint qu'il -est dfendu de verser le sang chrtien; il aima mieux recourir aux -expdients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, -lorsqu'ils furent en nombre, ils tirrent leurs pes et chassrent -les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette -haine, ajoute-t-il, c'tait une querelle pour du fourrage, au sige -d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'taient trouvs -ensemble au mme endroit, et s'taient battus qui aurait le -bl.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils dposaient -leurs fardeaux et se chargeaient d'une grle de coups de poings; le -plus fort emportait la proie. C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et -les siens soutinrent l'authenticit de la sainte lance, parce que les -autres nations, dans leur simplicit, y apportaient des offrandes; ce -qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rus Bohmond (_non -imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars, -p. 40) dcouvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle. C. 101, -102.] - -Les Fatemites d'gypte qui, comme les Grecs, avaient appel les -Francs contre les Turcs, se repentirent de mme. Ils taient parvenus - enlever aux Turcs Jrusalem, et c'taient eux qui la dfendaient. On -prtend qu'ils y avaient runi jusqu' quarante mille hommes. - -Les croiss qui, dans le premier enthousiasme o les jeta la vue de la -cit sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repousss -par les assigs. Il leur fallut se rsigner aux lenteurs d'un sige, -s'tablir dans cette campagne dsole, sans arbres et sans eau. Il -semblait que le dmon et tout brl de son souffle, l'approche de -l'arme du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcires qui -lanaient des paroles funestes sur les assigeants. - -Ce ne fut point par des paroles qu'on leur rpondit. - -Des pierres lances par les machines des chrtiens frapprent une des -magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377]. - -[Note 377: Guillaume de Tyr.] - -Le seul bois qui se trouvt dans le voisinage avait t coup par les -Gnois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction -du vicomte de Barn. Deux tours roulantes furent construites pour le -comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croiss -ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jrusalem, toute -l'arme attaqua; la tour de Godefroi fut approche des murs, et le -vendredi 15 juillet 1099, trois heures, l'heure et au jour mme de -la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les -murailles de Jrusalem. La ville prise, le massacre fut -effroyable[378]. Les croiss, dans leur aveugle ferveur, ne tenant -aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidle qu'ils -rencontraient Jrusalem, frapper un des bourreaux de Jsus-Christ. - -[Note 378: Les chrtiens indignes avaient prouv, pendant le sige, -les plus cruels traitements de la part des infidles (Guillaume de -Tyr).] - -Quand il leur sembla que le Sauveur tait assez veng, c'est--dire -quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allrent avec -larmes et gmissements, en se battant la poitrine, adorer le saint -tombeau. - -Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conqute, qui -aurait le triste honneur de dfendre Jrusalem. On institua une -enqute sur chacun des princes, afin d'lire le plus digne; on -interrogea leurs serviteurs, pour dcouvrir leurs vices cachs. Le -comte de Saint-Gille, le plus riche des croiss, et t lu -probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui -Jrusalem, n'hsitrent pas noircir leur matre, et lui pargnrent -la royaut. Ceux du duc de Lorraine, interrogs leur tour, aprs -avoir bien cherch, ne trouvrent rien dire contre lui, sinon qu'il -restait trop longtemps dans les glises, au del mme des offices, -qu'il allait toujours s'enqurant aux prtres des histoires -reprsentes dans les images et les peintures sacres, au grand -mcontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379]. - -[Note 379: Guillaume de Tyr.] - -Godefroi se rsigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne -royale dans un lieu o le Sauveur en avait port une d'pines. Il -n'accepta d'autre titre que celui d'avou et baron du saint spulcre. -Le patriarche rclamant Jrusalem et tout le royaume, le conqurant ne -fit point d'objection; il cda tout devant le peuple, se rservant la -jouissance seulement, c'est--dire la dfense. Ds la premire anne -il lui fallut battre une arme innombrable d'gyptiens, qui vinrent -attaquer les croiss Ascalon. C'tait une guerre ternelle, une -misre irrmdiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir -conquis. Ds le commencement, le royaume se trouvait infest par les -Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait peine cultiver -les campagnes. Tancrde fut le seul des chefs qui voulut bien rester -avec Godefroi. Celui-ci put peine garder en tout trois cents -chevaliers[380]. - -[Note 380: Antioche, Tancrde avait jur qu'il n'abandonnerait pas -la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)] - -C'tait cependant une grande chose pour la chrtient d'occuper ainsi, -au milieu des infidles, le berceau de sa religion. Une petite Europe -asiatique y fut faite l'image de la grande. La fodalit s'y -organisa dans une forme plus svre mme que dans aucun pays de -l'Occident. L'ordre hirarchique, et tout le dtail de la justice -fodale, y fut rgl dans les fameuses Assises de Jrusalem par -Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galile, un marquis de -Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen ge attachs aux noms -les plus vnrables de l'antiquit biblique semblent un -travestissement. Que la forteresse de David ft crnele par un duc de -Lorraine, qu'un gant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tte -blonde masque de fer, s'appelt le marquis de Tyr, voil ce que -n'avait pas vu Daniel. - -La Jude tait devenue une France. Notre langue, porte par les -Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. -La langue franaise succda, comme langue politique, l'universalit -de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu' l'Irlande. Le nom de -Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible -encore que ft la royaut franaise, le frre du triste Philippe Ier, -ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en tait pas moins -appel par les Grecs le frre du chef des princes chrtiens, et du roi -des rois. - -[Note 381: Guibert, l. II, c. I: L'anne dernire je m'entretenais -avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rbellion des siens, et -je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que -le roi avait bien accueilli et bien trait partout le seigneur pape -Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Franais cette -occasion, jusqu' les appeler par drision _Francons_. Je lui dis -alors: Si vous tenez les Franais pour tellement faibles ou lches -que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries un nom dont -la clbrit s'est tendue jusqu' la mer indienne, dites-moi donc -qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les -Turcs? N'est-ce pas aux Franais?--Id., l. IV, c. III: Nos princes, -ayant tenu conseil, rsolurent alors de construire un fort sur le -sommet d'une montagne qu'ils avaient appele _Malreguard_, pour s'en -faire un nouveau point de dfense contre les agressions des Turcs. La -langue franaise dominait donc dans l'arme des croiss. _Voyez_ aussi -les suites de la quatrime croisade. - -[Grec: O basileus tn basilen, kai archgos tou Phraggikou stratou]. -Matthieu Pris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au -roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois -chrtiens.--Les Turcs eux-mmes voulurent descendre des Francs: -Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo -naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci. Gesta Francorum, -ap. Bongars, p. 7.] - - - - -CHAPITRE IV - -SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES - ---ABAILARD - ---PREMIRE MOITI DU XIIe SICLE - -1100-1135 - - -Il appartient Dieu de se rjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci -est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, -quand il a bien travaill, qu'il a bien couru et su, quand il a -vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet ador, il ne le reconnat -plus, le laisse tomber des mains, le prend en dgot, et soi-mme. -Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a russi, avec -tant d'efforts, qu' s'ter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de -tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris -Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutt la terre sainte qu'il -s'assit dcourag sur cette terre, et languit de reposer dans son -sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et -Godefroi. L'historien comme le hros. Le sec et froid Gibbon lui-mme -exprime une motion mlancolique, quand il a fini son grand -ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant -de crainte que de dsir, l'poque o j'aurai termin la longue -croisade travers les sicles, que j'entreprends pour ma patrie. - -[Note 382: Je songeai que je venais de prendre cong de l'ancien et -agrable compagnon de ma vie. Mm. de Gibbon.] - -La tristesse fut grande pour les hommes du moyen ge, quand ils furent -au but de cette aventureuse expdition, et jouirent de cette Jrusalem -tant dsire. Six cent mille homme s'taient croiss. Ils n'taient -plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent -pris la cit sainte, Godefroi resta pour la dfendre avec trois cents -chevaliers: quelques autres Tripoli, avec Raymond; Edesse, avec -Baudouin; Antioche, avec Bohmond. Dix mille hommes revirent -l'Europe. Qu'tait devenu tout le reste? Il tait facile d'en trouver -la trace; elle tait marque par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, -sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel rsultat! -Il ne faut pas s'tonner si le vainqueur lui-mme prit la vie en -dgot. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383]. - -[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: Un prince d'une tribu voisine -de Gentils lui envoya des prsents infects d'un poison mortel. -Godefroi s'en servit sans dfiance, tomba tout coup malade, s'alita, -et mourut bientt aprs. Selon d'autres, il mourut de mort -naturelle....] - -C'est qu'il ne se doutait pas du rsultat vritable de la croisade. -Ce rsultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en tait pas moins -rel. L'Europe et l'Asie s'taient approches, reconnues; les haines -d'ignorance avaient dj diminu. Comparons le langage des -contemporains avant et aprs la croisade. - -C'tait chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les -Turcs, presss de tous cts par les ntres, se jeter en fuyant les -uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les prcipices: -c'tait un spectacle assez amusant et dlectable[384]. - -[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: Jocundum spectaculum -tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis -nobis jocundum atque delectabile.--Il raconte encore que le comte de -Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et -le nez ses prisonniers, et il ajoute: Quanta ibi fortitudine et -consilio comes claruerit non facile referendum est.] - -Tout est chang aprs la croisade[385]. Le frre et successeur de -Godefroi, le roi Baudouin pouse une femme issue d'une famille -illustre parmi les gentils du pays. Lui-mme adopte leurs usages, -prend une robe longue, laisse crotre sa barbe, et se fait adorer -l'orientale. Il commence compter les Sarrasins pour des hommes. -Bless, il refuse ses mdecins la permission de blesser un -prisonnier pour tudier son mal[386]. Il a piti d'une prisonnire -musulmane qui accouche dans son arme: il arrte sa marche, plutt que -de l'abandonner dans le dsert[387]. - -[Note 385: Guibert reconnat que les Sarrasins peuvent atteindre un -certain degr de vertu. Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud -aliquem... vit, quantum ad eos, sanctioris.] - -[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers -croiss: - -Dieu les punit d'avoir exerc d'affreuses violences contre les juifs; -car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour -contraindre personne venir lui.] - -[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume -de Tyr.)] - -Que sera-ce des chrtiens eux-mmes? Quels sentiments d'humanit, de -charit, d'galit, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acqurir dans cette -communaut de prils et d'extrmes misres! La chrtient, runie un -instant sous un mme drapeau, a connu une sorte de patriotisme -europen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mles leur -entreprise, la plupart ont got de la vertu et rv la saintet. Ils -ont essay de valoir mieux qu'eux-mmes, et sont devenus chrtiens, au -moins en haine des infidles[389]. - -[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renonc -leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le -veut!--Foulcher de Chartres: Qui jamais a entendu dire qu'autant de -nations, de langues diffrentes, aient t runies en une seule arme, -Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, -Allemands, Bavarois, Normands, cossais, Anglais, Aquitains, Italiens, -Apuliens, Ibres, Daces, Grecs, Armniens? Si quelque Breton ou Teuton -venait me parler, il m'tait impossible de lui rpondre. Mais, -quoique diviss en tant de langues, nous semblions tous autant de -frres et de proches parents unis dans un mme esprit, par l'amour du -Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui -appartenait, celui qui l'avait trouv le portait avec lui bien -soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu' ce qu' force de -recherches il et dcouvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait -de son plein gr, comme il convient des hommes qui ont entrepris un -saint plerinage.] - -[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. Unde fiebat, ut nec mentio -scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: prsertim cum pro hoc -ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam -inveniri constitisset aliquam earum mulierum qu probabantur carere -maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.--Les moeurs -sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chastet chrtienne. -Aprs la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les -bois des enfants nouveau-ns dont les femmes turques taient -accouches pendant le cours de l'expdition. Guibert, l. V.] - -Le jour o, sans distinction de libres et de serfs, les puissants -dsignrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l're de -l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un -instant tir les hommes de la servitude locale, les ayant mens au -grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchrent Jrusalem, et -rencontrrent la libert. Cette trompette libratrice de l'archange, -qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un sicle plus tard -dans la prdication de la croisade. Au pied de la tour fodale, qui -l'opprimait de son ombre, le village s'veilla. Cet homme impitoyable, -qui ne descendait de son nid de vautour que pour dpouiller ses -vassaux, les arma lui-mme, les emmena, vcut avec eux, souffrit avec -eux; la communaut de misres amollit son coeur. Plus d'un serf put -dire au baron: Monseigneur, je vous ai trouv un verre d'eau dans le -dsert; je vous ai couvert de mon corps au sige d'Antioche ou de -Jrusalem. - -[Note 390: Raym. d'Agiles. Pauperes nostri...] - -Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes tranges. -Dans cette mortalit terrible, lorsque tant de nobles avaient pri, -ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survcu. L'on sut alors ce -que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire hroque. -Les parents de tant de morts se trouvrent parents de martyrs. Ils -appliqurent leurs pres, leurs frres, les vieilles lgendes de -l'glise. Ils surent que c'tait un pauvre homme qui avait sauv -Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frres -des rois s'taient sauvs d'Antioche. Ils surent que le pape n'tait -point all la croisade, et que la saintet des moines et des prtres -avait t efface par la saintet d'un laque, de Godefroi de -Bouillon. - -L'humanit recommena alors s'honorer elle-mme dans les plus -misrables conditions. Les premires rvolutions communales prcdent -ou suivent de prs l'an 1100. Ils s'avisrent que chacun pouvait -disposer du fruit de son travail, et marier lui-mme ses enfants; ils -s'enhardirent croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de -vendre et d'acheter, et souponnrent, dans leur outrecuidance, qu'il -pouvait bien se faire que les hommes fussent gaux. - -Jusque-l cette formidable pense de l'galit ne s'tait pas -nettement produite. On nous dit bien que ds avant l'an mil les -paysans de la Normandie s'taient ameuts; mais cette tentative fut -rprime sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, -dispersrent les vilains, leur couprent les pieds et les mains; il -n'en fut plus parl[391]. Les paysans, en gnral, taient trop -isols. Leurs _jacqueries_ devaient chouer dans tout le moyen ge. -Ils taient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dgrads par -l'esclavage, trop brutes, trop effarouchs par l'excs de leurs maux: -leur victoire et t celle de la barbarie. - -[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: Rustici unanimes -per diversos totius normanic patri plurima agentes conventicula, -juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum -compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti -juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, -inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus -omissis, ad sua aratra sunt reversi.] - -Mais c'tait surtout dans les bourgs populeux, qui s'taient forms au -pied des chteaux, que fermentaient les ides d'affranchissement. Les -seigneurs laques ou ecclsiastiques avaient encourag la population -de ces bourgades par des concessions de terre, dsireux d'augmenter -leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'tait pas de grandes et -commerantes cits, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; -mais il y avait un peu d'industrie grossire, quelques forgerons, -beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes -de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, -au moins pour broder l'toffe ou forger l'armure. Il fallait bien -laisser un peu de libert ces hommes; ils portaient tout dans leurs -bras, ils auraient quitt le pays. - -C'tait donc par les villes que devait commencer la libert, par les -villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes -privilgies ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arrach leurs -franchises. L'occasion, en gnral, fut la dfense des populations -contre l'oppression et les brigandages des seigneurs fodaux; en -particulier, la dfense de l'le-de-France contre le pays fodal par -excellence, contre la Normandie. cette poque, dit Orderic Vital, -la communaut populaire fut tablie par les vques, de sorte que les -prtres accompagnassent le roi aux siges ou aux combats, avec les -bannires de leurs paroisses et tous les paroissiens. Ce fut, selon -le mme historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au sicle -suivant, dtruire les liberts du midi de la France et fonder celle -d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla Louis le -Gros, aprs sa dfaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les -hommes des communes marchant sous la bannire de leurs paroisses -(1119). Mais ces communes, rentres dans leurs murailles, devinrent -plus exigeantes. Ce fut pour leur humilit un coup mortel d'avoir vu -une fois fuir devant leur bannire paroissiale les grands chevaux et -les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux -brigandages des Rochefort, d'avoir forc le repaire des Coucy. Ils se -dirent avec le pote du XIIe sicle: Nous sommes hommes comme ils -sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous -pouvons[392]. Ils voulurent tous quelques franchises, quelques -privilges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver, -indigents et misrables qu'ils taient, pauvres artisans, forgerons ou -tisserands, accueillis par grce au pied d'un chteau, serfs rfugis -autour d'une glise; tels ont t les fondateurs de nos liberts. Ils -s'trent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain. -Les seigneurs, le roi, vendirent l'envi ces diplmes si bien pays. - -[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038. - - Li pasan e li vilain - Cil del boscage et cil del plain, - Ne sai par kel entichement, - Ne ki les meu premierement; - Par vinz, par trentaines, par cenz - Unt tenuz plusurs parlemenz... - Priveement ont porparl - Et plusurs l'ont entre els jur - Ke jamez, par lur volont, - N'arunt seingnur ne avo. - Seingnur ne lur font se mal nun; - Ne poent aveir od elss raisun, - Ne lur gaainz, ne lur laburs; - Chescun jur vunt a grant dolurs... - Tute jur sunt lur bestes prises - Pur aes e pur servises... - Pur kei nus laissum damagier! - Metum nus fors de lor dangier; - Nus sumes homes cum il sunt, - Tex membres avum cum ils unt, - Et altresi grans cor avum, - Et altretant sofrir poum. - Ne nus faut fors cuer sulement; - Alium nus par serement, - Nos aveir e nus defendum, - E tuit ensemble nus tenum. - Es nus voilent guerreier; - Bien avum, contre un - Trente u quarante pasanz - Maniables e cumbatans.] - -Cette rvolution s'accomplit partout sous mille formes et petit -bruit. Elle n'a t remarque que dans quelques villes de l'Oise et de -la Somme, qui, places dans des circonstances moins favorables, -partages entre deux seigneurs, laque et ecclsiastique, -s'adressrent au roi pour faire garantir solennellement des -concessions souvent violes, et maintinrent une libert prcaire au -prix de plusieurs sicles de guerres civiles. C'est ces villes qu'on -a plus particulirement donn le nom de _communes_. Ces guerres sont -un petit, mais dramatique incident de la grande rvolution qui -s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans -toutes les villes du nord de la France. - -C'est dans la vaillante et colrique Picardie, dont les communes -avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de -tant d'autres esprits rvolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. -Les premires communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois -pairies ecclsiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'glise avait -jet l les fondements d'une forte dmocratie. Que l'exemple ait t -donn par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous -examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les rvolutions tout -autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici -que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des -proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon ct de -cette terrible et orageuse cit de Bruges, qui faisait sortir trente -mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait -l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent -hroques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles -eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas incline et revtue de -marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais pare d'une cloche -sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois la bataille contre -l'vque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes. -Quatre-vingts femmes voulurent prendre part l'attaque du chteau -d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne -Hachette au sige de Beauvais. Gaillarde et rieuse population -d'imptueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs lgres, -des fabliaux sals, des bonnes chansons et de Branger. C'tait leur -joie, au XIIe sicle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se -risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les -cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et -effarouchaient de leurs rises la bte fodale[397]. - -[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] - -[Note 394: Maximilien, en 1492.] - -[Note 395: _Miranda_, c'est--dire _les merveilles_.] - -[Note 396: Guibert de Nogent.] - -[Note 397: Guibert de Nogent.] - -On a dit que le roi avait fond les communes. Le contraire est plutt -vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fond le roi. Sans elles, il -n'aurait pas repouss les Normands. Ces conqurants de l'Angleterre et -des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les -communes, ou pour employer un mot plus gnral et plus exact, ce sont -les _bourgeoisies_, qui, sous la bannire du saint de la paroisse, -conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi -cheval portait en tte la bannire de l'abbaye de Saint-Denis[399]. -Vassal comme comte de Vexin, abb de Saint-Martin de Tours, chanoine -de Saint-Quentin, dfenseur des glises, il guerroyait saintement le -brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'excrable -frocit des Coucy. - -[Note 398: Louis VI s'tait oppos ce que les villes de la couronne -se constituassent en communes. Louis VII suivit la mme politique; -son passage Orlans, il rprima des efforts qu'il regardait comme -sditieux: L, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de -la cit, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi -rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux -qui cher le comparrent (payrent); car il en fit plusieurs mourir et -dtruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi. Gr. -Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vzelay.] - -[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'tendard de rois de -France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de -l'abbaye de Saint-Denis.] - -Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'glise. La fodalit -avait tout le reste, la force et la gloire. Il tait perdu, ce pauvre -petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs -de ceux-ci taient des grands hommes, au moins des hommes puissants -par la vaillance, l'nergie, la richesse. Qu'tait-ce qu'un Philippe -Ier, ou mme le brave Louis VI, le gros homme ple[400], entre _les -rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, -conqurants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les -Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou -historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrpides antagonistes -des empereurs, sanctifis devant toute la chrtient par la vie et la -mort de Godefroi de Bouillon? - -[Note 400: Il fut empoisonn dans sa jeunesse, et en resta ple toute -sa vie. (Orderic Vital.)] - -Le roi qu'opposait-il tant de gloire et de puissance? pas -grand'chose, ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le -droit. Un vieux droit, rafrachi de Charlemagne, mais prch par les -prtres, et renouvel par les pomes qui commencent alors. En face de -ce droit royal, les droits fodaux semblaient usurps. Tout fief sans -hritier devait revenir au roi, comme sa source. Cela lui donnait -une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage tre -bien avec celui qui confrait les fiefs vacants. Cette qualit -d'hritier universel tait minemment populaire. En attendant, -l'glise le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef -militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit -l'poque o Philippe Ier pousa scandaleusement Bertrade de Montfort, -qu'il avait enleve son mari, Foulques d'Anjou. L'vque de -Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lana -l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'glise du -Nord lui resta favorable; il eut pour lui les vques de Reims, Sens, -Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc. - -Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appel le Gros, avait t -d'abord surnomm l'_veill_. Son rgne est en effet le rveil de la -royaut. Plus vaillant que son pre, plus docile l'glise, c'est -pour elle qu'il fit ses premires armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, -pour les vchs d'Orlans et de Reims. Si l'on songe que les terres -d'glise taient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on -sentira combien leur dfenseur faisait oeuvre charitable et humaine. -Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les vques, leur tour, -armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protgeait leurs -plerins, leurs marchands, qui affluaient leurs foires, leurs -ftes; il assurait la grande route de Tours et d'Orlans Paris, et -de Paris Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne -s'efforaient de mettre un peu de scurit entre la Loire, la Seine et -la Marne, petit cercle resserr entre les grandes masses fodales de -l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avanait jusqu' la -Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la premire arne -de la royaut, le thtre de son histoire hroque. C'est l que le -roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux -de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs -prosaques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort -et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs -de Rochefort, du Puiset surtout, taient contre lui; tous les environs -taient infests de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec -quelque sret de Paris Saint-Denis; mais au del on ne chevauchait -plus que la lance sur la cuisse; c'tait la sombre et malencontreuse -fort de Montmorency. De l'autre ct, la tour de Montlhry exigeait -un page. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une arme, de sa ville -d'Orlans sa ville de Paris. - -La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhry -prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les -chrtiens y furent assigs, il laissa l ses compagnons d'armes, ses -frres de plerinage, se fit descendre des murs avec une corde, -l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le -surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna -l'un des fils du roi sa fille et son chteau[401]. C'tait lui donner -la route entre Paris et Orlans. - -[Note 401: Philippe Ier disait son fils, Louis le Gros: Age, fili, -serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et -fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui. -Suger.] - -L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. tienne de -Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhry, voulut retourner -en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le rou et le troubadour, -sentit qu'on n'tait point un chevalier accompli sans avoir t la -terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et -matire quelques bons contes[402]. De son duch d'Aquitaine, ne lui -souciait gure. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui cder pour -quelque argent comptant. Il partit avec une grande arme, tous ses -hommes, toutes ses matresses[403]. Pour les Languedociens, c'tait -une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse -_Jourdain_ tait comte de Tripoli. Son pre avait manqu la royaut de -Jrusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y -ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les -populations commerantes et industrielles du Languedoc, la bonne -heure, c'tait un excellent march; ils en tiraient les denres du -Levant, l'envi des Pisans et des Vnitiens. - -[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.] - -[Note 403: Guibert de Nogent. Examina contraxerat puellarum.] - -Ainsi la lourde fodalit s'tait mobilise, dracine de la terre. -Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la -croisade, entre la France et Jrusalem. Pour les Normands, ils -n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait -bien les occuper. Le roi seul restait fidle au sol de la France, -plus grand chaque jour par l'absence et la proccupation des barons. -Il commena devenir quelque chose dans l'Europe. Il reut, lui cet -adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de -l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la -violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses -forces, que, des Pyrnes, le comte de Barcelone lui demanda du -secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaaient -l'Espagne et l'Europe. De mme, quand le hros de la croisade, ce -glorieux Bohmond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du -peuple pour les chrtiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en -pousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohmond n'avait garde de -solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de -Barcelone se dfiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se -dfiait du roi de France. - -[Note 404: Sigebert de Gemblours.] - -[Note 405: Suger.] - -Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux -glises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'tait le -voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mpris des -conventions, et de l dominaient le Vexin presque jusqu' Paris. Ces -conqurants ne respectaient rien. La toute petite royaut de France ne -leur aurait pas tenu tte sans la jalousie de la Flandre et de -l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de snchal du -roi de France. C'tait le droit de mettre les plats sur la table; mais -la fodalit ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte -d'Anjou tait trop puissant pour croire qu'on pt tirer jamais parti -contre lui de cette domesticit volontaire, qui quivalait une -troite ligue contre les Normands. - -Les Normands n'eurent aucun avantage dcisif; ils n'employaient -contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la -ralit, la Normandie n'tait pas chez elle, mais en Angleterre. Leur -victoire Brenneville, dans un combat de cavalerie o les deux rois -se rencontrrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de -rsultat. Dans cette clbre bataille du XIIe sicle, il y eut, dit -Orderic Vital, trois hommes de tus. Qu'on dise encore que les temps -chevaleresques sont les temps hroques (1119). - -Cette dfaite fut cruellement venge par les milices des communes qui -pntrrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles -taient conduites par les vques eux-mmes, qui ne craignaient rien -tant que de tomber sous la fodalit normande. Le roi esprait tirer -un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclsiastique, -lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, -o sigeaient quinze archevques et deux cents vques. Louis s'y -prsenta, accusa humblement devant le pape le roi normand -d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens, -et l'alli des seigneurs qui dsolaient les campagnes. Les vques, -dit-il, dtestaient avec raison Thomas de Marne, brigand sditieux qui -ravageait toute la province; aussi m'ordonnrent-ils d'attaquer cet -ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de -France se runirent moi pour rprimer les violateurs des lois, et -ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemble de -l'arme chrtienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon -cong, de cette expdition, a t pris et retenu jusqu' ce jour par -le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait suppli Thibaut de -ma part de le remettre en libert, et que les vques aient mis toute -sa terre sous l'anathme. Lorsque le roi eut parl, les prlats -franais attestrent qu'il avait dit la vrit. Mais le pape avait -bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un -ennemi du roi d'Angleterre. - -Quoi qu'il en soit, le roi de France tait tellement l'homme de -l'glise, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit -d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce -droit n'avait pas d'inconvnient dans la main du protg des vques. -Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'tait un prince selon -Dieu et selon le monde. - -[Note 406: Les moines de Saint-Denis lurent Suger pour abb sans -attendre la prsentation royale. Louis s'en montra fort irrit, et mit -en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la -rgle.] - -Henri Beauclerc avait supplant son frre Robert. Louis le Gros prit -sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain -de l'tablir en Normandie, mais il l'aida se faire comte de Flandre. -Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut t massacr par les -hommes de Bruges, Louis entreprit cette expdition lointaine, vengea -le comte d'une manire clatante, et dcida les Flamands prendre -pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi -regarder le roi de France comme le ministre de la Providence. - -Plus lointaines encore, et non moins clatantes, furent ses -expditions dans le Midi. l'poque de la croisade, le comte de -Bourges avait vendu au roi son comt[407]. Cette possession, dont le -roi tait spar par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de -l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du -Berry, appela le roi son secours contre le frre de son -prdcesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y -passa avec une arme, et le protgea efficacement. Ds lors, il eut -pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espce de croisade en -faveur de l'vque de Clermont, qui se disait opprim par le comte -d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de -Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. -C'tait un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. -Les rclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du -comte d'Auvergne, ne furent point coutes. Quelques annes aprs, -l'vque du Puy-en-Vlay demanda un privilge au roi de France, -prtextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui tait -alors la terre sainte (1134). - -[Note 407: Il le lui avait achet 60,000 liv. Foulques le Rechin avait -aussi cd le Gtinais, pour obtenir sa neutralit.] - -On vit ds l'an 1124 combien le roi de France tait devenu puissant. -L'empereur Henri V, excommuni au concile de Reims, gardait rancune -aux vques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait -d'ailleurs envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, la -ville de Reims. l'instant toutes les milices s'armrent[408]. Les -grands seigneurs envoyrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le -comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte mme de Champagne qui -faisait alors la guerre Louis le Gros en faveur du roi normand, les -comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent -contre les Allemands, qui n'osrent pas avancer. Cette unanimit de la -France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait -annoncer un sicle d'avance la victoire de Bouvines, comme son -expdition en Auvergne fait dj penser la conqute du Midi au XIIIe -sicle. - -[Note 408: Suger.] - -Telle fut, aprs la premire croisade, la rsurrection du roi et du -peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannire de -Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. -Saint-Denis et l'glise, Paris et la royaut, en face l'un de l'autre. -Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit. -Le premier signe, la premire pulsation, c'est l'lan des coles, et -la voix d'Abailard. La libert, qui sonnait si bas dans le beffroi des -communes de Picardie, clata dans l'Europe par la voix du logicien -breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'cho qui -rveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en -douter, des soeurs dans les cits lombardes, et dans Rome, cette -grande commune du monde antique. - -La chane des libres penseurs rompue, ce semble, aprs Jean le -Scot[409], s'tait renoue par notre grand Gerbert, qui fut pape en -l'an mil. lve Cordoue et matre Reims[410], Gerbert eut pour -disciple Fulbert de Chartres, dont l'lve, Brenger de Tours, effraya -l'glise par le premier doute sur l'eucharistie. Peu aprs, le -chanoine Roscelin de Compigne osa toucher la Trinit. Il enseignait -de plus que les ides gnrales n'taient que des mots: L'homme -vertueux est une ralit, la vertu n'est qu'un son. Cette rforme -hardie habituait ne voir que des personnifications dans les ides -qu'on avait ralises. Ce n'tait pas moins que le passage de la -posie la prose. Cette hrsie logique fit horreur aux contemporains -de la premire croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut -touff pour quelque temps. - -[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les -plus distingus qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon -de Freysingen, pour clbrer les grands empereurs de la maison de -Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, -Guillaume de Jumiges, et le chapelain du conqurant de l'Angleterre, -Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel -Raoul Glaber, et un sicle aprs, entre une foule d'historiens de la -croisade, l'loquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au -Midi.] - -[Note 410: Depuis longtemps des coles de thologie s'taient formes -aux grands foyers ecclsiastiques: D'abord Poitiers, Reims, puis -au Bec, au Mans, Auxerre, Laon et Lige. Orlans et Angers -professaient spcialement le droit. Des coles juives avaient os -s'ouvrir Bziers, Lunel, Marseille. De savants rabbins -enseignaient Carcassonne; dans le Nord mme, sous le comte de -Champagne, Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orlans.] - -Les champions ne manqurent pas l'glise contre les novateurs. Les -lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevques de -Kenterbury, combattirent Brenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit -original, trouva dj le fameux argument de Descartes pour -l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le -concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette -dcouverte aprs une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: -L'insens a dit: Il n'y a pas de Dieu. Un moine osa trouver la -preuve faible, et intituler sa rponse: Petit Livre pour -l'insens[412]. Ces premiers combats n'taient que des prludes. -Grgoire VII dfendit qu'on inquitt Brenger[413]. C'tait alors la -querelle des investitures, la lutte matrielle, la guerre contre -l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la -sphre de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la -politique la thologie, la morale, et que la moralit mme du -christianisme serait mise en question. Ainsi Plage vint aprs Arius, -Abailard aprs Brenger. - -[Note 411: Proslogium, c. II.] - -[Note 412: Libellus pro insipiente.] - -[Note 413: Les partisans de l'empereur accusrent Grgoire d'avoir -ordonn un jene aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrt qui -avait raison sur le corps du Christ, Brenger ou l'glise romaine?] - -L'glise semblait paisible. L'cole de Laon et celle de Paris taient -occupes par deux lves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de -Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes -apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue -vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseign -en face de la thologie, Orlans et Angers. L'existence de l'cole -de Paris tait pour l'glise un danger. Les ides, jusque-l -disperses, surveilles dans les diverses coles ecclsiastiques, -allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Universit_ -commenait dans la capitale de la France, au moment o l'universalit -de la langue franaise semblait presque accomplie. Les conqutes des -Normands, la premire croisade, l'avaient port partout, ce puissant -idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, Jrusalem. Cette -circonstance seule donnait la France, la France centrale, Paris, -une force immense d'attraction. Le franais de Paris devint peu peu -proverbial[414]. La fodalit avait trouv dans la ville royale son -centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pense -humaine. - -[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: Elle -parlait franais parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne -Stratford-Athbow, car pour le franais de Paris, elle n'en savait -rien.] - -Celui qui commena cette rvolution n'tait pas un prtre; c'tait un -beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne -ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les -chantait lui mme. Avec cela, une rudition extraordinaire pour le -temps: lui seul alors savait le grec et l'hbreu. Peut-tre avait-il -frquent les coles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou -les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orlans. Il y avait alors deux -coles principales Paris, la vieille cole piscopale du parvis -Notre-Dame, et celle de Sainte-Genevive, sur la montagne o brillait -Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses lves, lui -soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au -silence. Il en et fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, -qui tait vque, ne l'et chass de son diocse. Ainsi allait ce -chevalier errant de la dialectique, dmontant les plus fameux -champions. Il dit lui-mme qu'il n'avait renonc l'autre escrime, -celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417]. -Vainqueur ds lors et sans rival, il enseigna Paris et Melun, o -rsidait Louis le Gros et o les seigneurs commenaient venir en -foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait -battu les prtres sur leur propre terrain, et qui rduisait au silence -les plus suffisants des clercs. - -[Note 415: Epistola I, Heloiss ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. -Duchesne): Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat -adolescentiam?--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: Juventutis -ei form grati. - -Abel. liber Calam., p. 12. Jam ( l'poque de son amour) si qua -invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophi secreta. -Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, -frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul -oblectabat.--Heloiss epist. I: Duo autem, fateor, tibi specialiter -inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras; -dictandi videlicet, et cantandi gratia. Qu cteros minime philosophos -assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem -exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo -composita reliquisti carmina, qu pr nimia suavitate tam dictaminis -quam cantus spius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter -tenebant: ut etiam illiteratos melodi dulcedo tui non sineret -immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum femin suspirabant. -Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me -regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum -accendit invidiam. - -Liber Calam., p. 4. Et quoniam dialecticorum rationum armaturam -omnibus philosophi documentis prtuli, his armis alia commutavi et -trophis bellorum conflictus prtuli disputationum. Prinde diversas -disputando perambulans provincias..... - -Liber. Calam., p. 5. Quoniam de potentibus terr nonnullos ibidem -habebat (Guillelmus Campellensis) mulos, fretus eorum auxilio, voti -mei compos extiti.] - -[Note 416: N en 1079, prs de Nantes, il tait fils an, et renona - son droit d'anesse.] - -[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord tudi -les lois.] - -Les prodigieux succs d'Abailard s'expliquent aisment. Il semblait -que pour la premire fois l'on entendait une voix libre, une voix -humaine. Tout ce qui s'tait produit dans la forme lourde et -dogmatique de l'enseignement clrical, sous la rude enveloppe du moyen -ge, apparut dans l'lgance antique, qu'Abailard avait retrouve. Le -hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, -humanisait[418]. peine laissait-il quelque chose d'obscur et de -divin dans les plus formidables mystres. Il semblait que jusque-l -l'glise et bgay, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et -facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais -elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion la -philosophie, la morale, l'humanit[419]. _Le crime n'est pas dans -l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi -plus de pch d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-l mme n'ont pas pch -qui ont crucifi Jsus, sans savoir qu'il ft le Sauveur._ Qu'est-ce -que le pch originel? _Moins un pch qu'une peine._ Mais alors -pourquoi la rdemption, la passion, s'il n'y a pas eu pch? _C'est un -acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour celle -de la crainte._ - -[Note 418: De l l'enivrement des laques et la stupfaction des -docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il -entranait aprs lui une jeunesse tourmente de l'inextinguible soif -de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'lancer vers un -autre Orient inconnu, et d'y conqurir, non pas le tombeau du Christ, -mais le Verbe ternellement vivant et Dieu lui-mme. De l'Europe -entire accouraient par milliers ces jeunes et ardents plerins de la -pense, tout bards de logique et tout hrisss de syllogismes. Rien -ne les arrtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur -des valles, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni -la mer et ses temptes. La France, la Bretagne, la Normandie, le -Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons -et les Sudois clbraient ton gnie, t'envoyaient leurs enfants; et -Rome, cette matresse des sciences, montrait en te passant ses -disciples, que ton savoir tait encore suprieur au sien. (Foulques, -prieur de Deuil.) Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, -savait tout ce qu'il est possible de savoir. De son cole, o cinq -mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine prix -d'or, sortirent successivement un pape (Clestin II), dix-neuf -cardinaux, plus de cinquante vques ou archevques, une multitude -infinie de docteurs, et avec eux une espce de rgnration intrieure -de l'glise d'Occident. Les Rformateurs au XIIe sicle, par M. N. -Peyrat, p. 128, 1860.] - -[Note 419: C'est, comme on le sait, Sainte-Genevive, au pied de la -tour (trs-mal nomme) de Clovis, qu'ouvrit cette grande cole. De -cette montagne sont descendues toutes les coles modernes. Je vois au -pied de cette tour, une terrible assemble, non-seulement les -auditeurs d'Abailard, cinquante vques, vingt cardinaux, deux papes, -toute la scolastique; non-seulement la savante Hlose, l'enseignement -des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Rvolution. - -Quel tait donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? -Certes, s'il n'et t rien que ce qu'on a conserv, il y aurait lieu -de s'tonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre -chose. C'tait plus qu'une science, c'tait un esprit, esprit surtout -de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interprter la -sombre et dure thologie du moyen ge. C'est par l qu'il enleva le -monde, bien plus que par sa logique et sa thorie des universaux.] - -Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer -et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laques se -mirent parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans -les coles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et -petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystres. Le tabernacle -tait comme forc; le Saint des saints tranait dans la rue. Les -simples taient branls, les saints chancelaient, l'glise se -taisait. - -[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi -opera, t. I, p. 302): Libri ejus transeunt maria, transvolant -Alpes.--Saint Bernard crit en 1140, aux cardinaux de Rome: Legite, -si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologi; ad manum enim -est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia. - -Les vques de France crivaient au pape, en 1140: Cum per totam fere -Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum -inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis -tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S. -Trinitate, qu Deus est, disputaretur... T. Bernardi opera, I, -309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: Irridetur simplicium fides, -eviscerantur arcana Dei, qustiones de altissimis rebus temerarie -ventilantur.] - -Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il tait attaqu -par la base. Si le pch originel n'tait plus un pch, mais une -peine, cette peine tait injuste, et la Rdemption inutile. Abailard -se dfendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le -christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'branlait plutt -davantage en dclarant qu'il ne savait pas de meilleures rponses. Il -se laissait pousser l'absurde, et puis il allguait l'autorit et la -foi. - -Ainsi l'homme n'tait plus coupable, la chair tait justifie, -rhabilite. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'taient -immols, elles taient superflues. Que devenaient tant de martyrs -volontaires, tant de jenes et de macrations, et les veilles des -moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes verses -devant Dieu? Vanit, drision. Ce Dieu tait un Dieu aimable et -facile, qui n'avait que faire de tout cela[421]. - -[Note 421: Tel est le point de vue chrtien au moyen ge. Je l'ai -expos dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa -lutte avec saint Bernard, fut condamn sans tre examin, sans tre -entendu.] - -L'glise tait alors sous la domination d'un moine, d'un simple abb -de Clairvaux, de saint Bernard. Il tait noble, comme Abailard. -Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de -Buffon, il avait t lev dans cette puissante maison de Cteaux, -soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prdicateurs illustres, et -qui fit, un demi-sicle aprs, la croisade des Albigeois. Mais saint -Bernard trouva Cteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans -la pauvre Champagne et fonda le monastre de Clairvaux, dans la -_valle d'Absinthe_. L, il put mener son gr cette vie de douleurs, -qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre - tre autre chose qu'un moine. Il et pu devenir archevque et pape. -Forc de rpondre tous les rois qui le consultaient, il se trouvait -tout-puissant malgr lui, et condamn gouverner l'Europe. Une -lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'arme du roi de -France. Lorsque le schisme clata par l'lvation simultane -d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut charg par l'glise de -France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie -rsistaient: l'abb de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, -prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes -d'Italie, qui le reurent genoux. On s'touffait pour toucher le -saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route tait trace -par des miracles. - -[Note 422: Sa mre tait de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est -pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il tait n en 1091.] - -[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux -villes d'Italie ( Gnes, Pise, Milan, etc.), l'impratrice, au -roi d'Angleterre et l'empereur.] - -Mais ce n'taient pas l ses plus grandes affaires; ses lettres nous -l'apprennent. Il se prtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour -et son trsor taient ailleurs. Il crivait dix lignes au roi -d'Angleterre, et dix pages un pauvre moine. Homme de vie intrieure, -d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux -s'isoler. - -Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son -biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda -o tait le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang -cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la -Bible qu'il se nourrissait, et il se dsaltrait de l'vangile. -peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prcher -la croisade cent mille hommes. C'tait un esprit plutt qu'un homme -qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec -sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et -faible, peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prdications taient -terribles; les mres en loignaient leurs fils, les femmes leurs -maris; ils l'auraient tous suivi aux monastres. Pour lui, quand il -avait jet le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite -Clairvaux, rebtissait prs du couvent sa petite loge de rame et de -feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des -cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son me malade d'amour. - -[Note 424: Gaufridus: Subtilissima cutis in genis modice rubens.] - -[Note 425: Guill. de S. Theod. Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les -saintes critures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en -mditant et en priant dans les champs et dans les forts, et il a -coutume de dire en plaisantant ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela -d'autres matres que les chnes et les htres.--Saint Bernard crivit - un certain Murdach qu'il engage se faire moine: Experto crede; -aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides -docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes -stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant -frumento?] - -Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrs -d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la -prosaque victoire du raisonnement sur la foi... C'tait lui arracher -son Dieu! - -Saint Bernard n'tait pas un logicien comparable son rival; mais -celui-ci tait parvenu cet excs de prosprit o l'infatuation -commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui russissait. -Les hommes s'taient tus devant lui; les femmes regardaient toutes -avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et -trs-puissant d'esprit, tranant aprs soi tout le peuple. J'en tais -venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honor de mon -amour, je n'aurais eu craindre aucun refus. Rousseau dit -prcisment le mme mot en racontant dans ses _Confessions_ le succs -de la _Nouvelle Hlose_. - -L'Hlose du XIIe sicle tait une pauvre orpheline, d'origine -incertaine, mais de naissance clricale et monastique[426]. Ne vers -1101, elle tait de l'ge de la renomme d'Abailard. Le prieur -d'Argenteuil fut l'asile de son enfance dlaisse. De ce clotre, o -elle apprit le latin, le grec et mme l'hbreu, elle vint l'ge de -dix-sept ans dans la maison de son oncle, prs de la cathdrale de -Paris. Toute jeune, belle, savante, dj clbre, elle reut les -leons d'Abailard. On sait le reste. - -[Note 426: Elle tait fille, ce qu'on croit, d'Hersendis, premire -abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, prs de Szanne, en Champagne; ou, -selon d'autres suppositions, d'une autre mre inconnue et d'un vieux -prtre, qui la faisait passer pour sa nice, de Fulbert, chanoine de -Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)] - -Il renona au monde, et se fit bndictin Saint-Denis (vers 1119). -Les dsordres des religieux le rvoltrent. Une occasion se prsenta -pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent rclamer son -enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il -reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularit, ses -triomphes. Le prieur de Maisoncelle[427], qui lui avait t offert -pour rouvrir son cole, ne pouvait plus contenir les clercs accourus -dans ses murs. Ils dvoraient le pays, ils desschaient les ruisseaux. -Les coles piscopales taient dsertes. On attaqua son droit -d'enseigner. On attaqua sa mthode. L'archevque de Reims, ami de -saint Bernard, assembla contre lui un concile Soissons. Abailard -faillit y tre lapid par le peuple. Opprim par le tumulte de ses -ennemis, il ne put se faire entendre, brla ses livres et lut, -travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamn sans tre -examin, ses ennemis prtendirent qu'il suffisait qu'il et enseign -sans l'autorisation de l'glise. - -[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.] - -Enferm Saint-Mdard de Soissons, puis rfugi Saint-Denis, il fut -oblig de fuir cet asile. Il s'tait avis de douter que saint Denys -l'aropagite ft jamais venu en France. Toucher cette lgende, -c'tait s'attaquer la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le -soutenait, l'abandonna ds lors. Il se sauva sur les terres du comte -de Champagne, se cacha dans un lieu dsert, sur l'Arduzon, deux -lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec -lui, il se btit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de -la Trinit, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le -Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris o il tait -afflurent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville -s'leva dans le dsert, la science, la libert: il fallut bien -qu'il remontt en chaire et recomment d'enseigner. Mais on le fora -encore de se taire, et d'accepter le prieur de Saint-Gildas, dans la -Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'tait son -sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait -rformer, essayrent de l'empoisonner dans le calice. Ds lors, -l'infortun mena une vie errante, et songea mme, dit-on, se -rfugier en terre infidle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer -une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son -zle et de sa saintet. l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il -demanda saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. -Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'vques -devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec -rpugnance[429], sentant son infriorit. Mais les menaces du peuple -et les cruelles inimitis ecclsiastiques le tirrent d'affaire. - -[Note 428: Il voulut aussi rformer les moeurs du couvent. Cela dplut - la cour, dit-il lui-mme.] - -[Note 429: Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis -abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum -videlicet ad lucra temporalia. Liber Calamit., p. 27.] - -Abailard tait condamn d'avance. On se borne lui lire les passages -incrimins extraits de ses livres par ses ennemis, au gr de leur -haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le dsaveu ou la -soumission. Entre ces seigneurs prvenus, ces docteurs inexorables, et -le peuple ameut dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se -trouble, s'irrite, s'gare; il dnie la comptence du concile dont il -avait sollicit la convocation et se contente d'en appeler au pape. -Innocent II devait tout saint Bernard, et il hassait Abailard dans -son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et -appelait les villes la libert. Il ordonna d'enfermer Abailard. -Celui-ci l'avait prvenu en se rfugiant de lui-mme au monastre de -Cluny. L'abb Pierre-le-Vnrable rpondit d'Abailard; il y mourut au -bout de deux ans. - -Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen ge, fils -de Plage, pre de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre -point de vue, il peut passer pour le prcurseur de l'cole _humaine -et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fnelon et Rousseau[431]. -On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fnelon, lisait assidment -saint Bernard. Quant Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il -faut considrer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Hlose, le -rpublicanisme et l'loquence passionne. Dans Arnaldo est le germe du -_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Hlose_, on -entrevoit la _Nouvelle_. - -[Note 430: S. Bern. epist. 189: Abnui, tum quia puer sum, et ille vir -bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei -humanis committi ratiunculis agitandam. - -S. Bern. epist. ad papam, p. 182: Procedit Golias (Ablardus)... -antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama -squam conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem -sibilavit apis, qu erat in Francia, api de Italia, et venerunt in -unum adversus Dominum.--Epist. ad episc. Constant., p. 187: Utinam -tam san esset doctrin quam district est vit! Et si vultis scire, -homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et -sitiens sanguinem animarum.--Epist. ad Guid., p. 188: Cui caput -columb, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, -Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.--Il -avait eu aussi pour matre Pierre de Brueys. Bulus, Hist. Universit. -Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prtre, moine ou -ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant -aux cardinaux: Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem -invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea qu mihi Dominus -prcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si -hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri -estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra qu -nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis. Ibid., -106.] - -[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'aprs la -dispersion de l'cole d'Abailard et la victoire du mysticisme, -plusieurs s'enterrrent dans les clotres. D'autres, Jean lui-mme, -qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournrent vers le -nant des cours (nugis curialibus). D'autres plus srieux partirent -pour Salerne ou Montpellier, o les croyants de la nature et de la -science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.] - -Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de -l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen -ge se trouve si compltement efface, ce peuple qui se souvient des -dieux de la Grce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oubli -Hlose. Il visite encore le gracieux monument qui runit les deux -poux[432], avec autant d'intrt que si leur tombe et t creuse -d'hier. C'est la seule qui ait survcu de toutes nos lgendes d'amour. - -[Note 432: Paris, au cimetire de l'Est.] - -La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur -d'Abailard, Hlose et t ignore; elle ft reste obscure et dans -l'ombre; elle n'et voulu d'autre gloire que celle de son poux. -l'poque de leur sparation, elle prit le voile, et lui btit le -Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande cole de -thologie, de grec et d'hbreu. Plusieurs monastres semblables -s'levrent autour, et quelques annes aprs la mort d'Abailard, -Hlose fut dclare chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans -son amour si constant et si dsintress. - -La froideur d'Abailard fait un trange contraste avec l'exaltation des -sentiments exprims par Hlose: Dieu le sait! en toi, je ne cherchai -que toi! rien de toi, mais toi-mme, tel fut l'unique objet de mon -dsir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas mme le lien de l'hymne; -je ne songeai, tu ne l'ignores pas, satisfaire ni mes volonts, ni -mes volupts, mais les tiennes. Si le nom d'pouse est plus saint, je -trouvais plus doux celui de ta matresse, celui (ne te fche point) de -ta concubine (_concubin vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi, -plus j'esprais gagner dans ton coeur. Oui! quand le matre du monde, -quand l'empereur et voulu m'honorer du nom de son pouse, j'aurais -mieux aim tre appele ta matresse que sa femme et son impratrice -(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_). Elle explique d'une -manire singulire pourquoi elle refusa longtemps d'tre la femme -d'Abailard: N'et-ce pas t chose msante et dplorable, que celui -que la nature avait cr pour tous, une femme se l'approprit et prt -pour elle seule... Quel esprit tendu aux mditations de la philosophie -ou des choses sacres, endurerait les cris des enfants, les bavardages -des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des -servantes[433]? - -[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.] - -La forme seule des lettres d'Abailard et d'Hlose indique combien la -passion d'Hlose obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les -lettres de son amante, il y rpond avec mthode et par chapitres. Il -intitule les siennes: l'pouse de Christ, l'esclave de Christ. Ou -bien: sa chre soeur en Christ, Abailard, son frre en Christ. Le -ton d'Hlose est tout autre: son matre, non, son pre; son -poux, non, son frre; sa servante, son pouse, non, sa fille, sa -soeur; Abailard, Hlose[434]! La passion lui arrache des mots qui -sortent tout fait de la rserve religieuse du XIIe sicle: Dans -toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus -que Dieu mme; je dsire te plaire plus qu' lui. C'est ta volont, et -non l'amour divin, qui m'a conduite revtir l'habit religieux[435]. -Elle rpta ces tranges paroles l'autel mme. Au moment de prendre -le voile, elle pronona les vers de Cornlie dans Lucain: le plus -grand des hommes, mon poux, si digne d'un si noble hymne! Faut-il -que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tte illustre? -C'est mon crime, je t'pousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, -accepte cette immolation volontaire[436]! - -[Note 434: Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla -sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.] - -[Note 435: In omni (Deus scit!) vit me statu, te magis adhuc -offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua -me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.] - -[Note 436: - - . . . . . O maxime conjux! - O thalamis indigne meis! hoc juris habebat - In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi, - Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas, - Sed quas sponte luam.] - -Cet idal de l'amour pur et dsintress, Abailard, avant les -mystiques, avant Fnelon, l'avait pos dans ses crits comme la fin de -l'me religieuse[437]. La femme s'y leva pour la premire fois dans -les crits d'Hlose, en le rapportant l'homme, son poux, son -dieu visible. Hlose devait revivre sous une forme spiritualiste en -sainte Catherine et sainte Thrse. - -[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.] - -La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe sicle. -Esclave dans l'Orient, enferme encore dans le gynce grec, mancipe -par la jurisprudence impriale, elle fut dans la nouvelle religion -l'gale de l'homme. Toutefois le christianisme, peine affranchi de -la sensualit paenne, craignait toujours la femme et s'en dfiait. Il -reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme -d'autant plus qu'il avait plus ni la nature. De l, ces expressions -dures, mprisantes mme, par lesquelles il s'efforce de se prmunir. -La femme est communment dsigne dans les crivains ecclsiastiques -et dans les capitulaires par ce mot dgradant _Vas infirmius_. Quand -Grgoire VII voulut affranchir le clerg de son double lien, la femme -et la terre, il y eut un nouveau dchanement contre cette dangereuse -ve, dont la sduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans -ses fils. - -Un mouvement tout contraire commena au XIIe sicle. Le libre -mysticisme entreprit de relever ce que la duret sacerdotale avait -tran dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui -remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du -Christ, fonda pour elles des asiles, leur btit Fontevrault, et il y -eut bientt des Fontevrault pour toute la chrtient[438]. -L'aventureuse charit de Robert s'adressait de prfrence aux grandes -pcheresses; il enseignait dans les plus odieux sjours la clmence -de Dieu, son incommensurable misricorde. Un jour qu'il tait venu -Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se -chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est -venu pour faire folie. Lui, il prche les paroles de vie, et promet la -misricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui -dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que -voil vingt ans que je suis entre en cette maison pour commettre des -crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlt de Dieu et de -sa bont. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...-- -l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de -joie au dsert, et l, leur ayant fait faire pnitence, il les fit -passer du dmon au Christ[439]. - -[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en -Bretagne.--Fond vers 1100, il comptait dj, selon Suger, en 1145, -prs de cinq mille religieuses.--Les femmes taient clotres, -chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle -ses moines, et leur dit: Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum -permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum -vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi prcepto. Scitis enim -quia qucumque, Deo cooperante, alicubi dificavi, earum potentatui -atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce -dixerunt: Absit hoc, etc. Avant de mourir il voulut donner un chef -aux siens. Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo -dificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem -omnem facultatum marsum prbui: et quod his majus est, et me et meos -discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi. -Quamobrem disposui abbatissam ordinare. Considrant qu'une vierge -leve dans le clotre, ne connaissant que les choses spirituelles et -la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extrieures, et se -reconnatre au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et -lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes -leves dans le clotre.--Il recommande aussi de parler peu, de ne -point manger de chair, de se vtir grossirement. - -Lettre de Marbodus, vque de Rennes, Robert d'Arbrissel: Mulierum -cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare... -Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per -noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut -inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges -prfigas. D. Morice, I, 499. Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis -familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter -ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel -aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus -invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante -diximus, spe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere -cruciaris. Lettre de Geoffroi, abb de Vendme, Robert d'Arbrissel, -publie par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): Taceo -de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste, -per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti -temeritatem miserabilis exitus probat; ali enim, urgente partu, -fractis ergastulis, elaps sunt; ali in ipsis ergastulis pepererunt. -Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.] - -[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cit par Bayle).] - -C'tait chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel -enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des -deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries -amres de ses ennemis, les dsordres mme auxquels ces runions -donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il -couvrait tout du large manteau de la grce. - -La grce prvalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande -rvolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La -Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples -et tous les autels. La pit se tourna en enthousiasme de galanterie -chevaleresque. L'glise mystique de Lyon clbra la fte de -l'Immacule Conception (1134). - -La femme rgna dans le ciel, elle rgna sur la terre. Nous la voyons -intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de -Montfort gouverne la fois son premier poux Foulques d'Anjou, et le -second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se -trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440]. -Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adle[441]. Les -femmes, juges naturels des combats de posie et des cours d'amour, -sigent aussi comme juges, l'gal de leurs maris, dans les affaires -srieuses. Le roi de France reconnat expressment ce droit[442]. -Nous verrons Alix de Montmorency conduire une arme son poux, le -fameux Simon de Montfort. - -[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.] - -[Note 441: Chart. ann. 1115. Si quelque plainte est porte devant lui -ou devant son pouse...--La septime anne de notre rgne, et le -premier de celui de la reine Adle.--Adle prit la croix avec son -mari.--Philippe-Auguste, son dpart pour la croisade, lui laissa la -rgence.] - -[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succdant son frre, -demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose -interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans -Duchesne, t. IV: la rponse du roi... apud vos deciduntur negotia -legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi -si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hreditatem -administrare conceditur.] - -Exclues jusque-l des successions par la barbarie fodale, les femmes -y rentrent partout dans la premire moiti du XIIe sicle; en -Angleterre, en Castille, en Aragon, Jrusalem, en Bourgogne, en -Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. -La rapide extinction des mles, l'adoucissement des moeurs et le -progrs de l'quit, rouvrent les hritages aux femmes. Elles portent -avec elles les souverainets dans les maisons trangres; elles mlent -le monde, elles acclrent l'agglomration des tats, et prparent la -centralisation des grandes monarchies. - -Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut -point le droit des femmes; elle resta l'abri des mutations qui -transfraient les tats d'une dynastie une autre. Elle reut, et -elle ne donna point. Des reines trangres purent venir; l'lment -fminin, l'lment mobile put s'y renouveler; l'lment mle n'y vint -point du dehors, il y resta le mme, et avec lui l'identit d'esprit, -la perptuit des traditions. Cette fixit de la dynastie est une des -choses qui ont le plus contribu garantir l'unit, la personnalit -de notre mobile patrie. - - * * * * * - -Le caractre commun de la priode qui suit la croisade, et que nous -venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative -d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait t -une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu; -affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la -femme, affranchissement de la philosophie, de la pense pure. Ce -retentissement de la croisade elle-mme devait avoir toute sa -puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples. - - - - -CHAPITRE V - -LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II -(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS -BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITI DU XIIe SICLE). - -1135-1180 - - -L'opposition de la France et de l'Angleterre, commence avec Guillaume -le Conqurant au milieu du XIe sicle, n'atteignit toute sa violence -qu'au XIIe, sous les rgnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de -Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe -vers 1200, l'poque de l'humiliation de Jean et de la confiscation -de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un sicle et demi -(1200-1346). - -Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois -anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Btard Richard Coeur -de Lion, furent des hros, au moins selon le monde. Les hros furent -battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut -pntrer le vrai caractre du roi de France et du roi d'Angleterre, -tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen ge. - -Le premier, suzerain du second, conserve gnralement une certaine -majest immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de -son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la -triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de -France semble enfonc dans son hermine; il rgente le roi -d'Angleterre, comme son vassal et son fils; mchant fils qui bat son -pre. Le descendant de Guillaume le Conqurant[444], quel qu'il soit, -c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et -avide, sensuel et froce, glouton et ricaneur, entour de mauvaises -gens, volant et violant, fort mal avec l'glise. Il faut dire aussi -qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus -d'affaires; il gouverne coups de lance trois ou quatre peuples dont -il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les -Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes -Gallois et cossais. Pendant ce temps-l, le roi de France peut de son -fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est -fils an de l'glise, fils lgitime; l'autre est le btard, le fils -de la violence. C'est Ismal et Isaac. Le roi de France a la loi pour -lui, _cette vieille mre avec son frein rouill, qu'on appelle la -loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa -qualit de Normand. Dans ce grand mystre du XIIe sicle, le roi de -France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa -lgende gnalogique le fait remonter d'un ct Robert le Diable, de -l'autre la fe Mlusine. C'est l'usage dans notre famille, disait -Richard Coeur de Lion, que les fils hassent le pre; du diable nous -venons, et nous retournons au diable[446]. Patience, le roi du bon -Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est n -endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses -provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui -poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout l'heure -Philippe-Auguste ou Philippe le Bel. - -[Note 443: Cela est trs-frappant dans leurs sceaux. Le roi -d'Angleterre est reprsent, sur une face, assis; sur l'autre, -cheval, et brandissant son pe. Le roi de France est toujours assis. -Si Louis VII est quelquefois reprsent cheval (_1137, 1138, -Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_. -L'exception confirme la rgle.] - -[Note 444: On sait l'norme grosseur de Guillaume le Conqurant -(_Voy._ plus haut). Quand donc accouchera ce gros homme? disait le -roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop -troite et le corps creva. Il dpensait pour sa table des sommes -normes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, -Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de -vrifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'aprs une chronique -manuscrite, un trait de violence singulire. Lorsque Baudouin de -Flandre lui refusa sa fille Mathilde, il passa jusques en la chambre -de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les -trces, si la traisna parmi la chambre et dfoula ses pis.--Son -fils an Robert tait surnomm _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. -Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique -statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait -ruiner par les histrions et les prostitues (ibid., p. 602: -Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second -fils du Conqurant, Guillaume le Roux, tait de petite taille et fort -replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperos. -(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) Quand il mourut, dit Orderic -Vital, ce fut la ruine des routiers, des dbauchs et des filles -publiques, et bien des cloches ne sonnrent pas pour lui, qui avaient -retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes (Scr. rer. -fr. XII, 679).--Ibid. Legitimam conjugem nunquam habuit; sed -obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter -inhsit. p. 635: Protervus et lascivus. p. 624: Erga Deum et -ecclesi frequentationem cultumque frigidus extitit.--Suger, ibid., -p. 12: Lascivi et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis -exactor, etc.--Huntingd., p. 216: Luxuri scelus tacendum exercebat, -non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.--Henri Beauclerc, son -jeune frre, eut de ses nombreuses matresses plus de quinze btards. -Suivant plusieurs crivains, sa mort fut cause par sa voracit en -mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume -et Richard, se souillaient des plus infmes dbauches. (Huntingd., p. -218: Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti. Gervas., p. -1339: Luxuri et libidinis omni tabe maculati.) Glaber (ap. Scr. fr. -X, 51) remarque que ds leur arrive dans les Gaules, les Normands -eurent presque toujours pour princes des btards.--Les Plantagenets -semblrent continuer cette race souille. Henri II tait roux, -dfigur par la grosseur norme de son ventre, mais toujours cheval -et la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il tait, dit son secrtaire, -plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius -excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang, -son teint s'animait, sa voix tremblait d'motion (Girald. Cambr., ap. -Camden, p. 783.). Dans un accs de rage, il mordit un page l'paule. -Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque -sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colre la -paille qui couvrait le plancher. Jamais, disait un cardinal, aprs -une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si -hardiment. (p. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et -Jean, voyez plus bas.--L'idal, c'est Richard III, de Shakespeare, -comme celui de l'histoire.] - -[Note 445: The rusty curb of old father antic the law. Shakespeare.] - -[Note 446: De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.] - -[Note 447: Il enleva Louis VII sa femme lonore, le Poitou, la -Guienne, etc.] - -Il y a dans cette ple et mdiocre figure une force immense qui doit -se dvelopper. C'est le roi de l'glise et de la bourgeoisie, le roi -du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force -n'clate pas par l'hrosme; il grandit d'une vgtation puissante, -d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. -Expression gnrale d'une diversit immense, symbole d'une nation tout -entire, plus il la reprsente, plus il semble insignifiant. La -personnalit est faible en lui; c'est moins un homme qu'une ide; tre -impersonnel, il vit dans l'universalit, dans le peuple, dans -l'glise, fille du peuple; c'est un personnage profondment -_catholique_ dans le sens tymologique du mot. - -Le bon roi Dagobert, Louis le Dbonnaire, Robert le Pieux, Louis le -Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnte roi. Tous vrais -saints quoique l'glise n'ait canonis que le dernier[448], celui qui -fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est dj saint Louis, mais -moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et -conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. -Par ce ct, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est -presque l'unique intrt pour lequel ils se mettent quelquefois mal -avec l'glise; Louis le Dbonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour -Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade, -Philippe-Auguste pour Agns de Mranie. Dans saint Louis, forme pure -de la royaut du moyen ge, la domination de la femme est celle d'une -mre, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une -armoire quand sa mre, l'altire Espagnole, le surprenait chez sa -femme, la bonne Marguerite. - -[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-mme, suivant quelques -auteurs. On lit dans une chronique franaise, insre au douzime -volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: Il fu mors....; -sains est, bien le savons; et dans une chronique latine (ibid.): -..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vit su legimus.] - -Louis le Gros, sur son lit de mort, reut le prix de cette rputation -d'honntet qu'il avait acquise sa famille. Le plus riche souverain -de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait -aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille lonore et ses -vastes tats, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succda -bientt son pre (1137). Sans doute aussi, il n'tait pas fch de -faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait t lev bien -dvotement dans le clotre de Notre-Dame[449]; c'tait un enfant sans -aucune mchancet, et fort livr aux prtres; le vrai roi fut son -prcepteur, Suger, abb de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant -l'agrandissement de ses tats, qui se trouvait presque tripls par son -mariage, semble lui avoir enfl le coeur. Il essaya de faire valoir -les droits de sa femme sur le comt de Toulouse. Mais ses meilleurs -amis parmi les barons, le comte mme de Champagne, refusrent de le -suivre cette conqute du Midi. En mme temps le pape Innocent II, -croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqu de -nommer son neveu l'archevch de Bourges, mtropole des Aquitaines. -Saint Bernard et Pierre le Vnrable rclamrent en vain contre cette -usurpation. Le neveu du pape se rfugia sur les terres du comte de -Champagne, dont la soeur venait d'tre rpudie par un cousin de Louis -VII. Louis et son cousin, frapps d'anathme par le pape, se vengrent -sur le comte de Champagne, ravagrent ses terres et brlrent le bourg -de Vitry. Les flammes gagnrent malheureusement la principale glise, -o la plupart des habitants s'taient rfugis. Ils y taient au -nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientt -leurs cris; le vainqueur lui-mme ne pouvait plus les sauver, tous y -prirent. - -[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90..... -Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali -gremio, incipientis vit et pueriti nostr exegimus tempora.] - -[Note 450: Suger tait n probablement aux environs de Saint-Omer, en -1081, d'un homme du peuple nomm Hlinand.--Lorsque Philippe Ier -confia aux moines de Saint-Denis l'ducation de son fils Louis le -Gros, ce fut Suger que l'abb en chargea.--Sa conduite, comme celle de -ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (p. 78); -mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-mme (p. 309), -une vie exemplaire.--Il crivit lui-mme un livre sur les -constructions qu'il fit faire Saint-Denis, etc. L'abb de Cluny -ayant admir pendant quelque temps les ouvrages et les btiments que -Suger avait fait construire, et s'tant retourn vers la trs-petite -cellule que cet homme, minemment ami de la sagesse, avait arrange -pour sa demeure, il gmit profondment, dit-on, et s'cria: Cet homme -nous condamne tous, il btit, non comme nous, pour lui-mme, mais -uniquement pour Dieu. Tout le temps, en effet, que dura son -administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple -cellule, d' peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la -fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait -avoir dissipe trop longtemps dans les affaires du monde. C'tait l -que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait la -lecture, aux larmes et la contemplation; l, il vitait le tumulte -et fuyait la compagnie des hommes du sicle; l, comme le dit un sage, -il n'tait jamais moins seul que quand il tait seul; l, en effet, il -appliquait son esprit la lecture des plus grands crivains, -quelque sicle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, tudiait -avec eux; l, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la -paille sur laquelle tait tendue, non pas une fine toile, mais une -couverture assez grossire de simple laine, que recouvraient, pendant -le jour, des tapis dcents. Vie de Suger, par Guillaume, moine de -Saint-Denis.] - -Cet horrible vnement brisa le coeur du roi. Il devint tout coup -docile au pape, se rconcilia tout prix avec lui. Mais sa conscience -tait partage entre des scrupules divers. Il avait jur de ne jamais -permettre au neveu d'Innocent d'occuper le sige de Bourges. Le -pontife avait exig qu'il renont ce serment; et Louis se repentait -et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observ. -L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se -croyait responsable de tous les sacrilges commis pendant les trois -ans qu'avait dur l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une me -timore, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'desse, -gorg en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours -des Franais d'outre-mer. Ils dclaraient que s'ils n'taient -secourus, ils n'avaient attendre que la mort. Louis VII fut mu; il -se crut d'autant plus oblig d'aller au secours de la terre sainte, -que son frre an, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et -qu'en lui laissant le trne, il semblait lui avoir transmis -l'obligation d'accomplir son voeu (1147). - -Combien cette croisade diffra de la premire, c'est chose vidente, -quoique les contemporains semblent avoir pris tche de se le -dissimuler eux-mmes. L'ide de la religion, du salut ternel, -n'tait plus attache une ville, un lieu. On avait vu de prs -Jrusalem et le saint spulcre. On s'tait dout que la religion et la -saintet n'taient pas enfermes dans ce petit coin de terre qui -s'tend entre le Liban, le dsert et la mer Morte. Le point de vue -matrialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger -dtourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-mme, qui la -prcha Vzelai et en Allemagne, n'tait pas convaincu qu'elle ft -ncessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-mme, et de guider -l'arme, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois -l'immense entranement de la premire croisade. Saint Bernard exagre -visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un -homme. Dans la ralit, on peut valuer deux cent mille hommes les -deux corps d'arme qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad -et le roi Louis VII. Les Allemands taient en grand nombre cette fois. -Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les vques de -Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les -seigneurs du royaume d'Arles, se runirent de prfrence l'arme de -France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, -de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, -de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y -voyait aussi la reine lonore, dont la prsence tait peut-tre -ncessaire pour assurer l'obissance de ses Poitevins et de ses -Gascons. C'est la premire fois qu'une femme a cette importance dans -l'histoire. - -[Note 451: En 1128, il dtourne un abb du plerinage de Jrusalem. -(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il crit -l'vque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nomm Philippe, qui, parti -pour la terre sainte, s'tait arrt Clairvaux et y avait pris -l'habit: Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium -vi invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes -ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in -campis silv libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus. -Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum -spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem, -non autem terren hujus, cui Arabi mons Sina conjunctus est, qu -servit cum filiis suis, sed liber illius, qu est sursum mater -nostra. Et si vultis scire, Clar-Vallis est (p. 64).--Voici un -passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les ides exprimes par -saint Bernard, une remarquable analogie: Ceux qui volent la -recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs -fatigues, voient une maison de pierre, haute, rvre, au milieu d'une -valle sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le -cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils -ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs -ttes: adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de -la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les lus! (Ce -beau fragment, d un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a t -insr par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de -la premire dition.)] - -Le plus sage et t de faire route par mer, comme le conseillait le -roi de Sicile. Mais le chemin de terre tait consacr par le souvenir -de la premire croisade et la trace de tant de martyrs. C'tait le -seul que pt prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection -de l'arme, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France -prfra cette route. Il s'tait assur du roi de Sicile, de l'empereur -d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de -Constantinople Manuel Comnne. La parent des deux empereurs, Manuel -et Conrad, semblait promettre quelque succs la croisade. Ainsi -l'expdition ne fut point entreprise l'aveugle. Louis s'effora de -conserver quelque discipline dans l'arme de France. Les Allemands, -sous l'empereur Conrad et son neveu, taient dj partis; rien -n'galait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur -Manuel Comnne, dont les victoires avaient restaur l'empire grec, les -servit souhait; il se hta d'expdier ces barbares au del du -Bosphore, et les lana dans l'Asie par la route la plus courte, mais -la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. L ils eurent -occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent -bientt puiss dans ces montagnes, sur ces pentes rapides o la -cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantt leur ct, et -tantt sur leurs ttes. Ils prirent, la grande drision des Grecs, -des Franais mme. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est -un historien grec qui nous a conserv ces deux mots sans les -traduire[452]. - -[Note 452: [Grec: Poutx, Alamane.]] - -Les Franais eux-mmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord -la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais force -d'en suivre les sinuosits, ils perdirent patience; ils s'engagrent -eux aussi dans l'intrieur du pays, et y prouvrent les mmes -dsastres. D'abord la tte de l'arme, ayant pris les devants, faillit -prir. Chaque jour, le roi bien confess et administr se lanait -travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'arme -aurait pri dans ces montagnes sans un chevalier nomm Gilbert auquel -le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne -savons malheureusement aucun dtail. Les croiss accusaient de tous -leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides -et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'tait -engag fournir. L'historien Nictas avoue lui-mme que l'empereur -trahissait les croiss[454]. La chose fut visible lorsqu'ils -arrivrent Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y -reurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'tait conduit -loyalement avec Manuel. l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait -refus d'couter ceux qui lui conseillaient son passage de s'emparer -de Constantinople. - -[Note 453: Odon de Deuil: ... Et son retour, il demandait toujours -vpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Omga de -toutes ses oeuvres.] - -[Note 454: L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le -sultan des Turcs marcher contre les Allemands.] - -Enfin ils arrivrent Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait -encore quarante journes de marche pour aller par terre Antioche en -faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zle des barons -taient bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils -dclarrent qu'ils iraient par mer Antioche. Les Grecs fournirent -des vaisseaux tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonn -sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps -de cavalerie grecque que le roi loua pour les protger. Il donna -ensuite tout ce qui lui restait ces pauvres gens, et s'embarqua avec -lonore. Mais les Grecs qui devaient les dfendre les livrrent -eux-mmes, ou les rduisirent en esclavage; ceux qui chapprent le -durent au proslytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur -religion. - - * * * * * - -Telle fut la honteuse issue de cette grande expdition. Ceux qui -s'taient embarqus formaient pourtant la force relle de l'arme. Ils -pouvaient tre de grande utilit aux chrtiens d'Antioche ou de la -terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des -malheureux qu'ils avaient abandonns en Cilicie. Louis VII ne voulut -rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, -oncle de sa femme lonore. C'tait le plus bel homme du temps, et sa -nice semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voult l'y -retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit la terre -sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur -rivalit leur fit manquer le sige de Damas, qu'ils avaient entrepris. -Ils retournrent honteusement en Europe, et le bruit courut que -Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait t -dlivr que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile. - -C'tait une triste chose qu'un pareil retour et une grande drision. -Qu'taient devenus ces milliers de chrtiens abandonns, livrs aux -infidles! Tant de lgret et de duret en mme temps! Tous les -barons taient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le -pch lui seul. Pendant la croisade, la fire et violente lonore -avait montr le cas qu'elle faisait d'un tel poux. Elle avait dclar -ds Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle -tait parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour -mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un -bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reu des prsents du -chef des infidles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de -Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup -les vastes provinces qu'lonore lui avait apportes. Voil le midi de -la France encore une fois isol du nord. Une femme va porter qui -elle voudra la prpondrance de l'Occident. - -[Note 455: Se monacho, non regi nupsisse.] - -Il parat que la dame s'tait assure d'avance d'un autre poux. Le -divorce fut prononc le 18 mars; ds la Pentecte, Henri Plantagenet, -duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conqurant, duc de Normandie, -bientt roi d'Angleterre, avait pous lonore, et avec elle la -France occidentale, de Nantes aux Pyrnes. Avant mme qu'il ft roi -d'Angleterre, ses tats se trouvaient deux fois plus tendus que ceux -du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas prvaloir sur -tienne de Blois, dont le fils avait pous une soeur de Louis VII. -Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout russissait son rival. - -Il faut savoir un peu ce que c'tait que cette royaut d'Angleterre, -dont la rivalit avec la France va nous occuper. - -La spoliation de tout un peuple, voil la base hideuse de la puissance -anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque -baron avait exerce en petit autour de son manoir, elle se produisit -en grand de l'autre ct du dtroit. L le serf fut tout un peuple, et -le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de -nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre -langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une excrable -frocit, nul respect humain, nul frein lgal; partout des seigneurs -presque gaux du roi, comme compagnons de sa conqute; le seul comte -de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient -bien se dire hommes du roi. Mais rellement il n'tait que le premier -d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de -ce roi. Cependant ils auraient trop risqu tre indpendants. Peu -nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si -brutalement, ils avaient besoin d'un centre o recourir en cas de -rvolte, d'un chef qui pt les rallier, qui reprsentt la partie -normande au milieu de la conqute. Voil ce qui explique pourquoi -l'ordre fodal fut si fort dans le pays mme o les vassaux plus -puissants devaient tre plus tents de le mpriser. - -[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions taient disperses: -248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans -le comt de Northampton, etc.] - -La position de ce roi de la conqute tait extraordinairement critique -et violente. Cette socit nouvelle, btie de meurtres et de vols, -elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unit. C'est lui -que remontait ce sourd concert de maldictions, d'imprcations voix -basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Fort -nouvelle_[457] o le poursuivait le shriff, gardait sa meilleure -flche; les forts ne valaient rien pour les rois normands. C'est -contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait -btir ces gigantesques chteaux, dont l'insolente beaut atteste -encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si -dtest ne pouvait manquer d'tre un tyran. Aux Saxons il lanait des -lois terribles, sans mesure et sans piti. Contre les Normands il y -fallait plus de prcautions; il appelait sans cesse des soldats du -continent, des Flamands, des Bretons; gens lui, d'autant plus -redoutables l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la -langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs -fois il n'hsita pas se servir des Saxons eux-mmes[458]. Mais il y -renonait bientt. Il n'et pu devenir le roi des Saxons qu'en -renversant tout l'ouvrage de la conqute. - -[Note 457: _Nove forest._ C'tait un espace de trente milles que le -conqurant avait fait mettre en bois, en dtruisant trente-six -paroisses et en chassant les habitants.] - -[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc -appelrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de -leur frre an, Robert Courte-Heuse.] - -Voil la situation o se trouvait dj le fils du Conqurant, -Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui -rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux -barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un -sanglier, d'un bout l'autre de ses tats; furieux d'avidit, -_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur; -destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanit, de la loi, -de la nature, l'outrageant plaisir; sale dans les volupts, -meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colre montait sur son -visage rouge et couperos, sa parole se brouillait, il bredouillait -des arrts de mort. Malheur qui se trouvait en face! - -[Note 459: Mirabilis militum mercator et solidator. Suger.] - - * * * * * - -Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvret incurable le -travaillait; il tait pauvre de toute sa violence, de toute sa -passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme -ingnieux et inventif qui savait trouver l'or, c'tait un certain -prtre, qui s'tait d'abord fait connatre comme dlateur. Cet homme -devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'tait un -rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit -deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre -de la conqute, s'assura si rien n'avait chapp. Il reprit la -spoliation en sous-oeuvre, se mit ronger les os dj rongs, et sut -encore en tirer quelque chose. Mais aprs lui, rien n'y restait. On -l'avait baptis du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux -vainqueurs, d'abord aux prtres; il mit la main sur les biens -d'glise. L'archevque de Kenterbury serait mort de faim, sans la -charit de l'abb de Saint-Alban. Les scrupules n'arrtaient point -Flambard. Grand justicier, grand trsorier, chapelain du roi encore -(c'tait le chapelain qu'il fallait Guillaume), il suait -l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu' ce que -Guillaume et rencontr cette fin dans cette belle fort que le -Conqurant semblait avoir plante pour la ruine des siens. Tire donc, -de par le diable! dit le roi Roux son bon ami qui chassait avec -lui. Le diable le prit au mot, et emporta son me qui lui tait si -bien due. - -[Note 460: Orderic Vital.] - -Le successeur, ce ne fut pas le frre an, Robert. La royaut du btard -Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume vol -appartenait qui le volerait. Quand le Conqurant expirant donna la -Normandie Robert, l'Angleterre Guillaume: Et moi, dit Henri, le -plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?--Patience, mon fils, dit le -mourant, tout te viendra tt ou tard. Le plus jeune tait aussi le plus -avis. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant, -le scribe, le vrai Normand. Il commena par tout promettre aux Saxons, -aux gens d'glise; il donna par crit des chartes, des liberts, tout -autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires, -l'attira, le garda, bien log, bien nourri, dans un chteau fort, o il -vcut jusqu' quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la -table, s'y serait consol, n'et t que son frre lui fit crever les -yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide taient l'usage -hrditaire de cette famille. Dj les fils du Conqurant avaient -combattu et bless leur pre[463]. Sous prtexte de justice fodale, -Beauclerc, qui se piquait d'tre bon et rude justicier, livra ses -propres petites-filles, deux enfants, un baron qui leur arracha les -yeux et le nez. Leur mre, fille de Beauclerc, essaya de les venger en -tirant elle-mme une flche contre la poitrine de son pre. Les -Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du ct -maternel, n'en dgnrrent pas. - -[Note 461: Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos -anciennes liberts; j'en ferai, si vous le demandez, un crit sign de -ma main, et je le confirmerai par serment.--On dressa la charte, on -en fit autant de copies qu'il y avait de comts. Mais quand le roi se -rtracta, il les reprit toutes; il n'en chappa que trois. (Math. -Paris.)] - -[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain -n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux ses -petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un -foss glac, mrite-t-il ce doute?] - -[Note 463: C'tait Robert, rvolt contre son pre, et qui le -combattit sans le connatre. On les rconcilia, ils se brouillrent -encore, et Guillaume maudit son fils.] - -Aprs Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, tienne de -Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du -comte d'Anjou. tienne appartenait cette excellente famille des -comtes de Blois et de Champagne qui, la mme poque, encourageait -les communes commerantes, divisait Troyes la Seine en canaux, et -protgeait galement saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et -potes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvre, -celui qui fit peindre ses vers la reine Blanche dans son palais de -Provins, au milieu des roses transplantes de Jricho. tienne ne -pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des trangers, Flamands, -Brabanons, Gallois mme. Il n'avait pour lui que le clerg et -Londres. Quant au clerg, tienne ne resta pas longtemps bien avec -lui. Il dfendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des -vques. Alors Mathilde reparut. Elle dbarqua presque seule; vraie -fille du Conqurant, insolente, intrpide, elle choqua tout le monde, -et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, pied sur -la neige et sans ressources. tienne, qui la tint une fois assige, -crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage son ennemie, et la -laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle -le prit son tour, abandonn de ses barons (1152). Il fut contraint -de reconnatre pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, -comte d'Anjou et fils de Mathilde, qui nous avons vu tout l'heure -lonore de Guienne remettre sa main et ses tats. - -Telle tait la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de -France, humili par la croisade, perdit lonore et tant de provinces. -Cet enfant gt de la fortune fut en quelques annes accabl de ses -dons. Roi d'Angleterre, matre de tout le littoral de la France, -depuis la Flandre jusqu'aux Pyrnes, il exera sur la Bretagne cette -suzerainet que les ducs de Normandie avaient toujours rclame en -vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine son frre, et le -laissa en ddommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il rduisit -la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en -l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il -aurait pris Toulouse elle-mme, si le roi de France ne s'tait pas -jet dans la ville pour la dfendre (1159). Le Toulousain fut du moins -oblig de lui faire hommage. Alli du roi d'Aragon, comte de Barcelone -et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de -Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France -par le midi. Au centre, il rduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne, -il acheta la Marche[464]. Il eut mme le secret de dtacher les comtes -de Champagne de l'alliance du roi. Enfin sa mort il possdait les -pays qui rpondent quarante-sept de nos dpartements, et le roi de -France n'en avait pas vingt. - -[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte -partait pour Jrusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred -Vosiens.)] - -Ds sa naissance, Henri II s'tait trouv environn d'une popularit -singulire, sans avoir rien fait pour la mriter. Son grand-pre, -Henri Beauclerc, tait Normand, sa grand'mre Saxonne, son pre -Angevin. Il runissait en lui toutes les races occidentales. Il tait -le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les -vaincus surtout avaient conu un grand espoir, ils croyaient voir en -lui l'accomplissement de la prophtie de Merlin, et la rsurrection -d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophtie, qu'il obtint -de gr ou de force l'hommage des princes d'cosse, d'Irlande, de -Galles et de Bretagne, c'est--dire de tout le monde celtique. Il fit -chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystrieux tombeau dont la -dcouverte devait marquer la fin de l'indpendance celtique et la -consommation des temps. - -Tout annonait que le nouveau prince remplirait les esprances des -vaincus. Il avait t lev Angers, l'une des villes d'Europe o la -jurisprudence avait t professe de meilleure heure. C'tait l'poque -de la rsurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait -tre celle du pouvoir monarchique et de l'galit civile. L'galit -sous un matre, c'tait le dernier mot que le monde antique nous avait -lgu. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi -de Bouillon, l'amie de Grgoire VII, avait autoris l'cole de -Bologne, fonde par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait -confirm cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir -imprial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc -d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce -mme empereur Henri V, trouva Angers, Rouen, en Angleterre, les -traditions de l'cole de Bologne. Ds 1214, l'vque d'Angers tait un -savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume -le Conqurant, le primat de la conqute, avait d'abord enseign -Bologne, et concouru la restauration du droit. Ce fut, dit un des -continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et -son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouv Bologne les lois de -Justinien, se mirent les lire et les commenter. Garnerius -persvra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, de nombreux -disciples, les arts libraux et les lettres divines, vint au Bec et -s'y fit moine[466]. - -[Note 465: Tout le clerg de cette ville tait compos de lgistes au -XIIIe et au XIVe sicles. Sous l'piscopat de Guillaume Le Maire -(1290-1314), presque tous les chanoines de son glise taient -professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf vques qui formrent -l'assemble du clerg en 1339, quatre avaient profess le droit -l'Universit d'Angers.] - -[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: La renomme de sa science -se rpandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent -pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.] - -Les principes de la nouvelle cole furent proclams prcisment -l'poque de l'avnement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appels -par l'empereur Frdric Barberousse, la dite de Roncaglia (1158), -lui dirent, par la bouche de l'archevque de Milan, ces paroles -remarquables: Sachez que tout le droit lgislatif du peuple vous a -t accord; votre volont est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu -au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son -pouvoir lui et en lui_[467]. - -[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, -P. 2, p. 72. Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi -concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: Quod Principi -placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium -et potestatem concesserit.--Le conseiller de Henri II, le clbre -Ranulfe de Glanville, rpte cette maxime (de leg. et consuet. reg. -anglic., in proem.).] - -L'empereur lui-mme avait dit en ouvrant la dite: Nous, qui sommes -investi du nom royal, nous dsirons plutt exercer un empire lgal -pour la conservation du droit et de la libert de chacun, que de tout -faire impunment. Se donner toute licence, et changer l'office du -commandement en domination superbe et violente, c'est la royaut, la -tyrannie[468]. Ce rpublicanisme pdantesque, extrait mot mot de -Tite-Live, expliquait mal l'idal de la nouvelle jurisprudence. Au -fond, ce n'tait pas la libert qu'elle demandait, mais l'galit sous -un monarque, la suppression de la hirarchie fodale qui pesait sur -l'Europe. - -[Note 468: Radevicus.] - -Combien ces lgistes devaient tre chers aux princes, on le conoit -par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout dsormais, -nous les montrera prs d'eux et comme pendus leur oreille, leur -dictant tout bas ce qu'ils doivent rpter. Guillaume le Btard -s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses frquentes -absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une -fois il lui donna raison contre son propre frre. L'Angevin Henri, -nouveau conqurant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un lve de -Bologne, qui avait aussi tudi le droit Auxerre[469]. Thomas -Becket, c'tait son nom, tait alors au service de l'archevque de -Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prlat dans le -parti de Mathilde et de son fils. Ayant reu seulement les premiers -ordres, n'tant ainsi ni prtre ni laque, il se trouvait propre -tout et prt tout. Mais sa naissance tait un grand obstacle; il -tait, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon -revenu de la terre sainte[470]. Sa mre semblait lui fermer les -dignits de l'glise, et son pre celles de l'tat. Il ne pouvait rien -attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour -excuter ses projets contre les barons. Ds son arrive en Angleterre, -Henri rasa, en un an, cent quarante chteaux. Rien ne lui rsistait, -il mariait les enfants des grandes maisons ceux des familles -mdiocres[471], abaissant ceux-l, levant ceux-ci, nivelant tout. -L'aristocratie normande s'tait puise dans les guerres d'tienne. Le -nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et -d'Aquitaine. Riche de ses tats patrimoniaux et de ceux de sa femme, -il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est -le conseil que lui avait donn Becket. Celui-ci tait devenu l'homme -ncessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi, -homme de science, homme d'expdients, et avec cela bon compagnon, -partageant ou imitant les gots de son matre. Henri s'tait donn -sans rserve cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son -hritier. Becket tait le prcepteur du fils, le chancelier du pre. -Comme tel, il soutenait prement les droits du roi contre les barons, -contre les vques normands. Il fora ceux-ci payer l'_escuage_, -malgr leurs rclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, -pour tre matre en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, -il l'emmena dans le Midi de la France, la conqute de Toulouse, sur -laquelle lonore de Guyenne avait des prtentions. Becket conduisait -en son propre nom, et comme ses dpens, douze cents chevaliers, et -plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, -assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il -est vident qu'un armement si disproportionn avec la fortune du plus -riche particulier tait mis sous le nom d'un homme sans consquence, -pour moins alarmer les barons. - -[Note 469: Lingard.] - -[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les -habitants de l'Occident, c'tait _Londres_, et _Gilbert_, le nom de -son amant. l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; -arrive Londres, elle courut les rues en rptant: Gilbert! Gilbert! -et elle retrouva celui qu'elle appelait.] - -[Note 471: Radulph. Niger.] - -[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, -p. 321: Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil -le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le -cortge s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des -airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accoupls. Ils taient -suivis de huit chariots, trans chacun par cinq chevaux, et mens par -cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot tait couvert de peaux, et -protg par deux gardes et par un gros chien, tantt enchan, tantt -en libert. Deux de ces chariots taient chargs de tonneaux d'ale -pour distribuer la populace; un autre portait tous les objets -ncessaires la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier -de sa chambre coucher, un troisime celui de sa cuisine, un -quatrime portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux -autres taient destins l'usage de ses suivants. Aprs eux venaient -douze chevaux de somme sur chacun desquels tait un singe, avec un -valet (groom) derrire, sur ses genoux; paraissaient ensuite les -cuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de -leurs chevaliers; puis encore d'autres cuyers, des enfants de -gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les -chevaliers et les ecclsiastiques, deux deux et cheval, et le -dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-mme conversant avec -quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays -s'crier: Quel homme doit donc tre le roi d'Angleterre, quand son -chancelier voyage en tel quipage? Steph., 20. 2. - -Le prdcesseur de Becket, au sige de Kenterbury, lui crivait: In -aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Bles. -epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis -quis te ignorat? (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clerg anglais crit - Thomas: In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut -dominationis su loca qu boreali Oceano ad Pyrenum usque porrecta -sunt, prostestati vestr cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos -reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere. Epist. -S. Thom., p. 190.] - -Une vaste ligue s'tait forme contre le comte de Toulouse, objet de -la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, rgent -d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Bziers, de -Carcassonne, taient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci -semblait prs de conqurir ce que Louis VIII et saint Louis -recueillirent sans peine aprs la croisade des Albigeois. Il fallait -donner l'assaut sur-le-champ Toulouse, sans lui laisser le temps de -se reconnatre. Le roi de France s'y tait jet, et dfendait Henri -comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protgeait. -Ce scrupule n'arrtait pas Becket; il conseillait de brusquer -l'attaque. Mais Henri craignait d'tre abandonn de ses vassaux, s'il -risquait une violation si clatante de la loi fodale. Le belliqueux -chancelier n'eut pour ddommagement que la gloire d'avoir combattu et -dsarm un chevalier ennemi. - -L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseilles -Henri, et qui lui taient si ncessaires contre ces barons, exigeait -des dpenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalit -normande eussent t insuffisantes. Le clerg seul pouvait payer; il -avait t richement dot par la conqute. Henri voulut avoir l'glise -dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tte, je veux dire de -l'archevch de Kenterbury. C'tait presque un patriarcat, une papaut -anglicane, une royaut ecclsiastique, indispensable pour complter -l'autre. Henri rsolut de la prendre pour lui, en la donnant un -second lui-mme, son bon ami Becket; runissant alors les deux -puissances il et lev la royaut ce point qu'elle atteignit au -XVIe sicle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'lisabeth. Il -lui tait commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme -nagure il y avait mis une arme. C'tait, il est vrai, un Saxon; mais -le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'tre lu pape prcisment -l'poque de l'avnement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-mme y -rpugnait: Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand -ennemi[474]. Le roi ne l'couta pas, et le fit primat, au grand -scandale du clerg normand. - -[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait t fait pape.] - -[Note 474: Citissime a me auferes animum; et gratia, qu nunc inter -nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.] - -Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le sige de Kenterbury avait -t occup par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas os -confier d'autres cette grande et dangereuse dignit. Les -archevques de Kenterbury n'taient pas seulement primats -d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractre -politique. Nous les trouvons presque toujours la tte des -rsistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si -impitoyablement la royaut anglo-saxonne, jusqu' tienne Langton, qui -fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevques se trouvaient -tre particulirement les gardiens des liberts de Kent, le pays le -plus libre de l'Angleterre. Arrtons-nous un instant sur l'histoire de -cette curieuse contre. - -[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances -Edgar, et lui fit faire pnitence. Il ajouta deux clauses leur -trait de rconciliation, 1 qu'il publierait un code de lois qui -apportt plus d'impartialit dans l'administration de la justice; 2 -qu'il ferait passer ses propres frais dans les diffrentes provinces -des copies des saintes critures pour l'instruction du peuple.--Et -mme, selon Lingard, le vritable texte d'Osbern doit tre: ... -Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per -omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de -_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquits de l'glise -anglo-saxonne, I, p. 489.] - -Le pays de Kent, bien plus tendu que le comt qui porte ce nom, -embrasse une grande partie de l'Angleterre mridionale. Il est plac -en face de la France, la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme -l'avant-garde; et c'tait en effet le privilge des hommes de Kent de -former l'avant-garde de l'arme anglaise. Leur pays a, dans tous les -temps, livr la premire bataille aux envahisseurs; c'est le premier -la descente. L, dbarqurent Csar, puis Hengist, puis Guillaume le -Conqurant. L aussi commena l'invasion chrtienne. Kent est une -terre sacre. L'aptre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son -premier monastre. L'abb de ce monastre et l'archevque de -Kenterbury taient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses -privilges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le -Conqurant. Lorsque celui-ci, vainqueur Hastings, marchait de -Douvres Londres, il aperut, selon la lgende, une fort mouvante. -Cette fort, c'tait les hommes de Kent, portant devant eux un rempart -mobile de branchages. Ils tombrent sur les Normands, et arrachrent -Guillaume la garantie de leurs liberts. Quoi qu'il en soit de cette -douteuse victoire, ils restrent libres, au milieu de la servitude -universelle, et ne connurent gure d'autre domination que l'glise. -C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les vques de -Quimper, conservaient une libert relative, et insultaient tous les -ans la fodalit dans la statue du vieux roi Grallon. - -La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore -aujourd'hui ce comt, c'est la loi de succession, le partage gal -entre les enfants. Cette loi, appele par les Saxons _gavel-kind_, par -les Irlandais _gabhal-cine_ (tablissement de famille) est commune, -avec certaines modifications, toutes les populations celtiques, -l'Irlande et l'cosse, au pays de Galles, en partie mme notre -Bretagne. - -Les grands lgistes italiens, qui occuprent les premiers le sige de -Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent, -qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du -droit romain. Eudes, comte de Kent, frre de Guillaume le Conqurant, -voulant traiter les hommes de Kent comme l'taient les habitants des -autres provinces, Lanfranc lui rsista en face, et prouva devant tout -le monde la libert de sa terre par le tmoignage de vieux Anglais qui -taient verss dans les usages de leur patrie; et il dlivra ses -hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476]. -Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans dlai tout -le comt et de runir tous les hommes du comt, Franais et surtout -Anglais, verss dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. -Arrivs Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comt fut retenu -l pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honntes, il -fut dcid, accord et jug: que, tout aussi bien que le roi, -l'archevque de Kenterbury doit possder ses terres avec pleine -juridiction, en toute indpendance et scurit[477]. - -[Note 476: Vie de saint Lanfranc.] - -[Note 477: Spence.] - -Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus -favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg, -qui s'tait dvou pour dfendre, contre les Normands, les liberts du -pays: Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui -qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour -la vrit; de mme Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour -Christ, qui est la justice et la vrit. C'est Anselme qui contribua -le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nice d'Edgar, dernier -hritier de la royaut saxonne; cette union de deux races dut -prparer, quoi qu'on ait dit, la rhabilitation des vaincus. Le mme -archevque de Kenterbury reut, comme reprsentant de la nation, les -serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte -des privilges fodaux et ecclsiastiques. - -Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que -Thomas Becket, sa crature, son joyeux compagnon, prenait au srieux -sa nouvelle dignit. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se -ressouvint tout coup qu'il tait peuple. Le fils du Saxon redevint -Saxon, et fit oublier sa mre sarrasine par sa saintet. Il s'entoura -des Saxons, des pauvres, des mendiants, revtit leur habit grossier, -mangea avec eux et comme eux. Dsormais, il s'loigna du roi, et -rsigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des -pauvres, qui sigeait Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478]. - -[Note 478: Les conseillers du roi attriburent Becket le projet de -se rendre indpendant. On rapporta qu'il avait dit ses confidents -que la jeunesse de Henri demandait un matre, et qu'il savait combien -il tait lui-mme ncessaire un roi incapable de tenir sans son -assistance les rnes du gouvernement.] - -Henri, profondment bless, obtint du pape une bulle qui rendait -indpendant de l'archevque l'abb du monastre de saint Augustin. Il -l'tait effectivement sous les rois saxons. Thomas, par reprsailles, -somma plusieurs des barons de restituer au sige de Kenterbury une -terre que leurs aeux avaient reue des rois en fief, dclarant qu'il -ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait t -pris sans bon titre devait tre rendu. Il s'agissait ds lors de -savoir si l'ouvrage de la conqute serait dtruit, si l'archevque -saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la -bataille d'Hastings. L'piscopat, que Guillaume le Btard avait rendu -si fort dans l'intrt de la conqute, tournait contre elle -aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les vques taient plus barons -qu'vques; l'intrt temporel touchait ces Normands tout autrement -que celui de l'glise. La plupart se dclarrent pour le roi, et se -tinrent prts jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donne par -Becket cette glise toute fodale, mettait le roi mme de se faire -accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'et jamais os -demander. - -Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon -(1164): La garde de tout archevch et vch vacant sera donne au -roi, et les revenus lui en seront pays. L'lection sera faite d'aprs -l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clerg de l'glise, -sur l'avis des prlats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un -procs, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclsiastiques, le -roi dcidera si la cause sera juge par la cour sculire ou -piscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier -civil. Et si le dfendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra -son bnfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommuni -sans que l'on se soit adress au roi, ou, en son absence, au grand -justicier.--Aucun ecclsiastique en dignit ne passera la mer sans la -permission du roi.--Les ecclsiastiques tenanciers du roi tiennent -leurs terres par baronnie, et sont obligs aux mmes services que les -laques. - -Ce n'tait pas moins que la confiscation de l'glise au profit -d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait tre -sr que les siges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, -qui avait afferm un archevch, quatre vchs, onze abbayes. Les -vchs allaient tre la rcompense non plus des barons peut-tre, -mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. -L'glise, soumise au service militaire, devenait toute fodale. Les -institutions d'aumnes et d'coles, d'offices religieux, devaient -nourrir les Brabanons et les Cotereaux, et les fondations pieuses -payer le meurtre. L'glise anglicane, perdant avec l'excommunication -l'arme unique qui lui restait, enferme dans l'le sans relations avec -Rome, avec la communaut du monde chrtien, allait perdre tout esprit -d'universalit, de _catholicit_. Ce qu'il y avait de plus grave, -c'tait l'anantissement des tribunaux ecclsiastiques et la -suppression du _bnfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu de -grands abus sans doute, bien des crimes taient impunment commis par -des prtres; mais quand on songe l'pouvantable barbarie, la -fiscalit excrable des tribunaux laques au XIIe sicle, on est -oblig d'avouer que la juridiction ecclsiastique tait une ancre de -salut. L'glise tait presque la seule voie par o les races mprises -pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux -Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket. - -Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'vque de Kent avec -courage et fidlit. Sa lutte pour la libert fut imite avec plus de -timidit et de modration en Aquitaine par l'vque de Poitiers[479], -et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien, -auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description -de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons taient pour Becket. Un Gallois le -suivit dans l'exil, au pril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de -Salisbury[481]. Il semblerait que les tudiants gallois aient port -les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les coles, et -dfendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement. - -[Note 479: Henri II lui avait adress par deux de ses justiciers des -instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la -lettre de l'vque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572, -575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui crit pour le tenir -au courant de l'tat des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'vque -de Poitiers cda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber. -epist., ibid. 525.] - -[Note 480: lu vque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le -comt de Pembroke (pays de Galles), et chass par Henri II, qui mit -sa place un Normand; rlu en 1198 par les mmes moines, et chass de -nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il choua dans -sa lutte courageuse pour l'indpendance de l'glise galloise; mais sa -patrie lui en garde une profonde reconnaissance. Tant que durera -notre pays, dit un pote gallois, ceux qui crivent et ceux qui -chantent se souviendront de ta noble audace.] - -[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comt de -ce nom. Du temps de l'archevque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury -qu'on accusa de toutes les tentatives de l'glise de Kenterbury pour -reconqurir ses privilges. Il crit, en 1159: Regis tota in me -incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi -imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis -examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia -vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios -episcopos quid facere oporteat solus intruam..... J. Sareber, epist., -ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), -il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, -et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... quum et -justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un -caractre intress (il s'inquite toujours de la confiscation de ses -proprits, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrsolu et craintif, p. -509: il fait souvent intercder pour lui auprs de Henri II, p. 514, -etc., et donne Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne -semble gure se piquer de consquence. Ce dfenseur de la libert -n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. -97). Il ne faut pas se hter de rien conclure de ce qu'il reut les -leons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugne III. -(Ibid., p. 311.)] - -Ce serait pourtant rtrcir ce grand sujet, que de n'y voir autre -chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans -Thomas Becket. L'archevque de Kenterbury ne fut pas seulement le -saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais -tout autant celui de la France et de la chrtient. Son souvenir ne -resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore -la maison qui le reut Auxerre, et, en Dauphin, une glise qu'il y -btit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visit, aucun -plerinage plus en vogue au moyen ge que celui de saint Thomas de -Kenterbury. On dit qu'en une seule anne il y vint plus de cent mille -plerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu' 950 -livres sterling la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de -la Vierge ne reut que quatre livres; Dieu lui-mme n'eut pas une -offrande. - -Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen ge, parce -qu'il tait peuple lui-mme par sa naissance basse et obscure, par sa -mre sarrasine et son pre saxon. La vie mondaine qu'il avait mene -d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces -gots de jeunesse dont il ne gurit jamais bien, tout cela leur -plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prtre, une me de -chevalier, loyale et courageuse, et il n'en rprimait qu'avec peine -les lans. Dans une des plus prilleuses circonstances de sa vie, -lorsque les barons et les vques d'Henri semblaient prts le mettre -en pices, un d'eux osa l'appeler tratre; il se retourna vivement et -rpliqua: Si le caractre de mon ordre ne me le dfendait, le lche -se repentirait de son insolence. - -[Note 482: Lorsque dans la suite il dbarqua en France, il aperut des -jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empcher d'aller -voir l'oiseau; cela faillit le trahir.] - -Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destine -de cet homme, c'est qu'il se trouva charg, lui faible individu et -sans secours, des intrts de l'glise universelle, qui semblaient -ceux du genre humain. Ce rle, qui appartenait au pape, et que -Grgoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en -avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frdric -Barberousse, le conqurant de l'Italie. Ce pape tait le chef de la -ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les -partis, provoquait les dsertions, faisait des traits, fondait des -villes. Il se serait bien gard d'indisposer le plus grand roi de la -chrtient, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait dj contre lui -l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et -honteux mnagements; il ne cherchait qu' gagner du temps par de -misrables quivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant -au jour le jour, mnageant l'Angleterre et la France, agissant en -diplomate, en prince sculier, tandis que le roi de France acceptait -le patronage de l'glise, tandis que Becket souffrait et mourait pour -elle. trange politique qui devait apprendre au peuple chercher -partout ailleurs qu' Rome le reprsentant de la religion et l'idal -de la saintet. - -Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut soutenir toutes -les tentations, la terreur, la sduction, ses propres scrupules. De -l, une hsitation dans les commencements, qui ressembla la crainte. -Il succomba d'abord dans l'assemble de Clarendon, soit qu'il et cru -qu'on en voulait sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses -obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de piti dans un -homme qui pouvait tre combattu entre deux devoirs. D'une part il -devait beaucoup Henri, de l'autre, encore plus son glise de Kent, - celle d'Angleterre, l'glise universelle, dont il dfendait seul -les droits. Cette incurable dualit du moyen ge, dchir entre l'tat -et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes -mes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante. - -Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'glise -anglicane, en punition de mes pchs, devenue servante jamais! Cela -devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'glise; j'ai t -chasseur de btes, avant d'tre pasteur d'hommes. L'amateur des mimes -et des chiens est devenu le conducteur des mes... Me voil donc -abandonn de Dieu. - -Une autre fois, Henri essaya la sduction, au dfaut de la violence. -Becket n'avait qu' dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout - ses pieds; c'tait la scne de Satan transportant Jsus sur la -montagne, lui montrant le monde et disant: Je te donnerai tout cela, -si tu veux tomber genoux et m'adorer. Tous les contemporains -reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image -des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les -hommes du moyen ge aimaient saisir de telles analogies. Le dernier -livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformits du -Christ et de saint Franois_. - -L'extension mme du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, -devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut -pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que -toute cette puissance qui s'tendait sur tant de peuples, se brist -contre la volont d'un homme; qu'aprs tant de succs faciles, il se -prsentt un obstacle, c'tait aussi trop fort supporter pour cet -enfant gt de la fortune. Il se dsolait, il pleurait. - -Les gens zls ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et -tcher de satisfaire son envie. On essaya ds 1164. L'archevque fut -contraint, malade et faible encore, de se prsenter devant la cour des -barons et des vques. Le matin, il clbra l'office de saint tienne, -premier martyr, qui commence par ces mots: Les princes se sont assis -en conseil pour dlibrer contre moi. Puis il marcha courageusement -et se prsenta revtu de ses habits pontificaux et portant sa grande -croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayrent en vain de -lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils -l'accusrent d'avoir dtourn les deniers publics, puis d'avoir -clbr la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le -dposer. On l'aurait alors tu en sret de conscience. Le roi -attendait impatiemment. Les voies de fait commenaient dj; -quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevque -en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce -fut l la premire tentation, la comparution devant Hrode et Caphe. -Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des -tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et -fit comme la Cne avec eux[483]. La nuit mme il partit, et parvint -avec peine sur le continent. - -[Note 483: Dixit: Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum, -ut epulemur in Domino ad invicem. Et impleta sunt domus et atria -circumquaque discumbentium.] - -Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie et chapp. Il mit -au moins la main sur ses biens, il partagea sa dpouille; il bannit -tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, -vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on -d'eux au dpart le serment d'aller se montrer dans leur exil celui -qui en tait la cause. L'exil les vit en effet, au nombre de quatre -cents, arriver les uns aprs les autres, pauvres et affams, le saluer -de leur misre et de leurs haillons; il fallut qu'il endurt cette -procession d'exils. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres -des vques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le -flicitaient de la pauvret apostolique o il tait rduit; ils -espraient que ses abstinences profiteraient son salut. Ce sont les -consolations des amis de Job. - -L'archevque accepta son malheur, et l'embrassa comme pnitence. -Rfugi Saint-Omer, puis Pontigny, couvent de l'ordre de Cteaux, -il s'essaya aux austrits de ces moines[484]. De l il crivit au -pape, s'accusant d'avoir t intrus dans son sige piscopal, et -dclarant qu'il dposait sa dignit. Alexandre III, rfugi alors -Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi -sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de -Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui crire -qu'il le rtablissait dans sa dignit piscopale. Allez, crivait-il -froidement l'exil, allez apprendre dans la pauvret tre le -consolateur des pauvres. - -[Note 484: Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un -frre, qu'outre le repas dlicat qu'on lui servait, il lui apportt -secrtement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta -l'avenir. Mais ce rgime, si contraire ses habitudes, le rendit -bientt assez grivement malade. Vita quadrip.] - -Le seul soutien de Thomas, c'tait le roi de France. Louis VII tait -trop heureux de l'embarras o cette affaire mettait son rival. C'tait -d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulirement doux et pieux. -L'vque, perscut pour la dfense de l'glise, tait pour lui un -martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection -des exils tait un des anciens fleurons de la couronne de France. Il -accorda Thomas et ses compagnons d'infortune un secours journalier -en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya -demander vengeance contre l'_ancien archevque_: Et qui donc l'a -dpos? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis dposer dans -ma terre le moindre des clercs. - -Abandonn du pape et nourri par la charit du roi de France, Thomas ne -recula point. Henri ayant pass en Normandie, l'archevque se rendit -Vzelai, au lieu mme o vingt ans auparavant saint Bernard avait -prch la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du -plus solennel appareil, au son des cloches, la lueur des cierges, il -excommunia les dfenseurs des constitutions de Clarendon, les -dtenteurs des biens de l'glise de Kenterbury, et ceux qui avaient -communiqu avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il dsignait -nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-mme, et -tenait encore le glaive suspendu sur lui. - -Cette dmarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accs de -fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, -arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bte -enrage la laine et la paille. Revenu un peu lui, il crivit et fit -crire au pape par le clerg de Kent, se montrant prt recourir aux -dernires extrmits, priant et menaant tour tour. D'une part il -envoyait l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnatre -l'antipape, et menaait mme de se faire musulman[485]; puis il -s'excusait auprs d'Alexandre III, assurait que ses envoys avaient -parl sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En mme -temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, -allis d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de -lui donner une rponse contre l'archevque. Il allait jusqu' offrir -au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de -Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi! - -[Note 485: Jean de Salisbury.] - -Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'aprs -lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorit piscopale jusqu' -ce qu'il fut rentr en grce avec le roi. Henri montra publiquement -ces lettres, se vanta d'avoir dsarm Becket, et de tenir dsormais le -pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cteaux, menacs par lui pour -les possessions qu'ils avaient dans ses tats, firent entendre -doucement Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de -France, scandalis de la lchet de ces moines, ne put s'empcher de -s'crier: religion, religion, o es-tu donc? Voil que ceux que -nous avons crus morts au sicle, bannissent en vue des choses du -sicle l'exil pour la cause de Dieu[487]? - -[Note 486: Id.] - -[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevque une escorte de trois -cents hommes.] - -Le roi de France lui-mme finit par cder. Henri, dans la rage de sa -passion contre Becket, s'tait humili devant le faible Louis, s'tait -reconnu son vassal, avait demand sa fille pour son fils; et promis de -partager ses tats entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour -mdiateur; il amena Becket Montmirail en Perche, o se rendit le roi -d'Angleterre. Des paroles vagues furent changes, Henri rservant -l'honneur du royaume, et l'archevque, l'honneur de Dieu. -Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voil la paix entre vos -mains. L'archevque persistant dans ses rserves, tous les assistants -des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons franais -s'cria que celui qui rsistait au conseil et la volont unanime des -seigneurs des deux royaumes ne mritait plus d'asile. Les deux rois -remontrent cheval sans saluer Becket, qui se retira fort -abattu[489]. - -[Note 488: Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres, -ses hommes, ses trsors, la discrtion de Louis.] - -[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonn Becket; peu de -jours aprs, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des -siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la -France.--Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, -archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius -facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, -subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad -pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: Domine mi pater, tu solus -vidisti. Et congeminans cum suspirio: Vere, ait, tu solus vidisti. -Nos ommes cci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac -culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi -offero. Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. -96.] - -Ainsi furent complts l'abandon et la misre de l'archevque. Il -n'eut plus ni pain ni gte, et fut rduit vivre des aumnes du -peuple. C'est peut-tre alors qu'il btit l'glise dont on lui -attribue la construction. L'architecture tait un des arts dont la -tradition se perptuait parmi les chefs de l'ordre ecclsiastique. -Nous voyons un peu aprs, dans la croisade des Albigeois, matre -Thodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, runir, comme Becket, -les titres de lgiste et d'architecte[490]. - -[Note 490: Ce fut Lanfranc qui btit, sur l'ordre de Guillaume le -Conqurant, l'glise de Saint-tienne de Caen, dernier et magnifique -produit de l'architecture romane.] - -Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, -essaya de transporter l'archevque de York les droits de Kenterbury, -et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans -l'ivresse de sa joie, servir lui-mme table le jeune roi, et ne -sachant plus ce qu'il faisait, il lui chappa de s'crier que depuis -ce jour il n'tait plus roi, parole fatale, qui ne tomba pas en vain -dans l'oreille du jeune roi et des assistants. - -Thomas, frapp par Henri de ce nouveau coup, abandonn et vendu par la -cour de Rome, crivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, -des paroles de condamnation: Pourquoi mettez-vous dans ma route la -pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'pines?... Comment -dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-mme, -qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a -envahi les biens ecclsiastiques, renvers les liberts de l'glise, -port la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les -mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcs de se -justifier par le duel, ou par les prouves de l'eau et du feu. Et l'on -veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se -taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai -pasteur de l'glise, se joindra nous. - -Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en dlices, -tre craint et honor de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a -appel, moi indigne et pauvre pcheur, au gouvernement des mes, j'ai -choisi par l'inspiration de la grce, d'tre abaiss dans sa maison, -d'endurer jusqu' la mort, la proscription, l'exil, les plus extrmes -misres, plutt que de faire bon march de la libert de l'glise. -Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui -trouvent dans leurs mrites l'esprance d'un temps meilleur. Moi, je -sais que le mien sera court, et que si je tais l'impie son iniquit, -je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de -rien, ni les prsents, qui aveuglent mme les sages... Nous serons -bientt vous et moi, trs-saint pre, devant le tribunal du Christ. -C'est au nom de sa majest, et de son jugement formidable, que je vous -demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois. - -Il crivait encore: Nous sommes peine soutenus de l'aumne -trangre. Ceux qui nous secouraient sont puiss: ceux qui avaient -piti de notre exil, dsesprent, en voyant comment agit le seigneur -pape... cras par l'glise romaine, nous qui, seuls dans le monde -occidental, combattons pour elle, nous serions forcs de dlaisser la -cause de Christ, si la grce ne nous soutenait... Le Seigneur verra -cela du haut de la montagne; elle jugera les extrmits de la terre, -cette Majest terrible, qui teint le souffle des rois. Pour nous, -morts ou vivants, nous sommes, nous serons lui, prts tout -souffrir pour l'glise. Plaise Dieu qu'il nous trouve dignes -d'endurer la perscution pour sa justice. - -... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit -toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, -et que Christ soit mis mort. Voil tout l'heure six ans rvolus, -que, par l'autorit de la cour pontificale, se prolongent ma -proscription et la calamit de l'glise. Chez vous, les malheureux -exils, les innocents sont condamns pour cela seul qu'ils sont les -faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dvier de la -justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacrilges, les -homicides, les ravisseurs impnitents, des hommes dont j'ose dire -librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre mme, le -monde aurait beau les dfendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les -envoys du roi promettent nos dpouilles aux cardinaux, aux -courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prt mourir. -Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent, -tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'carterai de ma -fidlit l'glise, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je -remets Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; -qu'il remdie et pourvoie. J'ai dsormais le ferme propos de ne plus -importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent elle, ceux qui se -prvalent de leur iniquit, et qui, dans leur triomphe sur la justice -et l'innocence, reviennent glorieux, la contrition de l'glise. Plt - Dieu que la voie de Rome n'et dj perdu tant de malheureux et -d'innocents!... - -Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva -plus de danger abandonner Thomas qu' le soutenir. Le roi de France -avait crit au pape: Il faut que vous renonciez enfin vos dmarches -trompeuses et dilatoires, et il n'tait, en cela, que l'organe de -toute la chrtient. Le pape se dcida suspendre l'archevque d'York -pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaa le roi, s'il ne -restituait les biens usurps. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu -Chinon entre l'archevque et les deux rois. Henri promit satisfaction, -montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu' vouloir lui tenir -l'trier au dpart. Cependant l'archevque et le roi, avant de se -quitter, se chargrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils -avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la sparation, Thomas -fixa les yeux sur Henri d'une manire expressive, et lui dit avec une -sorte de solennit: Je crois bien que je ne vous reverrai plus.--Me -prenez-vous donc pour un tratre? rpliqua vivement le roi. -L'archevque s'inclina et partit. - -Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa Thomas le -baiser de paix, et pour messe de rconciliation, il fit dire une -messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle ddie -aux martyrs. Un clerc de l'archevque en fit la remarque, et dit: Je -crois bien, en effet, que l'glise ne recouvrera la paix que par un -martyre, quoi Thomas rpondit: Plaise Dieu qu'elle soit -dlivre, mme au prix de mon sang!--Le roi de France avait dit -aussi: Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous -conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de -paix. Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: Ce n'est pas mme -assez du baiser. - -[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas -de baiser de paix l'vangile, comme aux autres offices.] - -Depuis longtemps Thomas prvoyait son sort et s'y rsignait. son -dpart du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abb -lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'tonna, lui demanda -s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui tait en -son pouvoir. Je n'ai besoin de rien, dit l'archevque, tout est fini -pour moi. Le Seigneur a daign la nuit dernire apprendre son -serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abb en -badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre -et celui que vous venez de boire! L'archevque rpondit: Il est -vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le -Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie. - -[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austre et mortifie -que menait le saint. Sa table tait splendide, et cependant il ne -prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin -rveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq -coups de discipline, autant le jour, etc.] - -Aprs avoir remerci le roi de France, Thomas et les siens -s'acheminrent vers Rouen. Ils n'y trouvrent rien de ce qu'Henri -avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de l, il apprenait que les -dtenteurs des biens de Kenterbury le menaaient de le tuer, s'il -passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous -les biens de l'archevch, avait dit: Qu'il dbarque, il n'aura pas -le temps de manger ici un pain entier. L'archevque inbranlable -crivit Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait -voir plus longtemps l'glise de Kenterbury, la mre de la Bretagne -chrtienne, prir pour la haine qu'on portait son vque. La -ncessit me ramne, infortun pasteur, mon glise infortune. J'y -retourne, par votre permission; j'y prirai pour la sauver, si votre -pit ne se hte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je -suis et serai toujours vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive -moi ou aux miens, Dieu vous bnisse, vous et vos enfants! - -Cependant il s'tait rendu sur la cte voisine de Boulogne. On tait -au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat -et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port -de Wissant, prs de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le -rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord -pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se prparer au -passage; mais cet homme leur rpondit qu'il tait clerc et doyen de -l'glise de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les -prvenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens arms -se tenaient en observation sur la cte d'Angleterre, pour saisir ou -tuer l'archevque. Mon fils, rpondit Thomas, quand j'aurais la -certitude d'tre dmembr et coup en morceaux sur l'autre bord, je ne -m'arrterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence -pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il -encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y -trouverai ma Passion. La fte de Nol approchait, et il voulait, -tout prix, clbrer dans son glise la naissance du Sauveur. - -Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de -Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple -se prcipita, pour se disputer sa bndiction. Quelques-uns se -prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs -vtements sous ses pas, et criaient: Bni, celui qui vient au nom du -Seigneur! Les prtres se prsentaient lui la tte de leurs -paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour tre crucifi -encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme Jrusalem il -avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands -qui taient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tir leurs -pes. Pour lui, il parvint Kenterbury au son des hymnes et des -cloches, et montant en chaire, il prcha sur ce texte: Je suis venu -pour mourir au milieu de vous. Dj il avait crit au pape pour lui -demander de dire son intention les prires des agonisants[494]. - -[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.] - -[Note 494: Roger de Hoveden.] - -Le roi tait alors en Normandie. Il fut bien tonn, bien effray -quand on lui dit que le primat avait os passer en Angleterre. On -racontait qu'il marchait environn d'une foule de pauvres, de serfs, -d'hommes arms; ce roi des pauvres s'tait rtabli dans son trne de -Kenterbury, et avait pouss jusqu' Londres. Il apportait des bulles -du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle tait en -effet la duplicit d'Alexandre III. Il avait envoy l'absolution -Henri, et l'archevque la permission d'excommunier. Le roi, ne se -connaissant plus, s'cria: Quoi, un homme qui a mang mon pain, un -misrable qui est venu ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux -pieds la royaut! le voil qui triomphe, et qui s'assied sur mon -trne! et pas un des lches que je nourris n'aura le coeur de me -dbarrasser de ce prtre! C'tait la seconde fois que ces paroles -homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombrent pas -en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent dshonors s'ils -laissaient impuni l'outrage fait leur seigneur. Telle tait la force -du lien fodal, telle la vertu du serment rciproque que se prtaient -l'un l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas -la dcision des juges que le roi avait commis pour faire le procs -Becket. Leur honneur tait compromis, s'il mourait autrement que de -leur main. - -Partis diffrentes heures et de ports diffrents, ils arrivrent -tous en mme temps Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand -nombre de soldats. Voil donc que le cinquime jour aprs Nol, comme -l'archevque tait vers onze heures dans sa chambre et que quelques -clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrrent les -quatre satellites. Salus par ceux qui taient assis prs de la porte, -ils leur rendent le salut, mais voix basse, et parviennent jusqu' -l'archevque; ils s'assoient terre devant ses pieds, sans le saluer -ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le -Christ du Seigneur se taisait aussi. - -Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: Nous t'apportons d'outre-mer -des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre -en public ou en particulier. Le saint fit sortir les siens; mais -celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on -pt tout voir. Quand Renaud lui eut communiqu les ordres, et qu'il -vit bien qu'il n'avait rien de pacifique attendre, il fit rentrer -tout le monde, et leur dit: Seigneurs, vous pouvez parler devant -ceux-ci. - -Les Normands prtendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre -de faire serment au jeune roi, et lui reprochrent d'tre coupable de -lse-majest. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces -paroles, et chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils -l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, -saisissant tout hasard un mot de l'archevque, ils s'crirent: -Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous -voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: Dieu me -garde! il ne le fera jamais; voil dj trop de gens qu'il a jets -dans les liens de l'anathme. Ils se levrent alors en furieux, -agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux -assistants, ils leur dirent: Au nom du roi, vous nous rpondez de cet -homme, pour le reprsenter en temps et lieu.--Eh quoi! dit -l'archevque, croiriez-vous que je veux m'chapper? je ne fuirais ni -pour le roi, ni pour aucun homme vivant.--Tu as raison, dit l'un des -Normands, Dieu aidant, tu n'chapperas pas. L'archevque rappela en -vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui -semblait devoir tre le plus raisonnable. Mais ils ne l'coutrent -pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces. - - * * * * * - -La porte fut ferme aussitt derrire les conjurs; Renaud s'arma -devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier -qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. -Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplirent le -primat de se rfugier dans l'glise, qui communiquait son -appartement par un clotre ou une galerie; il ne voulut point, et on -allait l'y entraner de force, quand un des assistants fit remarquer -que l'heure de vpres avait sonn. Puisque c'est l'heure de mon -devoir, j'irai l'glise, dit l'archevque; et faisant porter sa -croix devant lui, il traversa le clotre pas lents, puis marcha vers -le grand autel, spar de la nef par une grille entr'ouverte. - -Quand il entra dans l'glise, il vit les clercs en rumeur qui -fermaient les verrous des portes: Au nom de votre voeu d'obissance, -s'cria-t-il, nous vous dfendons de fermer la porte. Il ne convient -pas de faire de l'glise une bastille. Puis il fit entrer ceux des -siens qui taient rests dehors. - - peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud -Fils-d'Ours parut l'autre bout de l'glise revtu de sa cotte de -mailles, tenant la main sa large pe deux tranchants, et criant: - moi, moi, loyaux servants du roi! Les autres conjurs le -suivirent de prs, arms comme lui de la tte aux pieds et brandissant -leurs pes. Les gens qui taient avec le primat voulurent alors -fermer la grille du choeur; lui-mme le leur dfendit et quitta -l'autel pour les en empcher; ils le conjurrent avec de grandes -instances de se mettre en sret dans l'glise souterraine ou de -monter l'escalier par lequel, travers beaucoup de dtours, on -arrivait au fate de l'difice. Ces deux conseils furent repousss -aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes -arms s'avanaient. Une voix cria: O est le tratre? Becket ne -rpondit rien. O est l'archevque?--Le voici, rpondit Becket, -mais il n'y a pas de tratre ici; que venez-vous faire dans la maison -de Dieu avec un pareil vtement? Quel est votre dessein?--Que tu -meures.--Je m'y rsigne; vous ne me verrez point fuir devant vos -pes; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous dfends de toucher -aucun de mes compagnons, clerc ou laque, grand ou petit. Dans ce -moment il reut par derrire un coup de plat d'pe entre les paules, -et celui qui le lui porta lui dit: Fuis, ou tu es mort. Il ne fit -pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de -l'glise, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se dbattit contre eux, -et dclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait -excuter sur la place mme leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et -se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'pe nue, il lui dit: -Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai combl de bienfaits, et tu approches -de moi tout arm, dans l'glise? Le meurtrier rpondit: Tu es -mort.--Puis il leva son pe, et d'un mme coup de revers trancha la -main d'un moine saxon appel Edward Cryn, et blessa Becket la tte. -Un second coup, port par un autre Normand, le renversa la face contre -terre, et fut assn avec une telle violence que l'pe se brisa sur -le pav. Un homme d'armes, appel Guillaume Mautrait, poussa du pied -le cadavre immobile, en disant: Qu'ainsi meure le tratre qui a -troubl le royaume et fait insurger les Anglais. - -[Note 495: Thierry.] - -Il disait en s'en allant: Il a voulu tre roi, et plus que roi, eh -bien! qu'il soit roi maintenant[496]! Et au milieu de ces bravades, -ils n'taient pas rassurs. L'un d'eux rentra dans l'glise, pour voir -s'il tait bien mort; il lui plongea encore son pe dans la tte, et -fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez son gr. - -[Note 496: Modo sit rex, modo sit rex. Et in hoc similes illis qui -Domino in cruce pendenti insultabant. Vit. quadrip.] - -[Note 497: Ibid.] - -C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le -dtruire. Le dlivrer du corps, le gurir de cette vie terrestre, -c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux -que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frapp, les -partisans de Thomas taient las et refroidis, le peuple doutait, Rome -hsitait. Ds qu'il eut t touch du fer, inaugur de son sang, -couronn de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury -jusqu'au ciel. Il fut roi, comme avaient dit les meurtriers, -rptant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut -d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait -dlaiss, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tu, -reurent Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une -componction hypocrite, et pleurant chaudes larmes. - -Au moment mme du meurtre, lorsque les assassins pillrent la maison -piscopale, et qu'ils trouvrent dans les habits de l'archevque les -rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consterns; ils -se disaient tout bas, comme le centurion de l'vangile: -Vritablement, cet homme tait un juste. Dans les rcits de sa mort -tout le peuple s'accordait dire que jamais martyr n'avait reproduit -plus compltement la Passion du Sauveur. S'il y avait des diffrences, -on les mettait l'avantage de Thomas. Le Christ, dit un -contemporain, a t mis mort hors de la ville, dans un lieu profane -et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacr; Thomas a -pri dans l'glise mme, et dans la semaine de Nol, le jour des -Saints-Innocents. - -Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui -attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, -l'avaient solennellement accus par-devant le pape. L'archevque de -Sens, primat des Gaules, avait lanc l'excommunication. Ceux mmes -qui lui devaient le plus, s'loignaient de lui avec horreur. Il apaisa -la clameur publique force d'hypocrisie. Ses vques normands -crivirent Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger -ni boire: Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru -que nous aurions encore le roi pleurer. La cour de Rome, qui -d'abord avait affect une grande colre, finit pourtant par -s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part la mort de Thomas; -il offrit aux lgats de se soumettre la flagellation; il mit aux -pieds du pape la conqute de l'Irlande, qu'il venait de faire; il -imposa, dans cette le, le denier de saint Pierre sur chaque maison, -il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea payer pour la -croisade, y aller lui-mme quand le pape l'exigerait, et dclara -l'Angleterre fief du saint-sige[498]. - -[Note 498: Prterea ego et major filius meus rex, juramus quod a -domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et -tenebimus regnum Angli. Baron. annal., XII, 637.-- la fin de la -mme anne il crivait encore au pape: Vestr jurisdictionis est -regnum Angli, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis -duntaxat teneor et astringor. Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, -650.] - -Ce n'tait pas assez d'avoir apais Rome; il et t quitte trop bon -march. Voil bientt aprs que son fils an, le jeune roi Henri, -rclame sa part du royaume, et dclare qu'il veut venger la mort de -celui qui l'a lev, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs -qu'allguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, -paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent -sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-mme, en le servant table -au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. -Le moyen ge prenait toute parole au srieux. Celle d'Henri II -suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux -rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors -le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_. - -D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une -satisfaction incomplte. Aux uns, il paraissait encore souill du sang -d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se -soumettre la flagellation, le voyant payer annuellement pour la -croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en tat de -pnitence. Un tel tat semblait inconciliable avec la royaut. Louis -le Dbonnaire en avait paru dgrad, avili pour toujours. - -Les fils d'Henri avaient encore une excuse spcieuse. Ils taient -encourags, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur -pre. Le lien fodal passait alors pour suprieur tous ceux de la -nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres -enfants son vassal. Les fils d'Henri II prtendaient devoir -sacrifier leur pre mme leur seigneur. Dans la ralit, Henri -lui-mme regardait apparemment le serment fodal comme le lien le plus -puissant, puisqu'il ne se crut sr de ses fils que quand il les et -forcs de lui faire hommage. - -Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses -fils, sa femme lonore, s'chapper un un, et disparatre. Le jeune -Henri se rendit auprs de son beau-pre, le roi de France, et quand -les envoys d'Henri II vinrent le rclamer au nom du roi d'Angleterre, -ils le trouvrent sigeant prs de Louis VII, dans la pompe des -habillements royaux. De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit -Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le pre de -celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, qui vous donnez ce titre, -sachez qu'il est mort depuis le jour o son fils porte la couronne; -s'il se prtend encore roi, aprs avoir, la face du monde, rsign -le royaume entre les mains de son fils, c'est quoi l'on portera -remde avant qu'il soit peu. - -Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte -de Bretagne, vinrent joindre leur an et firent hommage au roi de -France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, -avec une activit remarquable, la dfense de ses tats continentaux. -Mais il entendait dire que son fils an allait passer le dtroit avec -une flotte et une arme du comte de Flandre, auquel il avait promis le -comt de Kent. D'autre part, le roi d'cosse devait envahir -l'Angleterre. Il se hta d'engager des mercenaires, des routiers -brabanons et gallois. Il acheta tout prix la faveur de Rome. Il se -dclara vassal du saint-sige pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, -ajoutant cette clause remarquable: Nous et nos successeurs, nous ne -nous croirons vritables rois d'Angleterre, qu'autant que les -seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques. Dans une autre -lettre, il prie Alexandre III de dfendre son royaume, comme fief de -l'glise romaine. - -Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit Kenterbury. -Du plus loin qu'il vit l'glise, il descendit de cheval, et s'achemina -en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au -tombeau, il s'y jeta genoux, pleurant et sanglotant: C'tait un -spectacle tirer les larmes des yeux de tous les assistants. Puis il -se dpouilla de ses vtements, et tout le monde, vques, abbs, -simples moines, fut invit donner successivement au roi quelques -coups de discipline. Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le -chroniqueur; la diffrence, toutefois, c'est que l'un fut fouett pour -nos pchs, l'autre pour les siens[499]. Tout le jour et toute la -nuit il resta en oraison auprs du saint martyr, sans prendre -d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il tait -venu; il ne permit pas mme qu'on mt sous lui un tapis. Aprs -matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de -l'glise suprieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau -de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda entendre la messe; -il but de l'eau bnite du martyr, en remplit un flacon, et s'loigna -joyeux de Kenterbury. - -[Note 499: Robert du Mont.] - -Il avait raison, ce semble, d'tre joyeux: pour le moment, la partie -tait gagne. On lui apprit ce jour mme que le roi d'cosse tait -devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. -Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcs dans leurs -chteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus varies. Les -jeunes princes y taient soutenus par le roi de France, et surtout -par la haine du joug tranger. Au XIIe sicle, comme au IXe, les -guerres des fils contre le pre ne firent que couvrir celles des races -diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire leurs -intrts et leur gnie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour -se dtacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le -Dbonnaire et de Charles le Chauve avait bris l'unit de l'empire -carlovingien. - -La mobilit des Mridionaux, leurs rvolutions capricieuses, leurs -dcouragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'taient -point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le -centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur -dfendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui -tournaient leur ruine. Mais c'taient moins le patriotisme que -l'inquitude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui -armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du -plus clbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique -jouissance tait de jouer quelque bon tour son seigneur le roi Henri -II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou -Richard, puis, quand tout tait en feu, d'en faire un beau sirvente -dans son chteau de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une -tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrase. S'il y avait -chance d'un peu de repos, vite ce dmon du trouble lanait aux rois -une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la -guerre. - -Ce n'tait dans cette famille que guerres acharnes et traits -perfides. Une fois, le roi Henri venant une confrence avec ses -fils, leurs soldats tirrent l'pe contre lui. C'tait la tradition -des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le -Conqurant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirig l'pe contre -la poitrine de leur pre. Foulques avait mis le pied sur le cou de son -fils vaincu. La jalouse lonore, passionne et vindicative comme une -femme du Midi, cultiva l'indocilit et l'impatience de ses fils, les -dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant -de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en -eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des -Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et -les discordes de ces races d'o ils sortaient. Ils ne surent jamais -s'ils taient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se -hassaient les uns les autres, et leur pre encore plus. Ils ne -remontaient gure dans leur gnalogie sans trouver quelque degr le -rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-pre, comte de Poitou, -avait eu lonore d'une femme enleve son mari, et un saint homme -leur avait dit: De vous, il ne natra rien de bon. lonore -elle-mme eut pour amant le pre mme d'Henri II, et les fils qu'elle -avait d'Henri risquaient fort d'tre les frres de leur pre. On -citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: Il vient du Diable, -au Diable il retournera. Richard, l'un d'eux, en disait autant que -saint Bernard[501]. Cette origine diabolique tait pour eux un titre -de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc -vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se -rconcilier avec son pre, et de ne pas imiter Absalon: Quoi, tu -voudrais, rpondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit -de naissance?-- Dieu ne plaise, mon seigneur! rpliqua le prtre, je -ne veux rien votre dtriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit -alors le comte de Bretagne. Il est dans la destine de notre famille -que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est l notre hritage, et -aucun de nous n'y renoncera jamais. - -[Note 500: J. Bromton.] - -[Note 501: Id. Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali -genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo -revertentes et ad Diabolum transeuntes.] - -Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, -aeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqu qu'elle -n'allait gure la messe et sortait toujours la secrte. Il s'avisa -de la faire tenir ce moment par quatre cuyers. Mais elle leur -laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants -qu'elle avait sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait -gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fentre et ne reparut -jamais[502]. C'est peu prs l'histoire de la Mellusine de Poitou et -de Dauphin. Oblige de redevenir tous les samedis moiti femme et -moiti serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cache ce -jour-l. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'tait -Geoffroi la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image Lusignan, -sur la porte du fameux chteau. Toutes les fois qu'il devait mourir -quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours, -et poussait des cris. - -[Note 502: J. Bromton.] - -La vritable Mellusine, mle de natures contradictoires, mre et -fille d'une gnration diabolique, c'est lonore de Guienne. Son mari -la punit des rbellions de ses fils, en la tenant prisonnire dans un -chteau fort, elle qui lui avait donn tant d'tats. Cette duret -d'Henri II est une des causes de la haine que lui portrent les hommes -du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et potique, exprime -l'esprance qu'lonore sera bientt dlivre par ses fils. Selon -l'usage de l'poque, il applique toute cette famille la prophtie de -Merlin[503]: - -[Note 503: La prophtie tait: _Aquila rupti foederis tertia -nidificatione gaudebit._] - -Tous ces maux-l sont arrivs depuis que le roi de l'Aquilon a frapp -le vnrable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Alinor que Merlin -dsigne comme l'Aigle du trait rompu... Rjouis-toi donc, -Aquitaine, rjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de -l'Aquilon va s'loigner. Malheur lui! Il a os lever la lance contre -son seigneur, le roi du Sud. - -Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, o donc tais-tu quand tes -aiglons, s'envolant du nid paternel, osrent dresser leurs serres -contre le roi de l'Aquilon?... Voil pourquoi tu as t enleve de ton -pays et amene dans la terre trangre. Les chants se sont changs en -pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la libert -royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu -dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine -double, modre du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, -reviens tes villes, pauvre prisonnire. - -[Note 504: _Aquila bispertita._ Il dsigne ainsi lonore.] - -O est ta cour? o sont tes jeunes compagnes? o sont tes -conseillers? Les uns, trans loin de leur patrie, ont subi une mort -ignominieuse; d'autres ont t privs de la vue; d'autres, bannis, -errent en diffrents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'coute; -car le roi du Nord te tient resserre comme une ville qu'on assige. -Crie donc, ne te lasse point de crier; lve ta voix comme la -trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche o tes -fils te dlivreront, o tu reverras ton pays natal[505]. - -[Note 505: Richard de Poitiers.] - -Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernires annes, d'tre le -perscuteur de sa femme et l'excration de ses fils. Il se plongeait -dans les plaisirs en dsespr. Tout vieilli qu'il tait, grisonnant, -charg d'un ventre norme, il variait tous les jours l'adultre et le -viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait -toujours les btards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506], -hritire de Bretagne, qui lui avait t confie comme otage, et -lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui -n'tait pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507]. - -[Note 506: Jean de Salisbury: Impregnavit, ut proditor, ut adulter, -ut incestus.] - -[Note 507: Bromton: Quam post mortem Rosamund defloravit.] - -Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait -repos son coeur dans le plaisir, dans la sensualit, dans la nature. -C'est comme amant et comme pre qu'il fut frapp. Une tradition veut -qu'lonore ait pntr le labyrinthe o le vieux roi avait cru cacher -Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tue de sa main. Son indigne conduite - l'gard des princesses de Bretagne et de France soulevrent des -haines qui ne s'teignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces -fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'an avait souhait du moins -voir son pre et lui demander pardon, mais la trahison tait si -ordinaire chez ces princes que le vieux roi hsita pour venir, et il -apprit bientt qu'il n'tait plus temps[509]. - -[Note 508: Id: Huic puell fecerat rex apud Wodestoke mirabilis -architectur cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina -facile deprehenderetur.] - -[Note 509: Peu de temps aprs la mort de son fils, il fit prisonnier -Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrt du vainqueur contre le -vaincu, Henri voulut goter quelque temps le plaisir de la vengeance, -en traitant avec drision l'homme qui s'tait fait craindre de lui, et -s'tait vant de ne pas le craindre. Bertrand, lui dit-il, vous qui -prtendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moiti de votre sens, -sachez que voici une occasion o le tout ne vous ferait pas -faute.--Seigneur, rpondit l'homme du Midi, avec l'assurance -habituelle que lui donnait le sentiment de sa supriorit d'esprit, il -est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vrit.--Et moi, je crois, -dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, rpliqua -Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour o le vaillant jeune -roi, votre fils, est mort; ce jour-l j'ai perdu le sens, l'esprit et -la connaissance.--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement - entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et -s'vanouit. Quand il revint lui, il tait tout chang; ses projets -de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui -tait en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au -lieu de reproches amers, et de l'arrt de mort ou de dpossession -auquel Bertrand et pu s'attendre: Sire Bertrand, sire Bertrand, lui -dit-il, c'est raison et de bon droit que vous avez perdu le sens -pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu' homme qui ft au -monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir, -et votre chteau. Je vous rends mon amiti et mes bonnes grces, et -vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous -avez reus. Thierry.] - -Il lui restait deux fils. Le froce Richard, le lche et perfide Jean. -Richard trouvait que son pre vivait longtemps; il voulait rgner. Le -vieux Henri refusant de se dpouiller, Richard, en sa prsence mme, -abjura son hommage, et se dclara vassal du nouveau roi de France, -Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, -une intimit fraternelle avec son fils rvolt. Ils mangeaient au mme -plat et couchaient dans le mme lit. La prdiction de la croisade -suspendit peine les hostilits entre le pre et le fils. Le vieux -roi se trouva attaqu de toutes parts la fois, au nord de l'Anjou, -par le roi de France; l'ouest, par les Bretons; au sud, par les -Poitevins. Malgr l'intercession de l'glise, il fut oblig d'accepter -la paix que lui dictrent Philippe et Richard; il fallut qu'il -s'avout expressment vassal du roi de France, et se remt sa -misricorde. Il aurait consenti dclarer Jean son hritier pour -toutes ses provinces du continent; c'tait le plus jeune de ces fils, -et, ce qui semblait, le plus dvou. Quand les envoys du roi de -France vinrent le trouver, malade et alit qu'il tait, il demanda les -noms des partisans de Richard dont l'amnistie tait une condition du -trait. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. En entendant -prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva -sur son sant, et promenant autour de lui des yeux pntrants et -hagards: Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de -prdilection, celui que j'ai chri plus que tous les autres, et pour -l'amour duquel je me suis attir tous mes malheurs, s'est aussi spar -de moi?--On lui rpondit qu'il en tait ainsi, qu'il n'y avait rien -de plus vrai.--Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant -son visage contre le mur, que tout aille dornavant comme il pourra, -je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510]. - -[Note 510: Thierry.] - -La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle -ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber -sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire -reconnatre deux fois sa souverainet sur l'Angleterre. Henri II et -Jean s'avourent expressment vassaux et tributaires du pape. - -La puissance temporelle du saint-sige s'accrut; mais en peut-on dire -autant de son autorit spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose -dans le respect des peuples? Cette diplomatie ruse, patiente, qui -savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paratre au -moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer coup sr une -autre ide du savoir-faire des papes, mais en mme temps quelque doute -sur leur saintet. Alexandre III avait dfendu l'Italie contre -l'Allemagne. Il s'tait fort habilement dfendu lui-mme contre -l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu -pour les liberts de l'glise? Qui avait parl, souffert pour la cause -chrtienne? Un prtre, tantt dlaiss par le pape et tantt trahi. Le -pape avait accept l'hommage d'un roi en change du sang d'un martyr. -Et maintenant, ce martyr, il tait devenu le grand saint de -l'Occident. Rome avait t oblige de lui rendre hommage et de le -proclamer elle-mme. - -Au temps de Grgoire VII, la saintet s'tait trouve dans le pape, et -le sentiment religieux avait t d'accord avec la hirarchie. Puis -l'humanit, mancipe matriellement par la croisade que les papes ne -dirigrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frapprent -dans Arnaldo de Brixia, avait t remue par la voix d'Abailard dans -ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son mancipation -religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre chercher -ailleurs qu' Rome l'hrosme sacerdotal et le zle des liberts de -l'glise. - -Ce ne fut point au pape que profitrent rellement la mort de saint -Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutt au roi de France. -C'est lui qui avait donn asile au saint perscut; il ne l'avait -abandonn qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait -fait porter ses adieux par les siens, le dclarant son seul -protecteur. Le roi de France avait le premier dnonc Rome le -meurtre de l'archevque; il avait immdiatement commenc la guerre, et -quoiqu'il et en cela suivi son intrt, les peuples lui en savaient -gr. Le pape lui-mme, lorsque l'empereur l'avait chass de l'Italie, -c'est en France qu'il tait venu chercher un asile. Aussi, quoique -plus d'une fois il protget l'Angleterre quand la France la menaait, -c'est avec celle-ci qu'taient ses relations les plus intimes, les -moins interrompues. Le seul prince sur qui l'glise pt compter, -c'tait le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. -Ton royaume, crivait Innocent III Philippe-Auguste, est si uni -avec l'glise, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre -galement. Dans les temps mmes o l'glise chtiait le roi de -France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de -Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume taient frapps de -l'interdit pour l'enlvement de Bertrade, tous les vques du Nord -restrent dans son parti, et le pape Pascal II lui mme ne se fit pas -scrupule de le visiter. - -En toute occasion, grande et petite, les vques lui prtaient leurs -milices. Sur les terres mme du duc de Bourgogne, Louis VII se vit -appuy des milices de neuf diocses contre Frdric Barberousse, dont -on craignait une invasion. Louis VI fut de mme soutenu l'approche -de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste Bouvines. Comment le -clerg n'et-il pas dfendu ces rois, levs par ses mains, et -recevant de lui une ducation toute clricale? Philippe Ier, couronn - sept ans, lut lui-mme le serment qu'il devait prter[511]. Louis -VI fut lev l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le clotre -de Notre-Dame. Trois de ses frres furent moines. Personne plus que -lui ne regarda avec respect et terreur les privilges de -l'glise[512]. Il rvrait les prtres, et faisait passer devant lui -le moindre clerc. Il faisait trois carmes, galant ou surpassant les -austrits des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua -un voyage prilleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint. -Que dis-je, le roi de France n'tait-il pas saint lui-mme? Philippe -Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les crouelles, et ne -pouvaient suffire l'empressement du simple peuple. Le roi -d'Angleterre ne se serait pas avis de revendiquer ainsi le don des -miracles[513]. - -[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, dum -adhuc septennis esset: Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo -regno unicuique episcopo et ecclesi sibi commiss... debet.] - -[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend -Crteil. Il s'y arrte, et se fait dfrayer par les habitants, serfs -de l'glise de Paris. La nouvelle en tant venue aux chanoines, ils -cessent aussitt le service divin, rsolus de ne le reprendre qu'aprs -que le monarque aura restitu leurs serfs de corps, dit tienne de -Paris, la dpense qu'il leur a occasionne. Louis fit rparation, et -l'acte en fut grav sur une verge que l'glise de Paris a longtemps -conserve en mmoire de ses liberts.] - -[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attriburent ce pouvoir qu'aprs -avoir pris le titre et les armes des rois de France.] - -Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le -monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il -plaait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, son avant-garde. Il -avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen ge -croyait voir la puret de sa foi. Comme protecteur des glises, il -touchait la rgale pendant les vacances, et s'essayait imposer -quelques sommes au clerg, sous prtexte de croisade. - -Philippe-Auguste ne dgnra pas. Sauf les deux poques de son -divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage -selon le coeur des prtres. C'tait un prince cauteleux, plus -pacifique que guerrier, quelles qu'aient t sous lui les acquisitions -de la monarchie. - -La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'nide -par un chapelain du roi, nous a tromps sur le vritable caractre de -Philippe II. Les romans ont achev de le transfigurer en hros de -chevalerie. Dans le fait, les grands succs de son rgne, et la -victoire de Bouvines elle-mme, furent des fruits de sa politique, et -de la protection de l'glise. - -Appel Auguste pour tre n dans le mois d'aot, nous le voyons -d'abord quatorze ans malade de peur, pour s'tre gar la nuit dans -une fort[514]. Le premier acte de son rgne est minemment populaire -et agrable l'glise. D'aprs le conseil d'un ermite, alors en -grande rputation dans les environs de Paris, il chasse et dpouille -les Juifs. C'tait dans l'opinion du temps une profession de pit, un -soulagement pour les chrtiens. Ceux que les Juifs ruinaient, -enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir. - -[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: .... Remansit in silva -sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem -per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi -contigit infirmitas, qu distulit coronationem. - -Ibid.... Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui -baptizari noluerunt. Ils donnrent pour se racheter 15,000 marcs. -Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug., -ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux dbiteurs des Juifs toutes leurs -dettes, l'exception d'un cinquime qu'il se rserva. Voy. aussi la -chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250. - -Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. Dans tout son royaume il ne -permit pas de vivre une seule personne qui contredit les lois de -l'glise, qui s'cartt d'un seul des points de la foi catholique, ou -qui nit les sacrements.] - -Les blasphmateurs, les hrtiques furent impitoyablement livrs -l'glise et religieusement brls. Les soldats mercenaires que les -rois Anglais avaient rpandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur -compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux -l'association populaire des _capuchons_[515]. - -[Note 515: Les membres de cette association n'taient lis par aucun -voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au -maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une -petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, -ils envelopprent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels -se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. Les coteriau -ardoient les mostiers et les glises, et tranoient aprs eux les -prtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par -drision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: -_cantadors, cantets_. Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se -faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient -les calices coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)] - -Les seigneurs qui vexaient les glises eurent le roi pour ennemi. - -Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger mnager les -prlats de cette province. Il dfendit l'glise de Reims contre une -semblable oppression. Il crivit au comte de Toulouse pour l'engager - respecter les saintes glises de Dieu. Enfin sa victoire de -Bouvines passa pour le salut du clerg de France. On publiait que les -barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclsiastiques et -spolier l'glise, comme faisaient les allis d'Othon, le roi Jean -d'Angleterre et les mcrants du Languedoc. - - -FIN DU DEUXIME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIRES - - Pages. - -CHAPITRE III - - DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1 - - L'empire Franc aspire se diviser 1 - - 814. Louis rforme les vques, les monastres, le palais - imprial 3 - - Il se montre favorable aux vaincus, veut rparer et restituer 4 - - Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. - Supplice de Bernard 7 - - Soulvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8 - - Mariage de Louis avec Judith 8 - - 822. Il veut faire une pnitence publique 10 - - 820-829. Incursions des Northmans 10 - - 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, - Lothaire, Louis, Pepin 11 - - Lothaire enferme Louis dans un monastre 11 - - Les Germains le dlivrent 11 - - 833. Lothaire redevient matre de son pre 12 - - et lui impose une pnitence publique. 13 - - Indignation et soulvement de l'Empire 14 - - 834-835. Lothaire abandonn s'enfuit en Italie 16 - - 839. L'empereur partage ses tats entre ses fils. 17 - - Il meurt, et avec lui l'unit de l'Empire 18 - - 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent Lothaire contre les - rois de Germanie et de Neustrie. Dfaite de Lothaire - Fontenaille 18 - - 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21 - - Les vques leur confrent le droit de rgner 22 - - 843. Partage de l'Empire. Trait de Verdun 24 - - L'appui de l'glise fait prvaloir Charles et Louis sur - Lothaire et Pepin 25 - - Puissance de l'glise dans la Neustrie. Reims, la ville - piscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29 - - Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir - l'glise 30 - - Le vrai roi est l'archevque de Reims, Hincmar 32 - - Le royaume de Neustrie tait une rpublique thocratique 35 - - Deux vnements brisent ce gouvernement spirituel et - temporel: 1 les hrsies; 2 les incursions des Northmans 36 - - Question de l'Eucharistie 36 - - Question de la Prdestination. L'Allemand Gottschalk 37 - - Hincmar dfend le libre arbitre, et appelle son aide - Jean le Scot 38 - - Les Northmans. Caractre de leurs incursions 40 - - Impuissance du roi et des vques 44 - - Charles le Chauve s'loigne des vques et n'en est que - plus faible 48 - - 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49 - - Louis le Bgue et ses fils 49 - - 884. Charles le Gros runit tout l'empire de Charlemagne 51 - - Sige de Paris par les Northmans 51 - - Faiblesse et lchet de Charles le Gros 51 - - 888. Dposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie - carlovingienne 53 - - Fondation des diverses dominations locales; fodalit 53 - - Les fondateurs de la fodalit ferment la France aux - incursions barbares 54 - - Les Northmans renoncent au brigandage et s'tablissent - en France (Normandie) 58 - - Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres - ecclsiastiques 59 - - Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59 - - La famille populaire et nationale des Capets succde aux - Carlovingiens 60 - - Charles le Simple se met sous la protection du roi de - Germanie 62 - - Le parti carlovingien l'emporte 63 - - 898. Charles le Simple reconnu roi 64 - - 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64 - - Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65 - - 954. Minorit de Lothaire et d'Hugues Capet. Prpondrance - de la Germanie 67 - - 987. Hugues Capet. Avnement de la troisime race 71 - - -LIVRE III - -TABLEAU DE LA FRANCE - - Les divisions fodales rpondent aux divisions naturelles et - physiques 79 - - L'histoire de la fodalit doit donc sortir d'une - caractrisation gographique et physiologique de la France 80 - - La France se spare en deux versants, occidental et oriental 81 - - La France peut se diviser par ses produits en zones - latitudinales 82 - - Bretagne 84 - - Anjou 99 - - Touraine 100 - - Poitou 102 - - Limousin 107 - - Auvergne 107 - - Rouergue 112 - - Guyenne 113 - - Pyrnes 115 - - Languedoc 126 - - Provence 130 - - Dauphin 141 - - Franche-Comt 146 - - Lorraine 147 - - Ardennes 152 - - Lyonnais 153 - - Autunois et Morvan 157 - - Bourgogne 159 - - Champagne 162 - - Normandie 167 - - Flandre 169 - - Centre de la France, Picardie, Orlanais, le de France 178 - - Centralisation 187 - - -CLAIRCISSEMENTS. - - Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gsitains 194 - - -LIVRE IV - -CHAPITRE PREMIER - - L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANAIS. ROBERT ET - GERBERT. FRANCE FODALE 199 - - Croyance universelle la fin prochaine du monde 200 - - Calamits qui prcdent l'an 1000 203 - - Le monde aspire entrer dans l'glise 204 - - Le roi de France, Robert, est un saint 207 - - Espoir du monde aprs l'an 1000. lan de l'architecture; - dogme de la Prsence relle; plerinages 212 - - Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215 - - Les Capets s'appuient sur l'glise et sur les Normands 216 - - Rivalits des maisons normandes de Normandie et de Blois 218 - - Robert pouse Berthe, de la maison de Blois 219 - - 1037. Mauvais succs d'Eudes le Champenois, hritier de la - maison de Blois 219 - - La maison de Blois se divise en Blois et Champagne - et reste infrieure aux Normands de Normandie 219 - - La maison indigne d'Anjou succde sa puissance 220 - - Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220 - - 1012. Aprs eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, - et lui soumettent la Bourgogne 222 - - 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224 - - 1031-1108. Nullit d'Henri Ier et de Philippe Ier 225 - - -CHAPITRE II - - XIe SICLE.--GRGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE - L'GLISE.--CONQUTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226 - - Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre - la fodalit et l'glise 227 - - Matrialisme profond du monde fodal 228 - - L'glise devient peu peu fodale et se matrialise 232 - - Grgoire VII entreprend de la relever. Clibat des prtres 235 - - L'glise prtend la domination universelle 239 - - L'Empire est vaincu 241 - - Le pape s'allie aux Normands 242 - - Caractre conqurant et chicaneur des Normands 245 - - 1000-26. Leurs plerinages en Italie 246 - - 1026. Premiers tablissements des Normands en Italie 247 - - 1037-53. Les fils de Tancrde conquirent la Pouille et les - Deux-Siciles 249 - - Guillaume le Btard, duc de Normandie 250 - - Grossiret et esprit d'opposition de l'glise - anglo-saxonne 252 - - douard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouvern par - le saxon Godwin 253 - - Guillaume, soutenu par le pape, prtend rgner aprs - douard, l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256 - - 1066. Bataille d'Hastings; conqute de l'Angleterre par les - Normands 260 - - Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261 - - Rvolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262 - - Utilit de la conqute. Forte organisation sociale 266 - - Puissance de la royaut et de l'glise anglaise 267 - - Le saint-sige triomphe dans toute l'Europe par l'pe des - Franais 270 - - -CHAPITRE III - - LA CROISADE. 1095-1099 272 - - tat de l'Islamisme en Asie 272 - - L'essence de l'Islamisme tait l'unit 273 - - La dualit y rentre. Alides. Ismalites 276 - - Doctrine mystique des Ismalites, ou Assassins. Puissance - d'Hassan. 1090 277 - - Faiblesse des Califats 280 - - Jeunesse et vigueur du Christianisme 280 - - Plerinages arms; commencement des croisades 281 - - Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284 - - 1095. Le pape franais Urbain II prche la croisade - Clermont 287 - - Grandeur du mouvement populaire 288 - - Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois, - Raymond de Toulouse, etc. 290 - - Les Provenaux et les Normands. Bohmond 292 - - Godefroi de Bouillon 294 - - 1096. Dpart des chefs. Arrive Constantinople 296 - - Haine mutuelle des croiss et des Grecs 298 - - Alexis Comnne reoit l'hommage des croiss 299 - - Les croiss passent en Asie Mineure. Prise de Nice 300 - - Prise d'Antioche. Souffrances des croiss. Bohmond garde - Antioche 302 - - 1099. Prise de Jrusalem 305 - - Godefroi, roi de Jrusalem. tablissement de la fodalit - franaise en Palestine 307 - - -CHAPITRE IV - - SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIRE - MOITI DU XIIe SICLE 310 - - Rsultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie - a diminu 313 - - La pense de l'galit s'est dveloppe 314 - - Tentatives d'affranchissement. Communes 316 - - Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320 - - 1108. Louis VI. Il fait ses premires armes pour l'glise et - les marchands 322 - - La royaut avait gagn l'absence des seigneurs, partis - pour la croisade 323 - - Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de - Brenneville, 1119 326 - - 1115. Expdition dans le Midi 327 - - 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la - France s'arme pour Louis VI 328 - - La libert se produit dans la philosophie 329 - - Mouvement de la pense. Gerbert, Brenger, Roscelin, cole - de droit; universit de Paris 330 - - Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme la - philosophie. Immense popularit de son enseignement 332 - - Saint Bernard; sa puissance 337 - - Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339 - - 1119. Abailard se retire Saint-Denis 340 - - Il fonde le Paraclet pour Hlose 341 - - Il est condamn au concile de Sens 342 - - Hlose. La femme se relve par amour dsintress 344 - - Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre - de Fontevrault, 1106 347 - - Progrs du culte de la Vierge 350 - - La femme rgne aussi sur la terre. Elle succde, etc. 350 - - -CHAPITRE V - - LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE, - HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE - LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITI DU - XIIe SICLE.) 353 - - Le roi d'Angleterre, violent, hroque, impie 354 - - Le roi de France, figure ple et impersonnelle; mais il a - pour lui le peuple et la loi, l'glise et la bourgeoisie 357 - - Il est le symbole et le centre de la nation 357 - - 1137. Dvotion de Louis VII 358 - - 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360 - - 1147. Seconde croisade, prche par saint Bernard. Diffrence - entre la seconde croisade et la premire 361 - - L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362 - - Mauvais succs des croiss dans l'Asie Mineure 364 - - Retour honteux de Louis VII 365 - - La femme de Louis, lonore, obtient le divorce, se marie - Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366 - - Situation de la royaut anglaise. Oppression des vaincus; - puissance de la fodalit 367 - - Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. - Ncessit d'une fiscalit violente 368 - - 1087. Guillaume le Roux 369 - - 1100. Henri Beauclerc 370 - - 1135. tienne de Blois. Il reconnat pour son successeur - Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371 - - 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372 - - Les vaincus esprent sous Henri II 373 - - Rsurrection du droit romain 375 - - Le saxon Becket, lve de Bologne, favori et chancelier - d'Henri II 376 - - Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378 - - Henri II donne Becket l'archevch de Kenterbury 380 - - Rle populaire des archevques de Kenterbury. Ils dfendent - les liberts de Kent 382 - - Becket accepte ce rle et se brouille avec Henri 384 - - 1163. Henri fait signer aux vques les coutumes de Clarendon 385 - - Les races vaincues soutiennent Becket 387 - - Becket, dfenseur de leur libert et de la libert de - l'glise 388 - - 1164. Il se rfugie en France 392 - - Louis VII l'accueille et le protge 393 - - Il excommunie ses perscuteurs 394 - - Le pape se dclare contre lui 395 - - Entrevue de Becket et des deux rois Chinon 400 - - 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands - assassinent l'archevque dans son glise. _Passion_ - de Becket 404 - - Henri obtient son pardon du saint-sige 410 - - Rvolte de ses fils et de sa femme lonore 411 - - Il fait pnitence au tombeau de Thomas Becket 413 - - Il reprend avec nergie la guerre contre ses fils 414 - - Caractre impie et parricide de cette famille 415 - - Attachement des Mridionaux pour lonore de Guyenne 416 - - 1189. Malheur et mort de Henri II 420 - - Le roi de France surtout profite de la chute du roi - d'Angleterre 422 - - Son dvouement l'glise fait sa grandeur 423 - - 1180. Philippe-Auguste 424 - - -Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume -2/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 *** - -***** This file should be named 43321-8.txt or 43321-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/2/43321/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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Michelet</title> <link rel="coverpage" href="images/cover-page.jpg"> @@ -62,45 +62,7 @@ p {text-indent: 1em;} </head> <body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19), by -Jules Michelet - -This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with -almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19) - -Author: Jules Michelet - -Release Date: July 27, 2013 [EBook #43321] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 *** - - - - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - - - - - -</pre> - +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 ***</div> <p class="p4 center">HISTOIRE DE FRANCE</p> @@ -108,17 +70,17 @@ http://www.pgdp.net <p class="center">J. MICHELET</p> -<p class="p2 center">NOUVELLE DITION, REVUE ET AUGMENTE</p> +<p class="p2 center">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE</p> -<p class="p2 center">TOME DEUXIME</p> +<p class="p2 center">TOME DEUXIÈME</p> <p class="p2 center">PARIS<br> LIBRAIRIE INTERNATIONALE<br> -A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, DITEURS<br> +A. LACROIX & C<sup>ie</sup>, ÉDITEURS<br> 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13</p> <p class="p4 center">1876<br> -Tous droits de traduction et de reproduction rservs.</p> +Tous droits de traduction et de reproduction réservés.</p> <h1><span class="pagenum"><a id="page1" name="page1"></a>(p. 1)</span> HISTOIRE DE FRANCE</h1> @@ -126,3283 +88,3283 @@ Tous droits de traduction et de reproduction rservs.</p> <span class="smaller">Suite du chapitre II<br> DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN</span></h3> -<p>C'est sous Louis le Dbonnaire, ou, pour traduire plus fidlement son -nom, sous saint Louis, que devait s'oprer le dchirement et le -divorce des parties htrognes dont se composait l'Empire. Toutes -souffraient d'tre ensemble. Le mal, c'tait la solidarit d'une +<p>C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son +nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le +divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes +souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de -l'Ostrasie; c'tait le tyrannique effort d'une centralisation -prmature. Plus Charlemagne s'en tait approch, plus il avait pes. -Sans doute Pepin, et son pre <em>au marteau de forge</em>, avaient durement +l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation +prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. +Sans doute Pepin, et son père <em>au marteau de forge</em>, avaient durement battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les -ramener, diverses et hostiles qu'elles taient encore, cette -intolrable unit; unit administrative d'abord; mais Charlemagne -mditait celle de la lgislation. Son fils consomma l'unit religieuse -en nommant Benot d'Aniane rformateur des monastres de <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> -l'Empire, et les ramenant tous la rgle de saint Benot.</p> +ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette +intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne +méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse +en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de <span class="pagenum"><a id="page2" name="page2"></a>(p. 2)</span> +l'Empire, et les ramenant tous à la règle de saint Benoît.</p> <p>C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent -est puni. Son crime, l'innocent, c'est de continuer un ordre -condamn prir, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice -qui pse au monde. travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale -est frappe. Les moyens sont odieux; contre Louis le Dbonnaire, ce +est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre +condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice +qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale +est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.</p> -<p>L'infortun qui vient prter sa vie cette immolation d'un monde -social, qu'il s'appelle Louis le Dbonnaire, Charles I<sup>er</sup>, ou Louis +<p>L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde +social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles I<sup>er</sup>, ou Louis XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa -catastrophe toucherait moins s'il tait au-dessus de l'homme. Non, -c'est un homme de chair et de sang comme nous, une me douce, un -esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livr ce qui +catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, +c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un +esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui l'entoure, et vendu par les siens.</p> -<p class="p2">Le saint Louis du neuvime sicle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, comme celui du treizime, fut -nourri dans les penses de la croisade. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Jeune encore, il -conduisit plusieurs expditions contre les Sarrasins d'Espagne, et -leur reprit la grande ville de Barcelone aprs un sige de deux ans. -lev par le Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche -de Castille, il eut de mme dans la religion la ferveur du Midi et la -candeur du Nord. Les prtres qui l'avaient form firent plus qu'ils ne -voulaient; leur lve se trouva plus prtre qu'eux et, dans son -intraitable vertu, il commena par rformer ses matres. Rforme des -vques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs -perons<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Rforme des monastres: Louis les soumit l'inquisition -du plus svre des moines, saint Benot d'Aniane, qui trouvait que la -rgle bndictine elle-mme avait t donne pour les faibles et pour +<p class="p2">Le saint Louis du neuvième siècle<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Go to footnote 1"><span class="smaller">[1]</span></a>, comme celui du treizième, fut +nourri dans les pensées de la croisade. <span class="pagenum"><a id="page3" name="page3"></a>(p. 3)</span> Jeune encore, il +conduisit plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et +leur reprit la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. +Élevé par le Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche +de Castille, il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la +candeur du Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne +voulaient; leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son +intraitable vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des +évêques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs +éperons<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Go to footnote 2"><span class="smaller">[2]</span></a>. Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition +du plus sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la +règle bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les enfants<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Go to footnote 3"><span class="smaller">[3]</span></a>. Ce nouveau roi <span class="pagenum"><a id="page4" name="page4"></a>(p. 4)</span> renvoya dans leur couvent Adalhard et Wala<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Go to footnote 4"><span class="smaller">[4]</span></a>, deux moines intrigants et habiles, petits-fils de -Charles Martel, qui dans les dernires annes avaient gouvern -Charlemagne. Et le palais imprial eut aussi sa rforme: Louis chassa -les concubines de son pre, et les amants de ses sœurs, et ses -sœurs elles-mmes<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> - -<p>Les peuples, opprims par Charlemagne, trouvrent en son fils un juge -intgre, prt dcider contre lui-mme. Roi d'Aquitaine, il avait -accueilli les rclamations des Aquitains, et s'tait rduit une -telle pauvret, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, -peine sa bndiction<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Empereur, il couta les plaintes des Saxons, -et leur rendit le droit de succder<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> tant ainsi aux -vques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire -passer les hritages qui ils voulaient. Les chrtiens d'Espagne, -rfugis dans les Marches, taient dpouills par les grands et les -lieutenants impriaux des terres que Charlemagne leur avait -attribues; Louis rendit un dit qui confirmait leurs droits<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Il -respecta le principe <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> des lections piscopales, constamment -viol par son pre; il laissa les Romains lire, sans son -autorisation, les papes tienne IV et Pascal I<sup>er</sup>.</p> - -<p>Ainsi, cet hritage de conqutes et de violences tait tomb aux mains -d'un homme simple et juste qui voulait tout prix rparer. Les -barbares, qui reconnaissaient sa saintet, se soumettaient son -arbitrage<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Il sigeait au milieu des peuples, comme un pre facile -et confiant. Il allait rparant, soulageant, restituant; il semblait -qu'il et volontiers restitu l'Empire.</p> - -<p>Dans ce jour de restitution, l'Italie rclama aussi. Elle ne voulait -rien moins que la libert<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Les villes, les vques, les peuples se -ligurent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi -d'Italie Bernard, le fils de son an Pepin. Bernard, lve d'Adalhard -et Wala, longtemps gouvern par eux dans sa royaut d'Italie, croyait -avoir droit l'empire comme fils de l'an.</p> - -<p>Cependant, le droit du frre pun prvaut chez les barbares sur -celui du neveu<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Charlemagne d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> avait dsign Louis; -il avait consult les grands un un, et obtenu leurs voix<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Enfin, -Bernard lui-mme avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui -l'usage, la volont de son pre, enfin l'lection.</p> - -<p>Aussi, Bernard, abandonn d'une grande partie des siens, fut oblig de -s'en remettre aux promesses de l'impratrice Hermengarde, qui lui -offrait sa mdiation. Il se livra lui-mme Chlon-sur-Sane, et -dnona tous ses complices; un d'eux avait jadis conspir la mort de -Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamns mort. -L'empereur ne pouvait consentir l'excution<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Hermengarde obtint -du moins qu'on privt Bernard de la vue; mais elle s'y prit de faon +Charles Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné +Charlemagne. Et le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa +les concubines de son père, et les amants de ses sœurs, et ses +sœurs elles-mêmes<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Go to footnote 5"><span class="smaller">[5]</span></a>.</p> + +<p>Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge +intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait +accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une +telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à +peine sa bénédiction<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Go to footnote 6"><span class="smaller">[6]</span></a>. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons, +et leur rendit le droit de succéder<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Go to footnote 7"><span class="smaller">[7]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page5" name="page5"></a>(p. 5)</span> ôtant ainsi aux +évêques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire +passer les héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, +réfugiés dans les Marches, étaient dépouillés par les grands et les +lieutenants impériaux des terres que Charlemagne leur avait +attribuées; Louis rendit un édit qui confirmait leurs droits<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Go to footnote 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. Il +respecta le principe <span class="pagenum"><a id="page6" name="page6"></a>(p. 6)</span> des élections épiscopales, constamment +violé par son père; il laissa les Romains élire, sans son +autorisation, les papes Étienne IV et Pascal I<sup>er</sup>.</p> + +<p>Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains +d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les +barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son +arbitrage<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Go to footnote 9"><span class="smaller">[9]</span></a>. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile +et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait +qu'il eût volontiers restitué l'Empire.</p> + +<p>Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait +rien moins que la liberté<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Go to footnote 10"><span class="smaller">[10]</span></a>. Les villes, les évêques, les peuples se +liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi +d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard +et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait +avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.</p> + +<p>Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur +celui du neveu<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Go to footnote 11"><span class="smaller">[11]</span></a>. Charlemagne d'ailleurs <span class="pagenum"><a id="page7" name="page7"></a>(p. 7)</span> avait désigné Louis; +il avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Go to footnote 12"><span class="smaller">[12]</span></a>. Enfin, +Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui +l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.</p> + +<p>Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de +s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui +offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et +dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de +Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. +L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Go to footnote 13"><span class="smaller">[13]</span></a>. Hermengarde obtint +du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon qu'il en mourut au bout de trois jours.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page8" name="page8"></a>(p. 8)</span> L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient -sur eux-mmes. Tous furent rprims. Les Bretons virent leur pays -compltement envahi, peut-tre pour la premire fois; les Basques -furent dfaits, et les Sarrasins repousss; les Slaves vaincus -aidrent contre les Danois: un roi de ces derniers embrassa mme le -christianisme. L'archevch de Hambourg fut fond; la Sude eut un -vque, dpendant de l'archevque de Reims<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Il est vrai que ces -premires conqutes du christianisme ne tinrent pas: le roi chrtien -des Danois fut chass par les siens.</p> - -<p>Jusqu'ici le rgne de Louis tait, il faut le dire, clatant de force -et de justice. Il avait maintenu l'intgrit de l'Empire, tendu son -influence. Les barbares craignaient ses armes et vnraient sa -saintet. Au milieu de ses prosprits, l'me du saint mollit, et se -souvint de l'humanit. Sa femme tant morte, il fit, dit-on, paratre -devant lui les filles des grands de ses tats et choisit la plus +sur eux-mêmes. Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays +complétement envahi, peut-être pour la première fois; les Basques +furent défaits, et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus +aidèrent contre les Danois: un roi de ces derniers embrassa même le +christianisme. L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un +évêque, dépendant de l'archevêque de Reims<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Go to footnote 14"><span class="smaller">[14]</span></a>. Il est vrai que ces +premières conquêtes du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien +des Danois fut chassé par les siens.</p> + +<p>Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force +et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son +influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa +sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se +souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître +devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus belle<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Go to footnote 15"><span class="smaller">[15]</span></a>. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des -nations les <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> plus odieuses aux Francs; sa mre tait de Saxe, -son pre, Welf, de Bavire, de ce peuple alli des Lombards, et par -qui les Slaves et les Avares furent appels dans l'Empire<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. -Savante<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, dit l'histoire, et plus qu'il n'et fallu, elle livra son -mari l'influence des hommes lgants et polis du Midi. Louis tait -dj favorable aux Aquitains, chez qui il avait t lev. Bernard, +nations les <span class="pagenum"><a id="page9" name="page9"></a>(p. 9)</span> plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, +son père, Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par +qui les Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Go to footnote 16"><span class="smaller">[16]</span></a>. +Savante<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Go to footnote 17"><span class="smaller">[17]</span></a>, dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son +mari à l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était +déjà favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son -favori, et encore plus celui de l'impratrice. Belle et dangereuse -ve, elle dgrada, elle perdit son poux.</p> - -<p>Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cess d'tre -pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'tait plus saint, -ouvrit son cœur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminu, -<em>une vertu tait sortie de lui</em>. Il commena se repentir de <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> -sa svrit l'gard de son neveu Bernard, l'gard des moines Wala -et Adalhard, qu'il s'tait pourtant content de renvoyer aux devoirs +favori, et encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse +Ève, elle dégrada, elle perdit son époux.</p> + +<p>Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être +pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, +ouvrit son cœur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, +<em>une vertu était sortie de lui</em>. Il commença à se repentir de <span class="pagenum"><a id="page10" name="page10"></a>(p. 10)</span> +sa sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala +et Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de leur ordre. Il lui fallut soulager son cœur. Il demanda, il -obtint d'tre soumis une pnitence publique. C'tait la premire -fois depuis Thodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation -volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mrovingiens, aprs les -plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pnitence -de Louis est comme l're nouvelle de la moralit, l'avnement de la +obtint d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première +fois depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation +volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les +plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence +de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la conscience.</p> <p>Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la -royaut, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son -humanit. Il leur sembla que celui qui avait baiss le front devant le -prtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui -aussi, dgrad, dsarm. Les premiers malheurs qui commencrent une -dissolution invitable furent imputs la faiblesse d'un roi -pnitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents -lieues de ctes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent -obligs de relcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'arme -des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme Roncevaux. En -829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques taient -si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reurent ordre -de se tenir prts marcher en masse. Ainsi s'accumula le -mcontentement public. Les grands, les vques le fomentaient; ils +royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son +humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le +prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui +aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une +dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi +pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents +lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent +obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée +des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En +829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient +si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre +de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le +mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir -central les gnait; ils taient impatients <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> de l'unit de -l'Empire; ils voulaient rgner chacun chez soi.</p> +central les gênait; ils étaient impatients <span class="pagenum"><a id="page11" name="page11"></a>(p. 11)</span> de l'unité de +l'Empire; ils voulaient régner chacun chez soi.</p> <p>Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres -fils. Ds le commencement de son rgne, il leur avait donn, avec le -titre de roi, deux provinces frontires gouverner et dfendre: -Louis la Bavire, Pepin l'Aquitaine, les deux barrires de l'Empire. -L'an, Lothaire, devait tre empereur, avec la royaut d'Italie. -Quand Louis eut un fils de Judith, il donna cet enfant, nomm +fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le +titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à +Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire. +L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. +Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais -beaucoup leurs esprances. Ils prtrent leur nom la conjuration -des grands. Ceux-ci refusrent de faire marcher leurs hommes contre -les Bretons, dont Louis voulait rprimer les ravages. L'empereur se -trouva seul, Franc de naissance, mais gouvern par un Aquitain, il ne -fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons dj vu Brunehaut -succomber dans cette position quivoque. Le fils an, Lothaire, se -crut dj empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son pre -dans un monastre; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne +beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration +des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre +les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se +trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne +fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut +succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se +crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père +dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne trouva point de Cordelia.</p> -<p>Cependant ni les grands, ni les frres de Lothaire n'taient disposs - se soumettre lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux -Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillrent son -rtablissement. Les Francs s'aperurent que Louis leur tait l'Empire; -les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur libert, -s'intressrent pour lui. Une dite fut assemble Nimgue au milieu -des peuples qui le <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> soutenaient. Toute la Germanie y accourut -pour porter secours l'empereur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>. Lothaire se trouva seul son -tour, et la discrtion de son pre; Wala, tous les chefs de la -faction, furent condamns mort. Le bon empereur voulut qu'on les -pargnt.</p> - -<p>Cependant l'Aquitain Bernard, supplant dans la faveur de Louis par le -moine Gondebaud, l'un de ses librateurs, rallume la guerre dans le -Midi; il anime Pepin. Les trois frres s'entendent de nouveau. -Lothaire amne avec lui l'Italien Grgoire IV, qui excommunie tous -ceux qui n'obiront pas au roi d'Italie. Les armes du pre et des +<p>Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés +à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux +Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son +rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire; +les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté, +s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu +des peuples qui le <span class="pagenum"><a id="page12" name="page12"></a>(p. 12)</span> soutenaient. «Toute la Germanie y accourut +pour porter secours à l'empereur<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Go to footnote 18"><span class="smaller">[18]</span></a>.» Lothaire se trouva seul à son +tour, et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la +faction, furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les +épargnât.</p> + +<p>Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le +moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le +Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. +Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous +ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant -abandonn d'une partie des siens, dit aux autres: Je ne veux point -que personne meure pour moi<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. Le thtre de cette honteuse scne -fut appel le champ du Mensonge.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Lothaire, redevenu matre de la personne de Louis, voulut en -finir une fois, et achever son pre. Ce Lothaire tait un homme qui -le sang ne rpugnait pas: il fit gorger un frre de Bernard et jeter -sa sœur dans la Sane; mais il craignait l'excration publique s'il -portait sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dgrader en -lui imposant une pnitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en -pt jamais relever. Les vques de Lothaire prsentrent au prisonnier +abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point +que personne meure pour moi<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Go to footnote 19"><span class="smaller">[19]</span></a>.» Le théâtre de cette honteuse scène +fut appelé le champ du Mensonge.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page13" name="page13"></a>(p. 13)</span> Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en +finir une fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui +le sang ne répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter +sa sœur dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il +portait sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en +lui imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en +pût jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort -de Bernard (il en tait innocent); puis les parjures auxquels il avait -expos le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir -fait la guerre en carme; puis d'avoir t trop svre pour les -partisans de ses fils (il les avait soustraits la mort); puis -d'avoir permis Judith et autres de se justifier par serment; -siximement, d'avoir expos l'tat aux meurtres, pillages et -sacrilges, en excitant la guerre civile; septimement, d'avoir excit +de Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait +exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir +fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les +partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis +d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; +sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et +sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin -d'avoir ruin l'tat qu'il devait dfendre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.</p> +d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Go to footnote 20"><span class="smaller">[20]</span></a>.</p> -<p>Quand on eut lu cette confession absurde dans l'glise de Saint-Mdard +<p>Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, -pleura et demanda <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> la pnitence publique pour rparer les -scandales qu'il avait causs. Il dposa son baudrier militaire, prit -le cilice, et son fils l'emmena ainsi, misrable, dgrad, humili, -dans la capitale de l'empire, Aix-la-Chapelle, dans la mme ville o -Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-mme la couronne sur +pleura et demanda <span class="pagenum"><a id="page14" name="page14"></a>(p. 14)</span> la pénitence publique pour réparer les +scandales qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit +le cilice, et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, +dans la capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où +Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur l'autel.</p> -<p>Le parricide croyait avoir tu Louis. Mais une immense piti s'leva -dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-mme, trouva des larmes +<p>Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva +dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils -l'avait tenu l'autel pleurant et balayant la poussire de ses -cheveux blancs; comment il s'tait enquis des pchs de son pre, -nouveau Cham qui livrait la rise la nudit paternelle; comment il -avait dress sa confession; quelle confession! toute pleine de -calomnies et de mensonges. C'tait l'archevque Ebbon, condisciple de -Louis et son frre de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait -tant<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, qui lui avait arrach <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> le baudrier et mis le cilice. -Mais en lui enlevant la ceinture et l'pe, en lui tant le costume -des tyrans et des nobles, ils l'avaient fait apparatre au peuple -comme peuple, comme saint et comme homme. Et son histoire n'tait -autre que celle de l'homme biblique: son ve l'avait perdu; ou si l'on -veut, l'une de ces filles des gants qui, dans la <cite>Gense</cite>, sduisent +l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses +cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, +nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il +avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de +calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de +Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait +tant<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Go to footnote 21"><span class="smaller">[21]</span></a>, qui lui avait arraché <span class="pagenum"><a id="page15" name="page15"></a>(p. 15)</span> le baudrier et mis le cilice. +Mais en lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume +des tyrans et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple +comme peuple, comme saint et comme homme. Et son histoire n'était +autre que celle de l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on +veut, l'une de ces filles des géants qui, dans la <cite>Genèse</cite>, séduisent les enfants de Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de -souffrance et de patience, dans cet homme injuri, conspu, et -bnissant tous les outrages, on croyait reconnatre la patience de -Job, ou plutt une image du Sauveur; rien n'y avait manqu, ni le +souffrance et de patience, dans cet homme injurié, conspué, et +bénissant tous les outrages, on croyait reconnaître la patience de +Job, ou plutôt une image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.</p> -<p>Ainsi le vieil empereur se trouva relev par son <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> abaissement -mme: tout le monde s'loigna du parricide. Abandonn des grands -(834-5), et ne pouvant cette fois sduire les partisans de son -pre<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, Lothaire s'enfuit en Italie. Malade lui-mme, il vit, dans -le cours d'un t (836), mourir tous les chefs de son parti, les -vques d'Amiens et de Troyes, son beau-pre Hugues, les comtes +<p>Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son <span class="pagenum"><a id="page16" name="page16"></a>(p. 16)</span> abaissement +même: tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands +(834-5), et ne pouvant cette fois séduire les partisans de son +père<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22" title="Go to footnote 22"><span class="smaller">[22]</span></a>, Lothaire s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans +le cours d'un été (836), mourir tous les chefs de son parti, les +évêques d'Amiens et de Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert de Perche, Godfried et son fils, -Borgarit, prfet de ses chasses, une foule d'autres. Ebbon, dpos du -sige de Reims, passa le reste de sa vie dans l'obscurit et dans -l'exil. Wala se retira au monastre de Bobbio, prs du tombeau de -saint Colomban; un frre de saint Arnulf de Metz, l'aeul des -Carlovingiens, avait t abb de ce monastre. Il y mourut l'anne -mme o prirent tant d'hommes de son parti, s'criant chaque -instant: Pourquoi suis-je n un homme de querelle, un homme de -discorde<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>? Ce petit-fils <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> de Charles Martel, ce moine -politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionn, -enferm par Charlemagne dans un monastre, puis son conseiller, et +Borgarit, préfet de ses chasses, une foule d'autres. Ebbon, déposé du +siége de Reims, passa le reste de sa vie dans l'obscurité et dans +l'exil. Wala se retira au monastère de Bobbio, près du tombeau de +saint Colomban; un frère de saint Arnulf de Metz, l'aïeul des +Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y mourut l'année +même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant à chaque +instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme de +discorde<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23" title="Go to footnote 23"><span class="smaller">[23]</span></a>?» Ce petit-fils <span class="pagenum"><a id="page17" name="page17"></a>(p. 17)</span> de Charles Martel, ce moine +politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, +enfermé par Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer -un nom, jusque-l sans tache, aux rvoltes parricides des fils de +un nom, jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis.</p> -<p>Cependant le Dbonnaire, domin par les mmes conseils, faisait ce -qu'il fallait pour renouveler la rvolte et tomber de nouveau. D'une -part, il sommait les grands de rendre aux glises les biens qu'ils -avaient usurps; de l'autre, il diminuait la part de ses fils ans, -qui, il est vrai, l'avaient bien mrit, et dotait leurs dpens le +<p>Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce +qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une +part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils +avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, +qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants -de Pepin, qui venait de mourir, taient dpouills. Louis le -Germanique tait rduit la Bavire. Tout tait partag entre -Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: Voil, +de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le +Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre +Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà, mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles -choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>. Lothaire prit -l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavire -<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> armait pour empcher l'excution de ce trait, et par une -mutation trange, le pre cette fois avait pour lui la France, et le +choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24" title="Go to footnote 24"><span class="smaller">[24]</span></a>.» Lothaire prit +l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière +<span class="pagenum"><a id="page18" name="page18"></a>(p. 18)</span> armait pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une +mutation étrange, le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux -fatigues de cette guerre nouvelle. Je pardonne Louis, dit-il, mais -qu'il songe lui-mme, lui qui, mprisant la loi de Dieu, a conduit -au tombeau les cheveux blancs de son pre. L'empereur mourut -Ingelheim dans une le du Rhin prs Mayence, au centre de l'Empire, et -l'unit de l'Empire mourut avec lui.</p> +fatigues de cette guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais +qu'il songe à lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit +au tombeau les cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à +Ingelheim dans une île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et +l'unité de l'Empire mourut avec lui.</p> -<p>C'tait une vaine entreprise que d'en tenter la rsurrection, comme le +<p>C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards -qui avaient si mal dfendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre -Louis le Dbonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit lui par -opposition Charles le Chauve, amenait pour contingent l'arme -d'Aquitaine, si souvent dfaite par Pepin le Bref et Charlemagne. -Chose bizarre! c'taient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes -de langue latine qui voulaient soutenir l'unit de l'Empire contre la +qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre +Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par +opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée +d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne. +Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes +de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que -l'indpendance.</p> +l'indépendance.</p> -<p>Toutefois ce nom de fils an des fils de Charlemagne, ce titre +<p>Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la -paix, de l'glise, des pauvres et des orphelins, que les rois de -<span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Germanie et de Neustrie s'adressrent Lothaire quand les -armes furent en prsence Fontenai ou Fontenaille prs d'Auxerre: -Ils lui offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur arme, +paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de +<span class="pagenum"><a id="page19" name="page19"></a>(p. 19)</span> Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les +armées furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: +«Ils lui offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils -consentaient lui cder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux +consentaient à lui céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils -diviseraient toute la France en portions gales, et lui laisseraient -le choix. Lothaire rpondit, selon sa coutume, qu'il leur ferait +diviseraient toute la France en portions égales, et lui laisseraient +le choix. Lothaire répondit, selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il lui plairait; et envoyant alors -Drogon, Hugues et Hribert, il leur manda qu'auparavant ils ne lui -avaient rien propos de tel, et qu'il voulait avoir du temps pour -rflchir. Mais au fait Pepin n'tait pas arriv, et Lothaire voulait -l'attendre<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.</p> - -<p>Le lendemain, au jour et l'heure qu'ils avaient eux-mmes indiqus -Lothaire, les deux frres l'attaqurent et le dfirent. Si l'on en -croyait les historiens, la bataille aurait t acharne et sanglante; -si sanglante qu'elle et puis la population militaire de l'Empire, -et l'et laiss sans dfense aux ravages des barbares<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Un pareil -massacre, difficile croire en tout temps, l'est surtout cette -poque d'amollissement<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> et d'influence ecclsiastique. Nous -avons dj vu, et nous verrons mieux encore, que le rgne de +Drogon, Hugues et Héribert, il leur manda qu'auparavant ils ne lui +avaient rien proposé de tel, et qu'il voulait avoir du temps pour +réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas arrivé, et Lothaire voulait +l'attendre<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25" title="Go to footnote 25"><span class="smaller">[25]</span></a>.»</p> + +<p>Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à +Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en +croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; +si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, +et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26" title="Go to footnote 26"><span class="smaller">[26]</span></a>. Un pareil +massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette +époque d'amollissement<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27" title="Go to footnote 27"><span class="smaller">[27]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page20" name="page20"></a>(p. 20)</span> et d'influence ecclésiastique. Nous +avons déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et de ses premiers successeurs devint pour les hommes des -temps dplorables qui suivirent, une poque hroque, dont ils -aimaient rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques -qu'insipides. Il tait d'ailleurs impossible aux hommes de cet ge -d'expliquer par des causes politiques la dpopulation de l'Occident et -l'affaiblissement de l'esprit militaire. Il tait plus facile et plus -potique la fois de supposer qu'en une seule bataille tous les -vaillants avaient pri; il n'tait rest que les lches.</p> - -<p>La bataille fut si peu dcisive, que les vainqueurs ne purent -poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, la campagne -suivante, serra de prs Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours -en pril, formrent <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> une nouvelle alliance Strasbourg, et -essayrent d'y intresser les peuples en leur parlant, non la langue -de l'glise, seule en usage jusque-l dans les traits et les -conciles, mais le langage populaire, usit en Gaule et en Germanie. Le -roi des Allemands fit serment en langue romane, ou franaise; celui -des Franais (nous pouvons ds lors employer ce nom) jura en langue -germanique. Ces paroles solennelles prononces au bord du Rhin, sur la -limite des deux peuples, sont le premier monument de leur nationalit.</p> - -<p>Louis, comme l'an, jura le premier. Pro Don amur, et pro christian +temps déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils +aimaient à rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques +qu'insipides. Il était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge +d'expliquer par des causes politiques la dépopulation de l'Occident et +l'affaiblissement de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus +poétique à la fois de supposer qu'en une seule bataille tous les +vaillants avaient péri; il n'était resté que les lâches.</p> + +<p>La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent +poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne +suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours +en péril, formèrent <span class="pagenum"><a id="page21" name="page21"></a>(p. 21)</span> une nouvelle alliance à Strasbourg, et +essayèrent d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue +de l'Église, seule en usage jusque-là dans les traités et les +conciles, mais le langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le +roi des Allemands fit serment en langue romane, ou française; celui +des Français (nous pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue +germanique. Ces paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la +limite des deux peuples, sont le premier monument de leur nationalité.</p> + +<p>Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in -adjudha, et in cadhuna cosa, si cm om per dreit son fradre salvar +adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam -prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit. Lorsque -Louis eut fait ce serment, Charles jura la mme chose en langue -allemande: In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser +prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque +Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue +allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce -scadhen vverhen<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>. Le serment que les deux peuples prononcrent, -chacun dans <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> sa propre langue, est ainsi conu en langue -romane: Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, +scadhen vverhen<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28" title="Go to footnote 28"><span class="smaller">[28]</span></a>.» Le serment que les deux peuples prononcèrent, +chacun dans <span class="pagenum"><a id="page22" name="page22"></a>(p. 22)</span> sa propre langue, est ainsi conçu en langue +romane: «Si Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha -contr Lodhuwig nun lin iver<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.</p> +contrà Lodhuwig nun lin iver<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29" title="Go to footnote 29"><span class="smaller">[29]</span></a>.»</p> -<p>En langue allemande: Oba Karl then eid then er sineno brodhuer +<p>En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne -wirdhit.</p> - -<p>Les vques prononcrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de -Dieu avait rejet Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. -Mais ils n'autorisrent Louis et Charles prendre possession qu'aprs -leur avoir demand s'ils voulaient rgner d'aprs les <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> -exemples de leur frre dtrn ou selon la volont de Dieu. Les rois -ayant rpondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et +wirdhit.»</p> + +<p>«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de +Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. +Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après +leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les <span class="pagenum"><a id="page23" name="page23"></a>(p. 23)</span> +exemples de leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois +ayant répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon -sa volont, les vques dirent: Au nom de l'autorit divine, prenez le -royaume et le gouvernez selon la volont de Dieu; nous vous le +sa volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le +royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux -frres choisirent chacun douze des leurs (j'tais du nombre), et s'en -rfrrent, pour partager entre eux le royaume, leur dcision.</p> - -<p>Ce qui assura la supriorit Charles et Louis, c'est que Lothaire et -Pepin ayant essay de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, -l'glise se dclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se -contentt du titre d'empereur sans en exercer l'autorit. Les vques -ayant tous t d'avis que la paix rgnt entre les trois frres, les -rois firent venir les dputs de Lothaire, et lui accordrent ce qu'il -demandait. Ils passrent quatre jours et plus partager le royaume. -On arrta enfin que tout le pays situ entre le Rhin et la Meuse<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, -jusqu' la source de la Meuse, de l jusqu' <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> la source de la -Sane, le long de la Sane jusqu' son confluent avec le Rhne, et le -long du Rhne jusqu' la mer, serait offert Lothaire comme le tiers -du royaume, et qu'il possderait tous les vchs, toutes les abbayes, -tous les comts, et tous les domaines royaux de ces rgions en de -des Alpes, l'exception de<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>... (Trait de Verdun, 843.)</p> - -<p>Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes -sur le partage projet, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une +frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en +référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»</p> + +<p>Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et +Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, +l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se +contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques +ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les +rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il +demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. +On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30" title="Go to footnote 30"><span class="smaller">[30]</span></a>, +jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à <span class="pagenum"><a id="page24" name="page24"></a>(p. 24)</span> la source de la +Saône, le long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le +long du Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers +du royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, +tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà +des Alpes, à l'exception de<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31" title="Go to footnote 31"><span class="smaller">[31]</span></a>...» (Traité de Verdun, 843.)</p> + +<p>«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes +sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui -pt rpondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'tait dj -coul, ils n'avaient pas envoy des messagers pour parcourir toutes -les provinces et en dresser le tableau. On dcouvrit que c'tait -Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il tait -impossible de partager galement une chose qu'on ne connaissait pas. -On examina alors s'ils avaient pu prter loyalement le serment de -partager le royaume galement et de leur mieux, quand ils savaient que -nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question la -dcision des vques<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.</p> - -<p>L'odieux secours que Lothaire avait demand aux paens<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, et dont -plus tard son alli Pepin fit aussi <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> usage dans l'Aquitaine, -sembla porter malheur sa famille. Charles le Chauve et Louis le -Germanique, appuys des vques de leurs royaumes, perpturent le nom -de Charlemagne, et fondrent au moins l'institution royale, qui, -longtemps clipse sous la fodalit, devait un jour devenir si +pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà +écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes +les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était +Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était +impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. +On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de +partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que +nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la +décision des évêques<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32" title="Go to footnote 32"><span class="smaller">[32]</span></a>.»</p> + +<p>L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33" title="Go to footnote 33"><span class="smaller">[33]</span></a>, et dont +plus tard son allié Pepin fit aussi <span class="pagenum"><a id="page25" name="page25"></a>(p. 25)</span> usage dans l'Aquitaine, +sembla porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le +Germanique, appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom +de Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, +longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de -Louis le Dbonnaire et de Judith, et qui ressemblait Bernard<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, -parat avoir eu en effet l'adresse toute mridionale de ce dernier. -D'abord c'est l'homme des vques, l'homme d'Hincmar, le grand -archevque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'glise qu'il -fait la guerre Lothaire, Pepin, allis des paens. Celui-ci, -dirig par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hsit +Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34" title="Go to footnote 34"><span class="smaller">[34]</span></a>, +paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. +D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand +archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il +fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci, +dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à appeler les Sarrasins, <span class="pagenum"><a id="page26" name="page26"></a>(p. 26)</span> les Normands<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35" title="Go to footnote 35"><span class="smaller">[35]</span></a> dans l'Aquitaine. Nous -avons vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un mir, que le +avons vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances -avec les mcrants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la +avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint -jusqu' renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais -de tels secours devaient lui tre plus funestes qu'utiles; les peuples -dtestrent l'ami des barbares, et lui imputrent leurs ravages. Livr - Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, -souvent fugitif, il n'tablit que l'anarchie.</p> - -<p>La famille de Lothaire ne fut gure plus heureuse. sa mort (855), -son an, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et +jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais +de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples +détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré +à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, +souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.</p> + +<p>La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), +son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de -Provence. Charles mourut bientt. Louis, harcel par les Sarrasins, -prisonnier des Lombards<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, fut toujours malheureux, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> malgr -son courage. Pour Lothaire II, son rgne semble l'avnement de la -suprmatie des papes sur les rois. Il avait chass sa femme Teutberge -pour vivre avec la sœur de l'archevque de Cologne, nice de celui -de Trves, et il accusait Teutberge d'adultre <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> et d'inceste. -Elle nia longtemps, puis avoua, sans doute intimide. Le pape Nicolas -I<sup>er</sup>, qui elle s'tait adresse d'abord, refusa de croire cet -aveu. Il fora Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier -Rome, et y reut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci -l'avait en mme temps menac, s'il ne changeait, de la punition du +Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins, +prisonnier des Lombards<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36" title="Go to footnote 36"><span class="smaller">[36]</span></a>, fut toujours malheureux, <span class="pagenum"><a id="page27" name="page27"></a>(p. 27)</span> malgré +son courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la +suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge +pour vivre avec la sœur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui +de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère <span class="pagenum"><a id="page28" name="page28"></a>(p. 28)</span> et d'inceste. +Elle nia longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas +I<sup>er</sup>, à qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet +aveu. Il força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à +Rome, et y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci +l'avait en même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la semaine, la plupart des siens dans -l'anne. Charles le Chauve et Louis le Germanique profitrent de ce -jugement de Dieu; ils se partagrent les tats de Lothaire.</p> +l'année. Charles le Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce +jugement de Dieu; ils se partagèrent les États de Lothaire.</p> <p>Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, -l'homme de l'glise. Depuis que cette contre avait chapp -l'influence germanique, l'glise seule y tait puissante; les -sculiers n'y balanaient plus son pouvoir. Les Germains, les -Aquitains, des Irlandais mme et des Lombards, semblent avoir tenu -plus de place que les Neustriens la cour <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> carlovingienne. -Gouverne, dfendue par les trangers, la Neustrie n'avait depuis -longtemps de force et de vie que dans son clerg. Du reste, il semble -qu'elle ne prsentait gure que des esclaves pars sur les terres -immenses et moiti incultes des grands du pays; les premiers des -grands, les plus riches, c'taient les vques et les abbs. Les -villes n'taient rien, except les cits piscopales; mais autour de -chaque abbaye s'tendait une ville, ou au moins une bourgade<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>. Les -plus riches taient Saint-Mdard de Soissons, Saint-Denis, fondation +l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à +l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les +séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les +Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu +plus de place que les Neustriens à la cour <span class="pagenum"><a id="page29" name="page29"></a>(p. 29)</span> carlovingienne. +Gouvernée, défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis +longtemps de force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble +qu'elle ne présentait guère que des esclaves épars sur les terres +immenses et à moitié incultes des grands du pays; les premiers des +grands, les plus riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les +villes n'étaient rien, excepté les cités épiscopales; mais autour de +chaque abbaye s'étendait une ville, ou au moins une bourgade<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37" title="Go to footnote 37"><span class="smaller">[37]</span></a>. Les +plus riches étaient Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus -toute la contre, dominait, par la dignit du sige, par la doctrine -et par les miracles, la grande mtropole de Reims, aussi grande dans -le Nord que Lyon l'tait dans le midi. Saint-Martin de Tours, -Saint-Hilaire de Poitiers taient bien dchues, au milieu des guerres -et des ravages. Reims succda leur influence sous la seconde race, -tendant ses possessions dans les provinces les plus lointaines, +toute la contrée, dominait, par la dignité du siége, par la doctrine +et par les miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans +le Nord que Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, +Saint-Hilaire de Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres +et des ravages. Reims succéda à leur influence sous la seconde race, +étendant ses possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les <span class="pagenum"><a id="page30" name="page30"></a>(p. 30)</span> Vosges, jusqu'en Aquitaine<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38" title="Go to footnote 38"><span class="smaller">[38]</span></a>; elle fut la -ville piscopale par excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, -fut la ville royale, et eut le triste honneur de dfendre les derniers -Carlovingiens. Il fallut que les ravages des Normands fussent passs, -pour que nos rois de la troisime race se hasardassent descendre en -plaine, et vinssent s'tablir Paris dans l'le de la Cit, ct de +ville épiscopale par excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, +fut la ville royale, et eut le triste honneur de défendre les derniers +Carlovingiens. Il fallut que les ravages des Normands fussent passés, +pour que nos rois de la troisième race se hasardassent à descendre en +plaine, et vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, -choisi Laon ct de Reims.</p> +choisi Laon à côté de Reims.</p> -<p>Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des vques. -Avant, aprs la bataille de Fontenai, dans ses ngociations avec +<p>Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. +Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas -l'glise<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Aussi Dieu le protge. Lorsque Lothaire arrive sur la -Seine avec son arme barbare et paenne, dont les Saxons faisaient +l'Église<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39" title="Go to footnote 39"><span class="smaller">[39]</span></a>. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la +Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le -Chauve<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Les moines, avant de dlivrer Louis le Dbonnaire, lui -avaient demand s'il voulait rtablir et soutenir le culte divin; les -vques interrogent de mme Charles le Chauve et Louis le Germanique, -puis leur confrent le royaume. Plus tard les vques <em>sont d'avis que -la paix rgne entre les trois frres</em><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. Aprs la bataille de -Fontenai, les vques <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> s'assemblent, dclarent que Charles et -Louis ont combattu pour l'quit et la justice, et ordonnent un jene -de trois jours.—Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan -Nithard, mprisrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. -Mais les moines de Saint-Mdard de Soissons vinrent sa rencontre, et -le prirent de porter sur ses paules les reliques de saint Mdard et +Chauve<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40" title="Go to footnote 40"><span class="smaller">[40]</span></a>. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui +avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les +évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique, +puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques <em>sont d'avis que +la paix règne entre les trois frères</em><a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41" title="Go to footnote 41"><span class="smaller">[41]</span></a>. Après la bataille de +Fontenai, les évêques <span class="pagenum"><a id="page31" name="page31"></a>(p. 31)</span> s'assemblent, déclarent que Charles et +Louis ont combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne +de trois jours.—«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan +Nithard, méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. +Mais les moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et +le prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle -basilique. Il les porta en effet sur ses paules en toute vnration, -puis il se rendit Reims<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>...</p> +basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération, +puis il se rendit à Reims<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42" title="Go to footnote 42"><span class="smaller">[42]</span></a>...»</p> -<p>Crature des vques et des moines, il dut leur transfrer la plus -grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'pernay (846) +<p>Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus +grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846) confirme le partage des attributions des commissaires royaux<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43" title="Go to footnote 43"><span class="smaller">[43]</span></a> -entre les vques <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> et les laques, celui de Kiersy (857) -confre aux curs un droit d'inquisition contre tous les -malfaiteurs<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Cette lgislation tout ecclsiastique prescrit, pour -remde aux troubles et aux brigandages qui dsolaient le royaume, des -serments sur les reliques que prteront les hommes libres et les -centeniers. Elle recommande les brigands aux instructions piscopales, +entre les évêques <span class="pagenum"><a id="page32" name="page32"></a>(p. 32)</span> et les laïques, celui de Kiersy (857) +confère aux curés un droit d'inquisition contre tous les +malfaiteurs<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44" title="Go to footnote 44"><span class="smaller">[44]</span></a>. Cette législation tout ecclésiastique prescrit, pour +remède aux troubles et aux brigandages qui désolaient le royaume, des +serments sur les reliques que prêteront les hommes libres et les +centeniers. Elle recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de l'excommunication.</p> -<p>Les matres du pays taient donc les vques. Le vrai roi, le vrai -pape de la France, tait le fameux Hincmar, archevque de Reims. Il -tait n dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de +<p>Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai +pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il +était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont -on croyait que Charles tait le fils. Personne ne contribua davantage - l'lvation de Charles et n'exera plus d'autorit en son nom dans -les premires annes. C'est Hincmar qui, la tte du clerg de -France, semble avoir empch Louis le Germanique de s'tablir dans la -Neustrie et dans l'Aquitaine, o les grands l'appelaient. Louis ayant +on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage +à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans +les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de +France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la +Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya -trois dputs pour lui offrir l'indulgence de l'glise, pourvu qu'il -rachett, par une pnitence proportionne, le pch qu'il avait commis -en envahissant le royaume de son frre, et en l'exposant aux <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> -ravages de son arme. Hincmar tait la tte de cette dputation. Le -roi Louis, dirent les vques leur retour au concile, nous donna -audience Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je -vous ai offenss en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, -pour que je puisse ensuite parler en sret avec vous. cela Hincmar, -qui tait plac le premier sa gauche, rpondit: Notre affaire sera -donc bientt termine, car nous venons justement vous offrir le pardon -que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'vque -Thodoric, ayant fait Hincmar quelque observation, il reprit: Vous -n'avez rien fait contre moi qui ait laiss dans mon cœur une -rancune condamnable; s'il en tait autrement, je n'oserais m'approcher +trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il +rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis +en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux <span class="pagenum"><a id="page33" name="page33"></a>(p. 33)</span> +ravages de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le +roi Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna +audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je +vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, +pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar, +qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera +donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon +que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque +Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous +n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon cœur une +rancune condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.—Grimold et les -vques Thodoric et Salomon adressrent encore quelques mots -Hincmar, et Thodoric lui dit:—Faites ce dont le seigneur roi vous -prie: pardonnez-lui.— quoi Hincmar rpondit: Pour ce qui ne regarde -que moi et ma propre personne, je vous ai pardonn et je vous -pardonne. Mais quant aux offenses contre l'glise qui m'est commise, +évêques Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à +Hincmar, et Théodoric lui dit:—Faites ce dont le seigneur roi vous +prie: pardonnez-lui.—À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde +que moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous +pardonne. Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez -l'absolution, si vous le voulez. Alors les vques s'crirent: -Certainement il dit bien.—Tous nos frres s'tant trouvs unanimes -cet gard, et ne s'en tant jamais dpartis, ce fut toute l'indulgence -qui lui fut accorde, et rien de plus... car nous attendions qu'il -nous demandt conseil sur le salut <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qui lui tait offert, et -alors nous l'aurions conseill selon l'crit dont nous tions -porteurs; mais il nous rpondit, de son trne, qu'il ne s'occuperait -point de cet crit avant de s'tre consult avec ses vques.</p> - -<p>Peu de temps aprs, un autre concile plus nombreux fut assembl -Savonnires, prs de Toul, pour rtablir la paix entre les rois des -Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pres de ce concile (en 859), -pour leur demander justice contre Wnilon, clerc de sa chapelle, qu'il -avait fait archevque de Sens, et qui cependant l'avait quitt pour +l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent: +Certainement il dit bien.—Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à +cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence +qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il +nous demandât conseil sur le salut <span class="pagenum"><a id="page34" name="page34"></a>(p. 34)</span> qui lui était offert, et +alors nous l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions +porteurs; mais il nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait +point de cet écrit avant de s'être consulté avec ses évêques.»</p> + +<p>Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à +Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des +Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859), +pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il +avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des -Franais est remarquable par son ton d'humilit. Aprs avoir -rcapitul tous les bienfaits qu'il avait accords Wnilon, tous les +Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir +récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son -ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: D'aprs sa propre -lection et celle des autres vques et des fidles de notre royaume, -qui exprimaient leur volont, leur consentement par leurs -acclamations, Wnilon, dans son propre diocse, l'glise de -Sainte-Croix d'Orlans, m'a consacr roi selon la tradition -ecclsiastique, en prsence des autres archevques et des vques; il -m'a oint du saint-chrme, il m'a donn le diadme et le sceptre royal, -et il m'a fait monter sur le trne. Aprs cette conscration, je ne -devais tre repouss du trne ou supplant par personne, du moins sans -avoir t entendu et jug par les vques, par le ministre desquels -j'ai t consacr comme roi. Ce sont eux qui sont nomms les trnes de -la Divinit; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. -Dans tous les temps <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> j'ai t prompt me soumettre leurs -corrections paternelles, leurs jugements castigatoires, et je le -suis encore prsent<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.</p> - -<p>Le royaume de Neustrie tait rellement une rpublique thocratique. -Les vques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils +ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre +élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, +qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs +acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de +Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition +ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il +m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, +et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne +devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans +avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels +j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de +la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. +Dans tous les temps <span class="pagenum"><a id="page35" name="page35"></a>(p. 35)</span> j'ai été prompt à me soumettre à leurs +corrections paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le +suis encore à présent<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45" title="Go to footnote 45"><span class="smaller">[45]</span></a>.»</p> + +<p>Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. +Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. -Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annonc qu'il irait -au secours de Louis avec une arme telle qu'il avait pu la rassembler, -leve en grande partie par les vques. Le roi, dit l'historien de -l'glise de Reims, chargeait l'archevque Hincmar de toutes les -affaires ecclsiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple -contre l'ennemi, c'tait toujours lui qu'il donnait cette mission, -et aussitt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les vques et -les comtes<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.</p> - -<p>Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc runis -dans les mmes mains. Des vques, magistrats et grands propritaires, -commandaient ce triple titre. C'est dire assez que l'piscopat -allait devenir mondain et politique, et que l'tat ne serait ni -gouvern ni dfendu. Deux vnements brisrent ce faible et -lthargique gouvernement, sous <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> lequel le monde fatigu et pu -s'endormir. D'une part, l'esprit humain rclama en sens divers contre -le despotisme spirituel de l'glise; de l'autre, les incursions des -Northmans obligrent les vques rsigner, au moins en partie, le -pouvoir temporel des mains plus capables de dfendre le pays. La -fodalit se fonda; la philosophie scolastique fut au moins prpare.</p> - -<p>La premire querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de -la Grce et de la Libert: d'abord la question divine, puis la -question humaine; c'est l'ordre ncessaire. Ainsi, Arius prcde -Plage, et Brenger Abailard. Ce fut au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle le pangyriste de -Wala, l'abb de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna -d'une manire explicite cette prodigieuse posie d'un Dieu enferm -dans un pain, l'esprit dans la matire, l'infini dans l'atome. Les -anciens Pres avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'tait -pas venu. Ce ne fut qu'au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle, la veille des dernires -preuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour -consoler le genre humain dans ses extrmes misres, et se laissa voir, -toucher et goter. L'glise irlandaise eut beau rclamer au nom de la -logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route -travers le moyen ge.</p> - -<p>La question de la libert fut l'occasion d'une plus vive controverse. +«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait +au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler, +levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de +l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les +affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple +contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission, +et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et +les comtes<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46" title="Go to footnote 46"><span class="smaller">[46]</span></a>.»</p> + +<p>Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis +dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, +commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat +allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni +gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et +léthargique gouvernement, sous <span class="pagenum"><a id="page36" name="page36"></a>(p. 36)</span> lequel le monde fatigué eût pu +s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre +le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des +Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le +pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La +féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.</p> + +<p>La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de +la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la +question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède +Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle le panégyriste de +Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna +d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé +dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les +anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était +pas venu. Ce ne fut qu'au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, à la veille des dernières +épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour +consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir, +toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la +logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à +travers le moyen âge.</p> + +<p>La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. Un moine allemand, un Saxon<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47" title="Go to footnote 47"><span class="smaller">[47]</span></a>, Gotteschalk <span class="pagenum"><a id="page37" name="page37"></a>(p. 37)</span> (gloire de Dieu), -avait profess la doctrine de la prdestination, ce fanatisme -religieux qui immole la libert humaine la prescience divine. Ainsi -l'Allemagne acceptait l'hritage de saint Augustin; elle entrait dans -la carrire du mysticisme, d'o elle n'est gure sortie depuis. Le -Saxon Gotteschalk prsageait le Saxon Luther. Comme Luther, -Gotteschalk alla Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il +avait professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme +religieux qui immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi +l'Allemagne acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans +la carrière du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le +Saxon Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, +Gotteschalk alla à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses vœux monastiques.</p> -<p>Rfugi dans la France du Nord, il y fut mal reu. Les doctrines -allemandes ne pouvaient tre bien accueillies dans un pays qui se -sparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prdestinianisme s'leva un -nouveau Plage.</p> +<p>Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines +allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se +séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un +nouveau Pélage.</p> -<p>D'abord l'Aquitain Hincmar, archevque de Reims, rclama en faveur du -libre arbitre et de la morale en pril. Violent et tyrannique -dfenseur de la libert, il fit saisir Gotteschalk, qui s'tait -rfugi dans son diocse, le fit juger par un concile, condamner, +<p>D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du +libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique +défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était +réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale -de Reims, sur laquelle elle et voulu faire valoir son titre de -mtropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes -minents dans l'glise gauloise, Prudence, vque de Troyes, Loup, -abb de Ferrires, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait -son matre, essayrent de le justifier, en interprtant ses paroles -d'une manire favorable. Il y eut des saints contre des saints, des -conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prvu cet -orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abb de Fulde, -chez lequel Gotteschalk avait t moine, et <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> qui, le premier, -avait dnonc ses erreurs<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Raban hsitant, Hincmar s'adressa un +de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de +métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes +éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, +abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait +son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles +d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des +conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet +orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde, +chez lequel Gotteschalk avait été moine, et <span class="pagenum"><a id="page38" name="page38"></a>(p. 38)</span> qui, le premier, +avait dénoncé ses erreurs<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48" title="Go to footnote 48"><span class="smaller">[48]</span></a>. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de -l'Eucharistie, et qui tait alors en grand crdit prs de Charles le -Chauve. L'Irlande tait toujours l'cole de l'Occident, la mre des -moines, et comme on disait l'<em>le des Saints</em>. Son influence sur le -continent avait diminu, il est vrai, depuis que les Carlovingiens -avaient partout fait prvaloir la rgle de saint Benot sur celle de -saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne mme, l'cole du Palais -avait t confie l'Irlandais Clment; avec lui taient venus Dungal +l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le +Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des +moines, et comme on disait l'<em>île des Saints</em>. Son influence sur le +continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens +avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de +saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais +avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux -accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mre Judith, -confia l'cole du Palais Jean l'Irlandais (autrement dit le <i>Scot</i> -ou l'<i>rigne</i>). Il assistait ses leons, et lui accordait le -privilge d'une extrme familiarit. On ne disait plus l'<em>cole du -Palais</em>, mais le <em>Palais de l'cole</em>.</p> - -<p>Ce Jean, qui savait le grec et peut-tre l'hbreu, tait clbre alors -pour avoir traduit, la prire de Charles le Chauve, les crits de -Denys l'Aropagite, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> dont l'empereur de Constantinople venait -d'envoyer le manuscrit en prsent au roi de France. On s'imaginait que -ces crits, dont l'objet est la conciliation du noplatonisme -alexandrin avec le christianisme, taient l'ouvrage du Denys -l'Aropagite dont parle saint Paul, et l'on se plaisait confondre ce -Denys avec l'aptre de la Gaule.</p> - -<p>L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il crivit contre -Gotteschalk en faveur de la libert; mais il ne resta pas dans les -limites o l'archevque de Reims et voulu sans doute le retenir. -Comme Plage, dont il relve, comme Origne, leur matre commun, il -attesta moins l'autorit que la raison elle-mme; il admit la foi, -mais comme commencement de la science. Pour lui, l'criture est -simplement un texte livr l'interprtation; la religion et la -philosophie sont le mme mot<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Il est vrai qu'il ne dfendait la -libert contre le prdestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber -et la perdre dans le panthisme alexandrin. Toutefois, la violence +accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith, +confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le <i>Scot</i> +ou l'<i>Érigène</i>). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le +privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'<em>École du +Palais</em>, mais le <em>Palais de l'École</em>.</p> + +<p>Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors +pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de +Denys l'Aréopagite, <span class="pagenum"><a id="page39" name="page39"></a>(p. 39)</span> dont l'empereur de Constantinople venait +d'envoyer le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que +ces écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme +alexandrin avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys +l'Aréopagite dont parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce +Denys avec l'apôtre de la Gaule.</p> + +<p>L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre +Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les +limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir. +Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il +attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi, +mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est +simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la +philosophie sont le même mot<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49" title="Go to footnote 49"><span class="smaller">[49]</span></a>. Il est vrai qu'il ne défendait la +liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber +et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa -doctrine effraya l'autorit. Disciple du breton Plage, prdcesseur -du breton <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Abailard, cet Irlandais marque la fois la -renaissance de la philosophie et la rnovation du libre gnie celtique +doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur +du breton <span class="pagenum"><a id="page40" name="page40"></a>(p. 40)</span> Abailard, cet Irlandais marque à la fois la +renaissance de la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le mysticisme de l'Allemagne.</p> -<p>Au mme moment o la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du -despotisme thologique, le gouvernement temporel des vques tait -convaincu d'impuissance. La France leur chappait; elle avait besoin -de mains plus fortes et plus guerrires pour la dfendre des nouvelles -invasions barbares. peine dbarrasse des Allemands qui l'avaient si -longtemps gouverne, elle se trouvait faible, inhabile, administre, -dfendue par des prtres; et cependant arrivaient par tous ses +<p>Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du +despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était +convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin +de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles +invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si +longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, +défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement -sauvages que ceux dont elle tait dlivre.</p> - -<p>Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) taient fort -diffrentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du -<span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> sicle. Les barbares de cette premire poque, qui -occuprent la rive gauche du Rhin, ou qui s'tablirent en Angleterre, -y ont laiss leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a -gard la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du -<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> sicle, ont adopt la langue des peuples chez lesquels -ils s'tablissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, +sauvages que ceux dont elle était délivrée.</p> + +<p>Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort +différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du +<span class="smcap">IV</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">VI</span><sup>e</sup> siècle. Les barbares de cette première époque, qui +occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre, +y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a +gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du +<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels +ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome -germanique. Cette diffrence essentielle entre les deux poques des -invasions me porterait croire que les premires, qui eurent lieu par +germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des +invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de -leurs femmes et de leurs enfants; <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> moins mls aux vaincus par -des mariages, ils purent mieux conserver la puret de leur race et de -leur langue. Les pirates de l'poque o nous sommes parvenus semblent -avoir t le plus souvent des exils, des bannis, qui se firent <em>rois +leurs femmes et de leurs enfants; <span class="pagenum"><a id="page41" name="page41"></a>(p. 41)</span> moins mêlés aux vaincus par +des mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de +leur langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent +avoir été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent <em>rois de la mer</em>, parce que la terre leur manquait. Loups<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50" title="Go to footnote 50"><span class="smaller">[50]</span></a> furieux, que -la famine avait chasss du gte paternel<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, ils abordrent seuls et -sans famille<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>; et lorsqu'ils furent sols de pillage, lorsqu' +la famine avait chassés du gîte paternel<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51" title="Go to footnote 51"><span class="smaller">[51]</span></a>, ils abordèrent seuls et +sans famille<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52" title="Go to footnote 52"><span class="smaller">[52]</span></a>; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la -terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines ces nouveaux +terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive -ncessairement, parlrent <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> la langue de leurs mres. -Quelques-uns conjecturent que ces bandes purent tre fortifies par +nécessairement, parlèrent <span class="pagenum"><a id="page42" name="page42"></a>(p. 42)</span> la langue de leurs mères. +Quelques-uns conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout -bandit, tout serf courageux, fut reu par ces pirates, ordinairement +bandit, tout serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des -rois de la mer, Hastings, ft originairement un paysan de Troyes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. -Ces fugitifs devaient leur tre prcieux comme interprtes et comme -guides. Souvent peut-tre la fureur des Northmans et l'atrocit de -leurs ravages, furent moins inspires par le fanatisme odinique, que +rois de la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53" title="Go to footnote 53"><span class="smaller">[53]</span></a>. +Ces fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme +guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de +leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.</p> <p>Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu -leur opposer l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelrent -les barbares et les prirent pour auxiliaires Le jeune Pepin s'en +leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent +les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de -Toulouse, pillrent trois fois Bordeaux, <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> saccagrent Bayonne -et d'autres villes au pied des Pyrnes. Toutefois les montagnes, les -torrents du midi les dcouragrent de bonne heure (depuis 864). Les -fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisment +Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, <span class="pagenum"><a id="page43" name="page43"></a>(p. 43)</span> saccagèrent Bayonne +et d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les +torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les +fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et dans l'Elbe.</p> -<p>Ils russirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut -obtenu du pieux Louis une province pour un baptme (826)<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>, ils -vinrent tous cette pture. D'abord ils se faisaient baptiser pour +<p>Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut +obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54" title="Go to footnote 54"><span class="smaller">[54]</span></a>, ils +vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les -nophytes qui se prsentaient. mesure qu'on leur refusa le sacrement -dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrrent d'autant plus -furieux. Ds que leurs <em>dragons</em>, leurs <em>serpents</em><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a> sillonnaient -les fleuves; ds que le cor d'ivoire<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a> retentissait sur les rives, -personne <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> ne regardait derrire soi. Tous fuyaient la ville, - l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; peine en prenait-on -le temps. Vils troupeaux eux-mmes, sans force, sans unit, sans +néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement +dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus +furieux. Dès que leurs <em>dragons</em>, leurs <em>serpents</em><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55" title="Go to footnote 55"><span class="smaller">[55]</span></a> sillonnaient +les fleuves; dès que le cor d'ivoire<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56" title="Go to footnote 56"><span class="smaller">[56]</span></a> retentissait sur les rives, +personne <span class="pagenum"><a id="page44" name="page44"></a>(p. 44)</span> ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, +à l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on +le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des -saints. Mais les reliques n'arrtaient pas les barbares. Ils -semblaient au contraire acharns violer les sanctuaires les plus -rvrs. Ils forcrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prs -Paris, une foule d'autres monastres. L'effroi tait si grand qu'on -n'osait plus rcolter. On vit des hommes mler la terre la farine. -Les forts s'paissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de -trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pt l'arrter. -Les btes fauves semblaient prendre possession de la France.</p> - -<p>Que faisaient cependant les souverains de la contre, les abbs, les -vques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants +saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils +semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus +révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à +Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on +n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine. +Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de +trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. +Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.</p> + +<p>Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les +évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, -sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs arms +sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, -ngocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres -d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abb -captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la ranon de -l'abb de Saint-Denis<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>.</p> +négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres +d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé +captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de +l'abbé de Saint-Denis<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57" title="Go to footnote 57"><span class="smaller">[57]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> Ces barbares dsolrent le Nord, tandis que des Sarrasins +<p><span class="pagenum"><a id="page45" name="page45"></a>(p. 45)</span> Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de -leurs excursions. Il me suffit d'en distinguer les trois priodes +leurs excursions. Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des incursions proprement dites, celle des -stations, celle des tablissements fixes. Les stations des Northmen -taient gnralement dans des les l'embouchure de l'Escaut, de la -Seine et de la Loire; celles des Sarrasins Fraxinet (la Garde -Fraisnet) en Provence, et Saint-Maurice-en-Valais; telle tait -l'audace de ces pirates qu'ils avaient os s'carter de la mer et -s'tablir au sein mme des Alpes, aux dfils o se croisent les +stations, celle des établissements fixes. Les stations des Northmen +étaient généralement dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la +Seine et de la Loire; celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde +Fraisnet) en Provence, et à Saint-Maurice-en-Valais; telle était +l'audace de ces pirates qu'ils avaient osé s'écarter de la mer et +s'établir au sein même des Alpes, aux défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins n'eurent -d'tablissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus -disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'tablirent -sur plusieurs points de la France, particulirement dans le pays -appel de leur nom, Normandie.</p> +d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus +disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent +sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays +appelé de leur nom, Normandie.</p> <p>Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire -connatre l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi -et des vques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou +connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi +et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou pour les opposer les uns aux autres.</p> -<p>En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui -viendraient s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou -rachets au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands -tait tu, on payerait une somme pour le prix de sa vie.</p> +<p>«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui +viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou +rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands +était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»</p> -<p>En 861, les Danois qui avaient dernirement incendi la cit de -Trouanne, revenant, sous leur chef Wland, du pays des Angles, +<p>«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de +Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, remontent la Seine avec <span class="pagenum"><a id="page46" name="page46"></a>(p. 46)</span> plus de deux cents navires, et -assigent les Normands dans le chteau qu'ils avaient construit en -l'le dite d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux -assigeants, titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une -quantit considrable de bestiaux et de grains, prendre sur son -royaume, afin qu'il ne ft pas dvast; puis, passant la Seine, il se -rendit Mhun-sur-Loire, et y reut le comte Robert avec les honneurs +assiégent les Normands dans le château qu'ils avaient construit en +l'île dite d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux +assiégeants, à titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une +quantité considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son +royaume, afin qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se +rendit à Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait -reu Robert, l'abandonnrent cependant eux avec leurs compagnons, +reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons, selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, -et se joignirent Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois -entra par la Seine avec soixante navires dans la rivire d'Hires, -arriva de l vers ceux qui assigeaient le chteau, et se joignit -eux. Les assigs, vaincus par la faim et la plus affreuse misre, -donnent aux assigeants six mille livres, tant or qu'argent; et se -joignent eux.</p> - -<p>En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant faire la -guerre avec les Saxons contre les Wendes, qui sont dans le pays des +et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois +entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières, +arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à +eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, +donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se +joignent à eux.»</p> + +<p>«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la +guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux -partis. En revenant de l, Roland, archevque d'Arles, qui (non pas +partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge -l'abbaye de Saint-Csaire, leva dans l'le de la Camargue, de tous -cts extrmement riche, o sont la plupart des biens de cette abbaye, +l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous +côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une -forteresse seulement de terre, et construite la hte; apprenant -l'arrive des Sarrasins, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> il y entra assez imprudemment. Les -Sarrasins, dbarqus ce chteau, y turent plus de trois cents des -siens, et lui-mme fut pris, conduit dans leur navire et enchan. -Auxdits Sarrasins furent donns pour les racheter cent cinquante -livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes pes -et cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gr gr. -Sur ces entrefaites, ce mme vque mourut sur les vaisseaux. Les -Sarrasins avaient habilement acclr son rachat, disant qu'il ne +forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant +l'arrivée des Sarrasins, <span class="pagenum"><a id="page47" name="page47"></a>(p. 47)</span> il y entra assez imprudemment. Les +Sarrasins, débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des +siens, et lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. +Auxdits Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante +livres d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées +et cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. +Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les +Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il -fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa ranon, -ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reu, assirent l'vque -dans une chaise, vtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils -l'avaient pris, et, comme par honneur, le portrent du navire terre; -mais quand ceux qui l'avaient rachet voulurent lui parler et le -fliciter, ils trouvrent qu'il tait mort. Ils l'emportrent avec un -grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le spulcre qu'il -s'tait fait prparer lui-mme.</p> - -<p class="p2">Ainsi fut dmontre l'impuissance du pouvoir piscopal pour dfendre -et gouverner la France. En 870, le chef de l'glise gallicane, -l'archevque de Reims, Hincmar, crivait au pape ce pnible aveu: -Voici les plaintes que le peuple lve contre nous: Cessez de vous -charger de notre dfense, contentez-vous d'y aider de vos prires, si -vous voulez notre secours pour la dfense commune... Priez le seigneur +fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, +ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque +dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils +l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; +mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le +féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un +grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il +s'était fait préparer lui-même.»</p> + +<p class="p2">Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre +et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, +l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu: +«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous +charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si +vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, -<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> nous aider contre les frquentes et soudaines incursions des -paens...</p> +<span class="pagenum"><a id="page48" name="page48"></a>(p. 48)</span> nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des +païens...»</p> -<p>Le pouvoir local des vques, le pouvoir central du roi, se trouvent -galement condamns par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien -dans l'glise, ne sera que plus faible en s'en sparant. Il peut -disposer de quelques vques<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, opposer le pape de Rome au pape +<p>Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent +également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien +dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut +disposer de quelques évêques<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58" title="Go to footnote 58"><span class="smaller">[58]</span></a>, opposer le pape de Rome au pape <span class="pagenum"><a id="page49" name="page49"></a>(p. 49)</span> de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, -Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignit impriale. -Il prvient Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de -vitesse, et drobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour -mme de Nol o il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, -son frre, matre un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans -le propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie +Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. +Il prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de +vitesse, et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour +même de Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59" title="Go to footnote 59"><span class="smaller">[59]</span></a>, +son frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans +le propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des Alpes (877)<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60" title="Go to footnote 60"><span class="smaller">[60]</span></a>.</p> -<p>Son fils Louis le Bgue, ne peut mme conserver l'ombre de puissance +<p>Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la -Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord mme -<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> de la France, il est oblig d'avouer aux prlats et aux -grands, qu'il ne tient la couronne que de l'lection<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Il vit peu, +Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même +<span class="pagenum"><a id="page50" name="page50"></a>(p. 50)</span> de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux +grands, qu'il ne tient la couronne que de l'élection<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61" title="Go to footnote 61"><span class="smaller">[61]</span></a>. Il vit peu, ses fils encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, -jette en passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'o -la France tait descendue: Il btit un chteau de bois; mais il -servit plutt fortifier les paens qu' dfendre les chrtiens, car -ledit roi ne put trouver personne qui en remettre la garde<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.</p> - -<p>Louis eut pourtant, en 881, un succs sur les Northmans de l'Escaut. -Les historiens n'ont su comment clbrer ce rare vnement. Il existe -encore en langue germanique un chant qui fut compos cette +jette en passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où +la France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il +servit plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car +ledit roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62" title="Go to footnote 62"><span class="smaller">[62]</span></a>.»</p> + +<p>Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. +Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe +encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette occasion<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63" title="Go to footnote 63"><span class="smaller">[63]</span></a>. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur -chef Gotfried pousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit cder la +chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut -consenti, il voulut encore un tablissement sur le Rhin, au cœur -mme de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui +consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au cœur +même de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur -dans une le du Rhin. L il levait de nouvelles prtentions au nom -de son beau-frre Hugues. <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> Les impriaux perdirent patience et -l'assassinrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec +dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom +de son beau-frère Hugues. <span class="pagenum"><a id="page51" name="page51"></a>(p. 51)</span> Les impériaux perdirent patience et +l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par -l'extinction de la branche franaise des Carlovingiens.</p> +l'extinction de la branche française des Carlovingiens.</p> -<p>Mais l'humiliation n'est pas complte jusqu' l'avnement du prince -allemand (884). Celui-ci runit tout l'empire de Charlemagne. Il est -empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique drision! +<p>Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince +allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est +empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils -commencent vouloir s'emparer des places fortes. Ils assigent Paris -avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaque, -n'avait jamais t prise. Elle l'et t alors, si le comte Eudes, -fils de Robert le Fort, l'vque Gozlin et l'abb de -Saint-Germain-des-Prs, ne se fussent jets dedans et ne l'eussent -dfendue avec un grand courage. Eudes osa mme en sortir pour implorer +commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris +avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, +n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, +fils de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de +Saint-Germain-des-Prés, ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent +défendue avec un grand courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le Gros. L'empereur vint en effet, mais il se -contenta d'observer les barbares, et les dtermina laisser Paris, -pour ravager la Bourgogne, qui mconnaissait encore son autorit -(885-886). Cette lche et perfide connivence dshonorait Charles le +contenta d'observer les barbares, et les détermina à laisser Paris, +pour ravager la Bourgogne, qui méconnaissait encore son autorité +(885-886). Cette lâche et perfide connivence déshonorait Charles le Gros.</p> -<p>C'est une chose la fois triste et comique, de voir les efforts du +<p>C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les -exagrations ne cotent rien au bon moine. Il lui conte que son aeul -Pepin coupa la tte un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme +exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul +Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait <span class="pagenum"><a id="page52" name="page52"></a>(p. 52)</span> -plus haut que son pe; que le dbonnaire fils de Charlemagne tonnait -de sa force les envoys des Northmans, et se jouait briser leurs -pes dans ses mains<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il fait dire un soldat de Charlemagne -qu'il portait sept, huit, neuf barbares embrochs sa lance comme de -petits oiseaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Il l'engage imiter ses pres, se conduire en -homme, ne pas mnager les grands et les vques. Charlemagne ayant -envoy consulter un de ses fils, qui s'tait fait moine, sur la -manire dont il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des -orties et de mauvaises herbes: Rapportez mon pre, dit-il, ce que -vous m'avez vu faire... Son monastre fut dtruit. Pour quelle cause, +plus haut que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait +de sa force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs +épées dans ses mains<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64" title="Go to footnote 64"><span class="smaller">[64]</span></a>. Il fait dire à un soldat de Charlemagne +qu'il portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de +petits oiseaux<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65" title="Go to footnote 65"><span class="smaller">[65]</span></a>. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en +homme, à ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant +envoyé consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la +manière dont il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des +orties et de mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que +vous m'avez vu faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre -petit Bernard ceint d'une pe.</p> +petit Bernard ceint d'une épée.»</p> <p>Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles -lui-mme rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme -devant la dite de 887, il semblait se proclamer impuissant; il -assurait qu'il n'avait point connu l'impratrice, quoiqu'elle lui ft -unie depuis dix ans en lgitime mariage. Il n'y avait que trop -d'apparence: l'empereur tait impuissant comme l'Empire. -L'infcondit de huit reines, la mort <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> prmature de six rois, -prouvent assez la dgnration de cette race: elle finit d'puisement -comme celle des Mrovingiens. La branche franaise est teinte; la -France ddaigne d'obir plus longtemps la branche allemande. Charles -le Gros est dpos la dite de Tribur, en 887. Les divers royaumes -qui composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau spars; et -non-seulement les royaumes, mais bientt les duchs, les comts, les +lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme +devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il +assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût +unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop +d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. +L'infécondité de huit reines, la mort <span class="pagenum"><a id="page53" name="page53"></a>(p. 53)</span> prématurée de six rois, +prouvent assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement +comme celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la +France dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles +le Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes +qui composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et +non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les simples seigneuries.</p> -<p>L'anne mme de sa mort (877), Charles le Chauve avait sign -l'hrdit des comts; celle des fiefs existait dj. Les comtes, -jusque-l magistrats amovibles, devinrent des souverains hrditaires, -chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amene -par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire dfendu -d'abord aux seigneurs de btir des chteaux, dfense vaine et coupable -au milieu des ravages des Northmans. Il finit par cder la -ncessit: il reconnut l'hrdit des comts (877)<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>; c'tait -rsigner la souverainet. Les comtes, les seigneurs, voil les -vritables hritiers de Charles le Chauve. Dj il a mari ses filles -aux plus vaillants d'entre eux, ceux de Bretagne et de Flandre.</p> - -<p>Ces librateurs du pays occuperont les dfils des montagnes, les +<p>L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé +l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, +jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, +chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée +par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu +d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable +au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la +nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66" title="Go to footnote 66"><span class="smaller">[66]</span></a>; c'était +résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les +véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles +aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.</p> + +<p>Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y -maintiendront la fois, et contre les barbares, et contre le prince, +maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, qui de temps en temps <span class="pagenum"><a id="page54" name="page54"></a>(p. 54)</span> aura la tentation de ressaisir le -pouvoir qu'il abandonne regret. Mais les peuples n'ont plus que -haine et mpris pour un roi qui ne sait point les dfendre. Ils se -serrent autour de leurs dfenseurs, autour des seigneurs et des -comtes. Rien de plus populaire que la fodalit sa naissance. Le -souvenir confus de cette popularit est rest dans les romans o -Grard de Roussillon, o Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent -une lutte hroque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici -la dsignation commune des Carlovingiens.</p> - -<p>Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la fodalit, est -le beau-frre mme de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de -roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a> (879). Presqu'en mme +pouvoir qu'il abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que +haine et mépris pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se +serrent autour de leurs défenseurs, autour des seigneurs et des +comtes. Rien de plus populaire que la féodalité à sa naissance. Le +souvenir confus de cette popularité est resté dans les romans où +Gérard de Roussillon, où Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent +une lutte héroïque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici +la désignation commune des Carlovingiens.</p> + +<p>Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est +le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de +roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67" title="Go to footnote 67"><span class="smaller">[67]</span></a> (879). Presqu'en même temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait -aussi un royaume. Voil la barrire de la France au sud-est. Les -Sarrasins y auront des combats rendre contre Boson, contre Grard de -Roussillon, le clbre hros de roman, contre l'vque de Grenoble et +aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les +Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de +Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et le vicomte de Marseille.</p> -<p>Au pied des Pyrnes, le duch de Gascogne est rtabli par cette -famille d'Hunald et de Guaifer<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, si maltraite <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> par les -Carlovingiens, qui lui durent le dsastre de Roncevaux. Dans -l'Aquitaine, s'lvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, -Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premires +<p>Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette +famille d'Hunald et de Guaifer<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68" title="Go to footnote 68"><span class="smaller">[68]</span></a>, si maltraitée <span class="pagenum"><a id="page55" name="page55"></a>(p. 55)</span> par les +Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans +l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, +Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et -d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles hroques de -la Grce, rois de Macdoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, +d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de +la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.</p> -<p> l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux -Allemands, au froce Swintibald, fils du roi de Germanie. +<p>À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux +Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. Reinier-<em>Renard</em> restera le type et le nom populaire de la ruse -luttant avec avantage contre la brutalit de la force.</p> +luttant avec avantage contre la brutalité de la force.</p> -<p>Au nord, la France prend pour double dfense contre les Belges et les +<p>Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les Allemands les <em>forestiers</em> de Flandre<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69" title="Go to footnote 69"><span class="smaller">[69]</span></a> et les comtes de Vermandois, -parents et allis, plus ou moins fidles des Carlovingiens.</p> - -<p>Mais la grande lutte est l'ouest, vers la Normandie <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> et la -Bretagne. L, dbarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton -Nomno se met la tte du peuple, bat Charles le Chauve, bat les -Northmans, dfend contre Tours l'indpendance de l'glise bretonne, et -veut faire de la Bretagne un royaume<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>. Aprs lui, les Northmans -reviennent en plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un dsert, et -quand l'un de ses successeurs (937), l'hroque Allan Barbetorte, -parvint leur reprendre Nantes, il faut, pour arriver la -cathdrale, o il va remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'pe -la main travers les ronces. Mais, cette fois, le pays est dlivr; -les Northmans, les Allemands, appels par le roi contre la Bretagne, -sont repousss galement. Allan assemble pour la premire fois les -tats du comt, et le roi finit par reconnatre que tout serf rfugi +parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens.</p> + +<p>Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie <span class="pagenum"><a id="page56" name="page56"></a>(p. 56)</span> et la +Bretagne. Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton +Noménoé se met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les +Northmans, défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et +veut faire de la Bretagne un royaume<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70" title="Go to footnote 70"><span class="smaller">[70]</span></a>. Après lui, les Northmans +reviennent en plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et +quand l'un de ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, +parvint à leur reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la +cathédrale, où il va remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à +la main à travers les ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; +les Northmans, les Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, +sont repoussés également. Allan assemble pour la première fois les +états du comté, et le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient par cela seul homme libre.</p> -<p>En 859, les seigneurs avaient empch le peuple de s'armer contre les -Northmans<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. En 864, Charles le Chauve avait dfendu aux seigneurs -d'lever des chteaux. Peu d'annes s'coulent, et une foule de -chteaux <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> se sont levs; partout les seigneurs arment leurs -hommes. Les barbares commencent rencontrer des obstacles. Robert le -Fort a pri en combattant les Northmans Brisserte (866). Son fils -Eudes, plus heureux, dfend Paris contre eux en 885. Il sort de la -ville, il y rentre travers le camp des Northmans<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Ils lvent le -sige et vont encore chouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de -Germanie Arnulf force leur camp prs de Louvain, et les prcipite dans +<p>En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les +Northmans<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71" title="Go to footnote 71"><span class="smaller">[71]</span></a>. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs +d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de +châteaux <span class="pagenum"><a id="page57" name="page57"></a>(p. 57)</span> se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs +hommes. Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le +Fort a péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils +Eudes, plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la +ville, il y rentre à travers le camp des Northmans<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72" title="Go to footnote 72"><span class="smaller">[72]</span></a>. Ils lèvent le +siége et vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de +Germanie Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires -de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la mme poque, l'vque Izarn -chasse les Sarrasins du Dauphin, et le vicomte de Marseille, -Guillaume, en dlivre la Provence (965, 972).</p> +de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn +chasse les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, +Guillaume, en délivre la Provence (965, 972).</p> -<p>Peu peu les barbares se dcouragent; ils se rsignent au repos. Ils +<p>Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en -Toscane, sont repousss d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se -soucient point d'y mourir, comme leur hros Regnard Lodbrog, dans un -tonneau de vipres. Ils aiment mieux s'tablir en France, sur la belle -Loire. Ils possdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Thobald, +Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se +soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un +tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle +Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions -nouvelles, comme tout l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la -Seine, sur laquelle il <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> s'tablit (911), du consentement du roi -de France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'tait pas si sot pourtant -de s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onreuse suzerainet +nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la +Seine, sur laquelle il <span class="pagenum"><a id="page58" name="page58"></a>(p. 58)</span> s'établit (911), du consentement du roi +de France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant +de s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les -autres. Rollon reut le baptme et fit hommage, non en personne, mais -par un des siens; celui-ci s'y prit de manire qu'en baisant le pied -du roi, il le jeta la renverse. Telle tait l'insolence de ces +autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais +par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied +du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces barbares.</p> -<p>Les Northmans se fixent donc et s'tablissent. Les indignes se -fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu peu. Sur -toutes ses frontires s'lvent, comme autant de tours, de grandes -seigneuries fodales. Elle retrouve quelque scurit dans la formation +<p>Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se +fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur +toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes +seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la -destruction de l'unit. Mais quoi! cette grande et noble unit de la +destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins -donn l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? -Avons-nous dcidment pri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de +donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? +Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?</p> -<p>Si l'ide de l'unit subsiste, c'est dans les grands siges -ecclsiastiques qui conservent la prtention de la primatie. Tours est +<p>Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges +ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le -pouvoir fodal limite celui des vques. Troyes, Soissons, le -comte l'emporte sur le prlat. Cambrai et Lyon il y a partage. Ce -n'est gure que dans le domaine du roi que les vques obtiennent ou -conservent la seigneurie <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de leur cit. Ceux de Laon, Beauvais, -Noyon, Chlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en -est de mme des mtropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse -le comte; le second lui rsiste. L'archevque de Reims, chef de -l'glise gallicane, est longtemps l'appui fidle des -Carlovingiens<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Lui seul semble s'intresser encore la monarchie, - la dynastie.</p> - -<p>Cette vieille dynastie, sous la tutelle des vques, ne peut plus +pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le +comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce +n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou +conservent la seigneurie <span class="pagenum"><a id="page59" name="page59"></a>(p. 59)</span> de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, +Noyon, Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en +est de même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse +le comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de +l'Église gallicane, est longtemps l'appui fidèle des +Carlovingiens<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73" title="Go to footnote 73"><span class="smaller">[73]</span></a>. Lui seul semble s'intéresser encore à la monarchie, +à la dynastie.</p> + +<p>Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, -le titre de roi doit passer quelqu'un des chefs qui ont commenc +le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. -L'ide de l'unit ne peut tre reprise et dfendue par les hommes de -la frontire. Cette unit leur est odieuse; ils aiment mieux -l'indpendance.</p> +L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de +la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux +l'indépendance.</p> -<p>Le centre du monde mrovingien avait t l'glise de Tours. Celui des +<p>Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi -sur la Loire, mais plus l'occident, c'est--dire dans l'Anjou, sur -la marche de Bretagne. L, deux familles s'lvent, tiges des Capets +sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur +la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux -sortent de chefs obscurs qui s'illustrrent en dfendant le pays.</p> +sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.</p> -<p>La seconde veut remonter un Torthulf ou Tertulle, <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> breton de -Rennes, simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce -qu'il trouvait dans les forts. Charles le Chauve le nomma forestier -de la fort de Nid-de-Merle<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. Son fils du mme nom reut le titre -de snchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses +<p>La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, <span class="pagenum"><a id="page60" name="page60"></a>(p. 60)</span> breton de +Rennes, «simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce +qu'il trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier +de la forêt de Nid-de-Merle<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74" title="Go to footnote 74"><span class="smaller">[74]</span></a>. Son fils du même nom reçut le titre +de sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la Bretagne.</p> -<p>Les Capets sont aussi d'abord tablis dans l'Anjou. Il semble que ce +<p>Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75" title="Go to footnote 75"><span class="smaller">[75]</span></a>. Il -confie leur premier anctre <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> connu, Robert le Fort, la -dfense du pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en -combattant, Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils -Eudes, plus heureux, les repousse au sige de Paris (885), et remporte -sur eux une grande victoire, Montfaucon. l'poque de la dposition -de Charles le Gros, il est lu roi de France (888).</p> +confie à leur premier ancêtre <span class="pagenum"><a id="page61" name="page61"></a>(p. 61)</span> connu, Robert le Fort, la +défense du pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en +combattant, à Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils +Eudes, plus heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte +sur eux une grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition +de Charles le Gros, il est élu roi de France (888).</p> <p>M. Augustin Thierry, dans ses <cite>Lettres sur l'histoire de France</cite>, a -suivi avec beaucoup de sagacit les alternatives de cette longue lutte -qui, dans l'espace d'un sicle, fit prvaloir la nouvelle dynastie. Il -m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau rcit. -La question n'y est traite que sous un point de vue, mais avec une -nettet singulire.</p> - -<p> la rvolution de 888, correspond de la manire la plus prcise un -mouvement d'un autre genre, qui lve sur le trne un homme -entirement tranger la famille des Carlovingiens. Ce roi, le +suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte +qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il +m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. +La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une +netteté singulière.</p> + +<p>«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un +mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme +entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la -prononciation romaine, qui commenait prvaloir, Eudes, fils du -comte d'Anjou Robert le Fort. lu au dtriment d'un hritier qui se -qualifiait de lgitime, Eudes fut le candidat national de la -population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un tat -par elle-mme, et son rgne marque l'ouverture d'une seconde srie de -guerres civiles, termines, aprs un <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> sicle, par l'exclusion -dfinitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute +prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du +comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se +qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la +population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État +par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de +guerres civiles, terminées, après un <span class="pagenum"><a id="page62" name="page62"></a>(p. 62)</span> siècle, par l'exclusion +définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections -de parent, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait tre regarde -par les Franais que comme un obstacle la sparation sur laquelle -venait de se fonder leur existence indpendante.</p> - -<p>Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du -nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachs l'intrt du pays, -violrent le serment prt par leurs aeux la famille de Pepin, et -firent sacrer roi Compigne, un homme de descendance saxonne. -L'hritier dpossd par cette lection, Charles, surnomm le Simple -ou le Sot<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, ne tarda pas justifier son exclusion du trne, en se -mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. Ne pouvant +de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée +par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle +venait de se fonder leur existence indépendante.</p> + +<p>«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du +nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, +violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et +firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne. +L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple +ou le Sot<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76" title="Go to footnote 76"><span class="smaller">[76]</span></a>, ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se +mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla -rclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemble -publique fut convoque dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, -aprs avoir offert de grands prsents Arnulf, il fut investi par lui -de la royaut dont il avait pris le titre. L'ordre fut donn aux -comtes et aux vques qui rsidaient aux environs de la Moselle de lui -prter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y -ft couronn; mais rien de tout cela ne lui profita.</p> - -<p>Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, -ne russit point l'emporter sur le <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> parti qu'on peut nommer -franais. Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, aprs chaque -dfaite, se mettait en sret derrire la Meuse, hors des limites du -royaume. Charles le Simple parvint cependant, grce au voisinage de -l'Allemagne, obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. +réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée +publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, +après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui +de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux +comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui +prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y +fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»</p> + +<p>«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, +ne réussit point à l'emporter sur le <span class="pagenum"><a id="page63" name="page63"></a>(p. 63)</span> parti qu'on peut nommer +français. Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque +défaite, se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du +royaume. Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de +l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait - rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins -du Rhin. Sous prtexte de soutenir les droits de la royaut lgitime, +à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins +du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le -territoire franais en l'anne 895. Il parvint jusqu' Laon avec une -arme compose de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut -bientt forc de battre en retraite devant l'arme du roi Eudes. Cette -grande tentative ayant ainsi chou, il se fit la cour de Germanie -une sorte de raction politique en faveur de celui qu'on avait -jusque-l qualifi d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, et l'on -promit de ne plus donner l'avenir aucun secours au prtendant. En -effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vcut, mais la +territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une +armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut +bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette +grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie +une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait +jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77" title="Go to footnote 77"><span class="smaller">[77]</span></a>, et l'on +promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En +effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la mort du roi Eudes, lorsque le changement <span class="pagenum"><a id="page64" name="page64"></a>(p. 64)</span> de dynastie fut remis en question, le <em>Keisar</em>, ou empereur, prit de nouveau parti pour le descendant des rois francs.</p> -<p>Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui -avaient travaill l'exclure, rgna d'abord vingt-deux ans sans +<p>«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui +avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de -l'embouchure de la Seine, et lui confra le titre de duc (912). Le -duch de Normandie servit plus tard flanquer le royaume de France +l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le +duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains -ou flamands. Le premier duc fut fidle au trait d'alliance qu'il +ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez -faiblement, contre Rotbert ou Robert, frre du roi Eudes, lu roi en -922. Son fils, Guillaume I<sup>er</sup>, suivit d'abord la mme politique, et -lorsque le roi hrditaire eut t dpos et emprisonn Laon, il se -dclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frre de Robert, lu et -couronn roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'annes -aprs, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple -et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, esprant qu'un retour ses +faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en +922. Son fils, Guillaume I<sup>er</sup>, suivit d'abord la même politique, et +lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se +déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et +couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années +après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple +et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une -manire nergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnomm +manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé d'Outre-mer.</p> -<p>Le nouveau roi, auquel le parti franais soit par fatigue, soit par -prudence, n'opposa aucun comptiteur, pouss par un penchant -hrditaire chercher des amis au del du Rhin, contracta une -alliance <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> troite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, -le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'poque. Cette -alliance mcontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande -aversion pour l'influence teutonique. Le reprsentant de cette opinion +<p>«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par +prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant +héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une +alliance <span class="pagenum"><a id="page65" name="page65"></a>(p. 65)</span> étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, +le prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette +alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande +aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, -tait Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, -cause de ses immenses domaines. Ds que les dfiances mutuelles se +était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à +cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre -les deux partis, qui depuis cinquante ans taient en prsence, Hugues -le Grand, quoiqu'il ne prt point le titre de roi, joua contre Louis -d'Outre-mer le mme rle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient jou contre -Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever la faction oppose -l'appui du duc de Normandie; il y russit, et, grce l'intervention -normande, parvint neutraliser les effets de l'influence germanique. -Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisrent, en 945, -contre le petit duch de Normandie. Le roi, vaincu en bataille range, -fut pris avec seize de ses comtes, et enferm dans la tour de Rouen, -d'o il ne sortit que pour tre livr aux chefs du parti national, qui -l'emprisonnrent Laon.</p> - -<p>Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les -Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage leur -duc. Mais cette confdration des deux puissances gauloises les plus +les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues +le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis +d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre +Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée +l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention +normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. +Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945, +contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, +fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen, +d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui +l'emprisonnèrent à Laon.</p> + +<p>«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les +Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur +duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des -puissances teutoniques dont les principales taient alors Othon et le -comte de Flandre. Le prtexte <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> de la guerre devait tre de -tirer le roi Louis de sa prison; mais les coaliss se promettaient des -rsultats d'un autre genre. Leur but tait d'anantir la puissance -normande, en runissant ce duch la couronne de France, aprs la -restauration du roi leur alli: en retour, ils devaient recevoir une -cession de territoire, qui agrandirait leurs tats aux dpens du +puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le +comte de Flandre. Le prétexte <span class="pagenum"><a id="page66" name="page66"></a>(p. 66)</span> de la guerre devait être de +tirer le roi Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des +résultats d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance +normande, en réunissant ce duché à la couronne de France, après la +restauration du roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une +cession de territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut -lieu en 946. la tte de trente-deux lgions, disent les historiens -du temps, Othon s'avana jusqu' Reims. Le parti national, qui tenait -un roi en prison et n'avait pas de roi sa tte, ne put rallier -autour de lui des forces suffisantes pour repousser les trangers. Le -roi Louis fut remis en libert, et les coaliss s'avancrent jusque +lieu en 946. À la tête de trente-deux légions, disent les historiens +du temps, Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait +un roi en prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier +autour de lui des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le +roi Louis fut remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun -rsultat dcisif. La Normandie resta indpendante, et le roi dlivr +résultat décisif. La Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les -malheurs de l'invasion, et, menac bientt d'tre pour la seconde fois -dpos, il retourna au del du Rhin pour implorer de nouveaux secours.</p> +malheurs de l'invasion, et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois +déposé, il retourna au delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours.</p> -<p>En l'anne 948, les vques de la Germanie s'assemblrent, par ordre -du roi Othon, en concile, Inghelheim, pour traiter, entre autres +<p>«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre +du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le -Grand. Le roi des Franais vint jouer le rle de solliciteur devant -cette assemble trangre. Assis ct du roi de Germanie, aprs que -le lgat du pape eut annonc l'objet du synode, il se leva et parla en -ces termes: Personne de vous n'ignore que des messagers du comte +Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant +cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que +le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en +ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte Hugues et des autres seigneurs de <span class="pagenum"><a id="page67" name="page67"></a>(p. 67)</span> France sont venus me trouver -au pays d'outre-mer, m'invitant rentrer dans le royaume qui tait -mon hritage paternel. J'ai t sacr et couronn par le vœu et aux -acclamations de tous les chefs et de l'arme de France. Mais, peu de -temps aprs, le comte Hugues s'est empar de moi par trahison, m'a -dpos et emprisonn durant une anne entire; enfin, je n'ai obtenu -ma dlivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la -seule ville de la couronne que mes fidles occupassent encore. Tous -ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avnement, s'il y a -quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivs par ma faute, je suis -prt me dfendre de cette accusation, soit par le jugement du synode -et du roi ici prsent, soit par un combat singulier. Il ne se -prsenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la -partie adverse, pour soumettre un diffrend national au jugement de -l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transfr Trves, sur les -instances de Leudulf, chapelain et dlgu du Csar, pronona la -sentence suivante: En vertu de l'autorit apostolique, nous -excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, cause des maux de -tout genre qu'il lui a faits, jusqu' ce que ledit comte vienne -rsipiscence, et donne pleine satisfaction devant le lgat du +au pays d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était +mon héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le vœu et aux +acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de +temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a +déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu +ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la +seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous +ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a +quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis +prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode +et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se +présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la +partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de +l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les +instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la +sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous +excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de +tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à +résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le -voyage de Rome pour recevoir son absolution.</p> - -<p> la mort de Louis d'Outre-mer, en l'anne 954, son fils Lothaire lui -succda sans opposition apparente. Deux ans aprs, le comte Hugues -mourut, laissant trois fils, dont l'an, qui portait le mme nom -<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> que lui, hrita du comt de Paris, qu'on appelait aussi le -duch de France. Son pre avant de mourir, l'avait recommand Rikard -ou Richard, duc de Normandie, comme au dfenseur naturel de sa famille -et de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'anne 980.</p> - -<p>Ce sommeil, que M. Thierry nglige d'expliquer, ne fut autre chose que -la minorit du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la -tutelle de leurs mres Hedwige et Gerberge, toutes deux sœurs du +voyage de Rome pour recevoir son absolution.»</p> + +<p>«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui +succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues +mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom +<span class="pagenum"><a id="page68" name="page68"></a>(p. 68)</span> que lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le +duché de France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard +ou Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille +et de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»</p> + +<p>Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que +la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la +tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux sœurs du Saxon Othon, roi de Germanie<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78" title="Go to footnote 78"><span class="smaller">[78]</span></a>. Ce puissant monarque semble avoir -gouvern la France par l'intermdiaire de son frre, Bruno, archevque +gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79" title="Go to footnote 79"><span class="smaller">[79]</span></a>. Ces relations -expliquent suffisamment le caractre germanique que M. Thierry -remarque dans les derniers Carlovingiens. Il tait naturel que Louis -d'Outre-mer lev chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une -princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prpondrance de -l'Allemagne cette poque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois -et matre de l'Italie, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> justifieraient d'ailleurs la -prdilection de ces princes pour la langue du roi. Pour tre parents -des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers Captiens, n'en +expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry +remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis +d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une +princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de +l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois +et maître de l'Italie, <span class="pagenum"><a id="page69" name="page69"></a>(p. 69)</span> justifieraient d'ailleurs la +prédilection de ces princes pour la langue du roi. Pour être parents +des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes -vous l'glise, ne rappellent gure le caractre aventureux de -Robert le Fort et d'Eudes, leurs aeux, qui s'taient fait si peu de -scrupule de guerroyer contre les vques, nommment contre -l'archevque de Reims. Mais reprenons le rcit de M. Thierry.</p> - -<p>Aprs la mort d'Othon le Grand, le roi Lothaire, s'abandonnant -l'impulsion de l'esprit franais, rompit avec les puissances -germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontire de son -royaume. Il entra l'improviste sur les terres de l'Empire, et -sjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette -expdition aventureuse, qui flattait la vanit franaise, ne servit -qu' amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, +voués à l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de +Robert le Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de +scrupule de guerroyer contre les évêques, nommément contre +l'archevêque de Reims. Mais reprenons le récit de M. Thierry.</p> + +<p>Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à +l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances +germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son +royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et +séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette +expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit +qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, -o cette grande arme chanta en chœur un des versets du <i>Te Deum</i>. +où cette grande armée chanta en chœur un des versets du <i>Te Deum</i>. L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les -Franais au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trve -conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontire. Ce -trait, conclu, ce que disent les chroniques, contre le gr de -l'arme franaise, ranima la querelle des deux partis, ou plutt -fournit un nouveau prtexte des ressentiments qui n'avaient point -cess d'exister.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> Menac, comme son pre et son aeul, par les adversaires +Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve +conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce +traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de +l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt +fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point +cessé d'exister.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page70" name="page70"></a>(p. 70)</span> «Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du -ct du Rhin pour obtenir un appui en cas de dtresse. Il fit remise -la cour impriale de ses conqutes en Lorraine, et de toutes les -prtentions de la France sur une partie de ce royaume. Cette chose +côté du Rhin pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à +la cour impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les +prétentions de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista grandement, dit un auteur contemporain, le cœur des -seigneurs de France. Nanmoins, ils ne firent point clater leur -mcontentement d'une manire hostile. Instruits par le mauvais succs -des tentatives faites depuis prs de cent ans, ils ne voulaient plus -rien entreprendre contre la dynastie rgnante, moins d'tre srs de -russir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses -prdcesseurs<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, si l'on en juge par sa conduite, se rendait un -compte exact des difficults de sa position, et ne ngligeait aucun +seigneurs de France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur +mécontentement d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès +des tentatives faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus +rien entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de +réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses +prédécesseurs<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80" title="Go to footnote 80"><span class="smaller">[80]</span></a>, si l'on en juge par sa conduite, se rendait un +compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la -minorit de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait +minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait <span class="pagenum"><a id="page71" name="page71"></a>(p. 71)</span> conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; -agression qui devait lui rendre un peu de popularit. Aussi, jusqu' -la fin du rgne de Lothaire, aucune rbellion dclare ne s'leva -contre lui. Mais chaque jour son pouvoir allait en dcroissant; -l'autorit, qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout -entire aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues, comte de -l'le-de-France et d'Anjou, qu'on surnommait <i>Capet</i> ou <i>Chapet</i>, dans -la langue franaise du temps. Lothaire n'est roi que de nom, crivait -dans une de ses lettres l'un des personnages les plus distingus du -<span class="smcap">X</span><sup>e</sup> sicle<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>; Hugues n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait -et en œuvres.</p> - -<p>Les difficults de tout genre que prsentait, en 987, une quatrime -restauration des Carlovingiens effrayrent les princes d'Allemagne; -ils ne firent marcher aucune arme au secours du prtendant Charles, -frre de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzerainet -de l'Empire. Rduit la faible assistance de ses partisans de -l'intrieur, Charles ne russit qu' s'emparer de la ville de Laon, o -il se maintint en tat de blocus, cause de la force de la place, -jusqu'au moment o il fut trahi et livr par l'un des siens. Hugues -Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orlans, o il mourut. Ses -deux fils, Louis et Charles, ns en prison et bannis de France aprs -la mort de leur pre, trouvrent un asile en Allemagne, o se -conservait leur gard l'ancienne sympathie d'origine et de parent.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> Quoique le nouveau roi ft issu d'une famille germanique, -l'absence de toute parent avec la dynastie impriale, l'obscurit -mme de son origine dont on ne trouvait plus de trace certaine aprs -la troisime gnration, le dsignaient comme candidat la race -indigne, dont la restauration s'oprait en quelque sorte depuis le -dmembrement de l'Empire.</p> - -<p>L'avnement de la troisime race est, dans notre histoire nationale, -d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, -proprement parler, la fin du rgne des Franks et la substitution d'une -royaut nationale au gouvernement fond par la conqute. Ds lors, -notre histoire devient simple; c'est toujours le mme peuple, qu'on -suit et qu'on reconnat malgr les changements qui surviennent dans -les mœurs et la civilisation. L'identit nationale est le fondement -sur lequel repose, depuis tant de sicles, l'unit de dynastie. Un -singulier pressentiment de cette longue succession de rois parat -avoir saisi l'esprit du peuple l'avnement de la troisime race. Le +agression qui devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à +la fin du règne de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva +contre lui. Mais chaque jour son pouvoir allait en décroissant; +l'autorité, qui se retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout +entière aux mains du fils de Hugues le Grand, Hugues, comte de +l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on surnommait <i>Capet</i> ou <i>Chapet</i>, dans +la langue française du temps. «Lothaire n'est roi que de nom, écrivait +dans une de ses lettres l'un des personnages les plus distingués du +<span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81" title="Go to footnote 81"><span class="smaller">[81]</span></a>; Hugues n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait +et en œuvres.»</p> + +<p>Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième +restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne; +ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, +frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté +de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de +l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où +il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, +jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues +Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses +deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après +la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se +conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page72" name="page72"></a>(p. 72)</span> «Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, +l'absence de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité +même de son origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après +la troisième génération, le désignaient comme candidat à la race +indigène, dont la restauration s'opérait en quelque sorte depuis le +démembrement de l'Empire.</p> + +<p>«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, +d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à +proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une +royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, +notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on +suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans +les mœurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement +sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un +singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît +avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de -Paris, venait de faire transfrer les reliques, lui tait apparu en -songe et lui avait dit: cause de ce que tu as fait, toi et tes -descendants vous serez rois jusqu' la septime gnration, -c'est--dire perptuit<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.</p> +Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en +songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes +descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération, +c'est-à-dire à perpétuité<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82" title="Go to footnote 82"><span class="smaller">[82]</span></a>.»</p> -<p>Cette lgende populaire est rpte par tous les chroniqueurs sans -exception, mme par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le +<p>Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans +exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise <span class="pagenum"><a id="page73" name="page73"></a>(p. 73)</span> cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur -et de rvolte contre les dcrets de l'glise<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. C'tait une opinion -rpandue parmi les gens de condition infrieure, que la nouvelle -famille rgnante sortait de la classe plbienne; et cette opinion, -qui se conserva plusieurs sicles, ne fut point nuisible sa +et de révolte contre les décrets de l'Église<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83" title="Go to footnote 83"><span class="smaller">[83]</span></a>. C'était une opinion +répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle +famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, +qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa cause<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84" title="Go to footnote 84"><span class="smaller">[84]</span></a>.</p> -<p class="p2">L'avnement d'une dynastie nouvelle fut peine remarque dans les -provinces loignes<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de +<p class="p2">L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les +provinces éloignées<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85" title="Go to footnote 85"><span class="smaller">[85]</span></a>. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?</p> -<p>Pendant longtemps le roi n'aura gure plus d'importance qu'un duc ou +<p>Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins -l'gal des grands vassaux, que la royaut soit descendue de la -montagne <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevque de -Reims<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutt avec peine +l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la +montagne <span class="pagenum"><a id="page74" name="page74"></a>(p. 74)</span> de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de +Reims<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86" title="Go to footnote 86"><span class="smaller">[86]</span></a>. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs, -capables de faire tte par leurs propres forces au comte d'Anjou, au -comte de Poitiers. Ils ont runi plusieurs comts dans leurs mains. -chaque avnement ils ont acquis un titre nouveau, pour ranon de la -royaut, pour ddommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne -pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duch de +capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au +comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À +chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la +royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne +pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.</p> -<p>Dans l'abaissement o l'avaient rduite les derniers Carlovingiens, la -royaut n'tait plus qu'un nom, un souvenir bien prs d'tre teint; -transfre aux Capets, c'est une esprance, un droit vivant, qui -sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu peu se -rveiller. La royaut recommence avec la troisime race, comme avec la -seconde, par une famille de grands propritaires, amis de l'glise. La -proprit et l'glise, la terre et Dieu, voil les bases profondes +<p>Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la +royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint; +transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui +sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se +réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la +seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La +propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes sur lesquelles <span class="pagenum"><a id="page75" name="page75"></a>(p. 75)</span> la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir.</p> -<p class="p2">Parvenus au terme de la domination des Allemands, l'avnement de la -nationalit franaise, nous devons nous arrter un moment. L'an 1000 -approche, la grande et solennelle poque o le moyen ge attendait la +<p class="p2">Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la +nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 +approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en -arrire. La France a dj parcouru deux ges dans sa vie de nation.</p> +arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.</p> -<p>Dans le premier, les races sont venues se dposer l'une sur l'autre, -et fconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes -se sont placs les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du -monde. Voil les lments, les matriaux vivants de la socit.</p> +<p>Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, +et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes +se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du +monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.</p> -<p>Au second ge, la fusion des races commence et la socit cherche +<p>Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais -l'organisation d'un tel monde suppose la fixit et l'ordre. La fixit, -l'attachement au sol, la <em>proprit</em>, cette condition impossible +l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, +l'attachement au sol, à la <em>propriété</em>, cette condition impossible à remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle -l'est peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera compltement que -par la fodalit.</p> +l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que +par la féodalité.</p> -<p>L'ordre, l'unit, ont t, ce semble, obtenus par les Romains, par -Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il t si peu durable? c'est -qu'il tait tout matriel, tout extrieur, c'est qu'il cachait le -dsordre profond, la discorde obstine d'lments htrognes qui se +<p>L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par +Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est +qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le +désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se trouvaient unis par force.</p> -<p>Diversit de races, de langues et d'esprits, dfaut de communication, -ignorance mutuelle, antipathies <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> instinctives; voil ce que -cachait cette magnifique et trompeuse unit de l'administration -romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne. <i>Mortua quin etiam -jungebat corpora vivis, tormenti genus.</i> C'tait une torture que cet +<p>Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication, +ignorance mutuelle, antipathies <span class="pagenum"><a id="page76" name="page76"></a>(p. 76)</span> instinctives; voilà ce que +cachait cette magnifique et trompeuse unité de l'administration +romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne. «<i>Mortua quin etiam +jungebat corpora vivis, tormenti genus.</i>» C'était une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples -s'efforcrent de s'arracher de l'Empire.</p> +s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.</p> -<p>La matire veut la dispersion, l'esprit veut l'unit. La matire, -essentiellement divisible, aspire la dsunion, la discorde. Unit -matrielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit +<p>La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, +essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité +matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit seul a droit d'unir; seul, il <em>comprend</em>, il embrasse, et, pour tout dire, il aime.</p> -<p>L'glise elle-mme doit devenir une. L'aristocratie piscopale a -chou dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle -s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne -connatre la subordination, qu'elle accepte la hirarchie, qu'elle -devienne, pour tre efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la -dispersion matrielle apparatra l'invisible unit des intelligences, -l'unit relle, celle des esprits et des volonts. Alors le monde -fodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie relle et -forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unit impriale ne +<p>L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a +échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle +s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à +connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle +devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la +dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences, +l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde +féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et +forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne contenait que l'anarchie.</p> -<p>En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait souffl d'en haut, -la matire s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La -division se subdivise, le grain de sable aspire l'atome. Ils -s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connatre. Chacun -<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> dit: Qui sont mes frres? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci -perche avec l'aigle, l'autre se retranche derrire le torrent. L'homme -ne sait bientt plus s'il existe un monde au del de son canton, de sa -valle. Il prend racine, il s'incorpore la terre. <i>Pes, modo tam -velox, pigris radicibus hret.</i> Nagure il se classait, il se jugeait -par la loi propre sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, -lombarde ou gothique. L'homme tait une personne, la loi tait +<p>En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, +la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La +division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils +s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun +<span class="pagenum"><a id="page77" name="page77"></a>(p. 77)</span> dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci +perche avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme +ne sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa +vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «<i>Pes, modo tam +velox, pigris radicibus hæret.</i>» Naguère il se classait, il se jugeait +par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, +lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est -territoriale. La jurisprudence devient une affaire de gographie.</p> +territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.</p> -<p> cette poque, la nature se charge de rgler les affaires des hommes. +<p>À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et -sur l'empire dessine les royaumes grands traits. Les bassins de -Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Sane, du Rhne, voil quatre +sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de +Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de -Provence. On croit les runir, et, loin de l, ils se divisent encore. -Les rivires, les montagnes rclament contre l'unit. La division -triomphe, chaque point de l'espace redevient indpendant. La valle +Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore. +Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division +triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée devient un royaume, la montagne un royaume.</p> -<p>L'histoire devrait obir ce mouvement, se disperser aussi, et suivre -sur tous les points o elles s'lvent toutes les dynasties fodales. -Essayons de prparer le dbrouillement de ce vaste sujet, en marquant -d'une manire prcise le caractre original des provinces o ces -dynasties ont surgi. Chacune d'elles <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> obit visiblement dans -son dveloppement historique l'influence diverse de sol et de -climat. La libert est forte aux ges civiliss, la nature dans les -temps barbares; alors les fatalits locales sont toutes-puissantes, -la simple gographie est une histoire.</p> +<p>L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre +sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. +Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant +d'une manière précise le caractère original des provinces où ces +dynasties ont surgi. Chacune d'elles <span class="pagenum"><a id="page78" name="page78"></a>(p. 78)</span> obéit visiblement dans +son développement historique à l'influence diverse de sol et de +climat. La liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les +temps barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, +la simple géographie est une histoire.</p> <h2><span class="pagenum"><a id="page79" name="page79"></a>(p. 79)</span> LIVRE III<br> <span class="smaller">TABLEAU DE LA FRANCE</span></h2> -<p>L'histoire de France commence avec la langue franaise. La langue est -le signe principal d'une nationalit. Le premier monument de la ntre -est le serment dict par Charles le Chauve son frre, au trait de -843. C'est dans le demi-sicle suivant que les diverses parties de la -France, jusque-l confondues dans une obscure et vague unit, se -caractrisent chacune par une dynastie fodale. Les populations, si -longtemps flottantes, se sont enfin fixes et assises. Nous savons -maintenant o les prendre, et, en mme temps qu'elles existent et -agissent part, elles prennent peu peu une voix; chacune a son -histoire, chacune se raconte elle-mme.</p> - -<p>La varit infinie du monde fodal, la multiplicit d'objets par +<p>L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est +le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre +est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de +843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la +France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se +caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si +longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons +maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et +agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son +histoire, chacune se raconte elle-même.</p> + +<p>La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins -la rvlation de la France. Pour la premire fois elle se produit -dans sa forme <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> gographique. Lorsque le vent emporte ce vain et +la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit +dans sa forme <span class="pagenum"><a id="page80" name="page80"></a>(p. 80)</span> géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout -obscurci, le pays apparat, dans ses diversits locales, dessin par -ses montagnes, par ses rivires. Les divisions politiques rpondent +obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par +ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, -confusion et chaos, c'est un ordre, une rgularit invitable et -fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six dpartements rpondent, -peu de chose prs, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, -d'o sont sorties la plupart des souverainets fodales, et la -Rvolution, qui venait donner le dernier coup la fodalit, l'a -imite malgr elle.</p> - -<p>Le vrai point de dpart de notre histoire doit tre une division -politique de la France, forme d'aprs sa division physique et -naturelle. L'histoire est d'abord toute gographie. Nous ne pouvons -raconter l'poque fodale ou <em>provinciale</em> (ce dernier nom la dsigne -aussi bien), sans avoir caractris chacune des provinces. Mais il ne -suffit pas de tracer la forme gographique de ces diverses contres, +confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et +fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à +peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, +d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la +Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a +imitée malgré elle.</p> + +<p>Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division +politique de la France, formée d'après sa division physique et +naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons +raconter l'époque féodale ou <em>provinciale</em> (ce dernier nom la désigne +aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne +suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par -les hommes et les vnements que doit offrir leur histoire. Du point -o nous nous plaons, nous prdirons ce que chacune d'elles doit faire -et produire, nous leur marquerons leur destine, nous les doterons +les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point +où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire +et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à leur berceau.</p> <p>Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se -diviser d'elle-mme.</p> +diviser d'elle-même.</p> -<p>Montons sur un des points levs des Vosges, ou, si vous voulez, au +<p>Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au Jura. Tournons le dos aux Alpes. <span class="pagenum"><a id="page81" name="page81"></a>(p. 81)</span> Nous distinguerons (pourvu que notre regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une -ligne onduleuse, qui s'tend des collines boises du Luxembourg et des -Ardennes aux ballons des Vosges; de l, par les coteaux vineux de la -Bourgogne, aux dchirements volcaniques des Cvennes, et jusqu'au mur -prodigieux des Pyrnes. Cette ligne est la sparation des eaux: du -ct occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent -l'Ocan; derrire s'coulent la Meuse au nord, la Sane et le Rhne au -midi. Au loin, deux espces d'les continentales: la Bretagne, pre et -basse, simple quartz et granit, grand cueil plac au coin de la +ligne onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des +Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la +Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur +prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du +côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à +l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au +midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et +basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la -verte et rude Auvergne, vaste incendie teint avec ses quarante +verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante volcans.</p> -<p>Les bassins du Rhne et de la Garonne, malgr leur importance, ne sont -que secondaires. La vie forte est au nord. L s'est opr le grand -mouvement des nations. L'coulement des races a eu lieu de l'Allemagne - la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des +<p>Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont +que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand +mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne +à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples -sont placs front front comme pour se heurter; les deux contres, +sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de -l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule valle dont la Manche est le -fond. Ici la Seine et Paris; l Londres et la Tamise. Mais -l'Angleterre prsente la France sa partie germanique; elle retient -derrire elle les Celtes de Galles, d'cosse et d'Irlande. La France, -au contraire, adosse ses provinces <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de langue germanique -(Lorraine et Alsace), oppose un front celtique l'Angleterre. Chaque -pays se montre l'autre par ce qu'il a de plus hostile.</p> - -<p>L'Allemagne n'est point oppose la France, elle lui est plutt -parallle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la +l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le +fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais +l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient +derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, +au contraire, adossée à ses provinces <span class="pagenum"><a id="page82" name="page82"></a>(p. 82)</span> de langue germanique +(Lorraine et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque +pays se montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile.</p> + +<p>L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt +parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec -l'Allemagne, sa mre. Pour la France romaine et ibrienne, quelle que +l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague -Ocan. Le mur des Pyrnes nous spare de l'Espagne, plus que la mer -ne la spare elle-mme de l'Afrique. Lorsqu'on s'lve au-dessus des -pluies et des basses nues jusqu'au <em>por</em> de Vnasque, et que la vue +Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer +ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des +pluies et des basses nuées jusqu'au <em>por</em> de Vénasque, et que la vue plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau -monde s'ouvre; devant, l'ardente lumire d'Afrique; derrire, un -brouillard ondoyant sous un vent ternel.</p> +monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un +brouillard ondoyant sous un vent éternel.</p> -<p>En latitude, les zones de la France se marquent aisment par leurs +<p>En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur -vigne amre du Nord. De Reims la Moselle commence la vraie vigne et +vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se -charge, s'alourdit en Languedoc pour se rveiller Bordeaux. Le -mrier, l'olivier, paraissent Montauban; mais ces enfants dlicats -du Midi risquent toujours sous le ciel ingal de la France<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. En -longitude, les zones ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> moins marques. Nous verrons +charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le +mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats +du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87" title="Go to footnote 87"><span class="smaller">[87]</span></a>. En +longitude, les zones ne sont pas <span class="pagenum"><a id="page83" name="page83"></a>(p. 83)</span> moins marquées. Nous verrons les rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les -provinces frontires des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comt et de -Dauphin. La ceinture ocanique, compose d'une part de Flandre, +provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de +Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, Picardie et Normandie, <span class="pagenum"><a id="page84" name="page84"></a>(p. 84)</span> d'autre part de Poitou et Guienne, -flotterait dans son immense dveloppement, si elle n'tait serre au +flotterait dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par ce dur nœud de la Bretagne.</p> -<p class="p2">On l'a dit, <em>Paris, Rouen, le Havre, sont une mme ville dont la Seine -est la grand'rue</em>. loignez-vous au midi de cette rue magnifique, o -les chteaux touchent aux chteaux, les villages aux villages; passez -de la Seine-Infrieure au Calvados, et du Calvados la Manche, -quelles que soient la richesse et la fertilit de la contre, les -villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pturages -augmentent. Le pays est srieux; il va devenir triste et sauvage. Aux -chteaux altiers de la Normandie vont succder les bas manoirs +<p class="p2">On l'a dit, <em>Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine +est la grand'rue</em>. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où +les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez +de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, +quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les +villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages +augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux +châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les -filles des conqurants de l'Angleterre, s'vase vers Caen, s'aplatit -ds Villedieu; Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantt -les ailes d'un moulin, tantt les voiles <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> d'un vaisseau. -D'autre part, les habits de peau commencent Laval. Les forts qui -vont s'paississant, la solitude de la Trappe, o les moines mnent en -commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougres et -Rennes (Rennes veut dire aussi fougre), les eaux grises de la Mayenne -et de la Vilaine, tout annonce la rude contre.</p> - -<p>C'est par l, toutefois, que nous voulons commencer l'tude de la -France. L'ane de la monarchie, la province celtique, mrite le -premier regard. De l nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, -aux Basques ou Ibres, non moins obstins dans leurs montagnes que le +filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit +dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt +les ailes d'un moulin, tantôt les voiles <span class="pagenum"><a id="page85" name="page85"></a>(p. 85)</span> d'un vaisseau. +D'autre part, les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui +vont s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en +commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et +Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne +et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.</p> + +<p>C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la +France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le +premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, +aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux -pays mls par la conqute romaine et germanique. Nous aurons tudi -la gographie dans l'ordre chronologique, et voyag la fois dans +pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié +la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans l'espace et dans le temps.</p> -<p>La pauvre et dure Bretagne, l'lment rsistant de la France, tend -ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisires de -Chteaulin prs de Brest, jusqu'aux ardoisires d'Angers. C'est l son -tendue gologique. Toutefois, d'Angers Rennes, c'est un pays -disput et flottant, un <em>border</em> comme celui d'Angleterre et d'cosse, -qui a chapp de bonne heure la Bretagne. La langue bretonne ne -commence pas mme Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudac et -Chtelaudren. De l, jusqu' la pointe du Finistre, c'est la vraie -Bretagne, la Bretagne <em>bretonnante</em>, pays devenu tout tranger au -ntre, justement parce qu'il est rest trop fidle notre tat -primitif; peu franais, tant il est gaulois; et qui nous aurait -chapp plus <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> d'une fois, si nous ne le tenions serr, comme -dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes franaises d'un -gnie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.</p> - -<p>Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvs plus d'une -fois; souvent, lorsque la patrie tait aux abois et qu'elle -dsesprait presque, il s'est trouv des poitrines et des ttes -bretonnes plus dures que le fer de l'tranger. Quand les hommes du -Nord couraient impunment nos ctes et nos fleuves, la rsistance -commena par le breton Nomno; les Anglais furent repousss au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> -sicle par Duguesclin, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, par Richelieu; au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, +<p>La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend +ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de +Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son +étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays +disputé et flottant, un <em>border</em> comme celui d'Angleterre et d'Écosse, +qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne +commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et +Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie +Bretagne, la Bretagne <em>bretonnante</em>, pays devenu tout étranger au +nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état +primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait +échappé plus <span class="pagenum"><a id="page86" name="page86"></a>(p. 86)</span> d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme +dans des pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un +génie rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.</p> + +<p>Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une +fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle +désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes +bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du +Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance +commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> +siècle par Duguesclin, au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup>, par Richelieu; au <span class="smcap">XVIII</span><sup>e</sup>, poursuivis sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la -libert religieuse, et celles de la libert politique, n'ont pas de +liberté religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, -le premier grenadier de la Rpublique. C'est un Nantais, si l'on en -croit la tradition, qui aurait pouss le dernier cri de Waterloo: <em>La +le premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en +croit la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: <em>La garde meurt et ne se rend pas</em>.</p> -<p>Le gnie de la Bretagne, c'est un gnie d'indomptable rsistance et -d'opposition intrpide, opinitre, aveugle; tmoin Moreau, +<p>Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et +d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans -l'histoire de la philosophie et de la littrature. Le breton Plage, -qui mit l'esprit stocien dans le christianisme, et rclama le premier -dans l'glise en faveur de la libert humaine, eut pour successeurs le -breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donn l'lan -la philosophie de leur sicle. Toutefois, dans Descartes mme, le -ddain des faits, le mpris de l'histoire et <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> des langues, -indique assez que ce gnie indpendant, qui fonda la psychologie et -doubla les mathmatiques, avait plus de vigueur que d'tendue<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.</p> - -<p>Cet esprit d'opposition, naturel la Bretagne, est marqu au dernier -sicle et au ntre par deux faits contradictoires en apparence. La -mme partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a -produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donn, de +l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage, +qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier +dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le +breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à +la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le +dédain des faits, le mépris de l'histoire et <span class="pagenum"><a id="page87" name="page87"></a>(p. 87)</span> des langues, +indique assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et +doubla les mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88" title="Go to footnote 88"><span class="smaller">[88]</span></a>.</p> + +<p>Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier +siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La +même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a +produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de nos jours, Chateaubriand et Lamennais.</p> -<p>Jetons maintenant un rapide coup-d'œil sur la contre.</p> +<p>Jetons maintenant un rapide coup-d'œil sur la contrée.</p> -<p> ses deux portes, la Bretagne a deux forts, le Bocage normand et le -Bocage venden; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des -corsaires et celle des ngriers<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. L'aspect de Saint-Malo est -singulirement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que -nous retrouverons par toute la presqu'le, dans les costumes, dans +<p>À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le +Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des +corsaires et celle des négriers<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89" title="Go to footnote 89"><span class="smaller">[89]</span></a>. L'aspect de Saint-Malo est +singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que +nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans les tableaux, dans les monuments<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90" title="Go to footnote 90"><span class="smaller">[90]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page88" name="page88"></a>(p. 88)</span> Petite ville, riche, -sombre et triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour tour le et -presqu'le selon le flux ou le reflux; tout bord d'cueils sales et -ftides, o le varech pourrit plaisir. Au loin, une cte de rochers -blancs, anguleux, dcoups comme au rasoir. La guerre est le bon temps -pour Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fte. Quand -ils ont eu rcemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, +sombre et triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et +presqu'île selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et +fétides, où le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers +blancs, anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps +pour Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand +ils ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs -longues-vues, qui couvaient dj l'Ocan<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.</p> +longues-vues, qui couvaient déjà l'Océan<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91" title="Go to footnote 91"><span class="smaller">[91]</span></a>.</p> -<p> l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pense de +<p>À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et -vaisseaux, armes et millions, la force de la France entasse au bout -de la France: tout cela dans un port serr, ou l'on touffe entre deux -montagnes charges d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce +vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout +de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux +montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux -vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir -vous et que vous allez tre pris entre elles. L'impression gnrale -est grande, mais pnible. C'est un prodigieux tour de force, un dfi -port l'Angleterre et la nature. J'y sens partout l'effort, et -l'air du bagne et la chane du forat. C'est justement cette pointe -o la mer, chappe du dtroit de <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> la Manche, vient briser avec -tant de fureur que nous avons plac le grand dpt de notre marine. -Certes, il est bien gard. J'y ai vu mille canons<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. L'on n'y +vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à +vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale +est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi +porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et +l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe +où la mer, échappée du détroit de <span class="pagenum"><a id="page89" name="page89"></a>(p. 89)</span> la Manche, vient briser avec +tant de fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. +Certes, il est bien gardé. J'y ai vu mille canons<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92" title="Go to footnote 92"><span class="smaller">[92]</span></a>. L'on n'y entrera pas; mais l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau -a pri la passe de Brest<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Toute cette cte est un cimetire. Il +a péri à la passe de Brest<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93" title="Go to footnote 93"><span class="smaller">[93]</span></a>. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos ports<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94" title="Go to footnote 94"><span class="smaller">[94]</span></a>.</p> -<p>Rien de sinistre et formidable comme cette cte de Brest; c'est la -limite extrme, la pointe, la proue de l'ancien monde. L, les deux +<p>Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la +limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il -faut voir quand elle s'meut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues -elle entasse la pointe de Saint-Mathieu, cinquante, soixante, -quatre-vingts pieds; l'cume vole jusqu' l'glise o les mres et les -sœurs sont en prires<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Et mme dans les moments de trve, quand -l'Ocan se tait, qui a parcouru cette cte funbre sans dire ou sentir +faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues +elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à +quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les +sœurs sont en prières<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95" title="Go to footnote 95"><span class="smaller">[95]</span></a>. Et même dans les moments de trêve, quand +l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir en soi: <i>Tristis usque ad mortem!</i></p> -<p>C'est qu'en effet il y a l pis que les cueils, pis que la tempte. +<p>C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. -Ds que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent la cte, -hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette cure. N'esprez -<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> pas arrter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le +Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, +hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez +<span class="pagenum"><a id="page90" name="page90"></a>(p. 90)</span> pas arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la gendarmerie<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96" title="Go to footnote 96"><span class="smaller">[96]</span></a>. Encore s'ils attendaient toujours le -naufrage, mais on assure qu'ils l'ont souvent prpar. Souvent, -dit-on, une vache, promenant ses cornes un fanal mouvant, a men les -vaisseaux sur les cueils. Dieu sait alors quelles scnes de nuit! On +naufrage, mais on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, +dit-on, une vache, promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les +vaisseaux sur les écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient le doigt avec les dents<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97" title="Go to footnote 97"><span class="smaller">[97]</span></a>.</p> -<p>L'homme est dur sur cette cte. Fils maudit de la cration, vrai Can, -pourquoi pardonnerait-il Abel? La nature ne lui pardonne pas. La -vague l'pargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il -va par les cueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son -champ strile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte -l'homme? L'pargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe -du Raz, aux rochers rouges o s'abme l'<em>enfer de Plogoff</em>, ct de -la <em>baie des Trpasss</em>, o les courants portent les cadavres depuis -tant de sicles? C'est un proverbe breton: Nul n'a pass le Raz sans -mal ou sans frayeur. Et encore: Secourez-moi, grand Dieu, <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> +<p>L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, +pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La +vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il +va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son +champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte +l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe +du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'<em>enfer de Plogoff</em>, à côté de +la <em>baie des Trépassés</em>, où les courants portent les cadavres depuis +tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans +mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à <span class="pagenum"><a id="page91" name="page91"></a>(p. 91)</span> la pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si -grande<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>!</p> - -<p>L, la nature expire, l'humanit devient morne et froide. Nulle -posie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet -fut l'aptre de Batz en 1648. Dans les les de Sein, de Batz, -d'Ouessant, les mariages sont tristes et svres. Les sens y semblent -teints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, -sans rougir, les dmarches pour leur mariage<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. La femme y travaille -plus que l'homme, et dans les les d'Ouessant, elle y est plus grande +grande<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98" title="Go to footnote 98"><span class="smaller">[98]</span></a>!»</p> + +<p>Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle +poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet +fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, +d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent +éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, +sans rougir, les démarches pour leur mariage<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99" title="Go to footnote 99"><span class="smaller">[99]</span></a>. La femme y travaille +plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au -bateau, berc et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi -s'altrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont -d'une trange petitesse dans ces les.</p> - -<p>Asseyons-nous cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher min, -cette hauteur de trois cents pieds, d'o nous voyons sept lieues de -ctes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. -Ce que vous apercevez par del la baie des Trpasss, est l'le de +bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi +s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont +d'une étrange petitesse dans ces îles.</p> + +<p>Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à +cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de +côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. +Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques familles y vivent, pauvres et compatissantes, <span class="pagenum"><a id="page92" name="page92"></a>(p. 92)</span> qui, tous les -ans, sauvent des naufrags. Cette le tait la demeure des vierges -sacres qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. L, elles -clbraient leur triste et meurtrire orgie; et les navigateurs +ans, sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges +sacrées qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles +célébraient leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec effroi de la pleine mer le bruit des cymbales -barbares. Cette le, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le -Merlin du moyen ge. Son tombeau est de l'autre ct de la Bretagne, -dans la fort de Broceliande, sous la fatale pierre o sa Vyvyan l'a -enchant. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes +barbares. Cette île, dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le +Merlin du moyen âge. Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, +dans la forêt de Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a +enchanté. Tous ces rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien -autre que les mes du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, -qu'on croirait ceux de la tempte, sont les <em>crierien</em>, ombres des -naufrags qui demandent la spulture.</p> +autre que les âmes du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, +qu'on croirait ceux de la tempête, sont les <em>crierien</em>, ombres des +naufragés qui demandent la sépulture.</p> -<p> Lanvau, prs Brest, s'lve comme la borne du continent, une grande -pierre brute. De l, jusqu' Lorient, et de Lorient Quiberon et -Carnac, sur toute la cte mridionale de la Bretagne, vous ne pouvez +<p>À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande +pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et +Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses -pierres basses, dresses et souvent un peu arrondies par le haut; ou +pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs -de quelque vnement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, +de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en <span class="pagenum"><a id="page93" name="page93"></a>(p. 93)</span> est triste, ils ont -quelque chose de singulirement rude et rebutant. On croit sentir dans -ce premier essai de l'art une main dj intelligente, mais aussi dure, -aussi peu humaine que le roc qu'elle a faonn. Nulle inscription, nul -signe, si ce n'est peut-tre sous les pierres renverses de Loc Maria -Ker, encore si peu distincts, qu'on est tent de les prendre pour des +quelque chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans +ce premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, +aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul +signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria +Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils -rpondront brivement que ce sont les maisons des Korrigans, des +répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et -vous forcent de danser avec eux jusqu' ce que vous en mouriez de -fatigue. Ailleurs, ce sont les fes qui, descendant des montagnes en -filant, ont apport ces rocs dans leur tablier<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Ces pierres -parses sont toute une noce ptrifie. Une pierre isole, vers -Morlaix, tmoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphm, a -t aval par la lune<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Je n'oublierai jamais le jour o je partis de grand matin -d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, quelques lieues, +vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de +fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en +filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100" title="Go to footnote 100"><span class="smaller">[100]</span></a>. Ces pierres +éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers +Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a +été avalé par la lune<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101" title="Go to footnote 101"><span class="smaller">[101]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page94" name="page94"></a>(p. 94)</span> Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin +d'Auray, la ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le -premier de ces villages, l'embouchure de la sale et ftide rivire -d'Auray, <em>avec ses les du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de +premier de ces villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière +d'Auray, <em>avec ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an</em>, regarde par-dessus une petite baie la plage de -Quiberon, de sinistre mmoire. Il tombait du brouillard, comme il y en -a sur ces ctes la moiti de l'anne. De mauvais ponts sur des marais, -puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue de chnes qui s'est -religieusement conserve en Bretagne; des bois fourrs et bas, o les -vieux arbres mme ne s'lvent jamais bien haut; de temps en temps un +Quiberon, de sinistre mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en +a sur ces côtes la moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, +puis le bas et sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est +religieusement conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les +vieux arbres même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son œil oblique d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et le nom de <em>chouans</em>, que leur donnaient les <em>bleus</em>. Point de maisons sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. -Partout de grandes landes, tristement pares de bruyres roses et de +Partout de grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de -sarrasin. Cette neige d't, ces couleurs sans <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> clat et comme -fltries d'avance, affligent l'œil plus qu'elles ne le rcrent, +sarrasin. Cette neige d'été, ces couleurs sans <span class="pagenum"><a id="page95" name="page95"></a>(p. 95)</span> éclat et comme +flétries d'avance, affligent l'œil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de paille et de fleurs dont se pare la folle -d'<cite>Hamlet</cite>. En avanant vers Carnac, c'est encore pis. Vritables -plaines de roc o quelques moutons noirs paissent le caillou. Au -milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dresses d'elles-mmes, -les alignements de Carnac n'inspirent aucun tonnement. Il en reste +d'<cite>Hamlet</cite>. En avançant vers Carnac, c'est encore pis. Véritables +plaines de roc où quelques moutons noirs paissent le caillou. Au +milieu de tant de pierres, dont plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, +les alignements de Carnac n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout; la plus haute a quatorze pieds.</p> <p>Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles -haines, de plerinages et de guerre civile, terre de caillou et race -de granit. L, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prtres -y sont trs-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces -populations de l'Ouest, bretonnes et vendennes, soient profondment +haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race +de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres +y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces +populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce -pas les prires risque d'tre vigoureusement fouett<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. En +pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102" title="Go to footnote 102"><span class="smaller">[102]</span></a>. En Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme -symbole de la nationalit. La religion y a surtout une influence -politique. Un prtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientt -chass du pays. Nulle glise, au moyen ge, ne resta plus longtemps -indpendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernire -essaya longtemps de se soustraire la primatie de Tours, et lui -opposa celle de Dle.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne tait plus -rapproche du laboureur. Il y avait l aussi quelque chose des +symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence +politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt +chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps +indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière +essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui +opposa celle de Dôle.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page96" name="page96"></a>(p. 96)</span> La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus +rapprochée du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la -fe Morgane, et plantaient, dit-on, des pes pour limites leurs +fée Morgane, et plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en -signe d'indpendance. Dans plusieurs parties de la province, le -servage tait inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que -ft leur condition, taient libres de leur corps, si leur terre tait -serve. Devant le plus fier des Rohan<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>, ils se seraient redresss +signe d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le +servage était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que +fût leur condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était +serve. Devant le plus fier des Rohan<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103" title="Go to footnote 103"><span class="smaller">[103]</span></a>, ils se seraient redressés en disant, comme ils font, d'un ton si grave: <i>Me zo deuzar armoriq</i>; -et moi aussi je suis Breton. Un mot profond a t dit sur la Vende, -et s'applique aussi la Bretagne: <em>Ces populations sont au fond -rpublicaines</em><a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>; rpublicanisme social, non politique.</p> +et moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, +et s'applique aussi à la Bretagne: <em>Ces populations sont au fond +républicaines</em><a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104" title="Go to footnote 104"><span class="smaller">[104]</span></a>; républicanisme social, non politique.</p> -<p>Ne nous tonnons pas que cette race celtique, la plus obstine de +<p>Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour -prolonger encore sa nationalit; elle l'a dfendue de mme au moyen -ge. Pour que l'Anjou prvalt au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle sur la Bretagne, il a +prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen +âge. Pour que l'Anjou prévalût au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle sur la Bretagne, il a fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois d'Angleterre et ducs de Normandie <span class="pagenum"><a id="page97" name="page97"></a>(p. 97)</span> et d'Aquitaine. La Bretagne, -pour leur chapper, s'est donne la France, mais il leur a fallu -encore un sicle de guerre entre les partis franais et anglais, entre +pour leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu +encore un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut -runi la province au royaume, quand Anne eut crit sur le chteau de -Nantes la vieille devise du chteau des Bourbons (<em>Qui qu'en grogne, -tel est mon plaisir</em>), alors commena la lutte lgale des tats, du -Parlement de Rennes, sa dfense du droit coutumier contre le droit -romain, la guerre des privilges provinciaux contre la centralisation -monarchique. Comprime durement par Louis XIV<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, la rsistance -recommena sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, -crivit avec un curedent son courageux factum contre les jsuites.</p> - -<p>Aujourd'hui la rsistance expire, la Bretagne devient peu peu toute -France. Le vieil idiome, min par l'infiltration continuelle de la -langue franaise, recule peu peu. Le gnie de l'improvisation -potique, qui a subsist si longtemps chez les Celtes d'Irlande et -d'cosse, qui chez nos Bretons mme n'est pas tout fait teint, -devient pourtant une singularit rare. Jadis, aux demandes de mariage, +réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de +Nantes la vieille devise du château des Bourbons (<em>Qui qu'en grogne, +tel est mon plaisir</em>), alors commença la lutte légale des états, du +Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit +romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation +monarchique. Comprimée durement par Louis XIV<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105" title="Go to footnote 105"><span class="smaller">[105]</span></a>, la résistance +recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, +écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.</p> + +<p>Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute +France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la +langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation +poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et +d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, +devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, le bazvalan<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106" title="Go to footnote 106"><span class="smaller">[106]</span></a> chantait un couplet de sa composition; la jeune -fille <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> rpondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des -formules apprises par cœur qu'ils dbitent. Les essais, plus hardis -qu'heureux des Bretons qui ont essay de raviver par la science la -nationalit de leur pays, n'ont t accueillis que par la rise. -Moi-mme j'ai vu T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** -(qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Systme). Au milieu de -cinq ou six volumes dpareills, le pauvre vieillard, seul, couch sur -une chaise sculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la -fivre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hbraque. Il -se ranima pour me dclamer quelques vers bretons sur un rhythme -emphatique et monotone qui, pourtant, n'tait pas sans charme. Je ne -pus voir, sans compassion profonde, ce reprsentant de la nationalit -celtique, ce dfenseur expirant d'une langue et d'une posie +fille <span class="pagenum"><a id="page98" name="page98"></a>(p. 98)</span> répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des +formules apprises par cœur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis +qu'heureux des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la +nationalité de leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. +Moi-même j'ai vu à T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** +(qu'ils ne connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de +cinq ou six volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur +une chaise séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la +fièvre entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il +se ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme +emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne +pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité +celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie expirantes.</p> <p>Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux -limites gologiques de la Bretagne, aux ardoisires d'Angers; ou bien +limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important -peut-tre qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu' Tours, la mtropole -ecclsiastique de la Bretagne, au moyen ge.</p> - -<p>Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, ml -d'opulence coloniale et de sobrit bretonne. Civilis entre deux -barbaries, commerant entre deux guerres civiles, jet l comme pour -rompre la communication. travers passe la grande Loire, -tourbillonnant entre la Bretagne et la Vende; le fleuve des noyades. -<em>Quel torrent!</em> crivait Carrier, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> enivr de la posie de son -crime, <em>quel torrent rvolutionnaire que cette Loire!</em></p> - -<p>C'est Saint-Florent, au lieu mme o s'lve la colonne du venden -Bonchamps, qu'au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle le breton Nomno, vainqueur des -Northmans, avait dress sa propre statue; elle tait tourne vers +peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole +ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.</p> + +<p>Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé +d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux +barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour +rompre la communication. À travers passe la grande Loire, +tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. +<em>Quel torrent!</em> écrivait Carrier, <span class="pagenum"><a id="page99" name="page99"></a>(p. 99)</span> enivré de la poésie de son +crime, <em>quel torrent révolutionnaire que cette Loire!</em></p> + +<p>C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen +Bonchamps, qu'au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle le breton Noménoé, vainqueur des +Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107" title="Go to footnote 107"><span class="smaller">[107]</span></a>. Mais -l'Anjou devait l'emporter. La grande fodalit dominait chez cette +l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable -petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conqute. La -<em>noire ville</em> d'Angers porte, non-seulement dans son vaste chteau et -dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathdrale mme, ce caractre -fodal. Cette glise Saint-Maurice est charge, non de saints, mais de -chevaliers arms de pied en cap: toutefois ses flches boiteuses, -l'une sculpte, l'autre nue, expriment suffisamment la destine -incomplte de l'Anjou. Malgr sa belle position sur le triple fleuve -de la Maine, et si prs de la Loire, o l'on distingue leur couleur +petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La +<em>noire ville</em> d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et +dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère +féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de +chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, +l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée +incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve +de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien -assez d'avoir quelque temps runi sous ses Plantagenets, l'Angleterre, +assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre, la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le -bon Ren et ses fils, possd, disput, revendiqu du moins les trnes -de Naples, d'Aragon, de Jrusalem et de Provence, pendant que sa fille +bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes +de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et Lancastre contre <span class="pagenum"><a id="page100" name="page100"></a>(p. 100)</span> York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la capitale du catholicisme<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108" title="Go to footnote 108"><span class="smaller">[108]</span></a> en France; Saumur, -le petit royaume des prdicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre -lesquels leur bon ami Henri IV btit la Flche aux jsuites. Son -chteau de Mornay et son prodigieux <em>dolmen</em><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> font toujours de +le petit royaume des prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre +lesquels leur bon ami Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son +château de Mornay et son prodigieux <em>dolmen</em><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109" title="Go to footnote 109"><span class="smaller">[109]</span></a> font toujours de Saumur une ville historique. Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son tombeau de saint Martin, le vieil asile, -le vieil oracle, le Delphes de la France, o les Mrovingiens venaient -consulter les sorts, ce grand et lucratif plerinage pour lequel les +le vieil oracle, le Delphes de la France, où les Mérovingiens venaient +consulter les sorts, ce grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, -toute la Bretagne, dpendaient de l'archevch de Tours; ses -chanoines, c'taient les Capets, et les ducs de Bourgogne, de -Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jrusalem, les -archevques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. L, on battait -monnaie, comme Paris; l, on fabriqua de bonne heure la soie, les -tissus prcieux, et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces -rillettes, qui ont rendu Tours et Reims galement clbres; villes de -prtres et de sensualit. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort +toute la Bretagne, dépendaient de l'archevêché de Tours; ses +chanoines, c'étaient les Capets, et les ducs de Bourgogne, de +Bretagne, et le comte de Flandre et le patriarche de Jérusalem, les +archevêques de Mayence, de Cologne, de Compostelle. Là, on battait +monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua de bonne heure la soie, les +tissus précieux, et aussi, s'il faut le dire, ces confitures, ces +rillettes, qui ont rendu Tours et Reims également célèbres; villes de +prêtres et de sensualité. Mais Paris, Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute aussi <span class="pagenum"><a id="page101" name="page101"></a>(p. 101)</span> de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de Chinon, dans cette patrie de -Rabelais, prs du tombeau d'Agns Sorel. Chenonceaux, Chambord, +Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris et favorites de nos -rois, ont leurs chteaux le long de la rivire. C'est le pays du -<em>rire</em> et du <em>rien faire</em>. Vive verdure en aot comme en mai, des +rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. C'est le pays du +<em>rire</em> et du <em>rien à faire</em>. Vive verdure en août comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, l'autre rive semble -suspendue en l'air, tant l'eau rflchit fidlement le ciel: sable au -bas, puis le saule qui vient boire dans le fleuve; derrire, le -peuplier, le tremble, le noyer, et les les fuyant parmi les les; en -montant, des ttes rondes d'arbres qui s'en vont moutonnant doucement -les uns sur les autres. Molle et sensuelle contre, c'est bien ici que -l'ide dut venir de faire la femme reine des monastres, et de vivre -sous elle dans une voluptueuse obissance, mle d'amour et de -saintet. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de Fontevrault<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. -Il en reste aujourd'hui cinq glises. Plus d'un roi voulut y tre -enterr: mme le farouche Richard Cœur-de-Lion leur lgua son +suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit fidèlement le ciel: sable au +bas, puis le saule qui vient boire dans le fleuve; derrière, le +peuplier, le tremble, le noyer, et les îles fuyant parmi les îles; en +montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en vont moutonnant doucement +les uns sur les autres. Molle et sensuelle contrée, c'est bien ici que +l'idée dut venir de faire la femme reine des monastères, et de vivre +sous elle dans une voluptueuse obéissance, mêlée d'amour et de +sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur de Fontevrault<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110" title="Go to footnote 110"><span class="smaller">[110]</span></a>. +Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un roi voulut y être +enterré: même le farouche Richard Cœur-de-Lion leur légua son cœur; il croyait que ce cœur meurtrier et parricide finirait par -reposer peut-tre dans une douce main de femme, et sous la prire des +reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous la prière des vierges.</p> <p>Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins <span class="pagenum"><a id="page102" name="page102"></a>(p. 102)</span> mou et -de plus svre, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche -de la Seine, jusqu' la srieuse Orlans, ville de lgistes au moyen -ge, puis calviniste, puis jansniste, aujourd'hui industrielle. Mais +de plus sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche +de la Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen +âge, puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser -au midi; j'ai parl des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers -les Ibres, vers les Pyrnes.</p> +au midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers +les Ibères, vers les Pyrénées.</p> -<p>Le Poitou, que nous trouvons de l'autre ct de la Loire, en face de -la Bretagne et de l'Anjou, est un pays form d'lments trs-divers, -mais non point mlangs. Trois populations fort distinctes y occupent -trois bandes de terrains qui s'tendent du nord au midi. De l les +<p>Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de +la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers, +mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent +trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le -Poitou est le centre du calvinisme au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, il recrute les -armes de Coligny, et tente la fondation d'une rpublique protestante; +Poitou est le centre du calvinisme au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, il recrute les +armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique -et royaliste de la Vende. La premire poque appartient surtout aux -hommes de la cte; la seconde, surtout, au Bocage venden. Toutefois -l'une et l'autre se rapportent un mme principe, dont le calvinisme -rpublicain, dont le royalisme catholique n'ont t que la forme: +et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux +hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois +l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme +républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.</p> -<p>Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est prs de Poitiers -que Clovis a dfait les Goths, que Charles-Martel a repouss les -Sarrasins, que l'arme anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi -Jean. Ml de droit romain et de droit coutumier, donnant ses -lgistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> est -lui-mme comme sa Mlusine<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, assemblage de natures diverses, -moiti femme et moiti serpent. C'est dans le pays du mlange, dans le -pays des mulets et des vipres<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, que ce mythe trange a d natre.</p> - -<p>Ce gnie mixte et contradictoire a empch le Poitou de rien achever; -il a tout commenc. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, -aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la premire cole -chrtienne des Gaules. Saint Hilaire a partag les combats d'Athanase -pour la divinit de Jsus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous +<p>Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers +que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les +Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi +Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses +légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou <span class="pagenum"><a id="page103" name="page103"></a>(p. 103)</span> est +lui-même comme sa Mélusine<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111" title="Go to footnote 111"><span class="smaller">[111]</span></a>, assemblage de natures diverses, +moitié femme et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le +pays des mulets et des vipères<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112" title="Go to footnote 112"><span class="smaller">[112]</span></a>, que ce mythe étrange a dû naître.</p> + +<p>Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; +il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, +aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école +chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase +pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du -christianisme. C'est de sa cathdrale que brilla pendant la nuit la +christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France -tait abb de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de -Tours. Toutefois cette dernire glise, moins lettre, mais mieux -situe, plus populaire, plus fconde en miracles, prvalut sur sa -sœur ane. La dernire lueur de la posie latine avait brill -Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littrature moderne y parut au -<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, -excommuni pour avoir enlev la vicomtesse de Chtellerault, -conduisit, dit-on, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> cent mille hommes la terre sainte<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, -mais il emmena aussi la foule de ses matresses<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>. C'est de lui -qu'un vieil auteur dit: Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, -et courut longtemps le monde pour tromper les dames. Le Poitou semble -avoir t alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. -Gilbert de la Pore, n Poitiers, et vque de cette ville, collgue -d'Abailard l'cole de Chartres, enseigna avec la mme hardiesse, fut -comme lui attaqu par saint Bernard, se rtracta comme lui, mais ne se -releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine nat et +était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de +Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux +située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa +sœur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à +Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, +excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault, +conduisit, dit-on, <span class="pagenum"><a id="page104" name="page104"></a>(p. 104)</span> cent mille hommes à la terre sainte<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113" title="Go to footnote 113"><span class="smaller">[113]</span></a>, +mais il emmena aussi la foule de ses maîtresses<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114" title="Go to footnote 114"><span class="smaller">[114]</span></a>. C'est de lui +qu'un vieil auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, +et courut longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble +avoir été alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. +Gilbert de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue +d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut +comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se +releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et meurt avec Gilbert.</p> -<p>La puissance politique du Poitou n'eut gure meilleure destine. Elle -avait commenc au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle par la lutte que soutint, contre Charles -le Chauve, Aymon, pre de Renaud, comte de Gascogne, et frre de -Turpin, comte d'Angoulme. Cette famille voulait tre issue des deux -fameux hros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Grard de +<p>La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle +avait commencé au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle par la lutte que soutint, contre Charles +le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de +Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux +fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, -et se trouva quelque temps la tte du Midi. Ils prenaient le titre +et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les -Angevins leur enlevrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les -tournrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou -s'puisaient pour faire prvaloir dans le <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Midi, -particulirement sur l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs -d'Aquitaine; ils se ruinaient en lointaines expditions d'Espagne et -de Jrusalem; hommes brillants et prodigues, chevaliers troubadours -souvent brouills avec l'glise, mœurs lgres et violentes, -adultres clbres, tragdies domestiques. Ce n'tait pas la premire +Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les +tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou +s'épuisaient pour faire prévaloir dans le <span class="pagenum"><a id="page105" name="page105"></a>(p. 105)</span> Midi, +particulièrement sur l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs +d'Aquitaine; ils se ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et +de Jérusalem; hommes brillants et prodigues, chevaliers troubadours +souvent brouillés avec l'Église, mœurs légères et violentes, +adultères célèbres, tragédies domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la -jalouse lonore de Guyenne fit prir la belle Rosemonde dans le -labyrinthe o son poux l'avait cache.</p> - -<p>Les fils d'lonore, Henri, Richard Cœur-de-Lion et Jean, ne surent -jamais s'ils taient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette -lutte intrieure de deux natures contradictoires se reprsenta dans -leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouvern par -les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en cota -l'Angleterre. Une fois runi la monarchie, le Poitou du <em>marais</em> et -de la plaine se laissa aller au mouvement gnral de la France. -Fontenai fournit de grands lgistes, les Tiraqueau, les Besly, les +jalouse Éléonore de Guyenne fit périr la belle Rosemonde dans le +labyrinthe où son époux l'avait cachée.</p> + +<p>Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Cœur-de-Lion et Jean, ne surent +jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette +lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans +leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par +les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à +l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du <em>marais</em> et +de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. +Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles -(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Maulon). Le plus grand politique et -l'crivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou -oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, n Paris, tait d'une +(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et +l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou +oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une famille de Parthenay<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115" title="Go to footnote 115"><span class="smaller">[115]</span></a>.</p> -<p>Mais ce n'est pas l toute la province. Le plateau des deux Svres -verse ses rivires, l'une vers Nantes, <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> l'autre vers Niort et -la Rochelle. Les deux contres excentriques qu'elles traversent, sont -fort isoles de la France. La seconde, petite Hollande<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, rpandue -en marais, en canaux, ne regarde que l'Ocan, que la Rochelle. La +<p>Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres +verse ses rivières, l'une vers Nantes, <span class="pagenum"><a id="page106" name="page106"></a>(p. 106)</span> l'autre vers Niort et +la Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont +fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116" title="Go to footnote 116"><span class="smaller">[116]</span></a>, répandue +en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La <em>ville blanche</em><a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117" title="Go to footnote 117"><span class="smaller">[117]</span></a> comme la ville noire. La Rochelle comme -Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'glise aux juifs, -aux serfs, aux <em>coliberts</em> du Poitou. Le pape protgea l'une comme +Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs, +aux serfs, aux <em>coliberts</em> du Poitou. Le pape protégea l'une comme l'autre<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118" title="Go to footnote 118"><span class="smaller">[118]</span></a> contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de -dme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace -sans nom, exploitrent les mers comme marchands, comme pirates; -d'autres exploitrent la cour et mirent au service des rois leur gnie -dmocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf -Leudaste, de l'le de R, dont Grgoire de Tours nous a conserv la +dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace +sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates; +d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie +démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf +Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma les Suisses <span class="pagenum"><a id="page107" name="page107"></a>(p. 107)</span> pour Jules II, les chanceliers Olivier sous -Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait se -servir de ces intrigants, sauf les loger ensuite dans une cage de +Charles IX, Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se +servir de ces intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.</p> -<p>La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny et -t le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siges contre -Charles IX et Richelieu, tant d'efforts hroques, tant d'obstination, -et ce poignard que le maire avait dpos sur la table de l'htel de +<p>La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût +été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre +Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, +et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils -cdassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause -protestante et son propre intrt, laissa Richelieu fermer leur port; -on distingue encore la mare basse les restes de l'immense digue. -Isole de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour -mieux la museler, Rochefort fut fond par Louis XIV deux pas de La -Rochelle, le port du roi ct du port du peuple.</p> - -<p>Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait gure paru dans -l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-mme. Elle -s'est rvle par la guerre de la Vende. Le bassin de la Svre +cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause +protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; +on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue. +Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour +mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La +Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.</p> + +<p>Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans +l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle +s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage -venden, telle fut la principale et premire scne de cette guerre -terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vende qui a quatorze -rivires, et pas une navigable<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> pays perdu dans ses -haies et ses bois, n'tait, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni -plus royaliste que bien d'autres provinces frontires, mais elle -tenait ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite -centralisation, les avait peu troubles; la Rvolution voulut les lui -arracher et l'amener d'un coup l'unit nationale; brusque et -violente, portant partout une lumire subite, elle effaroucha ces fils -de la nuit. Ces paysans se trouvrent des hros. On sait que le -voiturier Cathelineau ptrissait son pain quand il entendit la -proclamation rpublicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit +vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre +terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze +rivières, et pas une navigable<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119" title="Go to footnote 119"><span class="smaller">[119]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page108" name="page108"></a>(p. 108)</span> pays perdu dans ses +haies et ses bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni +plus royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle +tenait à ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite +centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui +arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et +violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils +de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le +voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la +proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit son fusil<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120" title="Go to footnote 120"><span class="smaller">[120]</span></a>. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux <em>bleus</em>. -Et ce ne fut pas homme homme, dans les bois, dans les tnbres, +Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, <span class="pagenum"><a id="page109" name="page109"></a>(p. 109)</span> comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de -peuple, et en plaine. Ils taient prs de cent mille au sige de -Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrire du -<em>border</em> cossais, celle de Vende une iliade.</p> +peuple, et en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de +Nantes. La guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du +<em>border</em> écossais, celle de Vendée une iliade.</p> -<p>En avanant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et +<p>En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais -salants. Nous traverserons mme rapidement le Limousin, ce pays lev, +salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, froid, pluvieux<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121" title="Go to footnote 121"><span class="smaller">[121]</span></a>, qui verse tant de fleuves. Ses belles collines -granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forts de -chtaigniers, nourrissent une population honnte, mais lourde, timide -et gauche par indcision. Pays souffrant, disput si longtemps entre +granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de +châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide +et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le -caractre remuant et spirituel des mridionaux y est dj frappant. -Les noms des Sgur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, +caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant. +Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les -hommes de ces pays se sont rattachs au pouvoir central et combien ils -y ont gagn. Ce drle de cardinal Dubois tait de Brives-la-Gaillarde.</p> - -<p>Les montagnes du haut Limousin se lient celles de l'Auvergne, et -celles-ci avec les Cvennes. L'Auvergne est la valle de l'Allier, -domine l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'lve entre le pic -ou Puy-de-Dme et la masse du Cantal. Vaste incendie teint, -aujourd'hui par presque partout d'une forte et rude <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> -vgtation<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. Le noyer pivote sur le basalte, et le bl germe sur -la pierre ponce<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Les feux intrieurs ne sont pas tellement -assoupis que certaine valle ne fume encore, et que les <em>touffis</em> du +hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils +y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.</p> + +<p>Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et +celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, +dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic +ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, +aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude <span class="pagenum"><a id="page110" name="page110"></a>(p. 110)</span> +végétation<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122" title="Go to footnote 122"><span class="smaller">[122]</span></a>. Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur +la pierre ponce<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123" title="Go to footnote 123"><span class="smaller">[123]</span></a>. Les feux intérieurs ne sont pas tellement +assoupis que certaine vallée ne fume encore, et que les <em>étouffis</em> du Mont-Dore ne rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes -noires, bties de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne +noires, bâties de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, -de l'le basaltique o repose Clermont, vous promeniez vos regards sur -la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dme, ce joli <em>d coudre</em> de -sept cents toises, voil, dvoil tour tour par les nuages qui +de l'île basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur +la fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli <em>dé à coudre</em> de +sept cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet -l'Auvergne est battue d'un vent ternel et contradictoire, dont les -valles opposes et alternes de ses montagnes, animent, irritent les -courants. Pays froid sous un ciel dj mridional, o l'on gle sur +l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les +vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les +courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver -presque toujours blottie dans les tables, entoure d'une chaude et -lourde atmosphre<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Charge, comme les Limousins, de je ne sais -combien d'habits pais et pesants, on dirait <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> une race -mridionale<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> grelottant au vent du nord, et comme resserre, -durcie, sous ce ciel tranger. Vin grossier, fromage amer<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, comme -l'herbe rude d'o il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs +presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et +lourde atmosphère<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124" title="Go to footnote 124"><span class="smaller">[124]</span></a>. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais +combien d'habits épais et pesants, on dirait <span class="pagenum"><a id="page111" name="page111"></a>(p. 111)</span> une race +méridionale<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125" title="Go to footnote 125"><span class="smaller">[125]</span></a> grelottant au vent du nord, et comme resserrée, +durcie, sous ce ciel étranger. Vin grossier, fromage amer<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126" title="Go to footnote 126"><span class="smaller">[126]</span></a>, comme +l'herbe rude d'où il vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs pierreries communes<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127" title="Go to footnote 127"><span class="smaller">[127]</span></a>, leurs fruits communs qui descendent l'Allier par bateau. Le rouge, la couleur barbare par -excellence, est celle qu'ils prfrent; ils aiment le gros vin rouge, -le btail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore +excellence, est celle qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, +le bétail rouge. Plus laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres fortes et profondes de leurs plaines avec la petite -charrue du Midi qui gratigne peine le sol<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. Ils ont beau -migrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, -mais peu d'ides.</p> - -<p>Et pourtant il y a une force relle dans les hommes de cette race, une -sve amre, acerbe peut-tre, mais vivace comme l'herbe du Cantal. -L'ge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les -Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octognaire, qui gouverne ses -ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui btit, et qui -crirait au besoin un nouveau livre <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> contre le <em>parti-prtre</em> -ou pour la fodalit, ami, et en mme temps ennemi du moyen ge<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.</p> - -<p>Le gnie inconsquent et contradictoire que nous remarquions dans -d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apoge dans -l'Auvergne. L se trouvent ces grands lgistes<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, ces logiciens du -parti gallican, qui ne surent jamais s'ils taient pour ou contre le -pape: le chancelier de l'Hpital; les Arnaud; le svre Domat, -Papinien jansniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le -christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> sicle qui -ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, me -souffrante o apparat si merveilleusement le combat du doute et de +charrue du Midi qui égratigne à peine le sol<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128" title="Go to footnote 128"><span class="smaller">[128]</span></a>. Ils ont beau +émigrer tous les ans des montagnes, ils rapportent quelque argent, +mais peu d'idées.</p> + +<p>Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une +sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. +L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les +Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses +ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui +écrirait au besoin un nouveau livre <span class="pagenum"><a id="page112" name="page112"></a>(p. 112)</span> contre le <em>parti-prêtre</em> +ou pour la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129" title="Go to footnote 129"><span class="smaller">[129]</span></a>.</p> + +<p>Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans +d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans +l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130" title="Go to footnote 130"><span class="smaller">[130]</span></a>, ces logiciens du +parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le +pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat, +Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le +christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle qui +ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme +souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de l'ancienne foi.</p> -<p>Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande valle du Midi. +<p>Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. Cette province en marque le coin d'un accident bien rude<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131" title="Go to footnote 131"><span class="smaller">[131]</span></a>. Elle -n'est elle-mme, sous ses sombres chtaigniers, qu'un norme monceau -de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a> y brle sur -plusieurs lieues, consume d'incendies sculaires <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qui n'ont -rien de volcanique. Cette terre, maltraite et du froid et du chaud -dans la varit de ses expositions et de ses climats, gerce de -prcipices, tranche par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu -envier l'pret des Cvennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. -L tout se revt de vignes. Les mriers commencent avant Montauban. Un -paysage de trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste ocan -d'agriculture, masse anime, confuse, qui se perd au loin dans -l'obscur; mais par-dessus s'lve la forme fantastique des Pyrnes -aux ttes d'argent. Le bœuf attel par les cornes laboure la -fertile valle, la vigne monte l'orme. Si vous appuyez gauche vers -les montagnes, vous trouvez dj la chvre suspendue au coteau aride, -et le mulet, sous sa charge d'huile, suit mi-cte le petit sentier. - midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a +n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau +de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132" title="Go to footnote 132"><span class="smaller">[132]</span></a> y brûle sur +plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires <span class="pagenum"><a id="page113" name="page113"></a>(p. 113)</span> qui n'ont +rien de volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud +dans la variété de ses expositions et de ses climats, gercée de +précipices, tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à +envier à l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. +Là tout se revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un +paysage de trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan +d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans +l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées +aux têtes d'argent. Le bœuf attelé par les cornes laboure la +fertile vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers +les montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, +et le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. +À midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste -ville, si vous voulez, Toulouse. cet accent sonore, vous vous -croiriez en Italie; pour vous dtromper, il suffit de regarder ces +ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous +croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et -vive vous rappelleront aussi que vous tes en France. Les gens aiss -du moins sont Franais; le petit peuple est tout autre chose, -peut-tre Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si -grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donn -encore la royaut, la tyrannie du Midi. Ces lgistes violents, qui -portrent Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en -justifirent souvent aux dpens des hrtiques; ils en brlrent -quatre cents en moins <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> d'un sicle. Plus tard, ils se -prtrent aux vengeances de Richelieu, jugrent Montmorency et le -dcapitrent dans leur belle salle marque de rouge<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>. Ils se +vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés +du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose, +peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si +grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné +encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui +portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en +justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent +quatre cents en moins <span class="pagenum"><a id="page114" name="page114"></a>(p. 114)</span> d'un siècle. Plus tard, ils se +prêtèrent aux vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le +décapitèrent dans leur belle salle marquée de rouge<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133" title="Go to footnote 133"><span class="smaller">[133]</span></a>. Ils se glorifiaient d'avoir le capitole de Rome, et la cave aux morts<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134" title="Go to footnote 134"><span class="smaller">[134]</span></a> de -Naples, o les cadavres se conservaient si bien. Au capitole de -Toulouse, les archives de la ville taient gardes dans une armoire de -fer, comme celles des flamines romains; et le snat gascon avait crit +Naples, où les cadavres se conservaient si bien. Au capitole de +Toulouse, les archives de la ville étaient gardées dans une armoire de +fer, comme celles des flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa curie: <i>Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat</i><a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135" title="Go to footnote 135"><span class="smaller">[135]</span></a>.</p> -<p>Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est l ou -peu prs, que viennent les eaux des Pyrnes et des Cvennes, le Tarn -et la Garonne, pour s'en aller ensemble l'Ocan. La Garonne reoit -tout. Les rivires sinueuses et tremblotantes du Limousin et de -l'Auvergne y coulent au nord, par Prigueux, Bergerac; de l'est et des -Cvennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec +<p>Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à +peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn +et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit +tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de +l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des +Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord -donne les rivires, le Midi les torrents. Des Pyrnes descend -l'Arige; et la Garonne dj grosse du Gers et de la Baize, dcrit au -nord-ouest une courbe lgante, qu'au midi rpte l'Adour dans ses -petites proportions. Toulouse spare peu prs le Languedoc de la -Guyenne, ces deux contres si diffrentes sous la mme latitude. La +donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend +l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au +nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses +petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la +Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et -gothique, et, grandissant <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> toujours, elle s'panouit comme une +gothique, et, grandissant <span class="pagenum"><a id="page115" name="page115"></a>(p. 115)</span> toujours, elle s'épanouit comme une mer en face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de la France anglaise, plus longtemps anglaise de cœur, -est tourne, par l'intrt de son commerce, vers l'Angleterre, vers -l'Ocan, vers l'Amrique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y -est deux fois plus large que la Tamise Londres.</p> - -<p>Quelque belle et riche que soit cette valle de la Garonne, on ne peut -s'y arrter; les lointains sommets des Pyrnes ont un trop puissant -attrait. Mais le chemin y est srieux. Soit que vous preniez par -Nrac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long -de la cte, vous ne voyez qu'un ocan de landes, tout au plus des -arbres lige, de vastes <em>pinadas</em>, route sombre et solitaire, sans +est tournée, par l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers +l'Océan, vers l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y +est deux fois plus large que la Tamise à Londres.</p> + +<p>Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut +s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant +attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par +Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long +de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des +arbres à liége, de vastes <em>pinadas</em>, route sombre et solitaire, sans autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136" title="Go to footnote 136"><span class="smaller">[136]</span></a> qui suivent -leur ternel <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> voyage des Pyrnes aux Landes, et vont, des -montagnes la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite -du pasteur landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractres +leur éternel <span class="pagenum"><a id="page116" name="page116"></a>(p. 116)</span> voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des +montagnes à la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite +du pasteur landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du -Languedoc aux Cvennes, aux Pyrnes, et de la Crau provenale aux +Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec -eux, compagnons des toiles, dans leur ternelle solitude, +eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les -laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'troites +laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la -campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la libert du monde -antique. En Espagne, ils rgnent; ils dvastent impunment le pays. +campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde +antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays. Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la <em>Mesta</em>, qui -emploie de quarante soixante mille bergers, le triomphant mrinos -mange la contre, de l'Estramadure la Navarre, l'Aragon. Le berger -espagnol, plus farouche que le ntre, a lui-mme l'aspect d'une de -ses btes, avec sa peau de mouton sur son dos, et <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> aux jambes +emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos +mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger +espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de +ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et <span class="pagenum"><a id="page117" name="page117"></a>(p. 117)</span> aux jambes son <em>abarca</em> de peau velue de bœuf, qu'il attache avec des cordes.</p> -<p>La formidable barrire de l'Espagne nous apparat enfin dans sa -grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un systme compliqu de -pics et de valles, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse +<p>La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa +grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de +pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse aux deux bouts<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137" title="Go to footnote 137"><span class="smaller">[137]</span></a>. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, -et ferm au mulet, l'homme mme, pendant six ou huit mois de -l'anne. Deux peuples part, qui ne sont rellement ni Espagnols ni -Franais, les Basques l'Ouest, l'est les Catalans et +et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de +l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni +Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et Roussillonnais<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138" title="Go to footnote 138"><span class="smaller">[138]</span></a>, sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et -ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'ternel passage -des nations, ils ouvrent Abdrame, ils ferment Roland; il y a bien +ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage +des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.</p> -<p>Ce n'est pas l'historien qu'il appartient de dcrire et d'expliquer -les Pyrnes. Vienne la science de Cuvier et d'lie de Beaumont, -qu'ils racontent cette histoire anthistorique... Ils y taient, eux, -et moi je n'y tais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse -pope gologique, quand la masse embrase du globe souleva l'axe des -Pyrnes, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la +<p>Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer +les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, +qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux, +et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse +épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des +Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la torture d'un titanique <span class="pagenum"><a id="page118" name="page118"></a>(p. 118)</span> enfantement, poussa contre le ciel la -noire et chauve <em>Maladetta</em>. Cependant une main consolante revtit peu - peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font plir -celles des Alpes<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>. Les pics s'moussrent et s'arrondirent en -belles tours; des masses infrieures vinrent adoucir les pentes -abruptes, en retardrent la rapidit, et formrent du ct de la +noire et chauve <em>Maladetta</em>. Cependant une main consolante revêtit peu +à peu les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir +celles des Alpes<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139" title="Go to footnote 139"><span class="smaller">[139]</span></a>. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en +belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes +abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140" title="Go to footnote 140"><span class="smaller">[140]</span></a>.</p> <p>Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141" title="Go to footnote 141"><span class="smaller">[141]</span></a>, mais -seulement au por de Paillers, o les eaux se partagent entre les deux -mers, ou bien entre <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Bagnres et Barges, entre le beau et le -sublime<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. L vous saisirez la fantastique beaut des Pyrnes, ces -sites tranges, incompatibles, runis par une inexplicable -ferie<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>; et cette atmosphre magique, qui tour tour rapproche, -loigne les objets<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>; ces gaves cumants ou vert d'eau, ces -prairies d'meraude. Mais bientt succde l'horreur sauvage des -grandes montagnes, qui se cache derrire, comme un monstre sous un +seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux +mers, ou bien entre <span class="pagenum"><a id="page119" name="page119"></a>(p. 119)</span> Bagnères et Baréges, entre le beau et le +sublime<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142" title="Go to footnote 142"><span class="smaller">[142]</span></a>. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces +sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable +féerie<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143" title="Go to footnote 143"><span class="smaller">[143]</span></a>; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, +éloigne les objets<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144" title="Go to footnote 144"><span class="smaller">[144]</span></a>; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces +prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des +grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le -long du gave de Pau, par ce triste passage, travers ces entassements +long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les -rochers aigus, les neiges permanentes, puis les dtours du gave, -battu, rembarr durement d'un mont l'autre; enfin le prodigieux +rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, +battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le gave, qui mugit sous des <em>ponts de neige</em>, et cependant tombe de treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145" title="Go to footnote 145"><span class="smaller">[145]</span></a>.</p> <p><span class="pagenum"><a id="page120" name="page120"></a>(p. 120)</span> Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez -l-haut, ce passage temptueux, o, comme ils disent, le fils n'attend -pas le pre<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, c'est la porte de l'Espagne. Une immense posie -historique plane sur cette limite des deux mondes, o vous pourriez -voir votre choix, si le regard tait assez perant, Toulouse et +là-haut, ce passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend +pas le père<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146" title="Go to footnote 146"><span class="smaller">[146]</span></a>, c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie +historique plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez +voir à votre choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du -combat ternel de la France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui -de l'Europe et de l'Afrique. Roland prit, mais la France a vaincu. -Comparez les deux versants: combien le ntre a l'avantage<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Le -versant espagnol, expos au midi, est tout autrement abrupte, sec et -sauvage; le franais, en pente douce, mieux ombrag, couvert de belles -prairies, fournit l'autre une grande partie des bestiaux dont il a +combat éternel de la France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui +de l'Europe et de l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. +Comparez les deux versants: combien le nôtre a l'avantage<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147" title="Go to footnote 147"><span class="smaller">[147]</span></a>. Le +versant espagnol, exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et +sauvage; le français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles +prairies, fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. Barcelone vit de nos bœufs<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148" title="Go to footnote 148"><span class="smaller">[148]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page121" name="page121"></a>(p. 121)</span> Ce pays de vins -et de pturages est oblig d'acheter nos troupeaux et nos vins. L, le +et de pâturages est obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, -mais l'intelligence, la richesse et la libert. Passez la frontire, -comparez nos routes splendides et leurs pres sentiers<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>; ou -seulement, regardez ces trangers aux eaux de Cauterets, couvrant -leurs haillons de la dignit du manteau, sombres, ddaigneux de se -comparer. Grande et hroque nation, ne craignez pas que nous -insultions vos misres!</p> - -<p>Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrnes, -c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient prs de dix -mille mes: on s'y rend de plus de vingt lieues. L vous trouvez -souvent la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le -rouge du Roussillon, quelquefois mme le grand chapeau plat d'Aragon, +mais l'intelligence, la richesse et la liberté. Passez la frontière, +comparez nos routes splendides et leurs âpres sentiers<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149" title="Go to footnote 149"><span class="smaller">[149]</span></a>; ou +seulement, regardez ces étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant +leurs haillons de la dignité du manteau, sombres, dédaigneux de se +comparer. Grande et héroïque nation, ne craignez pas que nous +insultions à vos misères!</p> + +<p>Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, +c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix +mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez +souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le +rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu <span class="pagenum"><a id="page122" name="page122"></a>(p. 122)</span> de Biscaye<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150" title="Go to footnote 150"><span class="smaller">[150]</span></a>. -Le voiturier basque y viendra sur son ne, avec sa longue voiture -trois chevaux: il porte le berret du Barn; mais vous distinguerez -bien vite le Barnais et le Basque; le joli petit homme smillant de +Le voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à +trois chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez +bien vite le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, -d'cosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, an des -races de l'Occident, immuable au coin des Pyrnes, a vu toutes les +d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des +races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les nations passer devant <span class="pagenum"><a id="page123" name="page123"></a>(p. 123)</span> lui: Carthaginois, Celtes, Romains, -Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquits lui font piti. Un -Montmorency disait l'un d'eux: Savez-vous que nous datons de mille -ans?—Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.</p> +Goths et Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un +Montmorency disait à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille +ans?—Et nous, dit le Basque, nous ne datons plus.»</p> -<p>Cette race a un instant possd l'Aquitaine. Elle y a laiss pour -souvenir le nom de Gascogne. Refoule en Espagne au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle, elle +<p>Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour +souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, elle y fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous -les trnes chrtiens d'Espagne (Galice, Asturie et Lon, Aragon, +les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon, Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les -Navarrois, isols du thtre de la gloire europenne, perdirent tout -peu peu. Leur dernier roi, Sanche l'<em>Enferm</em>, qui mourut d'un -cancer, est le vrai symbole des destines de son peuple. Enferme en -effet dans ses montagnes par des peuples puissants, ronge pour ainsi -dire par les progrs de l'Espagne et de la France, la Navarre implora -mme les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Franais. -Sanche <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> anantit son royaume en le lguant son gendre +Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout +peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'<em>Enfermé</em>, qui mourut d'un +cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en +effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi +dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora +même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. +Sanche <span class="pagenum"><a id="page124" name="page124"></a>(p. 124)</span> anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la -soustraire l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon -et des comtes de Foix, saisit la Navarre son tour, la donna un +soustraire à l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon +et des comtes de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, -ils ont repris non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entire. Ainsi -s'est vrifie l'inscription mystrieuse du chteau de Coaraze, o fut -lev Henri IV: <i>Lo que a de ser no puede faltar</i>: Ce qui doit tre -ne peut manquer. Nos rois se sont intituls rois de France et de +ils ont repris non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi +s'est vérifiée l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut +élevé Henri IV: <i>Lo que a de ser no puede faltar</i>: «Ce qui doit être +ne peut manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. C'est une belle expression des origines primitives de la -population franaise comme de la dynastie.</p> +population française comme de la dynastie.</p> <p>Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la -Bretagne et la Navarre, devaient cder aux races mixtes, la frontire -au centre, la nature la civilisation. Les Pyrnes prsentent -partout cette image du dprissement de l'ancien monde. L'antiquit y -a disparu; le moyen ge s'y meurt. Ces chteaux croulants, ces tours -<em>des Maures</em>, ces ossements des Templiers qu'on garde Gavarnie, y -figurent, d'une manire toute significative, le monde qui s'en va. La -montagne elle-mme, chose bizarre, semble aujourd'hui attaque dans -son existence. Les cmes dcharnes qui la couronnent tmoignent de -sa caducit<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Ce n'est pas en <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> vain qu'elle est frappe de +Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière +au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent +partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y +a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours +<em>des Maures</em>, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y +figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La +montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans +son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de +sa caducité<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151" title="Go to footnote 151"><span class="smaller">[151]</span></a>. Ce n'est pas en <span class="pagenum"><a id="page125" name="page125"></a>(p. 125)</span> vain qu'elle est frappée de tant d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de -forts qui couvraient la nudit de la vieille mre, il l'arrache -chaque jour. Les terres vgtales, que le gramen retenait sur les -pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gerc, -exfoli par le chaud, par le froid, min par la fonte des neiges, il -est emport par les avalanches. Au lieu d'un riche pturage, il reste -un sol aride et ruin: le laboureur, qui a chass le berger, n'y gagne -rien lui-mme. Les eaux, qui filtraient doucement dans la valle -travers le gazon et les forts, y tombent maintenant en torrents, et -vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantit de hameaux -ont quitt les hautes valles faute de bois de chauffage, et recul -vers la France, fuyant leurs propres dvastations<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.</p> - -<p>Ds 1673, on s'alarma. Il fut ordonn chaque habitant de planter -tous les ans un arbre dans les forts du domaine, deux dans les -terrains communaux. Des forestiers furent tablis. En 1669, en 1756, -et plus tard, de nouveaux rglements attestrent l'effroi qu'inspirait -le progrs du mal. Mais la Rvolution, toute barrire tomba; la -population pauvre commena d'ensemble <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> cette œuvre de -destruction. Ils escaladrent, le feu et la bche en main, jusqu'au -nid des aigles, cultivrent l'abme, pendus une corde. Les arbres -furent sacrifis aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire -une paire de sabots<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. En mme temps le petit btail, se -multipliant sans nombre, s'tablit dans la fort, blessant les arbres, -les arbrisseaux, les jeunes pousses, dvorant l'esprance. La chvre, -surtout, la bte de celui qui ne possde rien, bte aventureuse, qui +forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache +chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les +pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, +exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il +est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste +un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne +rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à +travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et +vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux +ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé +vers la France, fuyant leurs propres dévastations<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152" title="Go to footnote 152"><span class="smaller">[152]</span></a>.</p> + +<p>Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter +tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les +terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, +et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait +le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la +population pauvre commença d'ensemble <span class="pagenum"><a id="page126" name="page126"></a>(p. 126)</span> cette œuvre de +destruction. Ils escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au +nid des aigles, cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres +furent sacrifiés aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire +une paire de sabots<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153" title="Go to footnote 153"><span class="smaller">[153]</span></a>. En même temps le petit bétail, se +multipliant sans nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, +les arbrisseaux, les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, +surtout, la bête de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion -dvastatrice, la Terreur du dsert. Ce ne fut pas le moindre des +dévastatrice, la Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les -chvres n'taient plus le dixime de leur nombre en l'an X<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Il -n'a pu arrter pourtant cette guerre contre la nature.</p> +chèvres n'étaient plus le dixième de leur nombre en l'an X<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154" title="Go to footnote 154"><span class="smaller">[154]</span></a>. Il +n'a pu arrêter pourtant cette guerre contre la nature.</p> -<p>Tout ce Midi, si beau, c'est nanmoins, compar au Nord, un pays de +<p>Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de -Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetes l par les fes; +Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes -prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, +prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce -pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombrages d'oliviers, -au chant monotone de la cigale. L, point de rivires navigables; le -canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppler; mais force tangs -sals, des terres sales aussi, o ne crot <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> que le +pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, +au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le +canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs +salés, des terres salées aussi, où ne croît <span class="pagenum"><a id="page127" name="page127"></a>(p. 127)</span> que le salicor<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155" title="Go to footnote 155"><span class="smaller">[155]</span></a>; d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, -c'est une autre Jude. Il ne tenait qu'aux rabbins des coles juives -de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas mme -regretter la lpre asiatique; nous en avons eu des exemples rcents +c'est une autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives +de Narbonne de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à +regretter la lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à Carcassonne<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156" title="Go to footnote 156"><span class="smaller">[156]</span></a>.</p> -<p>C'est que, malgr le <em>cers</em> occidental, auquel Auguste dressa un -autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pse sur ce pays. Les plaies -aux jambes ne gurissent gure Narbonne<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>. La plupart de ces +<p>C'est que, malgré le <em>cers</em> occidental, auquel Auguste dressa un +autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies +aux jambes ne guérissent guère à Narbonne<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157" title="Go to footnote 157"><span class="smaller">[157]</span></a>. La plupart de ces villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour -d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodve, Agde <em>la noire</em><a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, -ct de son cratre. Montpellier, hritire de feue Maguelone, dont -les ruines sont ct. Montpellier, qui voit son choix les -Pyrnes, les Cvennes, les Alpes mme, a prs d'elle et sous elle une +d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde <em>la noire</em><a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158" title="Go to footnote 158"><span class="smaller">[158]</span></a>, à +côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont +les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les +Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une terre malsaine<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159" title="Go to footnote 159"><span class="smaller">[159]</span></a>, couverte de fleurs, tout aromatique, et comme -<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> profondment mdicamente; ville de mdecine, de parfums et +<span class="pagenum"><a id="page128" name="page128"></a>(p. 128)</span> profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de vert-de-gris.</p> <p>C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, -les Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibres. Les -murs de Narbonne sont btis de tombeaux, de statues, -d'inscriptions<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. L'amphithtre de Nmes est perc d'embrasures -gothiques, couronn de crneaux sarrasins, noirci par les flammes de +les Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les +murs de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, +d'inscriptions<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160" title="Go to footnote 160"><span class="smaller">[160]</span></a>. L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures +gothiques, couronné de créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce sont encore les plus vieux qui ont le plus -laiss; les Romains ont enfonc la plus profonde trace; leur maison -carre, leur triple pont du Gard, leur norme canal de Narbonne qui +laissé; les Romains ont enfoncé la plus profonde trace; leur maison +carrée, leur triple pont du Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands vaisseaux<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161" title="Go to footnote 161"><span class="smaller">[161]</span></a>.</p> <p>Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. -C'est lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le -Languedoc a d de faire exception la maxime fodale: Nulle terre -sans seigneur. Ici la prsomption tait toujours pour la libert. -<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> La fodalit ne put s'y introduire qu' la faveur de la -croisade, comme auxiliaire de l'glise, comme <em>familire</em> de -l'Inquisition. Simon de Montfort y tablit quatre cent trente-quatre -fiefs. Mais cette colonie fodale, gouverne par la Coutume de Paris, -n'a fait que prparer l'esprit rpublicain de la province la -centralisation monarchique. Pays de libert politique et de servitude -religieuse, plus fanatique que dvot, le Languedoc a toujours nourri -un vigoureux esprit d'opposition. Les catholiques mme y ont eu leur -protestantisme sous la forme jansniste. Aujourd'hui encore, Alet, -on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui gurit -la fivre. Les Pyrnes ont toujours fourni des hrtiques, depuis -Vigilance et Flix d'Urgel. Le plus obstin des sceptiques, celui qui +C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le +Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre +sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. +<span class="pagenum"><a id="page129" name="page129"></a>(p. 129)</span> La féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la +croisade, comme auxiliaire de l'Église, comme <em>familière</em> de +l'Inquisition. Simon de Montfort y établit quatre cent trente-quatre +fiefs. Mais cette colonie féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, +n'a fait que préparer l'esprit républicain de la province à la +centralisation monarchique. Pays de liberté politique et de servitude +religieuse, plus fanatique que dévot, le Languedoc a toujours nourri +un vigoureux esprit d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur +protestantisme sous la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, +on gratte le tombeau de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit +la fièvre. Les Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis +Vigilance et Félix d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les -Chnier<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, les frres rivaux, non pourtant comme on l'a dit, -jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre d'glantine. Au moins l'on -ne refusera pas cette population la vivacit et l'nergie. nergie -meurtrire, violence tragique. Le Languedoc, plac au coude du Midi, -dont il semble l'articulation et le nœud, a t souvent froiss +Chénier<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162" title="Go to footnote 162"><span class="smaller">[162]</span></a>, les frères rivaux, non pourtant comme on l'a dit, +jusqu'au fratricide; de Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on +ne refusera pas à cette population la vivacité et l'énergie. Énergie +meurtrière, violence tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, +dont il semble l'articulation et le nœud, a été souvent froissé dans la lutte des races et des religions. Je parlerai ailleurs de -l'effroyable catastrophe du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> sicle. Aujourd'hui encore, entre -Nmes et la montagne de Nmes, il y a une haine traditionnelle, qui, -il est vrai, tient de moins en moins la religion: ce sont les -Guelfes et <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> les Gibelins. Ces Cvennes sont si pauvres et si -rudes; il n'est pas tonnant qu'au point de contact avec la riche -contre de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de rage -envieuse. L'histoire de Nmes n'est qu'un combat de taureaux.</p> - -<p>Le fort et dur gnie du Languedoc n'a pas t assez distingu de la -lgret spirituelle de la Guyenne et de la ptulance emporte de la -Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la mme -diffrence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et +l'effroyable catastrophe du <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle. Aujourd'hui encore, entre +Nîmes et la montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, +il est vrai, tient de moins en moins à la religion: ce sont les +Guelfes et <span class="pagenum"><a id="page130" name="page130"></a>(p. 130)</span> les Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si +rudes; il n'est pas étonnant qu'au point de contact avec la riche +contrée de la plaine, il y ait un choc plein de violence et de rage +envieuse. L'histoire de Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.</p> + +<p>Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la +légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la +Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même +différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La -conviction est forte, intolrante en Languedoc, souvent atroce, et -l'incrdulit aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et -de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fnelon, l'homme -le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hrtique. C'est -bien pis en avanant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, -trs-nobles et trs-gueux, de drles de corps, qui auraient tous dit, -comme leur Henri IV: <em>Paris vaut bien une messe</em>; ou comme il crivait - Gabrielle, au moment de l'abjuration: <em>Je vais faire le saut -prilleux!</em><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a> Ces hommes veulent tout prix russir, et -russissent. Les Armagnacs s'allirent aux Valois; les Albret, mls -aux Bourbons, ont fini par donner des rois la France.</p> - -<p>Le gnie provenal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec -le gnie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les -peuples d'une mme <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> zone sont alterns ainsi; par exemple, -l'Autriche, plus loigne de la Souabe que de la Bavire, en est plus -rapproche par l'esprit. Riveraines du Rhne, coupes symtriquement -par des fleuves ou torrents qui se rpondent (le Gard la Durance, et -le Var l'Hrault), les provinces de Languedoc et de Provence forment - elles deux notre littoral sur la Mditerrane. Ce littoral a des -deux cts ses tangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le -Languedoc est un systme complet, un dos de montagnes ou collines avec -les deux pentes: c'est lui qui verse les fleuves la Guyenne et -l'Auvergne. La Provence est adosse aux Alpes; elle n'a point les -Alpes, ni les sources de ses grandes rivires; elle n'est qu'un -prolongement, une pente des monts vers le Rhne et la mer; au bas de +conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et +l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et +de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme +le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est +bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, +très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, +comme leur Henri IV: <em>Paris vaut bien une messe</em>; ou comme il écrivait +à Gabrielle, au moment de l'abjuration: <em>Je vais faire le saut +périlleux!</em><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163" title="Go to footnote 163"><span class="smaller">[163]</span></a> Ces hommes veulent à tout prix réussir, et +réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés +aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.</p> + +<p>Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec +le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les +peuples d'une même <span class="pagenum"><a id="page131" name="page131"></a>(p. 131)</span> zone sont alternés ainsi; par exemple, +l'Autriche, plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus +rapprochée par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement +par des fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et +le Var à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment +à elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des +deux côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le +Languedoc est un système complet, un dos de montagnes ou collines avec +les deux pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à +l'Auvergne. La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les +Alpes, ni les sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un +prolongement, une pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, -au contraire, dont la cte est moins favorable, tient ses villes en -arrire de la mer et du Rhne. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne -veulent point tre des ports<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Aussi l'histoire du Languedoc est -plus continentale que maritime; ses grands vnements sont les luttes -de la libert religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la +au contraire, dont la côte est moins favorable, tient ses villes en +arrière de la mer et du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne +veulent point être des ports<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164" title="Go to footnote 164"><span class="smaller">[164]</span></a>. Aussi l'histoire du Languedoc est +plus continentale que maritime; ses grands événements sont les luttes +de la liberté religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle -semble lance aux courses maritimes, aux croisades, aux conqutes +semble élancée aux courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.</p> -<p>La Provence a visit, a hberg tous les peuples. <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Tous ont -chant les chants, dans les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se -sont arrts aux passages du Rhne, ces grands carrefours des routes +<p>La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. <span class="pagenum"><a id="page132" name="page132"></a>(p. 132)</span> Tous ont +chanté les chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se +sont arrêtés aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du Midi<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165" title="Go to footnote 165"><span class="smaller">[165]</span></a>. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) -leur ont bti des ponts<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, et commenc la fraternit de l'Occident. +leur ont bâti des ponts<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166" title="Go to footnote 166"><span class="smaller">[166]</span></a>, et commencé la fraternité de l'Occident. Les vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette œuvre, ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur -ont, bon gr mal gr, men la farandole<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>. Et ils n'ont plus voulu +ont, bon gré mal gré, mené la farandole<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167" title="Go to footnote 167"><span class="smaller">[167]</span></a>. Et ils n'ont plus voulu se rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, -moresques, italiennes. Ils ont prfr les figues fivreuses de -Frjus<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a> celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, -cultiv en terrasses les pentes rapides, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> exig le raisin des +moresques, italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de +Fréjus<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168" title="Go to footnote 168"><span class="smaller">[168]</span></a> à celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, +cultivé en terrasses les pentes rapides, <span class="pagenum"><a id="page133" name="page133"></a>(p. 133)</span> exigé le raisin des coteaux pierreux qui ne donnent que thym et lavande.</p> -<p>Cette potique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler -de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacit de tigre -du paysan de Toulon, ce vent ternel qui enterre dans le sable les -arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux la cte, n'est gure +<p>Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler +de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre +du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les +arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et -subits, saisissent mortellement. Le Provenal est trop vif pour +subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la -fte ordinaire de ce pays de ftes, il donne rudement sur la tte, -quand d'un rayon il transfigure l'hiver en t. Il vivifie l'arbre, il -le brle. Et les geles brlent aussi. Plus souvent des orages, des +fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, +quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il +le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ -au bas de la colline, ou le suit voguant grande eau, et s'ajoutant -la terre du voisin. Nature capricieuse, passionne, colre et +au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à +la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et charmante.</p> -<p>Le Rhne est le symbole de la contre, son ftiche, comme le Nil est -celui de l'gypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne ft -qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhne tait de la -colre<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses +<p>Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est +celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût +qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la +colère<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169" title="Go to footnote 169"><span class="smaller">[169]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page134" name="page134"></a>(p. 134)</span> et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres tourbillonnants. Le monstre c'est le <em>drac</em>, la <em>tarasque</em>, -espce de tortue-dragon, dont on promne la figure grand bruit dans -certaines ftes<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Elle va jusqu' l'glise, heurtant tout sur son -passage. La fte n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras -cass.</p> - -<p>Ce Rhne, emport comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner -contre son delta de la Camargue, l'le des taureaux et des beaux -pturages. La fte de l'le, c'est la <em>Ferrade</em>. Un cercle de -chariots est charg <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> de spectateurs. On y pousse coups de +espèce de tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans +certaines fêtes<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170" title="Go to footnote 170"><span class="smaller">[170]</span></a>. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son +passage. La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras +cassé.</p> + +<p>Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner +contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux +pâturages. La fête de l'île, c'est la <em>Ferrade</em>. Un cercle de +chariots est chargé <span class="pagenum"><a id="page135" name="page135"></a>(p. 135)</span> de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux -renverse le jeune animal, et pendant qu'on le tient terre, on offre -le fer rouge une dame invite; elle descend et l'applique elle-mme -sur la bte cumante.</p> - -<p>Voil le gnie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais -non sans grce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la -moresque, les sonnettes aux genoux, ou excuter neuf, onze, -treize, la danse des pes, le <em>bacchuber</em>, comme disent leurs voisins -de Gap; ou bien Riez, jouer tous les ans la <em>bravade</em> des +renverse le jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre +le fer rouge à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même +sur la bête écumante.</p> + +<p>Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais +non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la +moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à +treize, la danse des épées, le <em>bacchuber</em>, comme disent leurs voisins +de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la <em>bravade</em> des Sarrasins<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171" title="Go to footnote 171"><span class="smaller">[171]</span></a>. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des -Crillon; pays des marins intrpides; c'est une rude cole que ce golfe -de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce rengat qui mourut +Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe +de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais -connu d'autre nom); n sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque -battue par la tempte, il devint amiral et donna sur son bord une fte - Louis XIV; mais il ne mconnaissait pas pour cela ses vieux -camarades, et voulut tre enterr avec les pauvres, auxquels il laissa +connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque +battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête +à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux +camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa tout son bien.</p> -<p>Cet esprit d'galit ne peut surprendre dans ce pays de rpubliques, -au milieu des cits grecques et des municipes romains. Dans les -campagnes mme, le servage n'a jamais pes comme dans le reste de la -France. Ces paysans taient leurs propres librateurs <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> et les +<p>Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, +au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les +campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la +France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs <span class="pagenum"><a id="page136" name="page136"></a>(p. 136)</span> et les vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle nature des mains libres, intelligentes.</p> -<p>Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littrature, -dans la philosophie. La grande rclamation du breton Plage en faveur -de la libert humaine fut accueillie, soutenue en Provence par -Faustus, par Cassien, par cette noble cole de Lerins, la gloire du -V<sup>e</sup> sicle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de -l'influence thologique, le provenal Gassendi tenta la mme -rvolution au nom du sensualisme. Et au dernier sicle, les athes de -Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrrent chez Frdric, -avec un athe provenal (d'Argens).</p> - -<p>Ce n'est pas sans raison que la littrature du Midi au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et au -<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> sicles, s'appelle la littrature provenale. On vit alors tout -ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le gnie de cette contre. -C'est le pays des beaux parleurs, passionns (au moins pour la -parole), et, quand ils veulent, artisans obstins de langage; ils ont -donn Massillon, Mascaron, Flchier, Maury, les orateurs et les -rhteurs. Mais la Provence entire, municipes, Parlement et noblesse, -dmagogie et rhtorique, le tout couronn d'une magnifique insolence -mridionale s'est rencontr dans Mirabeau, le col du taureau, la force -du Rhne.</p> - -<p>Comment ce pays-l n'a-t-il pas vaincu et domin la France? Il a bien -vaincu l'Italie au <span class="smcap">XIII</span> sicle. Comment est-il si terne maintenant, -en exceptant Marseille, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> c'est--dire la mer? Sans parler des -ctes malsaines, et des villes qui se meurent, comme Frjus<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, je +<p>Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, +dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur +de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par +Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du +V<sup>e</sup> siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de +l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même +révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de +Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, +avec un athée provençal (d'Argens).</p> + +<p>Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> et au +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout +ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. +C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la +parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont +donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les +rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, +démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence +méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force +du Rhône.</p> + +<p>Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien +vaincu l'Italie au <span class="smcap">XIII</span> siècle. Comment est-il si terne maintenant, +en exceptant Marseille, <span class="pagenum"><a id="page137" name="page137"></a>(p. 137)</span> c'est-à-dire la mer? Sans parler des +côtes malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172" title="Go to footnote 172"><span class="smaller">[172]</span></a>, je ne vois partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux -restes de l'antiquit, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces +restes de l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais -dans l'esprit du peuple, dans sa fidlit aux vieux usages<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, qui -lui donnent une physionomie si originale et si antique; l aussi je +dans l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173" title="Go to footnote 173"><span class="smaller">[173]</span></a>, qui +lui donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je trouve une ruine. C'est un peuple qui ne <span class="pagenum"><a id="page138" name="page138"></a>(p. 138)</span> prend pas le temps -pass au srieux, et qui pourtant en conserve la trace<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Un pays -travers par tous les peuples aurait d, ce semble, oublier davantage; -mais non, il s'est obstin dans ses souvenirs. Sous plusieurs -rapports, il appartient, comme l'Italie, l'antiquit.</p> - -<p>Franchissez les tristes embouchures du Rhne, obstrues et -marcageuses, comme celles du Nil et du P. Remontez la ville -d'Arles. La vieille mtropole du christianisme dans nos contres -mridionales avait cent mille mes au temps des Romains; elle en a +passé au sérieux, et qui pourtant en conserve la trace<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174" title="Go to footnote 174"><span class="smaller">[174]</span></a>. Un pays +traversé par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; +mais non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs +rapports, il appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.</p> + +<p>Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et +marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville +d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées +méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de -spulcres<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. Elle a t longtemps le tombeau commun, la ncropole -des Gaules. C'tait un bonheur souhait de pouvoir reposer dans ses -champs lysiens (les Aliscamps). Jusqu'au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, dit-on, les -habitants des deux rives mettaient, avec une pice d'argent, leurs +sépulcres<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175" title="Go to footnote 175"><span class="smaller">[175]</span></a>. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole +des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses +champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, dit-on, les +habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs morts dans un tonneau enduit de poix <span class="pagenum"><a id="page139" name="page139"></a>(p. 139)</span> qu'on abandonnait au -fleuve; ils taient fidlement recueillis. Cependant cette ville a -toujours dclin. Lyon l'a bientt remplace dans la primatie des -Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a pass -rapide et obscur; ses grandes familles se sont teintes.</p> +fleuve; ils étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a +toujours décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des +Gaules; le royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé +rapide et obscur; ses grandes familles se sont éteintes.</p> -<p>Quand de la cte et des pturages d'Arles, on monte aux collines +<p>Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes -villes qu' ses frontires. Ces villes taient en grande partie des -colonies trangres; la partie vraiment provenale tait la moins -puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhne, les -Catalans de la cte et des ports; les Baux, les Provenaux indignes, -qui avaient jadis dlivr le pays des Maures, eurent Forcalquier, -Sisteron, c'est--dire l'intrieur. Ainsi allaient en pices les tats -du Midi, jusqu' ce que vinrent les Franais qui renversrent -Toulouse, rejetrent les Catalans en Espagne, unirent les Provenaux -et les menrent la conqute de Naples. Ce fut la fin des destines -de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un mme matre. Rome -prta son pape Avignon; les richesses et les scandales abondrent. -La religion tait bien malade dans ces contres, surtout depuis les -Albigeois; elle fut tue par la prsence des papes. En mme temps -s'affaiblissaient et venaient rien les vieilles liberts des -municipes du Midi. La libert romaine et la religion romaine, la -rpublique et le christianisme, l'antiquit et le moyen ge, s'y -teignaient en mme temps. Avignon fut le <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> thtre de cette -dcrpitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que -Ptrarque ait tant pleur la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut +villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des +colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins +puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les +Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, +qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, +Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États +du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent +Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux +et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées +de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome +prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent. +La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les +Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps +s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des +municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la +république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y +éteignaient en même temps. Avignon fut le <span class="pagenum"><a id="page140" name="page140"></a>(p. 140)</span> théâtre de cette +décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que +Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque jour<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176" title="Go to footnote 176"><span class="smaller">[176]</span></a>.</p> -<p>La Provence, dans son imparfaite destine, dans sa forme incomplte, -me semble un chant des troubadours, un canzone de Ptrarque; plus -d'lan que de porte. La vgtation africaine des ctes est bientt -borne par le vent glacial des Alpes. Le Rhne court la mer, et n'y -arrive pas. Les pturages font place aux sches collines, pares -tristement de myrte et de lavande, parfumes et striles.</p> +<p>La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, +me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus +d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt +bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y +arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées +tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.</p> -<p>La posie de ce destin du Midi semble reposer dans la mlancolie de +<p>La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, -d'o l'on voit les Alpes et les Cvennes, le Languedoc et la -Provence, au del, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> la Mditerrane. Et moi aussi, j'y -pleurerais comme Ptrarque au moment de quitter ces belles contres.</p> +d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la +Provence, au delà, <span class="pagenum"><a id="page141" name="page141"></a>(p. 141)</span> la Méditerranée. Et moi aussi, j'y +pleurerais comme Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.</p> <p class="p2">Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, -aux chnes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines dcolores du +aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, -isoles par leur originalit mme, ne me pourraient servir composer -l'unit de la France. Il y faut des lments plus liants, plus +isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer +l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est -pas trop pour cela des populations serres du centre, des bataillons -normands, picards, des massives et profondes lgions de la Lorraine et +pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons +normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et de l'Alsace.</p> -<p>Les Provenaux appellent les Dauphinois les <em>Franciaux</em>. Le Dauphin -appartient dj la vraie France, la France du Nord. Malgr la -latitude, cette province est septentrionale. L commence cette zone de -pays rudes et d'hommes nergiques qui couvrent la France l'est. -D'abord le Dauphin, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis -le marais de la Bresse; puis dos dos la Franche-Comt et la -Lorraine, attaches ensemble par les Vosges, qui versent celle-ci la -Moselle, l'autre la Sane et le Doubs. Un vigoureux gnie de -rsistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut tre -incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'tranger. Elles -donnent aussi la science des esprits svres et analytiques: Mably -<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> et Condillac son frre, sont de Grenoble; d'Alembert est -Dauphinois par sa mre; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et +<p>Les Provençaux appellent les Dauphinois les <em>Franciaux</em>. Le Dauphiné +appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la +latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de +pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. +D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis +le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la +Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la +Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de +résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être +incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles +donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably +<span class="pagenum"><a id="page142" name="page142"></a>(p. 142)</span> et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est +Dauphinois par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le grand anatomiste<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177" title="Go to footnote 177"><span class="smaller">[177]</span></a>.</p> -<p>Leur vie morale et leur posie, ces hommes de la frontire, du reste -raisonneurs et intresss<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, c'est la guerre. Qu'on parle de passer +<p>Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste +raisonneurs et intéressés<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178" title="Go to footnote 178"><span class="smaller">[178]</span></a>, c'est la guerre. Qu'on parle de passer les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au -Dauphin, ni les Ney, les Fabert, la Lorraine. Il y a l, sur la -frontire, des villes hroques o c'est de pre en fils un invariable -usage de se faire tuer pour le pays<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Et les femmes s'en mlent +Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la +frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable +usage de se faire tuer pour le pays<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179" title="Go to footnote 179"><span class="smaller">[179]</span></a>. Et les femmes s'en mêlent souvent comme les hommes<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180" title="Go to footnote 180"><span class="smaller">[180]</span></a>. Elles ont dans toute cette zone, du -Dauphin aux Ardennes, un courage, une grce d'amazones, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> que -vous chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, srieuses et -soignes dans leur mise, respectables aux trangers et leurs +Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, <span class="pagenum"><a id="page143" name="page143"></a>(p. 143)</span> que +vous chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et +soignées dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles vivent au milieu des soldats, et leur imposent. -Elles-mmes, veuves, filles de soldats, elles savent ce que c'est que +Elles-mêmes, veuves, filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y -envoient pas moins les leurs, fortes et rsignes; au besoin elles -iraient elles-mmes. Ce n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la -France par la main d'une femme: en Dauphin, Margot de Lay dfendit -Montlimart, et Philis La Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontire au -duc de Savoie (1692). Le gnie viril des Dauphinoises a souvent exerc -sur les hommes une irrsistible puissance: tmoin la fameuse madame -Tencin, mre de d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de -mari en mari, finit par pouser le roi de Pologne; on la chante encore -dans le pays avec Mlusine et la fe de Sassenage.</p> - -<p>Il y a dans les mœurs communes du Dauphin une vive et franche -simplicit la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers -les Alpes surtout, vous trouverez l'honntet savoyarde<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, la mme -bont, avec <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> moins de douceur. L, il faut bien que les hommes +envoient pas moins les leurs, fortes et résignées; au besoin elles +iraient elles-mêmes. Ce n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la +France par la main d'une femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit +Montélimart, et Philis La Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au +duc de Savoie (1692). Le génie viril des Dauphinoises a souvent exercé +sur les hommes une irrésistible puissance: témoin la fameuse madame +Tencin, mère de d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de +mari en mari, finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore +dans le pays avec Mélusine et la fée de Sassenage.</p> + +<p>Il y a dans les mœurs communes du Dauphiné une vive et franche +simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers +les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181" title="Go to footnote 181"><span class="smaller">[181]</span></a>, la même +bonté, avec <span class="pagenum"><a id="page144" name="page144"></a>(p. 144)</span> moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime -gure<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Sur ces pentes exposes au nord, au fond de ces sombres -entonnoirs o siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie +guère<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182" title="Go to footnote 182"><span class="smaller">[182]</span></a>. Sur ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres +entonnoirs où siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon cœur et le bon sens du peuple. Des greniers -d'abondance fournis par les communes supplent aux mauvaises rcoltes. -On btit gratis pour les veuves, et pour elles d'abord<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. De l -partent des migrations annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des -maons, des porteurs d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le +d'abondance fournis par les communes suppléent aux mauvaises récoltes. +On bâtit gratis pour les veuves, et pour elles d'abord<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183" title="Go to footnote 183"><span class="smaller">[183]</span></a>. De là +partent des émigrations annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des +maçons, des porteurs d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs ambulants<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184" title="Go to footnote 184"><span class="smaller">[184]</span></a> qui descendent tous les hivers des -montagnes de Gap et d'Embrun. Ces matres d'cole s'en vont par -Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre ct du Rhne. Les familles -les reoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au -mnage. Dans les plaines du Dauphin, le paysan, moins bon et moins +montagnes de Gap et d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par +Grenoble dans le Lyonnais, et de l'autre côté du Rhône. Les familles +les reçoivent volontiers; ils enseignent les enfants et aident au +ménage. Dans les plaines du Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel esprit: il fait des vers et des vers satiriques.</p> -<p>Jamais dans le Dauphin la fodalit ne pesa comme dans le reste de la -France. Les seigneurs, en guerre ternelle avec la Savoie<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, -eurent intrt de mnager <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> leurs hommes; les <em>vavasseurs</em> y -furent moins des arrire-vassaux que des petits nobles peu prs -indpendants<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. La proprit s'y est trouve de bonne heure divise - l'infini. Aussi la Rvolution franaise n'a point t sanglante -Grenoble; elle y tait faite d'avance<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. La proprit est divise -au point que telle maison a dix propritaires, chacun d'eux possdant +<p>Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la +France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185" title="Go to footnote 185"><span class="smaller">[185]</span></a>, +eurent intérêt de ménager <span class="pagenum"><a id="page145" name="page145"></a>(p. 145)</span> leurs hommes; les <em>vavasseurs</em> y +furent moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près +indépendants<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186" title="Go to footnote 186"><span class="smaller">[186]</span></a>. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée +à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à +Grenoble; elle y était faite d'avance<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187" title="Go to footnote 187"><span class="smaller">[187]</span></a>. La propriété est divisée +au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant et habitant une chambre<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188" title="Go to footnote 188"><span class="smaller">[188]</span></a>. Bonaparte connaissait bien Grenoble, -quand il la choisit pour sa premire station en revenant de l'le -d'Elbe<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>; il voulait alors relever l'empire par la rpublique.</p> - -<p> Grenoble, comme Lyon, comme Besanon, comme Metz et dans tout -le Nord, l'industrialisme rpublicain est moins sorti, quoi qu'on ait -dit, de la municipalit romaine que de la protection ecclsiastique; -ou plutt l'une et l'autre se sont accordes, confondues, l'vque -s'tant trouv, au moins jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle, de nom ou de -fait, le vritable <i>defensor civitatis</i>. L'vque Izarn chassa les -Sarrasins du Dauphin en 965; et jusqu'en 1044, o l'on place -l'avnement des comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les -chroniques, avait toujours t un franc-alleu de l'vque. C'est -aussi par des conqutes sur les vques que commencrent les comtes -poitevins de Die et de Valence. Ces barons s'appuyrent tantt sur les -Allemands, tantt sur les mcrants du Languedoc<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>.</p> - -<p>Besanon<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, comme Grenoble, est encore une rpublique -ecclsiastique, sous son archevque, prince d'empire, et son noble -chapitre<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>. Mais l'ternelle guerre de la Franche-Comt contre -l'Allemagne, y a rendu la fodalit plus pesante. La longue muraille +quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île +d'Elbe<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189" title="Go to footnote 189"><span class="smaller">[189]</span></a>; il voulait alors relever l'empire par la république.</p> + +<p>À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout +le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait +dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; +ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque +s'étant trouvé, au moins jusqu'au <span class="pagenum"><a id="page146" name="page146"></a>(p. 146)</span> <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle, de nom ou de +fait, le véritable <i>defensor civitatis</i>. L'évêque Izarn chassa les +Sarrasins du Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place +l'avénement des comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les +chroniques, «avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est +aussi par des conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes +poitevins de Die et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les +Allemands, tantôt sur les mécréants du Languedoc<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190" title="Go to footnote 190"><span class="smaller">[190]</span></a>.</p> + +<p>Besançon<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191" title="Go to footnote 191"><span class="smaller">[191]</span></a>, comme Grenoble, est encore une république +ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble +chapitre<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192" title="Go to footnote 192"><span class="smaller">[192]</span></a>. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre +l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis -les replis du Doubs, c'taient de fortes barrires<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> -Cependant Frdric Barberousse n'y tablit pas moins ses enfants pour -un sicle. Ce fut sous les serfs de l'glise, Saint-Claude, comme -dans la pauvre Nantua de l'autre ct de la montagne, que commena -l'industrie de ces contres. Attachs la glbe, ils taillrent +les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193" title="Go to footnote 193"><span class="smaller">[193]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page147" name="page147"></a>(p. 147)</span> +Cependant Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour +un siècle. Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme +dans la pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença +l'industrie de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de colporteurs.</p> -<p>Sous son vque mme, Metz tait libre, comme Lige, comme Lyon; elle -avait son chevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande +<p>Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle +avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande Meuse et la petite (la Moselle, <i>Mosula</i>), les trois villes -ecclsiastiques, Metz, Toul et Verdun<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, places en triangle, -formaient un terrain neutre, une le, un asile aux serfs fugitifs. Les -juifs mme, proscrits partout, taient reus dans Metz. C'tait le -<em>border</em> franais entre nous et l'Empire. L, il n'y avait point de -barrire naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphin et en -Franche-Comt. Les beaux ballons des Vosges, la chane mme de -l'Alsace, ces montagnes formes douces et paisibles, favorisaient -d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marque des +ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194" title="Go to footnote 194"><span class="smaller">[194]</span></a>, placées en triangle, +formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les +juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le +<em>border</em> français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de +barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en +Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de +l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient +d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des monuments carlovingiens<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195" title="Go to footnote 195"><span class="smaller">[195]</span></a>, avec ses douze grandes maisons, ses <span class="pagenum"><a id="page148" name="page148"></a>(p. 148)</span> cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, -o Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, -o l'on portait l'pe devant l'abbesse<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>, la Lorraine offrait une -miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y tait partout -ple-mle avec la France, partout se trouvait la frontire. L aussi -se forma, et dans les valles de la Meuse et de la Moselle, et dans -les forts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne +où Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, +où l'on portait l'épée devant l'abbesse<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196" title="Go to footnote 196"><span class="smaller">[196]</span></a>, la Lorraine offrait une +miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout +pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi +se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans +les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le -prtre, qui les prenaient tour tour leur service. Metz tait leur -ville, tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut -jamais. On a essay en vain de rdiger en une coutume les coutumes +prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur +ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut +jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes contradictoires de cette Babel.</p> -<p>La langue franaise s'arrte en Lorraine, et je n'irai pas au del. Je +<p>La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde -germanique est dangereux <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> pour moi. Il y a l un tout-puissant -lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous dcouvrais, divine flche -de Strasbourg, si j'apercevais mon hroque Rhin, je pourrais bien -m'en aller au courant du fleuve, berc par leurs lgendes<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, vers -la rouge cathdrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu' -l'Ocan; ou peut-tre resterais-je enchant aux limites solennelles +germanique est dangereux <span class="pagenum"><a id="page149" name="page149"></a>(p. 149)</span> pour moi. Il y a là un tout-puissant +lotos qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche +de Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien +m'en aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197" title="Go to footnote 197"><span class="smaller">[197]</span></a>, vers +la rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à +l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque -fameuse glise de plerinage, au monastre de cette noble religieuse -qui passa trois cents ans couter l'oiseau de la fort<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.</p> +fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse +qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198" title="Go to footnote 198"><span class="smaller">[198]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Non, je m'arrte sur la limite des deux langues, en Lorraine, -au combat des deux races, au <em>Chne des Partisans</em>, qu'on montre +<p><span class="pagenum"><a id="page150" name="page150"></a>(p. 150)</span> Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, +au combat des deux races, au <em>Chêne des Partisans</em>, qu'on montre encore dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la -ruse hroque et de la force brutale, s'est personnifie de bonne -heure dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Franais Rainier -(Renier, Renard?), d'o viennent les comtes de Hainaut. La guerre du -Loup et du Renard est la grande lgende du nord de la France, le sujet -des fabliaux et des pomes populaires: un picier de Troyes a donn au -<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> sicle le dernier de ces pomes. Pendant deux cent cinquante ans, -la Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, cratures des empereurs, -et qui, au dernier sicle, ont fini par tre empereurs. Ces ducs -furent presque toujours en guerre avec l'vque et la rpublique de +ruse héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne +heure dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier +(Renier, Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du +Loup et du Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet +des fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au +<span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, +la Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, +et qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs +furent presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de Metz<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199" title="Go to footnote 199"><span class="smaller">[199]</span></a>, avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant -pous, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Franais par -leur mre, ils secondrent vivement la France contre les Anglais, +épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par +leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous -tuer ou prendre en combattant pour la France, Courtray, Cassel, -Crcy, Auray. Une fille des frontires de Lorraine et Champagne, une -pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralit -nationale; en elle apparut, pour la premire fois, la grande <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> +tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à +Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une +pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité +nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande <span class="pagenum"><a id="page151" name="page151"></a>(p. 151)</span> image du peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la -Lorraine se trouvait attache la France. Le duc mme, qui avait un -instant mconnu le roi et li les pennons royaux la queue de son -cheval, maria pourtant sa fille un prince du sang, au comte de Bar, -Ren d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donn dans les -Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes allis de +Lorraine se trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un +instant méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son +cheval, maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, +René d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les +Guise des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de l'Angleterre et de la Hollande.</p> <p>En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun -et Stenay, Sedan, Mzires et Givet, Mastricht, une foule de places -fortes, matrisent son cours. Elle leur prte ses eaux, elle les -couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est bois, comme pour -masquer la dfense et l'attaque aux approches de la Belgique. La -grande fort d'Ardenne, la <em>profonde</em> (ar duinn), s'tend de tous -cts, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des -bourgs, des pturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne -sont l que des clairires. Les bois recommencent toujours; toujours -les petits chnes, humble et monotone ocan vgtal, dont vous -apercevez de temps autre, du sommet de quelque colline, les -uniformes ondulations. La fort tait bien plus continue autrefois. -Les chasseurs pouvaient courir, toujours l'ombre, de l'Allemagne, du -Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert Notre-Dame-de-Liesse. Bien -des histoires se sont passes sous ces ombrages; ces chnes tout -chargs de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis -les mystres des druides <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> jusqu'aux guerres du Sanglier des -Ardennes, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> sicle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition -convertit saint Hubert, jusqu' la blonde Iseult et son amant. Ils -dormaient sur la mousse, quand l'poux d'Iseult les surprit; mais il -les vit si beaux, si sages, avec la large pe qui les sparait, il se -retira discrtement.</p> - -<p>Il faut voir, au del de Givet, le Trou du Han, o nagure on n'osait -encore pntrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs +et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places +fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les +couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour +masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La +grande forêt d'Ardenne, la <em>profonde</em> (ar duinn), s'étend de tous +côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des +bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne +sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours +les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous +apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les +uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois. +Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du +Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien +des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout +chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis +les mystères des druides <span class="pagenum"><a id="page152" name="page152"></a>(p. 152)</span> jusqu'aux guerres du Sanglier des +Ardennes, au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition +convertit saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils +dormaient sur la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il +les vit si beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se +retira discrètement.</p> + +<p>Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait +encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, -l'ineffaable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de -Renaud. Les quatre fils Aymon sont Chteau-Renaud comme Uzs, aux +l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de +Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant -son travail, tient sur les genoux le prcieux volume de la -Bibliothque bleue, le livre hrditaire, us, noirci dans la -veille<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.</p> - -<p>Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement la -Champagne. Il appartient l'vch de Metz, au bassin de la Meuse, au -vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez pass les blanches et -blafardes campagnes qui s'tendent de Reims Rethel, la Champagne est -finie. Les bois commencent avec les bois, les pturages, et les petits +son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la +Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la +veillée<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200" title="Go to footnote 200"><span class="smaller">[200]</span></a>.</p> + +<p>Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la +Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au +vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et +blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est +finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile -fait place au sombre clat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de +fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, <span class="pagenum"><a id="page153" name="page153"></a>(p. 153)</span> -ardoisires, tout cela n'gaye pas le pays. Mais la race est -distingue: quelque chose d'intelligent, de sobre, d'conome; la -figure un peu sche, et taille vives artes. Ce caractre de -scheresse et de svrit n'est point particulier la petite Genve -de Sedan; il est presque partout le mme. Le pays n'est pas riche, et -l'ennemi deux pas; cela donne penser. L'habitant est srieux. +ardoisières, tout cela n'égaye pas le pays. Mais la race est +distinguée: quelque chose d'intelligent, de sobre, d'économe; la +figure un peu sèche, et taillée à vives arêtes. Ce caractère de +sécheresse et de sévérité n'est point particulier à la petite Genève +de Sedan; il est presque partout le même. Le pays n'est pas riche, et +l'ennemi à deux pas; cela donne à penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur fortune.</p> -<p class="p2">Derrire cette rude et hroque zone de Dauphin, Franche-Comt, -Lorraine, Ardennes, s'en dveloppe une autre tout autrement douce, et -plus fconde des fruits de la pense. Je parle des provinces du -Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de posie -inspire, d'loquence, d'lgante et ingnieuse littrature. Ceux-ci -n'avaient pas, comme les autres, recevoir et renvoyer sans cesse le -choc de l'invasion trangre. Ils ont pu, mieux abrits, cultiver -loisir la fleur dlicate de la civilisation.</p> - -<p>D'abord, tout prs du Dauphin, la grande et aimable ville de Lyon, -avec son gnie minemment sociable, unissant les peuples comme les -fleuves<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. Cette pointe du Rhne et de la Sane semble avoir t -toujours un lieu sacr. Les Segusii de Lyon dpendaient <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> du -peuple druidique des dues. L, soixante tribus de la Gaule dressrent -l'autel d'Auguste, et Caligula y tablit ces combats d'loquence o le -vaincu tait jet dans le Rhne, s'il n'aimait mieux effacer son -discours avec sa langue. sa place, on jetait des victimes dans le +<p class="p2">Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, +Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et +plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du +Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie +inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci +n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le +choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à +loisir la fleur délicate de la civilisation.</p> + +<p>D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, +avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les +fleuves<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201" title="Go to footnote 201"><span class="smaller">[201]</span></a>. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été +toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient <span class="pagenum"><a id="page154" name="page154"></a>(p. 154)</span> du +peuple druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent +l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le +vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son +discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont -de Saint-Nizier l'<em>arc merveilleux</em> d'o l'on prcipitait les +de Saint-Nizier l'<em>arc merveilleux</em> d'où l'on précipitait les taureaux.</p> -<p>La fameuse table de bronze, o on lit encore le discours de Claude -pour l'admission des Gaulois dans le snat, est la premire de nos -antiquits nationales, le signe de notre initiation dans le monde -civilis. Une autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans -les catacombes de Saint-Irne, dans la crypte de Saint-Pothin, dans -Fourvires, la montagne des plerins. Lyon fut le sige de -l'administration romaine, puis de l'autorit ecclsiastique pour les -quatre Lyonnaises (Lyon, Tours, Sens et Rouen), c'est--dire pour +<p>La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude +pour l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos +antiquités nationales, le signe de notre initiation dans le monde +civilisé. Une autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans +les catacombes de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans +Fourvières, la montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de +l'administration romaine, puis de l'autorité ecclésiastique pour les +quatre Lyonnaises (Lyon, Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les terribles bouleversements des premiers -sicles du moyen ge, cette grande ville ecclsiastique ouvrit son -sein une foule de fugitifs, et se peupla de la dpopulation -gnrale, peu prs comme Constantinople concentra peu peu en elle +siècles du moyen âge, cette grande ville ecclésiastique ouvrit son +sein à une foule de fugitifs, et se peupla de la dépopulation +générale, à peu près comme Constantinople concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien que ses bras et son -Rhne; elle fut industrielle et commerante. L'industrie y avait -commenc ds les Romains. Nous avons des inscriptions tumulaires: <em> -la mmoire d'un vitrier africain</em> habitant de Lyon. <em> la mmoire -d'un vtran des lgions, marchand de papier</em><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Cette -fourmilire laborieuse, enferme entre les rochers et la rivire, -entasse dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie et -l'ternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa posie. -Ainsi notre matre Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les +Rhône; elle fut industrielle et commerçante. L'industrie y avait +commencé dès les Romains. Nous avons des inscriptions tumulaires: <em>À +la mémoire d'un vitrier africain</em> habitant de Lyon. <em>À la mémoire +d'un vétéran des légions, marchand de papier</em><a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202" title="Go to footnote 202"><span class="smaller">[202]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page155" name="page155"></a>(p. 155)</span> Cette +fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers et la rivière, +entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie et +l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa poésie. +Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils -rvrent dans leurs cits obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, -et ce beau soleil qui leur tait envi. Ils martelrent dans leurs -ateliers des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. -Lyon, l'inspiration potique ne fut point la nature, mais l'amour: +rêvèrent dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, +et ce beau soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs +ateliers des idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À +Lyon, l'inspiration poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune marchande, pensive dans le demi-jour de -l'arrire-boutique, crivit, comme Louise Labb, comme Pernette -Guillet, des vers pleins de tristesse et de passion, qui n'taient pas -pour leurs poux. L'amour de Dieu, il faut le dire, et le plus doux -mysticisme, fut encore un caractre lyonnais. L'glise de Lyon fut -fonde par l'<em>homme du dsir</em> +l'arrière-boutique, écrivit, comme Louise Labbé, comme Pernette +Guillet, des vers pleins de tristesse et de passion, qui n'étaient pas +pour leurs époux. L'amour de Dieu, il faut le dire, et le plus doux +mysticisme, fut encore un caractère lyonnais. L'Église de Lyon fut +fondée par l'<em>homme du désir</em> (Ποθεινὸς, saint Pothin). Et -c'est Lyon que, dans les derniers temps, saint Martin, l'<em>homme du -dsir</em>, tablit son cole<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Ballanche y est n<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. L'auteur de +c'est à Lyon que, dans les derniers temps, saint Martin, l'<em>homme du +désir</em>, établit son école<a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203" title="Go to footnote 203"><span class="smaller">[203]</span></a>. Ballanche y est né<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204" title="Go to footnote 204"><span class="smaller">[204]</span></a>. L'auteur de l'<cite>Imitation</cite>, Jean Gerson, voulut y mourir<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205" title="Go to footnote 205"><span class="smaller">[205]</span></a>.</p> <p>C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence <span class="pagenum"><a id="page156" name="page156"></a>(p. 156)</span> que -le mysticisme ait aim natre dans ces grandes cits industrielles, +le mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le -cœur de l'homme n'a plus besoin du ciel. L o toutes les volupts -grossires sont porte, la nause vient bientt. La vie sdentaire -aussi de l'artisan, assis son mtier, favorise cette fermentation -intrieure de l'me. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurit des -rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave o il -vivait, se crrent un monde, au dfaut du monde, un paradis moral de -doux songes et de visions; en ddommagement de la nature qui leur -manquait, ils se donnrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de -plus de victime les bchers du moyen ge. Les Vaudois d'Arras eurent +cœur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés +grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire +aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation +intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des +rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il +vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de +doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur +manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de +plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand -Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tchaient de -revenir aux premiers jours de l'vangile. Ils donnaient l'exemple -d'une touchante fraternit; et cette union des cœurs ne tenait pas -uniquement la communaut des opinions religieuses. Longtemps aprs -les Vaudois, nous trouvons Lyon des contrats o deux amis s'adoptent +Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de +revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple +d'une touchante fraternité; et cette union des cœurs ne tenait pas +uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après +les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206" title="Go to footnote 206"><span class="smaller">[206]</span></a>.</p> -<p>Le gnie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui -de la Provence; cette ville appartient <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> dj au Nord. C'est un -centre du Midi, qui n'est point mridional, et dont le Midi ne veut -pas. D'autre part la France a longtemps reni Lyon, comme trangre, -ne voulant point reconnatre la primatie ecclsiastique d'une ville -impriale. Malgr sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de -provinces, elle ne pouvait s'tendre. Elle avait derrire, les deux -Bourgognes, c'est--dire la fodalit franaise, et celle de l'Empire; -devant, les Cvennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.</p> - -<p>En remontant de Lyon au Nord, vous avez choisir entre Chlon et -Autun. Les Segusii lyonnais taient une colonie de cette dernire -ville<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>. Autun, la vieille cit druidique<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>, avait jet Lyon au -confluent du Rhne et de la Sane, la pointe de ce grand triangle -celtique dont la base tait l'Ocan, de la Seine la Loire. Autun et -Lyon, la mre et la fille, ont eu des destines toutes diverses. La +<p>Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui +de la Provence; cette ville appartient <span class="pagenum"><a id="page157" name="page157"></a>(p. 157)</span> déjà au Nord. C'est un +centre du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut +pas. D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, +ne voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville +impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de +provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux +Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire; +devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.</p> + +<p>En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et +Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière +ville<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207" title="Go to footnote 207"><span class="smaller">[207]</span></a>. Autun, la vieille cité druidique<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208" title="Go to footnote 208"><span class="smaller">[208]</span></a>, avait jeté Lyon au +confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle +celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et +Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et -facile, a toujours prospr et grandi; la mre, chaste et svre, est -reste seule sur son torrentueux Arroux, dans l'paisseur de ses -forts mystrieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui +facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est +restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses +forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui amena les Romains dans les Gaules, et <span class="pagenum"><a id="page158" name="page158"></a>(p. 158)</span> leur premier soin fut -d'lever Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacr de +d'élever Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle -dposa sa divinit<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>, et se fit de plus en plus romaine. Elle -dchut toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se dcidrent -autour d'elle et contre elle. Elle ne garda pas mme ses fameuses -coles. Ce qu'elle garda, ce fut son gnie austre. Jusqu'aux temps -modernes, elle a donn des hommes d'tat, des lgistes, le chancelier +déposa sa divinité<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209" title="Go to footnote 209"><span class="smaller">[209]</span></a>, et se fit de plus en plus romaine. Elle +déchut toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent +autour d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses +écoles. Ce qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps +modernes, elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin, les Montholon, les Jeannin, et tant <span class="pagenum"><a id="page159" name="page159"></a>(p. 159)</span> d'autres. Cet -esprit svre s'tend loin l'ouest et au nord. De Vzelai, Thodore -de Bze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.</p> - -<p>La sche et sombre contre d'Autun et du Morvan n'a rien de l'amnit -bourguignonne. Celui qui veut connatre la vraie Bourgogne, l'aimable -et vineuse Bourgogne, doit remonter la Sane par Chlon, puis tourner -par la Cte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon -pays, o les villes mettent des pampres dans leurs armes<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>, o tout -le monde s'appelle frre ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux -nols<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, -plus fcondes en colonies lointaines: Saint-Bnigne Dijon; prs de -Mcon, Cluny; enfin Cteaux, deux pas de Chlon. Telle tait la -splendeur de ces monastres que Cluny reut une fois le pape, le roi +esprit sévère s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore +de Bèze, l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.</p> + +<p>La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité +bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable +et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner +par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon +pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210" title="Go to footnote 210"><span class="smaller">[210]</span></a>, où tout +le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux +noëls<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211" title="Go to footnote 211"><span class="smaller">[211]</span></a>. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, +plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de +Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la +splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans -que les moines se drangeassent. <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Cteaux fut plus grande -encore, ou du moins plus fconde. Elle est la mre de Clairvaux, la -mre de saint Bernard; son abb, l'<em>abb des abbs</em>, tait reconnu +que les moines se dérangeassent. <span class="pagenum"><a id="page160" name="page160"></a>(p. 160)</span> Cîteaux fut plus grande +encore, ou du moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la +mère de saint Bernard; son abbé, l'<em>abbé des abbés</em>, était reconnu pour chef d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux -monastres. Ce sont les moines de Cteaux qui, au commencement du -<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> sicle, fondrent les ordres militaires d'Espagne, et -prchrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prch -la seconde croisade de Jrusalem. La Bourgogne est le pays des -orateurs, celui de la pompeuse et solennelle loquence. C'est de la -partie leve de la province, de celle qui verse la Seine, de Dijon et +monastères. Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle, fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et +prêchèrent la croisade des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché +la seconde croisade de Jérusalem. La Bourgogne est le pays des +orateurs, celui de la pompeuse et solennelle éloquence. C'est de la +partie élevée de la province, de celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais -l'aimable sentimentalit de la Bourgogne est remarquable sur d'autres -points, avec plus de grce au nord, plus d'clat au midi. Vers Semur, -M<sup>me</sup> de Chantal, et sa petite-fille, M<sup>me</sup> de Svign; Mcon, -Lamartine, le pote de l'me religieuse et solitaire; Charolles, -Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanit<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>.</p> - -<p>La France n'a pas d'lment plus liant que la Bourgogne, plus capable -de rconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux -branches des Capets, <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ont donn, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, des -souverains aux royaumes d'Espagne; plus tard, la Franche-Comt, la -Flandre, tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la valle de -la Seine, ni s'tablir dans les plaines du centre, malgr le secours -des Anglais. Le pauvre <em>roi de Bourges</em><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, d'Orlans et de Reims, -l'a emport sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui -avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallirent peu peu contre +l'aimable sentimentalité de la Bourgogne est remarquable sur d'autres +points, avec plus de grâce au nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, +M<sup>me</sup> de Chantal, et sa petite-fille, M<sup>me</sup> de Sévigné; à Mâcon, +Lamartine, le poëte de l'âme religieuse et solitaire; à Charolles, +Edgar Quinet, celui de l'histoire et de l'humanité<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212" title="Go to footnote 212"><span class="smaller">[212]</span></a>.</p> + +<p>La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable +de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux +branches des Capets, <span class="pagenum"><a id="page161" name="page161"></a>(p. 161)</span> ont donné, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, des +souverains aux royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la +Flandre, à tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de +la Seine, ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours +des Anglais. Le pauvre <em>roi de Bourges</em><a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213" title="Go to footnote 213"><span class="smaller">[213]</span></a>, d'Orléans et de Reims, +l'a emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui +avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre l'oppresseur des communes de Flandre.</p> <p>Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. -Cette province fodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et -dmocratique laquelle elle tendait. Le gnie de la France devait -descendre dans les plaines dcolores du centre, abjurer l'orgueil et -l'enflure, la forme oratoire elle-mme, pour porter son dernier fruit, -le plus exquis, le plus franais. La Bourgogne semble avoir encore -quelque chose de ses Burgundes; la sve enivrante de Beaune et de -Mcon trouble comme celle du Rhin. L'loquence bourguignonne tient de -la rhtorique. L'exubrante beaut des femmes de Vermanton et -d'Auxerre n'exprime pas mal cette littrature et l'ampleur de ses +Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et +démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait +descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et +l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, +le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore +quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de +Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de +la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et +d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la -sentimentalit vulgaire. Citons seulement Crbillon, Longepierre et -Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus svre +sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et +Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère pour former le noyau de la France.</p> <p>C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne <span class="pagenum"><a id="page162" name="page162"></a>(p. 162)</span> dans la -Champagne, de voir, aprs ces riants coteaux, des plaines basses et -crayeuses. Sans parler du dsert de la Champagne-Pouilleuse, le pays -est gnralement plat, ple, d'un prosasme dsolant. Les btes sont -chtives; les minraux, les plantes peu varis. De maussades rivires -tranent leur eau blanchtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La -maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tche de dfendre un peu -sa frle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, +Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et +crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays +est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont +chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières +traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La +maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu +sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, -sous sa peinture dlave par la pluie, perce la craie, blanche, sale, +sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, indigente.</p> -<p>De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Chlons n'est -gure plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide +<p>De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est +guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses -rues, qui fait paratre les maisons plus basses encore; ville -autrefois de bourgeois et de prtres, vraie sœur de Tours, ville -sacre et tant soit peu dvote; chapelets et pains d'pice, bons -petits draps, petit vin admirable, des foires et des plerinages.</p> +rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville +autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie sœur de Tours, ville +sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons +petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.</p> -<p>Ces villes, essentiellement dmocratiques et anti-fodales, ont t +<p>Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui -consacrait l'galit des partages, a de bonne heure divis et ananti +consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours -se divisant put se trouver morcele en cinquante, en cent parts, la -quatrime gnration. Les nobles appauvris essayrent de se relever en -mariant leurs filles de riches roturiers. La mme coutume dclare -<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> que <em>le ventre anoblit</em><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Cette prcaution illusoire -n'empcha pas les enfants des mariages ingaux de se trouver fort prs -de la roture. La noblesse ne gagna pas cette addition de nobles -roturiers. Enfin ils jetrent la vraie honte, et se firent -commerants.</p> +se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la +quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en +mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare +<span class="pagenum"><a id="page163" name="page163"></a>(p. 163)</span> que <em>le ventre anoblit</em><a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214" title="Go to footnote 214"><span class="smaller">[214]</span></a>. Cette précaution illusoire +n'empêcha pas les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près +de la roture. La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles +roturiers. Enfin ils jetèrent la vraie honte, et se firent +commerçants.</p> <p>Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par -la forme. Ce n'tait point le ngoce lointain, aventureux, hroque, -des Catalans ou des Gnois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'tait +la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, +des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands -et Petits Arts de Florence, o des hommes d'tat, tels que les -Mdicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de -soie, de fourrures, de pierres prcieuses. L'industrie champenoise -tait profondment plbienne. Aux foires de Troyes, frquentes de -toute l'Europe, on vendait du fil, de petites toffes, des bonnets de +et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les +Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de +soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise +était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de +toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de coton, des cuirs<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215" title="Go to footnote 215"><span class="smaller">[215]</span></a>: <span class="pagenum"><a id="page164" name="page164"></a>(p. 164)</span> nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si -ncessaires tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent -de bonne grce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne -pouvaient, dans ce tourbillon d'trangers qui affluaient aux foires, -s'informer de la gnalogie des acheteurs, et disputer du crmonial. -Ainsi peu peu commena l'galit. Et le grand comte de Champagne -aussi, tantt roi de Jrusalem, et tantt de Navarre, se trouvait fort -bien de l'amiti de ces marchands. Il est vrai qu'il tait mal vu des -seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-mme, tmoin +nécessaires à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent +de bonne grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne +pouvaient, dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, +s'informer de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. +Ainsi peu à peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne +aussi, tantôt roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort +bien de l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des +seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au visage.</p> -<p>Cette dgradation prcoce de la fodalit, ces grotesques +<p>Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu -contribuer gayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour +contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, -navet<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a> dans nos fabliaux. C'tait le pays des bons contes, des -factieux rcits sur le noble chevalier, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> sur l'honnte et -dbonnaire mari, sur M. le cur et sa servante. Le gnie narratif qui -domine en Champagne, en Flandre, s'tendit en longs pomes, en belles -histoires. La liste de nos potes romanciers s'ouvre par Chrtien de -Troyes et Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays crivent -eux-mmes leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de -Retz nous ont cont eux-mmes les croisades et la Fronde. L'histoire +naïveté<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216" title="Go to footnote 216"><span class="smaller">[216]</span></a> dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des +facétieux récits sur le noble chevalier, <span class="pagenum"><a id="page165" name="page165"></a>(p. 165)</span> sur l'honnête et +débonnaire mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui +domine en Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles +histoires. La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de +Troyes et Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent +eux-mêmes leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de +Retz nous ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte -Thibaut faisait peindre ses posies sur les murailles de son palais de -Provins, au milieu des roses orientales, les piciers de Troyes -griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allgoriques et +Thibaut faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de +Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes +griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la -langue est d en grande partie des procureurs de Troyes<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>; c'est -la <cite>Satyre Mnippe</cite>.</p> +langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217" title="Go to footnote 217"><span class="smaller">[217]</span></a>; c'est +la <cite>Satyre Ménippée</cite>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Ici, dans cette nave et maligne Champagne, se termine la +<p><span class="pagenum"><a id="page166" name="page166"></a>(p. 166)</span> Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par -Lyon et la Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littraire, l'esprit -de l'homme a toujours gagn en nettet, en sobrit. Nous y avons -distingu trois degrs: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; -l'loquence et la rhtorique bourguignonne<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>; la grce et l'ironie -champenoise. C'est le dernier fruit de la France et le plus dlicat. -Sur ces plaines blanches, sur ces maigres coteaux, mrit le vin lger -du Nord, plein de caprice<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a> et de saillies. peine doit-il -quelque chose la terre; <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> c'est le fils du travail, de la -socit<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. L crt aussi cette <em>chose lgre</em><a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>, profonde -pourtant, ironique la fois et rveuse, qui retrouva et ferma pour +Lyon et la Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit +de l'homme a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons +distingué trois degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; +l'éloquence et la rhétorique bourguignonne<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218" title="Go to footnote 218"><span class="smaller">[218]</span></a>; la grâce et l'ironie +champenoise. C'est le dernier fruit de la France et le plus délicat. +Sur ces plaines blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger +du Nord, plein de caprice<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219" title="Go to footnote 219"><span class="smaller">[219]</span></a> et de saillies. À peine doit-il +quelque chose à la terre; <span class="pagenum"><a id="page167" name="page167"></a>(p. 167)</span> c'est le fils du travail, de la +société<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220" title="Go to footnote 220"><span class="smaller">[220]</span></a>. Là crût aussi cette <em>chose légère</em><a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221" title="Go to footnote 221"><span class="smaller">[221]</span></a>, profonde +pourtant, ironique à la fois et rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.</p> <p>Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver -avec plus de dignit la mer. Et la terre elle-mme surgit peu peu -en collines dans l'le-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. -La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tte -basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forts et de villes -superbes, elle enfle ses rivires, elle projette en longues ondes de -magnifiques plaines, et prsente sa rivale cette autre Angleterre de +avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu +en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. +La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête +basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes +superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de +magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de Flandre et de Normandie<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222" title="Go to footnote 222"><span class="smaller">[222]</span></a>.</p> -<p>Il y a l une mulation immense. Les deux rivages se hassent et se -ressemblent. Des deux cts, duret, avidit, esprit srieux et +<p>Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se +ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et laborieux. La vieille Normandie <span class="pagenum"><a id="page168" name="page168"></a>(p. 168)</span> regarde obliquement sa fille triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles -existent pourtant encore les tables o se lisent les noms des Normands -qui conquirent l'Angleterre. La conqute n'est-elle pas le point d'o -celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, qui le doit-elle? -Existaient-ils avant la conqute, ces monuments dont elle est si -fire? Les merveilleuses cathdrales anglaises que sont-elles, sinon -une imitation, une exagration de l'architecture normande? Les hommes -eux-mmes et la race, combien se sont-ils modifis par le mlange -franais? L'esprit guerrier et chicaneur, tranger aux Anglo-Saxons, -qui a fait de l'Angleterre, aprs la conqute, une nation d'hommes -d'armes et de scribes, c'est l le pur esprit normand. Cette sve -acerbe est la mme des deux cts du dtroit. Caen, la <em>ville de -sapience</em>, conserve le grand monument de la fiscalit anglo-normande, -l'chiquier de Guillaume le Conqurant. La Normandie n'a rien -envier, les bonnes traditions s'y sont perptues. Le pre de famille, -au retour des champs, aime expliquer ses petits, attentifs, +existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands +qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où +celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? +Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si +fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon +une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes +eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange +français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, +qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes +d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève +acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la <em>ville de +sapience</em>, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, +l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à +envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, +au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, quelques articles du Code civil<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223" title="Go to footnote 223"><span class="smaller">[223]</span></a>.</p> <p>Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour -l'esprit processif. L'esprit breton, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> plus dur, plus ngatif, -est moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la rsistance, la -Normandie la conqute; aujourd'hui conqute sur la nature, -agriculture, industrialisme. Ce gnie ambitieux et conqurant se -produit d'ordinaire par la tnacit, souvent par l'audace et l'lan; -et l'lan va parfois au sublime: tmoin tant d'hroques marins<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, -tmoin le grand Corneille. Deux fois la littrature franaise a repris -l'essor par la Normandie, quand la philosophie se rveillait par la -Bretagne. Le vieux pome de Rou parat au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle avec Abailard; -au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> sicle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais -pourquoi la grande et fconde idalit est refuse au gnie normand. +l'esprit processif. L'esprit breton, <span class="pagenum"><a id="page169" name="page169"></a>(p. 169)</span> plus dur, plus négatif, +est moins avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la +Normandie la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, +agriculture, industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se +produit d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; +et l'élan va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224" title="Go to footnote 224"><span class="smaller">[224]</span></a>, +témoin le grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris +l'essor par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la +Bretagne. Le vieux poème de Rou paraît au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle avec Abailard; +au <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais +pourquoi la grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente -correction de Malherbe, dans la scheresse de Mzerai, dans les -ingnieuses recherches de la Bruyre et de Fontenelle. Les hros mmes +correction de Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les +ingénieuses recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, -deviennent volontiers d'insipides plaideurs, livrs aux subtilits -d'une dialectique vaine et strile.</p> +deviennent volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités +d'une dialectique vaine et stérile.</p> -<p>Ni subtil, ni strile, coup sr, n'est le gnie de notre bonne et -forte Flandre, mais bien positif et rel, bien solidement fond; +<p>Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et +forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; <i>solidis fundatum ossibus intus</i>. Sur ces grasses et plantureuses -campagnes, uniformment riches d'engrais, de canaux, d'exubrante et -grossire vgtation, herbes, hommes et animaux, poussent l'envi, -grossissent plaisir. Le bœuf et le cheval y gonflent, jouer -l'lphant. La femme vaut <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> un homme et souvent mieux. Race +campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et +grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi, +grossissent à plaisir. Le bœuf et le cheval y gonflent, à jouer +l'éléphant. La femme vaut <span class="pagenum"><a id="page170" name="page170"></a>(p. 170)</span> un homme et souvent mieux. Race pourtant un peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus -souvent du dpartement du Nord.</p> +souvent du département du Nord.</p> <p>La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de -Flandre et des Pays-Bas. Dans l'pais limon de ces riches plaines, +Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, -de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes aprs l'orage. -Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilires. Ils en -sortaient l'instant, piques baisses, par quinze, vingt, trente -mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vtus, bien arms. -Contre de telles masses la cavalerie fodale n'avait pas beau jeu.</p> - -<p>Avaient-ils si grand tort d'tre fiers, ces braves Flamands? Tout gros -et grossiers qu'ils taient<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>, ils faisaient merveilleusement leurs +de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. +Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en +sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente +mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. +Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.</p> + +<p>Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros +et grossiers qu'ils étaient<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225" title="Go to footnote 225"><span class="smaller">[225]</span></a>, ils faisaient merveilleusement leurs affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, -l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du rel, ne -fut plus remarquable. Nul peuple peut-tre au moyen ge ne comprit +l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne +fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans @@ -3411,491 +3373,491 @@ empereurs-historiens de Constantinople. Ses <span class="pagenum"><a id="page171 fabliaux sont encore des historiens, au moins en ce qui concerne les mœurs publiques.</p> -<p>Mœurs peu difiantes, sensuelles et grossires. Et plus on avance +<p>Mœurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide -atmosphre, plus la contre s'amollit, plus la sensualit domine, plus -la nature devient puissante<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. L'histoire, le rcit ne suffisent -plus satisfaire le besoin de la ralit, l'exigence des sens. Les +atmosphère, plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus +la nature devient puissante<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226" title="Go to footnote 226"><span class="smaller">[226]</span></a>. L'histoire, le récit ne suffisent +plus à satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du dessin viennent au secours. La sculpture commence en France -mme avec le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. -L'architecture aussi prend l'essor; non plus la sobre et svre -architecture normande, aiguise en ogives et se dressant au ciel, +même avec le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. +L'architecture aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère +architecture normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements -voluptueux. La courbe tantt s'affaisse et s'avachit, tantt se +voluptueux. La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses -ornements, la charmante tour d'Anvers s'lve doucement <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> -tage, comme une gigantesque corbeille tresse des joncs de l'Escaut.</p> +ornements, la charmante tour d'Anvers s'élève doucement <span class="pagenum"><a id="page172" name="page172"></a>(p. 172)</span> +étagée, comme une gigantesque corbeille tressée des joncs de l'Escaut.</p> -<p>Ces glises, soignes, laves, pares, comme une maison flamande, -blouissent de propret et de richesse, dans la splendeur de leurs +<p>Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, +éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. -Elles sont plus propres que les glises italiennes, et non pas moins -coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaque, qui manquent la -vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperoit +Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins +coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la +vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de -plain-pied dans les cathdrales; sculpture conomique qui ne remplace -pas le peuple de marbre des cits d'Italie<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. Par-dessus ces -glises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, -l'honneur et la joie de la commune flamande. Le mme air jou d'heure -en heure pendant des sicles, a suffi au besoin musical de je ne sais -combien de gnrations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixs -sur l'tabli<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.</p> +plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace +pas le peuple de marbre des cités d'Italie<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227" title="Go to footnote 227"><span class="smaller">[227]</span></a>. Par-dessus ces +églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, +l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure +en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais +combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés +sur l'établi<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228" title="Go to footnote 228"><span class="smaller">[228]</span></a>.</p> <p>Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de -vives et vraies couleurs, des reprsentations vivantes de la chair et -des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes ftes, o des +vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et +des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument <span class="pagenum"><a id="page173" name="page173"></a>(p. 173)</span> et dansent lourdement<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229" title="Go to footnote 229"><span class="smaller">[229]</span></a>. Il faut des supplices atroces, des martyrs -indcents et horribles, des Vierges normes, fraches, grasses, -scandaleusement belles. Au del de l'Escaut, au milieu des tristes +indécents et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, +scandaleusement belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux profondes, sous les hautes digues de Hollande, -commence la sombre et srieuse peinture; Rembrandt et Grard Dow -peignent o crivent rasme et Grotius<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Mais dans la Flandre, +commence la sombre et sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow +peignent où écrivent Érasme et Grotius<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230" title="Go to footnote 230"><span class="smaller">[230]</span></a>. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera -les bacchanales de la peinture. Tous les mystres seront -travestis<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> dans ses tableaux idoltriques qui frissonnent encore -de la fougue et de la brutalit du gnie<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. Cet homme terrible, +les bacchanales de la peinture. Tous les mystères seront +travestis<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231" title="Go to footnote 231"><span class="smaller">[231]</span></a> dans ses tableaux idolâtriques qui frissonnent encore +de la fougue et de la brutalité du génie<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232" title="Go to footnote 232"><span class="smaller">[232]</span></a>. Cet homme terrible, sorti du <span class="pagenum"><a id="page174" name="page174"></a>(p. 174)</span> sang slave<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233" title="Go to footnote 233"><span class="smaller">[233]</span></a>, nourri dans l'emportement des -Belges, n Cologne, mais ennemi de l'idalisme allemand, a jet dans -ses tableaux une apothose effrne de la nature.</p> +Belges, né à Cologne, mais ennemi de l'idéalisme allemand, a jeté dans +ses tableaux une apothéose effrénée de la nature.</p> -<p>Cette frontire des races et des langues<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a> europennes, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> -est un grand thtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes -poussent vite, multiplient touffer; puis les batailles y -pourvoient. L se combat jamais la grande bataille des peuples et +<p>Cette frontière des races et des langues<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234" title="Go to footnote 234"><span class="smaller">[234]</span></a> européennes, <span class="pagenum"><a id="page175" name="page175"></a>(p. 175)</span> +est un grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes +poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y +pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux -funrailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique +funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les -Germains. C'est l le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. -Voil pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le -temps d'y scher! Lutte terrible et varie! nous les batailles de +Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. +Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le +temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, -Jemmapes; eux celles des perons, de Courtray. Faut-il nommer +Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer Waterloo<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235" title="Go to footnote 235"><span class="smaller">[235]</span></a>!</p> -<p>Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-l seul +<p>Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous -toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant -s'enorgueillir, si le reste mutil de cent batailles, si la <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> -dernire leve de la France, lgion imberbe, sortie peine des lyces -et du baiser des mres, s'est brise contre votre arme mercenaire, -mnage dans tous les combats, et garde contre nous comme le poignard -<em>de misricorde</em> dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?</p> +toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à +s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la <span class="pagenum"><a id="page176" name="page176"></a>(p. 176)</span> +dernière levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées +et du baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, +ménagée dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard +<em>de miséricorde</em> dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?</p> <p>Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236" title="Go to footnote 236"><span class="smaller">[236]</span></a>, et d'Anvers en ruines<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237" title="Go to footnote 237"><span class="smaller">[237]</span></a>. Tous les autres pays, Russie, Autriche, -Italie, Espagne, France, ont leurs capitales l'ouest et regardent au -couchant; le grand vaisseau europen semble flotter, la voile enfle -du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue -l'est, comme pour braver le monde, <i>unum omnia contra</i>. Cette dernire -terre du vieux continent est la terre hroque, l'asile ternel des -bannis, des hommes nergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la -servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chasss par -les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affams, -Normands avides, et l'industrialisme flamand perscut, et le -calvinisme <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> vaincu, tous ont pass la mer, et pris pour patrie -la grande le: <i>Arva, beata petamus arva, divites et insulas</i>.... -Ainsi l'Angleterre a engraiss de malheurs, et grandi de ruines. Mais - mesure que tous ces proscrits, entasss dans cet troit asile, se -sont mis se regarder, mesure qu'ils ont remarqu les diffrences -de races et de croyances qui les sparaient, qu'ils se sont vus -Kymrys, Gals, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont -venus. 'a t comme ces combats bizarres dont on rgalait Rome, ces -combats d'animaux tonns d'tre ensemble: hippopotames et lions, -tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque ferm -de l'Ocan, se sont assez longtemps mordus et dchirs, ils se sont -jets la mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intrieure, -croyez-le bien, n'est pas finie encore. La bte triomphante a beau -narguer le monde sur son trne des mers. Dans son amer sourire se mle -un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus +Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au +couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée +du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à +l'est, comme pour braver le monde, <i>unum omnia contra</i>. Cette dernière +terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des +bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la +servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par +les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés, +Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le +calvinisme <span class="pagenum"><a id="page177" name="page177"></a>(p. 177)</span> vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie +la grande île: <i>Arva, beata petamus arva, divites et insulas</i>.... +Ainsi l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais +à mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se +sont mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences +de races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus +Kymrys, Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont +venus. Ç'a été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces +combats d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, +tigres et crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé +de l'Océan, se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont +jetés à la mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, +croyez-le bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau +narguer le monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle +un furieux grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre et criante roue de Manchester, soit que le taureau de -l'Irlande, qu'elle tient terre se retourne et mugisse.</p> +l'Irlande, qu'elle tient à terre se retourne et mugisse.</p> <p>La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de -l'Angleterre et de la France; le reste est pisode. Les noms franais -sont ceux des hommes qui tentrent de grandes choses contre l'Anglais. +l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français +sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de -Dunkerque et d'Anvers<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, voil, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> quoique ces hommes aient -fait du reste, des noms chers et sacrs. Pour moi, je me sens -personnellement oblig envers ces glorieux champions de la France et -du monde, envers ceux qu'ils armrent, les Duguay-Trouin, les +Dunkerque et d'Anvers<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238" title="Go to footnote 238"><span class="smaller">[238]</span></a>, voilà, <span class="pagenum"><a id="page178" name="page178"></a>(p. 178)</span> quoique ces hommes aient +fait du reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens +personnellement obligé envers ces glorieux champions de la France et +du monde, envers ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, ceux qui rendaient pensifs les gens de -Plymouth, qui leur faisaient secouer tristement la tte ces Anglais, -qui les tiraient de leur taciturnit, qui les obligeaient d'allonger +Plymouth, qui leur faisaient secouer tristement la tête à ces Anglais, +qui les tiraient de leur taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.</p> -<p>La lutte contre l'Angleterre a rendu la France un immense service. -Elle a confirm, prcis sa nationalit. force de se serrer contre -l'ennemi, les provinces se sont trouves un peuple. C'est en voyant de -prs l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles taient France. Il en est -des nations comme de l'individu, il connat et distingue sa -personnalit par la rsistance de ce qui n'est pas elle, il remarque -le moi par le non-moi. La France s'est forme ainsi sous l'influence -des grandes guerres anglaises, par opposition la fois, et par +<p>La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. +Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre +l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de +près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est +des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa +personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque +le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence +des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est -l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste parler.</p> +l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler.</p> <p>Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout -devait s'agrger, il ne faut pas prendre le point central dans +devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la -dynastie; il ne faut pas chercher la principale sparation des eaux, +dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux, ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de -la Sane, de la Seine et de la Meuse; pas mme le point de sparation +la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation des races, ce serait sur <span class="pagenum"><a id="page179" name="page179"></a>(p. 179)</span> la Loire, entre la Bretagne, -l'Auvergne et la Touraine. Non, le centre s'est trouv marqu par des +l'Auvergne et la Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances plus politiques que naturelles, plus humaines que -matrielles. C'est un centre excentrique, qui drive et appuie au -Nord, principal thtre de l'activit nationale, dans le voisinage de -l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne. Protg, et non pas -isol, par les fleuves qui l'entourent, il se caractrise selon la -vrit par le nom d'le-de-France.</p> - -<p>On dirait, voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes -de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux l'Ocan. +matérielles. C'est un centre excentrique, qui dérive et appuie au +Nord, principal théâtre de l'activité nationale, dans le voisinage de +l'Angleterre, de la Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas +isolé, par les fleuves qui l'entourent, il se caractérise selon la +vérité par le nom d'Île-de-France.</p> + +<p>On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes +de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils -n'ont point empch la libre action de la politique de grouper les +n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la -brusquerie de la Garonne, ni la terrible imptuosit du Rhne, qui -tombe comme un taureau chapp des Alpes, perce un lac de dix-huit -lieues, et vole la mer, en mordant ses rivages. La Seine reoit de -bonne heure l'empreinte de la civilisation. Ds Troyes, elle se laisse -couper, diviser plaisir, allant chercher les manufactures et leur -prtant ses eaux. Lors mme que la Champagne lui a vers la Marne, et +brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui +tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit +lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de +bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse +couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur +prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la <span class="pagenum"><a id="page180" name="page180"></a>(p. 180)</span> voir -entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivire, comme elle s'gare -dans ses les innombrables, encadres au soleil couchant dans des +entre Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare +dans ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs -fruits, jaunes et rouges sous des masses blanchtres. Je ne puis -comparer ce spectacle que celui du lac de Genve. Le lac a de plus, +fruits, jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis +comparer à ce spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac -ne marche point; c'est l'immobilit, ou du moins l'agitation sans -progrs visible. La Seine marche, et porte la pense de la France, de -Paris vers la Normandie, vers l'Ocan, l'Angleterre, la lointaine -Amrique.</p> - -<p>Paris a pour premire ceinture, Rouen, Amiens, Orlans, Chlons, -Reims, qu'il emporte dans son mouvement. quoi se rattache une -ceinture extrieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, -Besanon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour -atteindre par le Rhne l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la -vie nationale a toute sa densit au Nord; au Midi les cercles qu'il -dcrit se relchent et s'largissent.</p> - -<p>Le vrai centre s'est marqu de bonne heure; nous le trouvons dsign -au sicle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commenc -notre jurisprudence: <span class="smcap">tablissements de France et d'Orlans;—Coutumes -de France et de Vermandois</span><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. C'est entre l'Orlanais et le +ne marche point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans +progrès visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de +Paris vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine +Amérique.</p> + +<p>Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, +Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une +ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, +Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour +atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la +vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il +décrit se relâchent et s'élargissent.</p> + +<p>Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné +au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé +notre jurisprudence: <span class="smcap">Établissements de France et d'Orléans;—Coutumes +de France et de Vermandois</span><a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239" title="Go to footnote 239"><span class="smaller">[239]</span></a>. C'est entre l'Orléanais et le Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, -entre Orlans et Saint-Quentin, que <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> la France a trouv enfin -son centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherch +entre Orléans et Saint-Quentin, que <span class="pagenum"><a id="page181" name="page181"></a>(p. 181)</span> la France a trouvé enfin +son centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (<i>Agendicum</i>, -<i>urbs Arvernorum</i>). Elle l'avait cherch dans les capitales de -l'glise Mrovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>.</p> - -<p>La France captienne du <em>roi de Saint-Denys</em>, entre la fodale -Normandie et la dmocratique Champagne, s'tend de Saint-Quentin -Orlans, Tours. Le roi est abb de Saint-Martin de Tours, et premier -chanoine de Saint-Quentin. Orlans se trouvant place au lieu o se -rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a t -souvent celui de la France; les noms de Csar, d'Attila, de Jeanne -D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siges et de -guerres. La srieuse Orlans<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a> est prs de la Touraine, prs de la -molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colrique Picardie -ct de l'ironique Champagne. L'histoire <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de l'antique France -semble entasse en Picardie. La royaut, sous Frdgonde et Charles le -Chauve, rsidait Soissons<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>, Crpy, Verbery, Attigny; vaincue -par la fodalit, elle se rfugia sur la montagne de Laon. Laon, -Pronne, Saint-Mdard de Soissons, asiles et prisons tour tour, -reurent Louis le Dbonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale -tour de Laon a t dtruite en 1832; celle de Pronne dure encore. -Elle dure, la monstrueuse tour fodale des Coucy<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>.</p> +<i>urbs Arvernorum</i>). Elle l'avait cherché dans les capitales de +l'église Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240" title="Go to footnote 240"><span class="smaller">[240]</span></a>.</p> + +<p>La France capétienne du <em>roi de Saint-Denys</em>, entre la féodale +Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à +Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier +chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se +rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été +souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne +D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de +guerres. La sérieuse Orléans<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241" title="Go to footnote 241"><span class="smaller">[241]</span></a> est près de la Touraine, près de la +molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à +côté de l'ironique Champagne. L'histoire <span class="pagenum"><a id="page182" name="page182"></a>(p. 182)</span> de l'antique France +semble entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le +Chauve, résidait à Soissons<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242" title="Go to footnote 242"><span class="smaller">[242]</span></a>, à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue +par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon, +Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour, +reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale +tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore. +Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243" title="Go to footnote 243"><span class="smaller">[243]</span></a>.</p> <p class="poem10"> Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,<br> <span class="add4em">Je suis le sire de Coucy.</span></p> <p>Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande -pense de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes -de Lorraine, dfendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux +pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes +de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La <span class="pagenum"><a id="page183" name="page183"></a>(p. 183)</span> -monarchie de Louis XIV fut dite et juge par le Picard +monarchie de Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244" title="Go to footnote 244"><span class="smaller">[244]</span></a>.</p> -<p>Fortement fodale, fortement communale et dmocratique fut cette -ardente Picardie. Les premires communes de France sont les grandes -villes ecclsiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. -Le mme pays donna Calvin, et commena la Ligue contre Calvin. Un -ermite d'Amiens<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a> avait enlev toute l'Europe, princes et peuples, - Jrusalem, par l'lan de la religion. Un lgiste de Noyon<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a> la -changea, cette religion, dans la moiti des pays occidentaux; il fonda -sa Rome Genve, et mit la rpublique dans la foi. La rpublique, -elle, fut pousse par les mains picardes dans sa course effrne, de +<p>Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette +ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes +villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. +Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un +ermite d'Amiens<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245" title="Go to footnote 245"><span class="smaller">[245]</span></a> avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, +à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246" title="Go to footnote 246"><span class="smaller">[246]</span></a> la +changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda +sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, +elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Babœuf<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247" title="Go to footnote 247"><span class="smaller">[247]</span></a>. Elle fut -chante par Branger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: -Je suis vilain et trs-vilain. Entre ces vilains, plaons au premier -rang notre illustre gnral Foy, l'homme pur, la noble pense de -l'arme<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.</p> +chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: +«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier +rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de +l'armée<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248" title="Go to footnote 248"><span class="smaller">[248]</span></a>.</p> <p>Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on <span class="pagenum"><a id="page184" name="page184"></a>(p. 184)</span> voit, le -privilge de l'loquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du -vin dans le cœur. On peut dire qu'en avanant du centre la -frontire belge le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le +privilége de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du +vin dans le cœur. On peut dire qu'en avançant du centre à la +frontière belge le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249" title="Go to footnote 249"><span class="smaller">[249]</span></a>. La plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le -Poussin, Lesueur<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, Goujon, Cousin, Mansart, Lentre, David, +Poussin, Lesueur<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250" title="Go to footnote 250"><span class="smaller">[250]</span></a>, Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent aux provinces septentrionales; et si nous passons la -Belgique, si nous regardons cette petite France de Lige, isole au -milieu de la langue trangre, nous y trouvons notre Grtry<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.</p> - -<p>Pour le centre du centre, Paris, l'le-de-France, il n'est qu'une -manire de les faire connatre, c'est de raconter l'histoire de la -monarchie. On les caractriserait mal en citant quelques noms propres; -ils ont reu, ils ont donn l'esprit national; ils ne sont pas -<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> un pays, mais le rsum du pays. La fodalit mme de -l'le-de-France exprime des rapports gnraux. Dire les Montfort, -c'est dire Jrusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France +Belgique, si nous regardons cette petite France de Liége, isolée au +milieu de la langue étrangère, nous y trouvons notre Grétry<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251" title="Go to footnote 251"><span class="smaller">[251]</span></a>.</p> + +<p>Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une +manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la +monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; +ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas +<span class="pagenum"><a id="page185" name="page185"></a>(p. 185)</span> un pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de +l'Île-de-France exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, +c'est dire Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, -c'est dire la fodalit rattache au pouvoir royal, d'un gnie -mdiocre, loyal et dvou. Quant aux crivains si nombreux, qui sont -ns Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents -sont sortis, ils appartiennent surtout l'esprit universel de la -France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molire et -Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus gnral dans le -gnie franais; ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on -y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sve d'esprit -bourgeois, esprit moyen, moins tendu que judicieux, critique et +c'est dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie +médiocre, loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont +nés à Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents +sont sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la +France qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et +Regnard, en Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le +génie français; ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on +y distinguera tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit +bourgeois, esprit moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma de bonne humeur gauloise et d'amertume -parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrs de la +parlementaire entre le parvis Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.</p> -<p>Mais ce caractre indigne et particulier est encore secondaire; le -gnral domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entire. Comment -s'est form en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il +<p>Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le +général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment +s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de -Paris en serait le dernier chapitre. Le gnie parisien est la forme la -plus complexe la fois et la plus haute de la France. Il semblerait -qu'une chose qui rsultait de l'annihilation de tout esprit local, de -toute provincialit, dt tre purement ngative. Il n'en est pas -ainsi. De toutes ces ngations d'ides matrielles, locales, -particulires, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> rsulte une gnralit vivante, une chose +Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la +plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait +qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de +toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas +ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, +particulières, <span class="pagenum"><a id="page186" name="page186"></a>(p. 186)</span> résulte une généralité vivante, une chose positive, une force vive. Nous l'avons vu en Juillet<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252" title="Go to footnote 252"><span class="smaller">[252]</span></a>.</p> <p>C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du -centre aux extrmits, et d'embrasser de l'œil ce vaste et puissant -organisme, o les parties diverses sont si habilement rapproches, -opposes, associes, le faible au fort, le ngatif au positif; de voir -l'loquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique navet de la -Champagne, et l'pret critique, polmique, guerrire, de la -Franche-Comt et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien -entre la lgret provenale et l'indiffrence gasconne; de voir la -convoitise, l'esprit conqurant de la Normandie contenus entre la -rsistante Bretagne et l'paisse et massive Flandre.</p> - -<p>Considre en longitude, la France ondule en deux longs systmes +centre aux extrémités, et d'embrasser de l'œil ce vaste et puissant +organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, +opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir +l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la +Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la +Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien +entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la +convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la +résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.</p> + +<p>Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et -crbro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et +cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de -Flandre, o les deux systmes se rattachent. Paris est le sensorium.</p> - -<p>La force et la beaut de l'ensemble consistent dans la rciprocit des -secours, dans la solidarit des parties, dans la distribution des -fonctions, dans la division du travail social. La force rsistante et -guerrire, la vertu d'action est aux extrmits, l'intelligence au -centre; le centre se sait lui-mme et sait <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> tout le reste. Les -provinces frontires, cooprant plus directement la dfense, gardent -les traditions militaires, continuent l'hrosme barbare, et -renouvellent sans cesse d'une population nergique le centre nerv -par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrit de +Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.</p> + +<p>La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des +secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des +fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et +guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au +centre; le centre se sait lui-même et sait <span class="pagenum"><a id="page187" name="page187"></a>(p. 187)</span> tout le reste. Les +provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent +les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et +renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé +par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la -politique; il transforme tout ce qu'il reoit. Il boit la vie brute, +politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui -elles s'aiment et s'admirent sous une forme suprieure; elles se -reconnaissent peine:</p> +elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se +reconnaissent à peine:</p> <p class="poem10"> - Miranturque novas frondes et non sua poma.</p> + «Miranturque novas frondes et non sua poma.»</p> <p>Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle attriste au premier coup d'œil. La vie est au centre, aux -extrmits; l'intermdiaire est faible et ple. Entre la riche +extrémités; l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris et la riche Flandre, vous traversez la vieille et -triste Picardie; c'est le sort des provinces centralises qui ne sont -pas le centre mme. Il semble que cette attraction puissante les ait -affaiblies, attnues. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles +triste Picardie; c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont +pas le centre même. Il semble que cette attraction puissante les ait +affaiblies, atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette -proccupation de l'intrt central, que les provinces excentriques ne -peuvent l'tre par l'originalit qu'elles conservent. La Picardie -centralise a donn Condorcet, Foy, Branger, et bien d'autres, dans +préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne +peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie +centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de -nos jours des noms comparables leur opposer? Dans la France, la -premire gloire est d'tre Franais. Les extrmits sont opulentes, -fortes, hroques, mais <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> souvent elles ont des intrts -diffrents de l'intrt national; elles sont moins franaises. La -Convention eut vaincre le fdralisme provincial avant de vaincre +nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la +première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes, +fortes, héroïques, mais <span class="pagenum"><a id="page188" name="page188"></a>(p. 188)</span> souvent elles ont des intérêts +différents de l'intérêt national; elles sont moins françaises. La +Convention eut à vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.</p> -<p>C'est nanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses -frontires elle ait des provinces qui mlent au gnie national quelque -chose du gnie tranger. l'Allemagne, elle oppose une France -allemande; l'Espagne une France espagnole; l'Italie une France +<p>C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses +frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque +chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France +allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et -nanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent -souvent moins que les couleurs opposes; les grandes hostilits sont -entre parents. Ainsi la Gascogne ibrienne n'aime par l'ibrienne -Espagne. Ces provinces analogues et diffrentes en mme temps, que la -France prsente l'tranger, offrent tour tour ses attaques une -force rsistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par -quoi la France touche le monde, par o elle a prise sur lui. Pousse +néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent +souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont +entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne +Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la +France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une +force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par +quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux -territoire au Rhin, la Mditerrane, l'Ocan. Jette la dure -Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; la grave et -solennelle Espagne, oppose la drision gasconne; l'Italie la fougue -provenale; au massif Empire germanique, les solides et profonds -bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; l'enflure, la colre -belge, la sche et sanguine colre de la Picardie, la sobrit, la -rflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la +territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure +Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et +solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue +provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds +bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère +belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la +réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la Champagne!</p> -<p>Pour celui qui passe la frontire et compare la <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> France aux -pays qui l'entourent, la premire impression n'est pas favorable. Il -est peu de cts o l'tranger ne semble suprieur. De Mons -Valenciennes, de Douvres Calais, la diffrence est pnible. La -Normandie est une Angleterre, une ple Angleterre. Que sont pour le -commerce et l'industrie, Rouen, le Havre, ct de Manchester et de +<p>Pour celui qui passe la frontière et compare la <span class="pagenum"><a id="page189" name="page189"></a>(p. 189)</span> France aux +pays qui l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il +est peu de côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à +Valenciennes, de Douvres à Calais, la différence est pénible. La +Normandie est une Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le +commerce et l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de -l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la navet -potique<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pice -pice, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce +l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté +poétique<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253" title="Go to footnote 253"><span class="smaller">[253]</span></a>. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à +pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et -nergique, que la vie locale est faible. Je dirai mme que c'est l la -beaut de notre pays. Il n'a pas cette tte de l'Angleterre +énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la +beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non -plus le dsert de la haute cosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y +plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.</p> -<p>La personnalit, l'unit, c'est par l que l'tre se place haut dans -l'chelle des tres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en -reproduisant le langage d'une ingnieuse physiologie.</p> +<p>La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans +l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en +reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.</p> -<p>Chez les animaux d'ordre infrieur, poissons, insectes, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> -mollusques et autres, la vie locale est forte. Dans chaque segment de -sangsue se trouve un systme complet d'organes, un centre nerveux, des +<p>Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, <span class="pagenum"><a id="page190" name="page190"></a>(p. 190)</span> +mollusques et autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de +sangsue se trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, -des organes respiratoires, des vsicules sminales. Aussi a-t-on -remarqu qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique -spar des autres. mesure qu'on s'lve dans l'chelle animale, on +des organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on +remarqué qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique +séparé des autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et -l'individualit du grand tout se prononcer davantage. L'individualit -dans les animaux composs ne consiste pas seulement dans la soudure de +l'individualité du grand tout se prononcer davantage. L'individualité +dans les animaux composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un -nombre de parties, nombre qui devient plus grand mesure qu'on -approche des degrs suprieurs. La centralisation est plus complte, -mesure que l'animal monte dans l'chelle<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>. Les nations peuvent se +nombre de parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on +approche des degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à +mesure que l'animal monte dans l'échelle<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254" title="Go to footnote 254"><span class="smaller">[254]</span></a>.» Les nations peuvent se classer comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de -parties, la solidarit de ces parties entre elles, la rciprocit de -fonctions qu'elles exercent l'une l'gard de l'autre, c'est l la -supriorit sociale. C'est celle de la France, le pays du monde o la -nationalit, o la personnalit nationale, se rapproche le plus de la -personnalit individuelle.</p> - -<p>Diminuer, sans la dtruire, la vie locale, particulire, au profit de -la vie gnrale et commune, c'est le problme de la sociabilit -humaine. Le genre humain <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> approche chaque jour plus prs de la -solution de ce problme. La formation des monarchies, des empires, -sont les degrs par o il arrive. L'Empire romain a t un premier +parties, la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de +fonctions qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la +supériorité sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la +nationalité, où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la +personnalité individuelle.</p> + +<p>Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de +la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité +humaine. Le genre humain <span class="pagenum"><a id="page191" name="page191"></a>(p. 191)</span> approche chaque jour plus près de la +solution de ce problème. La formation des monarchies, des empires, +sont les degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis -XIV et la Rvolution, l'Empire franais qui en est sorti, voil de -nouveaux progrs dans cette route. Le peuple le mieux centralis est -aussi celui qui par son exemple, et par l'nergie de son action, a le -plus avanc la centralisation du monde.</p> - -<p>Cette unification de la France, cet anantissement de l'esprit -provincial est considr frquemment comme le simple rsultat de la -conqute des provinces. La conqute peut attacher ensemble, enchaner -des parties hostiles, mais jamais les unir. La conqute et la guerre -n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donn aux -populations isoles l'occasion de se connatre; la vive et rapide -sympathie du gnie gallique, son instinct social ont fait le reste. +XIV et la Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de +nouveaux progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est +aussi celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le +plus avancé la centralisation du monde.</p> + +<p>Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit +provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la +conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner +des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre +n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux +populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide +sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste. Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de mœurs et de -langage, se sont comprises, se sont aimes; toutes se sont senties -solidaires. Le Gascon s'est inquit de la Flandre, le Bourguignon a -joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrnes; le Breton, assis -au rivage de l'Ocan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.</p> +langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties +solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a +joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis +au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.</p> -<p>Ainsi s'est form l'esprit gnral, universel de la contre. L'esprit +<p>Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la -race, a cd l'action sociale et politique. La fatalit des lieux a -t vaincue, l'homme a chapp la tyrannie des circonstances -<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> matrielles. Le Franais du Nord a got le Midi, s'est anim - son soleil, le Mridional a pris quelque chose de la tnacit, du -srieux, de la rflexion du Nord. La socit, la libert, ont dompt -la nature, l'histoire a effac la gographie. Dans cette -transformation merveilleuse, l'esprit a triomph de la matire, le -gnral du particulier, et l'ide du rel. L'homme individuel est -matrialiste, il s'attache volontiers l'intrt local et priv; la -socit humaine est spiritualiste, elle tend s'affranchir sans cesse -des misres de l'existence locale, atteindre la haute et abstraite -unit de la patrie.</p> - -<p>Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'loigne de cette -pure et noble gnralisation de l'esprit moderne. Les poques barbares -ne prsentent presque rien que de local, de particulier, de matriel. -L'homme tient encore au sol, il y est engag, il semble en faire -partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-mme, si -puissamment influence par la terre. Peu peu la force propre qui est -en l'homme le dgagera, le dracinera de cette terre. Il en sortira, +race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a +été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances +<span class="pagenum"><a id="page192" name="page192"></a>(p. 192)</span> matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé +à son soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du +sérieux, de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté +la nature, l'histoire a effacé la géographie. Dans cette +transformation merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le +général du particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est +matérialiste, il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la +société humaine est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse +des misères de l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite +unité de la patrie.</p> + +<p>Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette +pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares +ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. +L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire +partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si +puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est +en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il -compte lui-mme dans les destines du monde. L'ide de cette patrie, -ide abstraite qui doit peu aux sens, l'amnera par un nouvel effort -l'ide de la patrie universelle, de la cit de la Providence.</p> - -<p class="p2"> l'poque o cette histoire est parvenue, au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> sicle, nous sommes -bien loin de cette lumire des <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> temps modernes. Il faut que -l'humanit souffre et patiente, qu'elle mrite d'arriver... Hlas! -quelle longue et pnible initiation elle doit se soumettre encore! -quelles rudes preuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va -s'enfanter elle-mme! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour -amener au monde le moyen ge, et qu'elle le voie mourir, quand elle -l'a si longtemps lev, nourri, caress. Triste enfant, arrach des -entrailles mmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui -grandit dans la prire et la rverie, dans les angoisses du cœur, -qui mourut sans achever rien; mais il nous a laiss de lui un si -poignant souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des ges -modernes ne suffiront pas nous consoler.</p> +compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, +idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à +l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.</p> + +<p class="p2">À l'époque où cette histoire est parvenue, au <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, nous sommes +bien loin de cette lumière des <span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> temps modernes. Il faut que +l'humanité souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à +quelle longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! +quelles rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va +s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour +amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle +l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des +entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui +grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du cœur, +qui mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si +poignant souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges +modernes ne suffiront pas à nous consoler.</p> <a id="eclaircissements" name="eclaircissements"></a> -<h3><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> CLAIRCISSEMENTS<br> -<span class="smaller">SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GSITAINS, <span class="smcap">ETC.</span></span></h3> - -<p>On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques dbris d'une -population opprime, dont nos anciens monuments font souvent mention, -et que poursuivent encore une horreur et un dgot traditionnels. Les -savants qui ont cherch en dcouvrir l'origine ne sont arrivs, -jusqu' ce jour, qu' des conjectures contradictoires plus ou moins -plausibles, mais peu dcisives.</p> - -<p>Ducange drive le mot <em>Collibert</em> de <em>cum</em> et de <em>libertus</em>. Il -semble, dit-il, que les Colliberts n'taient ni tout fait esclaves, -ni tout fait libres. Leur matre pouvait, il est vrai, les vendre ou -les donner, et confisquer leur terre.—Iratus graviter contra eum, +<h3><span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span> ÉCLAIRCISSEMENTS<br> +<span class="smaller">SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, <span class="smcap">ETC.</span></span></h3> + +<p>On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une +population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, +et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les +savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, +jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins +plausibles, mais peu décisives.</p> + +<p>Ducange dérive le mot <em>Collibert</em> de <em>cum</em> et de <em>libertus</em>. «Il +semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, +ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou +les donner, et confisquer leur terre.—«Iratus graviter contra eum, dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei -(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.) On les -affranchissait de la mme manire que les esclaves (vid. Tabul. +(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les +affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul. Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. Ducange). Enfin un auteur dit:</p> @@ -3904,139 +3866,139 @@ Ducange). Enfin un auteur dit:</p> De servo factus liber, Libertus, etc.</p> <p>(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X, -385.) Mais, d'un autre ct, la loi des Lombards compte les Colliberts +385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts parmi les libres (l. I, tit. <span class="smcap">XXIX</span>; l. II, t. <span class="smcap">XVI</span>, <span class="smcap">XXVIII</span>, <span class="smcap">LV</span>). Ils -taient sans doute en gnral <em>serfs sous conditions</em>, et dans une -situation peu diffrente de celle des <i>homines de capite</i>. Le Domesday -Book les appelle <em>colons</em>. On les voit souvent sujets des -redevances: De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere -debent de capite tres denarios. (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n<sup>o</sup> +étaient sans doute en général <em>serfs sous conditions</em>, et dans une +situation peu différente de celle des <i>homines de capite</i>. Le Domesday +Book les appelle <em>colons</em>. On les voit souvent sujets à des +redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere +debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n<sup>o</sup> 83, ap. Ducange.)</p> <p>C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on -<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'le -de Maillesais les reprsente comme une peuplade de pcheurs qui -s'taient tablis sur la Svre, et donne de leur nom une tymologie -singulire.—In extremis quoque insul, supra Separis alveum quoddam -genus hominum, piscando quritans victum, nonnulla tuguria confecerat, +<span class="pagenum"><a id="page195" name="page195"></a>(p. 195)</span> trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île +de Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui +s'étaient établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie +singulière.—«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam +genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a -<i>cultu imbrium</i> descendere putatur. Il ajoute que les Normands en -dtruisirent une grande quantit, et qu'on chante encore cet -vnement: Deleta cantatur maxima multitudo.</p> +<i>cultu imbrium</i> descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en +détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet +événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»</p> -<p>Dans la Bretagne, c'taient les <em>Caqueux</em>, <em>Caevas</em>, <em>Cacous</em><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, +<p>Dans la Bretagne, c'étaient les <em>Caqueux</em>, <em>Caevas</em>, <em>Cacous</em><a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255" title="Go to footnote 255"><span class="smaller">[255]</span></a>, <em>Caquins</em>. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager -dans le duch que vtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. -Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut oblig d'intervenir -pour leur faire accorder la spulture. Il leur tait dfendu de +dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. +Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir +pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, -qui rduisait ceux qui n'avaient pas de terre mourir de faim, fut -modifie en 1477 par le duc Franois.</p> +qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut +modifiée en 1477 par le duc François.</p> -<p>En Guyenne, c'taient les <em>Cahets</em>; chez les Basques et les Barnais, +<p>En Guyenne, c'étaient les <em>Cahets</em>; chez les Basques et les Béarnais, dans la Gascogne et le Bigorre, les <em>Cagots</em>, <em>Agots</em>, <em>Agotas</em>, -<em>Capots</em>, <em>Caffos</em>, <em>Crtins</em>; dans l'Auvergne, les <em>Marrons</em>.</p> - -<p>D'aprs l'ancien for de Barn, il fallait la dposition de sept Cagots -ou Crtins pour valoir un tmoignage (Marca, Barn, p. 73). Ils -avaient une porte et un bnitier part, l'glise, et un arrt du -parlement de Bordeaux leur dfendit, sous peine du fouet, de paratre -en public autrement que chausss et habills de rouge (comme en -Bretagne). En 1460, les tats du Barn demandrent Gaston qu'il leur -ft dfendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les -pieds percs d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur -ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne rpondit -pas cette demande. En 1606, les tats de Soule leur interdisent -l'tat de meunier (Marca, p. 71).</p> - -<p>Marca drive le mot Cagots de <em>caas goths</em>, chiens goths. Ce seraient +<em>Capots</em>, <em>Caffos</em>, <em>Crétins</em>; dans l'Auvergne, les <em>Marrons</em>.</p> + +<p>D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots +ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils +avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du +parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître +en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en +Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur +fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les +pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur +ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit +pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent +l'état de meunier (Marca, p. 71).</p> + +<p>Marca dérive le mot Cagots de <em>caas goths</em>, chiens goths. Ce seraient alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la -nouvelle coutume de Barn, rforme en 1551, tandis que les anciens -fors manuscrits donnent celui de <em>Chrestinas</em>, ou <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> chrtiens; -dans l'usage on les appelle plus souvent Chrtiens que Cagots. Le lieu -o ils habitent s'appelle le quartier des Chrtiens.</p> +nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens +fors manuscrits donnent celui de <em>Chrestinas</em>, ou <span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span> chrétiens; +dans l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu +où ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.</p> -<p>Oihenart conjecture que les Cagots taient autrefois appels Chrtiens -(crtins) par les Basques, lorsque ceux-ci taient encore paens. On +<p>Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens +(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On les appelait aussi <em>pelluti</em> et <em>comati</em>; cependant les Aquitains -laissaient galement crotre leurs cheveux.</p> +laissaient également croître leurs cheveux.</p> -<p>Ce qui pourrait encore les faire considrer comme les dbris d'une +<p>Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une race germanique, c'est que les familles <em>agotes</em>, chez les Basques, -sont gnralement blondes et belles. Selon M. Barraut, mdecin, les -Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinire, I, 89).</p> - -<p>Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, rests aprs la -retraite des infidles, surnomms peut-tre <em>Caas-Goths</em>, par -drision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appels -Chrtiens en qualit de nouveaux convertis. L'isolement o ils vivent -semble rappeler la retraite des catchumnes. Il est dit dans les -actes du comit de Mayence, chap. <span class="smcap">V</span>: Les catchumnes ne doivent -point manger avec les baptiss ni les baiser; encore moins les -gentils. Et d'un autre ct, une lettre de Benot XII, adresse en -janvier 1340 Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des -Sarrasins, comme celles des Cagots, taient situes dans des lieux -carts. Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs -fidles habitants de vos tats, que les Sarrasins, qui y sont en grand +sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les +Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).</p> + +<p>Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la +retraite des infidèles, surnommés peut-être <em>Caas-Goths</em>, par +dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés +Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent +semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les +actes du comité de Mayence, chap. <span class="smcap">V</span>: «Les catéchumènes ne doivent +point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les +gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en +janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des +Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux +écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs +fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, -des habitations spares et enfermes de murailles, pour tre loigns -du trop grand commerce avec les chrtiens et de leur familiarit -dangereuse: mais prsent ces infidles tendent leur quartier ou le -quittent entirement, et logent ple-mle avec les chrtiens, et -quelquefois dans les mmes maisons. Ils cuisent aux mmes feux, se -servent des mmes bancs, et ont une communication scandaleuse et -dangereuse. (<i>Voy.</i> Laboulinire, I, 82.)</p> - -<p>Le mot de Crtin, selon Fodr (ap. Dralet, t. I), vient de Chrtien, -bon Chrtien, Chrtien par excellence, titre qu'on donne ces idiots, -parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun pch. On -leur donne encore le nom de Bienheureux, et aprs leur mort on -conserve avec soin leurs bquilles et leurs vtements.</p> - -<p>Dans une requte qu'ils adressrent en 1514 Lon X, sur ce que les -prtres refusaient de les our en confession, ils disent eux-mmes -<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> que leurs anctres taient Albigeois. Cependant, ds l'an -1000, les Cagots sont appels Chrtiens dans le Cartulaire de l'abbaye -de Luc et l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient l'appui de leur -tmoignage, c'est que dans le Dauphin et les Alpes, les descendants -des Albigeois sont encore appels <em>Caignards</em>, corruption de +des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés +du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité +dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le +quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et +quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se +servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et +dangereuse.» (<i>Voy.</i> Laboulinière, I, 82.)</p> + +<p>Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien, +bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, +parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On +leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on +conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.</p> + +<p>Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les +prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span> que leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an +1000, les Cagots sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye +de Luc et l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur +témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants +des Albigeois sont encore appelés <em>Caignards</em>, corruption de <em>canards</em>, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le -pied de canard dont il est parl dans l'histoire des Cagots de Barn. -Rabelais, pour la mme raison, appelle <em>Canards de Savoie</em> les Vaudois +pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. +Rabelais, pour la même raison, appelle <em>Canards de Savoie</em> les Vaudois Savoyards<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256" title="Go to footnote 256"><span class="smaller">[256]</span></a>.</p> -<p>Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient t aussi -nomms <em>Gsitains</em>, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frapp de la -lpre pour son avarice. Les Juifs et les Agarniens ou Sarrasins -croyaient, selon les crivains du moyen ge, chapper la puanteur -inhrente leur race en se soumettant au baptme chrtien, ou en -buvant le sang des enfants chrtiens.—Le P. Grgoire de Rostrenen -(Dictionnaire celt.) dit que <em>caccod</em> en celtique signifie lpreux. En -espagnol: <em>gafo</em>, lpreux; <em>gafi</em>, lpre. L'ancien for de Navarre, -compil vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des <em>Gaffos</em> -et les traite comme ladres. Le for de Barn distingue pourtant les -Cagots des lpreux: le port d'armes leur est dfendu, et il est permis +<p>Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi +nommés <em>Gésitains</em>, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la +lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins +croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur +inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en +buvant le sang des enfants chrétiens.—Le P. Grégoire de Rostrenen +(Dictionnaire celt.) dit que <em>caccod</em> en celtique signifie lépreux. En +espagnol: <em>gafo</em>, lépreux; <em>gafi</em>, lèpre. L'ancien for de Navarre, +compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des <em>Gaffos</em> +et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les +Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis aux ladres.</p> -<p>De Bosquet, lieutenant gnral au sige de Narbonne, dans ses notes -sur les lettres d'Innocent III, croit reconnatre les <em>Capots</em> dans -certains marchands juifs, dsigns dans les Capitulaires de Charles le +<p>De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes +sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les <em>Capots</em> dans +certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le Chauve par le nom de <em>Capi</em> (Capit. app. 877, c. <span class="smcap">XXXI</span>).</p> -<p>Dralet pense que ce furent des gotreux qui formrent ces races. Les -premiers habitants, dit-il, durent tre plus sujets aux gotres, parce -que le climat dut tre alors plus froid et plus humide. En effet, on -trouve peu de gotreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins +<p>Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les +premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce +que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on +trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce -qu'on boit les eaux descendues des hautes <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> montagnes, o elles -sont soumises une trs-faible pression atmosphrique et ne peuvent -s'imprgner d'air. (De mme on voit beaucoup de gotres Chantilly, -parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains o la pression de -l'air a peu d'action.—Annal. de Chimie, fvrier 1832.)</p> - -<p>Au reste, peut-tre doit-on admettre la fois les opinions diverses -que nous avons rapportes; tous ces lments entrrent sans doute +qu'on boit les eaux descendues des hautes <span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span> montagnes, où elles +sont soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent +s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, +parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de +l'air a peu d'action.—Annal. de Chimie, février 1832.)</p> + +<p>Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses +que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de l'Occident.</p> @@ -4044,4644 +4006,4644 @@ l'Occident.</p> <a id="l4c1" name="l4c1"></a> <h3>CHAPITRE PREMIER<br> -<span class="smaller">L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANAIS. ROBERT ET -GERBERT.—FRANCE FODALE<br> +<span class="smaller">L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET +GERBERT.—FRANCE FÉODALE<br> 1000-1031</span></h3> -<p>Cette vaste rvlation de la France, que nous venons d'indiquer dans +<p>Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au -<span class="smcap">X</span><sup>e</sup> sicle, l'avnement des Capets. Chaque province a ds lors son -histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-mme. Cet immense -concert de voix naves et barbares, comme un chant d'glise dans une -sombre cathdrale <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> pendant la nuit de Nol, est d'abord pre -et discordant. On y trouve des accents tranges, des voix grotesques, -terribles, peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la -naissance du Sauveur, ou la Fte des fous, la Fte de l'ne. -Fantastique et bizarre harmonie, quoi rien ne ressemble, o l'on -croit entendre la fois tout cantique, et des <i>Dies ir</i>, et des +<span class="smcap">X</span><sup>e</sup> siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son +histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense +concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une +sombre cathédrale <span class="pagenum"><a id="page200" name="page200"></a>(p. 200)</span> pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre +et discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, +terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la +naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. +Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on +croit entendre à la fois tout cantique, et des <i>Dies iræ</i>, et des <i>Alleluia</i>.</p> -<p>C'tait une croyance universelle au moyen ge, que le monde devait +<p>C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait finir avec l'an 1000 de l'incarnation<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257" title="Go to footnote 257"><span class="smaller">[257]</span></a>. Avant le christianisme, -les trusques aussi avaient fix leur terme dix sicles, et la -prdiction s'tait accomplie. Le christianisme, passager sur cette -terre, hte exil du ciel, devait adopter aisment ces croyances. Le -monde du moyen ge n'avait pas la rgularit extrieure de la cit -antique, et il tait bien difficile d'en discerner l'ordre intime et -profond. Ce monde ne <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> voyait que chaos en soi; il aspirait -l'ordre, et l'esprait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de -miracles et de lgendes, o tout apparaissait bizarrement color comme - travers de sombres vitraux, on pouvait douter que cette ralit -visible ft autre chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie -commune. L'arme d'Othon avait bien vu le soleil en dfaillance et -jaune comme du safran<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>. Le roi Robert, excommuni pour avoir -pous sa parente, avait, l'accouchement de la reine, reu dans ses +les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la +prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette +terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le +monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité +antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et +profond. Ce monde ne <span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span> voyait que chaos en soi; il aspirait à +l'ordre, et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de +miracles et de légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme +à travers de sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité +visible fût autre chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie +commune. L'armée d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et +jaune comme du safran<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258" title="Go to footnote 258"><span class="smaller">[258]</span></a>. Le roi Robert, excommunié pour avoir +épousé sa parente, avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le diable ne prenait plus la peine de se cacher: on -l'avait vu Rome se prsenter solennellement devant un pape magicien. -Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix tranges, parmi -les miracles de Dieu et les prestiges du dmon, qui pouvait dire si la -terre n'allait pas un matin se rsoudre en fume, au son de la fatale -trompette? Il et bien pu se faire alors que ce que nous appelons la -vie ft en effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint -lgendaire, <em>comment de vivre et cesst de mourir</em>. Et tunc vivere -incepit, morique desiit.</p> - -<p>Cette fin d'un monde si triste tait tout ensemble l'espoir et -l'effroi du moyen ge. Voyez ces vieilles statues dans les cathdrales -du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle, maigres, muettes et grimaantes dans leur -roideur contracte, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la +l'avait vu à Rome se présenter solennellement devant un pape magicien. +Au milieu de tant d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi +les miracles de Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la +terre n'allait pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale +trompette? Il eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la +vie fût en effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint +légendaire, <em>commençât de vivre et cessât de mourir</em>. «Et tunc vivere +incepit, morique desiit.»</p> + +<p>Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et +l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales +du <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur +roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment -souhait et terrible, cette seconde mort de la rsurrection, qui doit +souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit les faire <span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span> sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire -passer du nant l'tre, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce -pauvre monde sans espoir aprs tant de ruines. L'empire romain avait -croul, celui de Charlemagne s'en tait all aussi; le christianisme -avait cru d'abord devoir remdier aux maux d'ici-bas, et ils +passer du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce +pauvre monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait +croulé, celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme +avait cru d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien -qu'il vnt autre chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le -noir donjon, dans le spulcral <i>in pace</i>; le serf attendait sur son -sillon, l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les -abstinences du clotre, dans les tumultes solitaires du cœur, au +qu'il vînt autre chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le +noir donjon, dans le sépulcral <i>in pace</i>; le serf attendait sur son +sillon, à l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les +abstinences du cloître, dans les tumultes solitaires du cœur, au milieu des tentations et des chutes, des remords et des visions -tranges, misrable jouet du diable qui foltrait cruellement autour -de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement -l'oreille: Tu es damn<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>!</p> - -<p>Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe quel prix! Il leur -valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer -jamais, ft-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir -aussi son charme, ce moment o l'aigu et dchirante trompette +étranges, misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour +de lui, et qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à +l'oreille: «Tu es damné<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259" title="Go to footnote 259"><span class="smaller">[259]</span></a>!»</p> + +<p>Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur +valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à +jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir +aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette <span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span> de l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du -donjon, du clotre, du sillon, un rire terrible et clat au milieu +donjon, du cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.</p> -<p>Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamits -qui prcdrent l'an 1000, ou suivirent de prs. Il semblait que -l'ordre des saisons se ft interverti, que les lments suivissent des -lois nouvelles. Une peste terrible dsola l'Aquitaine; la chair des -malades semblait frappe par le feu, se dtachait de leurs os, et -tombait en pourriture. Ces misrables couvraient les routes des lieux -de plerinage, assigeaient les glises, particulirement -Saint-Martin, Limoges; ils s'touffaient aux portes, et s'y -entassaient. La puanteur qui entourait l'glise ne pouvait les -rebuter. La plupart des vques du Midi s'y rendirent, et y firent -porter les reliques de leurs glises. La foule augmentait, l'infection +<p>Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités +qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que +l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des +lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des +malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et +tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux +de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement +Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y +entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les +rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent +porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection aussi; ils mouraient sur les reliques des saints<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260" title="Go to footnote 260"><span class="smaller">[260]</span></a>.</p> -<p>Ce fut encore pis quelques annes aprs. La famine ravagea tout le -monde depuis l'Orient, la Grce, l'Italie, la France, l'Angleterre. -Le muid de bl, dit un contemporain<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>, s'leva soixante sols -d'or. Les <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> riches maigrirent et plirent; les pauvres -rongrent les racines des forts; plusieurs, chose horrible dire, se -laissrent aller dvorer des chairs humaines. Sur les chemins, les -forts saisissaient les faibles, les dchiraient, les rtissaient et -les mangeaient. Quelques-uns prsentaient des enfants un œuf, un -fruit, et les attiraient l'cart pour les dvorer. Ce dlire, cette -rage alla au point que la bte tait plus en sret que l'homme. Comme -si c'et t dsormais une coutume tablie de manger de la chair -humaine, il y en eut un qui osa en taler vendre dans le march de -Tournus. Il ne nia point, et fut brl. Un autre alla pendant la nuit -dterrer cette mme chair, la mangea, et fut brl de mme.</p> - -<p>.... Dans la fort de Mcon, prs l'glise de Saint-Jean de -Castanedo, un misrable avait bti une chaumire, o il gorgeait la -nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalit. Un homme y aperut des -ossements, et parvint s'enfuir. On y trouva quarante-huit ttes -d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim tait si +<p>Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le +monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. +«Le muid de blé, dit un contemporain<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261" title="Go to footnote 261"><span class="smaller">[261]</span></a>, s'éleva à soixante sols +d'or. Les <span class="pagenum"><a id="page204" name="page204"></a>(p. 204)</span> riches maigrirent et pâlirent; les pauvres +rongèrent les racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se +laissèrent aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les +forts saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et +les mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un œuf, un +fruit, et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette +rage alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme +si c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair +humaine, il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de +Tournus. Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit +déterrer cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.»</p> + +<p>«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de +Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la +nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des +ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la -mlaient la farine. Une autre calamit survint; c'est que les -loups, allchs par la multitude des cadavres sans <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> -spulture, commencrent s'attaquer aux hommes. Alors les gens -craignant Dieu ouvrirent des fosses, o le fils tranait le pre, le -frre son frre, la mre son fils, quand ils les voyaient dfaillir; -et le survivant lui-mme, dsesprant de la vie, s'y jetait souvent -aprs eux. Cependant les prlats des cits de la Gaule, s'tant -assembls en concile pour chercher remde de tels maux, avisrent -que, puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affams, on sustentt +mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les +loups, alléchés par la multitude des cadavres sans <span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span> +sépulture, commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens +craignant Dieu ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le +frère son frère, la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; +et le survivant lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent +après eux. Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant +assemblés en concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent +que, puisqu'on ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que -la terre ne demeurt sans culture.</p> +la terre ne demeurât sans culture.»</p> -<p>Ces excessives misres brisrent les cœurs et leur rendirent un peu -de douceur et de piti. Ils mirent le glaive dans le fourreau, -tremblants eux-mmes sous le glaive de Dieu. Ce n'tait plus la peine +<p>Ces excessives misères brisèrent les cœurs et leur rendirent un peu +de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, +tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait -bien que son ennemi, comme lui-mme, avait peu vivre. l'occasion +bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion de la peste de Limoges, ils coururent de bon cœur aux pieds des -vques, et s'engagrent rester dsormais paisibles, respecter les -glises, ne plus infester les grands chemins, mnager du moins -ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prtres ou des religieux. +évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les +églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins +ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi -matin), toute guerre tait interdite: c'est ce qu'on appela <em>la paix</em>, -plus tard <em>la trve de Dieu</em><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>.</p> +matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela <em>la paix</em>, +plus tard <em>la trêve de Dieu</em><a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262" title="Go to footnote 262"><span class="smaller">[262]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Dans cet effroi gnral, la plupart ne trouvaient un peu de -repos qu' l'ombre des glises. Ils apportaient en foule, ils +<p><span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span> Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de +repos qu'à l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. -Tous ces actes portent l'empreinte d'une mme croyance: Le soir du +Tous ces actes portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; -moi, comte ou baron, j'ai donn telle glise pour le remde de mon -me... Ou encore: Considrant que le servage est contraire la -libert chrtienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses -enfants et ses hoirs...</p> +moi, comte ou baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon +âme...» Ou encore: «Considérant que le servage est contraire à la +liberté chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses +enfants et ses hoirs...»</p> <p>Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient - quitter l'pe, le baudrier, tous les signes de la milice du sicle; -ils se rfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs -demandaient dans leurs couvents une toute petite place o se cacher. -Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empcher les grands du monde, -les ducs et les rois, de devenir moines, ou frres convers. Guillaume -I<sup>er</sup>, duc de Normandie, aurait tout laiss pour se retirer -Jumiges, si l'abb le lui et permis. Au moins, il trouva moyen -d'enlever un capuchon et une tamine, les emporta avec lui, les -dposa dans une petit coffre, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> et en garda toujours la clef +à quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; +ils se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs +demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. +Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, +les ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume +I<sup>er</sup>, duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à +Jumiéges, si l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen +d'enlever un capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les +déposa dans une petit coffre, <span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span> et en garda toujours la clef à sa ceinture<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263" title="Go to footnote 263"><span class="smaller">[263]</span></a>. Hugues I<sup>er</sup>, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien voulu aussi se faire moines. Hugues -en fut empch par le pape. Henri, entrant dans l'glise de l'abbaye -de Saint-Vanne, Verdun, s'tait cri avec le psalmiste: Voici le -repos que j'ai choisi, et mon habitation aux sicles des sicles! Un -religieux l'entendit, et avertit l'abb. Celui-ci appela l'empereur -dans le chapitre des moines, et lui demanda qu'elle tait son -intention. Je veux, avec la grce de Dieu, rpondit-il en pleurant, -renoncer l'habit du sicle, revtir le vtre, et ne plus servir que -Dieu avec vos frres.—Voulez-vous donc, reprit l'abb, promettre, -selon nos rgles et l'exemple de Jsus-Christ, l'obissance jusqu' -la mort?—Je le veux, reprit l'empereur.—Eh bien! je vous reois -comme moine, ds ce jour j'accepte la charge de votre me; et ce que +en fut empêché par le pape. Henri, entrant dans l'église de l'abbaye +de Saint-Vanne, à Verdun, s'était écrié avec le psalmiste: «Voici le +repos que j'ai choisi, et mon habitation aux siècles des siècles!» Un +religieux l'entendit, et avertit l'abbé. Celui-ci appela l'empereur +dans le chapitre des moines, et lui demanda qu'elle était son +intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, répondit-il en pleurant, +renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, et ne plus servir que +Dieu avec vos frères.—Voulez-vous donc, reprit l'abbé, promettre, +selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ, l'obéissance jusqu'à +la mort?—Je le veux, reprit l'empereur.—Eh bien! je vous reçois +comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de l'empire que Dieu -vous a confi; et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et -tremblement, au salut de tout le royaume<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>. L'empereur, li par -son vœu, obit regret. Au reste, il tait moine depuis longtemps; -il avait toujours vcu en frre avec sa femme. L'glise l'honore sous +vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir, avec crainte et +tremblement, au salut de tout le royaume<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264" title="Go to footnote 264"><span class="smaller">[264]</span></a>.» L'empereur, lié par +son vœu, obéit à regret. Au reste, il était moine depuis longtemps; +il avait toujours vécu en frère avec sa femme. L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.</p> -<p>Un autre saint, qu'elle n'a pas canonis, est notre Robert, roi de -France. Robert, dit l'auteur de la <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Chronique de -Saint-Bertin, tait trs-pieux, sage et lettr, passablement +<p>Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de +France. «Robert, dit l'auteur de la <span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span> Chronique de +Saint-Bertin, était très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent musicien. Il composa la prose du -Saint-Esprit: <i>Adsit nobis gratia</i>, les rhythmes <i>Juda et -Hierusalem</i>, <i>Concede nobis qusumus</i>, et <i>Cornelius centurio</i>, qu'il -offrit, mis en musique et nots, sur l'autel de Saint-Pierre Rome, -de mme que l'antiphone <i>Eripe</i>, et plusieurs autres belles choses. Il +Saint-Esprit: <i>Adsit nobis gratia</i>, les rhythmes <i>Judæa et +Hierusalem</i>, <i>Concede nobis quæsumus</i>, et <i>Cornelius centurio</i>, qu'il +offrit, mis en musique et notés, sur l'autel de Saint-Pierre à Rome, +de même que l'antiphone <i>Eripe</i>, et plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui demanda un jour de faire quelque -chose en mmoire d'elle; il crivit alors le rhythme <i>O constantia -martyrum</i>, que la reine, cause du nom de Constantia, crut avoir t -fait pour elle. Le roi venait l'glise de Saint-Denis dans ses -habits royaux, et couronn de sa couronne, pour diriger le chœur -matines, vpres et la messe, chanter avec les moines, et les -dfier au combat du chant. Aussi, comme il assigeait certain chteau -le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une dvotion -particulire, il quitta le sige pour venir Saint-Denis diriger le -chœur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dvotement avec -les moines <i>Agnus Dei, dona nobis pacem</i>, les murs du chteau -tombrent subitement, et l'arme du roi en prit possession; ce que -Robert attribua toujours aux mrites de saint Hippolyte<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>.</p> - -<p>Un jour qu'il revenait de faire sa prire, o il avait, comme -d'habitude, rpandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par -sa vaniteuse pouse d'ornements d'argent. Tout en considrant cette -lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> quelqu'un -qui cet argent fut ncessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il -lui demande prudemment quelque outil pour ter l'argent. Le pauvre ne +chose en mémoire d'elle; il écrivit alors le rhythme <i>O constantia +martyrum</i>, que la reine, à cause du nom de Constantia, crut avoir été +fait pour elle. Le roi venait à l'église de Saint-Denis dans ses +habits royaux, et couronné de sa couronne, pour diriger le chœur à +matines, à vêpres et à la messe, chanter avec les moines, et les +défier au combat du chant. Aussi, comme il assiégeait certain château +le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il avait une dévotion +particulière, il quitta le siége pour venir à Saint-Denis diriger le +chœur pendant la messe; et tandis qu'il chantait dévotement avec +les moines <i>Agnus Dei, dona nobis pacem</i>, les murs du château +tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit possession; ce que +Robert attribua toujours aux mérites de saint Hippolyte<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265" title="Go to footnote 265"><span class="smaller">[265]</span></a>.»</p> + +<p>«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme +d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par +sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette +lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors <span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> quelqu'un à +qui cet argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il +lui demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit -d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait la prire. +d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment -ensemble, et enlvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-mme +ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon -sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vt. Lorsque la -reine vint, elle s'tonna fort de voir sa lance ainsi dpouille; et +sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la +reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait -comment cela s'tait fait<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.</p> - -<p>Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier -ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-mme, il avait -fait faire une chsse de cristal tout entoure d'or, o il eut soin de -ne mettre aucune relique: c'est sur cette chsse qu'il faisait jurer -ses grands, qui n'taient point instruits de sa fraude pieuse. De -mme, il faisait jurer les gens du peuple sur une chsse o il avait -mis un œuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent ce saint -homme les paroles du Prophte: Il habitera dans le tabernacle du -Trs-Haut, celui qui dit la vrit selon son cœur, celui dont la -langue ne trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal son -prochain<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>!</p> - -<p>La charit de Robert s'tendait tous les pcheurs. <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> Comme -il soupait tampes, dans un chteau que Constance venait de lui -btir, il ordonna d'ouvrir la porte tous les pauvres. L'un d'eux +comment cela s'était fait<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266" title="Go to footnote 266"><span class="smaller">[266]</span></a>.»</p> + +<p>«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier +ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait +fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de +ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer +ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De +même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait +mis un œuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint +homme les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du +Très-Haut, celui qui dit la vérité selon son cœur, celui dont la +langue ne trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son +prochain<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267" title="Go to footnote 267"><span class="smaller">[267]</span></a>!»</p> + +<p>La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. <span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span> «Comme +il soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui +bâtir, il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur -dpouill, et, indigne, se laissa emporter contre le saint des -paroles violentes: Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a dshonor -votre robe d'or?—Personne, rpondit-il, ne m'a dshonor; cela -tait sans doute ncessaire celui qui l'a pris plus qu' moi, et, -Dieu aidant, lui profitera.—Un autre voleur lui coupant la moiti de -la frange de son manteau, Robert se retourna, et lui dit: Va-t-en, +dépouillé, et, indignée, se laissa emporter contre le saint à des +paroles violentes: «Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré +votre robe d'or?»—«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela +était sans doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, +Dieu aidant, lui profitera.»—Un autre voleur lui coupant la moitié de +la frange de son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en; contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du -reste. Le voleur s'en alla tout confus.—Mme indulgence pour ceux +reste.» Le voleur s'en alla tout confus.—Même indulgence pour ceux qui volaient les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa -chapelle, il vit un clerc nomm Ogger qui montait furtivement +chapelle, il vit un clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge par terre, et emportait le chandelier dans -sa robe. Les clercs se troublent, qui auraient d empcher ce vol. Ils +sa robe. Les clercs se troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela -vint aux oreilles de la reine Constance; enflamme de fureur, elle -jure par l'me de son pre qu'elle fera arracher les yeux aux -gardiens, s'ils ne rendent ce qu'on a vol au trsor du saint et du -juste. Ds qu'il le sut, ce sanctuaire de pit, il appela le larron, -et lui dit: Ami Ogger, va-t-en d'ici, que mon inconstante <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> +vint aux oreilles de la reine Constance; enflammée de fureur, elle +jure par l'âme de son père qu'elle fera arracher les yeux aux +gardiens, s'ils ne rendent ce qu'on a volé au trésor du saint et du +juste. Dès qu'il le sut, ce sanctuaire de piété, il appela le larron, +et lui dit: «Ami Ogger, va-t-en d'ici, que mon inconstante <span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span> Constance ne te mange pas. Ce que tu as te suffit pour arriver au pays -de ta naissance. Que le Seigneur soit avec toi! Il lui donna mme de -l'argent pour faire sa route; et quand il crut le voleur en sret, il -dit gaiement aux siens: Pourquoi tant vous tourmenter la recherche -de ce chandelier? Le Seigneur l'a donn son pauvre.—Une autre fois -enfin, comme il se relevait la nuit pour aller l'glise, il vit deux -amants couchs dans un coin: aussitt il dtacha une fourrure -prcieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces pcheurs. Puis il -alla prier pour eux<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>.</p> - -<p>Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi captien. Je dis le -premier roi; car son pre, Hugues Capet<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, se dfia de son droit +de ta naissance. Que le Seigneur soit avec toi!» Il lui donna même de +l'argent pour faire sa route; et quand il crut le voleur en sûreté, il +dit gaiement aux siens: «Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche +de ce chandelier? Le Seigneur l'a donné à son pauvre.»—Une autre fois +enfin, comme il se relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux +amants couchés dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure +précieuse qu'il portait au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il +alla prier pour eux<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268" title="Go to footnote 268"><span class="smaller">[268]</span></a>.»</p> + +<p>Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le +premier roi; car son père, Hugues Capet<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269" title="Go to footnote 269"><span class="smaller">[269]</span></a>, se défia de son droit et ne voulut jamais porter <span class="pagenum"><a id="page212" name="page212"></a>(p. 212)</span> la couronne; il lui suffit de -porter la chape, comme abb de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce -bon Robert que se passa cette terrible poque de l'an 1000; et il -sembla que la colre divine ft dsarme par cet homme simple, en qui -s'tait comme incarne la paix de Dieu. L'humanit se rassura et -espra durer encore un peu; elle vit, comme zchias, que le Seigneur -voulait bien ajouter ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit - vivre, travailler, btir: btir d'abord les glises de Dieu. -Prs de trois ans aprs l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout +porter la chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce +bon Robert que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il +sembla que la colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui +s'était comme incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et +espéra durer encore un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur +voulait bien ajouter à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit +à vivre, à travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. +«Près de trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques -des glises furent renouveles, quoique la plupart fussent encore +des églises furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples -chrtiens semblaient rivaliser qui lverait les plus magnifiques. -On et dit que le monde se secouait et dpouillait sa vieillesse, pour -revtir la robe blanche des glises<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.</p> - -<p>Et en rcompense il y eut d'innombrables miracles. Des rvlations, -des visions merveilleuses firent partout dcouvrir de saintes -reliques, depuis longtemps enfouies, et caches tous les yeux: Les -saints vinrent rclamer les honneurs d'une rsurrection sur la terre, -et apparurent aux regards des fidles, qu'ils remplirent de -consolations<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>. Le Seigneur lui-mme descendit sur l'autel; le -dogme de la prsence relle, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> jusque-l obscur et cach demi -dans l'ombre, clata dans la croyance des peuples: ce fut comme un -flambeau d'immense posie qui illumina, transfigura l'Occident et le -Nord. Tout cela se trouvait annonc comme par un prsage certain dans -la position mme de la croix du Seigneur quand le Sauveur y tait +chrétiens semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. +On eût dit que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour +revêtir la robe blanche des églises<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270" title="Go to footnote 270"><span class="smaller">[270]</span></a>.»</p> + +<p>Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, +des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes +reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les +saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, +et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de +consolations<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271" title="Go to footnote 271"><span class="smaller">[271]</span></a>.» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le +dogme de la présence réelle, <span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span> jusque-là obscur et caché à demi +dans l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un +flambeau d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le +Nord. «Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans +la position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses -peuples froces tait cach derrire la face du Sauveur, l'Occident, -plac devant ses regards, recevait de ses yeux la lumire de la foi -dont il devait tre bientt rempli. Sa droite toute-puissante, tendue -pour le grand œuvre de misricorde, montrait le Nord qui allait -tre adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche -tombait en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.</p> - -<p>La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande ide qui vient de +peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident, +placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi +dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue +pour le grand œuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait +être adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche +tombait en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272" title="Go to footnote 272"><span class="smaller">[272]</span></a>.»</p> + +<p>La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la -pense de l'avenir, et le mouvement de l'humanit. De grands signes -clatent, des multitudes d'hommes s'acheminent dj un un, et comme -plerins, Rome, au mont Cassin, Jrusalem. Le premier pape -franais, Gerbert, proclame dj la croisade; sa belle lettre, o il -appelle tous les princes au nom de la cit sainte<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> -prcde d'un sicle les prdications de Pierre l'Ermite. Prche alors -par un Franais et sous un pape franais, Urbain II, excute surtout -par des Franais, la grande entreprise commune du moyen ge, celle qui +pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes +éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme +pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape +français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il +appelle tous les princes au nom de la cité sainte<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273" title="Go to footnote 273"><span class="smaller">[273]</span></a>, <span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span> +précède d'un siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors +par un Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout +par des Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle -rvlera la profonde sociabilit de <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la France. Mais il faut -encore un sicle, il faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an -1000, un politique fonde la papaut, un saint fonde la royaut: je -parle de deux Franais, de Gerbert et de Robert.</p> - -<p>Ce Gerbert, disent-ils, n'tait pas moins qu'un magicien. Moine -Aurillac, chass, rfugi Barcelone, il se dfroque pour aller -tudier les lettres et l'algbre Cordoue. De l, Rome; le grand -Othon le fait prcepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il -professe aux fameuses coles de Reims; il a pour disciple notre bon -roi Robert. Secrtaire et confident de l'archevque, il le fait -dposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut +révélera la profonde sociabilité de <span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span> la France. Mais il faut +encore un siècle, il faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an +1000, un politique fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je +parle de deux Français, de Gerbert et de Robert.</p> + +<p>Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à +Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller +étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand +Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il +professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon +roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait +déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils -aident le faire archevque, il aide les faire rois.</p> +aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.</p> -<p>Oblig de se retirer prs d'Othon III, il devient archevque de +<p>Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, -Pologne), donne des rois aux rpubliques; il rgne par le pontificat -et par la science. Il prche la croisade; un astrologue a prdit qu'il -ne mourra qu' Jrusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il sigeait -Rome dans une chapelle qu'on appelait Jrusalem, le diable se prsente -et rclame le pape. C'est un march qu'ils ont pass en Espagne chez -les musulmans. Gerbert tudiait alors; trouvant l'tude longue, il se -donna au diable pour abrger. C'est de lui qu'il apprit la merveille -des chiffres arabes, et l'algbre, et l'art de construire une horloge, -et l'art de se faire pape. Et-il pu sans cela? Il s'est donn; donc -il est son matre. Le diable <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> prouve, et puis l'emporte. <em>Tu -ne savais pas que j'tais logicien<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>!</em></p> - -<p>Sauf leur amiti pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les -premiers Capets aucune mchancet. Le bon Robert, indulgent et pieux, +Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat +et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il +ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à +Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente +et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez +les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se +donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille +des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, +et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc +il est à son maître. Le diable <span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span> prouve, et puis l'emporte. <em>Tu +ne savais pas que j'étais logicien<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274" title="Go to footnote 274"><span class="smaller">[274]</span></a>!</em>»</p> + +<p>Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les +premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient -gnralement pour une race plbienne, Saxonne d'origine. Leur aeul -Robert le Fort avait dfendu le pays contre les Normand: Eudes +généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul +Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers -Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu' Louis le Gros n'ont -rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, -l'avnement de chacun de ces princes, qu'il tait fort chevalereux; -nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent gure que par le secours -des Normands et les vques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement -les vques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, -amis des prtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient -sans doute par leur conseil se rattacher au pass, et, par de -lointaines alliances avec le monde grec, primer les Carlovingiens en -antiquit. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse -<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> de Constantinople<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Son petit-fils Henri I<sup>er</sup> pousa la -fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aeules, -qui appartenait la maison macdonienne. La prtention de cette -maison tait de remonter Alexandre le Grand, Philippe, et par eux - Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est -rest jusqu' nous commun parmi les Capets. Ces gnalogies flattaient -les traditions romanesques du moyen ge, qui expliquait sa manire -la parent relle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des -Troyens et les Saxons des Macdoniens, soldats d'Alexandre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.</p> - -<p>L'lvation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage -des prtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; +Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont +rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à +l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux; +nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours +des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement +les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, +amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient +sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de +lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en +antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse +<span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span> de Constantinople<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275" title="Go to footnote 275"><span class="smaller">[275]</span></a>. Son petit-fils Henri I<sup>er</sup> épousa la +fille du czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, +qui appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette +maison était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux +à Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est +resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient +les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière +la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des +Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276" title="Go to footnote 276"><span class="smaller">[276]</span></a>.</p> + +<p>L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage +des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci, -trait si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>, plus d'une -fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de har les -Carlovingiens. Hugues Capet tait son pupille et son beau-frre. Il +traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277" title="Go to footnote 277"><span class="smaller">[277]</span></a>, plus d'une +fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les +Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti -ecclsiastique et la dynastie que ce parti levait; il <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> -esprait sans doute y primer par l'pe. C'tait de mme l'esprance +ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il <span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span> +espérait sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui -possdaient en outre les tablissements loigns de Provins, Meaux et -Beauvais, descendaient d'un Thibolt, selon quelques-uns, parent de -Rollon, mais li avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le -Simple. Thibolt avait pous une sœur d'Eudes, s'tait fait donner +possédaient en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et +Beauvais, descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de +Rollon, mais lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le +Simple. Thiébolt avait épousé une sœur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait acquis Chartres du vieux pirate Hastings<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278" title="Go to footnote 278"><span class="smaller">[278]</span></a>. Son -fils, Thibault le Tricheur, pousa une fille d'Herbert de Vermandois, +fils, Thibault le Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne. Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de -Blois refusrent quelque temps de reconnatre Hugues Capet, en haine -de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant pouser - son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes I<sup>er</sup> de -Blois (fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, hritire du -royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frre, pouvait donner -aux Capets quelques prtentions sur ce royaume, lgu par Rodolphe -l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grgoire V, crature des empereurs, -saisit-il le prtexte d'une parent loigne pour forcer Robert de -quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connat l'histoire -ou la fable de l'abandon de Robert, dlaiss de ses serviteurs, qui -jetaient au feu tout ce qu'il avait touch, et la lgende de Berthe +Blois refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine +de ceux qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser +à son fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes I<sup>er</sup> de +Blois (fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du +royaume de Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner +aux Capets quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à +l'Empire. Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, +saisit-il le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de +quitter sa femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire +ou la fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui +jetaient au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs <span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span> -cathdrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble -dsigner l'pouse de Robert<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p> +cathédrales la statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble +désigner l'épouse de Robert<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279" title="Go to footnote 279"><span class="smaller">[279]</span></a>.</p> -<p>Berthe avait eu du comte de Blois, son premier poux, un fils nomm -Eudes, comme son pre, et surnomm <em>le Champenois</em>, parce qu'il ajouta - ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes +<p>Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé +Eudes, comme son père, et surnommé <em>le Champenois</em>, parce qu'il ajouta +à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession -du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mre; il soumit -tout jusqu'au Jura, et fut reu dans Vienne. Appel la fois par la -Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, il prtendit +du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit +tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la +Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280" title="Go to footnote 280"><span class="smaller">[280]</span></a>, il prétendit relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers -Aix-la-Chapelle, o il comptait se faire couronner aux ftes de Nol. -Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les vques de Lige et de -Metz, tous les grands du pays vinrent sa rencontre et le dfirent. -Tu en fuyant, il ne put tre reconnu que par sa femme, qui retrouva -sur son corps un signe cach<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a> (1037).</p> - -<p>Ses tats, diviss ds lors en comts de Blois et de Champagne, -cessrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable -que guerrire, potes, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> plerins, croiss, les comtes de Blois -et Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la tnacit de leurs +Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël. +Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de +Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. +Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva +sur son corps un signe caché<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281" title="Go to footnote 281"><span class="smaller">[281]</span></a> (1037).</p> + +<p>Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, +cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable +que guerrière, poètes, <span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span> pèlerins, croisés, les comtes de Blois +et Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs rivaux de Normandie et d'Anjou.</p> -<p>La maison d'Anjou n'tait ni Normande comme celles de Blois et de -Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigne. Elle dsignait +<p>La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de +Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort chasseur<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282" title="Go to footnote 282"><span class="smaller">[282]</span></a>. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et -combattit vaillamment les Normands; il eut en rcompense quelques -terres dans le Gtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, +combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques +terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la -Touraine et le Maine; aux troisimes ce qui s'tend d'Angers Nantes. +Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que -les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportrent au midi de -grands avantages, s'tendirent de l'autre ct de la Loire, et -poussrent jusqu' Saintes. Ils succdrent la prpondrance +les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de +grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et +poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand -le roi Robert fut oblig de quitter Berthe, veuve et mre de ces -comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit pouser sa nice Constance, -fille du comte de Toulouse<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Le frre de Foulques, Bouchard, -tait dj comte de Paris, et possdait les chteaux <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> -importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint vque -de Paris. Ainsi le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile -sa femme Constance et son oncle Bouchard, put son aise composer +le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces +comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance, +fille du comte de Toulouse<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283" title="Go to footnote 283"><span class="smaller">[283]</span></a>. Le frère de Foulques, Bouchard, +était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux <span class="pagenum"><a id="page221" name="page221"></a>(p. 221)</span> +importants de Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque +de Paris. Ainsi le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à +sa femme Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses -serviteurs, qui essaya de rappeler Berthe, fut tu impunment sous ses -yeux<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe tait -la veuve et la mre. L'vque de Chartres, Fulbert, crivit Foulques -une lettre o il le dsignait comme auteur de ce crime. Foulques, dj -fort mal avec l'glise pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, +serviteurs, qui essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses +yeux<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284" title="Go to footnote 284"><span class="smaller">[284]</span></a>. Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était +la veuve et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques +une lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà +fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du -pape, fit un plerinage Jrusalem, et btit au retour l'abbaye de -Beaulieu prs Loches: un lgat la consacra, au refus des vques. -Toute la vie de ce mchant homme fut une alternative de victoires -signales, de crimes et de plerinages; il alla trois fois la terre -sainte. La dernire fois, il revint pied et mourut de fatigue -Metz. De ses deux femmes, il avait relgu l'une Jrusalem et brl -l'autre comme adultre. Mais il fonda une foule de monastres -(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), btit force chteaux -(Montrichard, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Montbazon, Mirebeau, Chteau-Gonthier). On -montre encore Angers sa noire <span class="smcap">Tour du Diable</span>. C'est le vrai +pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de +Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. +Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires +signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre +sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à +Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé +l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères +(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux +(Montrichard, <span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span> Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On +montre encore à Angers sa noire <span class="smcap">Tour du Diable</span>. C'est le vrai fondateur de la puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi -Martel, dfit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois et -exigea la Touraine pour ranon. Il gouvernait aussi le Maine comme -tuteur du jeune comte. Malgr ses discordes intrieures, la maison -d'Anjou finit par prvaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes -deux se lirent par mariage aux Normands conqurants de l'Angleterre. -Mais les comtes de Blois n'occuprent le trne d'Angleterre qu'un -instant, tandis que les Angevins le gardrent du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> -sicle, sous le nom de <em>Plantagenets</em><a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>, y joignirent quelque temps -tout notre littoral de la Flandre aux Pyrnes, et faillirent y +Martel, défit et tua le comte de Poitiers, prit celui de Blois et +exigea la Touraine pour rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme +tuteur du jeune comte. Malgré ses discordes intérieures, la maison +d'Anjou finit par prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes +deux se lièrent par mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. +Mais les comtes de Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un +instant, tandis que les Angevins le gardèrent du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> +siècle, sous le nom de <em>Plantagenets</em><a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285" title="Go to footnote 285"><span class="smaller">[285]</span></a>, y joignirent quelque temps +tout notre littoral de la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France.</p> -<p>L'le-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque temps -dans leurs mains, leur chapprent de bonne heure. Ds l'an 1012, nous -voyons l'Angevin Bouchard se retirer l'abbaye de -Saint-Maur-des-Fosss, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci +<p>L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque temps +dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an 1012, nous +voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de +Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner la -Bourgogne. Ce qui les et rendus matres de tout le cours de la Seine. +Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui les -vques et les abbs de Bourgogne<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>, leur demandait pardon de leur -<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> faire la guerre. La liaison tait ancienne entre les Capets -et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, pre +évêques et les abbés de Bourgogne<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286" title="Go to footnote 286"><span class="smaller">[286]</span></a>, leur demandait pardon de leur +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span> faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets +et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui fit -roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-mme; -puis un gendre de Richard fit passer le duch de Bourgogne deux -frres de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frres adopta le fils -de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son pre, mais Bourguignon -par sa mre. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de -Franche-Comt, attaqu par les Normands et Robert, menac d'un autre -ct par l'empereur, qui rclamait le royaume de Bourgogne, fut oblig -de renoncer au titre de duch. Je dis au titre, car les seigneurs -taient si puissants dans ce pays, que la dignit ducale n'tait gure -alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nomm comme lui, fut le -premier duc captien de Bourgogne (1032). On sait que cette maison -donna des rois au Portugal, comme celle de Franche-Comt la +roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite lui-même; +puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne à deux +frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta le fils +de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais Bourguignon +par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison de +Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un autre +côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, fut obligé +de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les seigneurs +étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale n'était guère +alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé comme lui, fut le +premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait que cette maison +donna des rois au Portugal, comme celle de Franche-Comté à la Castille.</p> -<p> l'poque o les Angevins gouvernaient les Captiens, sous Hugues -Capet et Robert, ils semblent avoir essay de se servir d'eux contre +<p>À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues +Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la -Bourgogne. Mais, malgr ce que l'on nous conte d'une prtendue +Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort -indpendant du Nord. C'est mme plutt le Midi qui exera quelque +indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque influence sur les mœurs et le gouvernement de la France -septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nice de celui -d'Anjou, rgna, comme on a vu, sous Robert. <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Pour prolonger -cette domination aprs la mort de son mari (1031), elle voulait lever -au trne son second fils Robert, au prjudice de l'an, Henri; mais -l'glise se dclara pour l'an. Les vques de Reims, Laon, Soissons, -Amiens, Noyon, Beauvais, Chlons, Troyes et Langres, assistrent son +septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui +d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. <span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span> Pour prolonger +cette domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever +au trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais +l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons, +Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des -Normands le prit sous sa protection, et fora Robert de se contenter -du duch de Bourgogne. C'est la tige de cette premire maison de +Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter +du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne -donna la royaut Henri qu'affaiblie et dsarme pour ainsi dire. Il -se fit cder le Vexin, et se trouva ainsi tabli six lieues de -Paris. Henri essaya en vain d'chapper cette servitude et de -reprendre le Vexin, la faveur des rvoltes qui eurent lieu contre le -nouveau duc de Normandie, Guillaume le Btard. Ce Guillaume, dont nous +donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il +se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de +Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de +reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le +nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et -battit le roi. Ce fut peut-tre le salut de celui-ci, que le duc ait -tourn contre l'Angleterre ses armes et sa politique.</p> - -<p>Henri et son fils, Philippe I<sup>er</sup> (1031-1108), restrent spectateurs -inertes et impuissants des grands vnements qui bouleversrent -l'Europe sous leur rgne. Ils ne prirent part ni aux croisades -normandes de Naples et d'Angleterre, ni la croisade europenne de -Jrusalem, ni la lutte des papes et des empereurs; ils laissrent -tranquillement l'Empereur Henri III tablir sa suprmatie en Europe, -et refusrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et +battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait +tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique.</p> + +<p>Henri et son fils, Philippe I<sup>er</sup> (1031-1108), restèrent spectateurs +inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent +l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades +normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de +Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent +tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, +et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre <span class="pagenum"><a id="page225" name="page225"></a>(p. 225)</span> -l'Empire. La royaut franaise n'est gure qu'une esprance, un titre, -un droit. La France fodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici +l'Empire. La royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, +un droit. La France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut -qu'il dtourne les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste +qu'il détourne les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands -en Sicile, en Angleterre, sous le drapeau de l'glise, qu'enfin il -s'achemine la terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps -de revenir aux Capets, et de voir comment l'glise les prit pour -instruments la place des Normands, trop indociles; comment elle fit -leur fortune, et les leva si haut, qu'ils furent en tat de -l'abaisser elle-mme.</p> +en Sicile, en Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il +s'achemine à la terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps +de revenir aux Capets, et de voir comment l'Église les prit pour +instruments à la place des Normands, trop indociles; comment elle fit +leur fortune, et les éleva si haut, qu'ils furent en état de +l'abaisser elle-même.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span> CHAPITRE II<br> -<span class="smaller">XI<sup>e</sup> SICLE.—GRGOIRE VII.—ALLIANCE DES NORMANDS ET DE -L'GLISE.—CONQUTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.<br> +<span class="smaller">XI<sup>e</sup> SIÈCLE.—GRÉGOIRE VII.—ALLIANCE DES NORMANDS ET DE +L'ÉGLISE.—CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.<br> 1026-1095</span></h3> -<p>Ce n'est pas sans raison que les papes ont appel la France la fille -ane de l'glise. C'est par elle qu'ils ont partout combattu -l'opposition politique et religieuse au moyen ge. Ds le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle, - l'poque o la royaut captienne, faible et inerte, ne peut les -seconder encore, l'pe des Franais de Normandie repousse l'empereur +<p>Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille +aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu +l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, +à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les +seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque -les papes parviennent entraner l'Europe la croisade, la France a -la part principale dans cet vnement, qui contribue si puissamment +les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a +la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du Sacerdoce et de l'Empire.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle, la querelle est entre le saint pontificat -romain et le saint empire romain. L'Allemagne, qui a renvers Rome par -l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succder; -non-seulement elle veut lui succder dans la domination temporelle -(dj tous les rois reconnaissent la suprmatie de l'empereur), mais -elle affecte encore une suprmatie morale; elle s'intitule le -<em>Saint-Empire</em>; hors de l'Empire, point d'ordre ni de saintet. De -mme que l-haut les puissances clestes, trnes, dominations, -archanges, relvent les unes des autres; de mme l'empereur a droit +<p><span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span> Au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, la querelle est entre le saint pontificat +romain et le saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par +l'invasion des barbares, prend son nom pour lui succéder; +non-seulement elle veut lui succéder dans la domination temporelle +(déjà tous les rois reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais +elle affecte encore une suprématie morale; elle s'intitule le +<em>Saint-Empire</em>; hors de l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De +même que là-haut les puissances célestes, trônes, dominations, +archanges, relèvent les unes des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les ducs, ceux-ci sur les margraves et les -barons. Voil une prtention superbe, mais en mme temps une ide bien -fconde dans l'avenir. Une socit sculire prend le titre de socit -sainte, et prtend rflchir dans la vie civile l'ordre cleste et la -hirarchie divine, mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le -globe dans sa main aux jours de crmonies; son chancelier appelle les +barons. Voilà une prétention superbe, mais en même temps une idée bien +féconde dans l'avenir. Une société séculière prend le titre de société +sainte, et prétend réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la +hiérarchie divine, mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le +globe dans sa main aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains les <em>rois provinciaux</em><a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287" title="Go to footnote 287"><span class="smaller">[287]</span></a>, ses jurisconsultes le -dclarent la <em>loi vivante</em><a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>; il prtend tablir sur la terre une -sorte de paix perptuelle, et substituer un tat lgal l'tat de +déclarent la <em>loi vivante</em><a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288" title="Go to footnote 288"><span class="smaller">[288]</span></a>; il prétend établir sur la terre une +sorte de paix perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe encore entre les nations.</p> <p>Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En -est-il digne, ce prince fodal, ce barbare de <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Franconie ou de -Souabe? Lui appartient-il d'tre, sur la terre, l'instrument d'une si -grande rvolution? Cet idal de calme et d'ordre, que le genre humain +est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de <span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span> Franconie ou de +Souabe? Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si +grande révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui -va le donner, ou bien serait-il ajourn la fin du monde, la +va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la consommation des temps?</p> -<p>Ils disent que leur grand empereur Frdric Barberousse n'est pas -mort; il dort seulement. C'est dans un vieux chteau dsert, sur une -montagne. Un berger l'y a vu, ayant pntr travers les ronces et -les broussailles; il tait dans son armure de fer, accoud sur une +<p>Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas +mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une +montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et +les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe -avait cr autour de la table et l'avait embrasse neuf fois. -L'empereur, soulevant peine sa tte appesantie, dit seulement au +avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. +L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?—Oui, encore.—Ah! bon, je puis me rendormir.</p> -<p>Qu'il dorme, ce n'est ni lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au -saint-empire du moyen ge, ni la sainte-alliance des temps modernes -qu'il appartient de raliser l'idal du genre humain: la paix sous la -loi, la rconciliation dfinitive des nations.</p> - -<p>Sans doute, c'tait un noble monde que ce monde fodal qui s'endort -avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, mme aprs la Grce -et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait l des -compagnons bien fidles, bien loyalement dvous leur seigneur et -la dame de leur seigneur; joyeux sa table et son foyer, tout aussi -joyeux quand il fallait passer avec lui les dfils des Alpes, ou le -suivre Jrusalem et jusqu'au dsert de la mer <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Morte; de -pieuses et candides mes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces -magnanimes empereurs de la maison de Souabe, cette race de potes et -de parfaits chevaliers, avaient-ils si grand tort de prtendre +<p>Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au +saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes +qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la +loi, la réconciliation définitive des nations.</p> + +<p>Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort +avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce +et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des +compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à +la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi +joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le +suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer <span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span> Morte; de +pieuses et candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces +magnanimes empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et +de parfaits chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On -les reconnaissait partout leur beaut. Ceux qui cherchaient Enzio, -le fils fugitif de Frdric II, le dcouvrirent sur la vue d'une +les reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, +le fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289" title="Go to footnote 289"><span class="smaller">[289]</span></a>. Ces beaux cheveux -blonds, et ces posies, et ce grand courage, tout cela ne servit de -rien. Le frre de saint Louis n'en fit pas moins couper la tte au -pauvre jeune Conradin, et la maison de France succda la -prpondrance des empereurs.</p> - -<p>L'empereur doit prir, l'Empire doit prir, et le monde fodal, dont -il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-l quelque -chose qui le condamne et le voue la ruine; c'est son matrialisme -profond. L'homme s'est attach la terre, il a pris racine dans le -rocher o s'lve sa tour. <em>Nulle terre sans seigneur</em>, nul seigneur -sans terre. L'homme appartient un lieu; il est jug, selon qu'on -peut dire qu'il est de <em>haut</em> ou <em>de bas lieu</em>. Le voil localis, -immobile, fix sous la masse de son pesant chteau, de sa pesante +blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de +rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au +pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la +prépondérance des empereurs.</p> + +<p>L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont +il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque +chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme +profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le +rocher où s'élève sa tour. <em>Nulle terre sans seigneur</em>, nul seigneur +sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on +peut dire qu'il est de <em>haut</em> ou <em>de bas lieu</em>. Le voilà localisé, +immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante armure.</p> -<p>La terre, c'est l'homme; elle appartient la vritable <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> -personnalit. Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester -une et passer l'an. Personne immortelle, indiffrente, -impitoyable, elle ne connat point la nature ni l'humanit. L'an -possdera seul; que dis-je? c'est lui qui est possd: les usages de +<p>La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable <span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span> +personnalité. Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester +une et passer à l'aîné. Personne immortelle, indifférente, +impitoyable, elle ne connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné +possédera seul; que dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose -ses devoirs; selon la forte expression du moyen ge, il faut <em>qu'il +ses devoirs; selon la forte expression du moyen âge, il faut <em>qu'il serve son fief</em>.</p> -<p>Le fils aura tout, le fils an. La fille n'a rien demander; -n'est-elle pas dote du petit chapeau de roses et du baiser de sa -mre<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>? Les puns, oh! leur hritage est vaste! Ils n'ont pas -moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la vote du +<p>Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; +n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa +mère<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290" title="Go to footnote 290"><span class="smaller">[290]</span></a>? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas +moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront -de l, les soirs d'hiver, grelottants et affams, voir leur an seul -au foyer o ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur -enfance, et peut-tre leur fera-t-il jeter quelques morceaux, +de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul +au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur +enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont -mes frres; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.</p> +mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.</p> -<p>Je conseille aux puns de se tenir contents, et de ne pas risquer de -s'tablir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien -devenir serfs. Au bout d'un an de sjour, ils lui appartiendraient +<p>Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de +s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien +devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient corps et biens. <em>Bonne aubaine</em> pour lui, ils deviendraient ses <em>aubains</em>; autant presque vaudrait dire ses <em>serfs</em>, ses <em>juifs</em>. Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau <span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span> qui se brise au rivage, appartient au seigneur; il a l'<em>aubaine</em> et le <em>bris</em>.</p> -<p>Il n'est qu'un asile sr, l'glise. C'est l que se rfugient les -cadets des grandes maisons. L'glise, impuissante pour repousser les -barbares, a t oblige de laisser la force la fodalit; elle -devient elle-mme peu peu toute fodale. Les chevaliers restent -chevaliers sous l'habit de prtres. Ds Charlemagne, les vques -s'indignent qu'on leur prsente la pacifique mule, et qu'on veuille -les aider monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils -s'lancent d'eux-mmes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>. Ils chevauchent, ils chassent, ils -combattent, ils bnissent coups de sabre, et <em>imposent avec la -masse <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> d'armes de lourdes pnitences</em>. C'est une oraison -funbre d'vque: <em>bon clerc et brave soldat</em>. la bataille -d'Hastings, un abb saxon amne douze moines, et tous les treize se -font tuer. Les vques d'Allemagne dposent un des leurs, comme -pacifique et <em>peu vaillant</em><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>. Les vques deviennent barons, et -les barons vques. Tout pre prvoyant mnage ses cadets un vch, -une abbaye. Ils font lire par leurs serfs leurs petits enfants aux -plus grands siges ecclsiastiques. Un archevque de six ans monte sur -une table, balbutie deux mots de catchisme<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>, il est lu; il prend -charge d'mes, il gouverne une province ecclsiastique. Le pre vend -en son nom les bnfices, reoit les dmes, le prix des messes, sauf +<p>Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les +cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les +barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle +devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent +chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques +s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille +les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils +s'élancent d'eux-mêmes<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291" title="Go to footnote 291"><span class="smaller">[291]</span></a>. Ils chevauchent, ils chassent, ils +combattent, ils bénissent à coups de sabre, et <em>imposent avec la +masse <span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span> d'armes de lourdes pénitences</em>. C'est une oraison +funèbre d'évêque: <em>bon clerc et brave soldat</em>. À la bataille +d'Hastings, un abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se +font tuer. Les évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme +pacifique et <em>peu vaillant</em><a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292" title="Go to footnote 292"><span class="smaller">[292]</span></a>. Les évêques deviennent barons, et +les barons évêques. Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, +une abbaye. Ils font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux +plus grands siéges ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur +une table, balbutie deux mots de catéchisme<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293" title="Go to footnote 293"><span class="smaller">[293]</span></a>, il est élu; il prend +charge d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend +en son nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, -lguer, bon gr, mal gr, et recueille. Il frappe le peuple des deux -glaives: tour tour il combat, il excommunie; il tue, damne son +léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux +glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son choix.</p> -<p>Il ne manquait qu'une chose ce systme. C'est que ces nobles et -vaillants prtres n'achetassent plus la jouissance des biens de -l'glise par les abstinences du clibat<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>; qu'ils eussent la -splendeur sacerdotale, la <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> dignit des saints, et, de plus, -les consolations du mariage; qu'ils levassent autour d'eux des -fourmilires de petits prtres; qu'ils gayassent du vin de l'autel -leurs repas de famille, et que du pain sacr ils gorgeassent leurs -petits. Douce et sainte esprance! ils grandiront ces petits, s'il -plat Dieu! ils succderont tout naturellement aux abbayes, aux -vchs de leur pre. Il serait dur de les ter de ces palais, de ces -glises; l'glise, elle leur appartient, c'est leur fief, eux. Ainsi -l'hrdit succde l'lection, la naissance au mrite. L'glise -imite la fodalit et la dpasse; plus d'une fois elle fit part aux -filles, une fille eut en dot un vch<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. La femme du prtre -marche <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> prs de lui l'autel; celle de l'vque dispute le -pas l'pouse du comte.</p> - -<p>C'tait fait du christianisme<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, si l'glise se matrialisait dans -l'hrdit fodale. Le sel de la terre s'vanouissait, et tout tait -dit. Ds lors plus de force intrieure, ni d'lan au ciel. Jamais une -telle glise n'aurait soulev la vote du chœur de Cologne, ni la -flche de Strasbourg; elle n'aurait enfant ni l'me de saint Bernard, -ni le pntrant gnie de saint Thomas: de tels hommes, il faut le -recueillement solitaire. Ds lors, point de croisade. Pour avoir droit -d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualit -asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrtienne.</p> - -<p>L'glise en pril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra -au cœur. Le monde, depuis la tempte de l'invasion barbare, s'tait -rfugi dans l'glise et l'avait souille; l'glise se rfugia dans -les moines, c'est--dire dans sa partie la plus svre et la plus -mystique; disons encore la plus dmocratique alors; cette vie -d'abstinences tait moins recherche des nobles. Les clotres se -peuplaient de fils de serfs<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> En face de cette glise +<p>Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et +vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de +l'Église par les abstinences du célibat<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294" title="Go to footnote 294"><span class="smaller">[294]</span></a>; qu'ils eussent la +splendeur sacerdotale, la <span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span> dignité des saints, et, de plus, +les consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des +fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel +leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs +petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il +plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux +évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces +églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi +l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église +imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux +filles, une fille eut en dot un évêché<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295" title="Go to footnote 295"><span class="smaller">[295]</span></a>. La femme du prêtre +marche <span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span> près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le +pas à l'épouse du comte.</p> + +<p>C'était fait du christianisme<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296" title="Go to footnote 296"><span class="smaller">[296]</span></a>, si l'Église se matérialisait dans +l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était +dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une +telle Église n'aurait soulevé la voûte du chœur de Cologne, ni la +flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, +ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le +recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit +d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité +asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.</p> + +<p>L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra +au cœur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était +réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans +les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus +mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie +d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se +peuplaient de fils de serfs<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297" title="Go to footnote 297"><span class="smaller">[297]</span></a>. <span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span> En face de cette Église splendide et orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se -dressa l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'glise des souffrances +dressa l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, -lui donna l'unit. l'aristocratie piscopale succda la monarchie -pontificale: l'glise s'incarna dans un moine.</p> +lui donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie +pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.</p> -<p>Le rformateur, comme le fondateur, tait fils d'un charpentier. -C'tait un moine de Cluny, un Italien, n Saona; il appartenait -cette potique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. +<p>Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. +C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à +cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.</p> -<p>Lorsqu'il tait encore Cluny, le pape Lon IX, parent de l'empereur, -et nomm par lui, passa par ce monastre; et telle tait l'autorit -religieuse du moine, qu'il dcida le prince se rendre Rome pieds -nus, et comme plerin, renoncer la nomination impriale pour se -soumettre l'lection du peuple. C'tait le troisime pape que -l'empereur nommait, et il semblait peine que l'on pt s'en plaindre; -ces papes allemands taient exemplaires. Leur nomination avait fait -cesser les pouvantables scandales de Rome, quand deux femmes -donnaient tour tour la papaut leurs amants; quand le fils d'un -juif, quand un enfant de douze ans fut mis la tte de la chrtient. -Toutefois, c'tait peut-tre encore pis que le pape ft <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> -nomm par l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi -runis. Il devait arriver, comme Bagdad, comme au Japon, que la -puissance spirituelle fut anantie: la vie, c'est la lutte et -l'quilibre des forces, l'unit, l'identit, c'est la mort.</p> - -<p>Pour que l'glise chappt la domination des laques, il fallait -qu'elle cesst d'tre laque elle-mme, qu'elle recouvrt sa force par -la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plonget dans -les froides eaux du Styx, qu'elle se trempt dans la chastet. C'est -par l que commena le moine. Dj sous les deux papes qui le -prcdrent au pontificat, il fit dclarer qu'un prtre mari n'tait -plus prtre. L-dessus grande rumeur; ils s'crivent, ils se liguent, -enhardis par leur nombre, ils dclarent hautement qu'ils veulent -garder leurs femmes. Nous quitterons plutt, dirent-ils, nos vchs, -nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bnfices. Le rformateur ne -recula pas; le fils du charpentier n'hsita pas lcher le peuple -contre les prtres. Partout la multitude se dclara contre les -pasteurs maris, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois -dbrid, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir -outrager ce qu'il avait ador, fouler aux pieds ceux dont il baisait -les pieds, dchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, -soufflets, mutils dans leurs cathdrales; on but leur vin consacr, -on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prchaient: un hardi -mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait mpriser la -forme, la briser comme pour en dgager l'esprit. Cette puration -rvolutionnaire de <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> l'glise lui communiqua un immense -branlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait +<p>Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, +et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité +religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds +nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se +soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que +l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; +ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait +cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes +donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un +juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. +Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût <span class="pagenum"><a id="page236" name="page236"></a>(p. 236)</span> +nommé par l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi +réunis. Il devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la +puissance spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et +l'équilibre des forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.</p> + +<p>Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait +qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par +la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans +les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est +par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le +précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était +plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, +enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent +garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, +nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne +recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple +contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les +pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois +débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à +outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait +les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, +souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, +on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi +mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la +forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration +révolutionnaire de <span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span> l'Église lui communiqua un immense +ébranlement. Les moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, -l'anachorte farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des -maldictions, sans souci de sa vie, dvoilant avec un pieux cynisme la -turpitude de l'glise<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>. C'tait dsigner les prtres maris la -mort. Le thologien Manegold enseigna que les adversaires de la -rforme taient tuables sans difficult. Grgoire VII lui-mme -approuva la mutilation d'un moine rvolt<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. L'glise, arme d'une -puret farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule +l'anachorète farouche, courut l'Italie au milieu des menaces et des +malédictions, sans souci de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la +turpitude de l'Église<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298" title="Go to footnote 298"><span class="smaller">[298]</span></a>. C'était désigner les prêtres mariés à la +mort. Le théologien Manegold enseigna que les adversaires de la +réforme étaient tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même +approuva la mutilation d'un moine révolté<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299" title="Go to footnote 299"><span class="smaller">[299]</span></a>. L'Église, armée d'une +pureté farouche, ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la Tauride.</p> -<p>Il y eut alors dans le monde une chose trange. De mme que le moyen -ge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de -Jsus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrire du genre humain: la -pauvre ve paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui -avait lch les maux sur la terre. <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Les docteurs enseignrent -que le monde tait assez peupl, et dclarrent que le mariage tait -un pch, tout au moins un pch vniel<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.</p> +<p>Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen +âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de +Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la +pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui +avait lâché les maux sur la terre. <span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span> Les docteurs enseignèrent +que le monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était +un péché, tout au moins un péché véniel<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300" title="Go to footnote 300"><span class="smaller">[300]</span></a>.</p> -<p>Ainsi s'accomplit cette violente rforme de l'glise; elle se rdima +<p>Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. -Alors, dans la fiert sauvage de sa virginit, ayant repris sa vertu -et sa force, elle interrogea le sicle, et le somma de lui rendre la -primatie qui lui tait due. L'adultre et la simonie du roi de -France<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, l'isolement schismatique de l'glise d'Angleterre, la -monarchie fodale elle-mme personnifie dans l'empereur, furent -appels rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose infoder aux -vques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la -matire entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompt la nature; il -faut que l'idal commande au rel, l'intelligence la force, -l'lection l'hrdit. Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, -le soleil, et la lune qui emprunte sa lumire au soleil; sur la terre, +Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu +et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la +primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de +France<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301" title="Go to footnote 301"><span class="smaller">[301]</span></a>, l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la +monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent +appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux +évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la +matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il +faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, +l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, +le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302" title="Go to footnote 302"><span class="smaller">[302]</span></a>; simple -reflet, ombre ple, qu'il <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> reconnaisse ce qu'il est. Alors, le -monde revenant l'ordre vritable, Dieu rgnera, et le vicaire de -Dieu: il y aura hirarchie selon l'esprit et la saintet. L'lection -lvera le plus digne. Le pape mnera le monde chrtien Jrusalem, -et sur le tombeau dlivr du Christ son vicaire recevra le serment de -l'empereur, et l'hommage des rois.</p> - -<p>Ainsi se dtermina dans l'glise, sous la forme du pontificat et de -l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'tait le -fougueux Henri IV, aussi emport dans la nature, que Grgoire VII fut -dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien ingales. Henri -III avait lgu son fils de vastes tats patrimoniaux, la -toute-puissance fodale en Allemagne, une immense influence en Italie, -et la prtention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas mme Rome; +reflet, ombre pâle, qu'il <span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span> reconnaisse ce qu'il est. Alors, le +monde revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de +Dieu: il y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection +élèvera le plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, +et sur le tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de +l'empereur, et l'hommage des rois.»</p> + +<p>Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de +l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le +fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut +dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri +III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la +toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, +et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome; il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit -de n'occuper aucun lieu. Chass partout et triomphant, il n'eut pas -une pierre mettre sous sa tte, et dit en mourant ces paroles: -J'ai <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> suivi la justice et fui l'iniquit; voil pourquoi je -meurs dans l'exil<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>. (1073-86.)</p> +de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas +une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: +«J'ai <span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span> suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je +meurs dans l'exil<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303" title="Go to footnote 303"><span class="smaller">[303]</span></a>.» (1073-86.)</p> -<p>On a accus l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce -n'tait pas l une lutte d'hommes. Les hommes essayrent de se +<p>On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce +n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en -chemise, sur la neige, dans les cours du chteau de Canossa<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>, il -fallut bien que le pape l'admt. Des deux cts on voulait la paix. -Grgoire communia avec son <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> ennemi, demandant la mort s'il -tait coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne dcida pas. -Le jugement, comme la rconciliation, tait impossible. Rien ne -rconciliera l'esprit et la matire, la chair et l'esprit, la loi et +chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304" title="Go to footnote 304"><span class="smaller">[304]</span></a>, il +fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. +Grégoire communia avec son <span class="pagenum"><a id="page241" name="page241"></a>(p. 241)</span> ennemi, demandant la mort s'il +était coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. +Le jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne +réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et la nature.</p> -<p>La nature fut vaincue, mais d'une faon dnature. Ce fut le fils -d'Henri IV qui excuta l'arrt de l'glise. Quand le pauvre vieil -empereur fut saisi l'entrevue de Mayence, et que les vques qui -taient rests purs de simonie lui arrachrent la couronne et les -vtements royaux<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>, il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait -encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intrt de son -salut ternel. Dpouill, abandonn, en proie au froid et la faim, -il vint Spire, l'glise mme de la Vierge, qu'il avait btie, -demander tre nourri comme clerc; il allguait qu'il savait lire et +<p>La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils +d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil +empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui +étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les +vêtements royaux<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305" title="Go to footnote 305"><span class="smaller">[305]</span></a>, il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait +encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son +salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, +il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie, +demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La -terre mme fut refuse son corps; il resta cinq ans sans spulture -dans une cave de Lige.</p> +terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture +dans une cave de Liége.</p> -<p>Dans cette lutte terrible que le saint-sige poursuivit dans toute +<p>Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: d'abord la fameuse comtesse <span class="pagenum"><a id="page242" name="page242"></a>(p. 242)</span> Mathilde, si puissante en Italie, -la fidle amie de Grgoire VII. Cette princesse, franaise d'origine, -avait grandi dans l'exil et sous la perscution des Allemands. Elle -tait allie la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi tait -pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire la bataille o fut -tu Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde -au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'glise. Elle -rhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme -Grgoire lui-mme, cette femme hroque faisait la grce et la force +la fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine, +avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle +était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était +pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut +tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde +au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle +réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme +Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et -intercdait pour lui<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>.</p> +intercédait pour lui<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306" title="Go to footnote 306"><span class="smaller">[306]</span></a>.</p> -<p>Aprs cette princesse franaise, les meilleurs soutiens du pape -taient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la -croisade de Jrusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par +<p>Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape +étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la +croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands -devinrent les soldats du saint-sige.</p> - -<p>J'ai parl ailleurs de l'origine des Normands. C'tait un peuple -mixte, o l'lment neustrien dominait de beaucoup l'lment -scandinave. Sans doute les voir sur la tapisserie de Bayeux avec -leurs armures en forme d'cailles, avec leurs casques pointus et leurs -nazaires<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, on serait tent de croire que ces poissons de fer sont -les descendants lgitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant -ils parlaient franais ds la troisime gnration, et n'avaient plus -alors parmi <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> eux personne qui entendt le danois; ils taient -obligs d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de +devinrent les soldats du saint-siége.</p> + +<p>J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple +mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément +scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec +leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs +nazaires<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307" title="Go to footnote 307"><span class="smaller">[307]</span></a>, on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont +les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant +ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus +alors parmi <span class="pagenum"><a id="page243" name="page243"></a>(p. 243)</span> eux personne qui entendît le danois; ils étaient +obligés d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308" title="Go to footnote 308"><span class="smaller">[308]</span></a>. Les noms de ceux qui suivent Guillaume le <span class="pagenum"><a id="page244" name="page244"></a>(p. 244)</span> -Btard sont purement franais<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. Les conqurants de l'Angleterre -abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur prfrence -tait pour la civilisation romaine et ecclsiastique. Ce gnie de -scribes et de lgistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous -le trouvons chez eux ds le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicles. C'est ce qui +Bâtard sont purement français<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309" title="Go to footnote 309"><span class="smaller">[309]</span></a>. Les conquérants de l'Angleterre +abhorraient, dit Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence +était pour la civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de +scribes et de légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous +le trouvons chez eux dès le <span class="smcap">X</span><sup>e</sup> et le <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècles. C'est ce qui explique en partie cette multitude prodigieuse de fondations -ecclsiastiques chez un peuple qui n'tait pas autrement dvot. Le -moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie tait une -gypte, une Thbade pour la multitude des monastres. Ces monastres -taient des coles d'criture, de philosophie, d'art et de droit. Le -fameux Lanfranc, qui donna tant d'clat l'cole du Bec, avant de -passer le dtroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte pape -d'Angleterre, c'tait un lgiste italien.</p> - -<p>Les historiens de la conqute d'Angleterre et de Sicile se sont plu -prsenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des -hros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le -cheval de l'envoy grec<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. En Sicile, Roger, combattant cinquante -mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> renvers -sous son cheval, mais se dgage seul, et rapporte encore la selle. Les +ecclésiastiques chez un peuple qui n'était pas autrement dévot. Le +moine Guillaume de Poitiers nous dit que la Normandie était une +Égypte, une Thébaïde pour la multitude des monastères. Ces monastères +étaient des écoles d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le +fameux Lanfranc, qui donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de +passer le détroit avec Guillaume et de devenir en quelque sorte pape +d'Angleterre, c'était un légiste italien.</p> + +<p>Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à +présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des +héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le +cheval de l'envoyé grec<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310" title="Go to footnote 310"><span class="smaller">[310]</span></a>. En Sicile, Roger, combattant cinquante +mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est <span class="pagenum"><a id="page245" name="page245"></a>(p. 245)</span> renversé +sous son cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre -les Grecs et les Vnitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se -montrent peu marins, et fort effrays des temptes de l'Adriatique.</p> +les Grecs et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se +montrent peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.</p> -<p>Mlange d'audace et de ruse, conqurants et chicaneurs comme les -anciens Romains, scribes et chevaliers, rass comme les prtres et -bons amis des prtres (au moins pour commencer), ils firent leur -fortune par l'glise et malgr l'glise. La lance y fit, mais aussi la -<em>lance de Judas</em>, comme parle Dante<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Le hros de cette race, -c'est Robert l'<span class="smcap">Avis</span> (Guiscard, <cite>Wise</cite>).</p> +<p>Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les +anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et +bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur +fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la +<em>lance de Judas</em>, comme parle Dante<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311" title="Go to footnote 311"><span class="smaller">[311]</span></a>. Le héros de cette race, +c'est Robert l'<span class="smcap">Avisé</span> (Guiscard, <cite>Wise</cite>).</p> -<p>La Normandie tait petite, et la police y tait trop bonne pour qu'ils +<p>La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils pussent butiner grand'chose les uns sur les autres<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312" title="Go to footnote 312"><span class="smaller">[312]</span></a>. Il leur fallait donc aller, comme ils disaient <em>gaaignant</em><a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313" title="Go to footnote 313"><span class="smaller">[313]</span></a> par l'Europe. -Mais l'Europe fodale, hrisse de chteaux, n'tait pas, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> -sicle, facile parcourir. Ce n'tait plus le temps o les petits -chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu' la Provence. -Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; -chaque dfil, on voyait descendre de la montagne quelque homme -d'armes avec <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> ses varlets et ses dogues, qui demandait page +Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> +siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits +chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. +Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à +chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme +d'armes avec <span class="pagenum"><a id="page246" name="page246"></a>(p. 246)</span> ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas -beaucoup <em>gaaigner</em> en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient -mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien monts, bien arms, -mais de plus affubls en plerins de bourdons et coquilles; ils -prenaient mme volontiers quelque moine avec eux. Alors, qui et -voulu les arrter, ils auraient rpondu doucement, avec leur accent -tranant et nasillard, qu'ils taient de pauvres plerins, qu'ils s'en -allaient au mont Cassin, au Saint-Spulcre, Saint-Jacques de -Compostelle: on respectait d'ordinaire une dvotion si bien arme. Le -fait est qu'ils aimaient ces lointains plerinages: il n'y avait pas -d'autre moyen d'chapper l'ennui du manoir. Et puis c'taient des -routes frquentes; il y avait de bons coups faire sur le chemin, et -l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces plerinages -taient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et +beaucoup à <em>gaaigner</em> en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient +mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, +mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils +prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût +voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent +traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en +allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de +Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le +fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas +d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des +routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et +l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages +étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et gagner plus de cent pour cent en faisant son salut<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314" title="Go to footnote 314"><span class="smaller">[314]</span></a>. Le meilleur -ngoce tait celui des reliques: on rapportait une dent de saint -Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait s'en dfaire grand -profit; il y avait toujours quelque vque qui voulait achalander son -glise, quelque prince prudent qui n'tait pas fch tout vnement +négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint +Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand +profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son +église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.</p> -<p>C'est un plerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie -du sud, o ils devaient fonder un <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> royaume. Il y avait l, si -je puis dire, trois dbris, trois ruines de peuples: des Lombards dans +<p>C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie +du sud, où ils devaient fonder un <span class="pagenum"><a id="page247" name="page247"></a>(p. 247)</span> royaume. Il y avait là, si +je puis dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et -d'Afrique qui voltigeaient sur les ctes. Vers l'an 1000, des plerins -normands aident les habitants de Salerne chasser les Arabes qui les -ranonnaient. Bien pays, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec -de Bari, nomm Melo ou Mels, en loue pour combattre les Grecs -byzantins et affranchir sa ville. Puis la rpublique grecque de Naples -les tablit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards +d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins +normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les +rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec +de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs +byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples +les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du -Cotentin<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>, Tancrde de Hauteville. Tancrde avait douze enfants; -sept des douze taient de la mme mre.</p> - -<p>Pendant la minorit de Guillaume, lorsque tant de barons essayrent -de se soustraire au joug du Btard, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> les fils de Tancrde -s'acheminrent vers l'Italie, o l'on disait qu'un simple chevalier -normand tait devenu comte d'Aversa. Ils s'en allrent sans argent, se -dfrayant sur les routes avec leur pe (1037?). Le gouverneur (ou -<em>kata pan</em>) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais +Cotentin<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315" title="Go to footnote 315"><span class="smaller">[315]</span></a>, Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; +sept des douze étaient de la même mère.</p> + +<p>Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent +de se soustraire au joug du Bâtard, <span class="pagenum"><a id="page248" name="page248"></a>(p. 248)</span> les fils de Tancrède +s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier +normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se +défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou +<em>kata pan</em>) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, -ils tournrent contre ceux qui les payaient, s'emparrent de la -Pouille et la partagrent en douze comts. Cette rpublique de -condottieri avait ses assembles Melphi. Les Grecs essayrent en -vain de se dfendre. Ils runirent contre les Normands jusqu' -soixante mille Italiens. Les Normands, qui taient, dit-on, quelques -centaines d'hommes bien arms, dissiprent cette multitude. Alors les -Byzantins appelrent leur secours les Allemands leurs ennemis. Les -deux empires d'Orient et d'Occident se confdrrent contre les fils +ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la +Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de +condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en +vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à +soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques +centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les +Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les +deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir -(Henri III), chargea son pape Lon IX, qui tait un Allemand de la -famille impriale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux -quelques Allemands et une nue d'Italiens. Au moment du combat les -Italiens s'vanouirent, et laissrent le belliqueux pontife entre les +(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la +famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux +quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les +Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils -s'agenouillrent dvotement aux pieds de leur prisonnier, et le -contraignirent de leur donner comme fief de l'glise, tout ce qu'ils +s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le +contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de -l'autre ct du dtroit. Le pape devint, malgr lui, suzerain du -royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scne bizarre fut -renouvele un <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> sicle aprs. Un descendant de ces premiers -Normands fit encore un pape prisonnier; il le fora de recevoir son -hommage, et se fit de plus dclarer, lui et ses successeurs, lgats du -saint-sige en Sicile. Cette dpendance nominale les rendait -effectivement indpendants, et leur assurait ce droit d'investiture +l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du +royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut +renouvelée un <span class="pagenum"><a id="page249" name="page249"></a>(p. 249)</span> siècle après. Un descendant de ces premiers +Normands fit encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son +hommage, et se fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du +saint-siége en Sicile. Cette dépendance nominale les rendait +effectivement indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.</p> -<p>La conqute de l'Italie mridionale fut acheve par Robert l'<em>Avis</em> -(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgr ses -neveux<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>, qui rclamaient comme fils d'un frre an. Robert ne -traita pas mieux le plus jeune de ses frres, Roger, qui tait venu un -peu tard rclamer part dans la conqute. Roger vcut quelque temps en -volant des chevaux<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>, puis il passa en Sicile et en fit la conqute -sur les Arabes, aprs la lutte la plus ingale et la plus romanesque. -Malheureusement nous ne connaissons ces vnements que par les -pangyristes de cette famille. Un descendant de Roger runit l'Italie -mridionale ses tats insulaires, et fonda le royaume des +<p>La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'<em>Avisé</em> +(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses +neveux<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316" title="Go to footnote 316"><span class="smaller">[316]</span></a>, qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne +traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un +peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en +volant des chevaux<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317" title="Go to footnote 317"><span class="smaller">[317]</span></a>, puis il passa en Sicile et en fit la conquête +sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. +Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les +panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie +méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des Deux-Siciles.</p> -<p>Ce royaume fodal au bout de la pninsule, parmi <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> des cits -grecques, au milieu du monde de l'Odysse, fut de grande utilit -l'Italie. Les mahomtans n'osrent plus gure en approcher avant la -cration des tats barbaresques au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle. Les Byzantins en -sortirent, et leur empire lui-mme fut envahi par Robert Guiscard et -ses successeurs. Les Allemands enfin, dans leur ternelle expdition +<p>Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi <span class="pagenum"><a id="page250" name="page250"></a>(p. 250)</span> des cités +grecques, au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à +l'Italie. Les mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la +création des États barbaresques au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Les Byzantins en +sortirent, et leur empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et +ses successeurs. Les Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus d'une fois heurter lourdement contre nos -Franais de Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grgoire VII, -fermrent les yeux sur les brigandages des Normands et s'unirent -troitement avec eux contre les empereurs grecs et allemands. Robert -Guiscard chassa de Rome Henri IV victorieux, et recueillit Grgoire -VII, qui mourut chez lui Salerne.</p> +Français de Naples. Les papes vraiment italiens, comme Grégoire VII, +fermèrent les yeux sur les brigandages des Normands et s'unirent +étroitement avec eux contre les empereurs grecs et allemands. Robert +Guiscard chassa de Rome Henri IV victorieux, et recueillit Grégoire +VII, qui mourut chez lui à Salerne.</p> <p>Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes -inspira de l'mulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume <em>le -Btard</em> (il s'intitule ainsi lui-mme dans ses chartes) tait de basse -naissance du ct de sa mre. Le duc Robert l'avait eu par hasard de +inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume <em>le +Bâtard</em> (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse +naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura -volontiers des autres fils de sa mre<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. Il eut d'abord bien de la -peine mettre la <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> raison ses barons qui le mprisaient, -mais il en vint bout. C'tait un gros homme chauve, trs-brave, -trs-avide et trs-<em>saige</em>, la manire du temps, c'est--dire -horriblement perfide. On prtendait qu'il avait empoisonn le duc de -Bretagne son tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine tait mort en -sortant d'un dner de rconciliation, et il avait mis la main sur -cette province. L'Anjou et la Bretagne, dchires par des guerres +volontiers des autres fils de sa mère<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318" title="Go to footnote 318"><span class="smaller">[318]</span></a>. Il eut d'abord bien de la +peine à mettre à la <span class="pagenum"><a id="page251" name="page251"></a>(p. 251)</span> raison ses barons qui le méprisaient, +mais il en vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, +très-avide et très-<em>saige</em>, à la manière du temps, c'est-à-dire +horriblement perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de +Bretagne son tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en +sortant d'un dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur +cette province. L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la -lutte habituelle de la Flandre et de la Normandie, en pousant sa +lutte habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa -force, aussi il entra dans une grande colre quand il apprit que le -fameux thologien et lgiste lombard, Lanfranc, qui enseignait -l'cole monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il -ordonna de brler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser +force, aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le +fameux théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à +l'école monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il +ordonna de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de -s'enfuir, il vint trouver le duc. Il tait mont sur un mauvais cheval -boiteux: Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, -fournissez-m'en un autre. Guillaume comprit le parti qu'il pouvait -tirer de cet homme; il l'envoya lui-mme Rome, et le chargea de +s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval +boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, +fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait +tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de faire trouver bon <span class="pagenum"><a id="page252" name="page252"></a>(p. 252)</span> au pape le mariage contre lequel il avait -prch. Lanfranc russit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour -fonder Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.</p> +prêché. Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour +fonder à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.</p> -<p>C'est que l'amiti de Guillaume tait prcieuse pour l'glise romaine, -dj gouverne par Hildebrand, qui fut bientt Grgoire VII. Leurs +<p>C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, +déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre -ct de la Manche, une autre Sicile conqurir<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Celle-ci, pour -n'tre pas occupe par les Arabes, n'en tait gure moins odieuse au -saint-sige. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposs -par eux l'glise indpendante d'cosse et d'Irlande, avaient pris -bientt cet esprit d'opposition, qui tait, ce semble, ncessaire et -fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'tait point -philosophique, comme celle de la vieille glise irlandaise, au temps -de saint Colomban et de Jean l'Erigne. L'glise saxonne, comme le -peuple, semble avoir t grossire et barbare<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Cette <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> -le tait, depuis des sicles, un thtre d'invasions continuelles. -Toutes les races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y tre -donn rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y -avaient domin cinquante ans, vivant discrtion chez les Saxons; les -plus vaillants de ceux-ci s'taient enfuis dans les forts, taient -devenus <em>ttes de loup</em>, comme on appelait ces proscrits. Les -discordes des vainqueurs avaient permis le retour et le rtablissement -d'douard le Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et -lev en Normandie. Ce bon homme, qui <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> est devenu un saint, -pour tre rest vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. -Mais le peuple lui a su gr de son bon vouloir, et a regrett en lui +côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319" title="Go to footnote 319"><span class="smaller">[319]</span></a>. Celle-ci, pour +n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au +saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés +par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris +bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et +fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point +philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps +de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le +peuple, semble avoir été grossière et barbare<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320" title="Go to footnote 320"><span class="smaller">[320]</span></a>. Cette <span class="pagenum"><a id="page253" name="page253"></a>(p. 253)</span> +île était, depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. +Toutes les races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être +donné rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y +avaient dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les +plus vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient +devenus <em>têtes de loup</em>, comme on appelait ces proscrits. Les +discordes des vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement +d'Édouard le Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et +élevé en Normandie. Ce bon homme, qui <span class="pagenum"><a id="page254" name="page254"></a>(p. 254)</span> est devenu un saint, +pour être resté vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. +Mais le peuple lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue -d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi Ren. Son rgne ne fut qu'un -court entr'acte qui spara l'invasion danoise de l'invasion normande. -Ami des Normands plus civiliss et chez qui il avait pass ses belles -annes, il fit de vains efforts pour chapper la tutelle d'un -puissant chef saxon, nomm Godwin, qui l'avait rtabli en chassant les -Danois, mais qui dans la ralit rgnait lui-mme; possdant par lui -ou par ses fils le duch de Wessex, et les comts de Kent, Sussex, -Surrey, Hereford et Oxford, c'est--dire <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> tout le midi de -l'Angleterre. On accusait Godwin d'avoir autrefois appel Alfred, -frre d'douard, et de l'avoir livr aux Danois. Cette puissante +d'Anne de Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un +court entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. +Ami des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles +années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un +puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les +Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui +ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, +Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire <span class="pagenum"><a id="page255" name="page255"></a>(p. 255)</span> tout le midi de +l'Angleterre. On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, +frère d'Édouard, et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils -de Godwin, avait tu son cousin Beorn, et le pauvre roi douard -n'avait pu venger ce meurtre. Les Normands qu'il opposait Godwin -furent chasss main arme; les fils de Godwin devinrent matres et -l'un d'eux, nomm Harold, qui avait en effet de grandes qualits, prit -assez d'empire sur le faible roi pour se faire dsigner par lui pour +de Godwin, avait tué son cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard +n'avait pu venger ce meurtre. Les Normands qu'il opposait à Godwin +furent chassés à main armée; les fils de Godwin devinrent maîtres et +l'un d'eux, nommé Harold, qui avait en effet de grandes qualités, prit +assez d'empire sur le faible roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.</p> -<p>Les Normands, qui comptaient bien rgner aprs douard, persvrrent -avec la tnacit qu'on leur connat. Ils assurrent qu'il avait -dsign Guillaume. Harold prtendait que son droit tait meilleur, -qu'douard l'avait nomm sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on +<p>Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent +avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait +désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, +qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on regardait comme valables les donations faites au dernier moment. -Guillaume dclara cependant qu'il tait prt plaider selon les lois +Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois de Normandie ou celles d'Angleterre<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321" title="Go to footnote 321"><span class="smaller">[321]</span></a>. Un hasard singulier avait -donn leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur +donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur Harold, son nouveau roi.</p> -<p>Harold, pouss par une tempte sur les terres du comte de Ponthieu, -vassal de Guillaume, fut livr par lui son suzerain. Il prtendit -qu'il tait parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son -frre et son neveu, qu'il retenait comme tages. Guillaume le traita -bien, mais il ne le laissa pas aller si aisment. D'abord, il le fit +<p>Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, +vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit +qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son +frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita +bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit chevalier, et Harold devint <span class="pagenum"><a id="page256" name="page256"></a>(p. 256)</span> ainsi son fils d'armes; puis il -lui fit jurer sur des reliques qu'il l'aiderait conqurir -l'Angleterre<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a> aprs la mort d'douard. Harold devait en outre -pouser la fille de Guillaume, et marier sa sœur un comte -normand. Pour mieux confirmer cette promesse de dpendance et de +lui fit jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir +l'Angleterre<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322" title="Go to footnote 322"><span class="smaller">[322]</span></a> après la mort d'Édouard. Harold devait en outre +épouser la fille de Guillaume, et marier sa sœur à un comte +normand. Pour mieux confirmer cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, Siegfried devient vassal du roi Gunther en -combattant pour lui<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>. Dans les ides du moyen ge, Harold s'tait +combattant pour lui<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323" title="Go to footnote 323"><span class="smaller">[323]</span></a>. Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'<em>homme</em> de Guillaume.</p> -<p> la mort d'douard, comme Harold s'tablissait tranquillement dans -sa nouvelle royaut, il vit arriver <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> un messager de Normandie -qui lui parla en ces termes: Guillaume, duc des Normands, te rappelle -le serment que tu lui as jur de ta bouche et de ta main, sur de bons -et saints reliquaires<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>. Harold rpondit que le serment n'avait -pas t libre, qu'il avait promis ce qui n'tait pas lui; que la -royaut tait au peuple. Quant ma sœur, dit-il, elle est morte -dans l'anne. Veut-il que je lui envoie son corps? Guillaume rpliqua -sur un ton de douceur et d'amiti, priant le roi de remplir au moins +<p>À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans +sa nouvelle royauté, il vit arriver <span class="pagenum"><a id="page257" name="page257"></a>(p. 257)</span> un messager de Normandie +qui lui parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle +le serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons +et saints reliquaires<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324" title="Go to footnote 324"><span class="smaller">[324]</span></a>.» Harold répondit que le serment n'avait +pas été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la +royauté était au peuple. Quant à ma sœur, dit-il, elle est morte +dans l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua +sur un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune -fille qu'il avait promis d'pouser. Mais Harold prit une autre femme. -Alors Guillaume jura que dans l'anne il viendrait exiger toute sa -dette et poursuivre son parjure jusqu'aux lieux o il croirait avoir -le pied le plus sr et le plus ferme.</p> - -<p>Cependant, avant de prendre les armes, le Normand dclara qu'il s'en -rapporterait au jugement du pape<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>, et le procs de l'Angleterre -fut plaid dans les rgles au conclave de Latran. Quatre motifs -d'agression furent allgus: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, -l'expulsion d'un Normand port par douard l'archevch de -Kenterbury, et remplac par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une -promesse qu'douard aurait faite Guillaume de lui laisser la -<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> royaut. Les envoys normands comparurent devant le pape: -Harold fit dfaut. L'Angleterre fut adjuge aux Normands. Cette -dcision hardie fut prise l'instigation d'Hildebrand, et contre -l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplme en fut envoy Guillaume -avec un tendard bnit et un cheveu de saint Pierre.</p> - -<p>L'invasion prenant ainsi le caractre d'une croisade, une foule -d'hommes d'armes afflurent de toute l'Europe prs de Guillaume. Il en -vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Pimont, de -l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hsitaient aider leur -seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succs pouvait faire -de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie tait -d'ailleurs menace par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait -adress Guillaume le plus outrageant dfi. Toute la Bretagne s'tait -mise en mouvement comme pour conqurir la Normandie, pendant que -celle-ci allait conqurir l'Angleterre. Conan, amenant une grande -arme, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et +fille qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. +Alors Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa +dette et poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir +le pied le plus sûr et le plus ferme.</p> + +<p>Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en +rapporterait au jugement du pape<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325" title="Go to footnote 325"><span class="smaller">[325]</span></a>, et le procès de l'Angleterre +fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs +d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, +l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de +Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une +promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la +<span class="pagenum"><a id="page258" name="page258"></a>(p. 258)</span> royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: +Harold fit défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette +décision hardie fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre +l'avis de plusieurs cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume +avec un étendard bénit et un cheveu de saint Pierre.</p> + +<p>L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule +d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en +vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de +l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur +seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire +de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était +d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait +adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était +mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que +celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande +armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il -sonnait, les forces lui manqurent peu peu, il laissa aller les -rnes, le cor tait empoisonn. Cette mort vint point pour +sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les +rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent en Angleterre.</p> -<p>Le succs de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons -taient diviss. Le frre mme de Harold appela les Normands, puis -les Danois, qui en <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> effet attaqurent l'Angleterre par le +<p>Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons +étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis +les Danois, qui en <span class="pagenum"><a id="page259" name="page259"></a>(p. 259)</span> effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque -attaque des Danois fut aisment repousse par Harold, qui les tailla -en pices. Celle de Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. -Mais l'Angleterre ne pouvait lui chapper. D'abord les Normands -avaient sur leurs ennemis une grande supriorit d'armes et de -discipline; les Saxons combattaient pied avec de courtes haches, les -Normands cheval avec de longues lances<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>. Depuis longtemps +attaque des Danois fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla +en pièces. Celle de Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. +Mais l'Angleterre ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands +avaient sur leurs ennemis une grande supériorité d'armes et de +discipline; les Saxons combattaient à pied avec de courtes haches, les +Normands à cheval avec de longues lances<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326" title="Go to footnote 326"><span class="smaller">[326]</span></a>. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les plus beaux chevaux en Espagne, en -Gascogne et en Auvergne<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>; c'est peut-tre lui qui a cr ainsi la -belle et forte race de nos chevaux normands. Les Saxons ne btissaient -point de chteaux<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>; ainsi une bataille perdue, tout tait perdu, -ils ne pouvaient plus gure se dfendre; et cette bataille, il tait +Gascogne et en Auvergne<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327" title="Go to footnote 327"><span class="smaller">[327]</span></a>; c'est peut-être lui qui a créé ainsi la +belle et forte race de nos chevaux normands. Les Saxons ne bâtissaient +point de châteaux<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328" title="Go to footnote 328"><span class="smaller">[328]</span></a>; ainsi une bataille perdue, tout était perdu, +ils ne pouvaient plus guère se défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, combattant dans un pays de plaine -contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait dfendre -l'Angleterre; mais celle d'Harold tait si mal approvisionne, -qu'aprs avoir crois quelques temps dans la Manche, elle fut oblige +contre une excellente cavalerie. Une flotte seule pouvait défendre +l'Angleterre; mais celle d'Harold était si mal approvisionnée, +qu'après avoir croisé quelques temps dans la Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.</p> -<p>Guillaume, dbarqu Hastings, ne rencontra pas plus d'arme que de -flotte. Harold tait alors l'autre bout de l'Angleterre, occup de +<p>Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de +flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, -mais fatigues, diminues, et, dit-on, mcontentes de la parcimonie -<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> avec laquelle il avait partag le butin. Lui-mme tait -bless. Cependant le Normand ne se hta point encore. Il chargea un +mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie +<span class="pagenum"><a id="page260" name="page260"></a>(p. 260)</span> avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était +blessé. Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le -royaume avec lui: S'il s'obstine, ajouta Guillaume, ne point +royaume avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront -sont excommunis de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>. -Ce message produisit son effet. Les Saxons doutrent de leur cause. -Les frres mme d'Harold l'engagrent ne pas combattre de sa -personne, puisque aprs tout, disaient-ils, il avait jur<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.</p> +sont excommuniés de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329" title="Go to footnote 329"><span class="smaller">[329]</span></a>.» +Ce message produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. +Les frères même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa +personne, puisque après tout, disaient-ils, il avait juré<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330" title="Go to footnote 330"><span class="smaller">[330]</span></a>.</p> -<p>Les Normands employrent la nuit se confesser dvotement, tandis que +<p>Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants -nationaux. Le matin, l'vque de Bayeux, frre de Guillaume, clbra -la messe et bnit les troupes, arm d'un haubert sous son rochet. -Guillaume lui-mme tenait suspendues son col les plus rvres des -reliques sur lesquelles Harold avait jur, et faisait porter prs de -lui l'tendard bnit par le pape.</p> - -<p>D'abord les Anglo-Saxons, retranchs derrire des palissades, -restrent, sous les flches des archers de Guillaume, immobiles et -impassibles. Quoique Harold et l'œil crev d'une flche, les +nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra +la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. +Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des +reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de +lui l'étendard bénit par le pape.</p> + +<p>D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, +restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et +impassibles. Quoique Harold eût l'œil crevé d'une flèche, les Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le -bruit courait que le duc tait tu; il est vrai qu'il eut <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> -dans cette bataille trois chevaux tus sous lui. Mais il se montra, se -jeta devant les fuyards et les arrta. L'avantage des Saxons fut +bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut <span class="pagenum"><a id="page261" name="page261"></a>(p. 261)</span> +dans cette bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se +jeta devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la -cavalerie normande reprit le dessus. Les lances prvalurent sur les -haches. Les redoutes furent enfonces. Tout fut tu ou se dispersa +cavalerie normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les +haches. Les redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).</p> -<p>Sur la colline o la vieille Angleterre avait pri avec le dernier roi -saxon, Guillaume btit une belle et riche abbaye, l'<em>abbaye de la -Bataille</em>, selon le vœu qu'il avait fait saint Martin, patron des -soldats de la Gaule. On y lisait nagure encore les noms des -conqurants, gravs sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse -d'Angleterre. Harold fut enterr par les moines sur cette colline, en -face de la mer. Il gardait la cte, dit Guillaume, qu'il l'a garde -encore.</p> - -<p>Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques gards -pour les vaincus. Il dgrada un des siens qui avait frapp de son pe +<p>Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi +saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'<em>abbaye de la +Bataille</em>, selon le vœu qu'il avait fait à saint Martin, patron des +soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des +conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse +d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en +face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde +encore.»</p> + +<p>Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards +pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de -garder les bonnes lois d'douard le Confesseur; il s'attacha Londres, -et confirma les privilges des hommes de Kent. C'tait le plus -belliqueux des comts, celui qui avait l'avant-garde dans l'arme -anglaise, celui o les vieilles liberts celtiques s'taient le mieux -conserves. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevque de Kenterbury, -rclama contre la tyrannie du frre de Guillaume, les privilges des -hommes de Kent, il fut cout favorablement du roi. Le conqurant -essaya mme d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne -justice aux hommes de cette <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> langue<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>. Il se piquait d'tre -justicier, jusqu' dposer son oncle d'un archevch pour une conduite -peu difiante. Cependant il fondait une garde de chteaux, et +garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres, +et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus +belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée +anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux +conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, +réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des +hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant +essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne +justice aux hommes de cette <span class="pagenum"><a id="page262" name="page262"></a>(p. 262)</span> langue<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331" title="Go to footnote 331"><span class="smaller">[331]</span></a>. Il se piquait d'être +justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite +peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et s'assurait de tous les lieux forts.</p> -<p>Peut-tre Guillaume n'et-il pas mieux demand que de traiter les -vaincus avec douceur. C'tait son intrt. Il n'et t que plus -absolu en Normandie. Mais ce n'tait pas le compte de tant de gens -auxquels il avait promis des dpouilles, et qui attendaient. Ils -n'avaient pas combattu Hastings pour que Guillaume s'arranget avec -les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs annes, sans -doute pour luder, pour ajourner, pour donner aux trangers qui +<p>Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les +vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus +absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens +auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils +n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec +les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans +doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, -pendant son absence, clata une grande rvolte. Les Saxons ne -pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent t vaincus +pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne +pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus sans retour. <span class="pagenum"><a id="page263" name="page263"></a>(p. 263)</span> Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout -entire fut mesure, dcrite; soixante mille fiefs de chevaliers y -furent crs aux dpens des Saxons, et le rsultat consign dans le -livre noir de la conqute, le <em>Doomsday book</em>, le livre du jour du -Jugement. Alors commencrent ces effroyables scnes de spoliation dont +entière fut mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y +furent créés aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le +livre noir de la conquête, le <em>Doomsday book</em>, le livre du jour du +Jugement. Alors commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une si vive et si dramatique histoire<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332" title="Go to footnote 332"><span class="smaller">[332]</span></a>. Toutefois il ne -faudrait pas croire que tout fut t aux vaincus. Beaucoup d'entre eux -conservrent des biens, et cela dans tous les comts. Un seul est -port pour quarante et un manoirs dans le comt d'York<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.</p> - -<p>On ne verra pas sans intrt comment les Saxons eux-mmes jugrent le -conqurant:</p> - -<p>Si quelqu'un dsire connatre quelle espce d'homme c'tait, et quels -furent ses honneurs et possessions, nous allons le dcrire comme nous -l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvs -quelquefois sa cour. Le roi Guillaume tait un homme trs-sage et -trs-puissant, plus puissant et plus honor qu'aucun de ses -prdcesseurs. Il tait doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, -et svre l'excs pour ceux qui rsistaient sa volont. Au lieu -mme o Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il leva un noble -monastre, y plaa des moines et les dota richement... Certes, il fut -trs-honor; trois fois chaque anne, il portait sa couronne, -lorsqu'il <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> tait en Angleterre: Pques, il la portait -Winchester; la Pentecte, Westminster, et Nol, Glocester. Et -alors il tait accompagn de tous les riches hommes de l'Angleterre, -archevques et vques diocsains, abbs et comtes, thanes et -chevaliers. Il tait au surplus trs-rude et trs-svre; aussi -personne n'osait rien entreprendre contre sa volont. Il lui arriva de -charger de chanes des comtes qui lui rsistaient. Il renvoya des -vques de leurs vchs, des abbs de leurs abbayes, et mit des -comtes en captivit; enfin, il n'pargna pas mme son propre frre +faudrait pas croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux +conservèrent des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est +porté pour quarante et un manoirs dans le comté d'York<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333" title="Go to footnote 333"><span class="smaller">[333]</span></a>.</p> + +<p>On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le +conquérant:</p> + +<p>«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels +furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous +l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés +quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et +très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, +et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu +même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble +monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut +très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, +lorsqu'il <span class="pagenum"><a id="page264" name="page264"></a>(p. 264)</span> était en Angleterre: à Pâques, il la portait à +Winchester; à la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et +alors il était accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, +archevêques et évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et +chevaliers. Il était au surplus très-rude et très-sévère; aussi +personne n'osait rien entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de +charger de chaînes des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des +évêques de leurs évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des +comtes en captivité; enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne -devons pas oublier le bon ordre qu'il tablit dans cette contre; -toute personne recommandable pouvait voyager travers le royaume avec +devons pas oublier le bon ordre qu'il établit dans cette contrée; +toute personne recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en -aurait os tuer un autre, en et-il reu la plus forte injure. Il -donna des lois l'Angleterre, et par son habilet il tait parvenu -la connatre si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne st - qui il tait et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses -registres. Le pays de Galles tait sous sa domination, et il y btit -des chteaux. Il gouverna aussi l'le de Man: de plus, sa puissance -lui soumit l'cosse; la Normandie tait lui de droit. Il gouverna le -comt appel Mans; et s'il et vcu deux ans de plus, il et conquis -l'Irlande par la seule renomme de son courage et sans recourir aux +aurait osé tuer un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il +donna des lois à l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à +la connaître si bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût +à qui il était et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses +registres. Le pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit +des châteaux. Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance +lui soumit l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le +comté appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis +l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des -douleurs et mille injustices. Il laissa construire des chteaux et -opprimer les pauvres. Ce fut un <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> roi rude et cruel. Il prit +douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et +opprimer les pauvres. Ce fut un <span class="pagenum"><a id="page265" name="page265"></a>(p. 265)</span> roi rude et cruel. Il prit à ses sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans -ncessit. Il tait fort avare et d'une ardente rapacit. Il donnait -ses terres rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se prsentait -quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donn, le roi lui -adjugeait l'instant; un troisime venait-il encore enchrir, le roi -cdait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manire +nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait +ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait +quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui +adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi +cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien -de choses ils faisaient illgalement. Car plus ils parlaient de loi, -plus ils la violaient. Il tablit plusieurs deer-friths<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, et il -fit cet gard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une -biche perdrait la vue. Ce qu'il avait tabli pour les biches, il le -fit pour les sangliers; car il aimait autant les btes fauves que s'il -et t leur pre. Il en fit autant pour les livres, qu'il ordonna de +de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi, +plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334" title="Go to footnote 334"><span class="smaller">[334]</span></a>, et il +fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une +biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le +fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il +eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres -murmuraient; mais il tait si dur, qu'il n'avait aucun souci de la -haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volont du roi si l'on -voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hlas! un homme -peut-il tre aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire -lui-mme autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu -tout-puissant avoir merci de son me, et lui accorder le pardon de ses -fautes<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Quels qu'aient t les maux de la conqute, le rsultat en -fut, selon moi, immensment utile l'Angleterre et au genre humain. -Pour la premire fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lche -et flottant en France et en Allemagne, fut tendu l'excs en +murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la +haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on +voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme +peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire +lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu +tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses +fautes<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335" title="Go to footnote 335"><span class="smaller">[335]</span></a>!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page266" name="page266"></a>(p. 266)</span> Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en +fut, selon moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. +Pour la première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche +et flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils -opprimaient, les barons furent obligs de se serrer autour du roi. -Guillaume reut le serment des arrire-vassaux comme celui des -vassaux, mais il n'et pas t bien venu demander au duc de Guienne, -au comte de Flandre, celui des barons, des chevaliers qui dpendaient -d'eux. Tout tait l cependant; une royaut qui ne portait que sur -l'hommage des grands vassaux tait purement nominale. loigne, par -son lvation dans la hirarchie, des rangs infrieurs qui faisaient -la force relle, elle restait solitaire et faible la pointe de cette -pyramide, tandis que les grands vassaux, placs au milieu, en tenaient +opprimaient, les barons furent obligés de se serrer autour du roi. +Guillaume reçut le serment des arrière-vassaux comme celui des +vassaux, mais il n'eût pas été bien venu à demander au duc de Guienne, +au comte de Flandre, celui des barons, des chevaliers qui dépendaient +d'eux. Tout était là cependant; une royauté qui ne portait que sur +l'hommage des grands vassaux était purement nominale. Éloignée, par +son élévation dans la hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient +la force réelle, elle restait solitaire et faible à la pointe de cette +pyramide, tandis que les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base puissante.</p> -<p>Ce danger continuel o se trouvait l'aristocratie normande dans le -premier sicle lui faisait supporter d'tranges choses de la part du -roi. Dpositaire de l'intrt commun de la conqute, dfenseur de -cette immense et prilleuse injustice, on lui laissa tout moyen de -s'assurer que la terre serait bien dfendue. Il fut le tuteur -universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles hritires +<p>Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le +premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du +roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de +cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de +s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur +universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336" title="Go to footnote 336"><span class="smaller">[336]</span></a>, mangeant le bien des enfants <span class="pagenum"><a id="page267" name="page267"></a>(p. 267)</span> dont il avait la garde-noble, -tirant finance de ceux qui voulaient pouser des femmes riches, et des -femmes qui refusaient ses protgs. Ces droits fodaux existaient sur -le continent, mais sous forme bien diffrente. Le roi de France -pouvait rclamer contre un mariage qui et nui ses intrts, mais -non pas imposer un mari la fille de son vassal; la garde-noble des -mineurs tait exerce, mais conformment la hirarchie fodale; -celle des arrire-vassaux l'tait au profit des vassaux et non du roi.</p> - -<p>Indpendamment du <em>danegeld</em>, lev sur tous, sous prtexte de pourvoir - la dfense contre les Danois, indpendamment des tailles exiges des -vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse mme -un impt, sous l'honorable nom d'<em>escuage</em>. C'tait une dispense -d'aller la guerre. Les barons, fatigus d'appels continuels, +tirant finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des +femmes qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur +le continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France +pouvait réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais +non pas imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des +mineurs était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; +celle des arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.</p> + +<p>Indépendamment du <em>danegeld</em>, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir +à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des +vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même +un impôt, sous l'honorable nom d'<em>escuage</em>. C'était une dispense +d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux -souverain dans les entreprises o il s'embarquait; et lui, il -s'arrangeait fort de cet change. Au lieu du service capricieux et +souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il +s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, -Gascons, Brabanons, Gallois et autres. Ces gens-l ne tenaient qu'au +Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait -payer la bride et le mors que le roi lui mettait la bouche.</p> - -<p>Ainsi la royaut se constitua, et l'glise ct: une glise forte -et politique, comme celle que Charlemagne <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> avait fonde en -Saxe pour discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clerg n'et -si forte part; aujourd'hui encore le revenu de l'glise anglicane -surpasse lui seul ceux de toutes les glises du monde mis ensemble. -Cette glise eut son unit dans l'archevque de Kenterbury. Ce fut -comme une espce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours +payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.</p> + +<p>Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte +et politique, comme celle que Charlemagne <span class="pagenum"><a id="page268" name="page268"></a>(p. 268)</span> avait fondée en +Saxe pour discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût +si forte part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane +surpasse à lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. +Cette Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut +comme une espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa -souvent entre le roi et le peuple, quelquefois mme au profit des -Saxons, des vaincus<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>. L'archevque Lanfranc, conseiller et -confesseur de Guillaume, anim et arm de la faveur du pape et de -celle du roi, attaqua, crasa les prlats et les grands qui se -montraient rebelles l'autorit royale<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>. C'est lui qui +souvent entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des +Saxons, des vaincus<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337" title="Go to footnote 337"><span class="smaller">[337]</span></a>. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et +confesseur de Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de +celle du roi, attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se +montraient rebelles à l'autorité royale<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338" title="Go to footnote 338"><span class="smaller">[338]</span></a>.» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, lorsque Guillaume passait sur le continent.</p> -<p>Cette forte organisation de la royaut et de l'glise anglo-normande -fut un exemple pour le monde. Les rois envirent la toute-puissance de -ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais rgulire -qui rgnait dans la Grande-Bretagne.</p> - -<p>Les vaincus avaient, il est vrai, chrement pay cet ordre et cette -organisation. Mais la longue les villes se peuplrent de la -dsolation des campagnes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>. Leur forte et compacte population -prpara l'Angleterre une destine nouvelle. Le roi avait maintenu -les tribunaux saxons des comts et des <em>hundred</em>, pour resserrer -<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> d'autant les juridictions fodales, qui, d'autre part, -rencontraient par en haut un obstacle dans l'autorit souveraine de la -cour du roi. Ainsi l'Angleterre, enferme par la conqute dans un -cadre de fer, commena connatre l'ordre public. Cet ordre dveloppa -une prodigieuse force sociale. Dans les deux sicles qui suivirent la -conqute, malgr tant de calamits, s'levrent ces merveilleux -monuments que toute la puissance du temps prsent pourrait peine -galer. Les basses et sombres glises saxonnes s'lancrent en flches -hardies, en majestueuses tours. Si la diversit des races et des -langues retarda l'essor de la littrature, l'art du moins commena. -C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils rvlent, qu'il -faut juger la conqute, et non sur les calamits passagres qui l'ont -accompagne.</p> - -<p class="p2">Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'glise de -Rome s'tait promis de leurs victoires, elle y gagna nanmoins -infiniment. Ceux de Naples ds leur origine, ceux d'Angleterre au +<p>Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande +fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de +ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière +qui régnait dans la Grande-Bretagne.</p> + +<p>Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette +organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la +désolation des campagnes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339" title="Go to footnote 339"><span class="smaller">[339]</span></a>. Leur forte et compacte population +prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu +les tribunaux saxons des comtés et des <em>hundred</em>, pour resserrer +<span class="pagenum"><a id="page269" name="page269"></a>(p. 269)</span> d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, +rencontraient par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la +cour du roi. Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un +cadre de fer, commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa +une prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la +conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux +monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine +égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches +hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des +langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença. +C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il +faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont +accompagnée.</p> + +<p class="p2">Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de +Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins +infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du -saint-sige. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les +saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux -formidables du roi de France, l'obligrent longtemps de se livrer sans -rserve aux papes.</p> +formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans +réserve aux papes.</p> -<p>En mme temps, les Captiens de Bourgogne concouraient aux victoires +<p>En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient -celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'glise -triomphait <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> dans l'Europe par l'pe des Franais. En Sicile +celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église +triomphait <span class="pagenum"><a id="page270" name="page270"></a>(p. 270)</span> dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient -commenc ou accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la +commencé ou accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.</p> -<p>Toutefois, ces entreprises avaient t trop indpendantes les unes des -autres, et aussi trop gostes, trop intresses, pour accomplir le -grand but de Grgoire VII et de ses successeurs: l'unit de l'Europe +<p>Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des +autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le +grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce -grand but de l'unit, il fallait que l'glise s'en mlt, que le -christianisme vnt au secours.</p> - -<p>Le monde du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle avait dans sa diversit un principe commun de -vie, la religion; une forme commune, fodale et guerrire. Une guerre -religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversits -de races et d'intrts politiques qui le dchiraient qu'en prsence -d'une diversit gnrale et plus grande; si grande qu'en comparaison -toute autre s'effat. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir -qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est quoi travaillrent les -papes, ds l'an 1000.</p> - -<p>Un pape franais, Gerbert, Sylvestre II, avait crit aux princes -chrtiens, au nom de Jrusalem. Grgoire VII et voulu se mettre la -tte de cinquante mille chevaliers pour dlivrer le Saint-Spulcre. Ce -fut Urbain II, Franais comme Gerbert, qui en eut la gloire. -L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-mme. La -guerre sainte de Jrusalem, rsolue en France au concile de Clermont, -prche par le Franais Pierre l'Ermite, fut accomplie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> -surtout par des Franais. Les croisades ont leur idal en deux -Franais: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermes par saint -Louis. Il appartenait la France de contribuer plus que tous les -autres au grand vnement qui fit de l'Europe une nation.</p> +grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le +christianisme vînt au secours.</p> + +<p>Le monde du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle avait dans sa diversité un principe commun de +vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre +religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités +de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence +d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison +toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir +qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les +papes, dès l'an 1000.</p> + +<p>Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes +chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la +tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce +fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire. +L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La +guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont, +prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie <span class="pagenum"><a id="page271" name="page271"></a>(p. 271)</span> +surtout par des Français. Les croisades ont leur idéal en deux +Français: Godefroi de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint +Louis. Il appartenait à la France de contribuer plus que tous les +autres au grand événement qui fit de l'Europe une nation.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page272" name="page272"></a>(p. 272)</span> CHAPITRE III<br> <span class="smaller">LA CROISADE<br> 1095-1099</span></h3> -<p>Il y avait bien longtemps que ces deux sœurs, ces deux moitis de -l'humanit, l'Europe et l'Asie, la religion chrtienne et la musulmane -s'taient perdues de vue, lorsqu'elles furent replaces en face par la -croisade, et qu'elles se regardrent. Le premier coup d'œil fut +<p>Il y avait bien longtemps que ces deux sœurs, ces deux moitiés de +l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane +s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la +croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'œil fut d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et -que le genre humain s'avout son identit. Essayons d'apprcier ce -qu'elles taient alors, de fixer quel ge elles avaient atteint dans +que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce +qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans leur vie de religion.</p> -<p>L'islamisme tait la plus jeune des deux, et dj pourtant la plus -vieille, la plus caduque. Ses destines furent courtes; ne six cents +<p>L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus +vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme -vide, d'o la vie s'est retire, et que les barbares hritiers des +vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> L'islamisme, la plus rcente des religions asiatiques, est -aussi le dernier et impuissant effort de l'Orient pour chapper au -matrialisme qui pse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son -opposition hroque du royaume de la lumire contre celui des -tnbres, d'Iran contre Turan. La Jude n'a pas suffi, tout enferme -qu'elle tait dans l'unit de son Dieu abstrait, et toute concentre -et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre n'a pu oprer la rdemption de +<p><span class="pagenum"><a id="page273" name="page273"></a>(p. 273)</span> L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est +aussi le dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au +matérialisme qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son +opposition héroïque du royaume de la lumière contre celui des +ténèbres, d'Iran contre Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée +qu'elle était dans l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée +et durcie en soi. Ni l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu -judaque, le tirer du peuple lu pour l'imposer tous? Ismal en -saura-t-il plus que son frre Isral? Le dsert arabique sera-t-il -plus fcond que la Perse et la Jude?</p> +judaïque, le tirer du peuple élu pour l'imposer à tous? Ismaël en +saura-t-il plus que son frère Israël? Le désert arabique sera-t-il +plus fécond que la Perse et la Judée?</p> -<p>Dieu est Dieu, voil l'islamisme; c'est la religion de l'unit. +<p>Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité. Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut -tre seul seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui -suffise. La famille est peu prs dtruite, la parent, la tribu -encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cache au harem; -quatre pouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre -les frres, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les -familles sans nom commun, sans signes propres<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, sans perptuit, -semblent se renouveler chaque gnration. Chacun se btit une -maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni l'homme -ni la terre. Isols et sans trace, ils passent comme la poussire -<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> vole au dsert; gaux devant les grains de sable, sous -l'œil d'un Dieu niveleur, qui ne veut nulle hirarchie.</p> - -<p>Point de Christ, point de mdiateur, de Dieu-homme. Cette chelle, que -le christianisme nous avait jete d'en haut, et qui montait vers Dieu -par les saints, la Vierge, les anges et Jsus, Mahomet la supprime; -toute hirarchie prit: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le -ciel une profondeur infinie, ou bien pse sur la terre, s'y applique -et l'crase. Misrables atomes, gaux dans le nant, nous gisons sur -la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-mme. Le +être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui +suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu +encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; +quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre +les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les +familles sans nom commun, sans signes propres<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340" title="Go to footnote 340"><span class="smaller">[340]</span></a>, sans perpétuité, +semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une +maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme +ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière +<span class="pagenum"><a id="page274" name="page274"></a>(p. 274)</span> vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous +l'œil d'un Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.</p> + +<p>Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que +le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu +par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime; +toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le +ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique +et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur +la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du -ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dme -impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brlant casque +ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme +impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque d'acier.</p> -<p>L'islamisme, n pour s'tendre, ne demeurera pas dans ce sublime et -strile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. -Ce Dieu que Mahomet a vol Mose, il pouvait rester abstrait, pur et -terrible sur la montagne juive ou dans le dsert arabique; mais voil -que les cavaliers du Prophte le promnent victorieusement de Bagdad -Cordoue, de Damas Surate. Ds que la rotation du sabre, la +<p>L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et +stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. +Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et +terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà +que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à +Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va -s'humaniser. Je crains pour son austrit les paradis du harem, et ses +s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La -chair maudite par cette religion superbe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a> s'obstine rclamer; -la matire <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> proscrite revient sous une autre forme, et se -venge avec la violence d'un exil qui rentre en matre. Ils ont -enferm la femme au srail, mais elle les y enferme avec elle; ils +chair maudite par cette religion superbe<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341" title="Go to footnote 341"><span class="smaller">[341]</span></a> s'obstine à réclamer; +la matière <span class="pagenum"><a id="page275" name="page275"></a>(p. 275)</span> proscrite revient sous une autre forme, et se +venge avec la violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont +enfermé la femme au sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans -pour Fatema. Ils ont rejet le Dieu-homme et repouss l'incarnation en -haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont condamn le -magisme, le rgne de la lumire; et ils enseignent <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> que -Mahomet est la lumire incarne; selon d'autres, Ali est cette -lumire; les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons -incarns. Le dernier de ces imans, Ismal, a disparu de la terre; mais +pour Fatema. Ils ont rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en +haine du Christ; ils proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le +magisme, le règne de la lumière; et ils enseignent <span class="pagenum"><a id="page276" name="page276"></a>(p. 276)</span> que +Mahomet est la lumière incarnée; selon d'autres, Ali est cette +lumière; les imans, descendants et successeurs d'Ali, sont des rayons +incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir de la chercher. Les -califes fatemites d'gypte taient les reprsentants visibles de cette -famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prvalu -dans les montagnes orientales de l'ancien empire persan, o -l'islamisme n'avait pu touffer le magisme<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>. Elles clatrent au -<span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicles, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui -s'appelaient eux-mmes <span class="smcap">Ismalites</span>, se mirent courir l'Asie, -cherchant leur iman invisible, le sabre la main. Les Abassides les -exterminrent par centaines de mille; mais l'un d'eux, rfugi en -gypte, fonda la dynastie fatemite, pour la ruine des Abassides et du +califes fatemites d'Égypte étaient les représentants visibles de cette +famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, ces doctrines avaient prévalu +dans les montagnes orientales de l'ancien empire persan, où +l'islamisme n'avait pu étouffer le magisme<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342" title="Go to footnote 342"><span class="smaller">[342]</span></a>. Elles éclatèrent au +<span class="smcap">VIII</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècles, lorsque les fanatiques Karmathiens, qui +s'appelaient eux-mêmes <span class="smcap">Ismaïlites</span>, se mirent à courir l'Asie, +cherchant leur iman invisible, le sabre à la main. Les Abassides les +exterminèrent par centaines de mille; mais l'un d'eux, réfugié en +Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la ruine des Abassides et du Coran.</p> -<p>La mystrieuse gypte ressuscita ses vieilles initiations. Les -Fatemites fondrent au Caire la loge ou <em>maison de la sagesse</em>; -immense et tnbreux atelier de fanatisme et de science, de religion -et d'athisme<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. La <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> seule doctrine certaine de ces protes -de l'islamisme, c'tait l'obissance pure. Il n'y avait qu' se -laisser conduire; ils vous menaient par neuf degrs de la religion au -mysticisme, du mysticisme la philosophie au doute, l'absolue -indiffrence. Leurs missionnaires pntraient dans toute l'Asie, et +<p>La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les +Fatemites fondèrent au Caire la loge ou <em>maison de la sagesse</em>; +immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion +et d'athéisme<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343" title="Go to footnote 343"><span class="smaller">[343]</span></a>. La <span class="pagenum"><a id="page277" name="page277"></a>(p. 277)</span> seule doctrine certaine de ces protées +de l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se +laisser conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au +mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue +indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de -ce dissolvant destructif. La Perse tait prpare de longue date le +ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, -des sectaires <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avaient prch la communaut des biens et des -femmes, et l'indiffrence du juste et de l'injuste.</p> - -<p>Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replace -dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu mme d'o -sortirent les anciens librateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux -tablier de cuir, et le hros Feridun, avec sa massue tte de buffle. -Ce protestantisme mahomtan, port au milieu de ces populations -intrpides, s'y associa avec le gnie de la rsistance nationale, et -leur enseigna un excrable <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> hrosme d'assassinat. Ce fut -d'abord un certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejet des Abassides et +des sectaires <span class="pagenum"><a id="page278" name="page278"></a>(p. 278)</span> avaient prêché la communauté des biens et des +femmes, et l'indifférence du juste et de l'injuste.</p> + +<p>Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée +dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où +sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux +tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. +Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations +intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et +leur enseigna un exécrable <span class="pagenum"><a id="page279" name="page279"></a>(p. 279)</span> héroïsme d'assassinat. Ce fut +d'abord un certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut -(c'est--dire <em>Repaire des vautours</em>); il l'appela, dans son audace, +(c'est-à-dire <em>Repaire des vautours</em>); il l'appela, dans son audace, la <em>Demeure de la fortune</em>. Il y fonda une association dont le -fatemisme tait le masque, mais dont la secrte pense semble avoir -t la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge -du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut tait plein de livres -et d'instruments de mathmatiques. Les arts y taient cultivs; les -sectaires pntraient partout sous mille dguisements, comme mdecins, -astrologues, orfvres, etc. Mais l'art qu'ils exeraient le plus, -c'tait l'assassinat. Ces hommes terribles se prsentaient un un -pour poignarder un sultan, un calife, et se succdaient sans peur, -sans dcouragement, mesure qu'on les taillait en pices<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. On +fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir +été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge +du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres +et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les +sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins, +astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, +c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un +pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur, +sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344" title="Go to footnote 344"><span class="smaller">[344]</span></a>. On assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des -lieux de dlices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient got les -prmices du paradis promis aux hommes dvous<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. Sans doute ces -moyens se joignait le vieil hrosme montagnard, qui a fait de cette -contre le berceau des <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vieux librateurs de la Perse, et -celui des modernes Wahabites. Comme Sparte, les mres se vantaient +lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les +prémices du paradis promis aux hommes dévoués<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345" title="Go to footnote 345"><span class="smaller">[345]</span></a>. Sans doute à ces +moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette +contrée le berceau des <span class="pagenum"><a id="page280" name="page280"></a>(p. 280)</span> vieux libérateurs de la Perse, et +celui des modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins prenait pour titre celui de <em>scheick de la montagne</em>; -c'tait de mme celui des chefs indignes qui avaient leurs forts sur -l'autre versant de la mme chane.</p> +c'était de même celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur +l'autre versant de la même chaîne.</p> <p>Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois -d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en tendit pas moins sa -domination sur la plupart des chteaux et lieux forts des montagnes -entre la Caspienne et la Mditerrane. Ses assassins inspiraient un -inexprimable effroi. Les princes somms de livrer leurs forteresses -n'osaient ni les cder ni les garder; il les dmolissaient. Il n'y -avait plus de sret pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir chaque -instant du milieu de ses plus fidles serviteurs s'lancer un -meurtrier. Un sultan qui perscutait les Assassins voit le matin, -son rveil, un poignard plant en terre, deux doigts de sa tte: il -leur paya tribut, et les exempta de tout impt, de tout page.</p> - -<p>Telle tait la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave +d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa +domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes +entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un +inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses +n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y +avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque +instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un +meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à +son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il +leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage.</p> + +<p>Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui -de Cordoue, dmembr et tomb en pices. Une seule chose tait forte -et vivante dans le monde mahomtan; c'tait cet horrible hrosme des -Assassins, puissance hideuse, plante fermement sur la vieille -montagne persane en face du califat comme le poignard prs de la tte +de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte +et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des +Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille +montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête du sultan.</p> -<p>Combien le christianisme tait plus vivant et plus <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> jeune au +<p>Combien le christianisme était plus vivant et plus <span class="pagenum"><a id="page281" name="page281"></a>(p. 281)</span> jeune au moment des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en -Asie, le balanait, le primait en Europe; il venait de se retremper -par la chastet monastique, par le clibat des prtres. Le califat -tombait, et la papaut s'levait. Le mahomtisme se divisait, le +Asie, le balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper +par la chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat +tombait, et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion -et ruine; et en effet, il ne rsista qu'en recevant les Mongols et les -Turcs, c'est--dire en devenant barbare.</p> +et ruine; et en effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les +Turcs, c'est-à-dire en devenant barbare.</p> -<p>Ce plerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni trange. -L'homme est plerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et +<p>Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. +L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut -pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mne comme un enfant en lui +pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346" title="Go to footnote 346"><span class="smaller">[346]</span></a>, ou bien c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt -est la premire conqute. C'est la belle Hlne, puis, la moralit -s'levant, la chaste Pnlope, l'hroque Brynhild ou les Sabines. -L'empereur Alexis, en appelant nos Franais la guerre sainte, ne -ngligeait pas de leur vanter la beaut des femmes grecques. Les -belles Milanaises taient, dit-on, pour quelque chose dans la -persvrance de Franois I<sup>er</sup> pour la conqute d'Italie.</p> - -<p>La patrie est une autre amante aprs laquelle nous courons aussi. -Ulysse ne se lassa point qu'il n'et vu <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fumer les toits de -son Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchrent en vain -leur Asgard, leur ville des Ases, des hros et des dieux. Ils -trouvrent mieux. En courant l'aveugle, ils heurtrent contre le -christianisme. Nos croiss, qui marchrent d'un si ardent amour -Jrusalem, s'aperurent que la patrie divine n'tait point au torrent -de Cdron, ni dans l'aride valle de Josaphat. Ils regardrent plus -haut alors, et attendirent dans un espoir mlancolique une autre -Jrusalem. Les Arabes s'tonnaient en voyant Godefroi de Bouillon -assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement: La terre -n'est-elle pas bonne pour nous servir de sige, quand nous allons -rentrer pour si longtemps dans son sein<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>? Ils se retirrent -pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'taient entendus.</p> - -<p>Il fallait pourtant que la croisade s'accomplt. Ce vaste et multiple -monde du moyen ge, qui contenait en soi tous les lments des mondes -antrieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes -les luttes du genre humain. Il fallait qu'il reprsentt sous la forme -chrtienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie -par les Grecs et la conqute de la Grce par les Romains, en mme -temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient relis et -soulevs au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux -ariens de nos cathdrales.</p> - -<p>Il y avait dj longtemps que l'branlement avait commenc. Depuis -l'an 1000 surtout, depuis que l'humanit <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> croyait avoir chance -de vivre et esprait un peu, une foule de plerins prenaient leur -bton et s'acheminaient, les uns Saint-Jacques, les autres au mont -Cassin, aux Saints-Aptres de Rome, et de l Jrusalem. Les pieds y -portaient d'eux-mmes. C'tait pourtant un dangereux et pnible -voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait prs du tombeau +est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité +s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. +L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne +négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les +belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la +persévérance de François I<sup>er</sup> pour la conquête d'Italie.</p> + +<p>La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. +Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu <span class="pagenum"><a id="page282" name="page282"></a>(p. 282)</span> fumer les toits de +son Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain +leur Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils +trouvèrent mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le +christianisme. Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à +Jérusalem, s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent +de Cédron, ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus +haut alors, et attendirent dans un espoir mélancolique une autre +Jérusalem. Les Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon +assis par terre. Le vainqueur leur dit tristement: «La terre +n'est-elle pas bonne pour nous servir de siége, quand nous allons +rentrer pour si longtemps dans son sein<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347" title="Go to footnote 347"><span class="smaller">[347]</span></a>?» Ils se retirèrent +pleins d'admiration. L'Occident et l'Orient s'étaient entendus.</p> + +<p>Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple +monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes +antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes +les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme +chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie +par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même +temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et +soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux +aériens de nos cathédrales.</p> + +<p>Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis +l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité <span class="pagenum"><a id="page283" name="page283"></a>(p. 283)</span> croyait avoir chance +de vivre et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur +bâton et s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont +Cassin, aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y +portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible +voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un -contemporain: Seigneur, vous tes mort pour moi, je suis mort pour +contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour vous<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348" title="Go to footnote 348"><span class="smaller">[348]</span></a>!</p> -<p>Les Arabes, peuple commerant, accueillaient bien d'abord les -plerins. Les Fatemites d'gypte, ennemis secrets du Coran, les -traitrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils -d'une chrtienne, se donna lui-mme pour une incarnation. Il maltraita -cruellement les chrtiens qui prtendaient que le Messie tait dj -venu, et les Juifs qui s'obstinaient l'attendre encore. Ds lors, on -n'aborda gure le saint tombeau qu' condition de l'outrager, comme +<p>Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les +pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les +traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils +d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita +cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà +venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on +n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, -Foulques Nerra, qui avait tant expier, et qui alla tant de fois -Jrusalem. Condamn par les fidles salir le saint tombeau, il -trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin prcieux<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>. Il revint - pied de Jrusalem, et mourut de fatigue Metz.</p> +Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à +Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il +trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349" title="Go to footnote 349"><span class="smaller">[349]</span></a>. Il revint +à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz.</p> <p>Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient <span class="pagenum"><a id="page284" name="page284"></a>(p. 284)</span> pas. Ces hommes si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays -des torrents de sang, se soumettaient pieusement toutes les +des torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le -<span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle ce rude plerinage. L'empressement augmentait avec le -pril; seulement les plerins se mettaient en plus grandes troupes. En -1054, l'vque de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et -ne put arriver. Treize ans aprs, les vques de Mayence, de -Ratisbonne, de Bamberg et d'Utrecht, s'associrent quelques -chevaliers normands et formrent une petite arme de sept mille -hommes. Ils parvinrent grand'peine, et deux mille tout au plus -revirent l'Europe. Cependant les Turcs, matres de Bagdad et partisans -de son calife, s'tant empars de Jrusalem, y massacrrent +<span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le +péril; seulement les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En +1054, l'évêque de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et +ne put arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de +Ratisbonne, de Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques +chevaliers normands et formèrent une petite armée de sept mille +hommes. Ils parvinrent à grand'peine, et deux mille tout au plus +revirent l'Europe. Cependant les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans +de son calife, s'étant emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les partisans de l'incarnation, Alides et -Chrtiens. L'empire grec, resserr chaque jour, vit leur cavalerie +Chrétiens. L'empire grec, resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en face de Constantinople. D'autre part, -les Fatemites tremblaient derrire les remparts de Damiette et du -Caire. Ils s'adressrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. -Alexis Comnne tait dj li avec le comte de Flandre, qu'il avait -accueilli magnifiquement son passage; ses ambassadeurs clbraient, -avec le gnie hableur des Grecs, les richesses de l'Orient, les -empires, les royaumes qu'on pouvait y conqurir: les lches allaient -jusqu' vanter la beaut<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> de leurs filles et de leurs +les Fatemites tremblaient derrière les remparts de Damiette et du +Caire. Ils s'adressèrent, comme les Grecs, aux princes de l'Occident. +Alexis Comnène était déjà lié avec le comte de Flandre, qu'il avait +accueilli magnifiquement à son passage; ses ambassadeurs célébraient, +avec le génie hableur des Grecs, les richesses de l'Orient, les +empires, les royaumes qu'on pouvait y conquérir: les lâches allaient +jusqu'à vanter la beauté<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350" title="Go to footnote 350"><span class="smaller">[350]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page285" name="page285"></a>(p. 285)</span> de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les promettre aux Occidentaux.</p> -<p>Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour mouvoir le peuple, et lui -communiquer cet branlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y -avait dj longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de -l'Espagne n'tait qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque -victoire du Cid, la prise de Tolde ou de Valence, bien autrement -importantes que Jrusalem. Les Gnois, les Pisans, conqurants de la +<p>Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui +communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y +avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de +l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque +victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement +importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis -un sicle? Lorsque Sylvestre II crivit sa fameuse lettre au nom de -Jrusalem, les Pisans armrent une flotte, dbarqurent en Afrique, et -massacrrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien -que la religion tait pour peu de chose dans tout cela. Le danger -animait les Espagnols, l'intrt les Italiens. Ces derniers -imaginrent plus tard de couper court toute croisade de Jrusalem, -de dtourner et d'attirer chez eux tout l'or que les plerins -portaient dans l'Orient: ils chargrent leurs galres de terre prise -en Jude, rapprochrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent +un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de +Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et +massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien +que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger +animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers +imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, +de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins +portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise +en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.</p> -<p>Mais on ne pouvait donner ainsi le change la conscience religieuse -du peuple, ni le dtourner du saint tombeau. Dans les extrmes misres -du moyen ge, les hommes conservaient des larmes pour les misres de -Jrusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacs de la +<p>Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse +du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères +du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de +Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine -pour <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> s'acquitter du rpit que Dieu leur donnait. Le bruit +pour <span class="pagenum"><a id="page286" name="page286"></a>(p. 286)</span> s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne -avait, disait-on, fraye autrefois<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>, de marcher sans se lasser -vers le soleil levant, de recueillir la dpouille toute prte, de -ramasser la bonne manne de Dieu. Plus de misre ni de servage; la -dlivrance tait arrive. Il y en avait assez dans l'Orient pour les -faire tous riches. D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en tait -besoin; c'et t tenter Dieu. Ils dclarrent qu'ils auraient pour -guides les plus simples des cratures, une oie et une chvre<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. -Pieuse et touchante confiance de l'humanit enfant!</p> - -<p>Un Picard, qu'on nommait trivialement <em>Coucou Pitre</em> -(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, <em> Cucullo</em>), contribua, dit-on, -puissamment par son loquence ce grand mouvement du peuple<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. Au -retour <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> d'un plerinage Jrusalem, il dcida le pape -franais Urbain II prcher la croisade Plaisance, puis Clermont -(1095). La prdication fut peu prs inutile en Italie; en France +avait, disait-on, frayée autrefois<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351" title="Go to footnote 351"><span class="smaller">[351]</span></a>, de marcher sans se lasser +vers le soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de +ramasser la bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la +délivrance était arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les +faire tous riches. D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était +besoin; c'eût été tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour +guides les plus simples des créatures, une oie et une chèvre<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352" title="Go to footnote 352"><span class="smaller">[352]</span></a>. +Pieuse et touchante confiance de l'humanité enfant!</p> + +<p>Un Picard, qu'on nommait trivialement <em>Coucou Piètre</em> +(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, <em>à Cucullo</em>), contribua, dit-on, +puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353" title="Go to footnote 353"><span class="smaller">[353]</span></a>. Au +retour <span class="pagenum"><a id="page287" name="page287"></a>(p. 287)</span> d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape +français Urbain II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont +(1095). La prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents -vques ou abbs mitrs. Ce fut le triomphe de l'glise et du peuple. +évêques ou abbés mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, -y furent condamns, aussi bien que les Turcs, et la querelle des -investitures mle celle de Jrusalem. Chacun mit la croix rouge -son paule; les toffes, les vtements rouges furent mis en pices et +y furent condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des +investitures mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à +son épaule; les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y suffirent pas<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354" title="Go to footnote 354"><span class="smaller">[354]</span></a>.</p> <p>Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du -monde. On vit les hommes prendre subitement en dgot tout ce qu'ils -avaient aim. Leurs riches chteaux, leurs pouses, leurs enfants, -ils avaient hte de tout laisser l. Il n'tait besoin de <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> -prdications; ils se prchaient les uns les autres, dit le -contemporain, et de parole et d'exemple. C'tait, continue-t-il, +monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils +avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants, +ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de <span class="pagenum"><a id="page288" name="page288"></a>(p. 288)</span> +prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le +contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il, l'accomplissement du mot de Salomon: <em>Les sauterelles n'ont point de rois, et elles s'en vont ensemble par bandes</em>. Elles n'avaient pas pris l'essor des bonnes œuvres, ces sauterelles, tant qu'elles -restaient engourdies et glaces dans leur iniquit. Mais ds qu'elles -se furent chauffes aux rayons du soleil de justice, elles -s'lancrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute -me fidle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de -guerre... Bien que la prdication ne se ft fait entendre qu'aux -Franais, quel peuple chrtien ne fournit aussi des soldats? Vous -auriez vu les cossais couverts d'un manteau hriss, accourir du fond -de leurs marais... Je prends Dieu tmoin qu'il dbarqua dans nos +restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles +se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles +s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute +âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de +guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux +Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous +auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond +de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait -leur langue: eux, plaant leurs doigts en forme de croix, ils -faisaient signe qu'ils voulaient aller la dfense de la foi -chrtienne.</p> +leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils +faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi +chrétienne.</p> -<p>Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui -se moquaient de ceux qui se dfaisaient de leurs biens, leur prdisant +<p>«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui +se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les -moqueurs eux-mmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur -avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'taient -d'abord raills. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes -qui se prparaient la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les -vieillards tremblant sous le poids de l'ge?... Vous auriez ri de voir -les pauvres ferrer <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> leurs bœufs comme des chevaux, tranant +moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur +avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient +d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes +qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les +vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir +les pauvres ferrer <span class="pagenum"><a id="page289" name="page289"></a>(p. 289)</span> leurs bœufs comme des chevaux, traînant dans des chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et -ces petits, chaque ville ou chteau qu'ils apercevaient, demandaient -dans leur simplicit: N'est ce pas l cette Jrusalem o nous -allons<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>?</p> +ces petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient +dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous +allons<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355" title="Go to footnote 355"><span class="smaller">[355]</span></a>?»</p> -<p>Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes dlibrer, +<p>Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne -s'inquitaient de rien de tout cela: ils taient srs d'un miracle. -Dieu en refuserait-il un la dlivrance du saint spulcre? Pierre -l'Ermite marchait la tte, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres +s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. +Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre +l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient <em>Gautier-sans-avoir</em>. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient -pas huit chevaux. Quelques Allemands imitrent les Franais et -partirent sous la conduite d'un des leurs, nomm Gottesschalk. Tous -ensemble descendirent la valle du Danube, la route d'Attila, la +pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et +partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous +ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la grande route du genre humain<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356" title="Go to footnote 356"><span class="smaller">[356]</span></a>.</p> <p>Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les -faisaient prir dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les -meurtriers du Christ avant de dlivrer son tombeau. Ils arrivrent +faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les +meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. -Ces bandes froces y firent horreur; <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> on les suivit la -piste, on les chassa comme des btes fauves. Ceux qui restaient, +Ces bandes féroces y firent horreur; <span class="pagenum"><a id="page290" name="page290"></a>(p. 290)</span> on les suivit à la +piste, on les chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, -comptant sur les flches des Turcs. L'excellente Anne Comnne est -heureuse de croire qu'ils laissrent dans la plaine de Nice des -montagnes d'ossements et qu'on en btit les murs d'une ville.</p> +comptant sur les flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est +heureuse de croire qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des +montagnes d'ossements et qu'on en bâtit les murs d'une ville.</p> -<p>Cependant s'branlaient lentement les lourdes armes des princes, des -grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part la croisade, mais -bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frre du roi de +<p>Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des +grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais +bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche -tienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le -Conqurant, enfin le comte de Flandre, partirent en mme temps. Tous -gaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le -plus gaiement un royaume, n'allait Jrusalem que par -dsœuvrement. Hugues et tienne revinrent sans aller jusqu'au bout.</p> - -<p>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, tait, sans comparaison, -le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de runir les -comts de Rouergue, de Nmes et le duch de Narbonne. Cette grandeur -lui donnait bien d'autres esprances. Il avait jur qu'il ne +Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le +Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous +égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le +plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par +désœuvrement. Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout.</p> + +<p>Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison, +le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les +comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur +lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357" title="Go to footnote 357"><span class="smaller">[357]</span></a>; tout le Midi le suivait: les seigneurs <span class="pagenum"><a id="page291" name="page291"></a>(p. 291)</span> d'Orange, de Forez, de Roussillon, de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du -chef ecclsiastique de la croisade, l'vque du Puy, lgat du pape, -qui tait sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerants, industrieux -et civiliss comme les Grecs, n'avaient gure meilleure rputation de -pit ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de -savoir-faire, trop de loquacit. Les hrtiques abondaient dans leurs -cits demi-mauresques; leurs mœurs taient un peu mahomtanes. Les +chef ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, +qui était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux +et civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de +piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de +savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs +cités demi-mauresques; leurs mœurs étaient un peu mahométanes. Les princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses -tats un de ses btards.</p> +États à un de ses bâtards.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers la +<p><span class="pagenum"><a id="page292" name="page292"></a>(p. 292)</span> Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger -n'auraient pourtant pas quitt leur conqute pour cette hasardeuse -expdition; mais un certain Bohmond, btard de Robert l'Avis, et non -moins avis que son pre, n'avait rien eu en hritage que Tarente et -son pe. Un Tancrde, Normand par sa mre, mais, ce qu'on croit, -Pimontais du ct paternel, prit aussi les armes. Bohmond assigait -Amalfi, quand on lui apprit le passage des croiss. Il s'informa +n'auraient pourtant pas quitté leur conquête pour cette hasardeuse +expédition; mais un certain Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non +moins avisé que son père, n'avait rien eu en héritage que Tarente et +son épée. Un Tancrède, Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, +Piémontais du côté paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait +Amalfi, quand on lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358" title="Go to footnote 358"><span class="smaller">[358]</span></a>; <span class="pagenum"><a id="page293" name="page293"></a>(p. 293)</span> puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux de voir le portrait qu'en fait Anne -Comnne, la fille d'Alexis, qui le vit Constantinople, et qui en eut -si grand'peur. Elle l'a observ avec l'intrt et la curiosit d'une -femme. Il passait les plus grands d'une coude; il tait mince du -ventre, large des paules et de la poitrine; il n'tait ni maigre ni +Comnène, la fille d'Alexis, qui le vit à Constantinople, et qui en eut +si grand'peur. Elle l'a observé avec l'intérêt et la curiosité d'une +femme. «Il passait les plus grands d'une coudée; il était mince du +ventre, large des épaules et de la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras vigoureux, les mains charnues et un peu -grandes. y faire attention, on s'apercevait qu'il tait tant soit -peu courb. Il avait la peau trs-blanche, et ses cheveux tiraient sur +grandes. À y faire attention, on s'apercevait qu'il était tant soit +peu courbé. Il avait la peau très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient pas les oreilles, au lieu de flotter, comme -ceux des autres barbares. Je ne puis dire de quelle couleur tait sa -barbe; ses joues et son menton taient rass; je crois pourtant -qu'elle tait rousse. Son œil, d'un bleu tirant sur le vert de mer +ceux des autres barbares. Je ne puis dire de quelle couleur était sa +barbe; ses joues et son menton étaient rasés; je crois pourtant +qu'elle était rousse. Son œil, d'un bleu tirant sur le vert de mer (γλαυχὸν), laissait entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses -larges narines aspiraient l'air librement, au gr du cœur ardent +larges narines aspiraient l'air librement, au gré du cœur ardent qui battait dans cette vaste poitrine. Il y avait <span class="pagenum"><a id="page294" name="page294"></a>(p. 294)</span> de -l'agrment dans cette figure, mais l'agrment tait dtruit par la +l'agrément dans cette figure, mais l'agrément était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en tout cela quelque -chose qui n'tait point aimable, et qui mme ne semblait pas de -l'homme. Son sourire me semblait plutt comme un frmissement de -menace... Il n'tait qu'artifice et ruse: son langage tait prcis, -ses rponses ne donnaient aucune prise<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>.</p> +chose qui n'était point aimable, et qui même ne semblait pas de +l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un frémissement de +menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage était précis, +ses réponses ne donnaient aucune prise<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359" title="Go to footnote 359"><span class="smaller">[359]</span></a>.»</p> -<p>Quelque grandes choses que Bohmond ait faites, la voix du peuple, qui -est celle de Dieu, a donn la gloire de la croisade Godefroi<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>, +<p>Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui +est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360" title="Go to footnote 360"><span class="smaller">[360]</span></a>, fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de -Lothier, roi de Jrusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de -Charlemagne, tait dj signale par de grandes aventures et de grands -malheurs. Son pre, Eustache de Boulogne, beau-frre d'douard le -Confesseur, avait manqu l'Angleterre, o les Saxons l'appelaient -contre Guillaume le Conqurant. Son grand-pre maternel, Godefroi le -Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui choua de mme -en Lorraine, combattit trente ans les empereurs la tte de toute la -Belgique, et brla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. -Il fut plusieurs fois chass, banni, captif; sa femme, Batrix d'Este, -mre de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue -prisonnire par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et -donner la Lorraine la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur -Henri IV fut perscut <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> par les papes, et que tant de gens +Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de +Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands +malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le +Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient +contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le +Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même +en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la +Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. +Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, +mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue +prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et +donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur +Henri IV fut persécuté <span class="pagenum"><a id="page295" name="page295"></a>(p. 295)</span> par les papes, et que tant de gens l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la -croisade, ne manqua pas son suzerain. L'empereur lui confia -l'tendard de l'Empire, cet tendard que la famille de Godefroi avait -fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'glise. -Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-Csar, -Rodolphe, le roi des prtres (1080), et le porta ensuite, son -victorieux drapeau, sur les murs de Rome, o il monta le premier<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>. -Toutefois, d'avoir viol la ville de saint Pierre et chass le pape, -ce fut une grande tristesse pour cette me pieuse. Ds que la croisade -fut publie, il vendit ses terres l'vque de Lige, et partit pour -la terre sainte. Il avait dit souvent, tant encore tout petit, qu'il -voulait aller avec une arme Jrusalem<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Dix mille chevaliers le -suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Franais, Lorrains, +croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia +l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait +fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. +Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César, +Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son +victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361" title="Go to footnote 361"><span class="smaller">[361]</span></a>. +Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, +ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade +fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour +la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il +voulait aller avec une armée à Jérusalem<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362" title="Go to footnote 362"><span class="smaller">[362]</span></a>. Dix mille chevaliers le +suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, Allemands.</p> <p>Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il -n'tait pas grand de taille, et son frre Baudouin le passait de la -tte; mais sa force tait prodigieuse. On dit que d'un coup d'pe il -fendait un cavalier de la tte la selle; il faisait voler d'un -revers la tte d'un bœuf ou d'un chameau<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. En <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Asie, -s'tant cart, il trouva dans une caverne un des siens aux prises -avec un ours: il attira la bte sur lui, et la tua, mais resta -longtemps alit de ses cruelles morsures. Cet homme hroque tait -d'une puret singulire. Il ne se maria point, et mourut vierge +n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la +tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il +fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un +revers la tête d'un bœuf ou d'un chameau<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363" title="Go to footnote 363"><span class="smaller">[363]</span></a>. En <span class="pagenum"><a id="page296" name="page296"></a>(p. 296)</span> Asie, +s'étant écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises +avec un ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta +longtemps alité de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était +d'une pureté singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit ans<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364" title="Go to footnote 364"><span class="smaller">[364]</span></a>.</p> -<p>Le concile de Clermont s'tait tenu au mois de novembre 1095. Le 15 -aot 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa +<p>Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 +août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils -de Guillaume le Conqurant, le comte de Blois, son gendre, le frre du -roi de France et le comte de Flandre; ils allrent par l'Italie -jusqu' la Pouille; puis les uns passrent Durazzo, les autres -tournrent la Grce. En octobre, nos Mridionaux, sous Raymond de -Saint-Gille, s'acheminrent par la Lombardie, le Frioul et la -Dalmatie. Bohmond, avec ses Normands et Italiens, pera sa route par -les dserts de la Bulgarie. C'tait le plus court et le moins -dangereux; il valait mieux viter les villes, et ne rencontrer les -Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croiss, -sous Pierre l'Ermite, avait pouvant les Byzantins; ils se -repentaient amrement d'avoir appel les Francs, mais il tait trop -tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les valles, par -toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous tait Constantinople. -L'empereur eut beau <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> leur dresser des piges, les barbares -s'en jourent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de -Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'arme, qu'il -avait cru dtruire, arriver un un devant Constantinople, et saluer -leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamns voir dfiler +de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du +roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie +jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres +tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de +Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la +Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par +les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins +dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les +Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés, +sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se +repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop +tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par +toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople. +L'empereur eut beau <span class="pagenum"><a id="page297" name="page297"></a>(p. 297)</span> leur dresser des piéges, les barbares +s'en jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de +Vermandois se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il +avait cru détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer +leur bon ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire -que le torrent passt sans les emporter. Tant de langues, tant de -costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarit -mme de ces barbares, leurs plaisanteries grossires, dconcertaient -les Byzantins. En attendant que toute l'arme ft runie, ils -s'tablissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, -prenant dans leur simplicit tout ce qui leur plaisait: par exemple -les plombs des glises pour les revendre aux Grecs<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Le sacr -palais n'tait pas plus respect. Tout ce peuple de scribes et -d'eunuques ne leur imposait gure. Ils n'avaient pas assez d'esprit et +que le torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de +costumes bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité +même de ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient +les Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils +s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, +prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple +les plombs des églises pour les revendre aux Grecs<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365" title="Go to footnote 365"><span class="smaller">[365]</span></a>. Le sacré +palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et +d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au -crmonial tragique de la majest byzantine. Un beau lion d'Alexis, -qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusrent le +cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, +qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le tuer.</p> -<p>C'tait une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople +<p>C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre -Occident. Ces dmes d'or, ces palais de marbre, tous les -chefs-d'œuvre de l'art antique entasss dans la capitale depuis -que l'empire <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> s'tait tant resserr; tout cela composait un -ensemble tonnant et mystrieux qui les confondait; ils n'y -entendaient rien: la seule varit de tant d'industries et de -marchandises tait pour eux un inexplicable problme. Ce qu'ils y +Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les +chefs-d'œuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis +que l'empire <span class="pagenum"><a id="page298" name="page298"></a>(p. 298)</span> s'était tant resserré; tout cela composait un +ensemble étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y +entendaient rien: la seule variété de tant d'industries et de +marchandises était pour eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils avaient grande envie de tout cela; ils -doutaient mme que la ville sainte valt mieux. Nos Normands et nos -Gascons auraient bien voulu terminer l la croisade; ils auraient dit -volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: N'est-ce pas -l Jrusalem?</p> +doutaient même que la ville sainte valût mieux. Nos Normands et nos +Gascons auraient bien voulu terminer là la croisade; ils auraient dit +volontiers comme les petits enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas +là Jérusalem?»</p> -<p>Ils se souvinrent alors de tous les piges que les Grecs leur avaient -dresss sur la route: ils prtendirent qu'ils leur fournissaient des +<p>Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient +dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur -imputrent les maladies pidmiques que les alternatives de la famine -et de l'intemprance avaient pu faire natre dans l'arme. Bohmond et -le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de mnagements - ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre -Constantinople. On pourrait ensuite loisir conqurir la terre -sainte. La chose tait facile s'ils se fussent accords; mais le +imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine +et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et +le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements +à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre +Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre +sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner -seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi dclara qu'il -n'tait pas venu pour faire la guerre des chrtiens. Bohmond parla +seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il +n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce qu'il voulut par l'empereur<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366" title="Go to footnote 366"><span class="smaller">[366]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Telle fut l'habilet d'Alexis, qu'il trouva moyen de dcider -ces conqurants, qui pouvaient l'craser<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>, lui faire hommage et -lui soumettre d'avance leur conqute. Hugues jura d'abord, puis -Bohmond, puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses -mains dans les siennes et se fit son vassal. Il en cota peu son -humilit. Dans la ralit, les croiss ne pouvaient se passer de -Constantinople; ne la possdant pas, il fallait qu'ils l'eussent au -moins pour allie et pour amie. Prts s'engager dans les dserts de -l'Asie, les Grecs seuls pouvaient les prserver de leur ruine. Ceux-ci -promirent tout ce que l'on voulut pour se dbarrasser, vivres, troupes -auxiliaires, des vaisseaux surtout pour faire passer au plus tt le +<p><span class="pagenum"><a id="page299" name="page299"></a>(p. 299)</span> Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider +ces conquérants, qui pouvaient l'écraser<a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367" title="Go to footnote 367"><span class="smaller">[367]</span></a>, à lui faire hommage et +lui soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis +Bohémond, puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses +mains dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son +humilité. Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de +Constantinople; ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au +moins pour alliée et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de +l'Asie, les Grecs seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci +promirent tout ce que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes +auxiliaires, des vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.</p> -<p>Godefroi ayant donn l'exemple, tous se runirent pour prter -serment. Alors un d'entre eux, c'tait un comte de haute noblesse, eut -l'audace de s'asseoir dans le trne imprial. L'empereur ne dit rien +<p>«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter +serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut +l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte -Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ta de sa place, lui -faisant entendre que ce n'tait pas l'usage des empereurs de laisser -assis ct d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui taient +Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui +faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser +assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages -du pays o l'on vivait. L'autre ne <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> rpondait rien, mais il -regardait l'empereur d'un air irrit, murmurant en sa langue quelques +du pays où l'on vivait. L'autre ne <span class="pagenum"><a id="page300" name="page300"></a>(p. 300)</span> répondait rien, mais il +regardait l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul, lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le -mouvement de ses lvres, et se fit expliquer ses paroles par un -interprte, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, -lorsque les comtes, ayant accompli la crmonie, se retiraient et -saluaient l'empereur, il prit part cet orgueilleux, et lui demanda -qui il tait, son pays et son origine: Je suis pur Franc, dit-il, et +mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un +interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, +lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et +saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda +qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il -y a la rencontre de trois routes une vieille glise, o quiconque a +y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son -adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre ce carrefour, personne n'a -os venir.—Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore -trouv d'ennemi, voici le temps o vous n'en manquerez pas<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.</p> - -<p>Les voil dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse -avance, harcele sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nice. -Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menrent les croiss. -Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siges, auraient pu, avec toute leur -valeur, y languir jamais. Ils servirent du moins effrayer les -assigs, qui traitrent avec Alexis. Un matin les Francs virent +adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a +osé venir.»—«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore +trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368" title="Go to footnote 368"><span class="smaller">[368]</span></a>.»</p> + +<p>Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse +avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. +Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. +Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur +valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les +assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent flotter sur la ville<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369" title="Go to footnote 369"><span class="smaller">[369]</span></a> <span class="pagenum"><a id="page301" name="page301"></a>(p. 301)</span> le drapeau de l'empereur et il leur -fut signifi du haut des murs de respecter une ville impriale.</p> +fut signifié du haut des murs de respecter une ville impériale.</p> -<p>Ils continurent donc leur route vers le midi, fidlement escorts par -les Turcs, qui enlevaient tous les traneurs. Mais ils souffraient +<p>Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par +les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient encore plus de leur grand nombre.</p> -<p>Malgr les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau -manquait chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, -cinq cents personnes moururent de soif. Les chiens de chasse des -grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirrent sur la +<p>Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau +manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, +cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des +grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de -ceux qui les portaient. Des femmes accouchrent de douleur; elles +ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants -nouveau-ns<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>.</p> +nouveau-nés<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370" title="Go to footnote 370"><span class="smaller">[370]</span></a>.»</p> <p>Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie -lgre contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment -arms contre ces nues de vautours? L'arme des croiss voyageait, si +légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment +armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une -seule fois les Turcs essayrent de les arrter et leur offrirent la -bataille. Ils n'y gagnrent <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> pas; ils sentirent ce que +seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la +bataille. Ils n'y gagnèrent <span class="pagenum"><a id="page302" name="page302"></a>(p. 302)</span> pas; ils sentirent ce que pesaient les bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin -avec tant d'avantage; toutefois la perte des croiss fut immense.</p> +avec tant d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.</p> -<p>Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu' Antioche. Le peuple aurait -voulu passer outre, vers Jrusalem, mais les chefs insistrent pour -qu'on s'arrtt. Ils taient impatients de raliser enfin leurs rves -ambitieux. Dj ils s'taient disput l'pe la main la ville de -Tarse; Baudouin et Tancrde soutenaient tous deux y tre entrs les +<p>Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait +voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour +qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves +ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de +Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, -fut dmolie par le peuple, qui se souciait peu des intrts des chefs, -et ne voulait pas tre retard<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.</p> - -<p>La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante glises, quatre -cent cinquante tours. Elle avait t la mtropole de cent -cinquante-trois vchs<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. C'tait l une belle proie pour le comte -de Saint-Gille et pour Bohmond. Antioche pouvait seule les consoler -d'avoir manqu Constantinople. Bohmond fut le plus habile. Il -pratiqua les gens de la ville. Les croiss, tromps comme Nice, +fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs, +et ne voulait pas être retardé<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371" title="Go to footnote 371"><span class="smaller">[371]</span></a>.</p> + +<p>La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre +cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent +cinquante-trois évêchés<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372" title="Go to footnote 372"><span class="smaller">[372]</span></a>. C'était là une belle proie pour le comte +de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler +d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il +pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373" title="Go to footnote 373"><span class="smaller">[373]</span></a>. Mais -il ne put les empcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y -fortifier dans quelques tours. Ils trouvrent dans cette grande ville -une abondance funeste aprs tant de jenes. L'pidmie les emporta en -foule. Bientt les vivres prodigus <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> s'puisrent, et ils se -trouvaient rduits de nouveau la famine, quand une arme innombrable -de Turcs vint les assiger dans leur conqute. Un grand nombre d'entre -eux, Hugues de France, tienne de Blois, crurent l'arme perdue sans -ressources, et s'chapprent pour annoncer le dsastre de la croisade.</p> - -<p>Tel tait en effet l'excs d'abattement de ceux qui restaient, que -Bohmond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons o +il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y +fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville +une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en +foule. Bientôt les vivres prodigués <span class="pagenum"><a id="page303" name="page303"></a>(p. 303)</span> s'épuisèrent, et ils se +trouvaient réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable +de Turcs vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre +eux, Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans +ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.</p> + +<p>Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que +Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, -annona aux chefs qu'en creusant la terre telle place, on trouverait -la sainte lance qui avait perc le ct de Jsus-Christ<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Il -prouva la vrit de sa rvlation en passant dans les flammes, s'y -brla, mais on n'en cria pas moins au miracle<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. On donna aux +annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait +la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374" title="Go to footnote 374"><span class="smaller">[374]</span></a>. Il +prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y +brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375" title="Go to footnote 375"><span class="smaller">[375]</span></a>. On donna aux chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs -jouaient et buvaient, croyant tenir ces affams, ils sortent par -toutes les portes, et en tte la sainte lance. Leur nombre leur -sembla doubl par les <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> escadrons des anges. L'innombrable -arme des Turcs fut disperse, et les croiss se retrouvrent matres -de la campagne d'Antioche et du chemin de Jrusalem.</p> +jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par +toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur +sembla doublé par les <span class="pagenum"><a id="page304" name="page304"></a>(p. 304)</span> escadrons des anges. L'innombrable +armée des Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres +de la campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem.</p> -<p>Antioche resta Bohmond, malgr les efforts de Raymond pour en +<p>Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en garder les tours<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376" title="Go to footnote 376"><span class="smaller">[376]</span></a>. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part -de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'arme, et -de l'aider prendre Jrusalem. Cette prodigieuse arme tait, dit-on, -rduite alors vingt-cinq mille hommes. Mais c'taient les chevaliers -et leurs hommes. Le peuple avait trouv son tombeau dans l'Asie +de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et +de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, +réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers +et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie Mineure et dans Antioche.</p> -<p>Les Fatemites d'gypte qui, comme les Grecs, avaient appel les -Francs contre les Turcs, se repentirent <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de mme. Ils taient -parvenus enlever aux Turcs Jrusalem, et c'taient eux qui la -dfendaient. On prtend qu'ils y avaient runi jusqu' quarante mille +<p>Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les +Francs contre les Turcs, se repentirent <span class="pagenum"><a id="page305" name="page305"></a>(p. 305)</span> de même. Ils étaient +parvenus à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la +défendaient. On prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes.</p> -<p>Les croiss qui, dans le premier enthousiasme o les jeta la vue de la -cit sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repousss -par les assigs. Il leur fallut se rsigner aux lenteurs d'un sige, -s'tablir dans cette campagne dsole, sans arbres et sans eau. Il -semblait que le dmon et tout brl de son souffle, l'approche de -l'arme du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcires qui -lanaient des paroles funestes sur les assigeants.</p> +<p>Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la +cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés +par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége, +s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il +semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de +l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui +lançaient des paroles funestes sur les assiégeants.</p> -<p>Ce ne fut point par des paroles qu'on leur rpondit.</p> +<p>Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit.</p> -<p>Des pierres lances par les machines des chrtiens frapprent une des +<p>Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377" title="Go to footnote 377"><span class="smaller">[377]</span></a>.</p> -<p>Le seul bois qui se trouvt dans le voisinage avait t coup par les -Gnois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction -du vicomte de Barn. Deux tours roulantes furent construites pour le -comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croiss -ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jrusalem, toute -l'arme attaqua; la tour de Godefroi fut approche des murs, et le -vendredi 15 juillet 1099, trois heures, l'heure et au jour mme de +<p>Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les +Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction +du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le +comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés +ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute +l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le +vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les -murailles de <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Jrusalem. La ville prise, le massacre fut -effroyable<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>. Les croiss, dans leur aveugle ferveur, ne tenant -aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidle qu'ils -rencontraient Jrusalem, frapper un des bourreaux de Jsus-Christ.</p> - -<p>Quand il leur sembla que le Sauveur tait assez veng, c'est--dire -quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allrent avec -larmes et gmissements, en se battant la poitrine, adorer le saint +murailles de <span class="pagenum"><a id="page306" name="page306"></a>(p. 306)</span> Jérusalem. La ville prise, le massacre fut +effroyable<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378" title="Go to footnote 378"><span class="smaller">[378]</span></a>. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant +aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils +rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ.</p> + +<p>Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire +quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec +larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint tombeau.</p> -<p>Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conqute, qui -aurait le triste honneur de dfendre Jrusalem. On institua une -enqute sur chacun des princes, afin d'lire le plus digne; on -interrogea leurs serviteurs, pour dcouvrir leurs vices cachs. Le -comte de Saint-Gille, le plus riche des croiss, et t lu -probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui -Jrusalem, n'hsitrent pas noircir leur matre, et lui pargnrent -la royaut. Ceux du duc de Lorraine, interrogs leur tour, aprs -avoir bien cherch, ne trouvrent rien dire contre lui, sinon qu'il -restait trop longtemps dans les glises, au del mme des offices, -qu'il allait toujours s'enqurant aux prtres des histoires -reprsentes dans les images et les peintures sacres, au grand -mcontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Godefroi se rsigna, mais il ne voulut jamais prendre la -couronne royale dans un lieu o le Sauveur en avait port une -d'pines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avou et baron du -saint spulcre. Le patriarche rclamant Jrusalem et tout le royaume, -le conqurant ne fit point d'objection; il cda tout devant le peuple, -se rservant la jouissance seulement, c'est--dire la dfense. Ds la -premire anne il lui fallut battre une arme innombrable d'gyptiens, -qui vinrent attaquer les croiss Ascalon. C'tait une guerre -ternelle, une misre irrmdiable, un long martyre que Godefroi se -trouvait avoir conquis. Ds le commencement, le royaume se trouvait -infest par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait -peine cultiver les campagnes. Tancrde fut le seul des chefs qui -voulut bien rester avec Godefroi. Celui-ci put peine garder en tout +<p>Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui +aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une +enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on +interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le +comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu +probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à +Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent +la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après +avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il +restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, +qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires +représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand +mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379" title="Go to footnote 379"><span class="smaller">[379]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page307" name="page307"></a>(p. 307)</span> Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la +couronne royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une +d'épines. Il n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du +saint sépulcre. Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, +le conquérant ne fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, +se réservant la jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la +première année il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, +qui vinrent attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre +éternelle, une misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se +trouvait avoir conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait +infesté par les Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à +peine cultiver les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui +voulut bien rester avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents chevaliers<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380" title="Go to footnote 380"><span class="smaller">[380]</span></a>.</p> -<p>C'tait cependant une grande chose pour la chrtient d'occuper ainsi, -au milieu des infidles, le berceau de sa religion. Une petite Europe -asiatique y fut faite l'image de la grande. La fodalit s'y -organisa dans une forme plus svre mme que dans aucun pays de -l'Occident. L'ordre hirarchique, et tout le dtail de la justice -fodale, y fut rgl dans les fameuses Assises de Jrusalem par -Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galile, un marquis de -Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen ge attachs aux noms -les plus vnrables de l'antiquit <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> biblique semblent un -travestissement. Que la forteresse de David ft crnele par un duc de -Lorraine, qu'un gant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tte -blonde masque de fer, s'appelt le marquis de Tyr, voil ce que +<p>C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, +au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe +asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y +organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de +l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice +féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par +Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de +Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms +les plus vénérables de l'antiquité <span class="pagenum"><a id="page308" name="page308"></a>(p. 308)</span> biblique semblent un +travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de +Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête +blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que n'avait pas vu Daniel.</p> -<p>La Jude tait devenue une France. Notre langue, porte par les +<p>La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. -La langue franaise succda, comme langue politique, l'universalit -de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu' l'Irlande. Le nom de +La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité +de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de Francs<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381" title="Go to footnote 381"><span class="smaller">[381]</span></a> devint le nom commun des Occidentaux. <span class="pagenum"><a id="page309" name="page309"></a>(p. 309)</span> Et quelque -faible encore que ft la royaut franaise, le frre du triste +faible encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe I<sup>er</sup>, ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en -tait pas moins appel par les Grecs le frre du chef des princes -chrtiens, et du roi des rois.</p> +était pas moins appelé par les Grecs le frère du chef des princes +chrétiens, et du roi des rois.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page310" name="page310"></a>(p. 310)</span> CHAPITRE IV<br> <span class="smaller">SUITES DE LA CROISADE—LES COMMUNES<br> —ABAILARD<br> -—PREMIRE MOITI DU XII<sup>e</sup> SICLE<br> +—PREMIÈRE MOITIÉ DU XII<sup>e</sup> SIÈCLE<br> 1100-1135</span></h3> -<p>Il appartient Dieu de se rjouir sur son œuvre, et de dire: Ceci +<p>Il appartient à Dieu de se réjouir sur son œuvre, et de dire: Ceci est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, -quand il a bien travaill, qu'il a bien couru et su, quand il a -vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet ador, il ne le reconnat -plus, le laisse tomber des mains, le prend en dgot, et soi-mme. -Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a russi, avec -tant d'efforts, qu' s'ter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de +quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a +vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît +plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. +Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec +tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de tristesse quand <span class="pagenum"><a id="page311" name="page311"></a>(p. 311)</span> il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il -eut pris Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutt la terre sainte -qu'il s'assit dcourag sur cette terre, et languit de reposer dans +eut pris Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte +qu'il s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et -Godefroi. L'historien comme le hros. Le sec et froid Gibbon lui-mme -exprime une motion mlancolique, quand il a fini son grand +Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même +exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand ouvrage<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382" title="Go to footnote 382"><span class="smaller">[382]</span></a>. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant -de crainte que de dsir, l'poque o j'aurai termin la longue -croisade travers les sicles, que j'entreprends pour ma patrie.</p> +de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue +croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie.</p> -<p>La tristesse fut grande pour les hommes du moyen ge, quand ils furent -au but de cette aventureuse expdition, et jouirent de cette Jrusalem -tant dsire. Six cent mille homme s'taient croiss. Ils n'taient +<p>La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent +au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem +tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent -pris la cit sainte, Godefroi resta pour la dfendre avec trois cents -chevaliers: quelques autres Tripoli, avec Raymond; Edesse, avec -Baudouin; Antioche, avec Bohmond. Dix mille hommes revirent -l'Europe. Qu'tait devenu tout le reste? Il tait facile d'en trouver -la trace; elle tait marque par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, -sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel rsultat! -Il ne faut pas s'tonner si le vainqueur lui-mme prit la vie en -dgot. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.</p> - -<p>C'est qu'il ne se doutait pas du rsultat vritable de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> la -croisade. Ce rsultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en tait -pas moins rel. L'Europe et l'Asie s'taient approches, reconnues; -les haines d'ignorance avaient dj diminu. Comparons le langage des -contemporains avant et aprs la croisade.</p> - -<p>C'tait chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les -Turcs, presss de tous cts par les ntres, se jeter en fuyant les -uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les prcipices: -c'tait un spectacle assez amusant et dlectable<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.</p> - -<p>Tout est chang aprs la croisade<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Le frre et successeur de -Godefroi, le roi Baudouin pouse une femme issue d'une famille -illustre parmi les gentils du pays. Lui-mme adopte leurs usages, -prend une robe longue, laisse crotre sa barbe, et se fait adorer -l'orientale. Il commence compter les Sarrasins pour des hommes. -Bless, il refuse ses mdecins la permission de blesser un -prisonnier pour tudier son mal<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>. Il a piti d'une prisonnire -musulmane <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> qui accouche dans son arme: il arrte sa marche, -plutt que de l'abandonner dans le dsert<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.</p> - -<p>Que sera-ce des chrtiens eux-mmes? Quels sentiments d'humanit, de -charit, d'galit, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acqurir dans cette -communaut de prils et d'extrmes misres! La chrtient, runie un -instant sous un mme drapeau, a connu une sorte de patriotisme -europen<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Quelques vues temporelles qui se soient mles leur -entreprise, la plupart ont got de la vertu et rv la saintet. Ils -ont essay de valoir mieux qu'eux-mmes, et sont devenus chrtiens, au -moins en haine des infidles<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Le jour o, sans distinction de libres et de serfs, les -puissants dsignrent ainsi ceux qui les suivaient, <span class="smcap">NOS PAUVRES</span>, fut -l're de l'affranchissement<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>. Le grand mouvement de la croisade -ayant un instant tir les hommes de la servitude locale, les ayant -mens au grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchrent Jrusalem, -et rencontrrent la libert. Cette trompette libratrice de +pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents +chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec +Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent +l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver +la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, +sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! +Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en +dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383" title="Go to footnote 383"><span class="smaller">[383]</span></a>.</p> + +<p>C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de <span class="pagenum"><a id="page312" name="page312"></a>(p. 312)</span> la +croisade. Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était +pas moins réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; +les haines d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des +contemporains avant et après la croisade.</p> + +<p>«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les +Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les +uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices: +c'était un spectacle assez amusant et délectable<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384" title="Go to footnote 384"><span class="smaller">[384]</span></a>.»</p> + +<p>Tout est changé après la croisade<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385" title="Go to footnote 385"><span class="smaller">[385]</span></a>. Le frère et successeur de +Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille +illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages, +prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à +l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. +Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un +prisonnier pour étudier son mal<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386" title="Go to footnote 386"><span class="smaller">[386]</span></a>. Il a pitié d'une prisonnière +musulmane <span class="pagenum"><a id="page313" name="page313"></a>(p. 313)</span> qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, +plutôt que de l'abandonner dans le désert<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387" title="Go to footnote 387"><span class="smaller">[387]</span></a>.</p> + +<p>Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de +charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette +communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un +instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme +européen<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388" title="Go to footnote 388"><span class="smaller">[388]</span></a>. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur +entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils +ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au +moins en haine des infidèles<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389" title="Go to footnote 389"><span class="smaller">[389]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page314" name="page314"></a>(p. 314)</span> Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les +puissants désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, <span class="smcap">NOS PAUVRES</span>, fut +l'ère de l'affranchissement<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390" title="Go to footnote 390"><span class="smaller">[390]</span></a>. Le grand mouvement de la croisade +ayant un instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant +menés au grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, +et rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un -sicle plus tard dans la prdication de la croisade. Au pied de la -tour fodale, qui l'opprimait de son ombre, le village s'veilla. Cet +siècle plus tard dans la prédication de la croisade. Au pied de la +tour féodale, qui l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable, qui ne descendait de son nid de vautour que pour -dpouiller ses vassaux, les arma lui-mme, les emmena, vcut avec eux, -souffrit avec eux; la communaut de misres amollit son cœur. Plus -d'un serf put dire au baron: Monseigneur, je vous ai trouv un verre -d'eau dans le dsert; je vous ai couvert de mon corps au sige -d'Antioche ou de Jrusalem.</p> - -<p>Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes tranges. -Dans cette mortalit terrible, lorsque tant de nobles avaient pri, -ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survcu. L'on sut alors ce +dépouiller ses vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, +souffrit avec eux; la communauté de misères amollit son cœur. Plus +d'un serf put dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre +d'eau dans le désert; je vous ai couvert de mon corps au siége +d'Antioche ou de Jérusalem.</p> + +<p>Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. +Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, +ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce que <span class="pagenum"><a id="page315" name="page315"></a>(p. 315)</span> valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire -hroque. Les parents de tant de morts se trouvrent parents de -martyrs. Ils appliqurent leurs pres, leurs frres, les vieilles -lgendes de l'glise. Ils surent que c'tait un pauvre homme qui avait -sauv Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les -frres des rois s'taient sauvs d'Antioche. Ils surent que le pape -n'tait point all la croisade, et que la saintet des moines et des -prtres avait t efface par la saintet d'un laque, de Godefroi de +héroïque. Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de +martyrs. Ils appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles +légendes de l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait +sauvé Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les +frères des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape +n'était point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des +prêtres avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de Bouillon.</p> -<p>L'humanit recommena alors s'honorer elle-mme dans les plus -misrables conditions. Les premires rvolutions communales prcdent -ou suivent de prs l'an 1100. Ils s'avisrent que chacun pouvait -disposer du fruit de son travail, et marier lui-mme ses enfants; ils -s'enhardirent croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de -vendre et d'acheter, et souponnrent, dans leur outrecuidance, qu'il -pouvait bien se faire que les hommes fussent gaux.</p> - -<p>Jusque-l cette formidable pense de l'galit ne s'tait pas -nettement produite. On nous dit bien que ds avant l'an mil les -paysans de la Normandie s'taient ameuts; mais cette tentative fut -rprime sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, -dispersrent les vilains, leur couprent les pieds et les mains; il -n'en fut plus parl<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>. Les paysans, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> en gnral, taient -trop isols. Leurs <em>jacqueries</em> devaient chouer dans tout le moyen -ge. Ils taient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dgrads -par l'esclavage, trop brutes, trop effarouchs par l'excs de leurs -maux: leur victoire et t celle de la barbarie.</p> - -<p>Mais c'tait surtout dans les bourgs populeux, qui s'taient forms au -pied des chteaux, que fermentaient les ides d'affranchissement. Les -seigneurs laques ou ecclsiastiques avaient encourag la population -de ces bourgades par des concessions de terre, dsireux d'augmenter -leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'tait pas de grandes et -commerantes cits, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; -mais il y avait un peu d'industrie grossire, quelques forgerons, +<p>L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus +misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent +ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait +disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils +s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de +vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il +pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.</p> + +<p>Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas +nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les +paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut +réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, +dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il +n'en fut plus parlé<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391" title="Go to footnote 391"><span class="smaller">[391]</span></a>. Les paysans, <span class="pagenum"><a id="page316" name="page316"></a>(p. 316)</span> en général, étaient +trop isolés. Leurs <em>jacqueries</em> devaient échouer dans tout le moyen +âge. Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés +par l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs +maux: leur victoire eût été celle de la barbarie.</p> + +<p>Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au +pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les +seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population +de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter +leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et +commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; +mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, -au moins pour broder l'toffe ou forger l'armure. Il fallait bien -laisser un peu de libert ces hommes; ils portaient tout dans leurs -bras, ils auraient quitt le pays.</p> +au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien +laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs +bras, ils auraient quitté le pays.</p> -<p>C'tait donc par les villes que devait commencer la libert, par les +<p>C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes -privilgies ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arrach leurs -franchises. L'occasion, en gnral, fut la dfense des populations -contre l'oppression et les brigandages des seigneurs fodaux; en -particulier, la dfense de l'le-de-France <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> contre le pays -fodal par excellence, contre la Normandie. cette poque, dit -Orderic Vital, la communaut populaire fut tablie par les vques, de -sorte que les prtres accompagnassent le roi aux siges ou aux -combats, avec les bannires de leurs paroisses et tous les -paroissiens. Ce fut, selon le mme historien, un Montfort (famille -illustre qui devait, au sicle suivant, dtruire les liberts du midi +privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs +franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations +contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en +particulier, la défense de l'Île-de-France <span class="pagenum"><a id="page317" name="page317"></a>(p. 317)</span> contre le pays +féodal par excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit +Orderic Vital, la communauté populaire fut établie par les évêques, de +sorte que les prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux +combats, avec les bannières de leurs paroisses et tous les +paroissiens.» Ce fut, selon le même historien, un Montfort (famille +illustre qui devait, au siècle suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort -qui conseilla Louis le Gros, aprs sa dfaite de Brenneville, +qui conseilla à Louis le Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les hommes des communes marchant sous la -bannire de leurs paroisses (1119). Mais ces communes, rentres dans -leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce fut pour leur humilit -un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant leur bannire +bannière de leurs paroisses (1119). Mais ces communes, rentrées dans +leurs murailles, devinrent plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité +un coup mortel d'avoir vu une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et les nobles chevaliers, d'avoir, avec -Louis le Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort, d'avoir forc le -repaire des Coucy. Ils se dirent avec le pote du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle: Nous +Louis le Gros, mis fin aux brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le +repaire des Coucy. Ils se dirent avec le poëte du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle: «Nous sommes hommes comme ils sont; tout aussi grand cœur nous avons; -tout autant souffrir nous pouvons<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>. Ils voulurent tous quelques -<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> franchises, quelques privilges; ils offrirent de l'argent; -ils surent en trouver, indigents et misrables qu'ils taient, pauvres -artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grce au pied d'un -chteau, serfs rfugis autour d'une glise; tels ont t les -fondateurs de nos liberts. Ils s'trent les morceaux de la bouche, -aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent -l'envi ces diplmes si bien pays.</p> - -<p>Cette rvolution s'accomplit partout sous mille formes et petit -bruit. Elle n'a t remarque que dans quelques villes de l'Oise et de -la Somme, qui, places dans des circonstances moins favorables, -partages entre deux seigneurs, laque et ecclsiastique, -s'adressrent au roi pour faire garantir solennellement des -concessions souvent violes, et maintinrent une libert prcaire au -prix de plusieurs sicles de guerres civiles. C'est ces villes qu'on -a plus particulirement donn le nom de <em>communes</em>. Ces guerres sont -un petit, mais dramatique incident de la grande rvolution qui +tout autant souffrir nous pouvons<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392" title="Go to footnote 392"><span class="smaller">[392]</span></a>.» Ils voulurent tous quelques +<span class="pagenum"><a id="page318" name="page318"></a>(p. 318)</span> franchises, quelques priviléges; ils offrirent de l'argent; +ils surent en trouver, indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres +artisans, forgerons ou tisserands, accueillis par grâce au pied d'un +château, serfs réfugiés autour d'une église; tels ont été les +fondateurs de nos libertés. Ils s'ôtèrent les morceaux de la bouche, +aimant mieux se passer de pain. Les seigneurs, le roi, vendirent à +l'envi ces diplômes si bien payés.</p> + +<p>Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit +bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de +la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, +partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique, +s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des +concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au +prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on +a plus particulièrement donné le nom de <em>communes</em>. Ces guerres sont +un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans toutes les villes du nord de la France.</p> -<p>C'est dans la vaillante et colrique Picardie, dont les communes +<p>C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de -tant d'autres esprits rvolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. -Les premires communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois -pairies ecclsiastiques<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>. Joignez-y Saint-Quentin. <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> -L'glise avait jet l les fondements d'une forte dmocratie. Que -l'exemple ait t donn par Cambrai, par les villes de la Belgique, +tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. +Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois +pairies ecclésiastiques<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393" title="Go to footnote 393"><span class="smaller">[393]</span></a>. Joignez-y Saint-Quentin. <span class="pagenum"><a id="page319" name="page319"></a>(p. 319)</span> +L'Église avait jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que +l'exemple ait été donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les -rvolutions tout autrement importantes des communes de Flandre. Nous +révolutions tout autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin -sous des proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon -ct de cette terrible et orageuse cit de Bruges, qui faisait sortir +sous des proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à +côté de cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait l'Empereur<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394" title="Go to footnote 394"><span class="smaller">[394]</span></a>. Toutefois, grandes ou petites, elles -furent hroques, nos communes picardes, et combattirent bravement. -Elles eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas incline et -revtue de marbre, comme les <em>miranda</em> d'Italie<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, mais pare d'une -cloche sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois la bataille -contre l'vque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les -hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part l'attaque du -chteau d'Amiens, et s'y firent toutes blesser<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>; ainsi plus tard -Jeanne Hachette au sige de Beauvais. Gaillarde et rieuse population -d'imptueux soldats et de joyeux conteurs, pays des mœurs lgres, -des fabliaux sals, des bonnes chansons et de Branger. C'tait leur -joie, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval +furent héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. +Elles eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et +revêtue de marbre, comme les <em>miranda</em> d'Italie<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395" title="Go to footnote 395"><span class="smaller">[395]</span></a>, mais parée d'une +cloche sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille +contre l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les +hommes. Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du +château d'Amiens, et s'y firent toutes blesser<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396" title="Go to footnote 396"><span class="smaller">[396]</span></a>; ainsi plus tard +Jeanne Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population +d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des mœurs légères, +des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur +joie, au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment <span class="pagenum"><a id="page320" name="page320"></a>(p. 320)</span> sur leurs -portes et effarouchaient de leurs rises la bte fodale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>.</p> +portes et effarouchaient de leurs risées la bête féodale<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397" title="Go to footnote 397"><span class="smaller">[397]</span></a>.</p> -<p>On a dit que le roi avait fond les communes. Le contraire est plutt -vrai<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>. Ce sont les communes qui ont fond le roi. Sans elles, il -n'aurait pas repouss les Normands. Ces conqurants de l'Angleterre et +<p>On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt +vrai<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398" title="Go to footnote 398"><span class="smaller">[398]</span></a>. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il +n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les -communes, ou pour employer un mot plus gnral et plus exact, ce sont -les <em>bourgeoisies</em>, qui, sous la bannire du saint de la paroisse, -conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi -cheval portait en tte la bannire de l'abbaye de Saint-Denis<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>. -Vassal comme comte de Vexin, abb de Saint-Martin de Tours, chanoine -de Saint-Quentin, dfenseur des glises, il guerroyait saintement le -brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'excrable -frocit des Coucy.</p> - -<p>Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'glise. La fodalit -avait tout le reste, la force et la gloire. <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Il tait perdu, +communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont +les <em>bourgeoisies</em>, qui, sous la bannière du saint de la paroisse, +conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à +cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399" title="Go to footnote 399"><span class="smaller">[399]</span></a>. +Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine +de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le +brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable +férocité des Coucy.</p> + +<p>Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité +avait tout le reste, la force et la gloire. <span class="pagenum"><a id="page321" name="page321"></a>(p. 321)</span> Il était perdu, ce pauvre petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et -plusieurs de ceux-ci taient des grands hommes, au moins des hommes -puissants par la vaillance, l'nergie, la richesse. Qu'tait-ce qu'un -Philippe I<sup>er</sup>, ou mme le brave Louis VI, le gros homme ple<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>, +plusieurs de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes +puissants par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un +Philippe I<sup>er</sup>, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400" title="Go to footnote 400"><span class="smaller">[400]</span></a>, entre <em>les rouges</em> Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert -de Flandre, conqurants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, +de Flandre, conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou -historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrpides antagonistes -des empereurs, sanctifis devant toute la chrtient par la vie et la +historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes +des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la mort de Godefroi de Bouillon?</p> -<p>Le roi qu'opposait-il tant de gloire et de puissance? pas -grand'chose, ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le -droit. Un vieux droit, rafrachi de Charlemagne, mais prch par les -prtres, et renouvel par les pomes qui commencent alors. En face de -ce droit royal, les droits fodaux semblaient usurps. Tout fief sans -hritier devait revenir au roi, comme sa source. Cela lui donnait -une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage tre -bien avec celui qui confrait les fiefs vacants. Cette qualit -d'hritier universel tait minemment populaire. En attendant, -l'glise le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef -militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit -l'poque o Philippe I<sup>er</sup> pousa scandaleusement Bertrade <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> -de Montfort, qu'il avait enleve son mari, Foulques d'Anjou. -L'vque de Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape -lana l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute -l'glise du Nord lui resta favorable; il eut pour lui les vques de +<p>Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas +grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le +droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les +prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de +ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans +héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait +une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être +bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité +d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant, +l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef +militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à +l'époque où Philippe I<sup>er</sup> épousa scandaleusement Bertrade <span class="pagenum"><a id="page322" name="page322"></a>(p. 322)</span> +de Montfort, qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. +L'évêque de Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape +lança l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute +l'Église du Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens, Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.</p> -<p>Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appel le Gros, avait t -d'abord surnomm l'<em>veill</em>. Son rgne est en effet le rveil de la -royaut. Plus vaillant que son pre, plus docile l'glise, c'est -pour elle qu'il fit ses premires armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, -pour les vchs d'Orlans et de Reims. Si l'on songe que les terres -d'glise taient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on -sentira combien leur dfenseur faisait œuvre charitable et humaine. -Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les vques, leur tour, -armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protgeait leurs -plerins, leurs marchands, qui affluaient leurs foires, leurs -ftes; il assurait la grande route de Tours et d'Orlans Paris, et -de Paris Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne -s'efforaient de mettre un peu de scurit entre la Loire, la Seine et -la Marne, petit cercle resserr entre les grandes masses fodales de -l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avanait jusqu' la -Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la premire arne -de la royaut, le thtre de son histoire hroque. C'est l que le +<p>Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été +d'abord surnommé l'<em>Éveillé</em>. Son règne est en effet le réveil de la +royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est +pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, +pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres +d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on +sentira combien leur défenseur faisait œuvre charitable et humaine. +Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, +armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs +pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs +fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et +de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne +s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et +la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de +l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la +Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène +de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs -prosaques de <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les +prosaïques de <span class="pagenum"><a id="page323" name="page323"></a>(p. 323)</span> Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les -seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, taient contre lui; tous -les environs taient infests de leurs brigandages. On pouvait aller -encore avec quelque sret de Paris Saint-Denis; mais au del on ne -chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'tait la sombre et -malencontreuse fort de Montmorency. De l'autre ct, la tour de -Montlhry exigeait un page. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une -arme, de sa ville d'Orlans sa ville de Paris.</p> - -<p>La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhry +seigneurs de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous +les environs étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller +encore avec quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne +chevauchait plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et +malencontreuse forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de +Montlhéry exigeait un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une +armée, de sa ville d'Orléans à sa ville de Paris.</p> + +<p>La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les -chrtiens y furent assigs, il laissa l ses compagnons d'armes, ses -frres de plerinage, se fit descendre des murs avec une corde, +chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses +frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le -surnom de <em>Danseur de corde</em>. Cela humanisa le fier baron; il donna -l'un des fils du roi sa fille et son chteau<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. C'tait lui donner -la route entre Paris et Orlans.</p> - -<p>L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. tienne de -Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhry, voulut retourner -en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le rou et le troubadour, -sentit qu'on n'tait point un chevalier accompli sans avoir t la +surnom de <em>Danseur de corde</em>. Cela humanisa le fier baron; il donna à +l'un des fils du roi sa fille et son château<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401" title="Go to footnote 401"><span class="smaller">[401]</span></a>. C'était lui donner +la route entre Paris et Orléans.</p> + +<p>L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de +Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner +en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, +sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la terre sainte. Il comptait bien trouver <span class="pagenum"><a id="page324" name="page324"></a>(p. 324)</span> romanesques aventures -et matire quelques bons contes<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>. De son duch d'Aquitaine, ne -lui souciait gure. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui cder pour -quelque argent comptant. Il partit avec une grande arme, tous ses -hommes, toutes ses matresses<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>. Pour les Languedociens, c'tait +et matière à quelques bons contes<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402" title="Go to footnote 402"><span class="smaller">[402]</span></a>. De son duché d'Aquitaine, ne +lui souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour +quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses +hommes, toutes ses maîtresses<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403" title="Go to footnote 403"><span class="smaller">[403]</span></a>. Pour les Languedociens, c'était une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse -<em>Jourdain</em> tait comte de Tripoli. Son pre avait manqu la royaut de -Jrusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y +<em>Jourdain</em> était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de +Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les -populations commerantes et industrielles du Languedoc, la bonne -heure, c'tait un excellent march; ils en tiraient les denres du -Levant, l'envi des Pisans et des Vnitiens.</p> +populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne +heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du +Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens.</p> -<p>Ainsi la lourde fodalit s'tait mobilise, dracine de la terre. +<p>Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la -croisade, entre la France et Jrusalem. Pour les Normands, ils +croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait -bien les occuper. Le roi seul restait fidle au sol de la France, -plus grand chaque jour par l'absence et la proccupation des barons. -Il commena devenir quelque chose dans l'Europe. Il reut, lui cet +bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, +plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. +Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de l'empereur Henri IV, qui se plaignait au <em>roi des Celtes</em> de la violence du pape<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404" title="Go to footnote 404"><span class="smaller">[404]</span></a>. Son titre faisait une <span class="pagenum"><a id="page325" name="page325"></a>(p. 325)</span> telle illusion -sur ses forces, que, des Pyrnes, le comte de Barcelone lui demanda -du secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaaient -l'Espagne et l'Europe. De mme, quand le hros de la croisade, ce -glorieux Bohmond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du -peuple pour les chrtiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en -pousant la sœur de Louis le Gros<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Bohmond n'avait garde de +sur ses forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda +du secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient +l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce +glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du +peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en +épousant la sœur de Louis le Gros<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405" title="Go to footnote 405"><span class="smaller">[405]</span></a>. Bohémond n'avait garde de solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de -Barcelone se dfiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se -dfiait du roi de France.</p> +Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se +défiait du roi de France.</p> <p>Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux -glises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'tait le -voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mpris des -conventions, et de l dominaient le Vexin presque jusqu' Paris. Ces -conqurants ne respectaient rien. La toute petite royaut de France ne -leur aurait pas tenu tte sans la jalousie de la Flandre et de -l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de snchal du -roi de France. C'tait le droit de mettre les plats sur la table; mais -la fodalit ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte -d'Anjou tait trop puissant pour croire qu'on pt tirer jamais parti -contre lui de cette domesticit volontaire, qui quivalait une -troite ligue contre les Normands.</p> - -<p>Les Normands n'eurent aucun avantage dcisif; ils n'employaient +églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le +voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des +conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces +conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne +leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de +l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du +roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais +la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte +d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti +contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une +étroite ligue contre les Normands.</p> + +<p>Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient contre le roi de France que la moindre <span class="pagenum"><a id="page326" name="page326"></a>(p. 326)</span> partie de leurs -forces. Dans la ralit, la Normandie n'tait pas chez elle, mais en -Angleterre. Leur victoire Brenneville, dans un combat de cavalerie -o les deux rois se rencontrrent et firent assez bien de leur -personne, n'eut point de rsultat. Dans cette clbre bataille du -<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, il y eut, dit Orderic Vital, trois hommes de tus. Qu'on -dise encore que les temps chevaleresques sont les temps hroques +forces. Dans la réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en +Angleterre. Leur victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie +où les deux rois se rencontrèrent et firent assez bien de leur +personne, n'eut point de résultat. Dans cette célèbre bataille du +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, il y eut, dit Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on +dise encore que les temps chevaleresques sont les temps héroïques (1119).</p> -<p>Cette dfaite fut cruellement venge par les milices des communes qui -pntrrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles -taient conduites par les vques eux-mmes, qui ne craignaient rien -tant que de tomber sous la fodalit normande. Le roi esprait tirer -un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclsiastique, +<p>Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui +pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles +étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien +tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer +un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, -o sigeaient quinze archevques et deux cents vques. Louis s'y -prsenta, accusa humblement devant le pape le roi normand +où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y +présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens, -et l'alli des seigneurs qui dsolaient les campagnes. Les vques, -dit-il, dtestaient avec raison Thomas de Marne, brigand sditieux qui -ravageait toute la province; aussi m'ordonnrent-ils d'attaquer cet +et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques, +dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui +ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de -France se runirent moi pour rprimer les violateurs des lois, et -ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemble de -l'arme chrtienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon -cong, de cette expdition, a t pris et retenu jusqu' ce jour par -le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait suppli -Thibaut de ma part de le remettre en libert, et que les vques aient -mis toute sa terre sous l'anathme. Lorsque le roi eut parl, les -prlats franais attestrent qu'il avait dit la vrit. Mais le pape +France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et +ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de +l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon +congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par +le <span class="pagenum"><a id="page327" name="page327"></a>(p. 327)</span> comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié +Thibaut de ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient +mis toute sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les +prélats français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un ennemi du roi d'Angleterre.</p> -<p>Quoi qu'il en soit, le roi de France tait tellement l'homme de -l'glise, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit +<p>Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de +l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406" title="Go to footnote 406"><span class="smaller">[406]</span></a>. Ce -droit n'avait pas d'inconvnient dans la main du protg des vques. -Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'tait un prince selon +droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. +Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon Dieu et selon le monde.</p> -<p>Henri Beauclerc avait supplant son frre Robert. Louis le Gros prit +<p>Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain -de l'tablir en Normandie, mais il l'aida se faire comte de Flandre. -Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut t massacr par les -hommes de Bruges, Louis entreprit cette expdition lointaine, vengea -le comte d'une manire clatante, et dcida les Flamands prendre -pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi +de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. +Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les +hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea +le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre +pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.</p> -<p>Plus lointaines encore, et non moins clatantes, furent ses -expditions dans le Midi. l'poque de la <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> croisade, le comte -de Bourges avait vendu au roi son comt<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>. Cette possession, dont -le roi tait spar par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit +<p>Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses +expéditions dans le Midi. À l'époque de la <span class="pagenum"><a id="page328" name="page328"></a>(p. 328)</span> croisade, le comte +de Bourges avait vendu au roi son comté<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407" title="Go to footnote 407"><span class="smaller">[407]</span></a>. Cette possession, dont +le roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du -Berry, appela le roi son secours contre le frre de son -prdcesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y -passa avec une arme, et le protgea efficacement. Ds lors, il eut -pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espce de croisade en -faveur de l'vque de Clermont, qui se disait opprim par le comte +Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son +prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y +passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut +pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en +faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. -C'tait un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. -Les rclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du -comte d'Auvergne, ne furent point coutes. Quelques annes aprs, -l'vque du Puy-en-Vlay demanda un privilge au roi de France, -prtextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui tait -alors la terre sainte (1134).</p> - -<p>On vit ds l'an 1124 combien le roi de France tait devenu puissant. -L'empereur Henri V, excommuni au concile de Reims, gardait rancune -aux vques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait -d'ailleurs envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, la -ville de Reims. l'instant toutes les milices s'armrent<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Les -grands seigneurs envoyrent leurs <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> hommes. Le duc de -Bourgogne, le comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte mme de -Champagne qui faisait alors la guerre Louis le Gros en faveur du roi +C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. +Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du +comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après, +l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France, +prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était +alors à la terre sainte (1134).</p> + +<p>On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant. +L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune +aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait +d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la +ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408" title="Go to footnote 408"><span class="smaller">[408]</span></a>. Les +grands seigneurs envoyèrent leurs <span class="pagenum"><a id="page329" name="page329"></a>(p. 329)</span> hommes. Le duc de +Bourgogne, le comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de +Champagne qui faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, -accoururent contre les Allemands, qui n'osrent pas avancer. Cette -unanimit de la France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, -semblait annoncer un sicle d'avance la victoire de Bouvines, comme -son expdition en Auvergne fait dj penser la conqute du Midi au -<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> sicle.</p> - -<p>Telle fut, aprs la premire croisade, la rsurrection du roi et du -peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannire de +accoururent contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette +unanimité de la France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, +semblait annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme +son expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au +<span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> siècle.</p> + +<p>Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du +peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de Saint-Denis. <em>Montjoye Saint-Denys</em> fut le cri de la France. -Saint-Denis et l'glise, Paris et la royaut, en face l'un de l'autre. +Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. Il y eut un centre et la vie s'y porta, un cœur de peuple y battit. -Le premier signe, la premire pulsation, c'est l'lan des coles, et -la voix d'Abailard. La libert, qui sonnait si bas dans le beffroi des -communes de Picardie, clata dans l'Europe par la voix du logicien -breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'cho qui -rveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en -douter, des sœurs dans les cits lombardes, et dans Rome, cette +Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et +la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des +communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien +breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui +réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en +douter, des sœurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette grande commune du monde antique.</p> -<p>La chane des libres penseurs rompue, ce semble, aprs Jean le -Scot<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>, s'tait renoue par notre grand <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Gerbert, qui fut -pape en l'an mil. lve Cordoue et matre Reims<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>, Gerbert eut -pour disciple Fulbert de Chartres, dont l'lve, Brenger de Tours, -effraya l'glise par le premier doute sur l'eucharistie. Peu aprs, le -chanoine Roscelin de Compigne osa toucher la Trinit. Il enseignait -de plus que les ides gnrales n'taient que des mots: L'homme -vertueux est une ralit, la vertu n'est qu'un son. Cette rforme -hardie habituait ne voir que des personnifications dans les ides -qu'on avait ralises. Ce n'tait pas moins que le passage de la -posie la prose. Cette hrsie logique fit horreur aux contemporains -de la premire croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut -touff pour quelque temps.</p> - -<p>Les champions ne manqurent pas l'glise contre les novateurs. Les -lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevques de -Kenterbury, combattirent Brenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit -original, trouva dj le fameux argument de Descartes pour +<p>La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le +Scot<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409" title="Go to footnote 409"><span class="smaller">[409]</span></a>, s'était renouée par notre grand <span class="pagenum"><a id="page330" name="page330"></a>(p. 330)</span> Gerbert, qui fut +pape en l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410" title="Go to footnote 410"><span class="smaller">[410]</span></a>, Gerbert eut +pour disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, +effraya l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le +chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait +de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme +vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme +hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées +qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la +poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains +de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut +étouffé pour quelque temps.</p> + +<p>Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les +lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de +Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit +original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais <span class="pagenum"><a id="page331" name="page331"></a>(p. 331)</span> le concevoir<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411" title="Go to footnote 411"><span class="smaller">[411]</span></a>. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette -dcouverte aprs une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: -L'insens a dit: Il n'y a pas de Dieu. Un moine osa trouver la -preuve faible, et intituler sa rponse: Petit Livre pour -l'insens<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>. Ces premiers combats n'taient que des prludes. -Grgoire VII dfendit qu'on inquitt Brenger<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. C'tait alors la -querelle des investitures, la lutte matrielle, la guerre contre +découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: +«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la +preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour +l'insensé<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412" title="Go to footnote 412"><span class="smaller">[412]</span></a>. Ces premiers combats n'étaient que des préludes. +Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413" title="Go to footnote 413"><span class="smaller">[413]</span></a>. C'était alors la +querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la -sphre de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la -politique la thologie, la morale, et que la moralit mme du -christianisme serait mise en question. Ainsi Plage vint aprs Arius, -Abailard aprs Brenger.</p> +sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la +politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du +christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, +Abailard après Bérenger.</p> -<p>L'glise semblait paisible. L'cole de Laon et celle de Paris taient -occupes par deux lves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de +<p>L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient +occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue -vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseign -en face de la thologie, Orlans et Angers. L'existence de l'cole -de Paris tait pour l'glise un danger. Les ides, jusque-l -disperses, surveilles dans les diverses coles ecclsiastiques, +vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné +en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école +de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là +dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques, allaient converger vers un centre. Ce grand <span class="pagenum"><a id="page332" name="page332"></a>(p. 332)</span> nom -d'<em>Universit</em> commenait dans la capitale de la France, au moment o -l'universalit de la langue franaise semblait presque accomplie. Les -conqutes des Normands, la premire croisade, l'avaient port partout, -ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, -Jrusalem. Cette circonstance seule donnait la France, la France -centrale, Paris, une force immense d'attraction. Le franais de -Paris devint peu peu proverbial<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>. La fodalit avait trouv dans +d'<em>Université</em> commençait dans la capitale de la France, au moment où +l'universalité de la langue française semblait presque accomplie. Les +conquêtes des Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, +ce puissant idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à +Jérusalem. Cette circonstance seule donnait à la France, à la France +centrale, à Paris, une force immense d'attraction. Le français de +Paris devint peu à peu proverbial<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414" title="Go to footnote 414"><span class="smaller">[414]</span></a>. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son centre politique; cette ville allait devenir la -capitale de la pense humaine.</p> +capitale de la pensée humaine.</p> -<p>Celui qui commena cette rvolution n'tait pas un prtre; c'tait un +<p>Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un beau jeune homme<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415" title="Go to footnote 415"><span class="smaller">[415]</span></a> brillant, aimable, <span class="pagenum"><a id="page333" name="page333"></a>(p. 333)</span> de noble race<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416" title="Go to footnote 416"><span class="smaller">[416]</span></a>. Personne ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il -les chantait lui mme. Avec cela, une rudition extraordinaire pour le -temps: lui seul alors savait le grec et l'hbreu. Peut-tre avait-il -frquent les coles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou -les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orlans. Il y avait alors deux -coles principales Paris, la vieille cole piscopale du parvis -Notre-Dame, et celle de Sainte-Genevive, sur la montagne o brillait -Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses lves, lui +les chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le +temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il +fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou +les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux +écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis +Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait +Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au -silence. Il en et fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, -qui tait vque, ne l'et chass de son diocse. Ainsi allait ce -chevalier errant de la dialectique, dmontant les plus fameux -champions. Il dit lui-mme qu'il n'avait renonc l'autre escrime, +silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, +qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce +chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux +champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417" title="Go to footnote 417"><span class="smaller">[417]</span></a>. -Vainqueur ds lors et sans rival, il enseigna <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> Paris et -Melun, o rsidait Louis le Gros et o les seigneurs commenaient +Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna <span class="pagenum"><a id="page334" name="page334"></a>(p. 334)</span> à Paris et à +Melun, où résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre -qui avait battu les prtres sur leur propre terrain, et qui rduisait +qui avait battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence les plus suffisants des clercs.</p> -<p>Les prodigieux succs d'Abailard s'expliquent aisment. Il semblait -que pour la premire fois l'on entendait une voix libre, une voix -humaine. Tout ce qui s'tait produit dans la forme lourde et -dogmatique de l'enseignement clrical, sous la rude enveloppe du moyen -ge, apparut dans l'lgance antique, qu'Abailard avait retrouve. Le +<p>Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait +que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix +humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et +dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen +âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, -humanisait<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>. peine laissait-il quelque chose d'obscur et de -divin dans les plus formidables mystres. Il semblait que jusque-l -l'glise et bgay, et qu'Abailard parlait. <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Tout devenait +humanisait<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418" title="Go to footnote 418"><span class="smaller">[418]</span></a>. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de +divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là +l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. <span class="pagenum"><a id="page335" name="page335"></a>(p. 335)</span> Tout devenait doux et facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion - la philosophie, la morale, l'humanit<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. <em>Le crime n'est pas +à la philosophie, à la morale, à l'humanité<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419" title="Go to footnote 419"><span class="smaller">[419]</span></a>. <em>Le crime n'est pas dans l'acte</em>, disait-il, <em>mais dans l'intention</em>, dans la conscience. -Ainsi plus de pch d'habitude ni d'ignorance. <em>Ceux-l mme n'ont pas -pch qui ont crucifi Jsus, sans savoir qu'il ft le Sauveur.</em> -Qu'est-ce que le pch originel? <em>Moins un pch qu'une peine.</em> Mais -alors pourquoi la rdemption, la passion, s'il n'y a pas eu pch? +Ainsi plus de péché d'habitude ni d'ignorance. <em>Ceux-là même n'ont pas +péché qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur.</em> +Qu'est-ce que le péché originel? <em>Moins un péché qu'une peine.</em> Mais +alors pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? <em>C'est un acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour - celle de la crainte.</em></p> +à celle de la crainte.</em></p> <p>Cette philosophie circula rapidement: elle passa en <span class="pagenum"><a id="page336" name="page336"></a>(p. 336)</span> un instant la mer et les Alpes<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420" title="Go to footnote 420"><span class="smaller">[420]</span></a>; elle descendit dans tous les rangs. -Les laques se mirent parler des choses saintes. Partout, non plus -seulement dans les coles, mais sur les places, dans les carrefours, -grands et petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystres. Le -tabernacle tait comme forc; le Saint des saints tranait dans la -rue. Les simples taient branls, les saints chancelaient, l'glise +Les laïques se mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus +seulement dans les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, +grands et petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le +tabernacle était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la +rue. Les simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se taisait.</p> -<p>Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il tait attaqu -par la base. Si le pch originel n'tait plus un pch, mais une -peine, cette peine tait injuste, et la Rdemption inutile. Abailard -se dfendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le -christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'branlait plutt -davantage en dclarant qu'il ne savait pas de meilleures rponses. Il -se laissait pousser l'absurde, et puis il allguait l'autorit et la +<p>Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué +par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une +peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard +se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le +christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt +davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il +se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la foi.</p> -<p>Ainsi l'homme n'tait plus coupable, la chair tait <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> -justifie, rhabilite. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes -s'taient immols, elles taient superflues. Que devenaient tant de -martyrs volontaires, tant de jenes et de macrations, et les veilles -des moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes verses -devant Dieu? Vanit, drision. Ce Dieu tait un Dieu aimable et +<p>Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était <span class="pagenum"><a id="page337" name="page337"></a>(p. 337)</span> +justifiée, réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes +s'étaient immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de +martyrs volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles +des moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées +devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et facile, qui n'avait que faire de tout cela<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421" title="Go to footnote 421"><span class="smaller">[421]</span></a>.</p> -<p>L'glise tait alors sous la domination d'un moine, d'un simple abb -de Clairvaux, de saint Bernard. Il tait noble, comme Abailard. +<p>L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé +de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. Originaire de la haute Bourgogne<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422" title="Go to footnote 422"><span class="smaller">[422]</span></a>, du pays de Bossuet et de -Buffon, il avait t lev dans cette puissante maison de Cteaux, -sœur et rivale de Cluny, qui donna tant de prdicateurs illustres, -et qui fit, un demi-sicle aprs, la croisade des Albigeois. Mais -saint Bernard trouva Cteaux trop splendide et trop riche; il -descendit dans la pauvre Champagne et fonda le monastre de Clairvaux, -dans la <em>valle d'Absinthe</em>. L, il put mener son gr cette vie de +Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, +sœur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, +et qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais +saint Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il +descendit dans la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, +dans la <em>vallée d'Absinthe</em>. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut -entendre tre autre chose qu'un moine. Il et pu devenir archevque -et pape. Forc de rpondre tous les rois qui le consultaient, il se -trouvait tout-puissant malgr lui, et condamn gouverner l'Europe. +entendre à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque +et pape. Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se +trouvait tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une lettre de saint Bernard fit sortir <span class="pagenum"><a id="page338" name="page338"></a>(p. 338)</span> de la Champagne -l'arme du roi de France. Lorsque le schisme clata par l'lvation -simultane d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut charg par -l'glise de France de choisir, et choisit Innocent<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. L'Angleterre -et l'Italie rsistaient: l'abb de Clairvaux dit un mot au roi +l'armée du roi de France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation +simultanée d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par +l'Église de France de choisir, et choisit Innocent<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423" title="Go to footnote 423"><span class="smaller">[423]</span></a>. L'Angleterre +et l'Italie résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, prenant le pape par la main, il le mena par toutes -les villes d'Italie, qui le reurent genoux. On s'touffait pour +les villes d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route -tait trace par des miracles.</p> +était tracée par des miracles.</p> -<p>Mais ce n'taient pas l ses plus grandes affaires; ses lettres nous -l'apprennent. Il se prtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour -et son trsor taient ailleurs. Il crivait dix lignes au roi -d'Angleterre, et dix pages un pauvre moine. Homme de vie intrieure, +<p>Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous +l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour +et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi +d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux s'isoler.</p> <p>Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda -o tait le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang +où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la -Bible qu'il se nourrissait, et il se dsaltrait de l'vangile. -peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prcher -la croisade cent mille hommes. C'tait un esprit plutt qu'un homme +Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À +peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher +la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la <span class="pagenum"><a id="page339" name="page339"></a>(p. 339)</span> foule, avec sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; -maigre et faible, peine un peu de vie aux joues<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>. Ses -prdications taient terribles; les mres en loignaient leurs fils, -les femmes leurs maris; ils l'auraient tous suivi aux monastres. Pour -lui, quand il avait jet le souffle de vie sur cette multitude, il -retournait vite Clairvaux, rebtissait prs du couvent sa petite -loge de rame et de feuilles<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>, et calmait un peu dans +maigre et faible, à peine un peu de vie aux joues<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424" title="Go to footnote 424"><span class="smaller">[424]</span></a>. Ses +prédications étaient terribles; les mères en éloignaient leurs fils, +les femmes leurs maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour +lui, quand il avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il +retournait vite à Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite +loge de ramée et de feuilles<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425" title="Go to footnote 425"><span class="smaller">[425]</span></a>, et calmait un peu dans l'explication du Cantique des cantiques, qui l'occupa toute sa vie, -son me malade d'amour.</p> +son âme malade d'amour.</p> -<p>Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrs +<p>Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la -prosaque victoire du raisonnement sur la foi... C'tait lui arracher +prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher son Dieu!</p> -<p>Saint Bernard n'tait pas un logicien comparable son rival; mais -celui-ci tait parvenu cet excs de prosprit o l'infatuation -commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui russissait. -Les hommes s'taient tus devant lui; les femmes regardaient <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> +<p>Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais +celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation +commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. +Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient <span class="pagenum"><a id="page340" name="page340"></a>(p. 340)</span> toutes avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure -et trs-puissant d'esprit, tranant aprs soi tout le peuple. J'en -tais venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honor de -mon amour, je n'aurais eu craindre aucun refus. Rousseau dit -prcisment le mme mot en racontant dans ses <cite>Confessions</cite> le succs -de la <cite>Nouvelle Hlose</cite>.</p> - -<p>L'Hlose du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle tait une pauvre orpheline, d'origine -incertaine, mais de naissance clricale et monastique<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. Ne vers -1101, elle tait de l'ge de la renomme d'Abailard. Le prieur -d'Argenteuil fut l'asile de son enfance dlaisse. De ce clotre, o -elle apprit le latin, le grec et mme l'hbreu, elle vint l'ge de -dix-sept ans dans la maison de son oncle, prs de la cathdrale de -Paris. Toute jeune, belle, savante, dj clbre, elle reut les -leons d'Abailard. On sait le reste.</p> - -<p>Il renona au monde, et se fit bndictin Saint-Denis (vers 1119). -Les dsordres des religieux le rvoltrent. Une occasion se prsenta -pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent rclamer son +et très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en +étais venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de +mon amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit +précisément le même mot en racontant dans ses <cite>Confessions</cite> le succès +de la <cite>Nouvelle Héloïse</cite>.</p> + +<p>L'Héloïse du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle était une pauvre orpheline, d'origine +incertaine, mais de naissance cléricale et monastique<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426" title="Go to footnote 426"><span class="smaller">[426]</span></a>. Née vers +1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré +d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où +elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de +dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de +Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les +leçons d'Abailard. On sait le reste.</p> + +<p>Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). +Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta +pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il -reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularit, ses -triomphes. Le prieur de Maisoncelle<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>, qui lui avait t offert -pour rouvrir son <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> cole, ne pouvait plus contenir les clercs -accourus dans ses murs. Ils dvoraient le pays, ils desschaient les -ruisseaux. Les coles piscopales taient dsertes. On attaqua son -droit d'enseigner. On attaqua sa mthode. L'archevque de Reims, ami -de saint Bernard, assembla contre lui un concile Soissons. Abailard -faillit y tre lapid par le peuple. Opprim par le tumulte de ses -ennemis, il ne put se faire entendre, brla ses livres et lut, -travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamn sans tre -examin, ses ennemis prtendirent qu'il suffisait qu'il et enseign -sans l'autorisation de l'glise.</p> - -<p>Enferm Saint-Mdard de Soissons, puis rfugi Saint-Denis, il fut -oblig de fuir cet asile. Il s'tait avis de douter que saint Denys -l'aropagite ft jamais venu en France. Toucher cette lgende, -c'tait s'attaquer la religion de la monarchie<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. La cour, qui le -soutenait, l'abandonna ds lors. Il se sauva sur les terres du comte -de Champagne, se cacha dans un lieu dsert, sur l'Arduzon, deux +reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses +triomphes. Le prieuré de Maisoncelle<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427" title="Go to footnote 427"><span class="smaller">[427]</span></a>, qui lui avait été offert +pour rouvrir son <span class="pagenum"><a id="page341" name="page341"></a>(p. 341)</span> école, «ne pouvait plus contenir les clercs +accourus dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les +ruisseaux. Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son +droit d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami +de saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard +faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses +ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à +travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être +examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné +sans l'autorisation de l'Église.</p> + +<p>Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut +obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys +l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, +c'était s'attaquer à la religion de la monarchie<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428" title="Go to footnote 428"><span class="smaller">[428]</span></a>. La cour, qui le +soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte +de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec -lui, il se btit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de -la Trinit, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le -Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris o il tait -afflurent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville -s'leva dans le dsert, la science, la libert: il fallut bien -qu'il remontt en chaire et recomment d'enseigner. <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Mais on -le fora encore de se taire, et d'accepter le prieur de Saint-Gildas, +lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de +la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le +Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était +affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville +s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien +qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. <span class="pagenum"><a id="page342" name="page342"></a>(p. 342)</span> Mais on +le força encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. -C'tait son sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il -voulait rformer, essayrent de l'empoisonner dans le calice. Ds -lors, l'infortun mena une vie errante, et songea mme, dit-on, se -rfugier en terre infidle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer +C'était son sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il +voulait réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès +lors, l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se +réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son -zle et de sa saintet. l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il -demanda saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. -Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'vques +zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il +demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. +Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec -rpugnance<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>, sentant son infriorit. Mais les menaces du peuple -et les cruelles inimitis ecclsiastiques le tirrent d'affaire.</p> - -<p>Abailard tait condamn d'avance. On se borne lui lire les passages -incrimins extraits de ses livres par ses ennemis, au gr de leur -haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le dsaveu ou la -soumission. Entre ces seigneurs prvenus, ces docteurs inexorables, et -le peuple ameut dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se -trouble, s'irrite, s'gare; il dnie la comptence du concile dont il -avait sollicit la convocation et se contente d'en appeler au pape. -Innocent II devait tout saint Bernard, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et il hassait +répugnance<a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429" title="Go to footnote 429"><span class="smaller">[429]</span></a>, sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple +et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire.</p> + +<p>Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages +incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur +haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la +soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et +le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se +trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il +avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. +Innocent II devait tout à saint Bernard, <span class="pagenum"><a id="page343" name="page343"></a>(p. 343)</span> et il haïssait Abailard dans son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors -l'Italie, et appelait les villes la libert. Il ordonna d'enfermer -Abailard. Celui-ci l'avait prvenu en se rfugiant de lui-mme au -monastre de Cluny. L'abb Pierre-le-Vnrable rpondit d'Abailard; il +l'Italie, et appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer +Abailard. Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au +monastère de Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au bout de deux ans.</p> -<p>Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen ge, fils -de Plage, pre de Descartes, et Breton comme eux<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>. Sous un autre -point de vue, il peut passer pour le prcurseur de l'cole <em>humaine -et sentimentale</em>, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> qui s'est reproduite dans Fnelon et -Rousseau<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>. On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fnelon, -lisait assidment saint Bernard. Quant Rousseau, pour le rapprocher -d'Abailard, il faut considrer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo -et Hlose, le rpublicanisme et l'loquence passionne. Dans Arnaldo +<p>Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils +de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux<a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430" title="Go to footnote 430"><span class="smaller">[430]</span></a>. Sous un autre +point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école <em>humaine +et sentimentale</em>, <span class="pagenum"><a id="page344" name="page344"></a>(p. 344)</span> qui s'est reproduite dans Fénelon et +Rousseau<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431" title="Go to footnote 431"><span class="smaller">[431]</span></a>. On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, +lisait assidûment saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher +d'Abailard, il faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo +et Héloïse, le républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du <cite>Contrat social</cite>, et dans les lettres de l'ancienne -<cite>Hlose</cite>, on entrevoit la <cite>Nouvelle</cite>.</p> +<cite>Héloïse</cite>, on entrevoit la <cite>Nouvelle</cite>.</p> <p>Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen -ge se trouve si compltement efface, ce peuple qui se souvient des -dieux de la Grce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oubli -Hlose. Il visite encore le gracieux monument qui runit les deux -poux<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>, avec autant d'intrt que si leur tombe et t creuse -d'hier. C'est la seule qui ait survcu de toutes nos lgendes d'amour.</p> +âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des +dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié +Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux +époux<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432" title="Go to footnote 432"><span class="smaller">[432]</span></a>, avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée +d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.</p> <p>La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur -d'Abailard, Hlose et t ignore; elle ft reste obscure et dans -l'ombre; elle n'et voulu d'autre gloire que celle de son poux. -l'poque de leur sparation, elle prit le voile, et lui btit le +d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans +l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À +l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une <span class="pagenum"><a id="page345" name="page345"></a>(p. 345)</span> grande -cole de thologie, de grec et d'hbreu. Plusieurs monastres -semblables s'levrent autour, et quelques annes aprs la mort -d'Abailard, Hlose fut dclare chef d'ordre par le pape. Mais sa -gloire est dans son amour si constant et si dsintress.</p> - -<p>La froideur d'Abailard fait un trange contraste avec l'exaltation des -sentiments exprims par Hlose: Dieu le sait! en toi, je ne cherchai -que toi! rien de toi, mais toi-mme, tel fut l'unique objet de mon -dsir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas mme le lien de l'hymne; -je ne songeai, tu ne l'ignores pas, satisfaire ni mes volonts, ni -mes volupts, mais les tiennes. Si le nom d'pouse est plus saint, je -trouvais plus doux celui de ta matresse, celui (ne te fche point) de -ta concubine (<i>concubin vel scorti</i>). Plus je m'humiliais pour toi, -plus j'esprais gagner dans ton cœur. Oui! quand le matre du -monde, quand l'empereur et voulu m'honorer du nom de son pouse, -j'aurais mieux aim tre appele ta matresse que sa femme et son -impratrice (<i>tua dici meretrix, quam illus imperatrix</i>). Elle -explique d'une manire singulire pourquoi elle refusa longtemps -d'tre la femme d'Abailard: N'et-ce pas t chose msante et -dplorable, que celui que la nature avait cr pour tous, une femme se -l'approprit et prt pour elle seule... Quel esprit tendu aux -mditations de la philosophie ou des choses sacres, endurerait les +école de théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères +semblables s'élevèrent autour, et quelques années après la mort +d'Abailard, Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa +gloire est dans son amour si constant et si désintéressé.</p> + +<p>La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des +sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai +que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon +désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; +je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni +mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je +trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de +ta concubine (<i>concubinæ vel scorti</i>). Plus je m'humiliais pour toi, +plus j'espérais gagner dans ton cœur. Oui! quand le maître du +monde, quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, +j'aurais mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son +impératrice (<i>tua dici meretrix, quam illus imperatrix</i>).» Elle +explique d'une manière singulière pourquoi elle refusa longtemps +d'être la femme d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et +déplorable, que celui que la nature avait créé pour tous, une femme se +l'appropriât et prît pour elle seule... Quel esprit tendu aux +méditations de la philosophie ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages des nourrices, le trouble et le -tumulte des serviteurs et des servantes<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> La forme seule des lettres d'Abailard et d'Hlose indique -combien la passion d'Hlose obtenait peu de retour. Il divise et -subdivise les lettres de son amante, il y rpond avec mthode et par -chapitres. Il intitule les siennes: l'pouse de Christ, l'esclave -de Christ. Ou bien: sa chre sœur en Christ, Abailard, son -frre en Christ. Le ton d'Hlose est tout autre: son matre, non, - son pre; son poux, non, son frre; sa servante, son pouse, -non, sa fille, sa sœur; Abailard, Hlose<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>! La passion lui -arrache des mots qui sortent tout fait de la rserve religieuse du -<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle: Dans toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains -de t'offenser plus que Dieu mme; je dsire te plaire plus qu' lui. -C'est ta volont, et non l'amour divin, qui m'a conduite revtir -l'habit religieux<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>. Elle rpta ces tranges paroles l'autel -mme. Au moment de prendre le voile, elle pronona les vers de -Cornlie dans Lucain: le plus grand des hommes, mon poux, si -digne d'un si noble hymne! Faut-il que l'insolente fortune ait pu -quelque chose sur cette tte illustre? C'est mon crime, je t'pousai +tumulte des serviteurs et des servantes<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433" title="Go to footnote 433"><span class="smaller">[433]</span></a>?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page346" name="page346"></a>(p. 346)</span> La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique +combien la passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et +subdivise les lettres de son amante, il y répond avec méthode et par +chapitres. Il intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave +de Christ.» Ou bien: «À sa chère sœur en Christ, Abailard, son +frère en Christ.» Le ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, +à son père; à son époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, +non, sa fille, sa sœur; à Abailard, Héloïse<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434" title="Go to footnote 434"><span class="smaller">[434]</span></a>!» La passion lui +arrache des mots qui sortent tout à fait de la réserve religieuse du +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle: «Dans toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains +de t'offenser plus que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. +C'est ta volonté, et non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir +l'habit religieux<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435" title="Go to footnote 435"><span class="smaller">[435]</span></a>.» Elle répéta ces étranges paroles à l'autel +même. Au moment de prendre le voile, elle prononça les vers de +Cornélie dans Lucain: «Ô le plus grand des hommes, ô mon époux, si +digne d'un si noble hyménée! Faut-il que l'insolente fortune ait pu +quelque chose sur cette tête illustre? C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, accepte cette immolation -volontaire<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>!</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Cet idal de l'amour pur et dsintress, Abailard, avant les -mystiques, avant Fnelon, l'avait pos dans ses crits comme la fin de -l'me religieuse<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>. La femme s'y leva pour la premire fois dans -les crits d'Hlose, en le rapportant l'homme, son poux, son -dieu visible. Hlose devait revivre sous une forme spiritualiste en -sainte Catherine et sainte Thrse.</p> - -<p>La restauration de la femme eut lieu principalement au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle. -Esclave dans l'Orient, enferme encore dans le gynce grec, mancipe -par la jurisprudence impriale, elle fut dans la nouvelle religion -l'gale de l'homme. Toutefois le christianisme, peine affranchi de -la sensualit paenne, craignait toujours la femme et s'en dfiait. Il +volontaire<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436" title="Go to footnote 436"><span class="smaller">[436]</span></a>!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page347" name="page347"></a>(p. 347)</span> Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les +mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de +l'âme religieuse<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437" title="Go to footnote 437"><span class="smaller">[437]</span></a>. La femme s'y éleva pour la première fois dans +les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son +dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en +sainte Catherine et sainte Thérèse.</p> + +<p>La restauration de la femme eut lieu principalement au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. +Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée +par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion +l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de +la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme -d'autant plus qu'il avait plus ni la nature. De l, ces expressions -dures, mprisantes mme, par lesquelles il s'efforce de se prmunir. -La femme est communment dsigne dans les crivains ecclsiastiques -et dans les capitulaires par ce mot dgradant <i>Vas infirmius</i>. Quand -Grgoire VII voulut affranchir le clerg de son double lien, la femme -et la terre, il y eut un nouveau dchanement contre cette dangereuse -ve, dont la sduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans +d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions +dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. +La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques +et dans les capitulaires par ce mot dégradant <i>Vas infirmius</i>. Quand +Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme +et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse +Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans ses fils.</p> -<p>Un mouvement tout contraire commena au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle. Le libre -mysticisme entreprit de relever ce que la duret sacerdotale avait -tran dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui +<p>Un mouvement tout contraire commença au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle. Le libre +mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait +traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein <span class="pagenum"><a id="page348" name="page348"></a>(p. 348)</span> -du Christ, fonda pour elles des asiles, leur btit Fontevrault, et il -y eut bientt des Fontevrault pour toute la chrtient<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>. -L'aventureuse charit de Robert s'adressait de prfrence aux grandes -pcheresses; il enseignait dans les plus odieux sjours la clmence -de Dieu, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> son incommensurable misricorde. Un jour qu'il -tait venu Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer +du Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il +y eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438" title="Go to footnote 438"><span class="smaller">[438]</span></a>. +L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes +pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence +de Dieu, <span class="pagenum"><a id="page349" name="page349"></a>(p. 349)</span> son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il +était venu à Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il -est venu pour faire folie. Lui, il prche les paroles de vie, et -promet la misricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux +est venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et +promet la miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui dit:—Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour -certain que voil vingt ans que je suis entre en cette maison pour -commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlt -de Dieu et de sa bont. Si pourtant je savais que ces choses fussent -vraies!...— l'instant, il les fit sortir de la ville, il les -conduisit plein de joie au dsert, et l, leur ayant fait faire -pnitence, il les fit passer du dmon au Christ<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.</p> - -<p>C'tait chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel +certain que voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour +commettre des crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât +de Dieu et de sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent +vraies!...—À l'instant, il les fit sortir de la ville, il les +conduisit plein de joie au désert, et là, leur ayant fait faire +pénitence, il les fit passer du démon au Christ<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439" title="Go to footnote 439"><span class="smaller">[439]</span></a>.»</p> + +<p>C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries -amres de ses ennemis, les dsordres mme auxquels ces runions +amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions donnaient <span class="pagenum"><a id="page350" name="page350"></a>(p. 350)</span> lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux -Breton. Il couvrait tout du large manteau de la grce.</p> +Breton. Il couvrait tout du large manteau de la grâce.</p> -<p>La grce prvalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande -rvolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La +<p>La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande +révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples -et tous les autels. La pit se tourna en enthousiasme de galanterie -chevaleresque. L'glise mystique de Lyon clbra la fte de -l'Immacule Conception (1134).</p> +et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie +chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de +l'Immaculée Conception (1134).</p> -<p>La femme rgna dans le ciel, elle rgna sur la terre. Nous la voyons +<p>La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de -Montfort gouverne la fois son premier poux Foulques d'Anjou, et le +Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le second Philippe I<sup>er</sup>, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440" title="Go to footnote 440"><span class="smaller">[440]</span></a>. -Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adle<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Les -femmes, juges naturels des combats de posie et des cours d'amour, -sigent aussi comme juges, l'gal de leurs maris, dans les affaires -srieuses. Le roi de France reconnat expressment ce droit<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>. -<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> Nous verrons Alix de Montmorency conduire une arme son -poux, le fameux Simon de Montfort.</p> - -<p>Exclues jusque-l des successions par la barbarie fodale, les femmes -y rentrent partout dans la premire moiti du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle; en -Angleterre, en Castille, en Aragon, Jrusalem, en Bourgogne, en +Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441" title="Go to footnote 441"><span class="smaller">[441]</span></a>. Les +femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, +siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires +sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442" title="Go to footnote 442"><span class="smaller">[442]</span></a>. +<span class="pagenum"><a id="page351" name="page351"></a>(p. 351)</span> Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son +époux, le fameux Simon de Montfort.</p> + +<p>Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes +y rentrent partout dans la première moitié du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle; en +Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. -La rapide extinction des mles, l'adoucissement des mœurs et le -progrs de l'quit, rouvrent les hritages aux femmes. Elles portent -avec elles les souverainets dans les maisons trangres; elles mlent -le monde, elles acclrent l'agglomration des tats, et prparent la +La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des mœurs et le +progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent +avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent +le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la centralisation des grandes monarchies.</p> <p>Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut -point le droit des femmes; elle resta l'abri des mutations qui -transfraient les tats d'une dynastie une autre. Elle reut, et -elle ne donna point. Des reines trangres purent venir; l'lment -fminin, l'lment mobile put s'y renouveler; l'lment mle n'y vint -point du dehors, il y resta le mme, et avec lui l'identit d'esprit, -la perptuit des traditions. Cette fixit de la dynastie est une des -choses qui ont le plus contribu garantir l'unit, la personnalit +point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui +transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et +elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément +féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint +point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, +la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des +choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité de notre mobile patrie.</p> -<p class="p2">Le caractre commun de la priode qui suit la croisade, et que nous +<p class="p2">Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative -d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait t +d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu; <span class="pagenum"><a id="page352" name="page352"></a>(p. 352)</span> affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la femme, affranchissement de la philosophie, de -la pense pure. Ce retentissement de la croisade elle-mme devait +la pensée pure. Ce retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.</p> <h3><span class="pagenum"><a id="page353" name="page353"></a>(p. 353)</span> CHAPITRE V<br> <span class="smaller">LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II (PLANTAGENET).—SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.—THOMAS - BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITI DU XII<sup>e</sup> SICLE).<br> + BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XII<sup>e</sup> SIÈCLE).<br> 1135-1180</span></h3> -<p>L'opposition de la France et de l'Angleterre, commence avec Guillaume -le Conqurant au milieu du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle, n'atteignit toute sa violence -qu'au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>, sous les rgnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de +<p>L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume +le Conquérant au milieu du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, n'atteignit toute sa violence +qu'au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup>, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de Richard Cœur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa -catastrophe vers 1200, l'poque de l'humiliation de Jean et de la +catastrophe vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un -sicle et demi (1200-1346).</p> +siècle et demi (1200-1346).</p> <p>Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul <span class="pagenum"><a id="page354" name="page354"></a>(p. 354)</span> doute que -les rois anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Btard -Richard Cœur de Lion, furent des hros, au moins selon le monde. -Les hros furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer -ceci, il faut pntrer le vrai caractre du roi de France et du roi -d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen ge.</p> - -<p>Le premier, suzerain du second, conserve gnralement une certaine -majest immobile<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>. Il est calme et insignifiant en comparaison de +les rois anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à +Richard Cœur de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. +Les héros furent battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer +ceci, il faut pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi +d'Angleterre, tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.</p> + +<p>Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine +majesté immobile<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443" title="Go to footnote 443"><span class="smaller">[443]</span></a>. Il est calme et insignifiant en comparaison de son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de -France semble enfonc dans son hermine; il rgente le roi -d'Angleterre, comme son vassal et son fils; mchant fils qui bat son -pre. Le descendant de Guillaume le Conqurant<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>, quel qu'il soit, +France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi +d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son +père. Le descendant de Guillaume le Conquérant<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444" title="Go to footnote 444"><span class="smaller">[444]</span></a>, quel qu'il soit, c'est un homme <span class="pagenum"><a id="page355" name="page355"></a>(p. 355)</span> rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, -brave et avide, sensuel et froce, glouton et ricaneur, entour de -mauvaises gens, volant et violant, fort mal avec l'glise. Il faut +brave et avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de +mauvaises gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien -plus d'affaires; il gouverne <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> coups de lance trois ou quatre +plus d'affaires; il gouverne <span class="pagenum"><a id="page356" name="page356"></a>(p. 356)</span> à coups de lance trois ou quatre peuples dont il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse -aux montagnes Gallois et cossais. Pendant ce temps-l, le roi de +aux montagnes Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son -suzerain d'abord; il est fils an de l'glise, fils lgitime; l'autre -est le btard, le fils de la violence. C'est Ismal et Isaac. Le roi -de France a la loi pour lui, <em>cette vieille mre avec son frein -rouill, qu'on appelle la loi</em><a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>. L'autre s'en moque; il est fort, -il est chicaneur, en sa qualit de Normand. Dans ce grand mystre du -<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu, l'autre -celui du Diable. Sa lgende gnalogique le fait remonter d'un ct -Robert le Diable, de l'autre la fe Mlusine. C'est l'usage dans -notre famille, disait Richard Cœur de Lion, que les fils hassent -le pre; du diable nous venons, et nous retournons au diable<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>. +suzerain d'abord; il est fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre +est le bâtard, le fils de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi +de France a la loi pour lui, <em>cette vieille mère avec son frein +rouillé, qu'on appelle la loi</em><a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445" title="Go to footnote 445"><span class="smaller">[445]</span></a>. L'autre s'en moque; il est fort, +il est chicaneur, en sa qualité de Normand. Dans ce grand mystère du +<span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, le roi de France joue le personnage du bon Dieu, l'autre +celui du Diable. Sa légende généalogique le fait remonter d'un côté à +Robert le Diable, de l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans +notre famille, disait Richard Cœur de Lion, que les fils haïssent +le père; du diable nous venons, et nous retournons au diable<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446" title="Go to footnote 446"><span class="smaller">[446]</span></a>.» Patience, le roi du bon Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup -sans doute; il est n endurant: le roi d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> peut lui +sans doute; il est né endurant: le roi d'Angleterre <span class="pagenum"><a id="page357" name="page357"></a>(p. 357)</span> peut lui voler sa femme et ses provinces<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447" title="Go to footnote 447"><span class="smaller">[447]</span></a>; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui poussent sous son hermine. Le <em>saint homme de -roi</em> sera tout l'heure Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.</p> +roi</em> sera tout à l'heure Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.</p> -<p>Il y a dans cette ple et mdiocre figure une force immense qui doit -se dvelopper. C'est le roi de l'glise et de la bourgeoisie, le roi +<p>Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit +se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force -n'clate pas par l'hrosme; il grandit d'une vgtation puissante, +n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. -Expression gnrale d'une diversit immense, symbole d'une nation tout -entire, plus il la reprsente, plus il semble insignifiant. La -personnalit est faible en lui; c'est moins un homme qu'une ide; tre -impersonnel, il vit dans l'universalit, dans le peuple, dans -l'glise, fille du peuple; c'est un personnage profondment -<em>catholique</em> dans le sens tymologique du mot.</p> - -<p>Le bon roi Dagobert, Louis le Dbonnaire, Robert le Pieux, Louis le -Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnte roi. Tous vrais -saints quoique l'glise n'ait canonis que le dernier<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>, celui qui -fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est dj saint Louis, +Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout +entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La +personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être +impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans +l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément +<em>catholique</em> dans le sens étymologique du mot.</p> + +<p>Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le +Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais +saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448" title="Go to footnote 448"><span class="smaller">[448]</span></a>, celui qui +fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, <span class="pagenum"><a id="page358" name="page358"></a>(p. 358)</span> mais moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces -rois. Par ce ct, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; -c'est presque l'unique intrt pour lequel ils se mettent quelquefois -mal avec l'glise; Louis le Dbonnaire pour sa Judith, Lothaire II +rois. Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; +c'est presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois +mal avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe I<sup>er</sup> pour -Bertrade, Philippe-Auguste pour Agns de Mranie. Dans saint Louis, -forme pure de la royaut du moyen ge, la domination de la femme est -celle d'une mre, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait -dans une armoire quand sa mre, l'altire Espagnole, le surprenait +Bertrade, Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, +forme épurée de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est +celle d'une mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait +dans une armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa femme, la bonne Marguerite.</p> -<p>Louis le Gros, sur son lit de mort, reut le prix de cette rputation -d'honntet qu'il avait acquise sa famille. Le plus riche souverain +<p>Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation +d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait -aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille lonore et ses -vastes tats, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succda -bientt son pre (1137). Sans doute aussi, il n'tait pas fch de -faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait t lev bien -dvotement dans le clotre de Notre-Dame<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>; c'tait un enfant sans -aucune mchancet, et fort livr aux prtres; le vrai roi fut son -prcepteur, Suger, abb de Saint-Denis<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>. Au commencement <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> -pourtant l'agrandissement de ses tats, qui se trouvait presque -tripls par son mariage, semble lui avoir enfl le cœur. Il essaya -de faire valoir les droits de sa femme sur le comt de Toulouse. Mais -ses meilleurs amis parmi les barons, le comte mme de Champagne, -refusrent de le suivre cette conqute du Midi. En mme temps le +aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses +vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda +bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de +faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien +dévotement dans le cloître de Notre-Dame<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449" title="Go to footnote 449"><span class="smaller">[449]</span></a>; c'était un enfant sans +aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son +précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450" title="Go to footnote 450"><span class="smaller">[450]</span></a>. Au commencement <span class="pagenum"><a id="page359" name="page359"></a>(p. 359)</span> +pourtant l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque +triplés par son mariage, semble lui avoir enflé le cœur. Il essaya +de faire valoir les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais +ses meilleurs amis parmi les barons, le comte même de Champagne, +refusèrent de le suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II, croyant <span class="pagenum"><a id="page360" name="page360"></a>(p. 360)</span> pouvoir tout oser sous ce pieux -jeune roi, avait risqu de nommer son neveu l'archevch de Bourges, -mtropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre le Vnrable -rclamrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se -rfugia sur les terres du comte de Champagne, dont la sœur venait -d'tre rpudie par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, -frapps d'anathme par le pape, se vengrent sur le comte de -Champagne, ravagrent ses terres et brlrent le bourg de Vitry. Les -flammes gagnrent malheureusement la principale glise, o la plupart -des habitants s'taient rfugis. Ils y taient au nombre de treize -cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientt leurs cris; le -vainqueur lui-mme ne pouvait plus les sauver, tous y prirent.</p> - -<p>Cet horrible vnement brisa le cœur du roi. Il devint tout coup -docile au pape, se rconcilia tout prix avec lui. Mais sa conscience -tait partage entre des scrupules divers. Il avait jur de ne jamais -permettre au neveu d'Innocent d'occuper le sige de Bourges. Le -pontife avait exig qu'il renont ce serment; et Louis se repentait -et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observ. +jeune roi, avait risqué de nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, +métropole des Aquitaines. Saint Bernard et Pierre le Vénérable +réclamèrent en vain contre cette usurpation. Le neveu du pape se +réfugia sur les terres du comte de Champagne, dont la sœur venait +d'être répudiée par un cousin de Louis VII. Louis et son cousin, +frappés d'anathème par le pape, se vengèrent sur le comte de +Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg de Vitry. Les +flammes gagnèrent malheureusement la principale église, où la plupart +des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au nombre de treize +cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt leurs cris; le +vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y périrent.</p> + +<p>Cet horrible événement brisa le cœur du roi. Il devint tout à coup +docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience +était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais +permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le +pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait +et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se -croyait responsable de tous les sacrilges commis pendant les trois -ans qu'avait dur l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une me -timore, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'desse, -gorg en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours -des Franais d'outre-mer. Ils dclaraient que s'ils n'taient -secourus, ils n'avaient attendre que la mort. <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Louis VII -fut mu; il se crut d'autant plus oblig d'aller au secours de la -terre sainte, que son frre an, mort avant Louis le Gros, avait pris -la croix, et qu'en lui laissant le trne, il semblait lui avoir +croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois +ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme +timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, +égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours +des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient +secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. <span class="pagenum"><a id="page361" name="page361"></a>(p. 361)</span> Louis VII +fut ému; il se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la +terre sainte, que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris +la croix, et qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis l'obligation d'accomplir son vœu (1147).</p> -<p>Combien cette croisade diffra de la premire, c'est chose vidente, -quoique les contemporains semblent avoir pris tche de se le -dissimuler eux-mmes. L'ide de la religion, du salut ternel, -n'tait plus attache une ville, un lieu. On avait vu de prs -Jrusalem et le saint spulcre. On s'tait dout que la religion et la -saintet n'taient pas enfermes dans ce petit coin de terre qui -s'tend entre le Liban, le dsert et la mer Morte. Le point de vue -matrialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger -dtourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-mme, qui la -prcha Vzelai et en Allemagne, n'tait pas convaincu qu'elle ft -ncessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-mme, et de guider -l'arme, comme on l'en priait<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>. Il n'y eut point cette fois -l'immense <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> entranement de la premire croisade. Saint Bernard -exagre visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait -un homme. Dans la ralit, on peut valuer deux cent mille hommes -les deux corps d'arme qui descendirent le Danube sous l'empereur -Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands taient en grand nombre +<p>Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, +quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le +dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, +n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près +Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la +sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui +s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue +matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger +détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la +prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût +nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider +l'armée, comme on l'en priait<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451" title="Go to footnote 451"><span class="smaller">[451]</span></a>. Il n'y eut point cette fois +l'immense <span class="pagenum"><a id="page362" name="page362"></a>(p. 362)</span> entraînement de la première croisade. Saint Bernard +exagère visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait +un homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes +les deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur +Conrad et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois. Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les -vques de Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous -les seigneurs du royaume d'Arles, se runirent de prfrence l'arme +évêques de Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous +les seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. -On y voyait aussi la reine lonore, dont la prsence tait peut-tre -ncessaire pour assurer l'obissance de ses Poitevins et de ses -Gascons. C'est la premire fois qu'une femme a cette importance dans +On y voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être +nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses +Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans l'histoire.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> Le plus sage et t de faire route par mer, comme le -conseillait le roi de Sicile. Mais le chemin de terre tait consacr -par le souvenir de la premire croisade et la trace de tant de -martyrs. C'tait le seul que pt prendre la multitude des pauvres, -qui, sous la protection de l'arme, voulaient visiter les saints -lieux. Le roi de France prfra cette route. Il s'tait assur du roi +<p><span class="pagenum"><a id="page363" name="page363"></a>(p. 363)</span> Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le +conseillait le roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré +par le souvenir de la première croisade et la trace de tant de +martyrs. C'était le seul que pût prendre la multitude des pauvres, +qui, sous la protection de l'armée, voulaient visiter les saints +lieux. Le roi de France préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de -l'empereur de Constantinople Manuel Comnne. La parent des deux -empereurs, Manuel et Conrad, semblait promettre quelque succs la -croisade. Ainsi l'expdition ne fut point entreprise l'aveugle. -Louis s'effora de conserver quelque discipline dans l'arme de -France. Les Allemands, sous l'empereur Conrad et son neveu, taient -dj partis; rien n'galait leur impatience et leur brutal -emportement. L'empereur Manuel Comnne, dont les victoires avaient -restaur l'empire grec, les servit souhait; il se hta d'expdier -ces barbares au del du Bosphore, et les lana dans l'Asie par la +l'empereur de Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux +empereurs, Manuel et Conrad, semblait promettre quelque succès à la +croisade. Ainsi l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. +Louis s'efforça de conserver quelque discipline dans l'armée de +France. Les Allemands, sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient +déjà partis; rien n'égalait leur impatience et leur brutal +emportement. L'empereur Manuel Comnène, dont les victoires avaient +restauré l'empire grec, les servit à souhait; il se hâta d'expédier +ces barbares au delà du Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais la plus montagneuse, celle de Phrygie et -d'Iconium. L ils eurent occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces -lourds soldats furent bientt puiss dans ces montagnes, sur ces -pentes rapides o la cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantt - leur ct, et tantt sur leurs ttes. Ils prirent, la grande -drision des Grecs, des Franais mme. <em>Pousse, pousse Allemand</em>, -criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conserv ces deux +d'Iconium. Là ils eurent occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces +lourds soldats furent bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces +pentes rapides où la cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt +à leur côté, et tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande +dérision des Grecs, des Français même. <em>Pousse, pousse Allemand</em>, +criaient ceux-ci. C'est un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les traduire<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452" title="Go to footnote 452"><span class="smaller">[452]</span></a>.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Les Franais eux-mmes ne furent pas plus heureux. Ils +<p><span class="pagenum"><a id="page364" name="page364"></a>(p. 364)</span> Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord la longue et facile route des rivages de l'Asie -Mineure. Mais force d'en suivre les sinuosits, ils perdirent -patience; ils s'engagrent eux aussi dans l'intrieur du pays, et y -prouvrent les mmes dsastres. D'abord la tte de l'arme, ayant -pris les devants, faillit prir. Chaque jour, le roi bien confess et -administr se lanait travers la cavalerie turque<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. Mais rien -n'y faisait. L'arme aurait pri dans ces montagnes sans un chevalier -nomm Gilbert auquel le commandement fut remis comme au plus digne, et -sur lequel nous ne savons malheureusement aucun dtail. Les croiss +Mineure. Mais à force d'en suivre les sinuosités, ils perdirent +patience; ils s'engagèrent eux aussi dans l'intérieur du pays, et y +éprouvèrent les mêmes désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant +pris les devants, faillit périr. Chaque jour, le roi bien confessé et +administré se lançait à travers la cavalerie turque<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453" title="Go to footnote 453"><span class="smaller">[453]</span></a>. Mais rien +n'y faisait. L'armée aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier +nommé Gilbert auquel le commandement fut remis comme au plus digne, et +sur lequel nous ne savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides et leur vendaient au poids de l'or les -vivres, que Manuel s'tait engag fournir. L'historien Nictas avoue -lui-mme que l'empereur trahissait les croiss<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>. La chose fut -visible lorsqu'ils arrivrent Antiochette. Les Grecs qui occupaient -cette ville y reurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'tait -conduit loyalement avec Manuel. l'exemple de Godefroi de Bouillon, -il avait refus d'couter ceux qui lui conseillaient son passage de +vivres, que Manuel s'était engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue +lui-même que l'empereur trahissait les croisés<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454" title="Go to footnote 454"><span class="smaller">[454]</span></a>. La chose fut +visible lorsqu'ils arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient +cette ville y reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était +conduit loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, +il avait refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer de Constantinople.</p> -<p>Enfin ils arrivrent Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait -encore quarante journes de marche <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> pour aller par terre -Antioche en faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zle des -barons taient bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils -dclarrent qu'ils iraient par mer Antioche. Les Grecs fournirent -des vaisseaux tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonn +<p>Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait +encore quarante journées de marche <span class="pagenum"><a id="page365" name="page365"></a>(p. 365)</span> pour aller par terre à +Antioche en faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des +barons étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils +déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent +des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps -de cavalerie grecque que le roi loua pour les protger. Il donna -ensuite tout ce qui lui restait ces pauvres gens, et s'embarqua avec -lonore. Mais les Grecs qui devaient les dfendre les livrrent -eux-mmes, ou les rduisirent en esclavage; ceux qui chapprent le -durent au proslytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur +de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna +ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec +Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent +eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le +durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur religion.</p> -<p class="p2">Telle fut la honteuse issue de cette grande expdition. Ceux qui -s'taient embarqus formaient pourtant la force relle de l'arme. Ils -pouvaient tre de grande utilit aux chrtiens d'Antioche ou de la +<p class="p2">Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui +s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils +pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des -malheureux qu'ils avaient abandonns en Cilicie. Louis VII ne voulut +malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, -oncle de sa femme lonore. C'tait le plus bel homme du temps, et sa -nice semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voult l'y -retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit la terre +oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa +nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y +retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur -rivalit leur fit manquer le sige de Damas, qu'ils avaient entrepris. -Ils retournrent honteusement en Europe, et le bruit courut que +rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris. +Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, <span class="pagenum"><a id="page366" name="page366"></a>(p. 366)</span> n'avait -t dlivr que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.</p> - -<p>C'tait une triste chose qu'un pareil retour et une grande drision. -Qu'taient devenus ces milliers de chrtiens abandonns, livrs aux -infidles! Tant de lgret et de duret en mme temps! Tous les -barons taient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le -pch lui seul. Pendant la croisade, la fire et violente lonore -avait montr le cas qu'elle faisait d'un tel poux. Elle avait dclar -ds Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle -tait parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour +été délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.</p> + +<p>C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. +Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux +infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les +barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le +péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore +avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré +dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle +était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour mari<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455" title="Go to footnote 455"><span class="smaller">[455]</span></a>. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un -bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reu des prsents du -chef des infidles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de +bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du +chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup -les vastes provinces qu'lonore lui avait apportes. Voil le midi de -la France encore une fois isol du nord. Une femme va porter qui -elle voudra la prpondrance de l'Occident.</p> - -<p>Il parat que la dame s'tait assure d'avance d'un autre poux. Le -divorce fut prononc le 18 mars; ds la Pentecte, Henri Plantagenet, -duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conqurant, duc de Normandie, -bientt roi d'Angleterre, avait pous lonore, et avec elle la -France occidentale, de Nantes aux Pyrnes. Avant mme qu'il ft roi -d'Angleterre, ses tats se trouvaient deux fois plus tendus que ceux -<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas prvaloir -sur tienne de Blois, dont le fils avait pous une sœur de Louis -VII. Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout russissait son +les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de +la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui +elle voudra la prépondérance de l'Occident.</p> + +<p>Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le +divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, +duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, +bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la +France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi +d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux +<span class="pagenum"><a id="page367" name="page367"></a>(p. 367)</span> du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir +sur Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une sœur de Louis +VII. Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.</p> -<p>Il faut savoir un peu ce que c'tait que cette royaut d'Angleterre, -dont la rivalit avec la France va nous occuper.</p> +<p>Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, +dont la rivalité avec la France va nous occuper.</p> -<p>La spoliation de tout un peuple, voil la base hideuse de la puissance +<p>La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque -baron avait exerce en petit autour de son manoir, elle se produisit -en grand de l'autre ct du dtroit. L le serf fut tout un peuple, et +baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit +en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre -langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une excrable -frocit, nul respect humain, nul frein lgal; partout des seigneurs -presque gaux du roi, comme compagnons de sa conqute; le seul comte +langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable +férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs +presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte de Moreton avait plus de six cents fiefs<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456" title="Go to footnote 456"><span class="smaller">[456]</span></a>. Ces barons voulaient -bien se dire hommes du roi. Mais rellement il n'tait que le premier +bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de -ce roi. Cependant ils auraient trop risqu tre indpendants. Peu +ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si -brutalement, ils avaient besoin d'un centre o recourir en cas de -rvolte, d'un chef qui pt les <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> rallier, qui reprsentt la -partie normande au milieu de la conqute. Voil ce qui explique -pourquoi l'ordre fodal fut si fort dans le pays mme o les vassaux -plus puissants devaient tre plus tents de le mpriser.</p> - -<p>La position de ce roi de la conqute tait extraordinairement critique -et violente. Cette socit nouvelle, btie de meurtres et de vols, -elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unit. C'est lui -que remontait ce sourd concert de maldictions, d'imprcations voix -basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la <em>Fort -nouvelle</em><a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a> o le poursuivait le shriff, gardait sa meilleure -flche; les forts ne valaient rien pour les rois normands. C'est +brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de +révolte, d'un chef qui pût les <span class="pagenum"><a id="page368" name="page368"></a>(p. 368)</span> rallier, qui représentât la +partie normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique +pourquoi l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux +plus puissants devaient être plus tentés de le mépriser.</p> + +<p>La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique +et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, +elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui +que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix +basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la <em>Forêt +nouvelle</em><a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457" title="Go to footnote 457"><span class="smaller">[457]</span></a> où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure +flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait -btir ces gigantesques chteaux, dont l'insolente beaut atteste +bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si -dtest ne pouvait manquer d'tre un tyran. Aux Saxons il lanait des -lois terribles, sans mesure et sans piti. Contre les Normands il y -fallait plus de prcautions; il appelait sans cesse des soldats du -continent, des Flamands, des Bretons; gens lui, d'autant plus -redoutables l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la +détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des +lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y +fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du +continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus +redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs -fois il n'hsita pas se servir des Saxons eux-mmes<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>. Mais il y -<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> renonait bientt. Il n'et pu devenir le roi des Saxons -qu'en renversant tout l'ouvrage de la conqute.</p> +fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458" title="Go to footnote 458"><span class="smaller">[458]</span></a>. Mais il y +<span class="pagenum"><a id="page369" name="page369"></a>(p. 369)</span> renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons +qu'en renversant tout l'ouvrage de la conquête.</p> -<p>Voil la situation o se trouvait dj le fils du Conqurant, +<p>Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant, Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un -sanglier, d'un bout l'autre de ses tats; furieux d'avidit, +sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité, <em>merveilleux marchand de soldats</em><a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459" title="Go to footnote 459"><span class="smaller">[459]</span></a>, dit le chroniqueur; -destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanit, de la loi, -de la nature, l'outrageant plaisir; sale dans les volupts, -meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colre montait sur son -visage rouge et couperos, sa parole se brouillait, il bredouillait -des arrts de mort. Malheur qui se trouvait en face!</p> - -<p class="p2">Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvret incurable le -travaillait; il tait pauvre de toute sa violence, de toute sa +destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi, +de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés, +meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son +visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait +des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!</p> + +<p class="p2">Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le +travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme -ingnieux et inventif qui savait trouver l'or, c'tait un certain -prtre, qui s'tait d'abord fait connatre comme dlateur. Cet homme -devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'tait un +ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain +prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme +devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit deux choses; il refit le <cite>Doomsday book</cite>, revit et corrigea le livre -de la conqute, s'assura si rien n'avait <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> chapp. Il reprit -la spoliation en sous-œuvre, se mit ronger les os dj rongs, et -sut encore en tirer quelque chose. Mais aprs lui, rien n'y restait. -On l'avait baptis du nom de <em>Flambard</em><a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>. Des vaincus, il passa -aux vainqueurs, d'abord aux prtres; il mit la main sur les biens -d'glise. L'archevque de Kenterbury serait mort de faim, sans la -charit de l'abb de Saint-Alban. Les scrupules n'arrtaient point -Flambard. Grand justicier, grand trsorier, chapelain du roi encore -(c'tait le chapelain qu'il fallait Guillaume), il suait -l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu' ce que -Guillaume et rencontr cette fin dans cette belle fort que le -Conqurant semblait avoir plante pour la ruine des siens. Tire donc, -de par le diable! dit le roi Roux son bon ami qui chassait avec -lui. Le diable le prit au mot, et emporta son me qui lui tait si +de la conquête, s'assura si rien n'avait <span class="pagenum"><a id="page370" name="page370"></a>(p. 370)</span> échappé. Il reprit +la spoliation en sous-œuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et +sut encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. +On l'avait baptisé du nom de <em>Flambard</em><a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460" title="Go to footnote 460"><span class="smaller">[460]</span></a>. Des vaincus, il passa +aux vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens +d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la +charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point +Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore +(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait +l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que +Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le +Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc, +de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec +lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si bien due.</p> -<p>Le successeur, ce ne fut pas le frre an, Robert. La royaut du -btard Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce -royaume vol appartenait qui le volerait. Quand le Conqurant -expirant donna la Normandie Robert, l'Angleterre Guillaume: Et +<p>Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du +bâtard Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce +royaume volé appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant +expirant donna la Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le plus jeune, et moi donc, n'aurai-je -rien?—Patience, mon fils, dit le mourant, tout te viendra tt ou -tard. Le plus jeune tait aussi le plus avis. On l'appelait +rien?»—«Patience, mon fils, dit le mourant, tout te viendra tôt ou +tard.» Le plus jeune était aussi le plus avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant, le scribe, le vrai -Normand. Il commena par tout promettre aux Saxons, aux gens -d'glise; il donna par crit des chartes, des liberts, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> tout +Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons, aux gens +d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, <span class="pagenum"><a id="page371" name="page371"></a>(p. 371)</span> tout autant qu'on voulut<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461" title="Go to footnote 461"><span class="smaller">[461]</span></a>. Il battit Robert avec ses soldats -mercenaires, l'attira, le garda, bien log, bien nourri, dans un -chteau fort, o il vcut jusqu' quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui -n'aimait que la table, s'y serait consol, n'et t que son frre lui +mercenaires, l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un +château fort, où il vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui +n'aimait que la table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les yeux<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462" title="Go to footnote 462"><span class="smaller">[462]</span></a>. Au reste, le fratricide et le parricide -taient l'usage hrditaire de cette famille. Dj les fils du -Conqurant avaient combattu et bless leur pre<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>. Sous prtexte de -justice fodale, Beauclerc, qui se piquait d'tre bon et rude -justicier, livra ses propres petites-filles, deux enfants, un baron -qui leur arracha les yeux et le nez. Leur mre, fille de Beauclerc, -essaya de les venger en tirant elle-mme une flche contre la poitrine -de son pre. Les Plantagenets, qui ne descendaient de cette race -diabolique que du ct maternel, n'en dgnrrent pas.</p> - -<p>Aprs Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, tienne de +étaient l'usage héréditaire de cette famille. Déjà les fils du +Conquérant avaient combattu et blessé leur père<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463" title="Go to footnote 463"><span class="smaller">[463]</span></a>. Sous prétexte de +justice féodale, Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude +justicier, livra ses propres petites-filles, deux enfants, à un baron +qui leur arracha les yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, +essaya de les venger en tirant elle-même une flèche contre la poitrine +de son père. Les Plantagenets, qui ne descendaient de cette race +diabolique que du côté maternel, n'en dégénérèrent pas.</p> + +<p>Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du -comte d'Anjou. tienne <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> appartenait cette excellente famille -des comtes de Blois et de Champagne qui, la mme poque, -encourageait les communes commerantes, divisait Troyes la Seine en -canaux, et protgeait galement saint Bernard et Abailard. Libres -penseurs et potes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le -trouvre, celui qui fit peindre ses vers la reine Blanche dans son -palais de Provins, au milieu des roses transplantes de Jricho. -tienne ne pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des trangers, -Flamands, Brabanons, Gallois mme. Il n'avait pour lui que le clerg -et Londres. Quant au clerg, tienne ne resta pas longtemps bien avec -lui. Il dfendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des -vques. Alors Mathilde reparut. Elle dbarqua presque seule; vraie -fille du Conqurant, insolente, intrpide, elle choqua tout le monde, -et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, pied sur -la neige et sans ressources. tienne, qui la tint une fois assige, -crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage son ennemie, et la +comte d'Anjou. Étienne <span class="pagenum"><a id="page372" name="page372"></a>(p. 372)</span> appartenait à cette excellente famille +des comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, +encourageait les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en +canaux, et protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres +penseurs et poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le +trouvère, celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son +palais de Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. +Étienne ne pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, +Flamands, Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé +et Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec +lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des +évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie +fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, +et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur +la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée, +crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle -le prit son tour, abandonn de ses barons (1152). Il fut contraint -de reconnatre pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, -comte d'Anjou et fils de Mathilde, qui nous avons vu tout l'heure -lonore de Guienne remettre sa main et ses tats.</p> - -<p>Telle tait la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de -France, humili par la croisade, perdit lonore et tant de provinces. -Cet enfant gt de la fortune fut en quelques annes accabl de ses -dons. Roi d'Angleterre, matre de tout le littoral de <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> la -France, depuis la Flandre jusqu'aux Pyrnes, il exera sur la -Bretagne cette suzerainet que les ducs de Normandie avaient toujours -rclame en vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine son -frre, et le laissa en ddommagement se faire duc de Bretagne (1156). -Il rduisit la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et +le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint +de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, +comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure +Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États.</p> + +<p>Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de +France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. +Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses +dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de <span class="pagenum"><a id="page373" name="page373"></a>(p. 373)</span> la +France, depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la +Bretagne cette suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours +réclamée en vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son +frère, et le laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). +Il réduisit la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de -Toulouse, et il aurait pris Toulouse elle-mme, si le roi de France ne -s'tait pas jet dans la ville pour la dfendre (1159). Le Toulousain -fut du moins oblig de lui faire hommage. Alli du roi d'Aragon, comte +Toulouse, et il aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne +s'était pas jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain +fut du moins obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de -tourner la France par le midi. Au centre, il rduisit le Berri, le -Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>. Il eut mme le secret -de dtacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi. Enfin sa -mort il possdait les pays qui rpondent quarante-sept de nos -dpartements, et le roi de France n'en avait pas vingt.</p> - -<p>Ds sa naissance, Henri II s'tait trouv environn d'une popularit -singulire, sans avoir rien fait pour la mriter. Son grand-pre, -Henri Beauclerc, tait Normand, sa grand'mre Saxonne, son pre -Angevin. Il runissait en lui toutes les races occidentales. Il tait +tourner la France par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le +Limousin, l'Auvergne, il acheta la Marche<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464" title="Go to footnote 464"><span class="smaller">[464]</span></a>. Il eut même le secret +de détacher les comtes de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa +mort il possédait les pays qui répondent à quarante-sept de nos +départements, et le roi de France n'en avait pas vingt.</p> + +<p>Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité +singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, +Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père +Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les -vaincus surtout avaient conu un grand <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> espoir, ils croyaient -voir en lui l'accomplissement de la prophtie de Merlin, et la -rsurrection d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophtie, -qu'il obtint de gr ou de force l'hommage des princes d'cosse, -d'Irlande, de Galles et de Bretagne, c'est--dire de tout le monde +vaincus surtout avaient conçu un grand <span class="pagenum"><a id="page374" name="page374"></a>(p. 374)</span> espoir, ils croyaient +voir en lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la +résurrection d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, +qu'il obtint de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, +d'Irlande, de Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce -mystrieux tombeau dont la dcouverte devait marquer la fin de -l'indpendance celtique et la consommation des temps.</p> - -<p>Tout annonait que le nouveau prince remplirait les esprances des -vaincus. Il avait t lev Angers, l'une des villes d'Europe o la -jurisprudence avait t professe de meilleure heure. C'tait l'poque -de la rsurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait -tre celle du pouvoir monarchique et de l'galit civile. L'galit -sous un matre, c'tait le dernier mot que le monde antique nous avait -lgu. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi -de Bouillon, l'amie de Grgoire VII, avait autoris l'cole de -Bologne, fonde par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait -confirm cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir -imprial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc +mystérieux tombeau dont la découverte devait marquer la fin de +l'indépendance celtique et la consommation des temps.</p> + +<p>Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des +vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la +jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque +de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait +être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité +sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait +légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi +de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de +Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait +confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir +impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce -mme empereur Henri V, trouva Angers, Rouen, en Angleterre, les -traditions de l'cole de Bologne. Ds 1214, l'vque d'Angers tait un +même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les +traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un savant juriste<a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465" title="Go to footnote 465"><span class="smaller">[465]</span></a>. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de <span class="pagenum"><a id="page375" name="page375"></a>(p. 375)</span> -Guillaume le Conqurant, le primat de la conqute, avait d'abord -enseign Bologne, et concouru la restauration du droit. Ce fut, +Guillaume le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord +enseigné à Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de -Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouv Bologne les -lois de Justinien, se mirent les lire et les commenter. Garnerius -persvra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, de nombreux -disciples, les arts libraux et les lettres divines, vint au Bec et +Pavie et son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les +lois de Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius +persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux +disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et s'y fit moine<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466" title="Go to footnote 466"><span class="smaller">[466]</span></a>.</p> -<p>Les principes de la nouvelle cole furent proclams prcisment -l'poque de l'avnement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appels -par l'empereur Frdric Barberousse, la dite de Roncaglia (1158), -lui dirent, par la bouche de l'archevque de Milan, ces paroles -remarquables: Sachez que tout le droit lgislatif du peuple vous a -t accord; votre volont est le droit, car il est dit: <em>Ce qui a plu +<p>Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à +l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés +par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), +lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles +remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a +été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: <em>Ce qui a plu au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son -pouvoir lui et en lui</em><a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> L'empereur lui-mme avait dit en ouvrant la dite: Nous, qui -sommes investi du nom royal, nous dsirons plutt exercer un empire -lgal pour la conservation du droit et de la libert de chacun, que de -tout faire impunment. Se donner toute licence, et changer l'office du -commandement en domination superbe et violente, c'est la royaut, la -tyrannie<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>. Ce rpublicanisme pdantesque, extrait mot mot de -Tite-Live, expliquait mal l'idal de la nouvelle jurisprudence. Au -fond, ce n'tait pas la libert qu'elle demandait, mais l'galit sous -un monarque, la suppression de la hirarchie fodale qui pesait sur +pouvoir à lui et en lui</em><a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467" title="Go to footnote 467"><span class="smaller">[467]</span></a>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page376" name="page376"></a>(p. 376)</span> L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui +sommes investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire +légal pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de +tout faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du +commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la +tyrannie<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468" title="Go to footnote 468"><span class="smaller">[468]</span></a>.» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de +Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au +fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous +un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur l'Europe.</p> -<p>Combien ces lgistes devaient tre chers aux princes, on le conoit -par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout dsormais, -nous les montrera prs d'eux et comme pendus leur oreille, leur -dictant tout bas ce qu'ils doivent rpter. Guillaume le Btard -s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses frquentes +<p>Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit +par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais, +nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur +dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard +s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une -fois il lui donna raison contre son propre frre. L'Angevin Henri, -nouveau conqurant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un lve de -Bologne, qui avait aussi tudi le droit Auxerre<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. Thomas -Becket, c'tait son nom, tait alors au service de l'archevque de -Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prlat dans le -parti de Mathilde et de son fils. Ayant reu seulement les <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> -premiers ordres, n'tant ainsi ni prtre ni laque, il se trouvait -propre tout et prt tout. Mais sa naissance tait un grand -obstacle; il tait, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait -suivi un Saxon revenu de la terre sainte<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>. Sa mre semblait lui -fermer les dignits de l'glise, et son pre celles de l'tat. Il ne +fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, +nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de +Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469" title="Go to footnote 469"><span class="smaller">[469]</span></a>. Thomas +Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de +Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le +parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les <span class="pagenum"><a id="page377" name="page377"></a>(p. 377)</span> +premiers ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait +propre à tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand +obstacle; il était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait +suivi un Saxon revenu de la terre sainte<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470" title="Go to footnote 470"><span class="smaller">[470]</span></a>. Sa mère semblait lui +fermer les dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils -gens pour excuter ses projets contre les barons. Ds son arrive en -Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante chteaux. Rien ne lui -rsistait, il mariait les enfants des grandes maisons ceux des -familles mdiocres<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>, abaissant ceux-l, levant ceux-ci, nivelant -tout. L'aristocratie normande s'tait puise dans les guerres -d'tienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de -Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses tats patrimoniaux et de ceux de +gens pour exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en +Angleterre, Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui +résistait, il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des +familles médiocres<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471" title="Go to footnote 471"><span class="smaller">[471]</span></a>, abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant +tout. L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres +d'Étienne. Le nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de +Poitou et d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme, il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en -Bretagne. C'est le conseil que lui avait donn Becket. Celui-ci tait -devenu l'homme ncessaire dans les affaires et dans les plaisirs. -Souple et hardi, homme de science, homme d'expdients, et avec cela -bon compagnon, partageant ou imitant les gots de son matre. Henri -s'tait donn sans rserve cet homme, et non-seulement lui, mais son -fils, son hritier. Becket tait le prcepteur du fils, le chancelier -du pre. Comme <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> tel, il soutenait prement les droits du roi -contre les barons, contre les vques normands. Il fora ceux-ci -payer l'<em>escuage</em>, malgr leurs rclamations et leurs cris. Puis, -sentant que le roi, pour tre matre en Angleterre, avait besoin d'une -guerre brillante, il l'emmena dans le Midi de la France, la conqute -de Toulouse, sur laquelle lonore de Guyenne avait des prtentions. -Becket conduisait en son propre nom, et comme ses dpens, douze +Bretagne. C'est le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était +devenu l'homme nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. +Souple et hardi, homme de science, homme d'expédients, et avec cela +bon compagnon, partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri +s'était donné sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son +fils, son héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier +du père. Comme <span class="pagenum"><a id="page378" name="page378"></a>(p. 378)</span> tel, il soutenait âprement les droits du roi +contre les barons, contre les évêques normands. Il força ceux-ci à +payer l'<em>escuage</em>, malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, +sentant que le roi, pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une +guerre brillante, il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête +de Toulouse, sur laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. +Becket conduisait en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans -le Midi<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>. Il est vident qu'un armement si disproportionn avec la -fortune du plus riche particulier tait mis sous le nom d'un homme -sans consquence, pour moins alarmer les barons.</p> +le Midi<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472" title="Go to footnote 472"><span class="smaller">[472]</span></a>. Il est évident qu'un armement si disproportionné avec la +fortune du plus riche particulier était mis sous le nom d'un homme +sans conséquence, pour moins alarmer les barons.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Une vaste ligue s'tait forme contre le comte de Toulouse, +<p><span class="pagenum"><a id="page379" name="page379"></a>(p. 379)</span> Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, -rgent d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Bziers, -de Carcassonne, taient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci -semblait prs de conqurir ce que Louis VIII et saint Louis -recueillirent sans peine aprs la croisade des Albigeois. Il fallait -donner l'assaut sur-le-champ Toulouse, sans lui laisser le temps de -se reconnatre. Le roi de France s'y tait jet, et dfendait Henri -comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protgeait. -Ce scrupule n'arrtait pas Becket; il conseillait de brusquer -l'attaque. Mais Henri craignait d'tre abandonn de ses vassaux, s'il -risquait une violation si clatante de la loi fodale. Le belliqueux -chancelier n'eut pour ddommagement que la gloire d'avoir combattu et -dsarm un chevalier ennemi.</p> +régent d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, +de Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci +semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis +recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait +donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de +se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri +comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait. +Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer +l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il +risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux +chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et +désarmé un chevalier ennemi.</p> <p>L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait <span class="pagenum"><a id="page380" name="page380"></a>(p. 380)</span> -conseilles Henri, et qui lui taient si ncessaires contre ces -barons, exigeait des dpenses pour lesquelles toutes les ressources de -la fiscalit normande eussent t insuffisantes. Le clerg seul -pouvait payer; il avait t richement dot par la conqute. Henri -voulut avoir l'glise dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la -tte, je veux dire de l'archevch de Kenterbury. C'tait presque un -patriarcat, une papaut anglicane, une royaut ecclsiastique, -indispensable pour complter l'autre. Henri rsolut de la prendre pour -lui, en la donnant un second lui-mme, son bon ami Becket; -runissant alors les deux puissances il et lev la royaut ce -point qu'elle atteignit au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, entre les main d'Henri VIII, -de Marie et d'lisabeth. Il lui tait commode de mettre la primatie -sous le nom de Becket, comme nagure il y avait mis une arme. -C'tait, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon <em>Briakspear</em><a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a> venait -bien d'tre lu pape prcisment l'poque de l'avnement d'Henri II -(Adrien IV). Becket lui-mme y rpugnait: Prenez-garde, dit-il, je -deviendrai votre plus grand ennemi<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>. Le roi ne l'couta pas, et -le fit primat, au grand scandale du clerg normand.</p> - -<p>Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le sige de Kenterbury avait -t occup par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas os -confier d'autres cette grande et dangereuse dignit. Les -archevques <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> de Kenterbury n'taient pas seulement primats -d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractre -politique. Nous les trouvons presque toujours la tte des -rsistances nationales, depuis le fameux Dunstan<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>, qui abaissa si -impitoyablement la royaut anglo-saxonne, jusqu' tienne Langton, qui -fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevques se trouvaient -tre particulirement les gardiens des liberts de Kent, le pays le -plus libre de l'Angleterre. Arrtons-nous un instant sur l'histoire de -cette curieuse contre.</p> - -<p>Le pays de Kent, bien plus tendu que le comt qui porte ce nom, -embrasse une grande partie de l'Angleterre mridionale. Il est plac -en face de la France, la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme -l'avant-garde; et c'tait en effet le privilge des hommes de Kent de -former l'avant-garde de l'arme anglaise. Leur pays a, dans tous les -temps, livr la premire bataille aux envahisseurs; c'est le premier -la descente. L, dbarqurent Csar, puis Hengist, puis Guillaume le -Conqurant. L aussi commena l'invasion <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> chrtienne. Kent est -une terre sacre. L'aptre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda -son premier monastre. L'abb de ce monastre et l'archevque de -Kenterbury taient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses -privilges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le -Conqurant. Lorsque celui-ci, vainqueur Hastings, marchait de -Douvres Londres, il aperut, selon la lgende, une fort mouvante. -Cette fort, c'tait les hommes de Kent, portant devant eux un rempart -mobile de branchages. Ils tombrent sur les Normands, et arrachrent -Guillaume la garantie de leurs liberts. Quoi qu'il en soit de cette -douteuse victoire, ils restrent libres, au milieu de la servitude -universelle, et ne connurent gure d'autre domination que l'glise. -C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les vques de -Quimper, conservaient une libert relative, et insultaient tous les -ans la fodalit dans la statue du vieux roi Grallon.</p> +conseillées à Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces +barons, exigeait des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de +la fiscalité normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul +pouvait payer; il avait été richement doté par la conquête. Henri +voulut avoir l'Église dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la +tête, je veux dire de l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un +patriarcat, une papauté anglicane, une royauté ecclésiastique, +indispensable pour compléter l'autre. Henri résolut de la prendre pour +lui, en la donnant à un second lui-même, à son bon ami Becket; +réunissant alors les deux puissances il eût élevé la royauté à ce +point qu'elle atteignit au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, entre les main d'Henri VIII, +de Marie et d'Élisabeth. Il lui était commode de mettre la primatie +sous le nom de Becket, comme naguère il y avait mis une armée. +C'était, il est vrai, un Saxon; mais le Saxon <em>Briakspear</em><a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473" title="Go to footnote 473"><span class="smaller">[473]</span></a> venait +bien d'être élu pape précisément à l'époque de l'avénement d'Henri II +(Adrien IV). Becket lui-même y répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je +deviendrai votre plus grand ennemi<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474" title="Go to footnote 474"><span class="smaller">[474]</span></a>.» Le roi ne l'écouta pas, et +le fit primat, au grand scandale du clergé normand.</p> + +<p>Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait +été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé +confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les +archevêques <span class="pagenum"><a id="page381" name="page381"></a>(p. 381)</span> de Kenterbury n'étaient pas seulement primats +d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère +politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des +résistances nationales, depuis le fameux Dunstan<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475" title="Go to footnote 475"><span class="smaller">[475]</span></a>, qui abaissa si +impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui +fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient +être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le +plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de +cette curieuse contrée.</p> + +<p>Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, +embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé +en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme +l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de +former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les +temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à +la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le +Conquérant. Là aussi commença l'invasion <span class="pagenum"><a id="page382" name="page382"></a>(p. 382)</span> chrétienne. Kent est +une terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda +son premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de +Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses +priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le +Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de +Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. +Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart +mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à +Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette +douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude +universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église. +C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de +Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les +ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.</p> <p>La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore -aujourd'hui ce comt, c'est la loi de succession, le partage gal -entre les enfants. Cette loi, appele par les Saxons <em>gavel-kind</em>, par -les Irlandais <em>gabhal-cine</em> (tablissement de famille) est commune, -avec certaines modifications, toutes les populations celtiques, -l'Irlande et l'cosse, au pays de Galles, en partie mme notre +aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal +entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons <em>gavel-kind</em>, par +les Irlandais <em>gabhaïl-cine</em> (établissement de famille) est commune, +avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à +l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre Bretagne.</p> -<p>Les grands lgistes italiens, qui occuprent les premiers le sige de +<p>Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent, qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du -droit romain. Eudes, comte de Kent, frre de Guillaume le <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> -Conqurant, voulant traiter les hommes de Kent comme l'taient les -habitants des autres provinces, Lanfranc lui rsista en face, et -prouva devant tout le monde la libert de sa terre par le tmoignage -de vieux Anglais qui taient verss dans les usages de leur patrie; et -il dlivra ses hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur -imposer<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>. Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer -sans dlai tout le comt et de runir tous les hommes du comt, -Franais et surtout Anglais, verss dans la connaissance des anciennes -lois et coutumes. Arrivs Penendin, ils s'assirent tous, et tout le -comt fut retenu l pendant trois jours; et par tous ces hommes sages -et honntes, il fut dcid, accord et jug: que, tout aussi bien que -le roi, l'archevque de Kenterbury doit possder ses terres avec -pleine juridiction, en toute indpendance et scurit<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.</p> +droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le <span class="pagenum"><a id="page383" name="page383"></a>(p. 383)</span> +Conquérant, voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les +habitants des autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et +prouva devant tout le monde la liberté de sa terre par le témoignage +de vieux Anglais qui étaient versés dans les usages de leur patrie; et +il délivra ses hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur +imposer<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476" title="Go to footnote 476"><span class="smaller">[476]</span></a>.» Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer +sans délai tout le comté et de réunir tous les hommes du comté, +Français et surtout Anglais, versés dans la connaissance des anciennes +lois et coutumes. Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le +comté fut retenu là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages +et honnêtes, il fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que +le roi, l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec +pleine juridiction, en toute indépendance et sécurité<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477" title="Go to footnote 477"><span class="smaller">[477]</span></a>.</p> <p>Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg, -qui s'tait dvou pour dfendre, contre les Normands, les liberts du -pays: Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui +qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du +pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour -la vrit; de mme Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour -Christ, qui est la justice et la vrit. C'est Anselme qui contribua -le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nice d'Edgar, dernier -hritier de la royaut saxonne; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> cette union de deux races dut -prparer, quoi qu'on ait dit, la rhabilitation des vaincus. Le mme -archevque de Kenterbury reut, comme reprsentant de la nation, les +la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour +Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua +le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier +héritier de la royauté saxonne; <span class="pagenum"><a id="page384" name="page384"></a>(p. 384)</span> cette union de deux races dut +préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même +archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte -des privilges fodaux et ecclsiastiques.</p> +des priviléges féodaux et ecclésiastiques.</p> <p>Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que -Thomas Becket, sa crature, son joyeux compagnon, prenait au srieux -sa nouvelle dignit. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se -ressouvint tout coup qu'il tait peuple. Le fils du Saxon redevint -Saxon, et fit oublier sa mre sarrasine par sa saintet. Il s'entoura -des Saxons, des pauvres, des mendiants, revtit leur habit grossier, -mangea avec eux et comme eux. Dsormais, il s'loigna du roi, et -rsigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des -pauvres, qui sigeait Kenterbury, ne fut pas le moins puissant<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>.</p> - -<p>Henri, profondment bless, obtint du pape une bulle qui rendait -indpendant de l'archevque l'abb du monastre de saint Augustin. Il -l'tait effectivement sous les rois saxons. Thomas, par reprsailles, -somma plusieurs des barons de restituer au sige de Kenterbury une -terre que leurs aeux avaient reue des rois en fief, dclarant qu'il -ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait t -pris <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> sans bon titre devait tre rendu. Il s'agissait ds lors -de savoir si l'ouvrage de la conqute serait dtruit, si l'archevque +Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux +sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se +ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint +Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura +des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, +mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et +résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des +pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478" title="Go to footnote 478"><span class="smaller">[478]</span></a>.</p> + +<p>Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait +indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il +l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles, +somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une +terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il +ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été +pris <span class="pagenum"><a id="page385" name="page385"></a>(p. 385)</span> sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors +de savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la -bataille d'Hastings. L'piscopat, que Guillaume le Btard avait rendu -si fort dans l'intrt de la conqute, tournait contre elle -aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les vques taient plus barons -qu'vques; l'intrt temporel touchait ces Normands tout autrement -que celui de l'glise. La plupart se dclarrent pour le roi, et se -tinrent prts jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donne par -Becket cette glise toute fodale, mettait le roi mme de se faire -accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'et jamais os +bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu +si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle +aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons +qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement +que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se +tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par +Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire +accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé demander.</p> <p>Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon -(1164): La garde de tout archevch et vch vacant sera donne au -roi, et les revenus lui en seront pays. L'lection sera faite d'aprs -l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clerg de l'glise, -sur l'avis des prlats que le roi y fera assister.—Lorsque dans un -procs, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclsiastiques, le -roi dcidera si la cause sera juge par la cour sculire ou -piscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier -civil. Et si le dfendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra -son bnfice de clergie.—Aucun tenancier du roi ne sera excommuni -sans que l'on se soit adress au roi, ou, en son absence, au grand -justicier.—Aucun ecclsiastique en dignit ne passera la mer sans la -permission du <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> roi.—Les ecclsiastiques tenanciers du roi -tiennent leurs terres par baronnie, et sont obligs aux mmes services -que les laques.</p> - -<p>Ce n'tait pas moins que la confiscation de l'glise au profit -d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait tre -sr que les siges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, -qui avait afferm un archevch, quatre vchs, onze abbayes. Les -vchs allaient tre la rcompense non plus des barons peut-tre, +(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au +roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après +l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, +sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.—Lorsque dans un +procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le +roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou +épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier +civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra +son bénéfice de clergie.—Aucun tenancier du roi ne sera excommunié +sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand +justicier.—Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la +permission du <span class="pagenum"><a id="page386" name="page386"></a>(p. 386)</span> roi.—Les ecclésiastiques tenanciers du roi +tiennent leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services +que les laïques.»</p> + +<p>Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit +d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être +sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, +qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les +évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être, mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. -L'glise, soumise au service militaire, devenait toute fodale. Les -institutions d'aumnes et d'coles, d'offices religieux, devaient -nourrir les Brabanons et les Cotereaux, et les fondations pieuses -payer le meurtre. L'glise anglicane, perdant avec l'excommunication -l'arme unique qui lui restait, enferme dans l'le sans relations avec -Rome, avec la communaut du monde chrtien, allait perdre tout esprit -d'universalit, de <em>catholicit</em>. Ce qu'il y avait de plus grave, -c'tait l'anantissement des tribunaux ecclsiastiques et la -suppression du <em>bnfice de clergie</em>. Ces droits donnaient lieu de -grands abus sans doute, bien des crimes taient impunment commis par -des prtres; mais quand on songe l'pouvantable barbarie, la -fiscalit excrable des tribunaux laques au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, on est -oblig d'avouer que la juridiction ecclsiastique tait une ancre de -salut. L'glise tait presque la seule voie par o les races mprises +L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les +institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient +nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses +payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication +l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec +Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit +d'universalité, de <em>catholicité</em>. Ce qu'il y avait de plus grave, +c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la +suppression du <em>bénéfice de clergie</em>. Ces droits donnaient lieu à de +grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par +des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la +fiscalité exécrable des tribunaux laïques au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, on est +obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de +salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'vque de Kent -avec courage et fidlit. Sa lutte pour la libert fut imite avec -plus de timidit et de modration en Aquitaine par l'vque de +<p><span class="pagenum"><a id="page387" name="page387"></a>(p. 387)</span> Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent +avec courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec +plus de timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479" title="Go to footnote 479"><span class="smaller">[479]</span></a>, et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien, auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si -curieuse description de l'Irlande<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>. Les Bas-Bretons taient pour -Becket. Un Gallois le suivit dans l'exil, au pril de ses jours, ainsi -que le fameux Jean de Salisbury<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>. Il semblerait que les tudiants -gallois aient <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> port les messages de Becket; car Henri II leur -fit fermer les coles, et dfendre d'entrer nulle part en Angleterre +curieuse description de l'Irlande<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480" title="Go to footnote 480"><span class="smaller">[480]</span></a>. Les Bas-Bretons étaient pour +Becket. Un Gallois le suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi +que le fameux Jean de Salisbury<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481" title="Go to footnote 481"><span class="smaller">[481]</span></a>. Il semblerait que les étudiants +gallois aient <span class="pagenum"><a id="page388" name="page388"></a>(p. 388)</span> porté les messages de Becket; car Henri II leur +fit fermer les écoles, et défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.</p> -<p>Ce serait pourtant rtrcir ce grand sujet, que de n'y voir autre +<p>Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans -Thomas Becket. L'archevque de Kenterbury ne fut pas seulement le +Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais -tout autant celui de la France et de la chrtient. Son souvenir ne +tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore -la maison qui le reut Auxerre, et, en Dauphin, une glise qu'il y -btit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visit, aucun -plerinage plus en vogue au moyen ge que celui de saint Thomas de -Kenterbury. On dit qu'en une seule anne il y vint plus de cent mille -plerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu' 950 -livres sterling la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de -la Vierge ne reut que quatre livres; Dieu lui-mme n'eut pas une +la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y +bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun +pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de +Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille +pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 +livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de +la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une offrande.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen ge, -parce qu'il tait peuple lui-mme par sa naissance basse et obscure, -par sa mre sarrasine et son pre saxon. La vie mondaine qu'il avait -mene d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>, -ces gots de jeunesse dont il ne gurit jamais bien, tout cela leur -plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prtre, une me de -chevalier, loyale et courageuse, et il n'en rprimait qu'avec peine -les lans. Dans une des plus prilleuses circonstances de sa vie, -lorsque les barons et les vques d'Henri semblaient prts le mettre -en pices, un d'eux osa l'appeler tratre; il se retourna vivement et -rpliqua: Si le caractre de mon ordre ne me le dfendait, le lche -se repentirait de son insolence.</p> - -<p>Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destine -de cet homme, c'est qu'il se trouva charg, lui faible individu et -sans secours, des intrts de l'glise universelle, qui semblaient -ceux du genre humain. Ce rle, qui appartenait au pape, et que -Grgoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en -avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frdric -Barberousse, le conqurant de l'Italie. Ce pape tait le chef de la +<p><span class="pagenum"><a id="page389" name="page389"></a>(p. 389)</span> Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, +parce qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, +par sa mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait +menée d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482" title="Go to footnote 482"><span class="smaller">[482]</span></a>, +ces goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur +plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de +chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine +les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie, +lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre +en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et +répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche +se repentirait de son insolence.»</p> + +<p>Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée +de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et +sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient +ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que +Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en +avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric +Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les -partis, provoquait les dsertions, faisait des traits, fondait des -villes. Il se serait bien gard <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> d'indisposer le plus grand -roi de la chrtient, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait dj contre +partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des +villes. Il se serait bien gardé <span class="pagenum"><a id="page390" name="page390"></a>(p. 390)</span> d'indisposer le plus grand +roi de la chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et -honteux mnagements; il ne cherchait qu' gagner du temps par de -misrables quivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant -au jour le jour, mnageant l'Angleterre et la France, agissant en -diplomate, en prince sculier, tandis que le roi de France acceptait -le patronage de l'glise, tandis que Becket souffrait et mourait pour -elle. trange politique qui devait apprendre au peuple chercher -partout ailleurs qu' Rome le reprsentant de la religion et l'idal -de la saintet.</p> - -<p>Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut soutenir toutes -les tentations, la terreur, la sduction, ses propres scrupules. De -l, une hsitation dans les commencements, qui ressembla la crainte. -Il succomba d'abord dans l'assemble de Clarendon, soit qu'il et cru -qu'on en voulait sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses -obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de piti dans un -homme qui pouvait tre combattu entre deux devoirs. D'une part il -devait beaucoup Henri, de l'autre, encore plus son glise de Kent, - celle d'Angleterre, l'glise universelle, dont il dfendait seul -les droits. Cette incurable dualit du moyen ge, dchir entre l'tat +honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de +misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant +au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en +diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait +le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour +elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher +partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal +de la sainteté.</p> + +<p>Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes +les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De +là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. +Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru +qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses +obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un +homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il +devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent, +à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul +les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes -mes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.</p> +âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.</p> -<p>Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'glise -anglicane, en punition de mes <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> pchs, devenue servante +<p>«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église +anglicane, en punition de mes <span class="pagenum"><a id="page391" name="page391"></a>(p. 391)</span> péchés, devenue servante à jamais! Cela devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de -l'glise; j'ai t chasseur de btes, avant d'tre pasteur d'hommes. -L'amateur des mimes et des chiens est devenu le conducteur des mes... -Me voil donc abandonn de Dieu.</p> - -<p>Une autre fois, Henri essaya la sduction, au dfaut de la violence. -Becket n'avait qu' dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout - ses pieds; c'tait la scne de Satan transportant Jsus sur la -montagne, lui montrant le monde et disant: Je te donnerai tout cela, -si tu veux tomber genoux et m'adorer. Tous les contemporains +l'Église; j'ai été chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. +L'amateur des mimes et des chiens est devenu le conducteur des âmes... +Me voilà donc abandonné de Dieu.»</p> + +<p>Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. +Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout +à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la +montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, +si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les -hommes du moyen ge aimaient saisir de telles analogies. Le dernier -livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des <em>Conformits du -Christ et de saint Franois</em>.</p> +hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier +livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des <em>Conformités du +Christ et de saint François</em>.</p> -<p>L'extension mme du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, +<p>L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que -toute cette puissance qui s'tendait sur tant de peuples, se brist -contre la volont d'un homme; qu'aprs tant de succs faciles, il se -prsentt un obstacle, c'tait aussi trop fort supporter pour cet -enfant gt de la fortune. Il se dsolait, il pleurait.</p> - -<p>Les gens zls ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et -tcher de satisfaire son envie. On essaya ds 1164. L'archevque fut -contraint, malade <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> et faible encore, de se prsenter devant la -cour des barons et des vques. Le matin, il clbra l'office de saint -tienne, premier martyr, qui commence par ces mots: Les princes se -sont assis en conseil pour dlibrer contre moi. Puis il marcha -courageusement et se prsenta revtu de ses habits pontificaux et +toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât +contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se +présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet +enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.</p> + +<p>Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et +tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut +contraint, malade <span class="pagenum"><a id="page392" name="page392"></a>(p. 392)</span> et faible encore, de se présenter devant la +cour des barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint +Étienne, premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se +sont assis en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha +courageusement et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils -essayrent en vain de lui arracher sa croix. Revenant aux formes -juridiques, ils l'accusrent d'avoir dtourn les deniers publics, -puis d'avoir clbr la messe sous l'invocation du diable, ils -voulaient le dposer. On l'aurait alors tu en sret de conscience. -Le roi attendait impatiemment. Les voies de fait commenaient dj; -quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevque +essayèrent en vain de lui arracher sa croix. Revenant aux formes +juridiques, ils l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, +puis d'avoir célébré la messe sous l'invocation du diable, ils +voulaient le déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. +Le roi attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà; +quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce -fut l la premire tentation, la comparution devant Hrode et Caphe. +fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe. Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et -fit comme la Cne avec eux<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>. La nuit mme il partit, et parvint +fit comme la Cène avec eux<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483" title="Go to footnote 483"><span class="smaller">[483]</span></a>. La nuit même il partit, et parvint avec peine sur le continent.</p> -<p>Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie et chapp. Il mit -au moins la main sur ses biens, il partagea sa dpouille; il bannit +<p>Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit +au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on -<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> d'eux au dpart le serment d'aller se montrer dans leur exil - celui qui en tait la cause. L'exil les vit en effet, au nombre de -quatre cents, arriver les uns aprs les autres, pauvres et affams, le -saluer de leur misre et de leurs haillons; il fallut qu'il endurt -cette procession d'exils. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des -lettres des vques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils -le flicitaient de la pauvret apostolique o il tait rduit; ils -espraient que ses abstinences profiteraient son salut. Ce sont les +<span class="pagenum"><a id="page393" name="page393"></a>(p. 393)</span> d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil +à celui qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de +quatre cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le +saluer de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât +cette procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des +lettres des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils +le félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils +espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les consolations des amis de Job.</p> -<p>L'archevque accepta son malheur, et l'embrassa comme pnitence. -Rfugi Saint-Omer, puis Pontigny, couvent de l'ordre de Cteaux, -il s'essaya aux austrits de ces moines<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. De l il crivit au -pape, s'accusant d'avoir t intrus dans son sige piscopal, et -dclarant qu'il dposait sa dignit. Alexandre III, rfugi alors +<p>L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. +Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, +il s'essaya aux austérités de ces moines<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484" title="Go to footnote 484"><span class="smaller">[484]</span></a>. De là il écrivit au +pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et +déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de -Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui crire -qu'il le rtablissait dans sa dignit piscopale. Allez, crivait-il -froidement l'exil, allez apprendre dans la pauvret tre le -consolateur des pauvres.</p> - -<p>Le seul soutien de Thomas, c'tait le roi de France. Louis VII tait -trop heureux de l'embarras o cette <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> affaire mettait son -rival. C'tait d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulirement -doux et pieux. L'vque, perscut pour la dfense de l'glise, tait +Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire +qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il +froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le +consolateur des pauvres.»</p> + +<p>Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était +trop heureux de l'embarras où cette <span class="pagenum"><a id="page394" name="page394"></a>(p. 394)</span> affaire mettait son +rival. C'était d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement +doux et pieux. L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que -la protection des exils tait un des anciens fleurons de la couronne -de France. Il accorda Thomas et ses compagnons d'infortune un +la protection des exilés était un des anciens fleurons de la couronne +de France. Il accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya demander vengeance contre l'<em>ancien -archevque</em>: Et qui donc l'a dpos? dit Louis. Moi, je suis roi -aussi, et je ne puis dposer dans ma terre le moindre des clercs.</p> - -<p>Abandonn du pape et nourri par la charit du roi de France, Thomas ne -recula point. Henri ayant pass en Normandie, l'archevque se rendit -Vzelai, au lieu mme o vingt ans auparavant saint Bernard avait -prch la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du -plus solennel appareil, au son des cloches, la lueur des cierges, il -excommunia les dfenseurs des constitutions de Clarendon, les -dtenteurs des biens de l'glise de Kenterbury, et ceux qui avaient -communiqu avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il dsignait -nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-mme, et +archevêque</em>: «Et qui donc l'a déposé? dit Louis. Moi, je suis roi +aussi, et je ne puis déposer dans ma terre le moindre des clercs.»</p> + +<p>Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne +recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à +Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait +prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du +plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il +excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les +détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient +communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait +nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et tenait encore le glaive suspendu sur lui.</p> -<p>Cette dmarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accs de +<p>Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, -arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bte -enrage la laine et la paille. Revenu un peu lui, il crivit et fit -crire au pape par le clerg de Kent, se montrant prt recourir -<span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> aux dernires extrmits, priant et menaant tour tour. -D'une part il envoyait l'empereur des ambassadeurs pour jurer de -reconnatre l'antipape, et menaait mme de se faire musulman<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>; -puis il s'excusait auprs d'Alexandre III, assurait que ses envoys -avaient parl sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. -En mme temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux -Lombards, allis d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de -Bologne de lui donner une rponse contre l'archevque. Il allait -jusqu' offrir au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les +arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête +enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit +écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir +<span class="pagenum"><a id="page395" name="page395"></a>(p. 395)</span> aux dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. +D'une part il envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de +reconnaître l'antipape, et menaçait même de se faire musulman<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485" title="Go to footnote 485"><span class="smaller">[485]</span></a>; +puis il s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés +avaient parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. +En même temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux +Lombards, alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de +Bologne de lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait +jusqu'à offrir au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!</p> -<p>Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'aprs -lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorit piscopale jusqu' -ce qu'il fut rentr en grce avec le roi. Henri montra publiquement -ces lettres, se vanta d'avoir dsarm Becket, et de tenir dsormais le -pape dans sa bourse<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>. Les moines de Cteaux, menacs par lui pour -les possessions qu'ils avaient dans ses tats, firent entendre -doucement Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de -France, scandalis de la lchet de ces moines, ne put s'empcher de -s'crier: religion, religion, o es-tu donc? Voil que ceux que -nous avons crus morts au sicle, bannissent en vue des choses du -sicle l'exil pour la cause de Dieu<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>?</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Le roi de France lui-mme finit par cder. Henri, dans la -rage de sa passion contre Becket, s'tait humili devant le faible -Louis, s'tait reconnu son vassal, avait demand sa fille pour son -fils; et promis de partager ses tats entre ses enfants<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>. Louis se -porta donc pour mdiateur; il amena Becket Montmirail en Perche, o -se rendit le roi d'Angleterre. Des paroles vagues furent changes, -Henri rservant l'honneur du royaume, et l'archevque, l'honneur de -Dieu. Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voil la paix -entre vos mains. L'archevque persistant dans ses rserves, tous les +<p>Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après +lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à +ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement +ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le +pape dans sa bourse<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486" title="Go to footnote 486"><span class="smaller">[486]</span></a>. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour +les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre +doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de +France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de +s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que +nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du +siècle l'exilé pour la cause de Dieu<a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487" title="Go to footnote 487"><span class="smaller">[487]</span></a>?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page396" name="page396"></a>(p. 396)</span> Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la +rage de sa passion contre Becket, s'était humilié devant le faible +Louis, s'était reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son +fils; et promis de partager ses États entre ses enfants<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488" title="Go to footnote 488"><span class="smaller">[488]</span></a>. Louis se +porta donc pour médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où +se rendit le roi d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, +Henri réservant l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de +Dieu. «Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix +entre vos mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons -franais s'cria que celui qui rsistait au conseil et la volont -unanime des seigneurs des deux royaumes ne mritait plus d'asile. Les -deux rois remontrent cheval sans saluer Becket, qui se retira fort +français s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté +unanime des seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les +deux rois remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort abattu<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489" title="Go to footnote 489"><span class="smaller">[489]</span></a>.</p> -<p>Ainsi furent complts l'abandon et la misre de <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> -l'archevque. Il n'eut plus ni pain ni gte, et fut rduit vivre des -aumnes du peuple. C'est peut-tre alors qu'il btit l'glise dont on -lui attribue la construction. L'architecture tait un des arts dont la -tradition se perptuait parmi les chefs de l'ordre ecclsiastique. -Nous voyons un peu aprs, dans la croisade des Albigeois, matre -Thodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, runir, comme Becket, -les titres de lgiste et d'architecte<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>.</p> +<p>Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de <span class="pagenum"><a id="page397" name="page397"></a>(p. 397)</span> +l'archevêque. Il n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des +aumônes du peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on +lui attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la +tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. +Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître +Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, +les titres de légiste et d'architecte<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490" title="Go to footnote 490"><span class="smaller">[490]</span></a>.</p> <p>Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, -essaya de transporter l'archevque de York les droits de Kenterbury, +essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury, et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans -l'ivresse de sa joie, servir lui-mme table le jeune roi, et ne -sachant plus ce qu'il faisait, il lui chappa de s'crier que depuis -ce jour il n'tait plus roi, parole fatale, qui ne tomba pas en vain +l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne +sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis +ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain dans l'oreille du jeune roi et des assistants.</p> -<p>Thomas, frapp par Henri de ce nouveau coup, abandonn et vendu par la -cour de Rome, crivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, -des paroles de condamnation: Pourquoi mettez-vous dans ma route la -pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'pines?... Comment -dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-mme, +<p>Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la +cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, +des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la +pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment +dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a -envahi les biens ecclsiastiques, renvers les liberts de l'glise, -port la main sur les oints du Seigneur, les <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> emprisonnant, -les mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcs de se -justifier par le duel, ou par les prouves de l'eau et du feu. Et l'on +envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église, +porté la main sur les oints du Seigneur, les <span class="pagenum"><a id="page398" name="page398"></a>(p. 398)</span> emprisonnant, +les mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se +justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai -pasteur de l'glise, se joindra nous.</p> - -<p>Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en dlices, -tre craint et honor de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a -appel, moi indigne et pauvre pcheur, au gouvernement des mes, j'ai -choisi par l'inspiration de la grce, d'tre abaiss dans sa maison, -d'endurer jusqu' la mort, la proscription, l'exil, les plus extrmes -misres, plutt que de faire bon march de la libert de l'glise. +pasteur de l'église, se joindra à nous.</p> + +<p>«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, +être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a +appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai +choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, +d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes +misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui -trouvent dans leurs mrites l'esprance d'un temps meilleur. Moi, je -sais que le mien sera court, et que si je tais l'impie son iniquit, +trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je +sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de -rien, ni les prsents, qui aveuglent mme les sages... Nous serons -bientt vous et moi, trs-saint pre, devant le tribunal du Christ. -C'est au nom de sa majest, et de son jugement formidable, que je vous -demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.</p> - -<p>Il crivait encore: Nous sommes peine soutenus de l'aumne -trangre. Ceux qui nous secouraient sont puiss: ceux qui avaient -piti de notre exil, dsesprent, en voyant comment agit le seigneur -pape... cras par l'glise romaine, nous qui, seuls dans le monde -occidental, combattons pour elle, nous serions forcs de dlaisser la -cause de Christ, si la grce ne <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> nous soutenait... Le Seigneur -verra cela du haut de la montagne; elle jugera les extrmits de la -terre, cette Majest terrible, qui teint le souffle des rois. Pour -nous, morts ou vivants, nous sommes, nous serons lui, prts tout -souffrir pour l'glise. Plaise Dieu qu'il nous trouve dignes -d'endurer la perscution pour sa justice.</p> - -<p>... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit +rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons +bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ. +C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous +demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»</p> + +<p>Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône +étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient +pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur +pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde +occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la +cause de Christ, si la grâce ne <span class="pagenum"><a id="page399" name="page399"></a>(p. 399)</span> nous soutenait... Le Seigneur +verra cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la +terre, cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour +nous, morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout +souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes +d'endurer la persécution pour sa justice.</p> + +<p>«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, -et que Christ soit mis mort. Voil tout l'heure six ans rvolus, -que, par l'autorit de la cour pontificale, se prolongent ma -proscription et la calamit de l'glise. Chez vous, les malheureux -exils, les innocents sont condamns pour cela seul qu'ils sont les -faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dvier de la -justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacrilges, les -homicides, les ravisseurs impnitents, des hommes dont j'ose dire -librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre mme, le -monde aurait beau les dfendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les -envoys du roi promettent nos dpouilles aux cardinaux, aux -courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prt mourir. +et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus, +que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma +proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux +exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les +faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la +justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les +homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire +librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le +monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les +envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux +courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent, -tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'carterai de ma -fidlit l'glise, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je -remets Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; -qu'il remdie et pourvoie. J'ai dsormais le ferme propos de ne plus -importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent elle, ceux qui se -prvalent de leur iniquit, <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> et qui, dans leur triomphe sur la -justice et l'innocence, reviennent glorieux, la contrition de -l'glise. Plt Dieu que la voie de Rome n'et dj perdu tant de -malheureux et d'innocents!...</p> +tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma +fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je +remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; +qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus +importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se +prévalent de leur iniquité, <span class="pagenum"><a id="page400" name="page400"></a>(p. 400)</span> et qui, dans leur triomphe sur la +justice et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de +l'Église. Plût à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de +malheureux et d'innocents!...»</p> <p>Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva -plus de danger abandonner Thomas qu' le soutenir. Le roi de France -avait crit au pape: Il faut que vous renonciez enfin vos dmarches -trompeuses et dilatoires, et il n'tait, en cela, que l'organe de -toute la chrtient. Le pape se dcida suspendre l'archevque d'York -pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaa le roi, s'il ne -restituait les biens usurps. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu -Chinon entre l'archevque et les deux rois. Henri promit satisfaction, -montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu' vouloir lui tenir -l'trier au dpart. Cependant l'archevque et le roi, avant de se -quitter, se chargrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils -avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la sparation, Thomas -fixa les yeux sur Henri d'une manire expressive, et lui dit avec une -sorte de solennit: Je crois bien que je ne vous reverrai plus.—Me -prenez-vous donc pour un tratre? rpliqua vivement le roi. -L'archevque s'inclina et partit.</p> - -<p>Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa Thomas le -baiser de paix, et pour messe de rconciliation, il fit dire une +plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France +avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches +trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de +toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York +pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne +restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à +Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, +montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir +l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se +quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils +avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas +fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une +sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»—«Me +prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi. +L'archevêque s'inclina et partit.</p> + +<p>Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le +baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une messe des morts<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491" title="Go to footnote 491"><span class="smaller">[491]</span></a>. Cette <span class="pagenum"><a id="page401" name="page401"></a>(p. 401)</span> messe fut dite dans une chapelle -ddie aux martyrs. Un clerc de l'archevque en fit la remarque, et -dit: Je crois bien, en effet, que l'glise ne recouvrera la paix que -par un martyre, quoi Thomas rpondit: Plaise Dieu qu'elle soit -dlivre, mme au prix de mon sang!—Le roi de France avait dit -aussi: Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous +dédiée aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et +dit: «Je crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que +par un martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit +délivrée, même au prix de mon sang!»—Le roi de France avait dit +aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de -paix. Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: Ce n'est pas mme -assez du baiser.</p> - -<p>Depuis longtemps Thomas prvoyait son sort et s'y rsignait. son -dpart du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abb -lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'tonna, lui demanda -s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui tait en -son pouvoir. Je n'ai besoin de rien, dit l'archevque, tout est fini -pour moi. Le Seigneur a daign la nuit dernire apprendre son -serviteur la fin qui l'attend.—Quoi de commun, dit l'abb en +paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même +assez du baiser.»</p> + +<p>Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son +départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé +lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda +s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en +son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini +pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son +serviteur la fin qui l'attend.—Quoi de commun, dit l'abbé en badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre -et celui que vous venez de boire! L'archevque rpondit: Il est +et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492" title="Go to footnote 492"><span class="smaller">[492]</span></a>, mais le -Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.</p> +Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.»</p> -<p>Aprs avoir remerci le roi de France, Thomas et <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> les siens -s'acheminrent vers Rouen. Ils n'y trouvrent rien de ce qu'Henri -avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de l, il apprenait que les -dtenteurs des biens de Kenterbury le menaaient de le tuer, s'il +<p>Après avoir remercié le roi de France, Thomas et <span class="pagenum"><a id="page402" name="page402"></a>(p. 402)</span> les siens +s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri +avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les +détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous -les biens de l'archevch, avait dit: Qu'il dbarque, il n'aura pas -le temps de manger ici un pain entier. L'archevque inbranlable -crivit Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait -voir plus longtemps l'glise de Kenterbury, la mre de la Bretagne -chrtienne, prir pour la haine qu'on portait son vque. La -ncessit me ramne, infortun pasteur, mon glise infortune. J'y -retourne, par votre permission; j'y prirai pour la sauver, si votre -pit ne se hte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je -suis et serai toujours vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive -moi ou aux miens, Dieu vous bnisse, vous et vos enfants!</p> - -<p>Cependant il s'tait rendu sur la cte voisine de Boulogne. On tait +les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas +le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable +écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait +voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne +chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La +nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y +retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre +piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je +suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à +moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!»</p> + +<p>Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port -de Wissant, prs de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le +de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord -pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se prparer au -passage; mais cet homme leur rpondit qu'il tait clerc et doyen de -l'glise de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les -prvenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens arms -se tenaient en observation sur la cte d'Angleterre, pour saisir ou -tuer l'archevque. <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> Mon fils, rpondit Thomas, quand j'aurais -la certitude d'tre dmembr et coup en morceaux sur l'autre bord, je -ne m'arrterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence +pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au +passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de +l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les +prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés +se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou +tuer l'archevêque. <span class="pagenum"><a id="page403" name="page403"></a>(p. 403)</span> «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais +la certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je +ne m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence pour le pasteur et pour le troupeau.—Je vois l'Angleterre, dit-il encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y -trouverai ma Passion. La fte de Nol approchait, et il voulait, -tout prix, clbrer dans son glise la naissance du Sauveur.</p> +trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à +tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.</p> <p>Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple -se prcipita, pour se disputer sa bndiction. Quelques-uns se +se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs -vtements sous ses pas, et criaient: Bni, celui qui vient au nom du -Seigneur! Les prtres se prsentaient lui la tte de leurs -paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour tre crucifi -encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme Jrusalem il +vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du +Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs +paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié +encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il avait souffert pour le monde<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493" title="Go to footnote 493"><span class="smaller">[493]</span></a>. Cette foule intimida les Normands -qui taient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tir leurs -pes. Pour lui, il parvint Kenterbury au son des hymnes et des -cloches, et montant en chaire, il prcha sur ce texte: Je suis venu -pour mourir au milieu de vous. Dj il avait crit au pape pour lui -demander de dire son intention les prires des agonisants<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>.</p> - -<p>Le roi tait alors en Normandie. Il fut bien tonn, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> bien -effray quand on lui dit que le primat avait os passer en Angleterre. -On racontait qu'il marchait environn d'une foule de pauvres, de -serfs, d'hommes arms; ce roi des pauvres s'tait rtabli dans son -trne de Kenterbury, et avait pouss jusqu' Londres. Il apportait des +qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs +épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des +cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu +pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui +demander de dire à son intention les prières des agonisants<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494" title="Go to footnote 494"><span class="smaller">[494]</span></a>.</p> + +<p>Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, <span class="pagenum"><a id="page404" name="page404"></a>(p. 404)</span> bien +effrayé quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. +On racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de +serfs, d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son +trône de Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle -tait en effet la duplicit d'Alexandre III. Il avait envoy -l'absolution Henri, et l'archevque la permission d'excommunier. -Le roi, ne se connaissant plus, s'cria: Quoi, un homme qui a mang -mon pain, un misrable qui est venu ma cour sur un cheval boiteux, -foulera aux pieds la royaut! le voil qui triomphe, et qui s'assied -sur mon trne! et pas un des lches que je nourris n'aura le cœur -de me dbarrasser de ce prtre! C'tait la seconde fois que ces +était en effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé +l'absolution à Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. +Le roi, ne se connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé +mon pain, un misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, +foulera aux pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied +sur mon trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le cœur +de me débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en -tombrent pas en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent -dshonors s'ils laissaient impuni l'outrage fait leur seigneur. -Telle tait la force du lien fodal, telle la vertu du serment -rciproque que se prtaient l'un l'autre le seigneur et le vassal. -Les quatre n'attendirent pas la dcision des juges que le roi avait -commis pour faire le procs Becket. Leur honneur tait compromis, +tombèrent pas en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent +déshonorés s'ils laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. +Telle était la force du lien féodal, telle la vertu du serment +réciproque que se prêtaient l'un à l'autre le seigneur et le vassal. +Les quatre n'attendirent pas la décision des juges que le roi avait +commis pour faire le procès à Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de leur main.</p> -<p>Partis diffrentes heures et de ports diffrents, ils arrivrent -tous en mme temps Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand -nombre de soldats. Voil donc que le cinquime jour aprs Nol, comme -l'archevque tait vers onze heures dans sa chambre et que quelques -clercs et moines y traitaient d'affaires <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> avec lui, entrrent -les quatre satellites. Salus par ceux qui taient assis prs de la -porte, ils leur rendent le salut, mais voix basse, et parviennent -jusqu' l'archevque; ils s'assoient terre devant ses pieds, sans le +<p>Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent +tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand +nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme +l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques +clercs et moines y traitaient d'affaires <span class="pagenum"><a id="page405" name="page405"></a>(p. 405)</span> avec lui, entrèrent +les quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la +porte, ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent +jusqu'à l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; -le Christ du Seigneur se taisait aussi.</p> +le Christ du Seigneur se taisait aussi.»</p> -<p>Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: Nous t'apportons d'outre-mer +<p>Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre -en public ou en particulier. Le saint fit sortir les siens; mais +en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on -pt tout voir. Quand Renaud lui eut communiqu les ordres, et qu'il -vit bien qu'il n'avait rien de pacifique attendre, il fit rentrer -tout le monde, et leur dit: Seigneurs, vous pouvez parler devant -ceux-ci.</p> - -<p>Les Normands prtendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre -de faire serment au jeune roi, et lui reprochrent d'tre coupable de -lse-majest. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces -paroles, et chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils +pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il +vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer +tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant +ceux-ci.»</p> + +<p>Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre +de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de +lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces +paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, -saisissant tout hasard un mot de l'archevque, ils s'crirent: -Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous -voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: Dieu me -garde! il ne le fera jamais; voil dj trop de gens qu'il a jets -dans les liens de l'anathme. Ils se levrent alors en furieux, +saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: +«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous +voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me +garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés +dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant <span class="pagenum"><a id="page406" name="page406"></a>(p. 406)</span> -aux assistants, ils leur dirent: Au nom du roi, vous nous rpondez de -cet homme, pour le reprsenter en temps et lieu.—Eh quoi! dit -l'archevque, croiriez-vous que je veux m'chapper? je ne fuirais ni -pour le roi, ni pour aucun homme vivant.—Tu as raison, dit l'un des -Normands, Dieu aidant, tu n'chapperas pas. L'archevque rappela en +aux assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de +cet homme, pour le représenter en temps et lieu.»—Eh quoi! dit +l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni +pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»—«Tu as raison, dit l'un des +Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui -semblait devoir tre le plus raisonnable. Mais ils ne l'coutrent +semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.</p> -<p class="p2">La porte fut ferme aussitt derrire les conjurs; Renaud s'arma +<p class="p2">La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. -Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplirent le -primat de se rfugier dans l'glise, qui communiquait son -appartement par un clotre ou une galerie; il ne voulut point, et on -allait l'y entraner de force, quand un des assistants fit remarquer -que l'heure de vpres avait sonn. Puisque c'est l'heure de mon -devoir, j'irai l'glise, dit l'archevque; et faisant porter sa -croix devant lui, il traversa le clotre pas lents, puis marcha vers -le grand autel, spar de la nef par une grille entr'ouverte.</p> - -<p>Quand il entra dans l'glise, il vit les clercs en rumeur qui -fermaient les verrous des portes: Au nom de votre vœu -d'obissance, s'cria-t-il, nous vous dfendons de fermer la porte. Il -ne convient pas de faire de l'glise une bastille. Puis il fit entrer -ceux des siens qui taient rests dehors.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que -Renaud Fils-d'Ours parut l'autre bout de l'glise revtu de sa cotte -de mailles, tenant la main sa large pe deux tranchants, et -criant: moi, moi, loyaux servants du roi! Les autres conjurs le -suivirent de prs, arms comme lui de la tte aux pieds et brandissant -leurs pes. Les gens qui taient avec le primat voulurent alors -fermer la grille du chœur; lui-mme le leur dfendit et quitta -l'autel pour les en empcher; ils le conjurrent avec de grandes -instances de se mettre en sret dans l'glise souterraine ou de -monter l'escalier par lequel, travers beaucoup de dtours, on -arrivait au fate de l'difice. Ces deux conseils furent repousss +Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le +primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son +appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on +allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer +que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon +devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa +croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers +le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte.</p> + +<p>Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui +fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre vœu +d'obéissance, s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il +ne convient pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer +ceux des siens qui étaient restés dehors.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page407" name="page407"></a>(p. 407)</span> À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que +Renaud Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte +de mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et +criant: «À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le +suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant +leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors +fermer la grille du chœur; lui-même le leur défendit et quitta +l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes +instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de +monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on +arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes -arms s'avanaient. Une voix cria: O est le tratre? Becket ne -rpondit rien. O est l'archevque?—Le voici, rpondit Becket, -mais il n'y a pas de tratre ici; que venez-vous faire dans la maison -de Dieu avec un pareil vtement? Quel est votre dessein?—Que tu -meures.—Je m'y rsigne; vous ne me verrez point fuir devant vos -pes; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous dfends de toucher -aucun de mes compagnons, clerc ou laque, grand ou petit. Dans ce -moment il reut par derrire un coup de plat d'pe entre les paules, -et celui qui le lui porta lui dit: Fuis, ou tu es mort. Il ne fit +armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne +répondit rien. «Où est l'archevêque?»—«Le voici, répondit Becket, +mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison +de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»—«Que tu +meures.»—«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos +épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à +aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce +moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, +et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de -l'glise, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se dbattit contre eux, -et dclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait -excuter sur la <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> place mme leurs intentions ou leurs -ordres<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>.—Et se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'pe -nue, il lui dit: Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai combl de bienfaits, -et tu approches de moi tout arm, dans l'glise? Le meurtrier -rpondit: Tu es mort.—Puis il leva son pe, et d'un mme coup de -revers trancha la main d'un moine saxon appel Edward Cryn, et blessa -Becket la tte. Un second coup, port par un autre Normand, le -renversa la face contre terre, et fut assn avec une telle violence -que l'pe se brisa sur le pav. Un homme d'armes, appel Guillaume -Mautrait, poussa du pied le cadavre immobile, en disant: Qu'ainsi -meure le tratre qui a troubl le royaume et fait insurger les -Anglais.</p> - -<p>Il disait en s'en allant: Il a voulu tre roi, et plus que roi, eh -bien! qu'il soit roi maintenant<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>! Et au milieu de ces bravades, -ils n'taient pas rassurs. L'un d'eux rentra dans l'glise, pour voir -s'il tait bien mort; il lui plongea encore son pe dans la tte, et -fit jaillir la cervelle<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>. Il ne pouvait le tuer assez son gr.</p> +l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, +et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à +exécuter sur la <span class="pagenum"><a id="page408" name="page408"></a>(p. 408)</span> place même leurs intentions ou leurs +ordres<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495" title="Go to footnote 495"><span class="smaller">[495]</span></a>.—Et se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée +nue, il lui dit: «Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, +et tu approches de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier +répondit: «Tu es mort.»—Puis il leva son épée, et d'un même coup de +revers trancha la main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa +Becket à la tête. Un second coup, porté par un autre Normand, le +renversa la face contre terre, et fut asséné avec une telle violence +que l'épée se brisa sur le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume +Mautrait, poussa du pied le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi +meure le traître qui a troublé le royaume et fait insurger les +Anglais.»</p> + +<p>Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh +bien! qu'il soit roi maintenant<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496" title="Go to footnote 496"><span class="smaller">[496]</span></a>!» Et au milieu de ces bravades, +ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir +s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et +fit jaillir la cervelle<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497" title="Go to footnote 497"><span class="smaller">[497]</span></a>. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.</p> <p>C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le -dtruire. Le dlivrer du corps, le gurir de cette vie terrestre, +détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux -que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frapp, les -partisans de Thomas taient las et <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> refroidis, le peuple -doutait, Rome hsitait. Ds qu'il eut t touch du fer, inaugur de -son sang, couronn de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de -Kenterbury jusqu'au ciel. Il fut roi, comme avaient dit les -meurtriers, rptant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le +que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les +partisans de Thomas étaient las et <span class="pagenum"><a id="page409" name="page409"></a>(p. 409)</span> refroidis, le peuple +doutait, Rome hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de +son sang, couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de +Kenterbury jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les +meurtriers, répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui -l'avait dlaiss, le proclama saint et martyr. Les Normands qui -l'avaient tu, reurent Westminster les bulles de canonisation, -pleins d'une componction hypocrite, et pleurant chaudes larmes.</p> - -<p>Au moment mme du meurtre, lorsque les assassins pillrent la maison -piscopale, et qu'ils trouvrent dans les habits de l'archevque les -rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consterns; ils -se disaient tout bas, comme le centurion de l'vangile: -Vritablement, cet homme tait un juste. Dans les rcits de sa mort -tout le peuple s'accordait dire que jamais martyr n'avait reproduit -plus compltement la Passion du Sauveur. S'il y avait des diffrences, -on les mettait l'avantage de Thomas. Le Christ, dit un -contemporain, a t mis mort hors de la ville, dans un lieu profane -et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacr; Thomas a -pri dans l'glise mme, et dans la semaine de Nol, le jour des -Saints-Innocents.</p> +l'avait délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui +l'avaient tué, reçurent à Westminster les bulles de canonisation, +pleins d'une componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.</p> + +<p>Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison +épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les +rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils +se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: +«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort +tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit +plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, +on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un +contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane +et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a +péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des +Saints-Innocents.»</p> <p>Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, -l'avaient solennellement accus par-devant le pape. L'archevque de -Sens, primat des Gaules, avait lanc l'excommunication. <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Ceux -mmes qui lui devaient le plus, s'loignaient de lui avec horreur. Il -apaisa la clameur publique force d'hypocrisie. Ses vques normands -crivirent Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger -ni boire: Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru -que nous aurions encore le roi pleurer. La cour de Rome, qui -d'abord avait affect une grande colre, finit pourtant par -s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part la mort de Thomas; -il offrit aux lgats de se soumettre la flagellation; il mit aux -pieds du pape la conqute de l'Irlande, qu'il venait de faire; il -imposa, dans cette le, le denier de saint Pierre sur chaque maison, -il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea payer pour la -croisade, y aller lui-mme quand le pape l'exigerait, et dclara -l'Angleterre fief du saint-sige<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.</p> - -<p>Ce n'tait pas assez d'avoir apais Rome; il et t quitte trop bon -march. Voil bientt aprs que son fils an, le jeune roi Henri, -rclame sa part du royaume, et dclare qu'il veut venger la mort de -celui qui l'a lev, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs -qu'allguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, +l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de +Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. <span class="pagenum"><a id="page410" name="page410"></a>(p. 410)</span> Ceux +mêmes qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il +apaisa la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands +écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger +ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru +que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui +d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par +s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; +il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux +pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il +imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison, +il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la +croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara +l'Angleterre fief du saint-siége<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498" title="Go to footnote 498"><span class="smaller">[498]</span></a>.</p> + +<p>Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon +marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, +réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de +celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs +qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent -sembler aujourd'hui. <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> D'abord, le roi lui-mme, en le servant - table au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il -abdiquait. Le moyen ge prenait toute parole au srieux. Celle d'Henri +sembler aujourd'hui. <span class="pagenum"><a id="page411" name="page411"></a>(p. 411)</span> D'abord, le roi lui-même, en le servant +à table au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il +abdiquait. Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors le principe de toute jurisprudence: <i>Qui virgula cadit, causa cadit</i>.</p> <p>D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une -satisfaction incomplte. Aux uns, il paraissait encore souill du sang +satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se -soumettre la flagellation, le voyant payer annuellement pour la -croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en tat de -pnitence. Un tel tat semblait inconciliable avec la royaut. Louis -le Dbonnaire en avait paru dgrad, avili pour toujours.</p> - -<p>Les fils d'Henri avaient encore une excuse spcieuse. Ils taient -encourags, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur -pre. Le lien fodal passait alors pour suprieur tous ceux de la +soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la +croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de +pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis +le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.</p> + +<p>Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient +encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur +père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la nature. Nous avons vu qu'Henri I<sup>er</sup> crut devoir sacrifier ses -propres enfants son vassal. Les fils d'Henri II prtendaient devoir -sacrifier leur pre mme leur seigneur. Dans la ralit, Henri -lui-mme regardait apparemment le serment fodal comme le lien le plus -puissant, puisqu'il ne se crut sr de ses fils que quand il les et -forcs de lui faire hommage.</p> +propres enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir +sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri +lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus +puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût +forcés de lui faire hommage.</p> <p>Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses -fils, sa femme lonore, s'chapper un un, et disparatre. Le jeune -Henri se rendit auprs de <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> son beau-pre, le roi de France, et -quand les envoys d'Henri II vinrent le rclamer au nom du roi -d'Angleterre, ils le trouvrent sigeant prs de Louis VII, dans la -pompe des habillements royaux. De quel roi d'Angleterre, me +fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune +Henri se rendit auprès de <span class="pagenum"><a id="page412" name="page412"></a>(p. 412)</span> son beau-père, le roi de France, et +quand les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi +d'Angleterre, ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la +pompe des habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le -pre de celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, qui vous donnez ce -titre, sachez qu'il est mort depuis le jour o son fils porte la -couronne; s'il se prtend encore roi, aprs avoir, la face du monde, -rsign le royaume entre les mains de son fils, c'est quoi l'on -portera remde avant qu'il soit peu.</p> +père de celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce +titre, sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la +couronne; s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, +résigné le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on +portera remède avant qu'il soit peu.»</p> <p>Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte -de Bretagne, vinrent joindre leur an et firent hommage au roi de +de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, -avec une activit remarquable, la dfense de ses tats continentaux. -Mais il entendait dire que son fils an allait passer le dtroit avec -une flotte et une arme du comte de Flandre, auquel il avait promis le -comt de Kent. D'autre part, le roi d'cosse devait envahir -l'Angleterre. Il se hta d'engager des mercenaires, des routiers -brabanons et gallois. Il acheta tout prix la faveur de Rome. Il se -dclara vassal du saint-sige pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, -ajoutant cette clause remarquable: Nous et nos successeurs, nous ne -nous croirons vritables rois d'Angleterre, qu'autant que les -seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques. Dans une autre -lettre, il prie Alexandre III de dfendre son royaume, comme fief de -l'glise romaine.</p> - -<p>Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> -Kenterbury. Du plus loin qu'il vit l'glise, il descendit de cheval, +avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. +Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec +une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le +comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir +l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers +brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se +déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, +ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne +nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les +seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre +lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de +l'Église romaine.</p> + +<p>Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit <span class="pagenum"><a id="page413" name="page413"></a>(p. 413)</span> à +Kenterbury. Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. -Parvenu au tombeau, il s'y jeta genoux, pleurant et sanglotant: -C'tait un spectacle tirer les larmes des yeux de tous les -assistants. Puis il se dpouilla de ses vtements, et tout le monde, -vques, abbs, simples moines, fut invit donner successivement au -roi quelques coups de discipline. Ce fut comme la flagellation du -Christ, dit le chroniqueur; la diffrence, toutefois, c'est que l'un -fut fouett pour nos pchs, l'autre pour les siens<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>. Tout le -jour et toute la nuit il resta en oraison auprs du saint martyr, sans +Parvenu au tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: +«C'était un spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les +assistants.» Puis il se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, +évêques, abbés, simples moines, fut invité à donner successivement au +roi quelques coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du +Christ, dit le chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un +fut fouetté pour nos péchés, l'autre pour les siens<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499" title="Go to footnote 499"><span class="smaller">[499]</span></a>.» «Tout le +jour et toute la nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il -tait venu; il ne permit pas mme qu'on mt sous lui un tapis. Aprs +était venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de -l'glise suprieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau -de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda entendre la messe; -il but de l'eau bnite du martyr, en remplit un flacon, et s'loigna -joyeux de Kenterbury.</p> +l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau +de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe; +il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna +joyeux de Kenterbury.»</p> -<p>Il avait raison, ce semble, d'tre joyeux: pour le moment, la partie -tait gagne. On lui apprit ce jour mme que le roi d'cosse tait +<p>Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie +était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. -Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcs dans leurs -chteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus varies. Les -jeunes princes y taient soutenus par le roi de France, et surtout -par la haine <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> du joug tranger. Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, comme au -<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, les guerres des fils contre le pre ne firent que couvrir celles -des races diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire -leurs intrts et leur gnie. La Guienne, le Poitou, faisaient -effort pour se dtacher de l'empire anglais, comme la France de Louis -le Dbonnaire et de Charles le Chauve avait bris l'unit de l'empire +Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs +châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les +jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout +par la haine <span class="pagenum"><a id="page414" name="page414"></a>(p. 414)</span> du joug étranger. Au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, comme au +<span class="smcap">IX</span><sup>e</sup>, les guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles +des races diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à +leurs intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient +effort pour se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis +le Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire carlovingien.</p> -<p>La mobilit des Mridionaux, leurs rvolutions capricieuses, leurs -dcouragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'taient +<p>La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs +découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur -dfendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui -tournaient leur ruine. Mais c'taient moins le patriotisme que -l'inquitude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui +défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui +tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que +l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du -plus clbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique -jouissance tait de jouer quelque bon tour son seigneur le roi Henri +plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique +jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou -Richard, puis, quand tout tait en feu, d'en faire un beau sirvente -dans son chteau de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une -tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrase. S'il y avait -chance d'un peu de repos, vite ce dmon du trouble lanait aux rois +Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente +dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une +tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait +chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la guerre.</p> -<p>Ce n'tait dans cette famille que guerres acharnes et traits -perfides. Une fois, le roi Henri venant une <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> confrence avec -ses fils, leurs soldats tirrent l'pe contre lui. C'tait la +<p>Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités +perfides. Une fois, le roi Henri venant à une <span class="pagenum"><a id="page415" name="page415"></a>(p. 415)</span> conférence avec +ses fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de -Guillaume le Conqurant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirig -l'pe contre la poitrine de leur pre. Foulques avait mis le pied sur -le cou de son fils vaincu. La jalouse lonore, passionne et -vindicative comme une femme du Midi, cultiva l'indocilit et +Guillaume le Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé +l'épée contre la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur +le cou de son fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et +vindicative comme une femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des Guillaume d'Angleterre, toutes -les oppositions, toutes les haines et les discordes de ces races d'o -ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils taient du Midi ou du Nord. -Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se hassaient les uns les autres, et -leur pre encore plus. Ils ne remontaient gure dans leur gnalogie -sans trouver quelque degr le rapt, l'inceste ou le parricide. Leur -grand-pre, comte de Poitou, avait eu lonore d'une femme enleve -son mari, et un saint homme leur avait dit: De vous, il ne natra -rien de bon. lonore elle-mme eut pour amant le pre mme d'Henri -II, et les fils qu'elle avait d'Henri risquaient fort d'tre les -frres de leur pre. On citait sur celui-ci le mot de saint -Bernard<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>: Il vient du Diable, au Diable il retournera. Richard, +les oppositions, toutes les haines et les discordes de ces races d'où +ils sortaient. Ils ne surent jamais s'ils étaient du Midi ou du Nord. +Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se haïssaient les uns les autres, et +leur père encore plus. Ils ne remontaient guère dans leur généalogie +sans trouver à quelque degré le rapt, l'inceste ou le parricide. Leur +grand-père, comte de Poitou, avait eu Éléonore d'une femme enlevée à +son mari, et un saint homme leur avait dit: «De vous, il ne naîtra +rien de bon.» Éléonore elle-même eut pour amant le père même d'Henri +II, et les fils qu'elle avait d'Henri risquaient fort d'être les +frères de leur père. On citait sur celui-ci le mot de saint +Bernard<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500" title="Go to footnote 500"><span class="smaller">[500]</span></a>: «Il vient du Diable, au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que saint Bernard<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501" title="Go to footnote 501"><span class="smaller">[501]</span></a>. Cette <span class="pagenum"><a id="page416" name="page416"></a>(p. 416)</span> -origine diabolique tait pour eux un titre de famille, et ils la +origine diabolique était pour eux un titre de famille, et ils la justifiaient par leurs œuvres. Lorsqu'un clerc vint, la croix en -main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se rconcilier avec son -pre, et de ne pas imiter Absalon: Quoi, tu voudrais, rpondit le -jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?— Dieu -ne plaise, mon seigneur! rpliqua le prtre, je ne veux rien votre -dtriment.—Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de -Bretagne. Il est dans la destine de notre famille que nous ne nous -aimions pas entre nous. C'est l notre hritage, et aucun de nous n'y -renoncera jamais.</p> +main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se réconcilier avec son +père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu voudrais, répondit le +jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit de naissance?—À Dieu +ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je ne veux rien à votre +détriment.—Tu ne comprends pas mes paroles, dit alors le comte de +Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille que nous ne nous +aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et aucun de nous n'y +renoncera jamais.»</p> <p>Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, -aeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqu qu'elle -n'allait gure la messe et sortait toujours la secrte. Il s'avisa -de la faire tenir ce moment par quatre cuyers. Mais elle leur +aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle +n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa +de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants -qu'elle avait sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait -gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fentre et ne reparut -jamais<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. C'est peu prs l'histoire de la Mellusine de Poitou et -de Dauphin. Oblige de redevenir tous les samedis moiti femme et -moiti serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cache ce -jour-l. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'tait -Geoffroi la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image Lusignan, -sur la porte du fameux chteau. Toutes les fois qu'il devait mourir +qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à +gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut +jamais<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502" title="Go to footnote 502"><span class="smaller">[502]</span></a>. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et +de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et +moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce +jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était +Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, +sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir quelqu'un de la famille, Mellusine <span class="pagenum"><a id="page417" name="page417"></a>(p. 417)</span> paraissait la nuit sur les tours, et poussait des cris.</p> -<p>La vritable Mellusine, mle de natures contradictoires, mre et -fille d'une gnration diabolique, c'est lonore de Guienne. Son mari -la punit des rbellions de ses fils, en la tenant prisonnire dans un -chteau fort, elle qui lui avait donn tant d'tats. Cette duret -d'Henri II est une des causes de la haine que lui portrent les hommes -du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et potique, exprime -l'esprance qu'lonore sera bientt dlivre par ses fils. Selon -l'usage de l'poque, il applique toute cette famille la prophtie de +<p>La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et +fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari +la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un +château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté +d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes +du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime +l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon +l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de Merlin<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503" title="Go to footnote 503"><span class="smaller">[503]</span></a>:</p> -<p>Tous ces maux-l sont arrivs depuis que le roi de l'Aquilon a frapp -le vnrable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Alinor que Merlin -dsigne comme l'Aigle du trait rompu... Rjouis-toi donc, -Aquitaine, rjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de -l'Aquilon va s'loigner. Malheur lui! Il a os lever la lance contre +<p>«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé +le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin +désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, +Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de +l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre son seigneur, le roi du Sud.</p> -<p>Dis-moi, aigle double<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>, dis-moi, o donc tais-tu quand tes -aiglons, s'envolant du nid paternel, osrent dresser leurs serres -contre le roi de l'Aquilon?... Voil pourquoi tu as t enleve de ton -pays et amene dans la terre trangre. Les chants se sont changs en -pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la libert +<p>«Dis-moi, aigle double<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504" title="Go to footnote 504"><span class="smaller">[504]</span></a>, dis-moi, où donc étais-tu quand tes +aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres +contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton +pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en +pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté royale au temps de ta molle jeunesse, tes <span class="pagenum"><a id="page418" name="page418"></a>(p. 418)</span> compagnes chantaient, tu dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en -conjure, reine double, modre du moins un peu tes pleurs. Reviens, si -tu peux, reviens tes villes, pauvre prisonnire.</p> - -<p>O est ta cour? o sont tes jeunes compagnes? o sont tes -conseillers? Les uns, trans loin de leur patrie, ont subi une mort -ignominieuse; d'autres ont t privs de la vue; d'autres, bannis, -errent en diffrents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'coute; -car le roi du Nord te tient resserre comme une ville qu'on assige. -Crie donc, ne te lasse point de crier; lve ta voix comme la -trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche o tes -fils te dlivreront, o tu reverras ton pays natal<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505" title="Go to footnote 505"><span class="smaller">[505]</span></a>.</p> - -<p>Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernires annes, d'tre le -perscuteur de sa femme et l'excration de ses fils. Il se plongeait -dans les plaisirs en dsespr. Tout vieilli qu'il tait, grisonnant, -charg d'un ventre norme, il variait tous les jours l'adultre et le +conjure, reine double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si +tu peux, reviens à tes villes, pauvre prisonnière.</p> + +<p>«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes +conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort +ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, +errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; +car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége. +Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la +trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes +fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505" title="Go to footnote 505"><span class="smaller">[505]</span></a>.»</p> + +<p>Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le +persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait +dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, +chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait -toujours les btards autour de lui. Il viola sa cousine Alix<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>, -hritire de Bretagne, qui lui avait t confie comme otage, et +toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506" title="Go to footnote 506"><span class="smaller">[506]</span></a>, +héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui -n'tait pas encore nubile, il souilla encore cette enfant<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>.</p> +n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507" title="Go to footnote 507"><span class="smaller">[507]</span></a>.</p> <p>Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait -repos son cœur dans le plaisir, dans <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> la sensualit, dans -la nature. C'est comme amant et comme pre qu'il fut frapp. Une -tradition veut qu'lonore ait pntr le labyrinthe o le vieux roi -avait cru cacher Rosamonde<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>, et qu'elle l'ait tue de sa main. Son -indigne conduite l'gard des princesses de Bretagne et de France -soulevrent des haines qui ne s'teignirent jamais. Il aimait surtout -deux de ces fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'an avait -souhait du moins voir son pre et lui demander pardon, mais la -trahison tait si ordinaire chez ces princes que le vieux roi hsita -pour venir, et il apprit bientt qu'il n'tait plus temps<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>.</p> - -<p><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> Il lui restait deux fils. Le froce Richard, le lche et -perfide Jean. Richard trouvait que son pre vivait longtemps; il -voulait rgner. Le vieux Henri refusant de se dpouiller, Richard, en -sa prsence mme, abjura son hommage, et se dclara vassal du nouveau +reposé son cœur dans le plaisir, dans <span class="pagenum"><a id="page419" name="page419"></a>(p. 419)</span> la sensualité, dans +la nature. C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une +tradition veut qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi +avait cru cacher Rosamonde<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508" title="Go to footnote 508"><span class="smaller">[508]</span></a>, et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son +indigne conduite à l'égard des princesses de Bretagne et de France +soulevèrent des haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout +deux de ces fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait +souhaité du moins voir son père et lui demander pardon, mais la +trahison était si ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita +pour venir, et il apprit bientôt qu'il n'était plus temps<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509" title="Go to footnote 509"><span class="smaller">[509]</span></a>.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page420" name="page420"></a>(p. 420)</span> Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et +perfide Jean. Richard trouvait que son père vivait longtemps; il +voulait régner. Le vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en +sa présence même, abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France, Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi -d'Angleterre, une intimit fraternelle avec son fils rvolt. Ils -mangeaient au mme plat et couchaient dans le mme lit. La prdiction -de la croisade suspendit peine les hostilits entre le pre et le -fils. Le vieux roi se trouva attaqu de toutes parts la fois, au -nord de l'Anjou, par le roi de France; l'ouest, par les Bretons; au -sud, par les Poitevins. Malgr l'intercession de l'glise, il fut -oblig d'accepter la paix que lui dictrent Philippe et Richard; il -fallut qu'il s'avout expressment vassal du roi de France, et se -remt sa misricorde. Il aurait consenti dclarer Jean son -hritier pour toutes ses provinces du continent; c'tait le plus jeune -de ces fils, et, ce qui semblait, le plus dvou. Quand les envoys -du roi de France vinrent le trouver, malade et alit qu'il tait, il -demanda les noms des partisans de Richard dont l'amnistie tait une -condition du trait. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. -<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> En entendant prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque -convulsif, il se leva sur son sant, et promenant autour de lui des -yeux pntrants et hagards: Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon -cœur, mon fils de prdilection, celui que j'ai chri plus que tous -les autres, et pour l'amour duquel je me suis attir tous mes -malheurs, s'est aussi spar de moi?—On lui rpondit qu'il en tait -ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.—Eh bien, dit-il, en +d'Angleterre, une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils +mangeaient au même plat et couchaient dans le même lit. La prédiction +de la croisade suspendit à peine les hostilités entre le père et le +fils. Le vieux roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au +nord de l'Anjou, par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au +sud, par les Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut +obligé d'accepter la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il +fallut qu'il s'avouât expressément vassal du roi de France, et se +remît à sa miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son +héritier pour toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune +de ces fils, et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés +du roi de France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il +demanda les noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une +condition du traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. +<span class="pagenum"><a id="page421" name="page421"></a>(p. 421)</span> «En entendant prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque +convulsif, il se leva sur son séant, et promenant autour de lui des +yeux pénétrants et hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon +cœur, mon fils de prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous +les autres, et pour l'amour duquel je me suis attiré tous mes +malheurs, s'est aussi séparé de moi?»—On lui répondit qu'il en était +ainsi, qu'il n'y avait rien de plus vrai.—«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant son visage contre le mur, que tout -aille dornavant comme il pourra, je n'ai plus de souci ni de moi ni -du monde<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>.</p> +aille dorénavant comme il pourra, je n'ai plus de souci ni de moi ni +du monde<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510" title="Go to footnote 510"><span class="smaller">[510]</span></a>.»</p> <p>La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire -reconnatre deux fois sa souverainet sur l'Angleterre. Henri II et -Jean s'avourent expressment vassaux et tributaires du pape.</p> - -<p>La puissance temporelle du saint-sige s'accrut; mais en peut-on dire -autant de son autorit spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose -dans le respect des peuples? Cette diplomatie ruse, patiente, qui -savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paratre au -moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer coup sr une -autre ide du savoir-faire des papes, mais en mme temps quelque doute -sur leur saintet. Alexandre III avait dfendu l'Italie contre -l'Allemagne. Il s'tait fort habilement dfendu lui-mme <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> +reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et +Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.</p> + +<p>La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire +autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose +dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui +savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au +moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une +autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute +sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre +l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même <span class="pagenum"><a id="page422" name="page422"></a>(p. 422)</span> contre l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, -combattu pour les liberts de l'glise? Qui avait parl, souffert pour -la cause chrtienne? Un prtre, tantt dlaiss par le pape et tantt -trahi. Le pape avait accept l'hommage d'un roi en change du sang -d'un martyr. Et maintenant, ce martyr, il tait devenu le grand saint -de l'Occident. Rome avait t oblige de lui rendre hommage et de le -proclamer elle-mme.</p> - -<p>Au temps de Grgoire VII, la saintet s'tait trouve dans le pape, et -le sentiment religieux avait t d'accord avec la hirarchie. Puis -l'humanit, mancipe matriellement par la croisade que les papes ne -dirigrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frapprent -dans Arnaldo de Brixia, avait t remue par la voix d'Abailard dans -ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son mancipation -religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre chercher -ailleurs qu' Rome l'hrosme sacerdotal et le zle des liberts de -l'glise.</p> - -<p>Ce ne fut point au pape que profitrent rellement la mort de saint -Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutt au roi de France. -C'est lui qui avait donn asile au saint perscut; il ne l'avait -abandonn qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait -fait porter ses adieux par les siens, le dclarant son seul -protecteur. Le roi de France avait le premier dnonc Rome le -meurtre de l'archevque; il avait immdiatement commenc la guerre, et -quoiqu'il et en cela suivi son intrt, les peuples lui en savaient -gr. Le pape lui-mme, lorsque l'empereur l'avait <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> chass de -l'Italie, c'est en France qu'il tait venu chercher un asile. Aussi, -quoique plus d'une fois il protget l'Angleterre quand la France la -menaait, c'est avec celle-ci qu'taient ses relations les plus -intimes, les moins interrompues. Le seul prince sur qui l'glise pt -compter, c'tait le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de -l'Allemand. Ton royaume, crivait Innocent III Philippe-Auguste, -est si uni avec l'glise, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre -souffre galement. Dans les temps mmes o l'glise chtiait le roi +combattu pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour +la cause chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt +trahi. Le pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang +d'un martyr. Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint +de l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le +proclamer elle-même.</p> + +<p>Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et +le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis +l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne +dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent +dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans +ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation +religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher +ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de +l'Église.</p> + +<p>Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint +Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France. +C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait +abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait +fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul +protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le +meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et +quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient +gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait <span class="pagenum"><a id="page423" name="page423"></a>(p. 423)</span> chassé de +l'Italie, c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, +quoique plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la +menaçait, c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus +intimes, les moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût +compter, c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de +l'Allemand. «Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, +est si uni avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre +souffre également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de -Philippe I<sup>er</sup>, pendant que le roi et le royaume taient frapps de -l'interdit pour l'enlvement de Bertrade, tous les vques du Nord -restrent dans son parti, et le pape Pascal II lui mme ne se fit pas +Philippe I<sup>er</sup>, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de +l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord +restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas scrupule de le visiter.</p> -<p>En toute occasion, grande et petite, les vques lui prtaient leurs -milices. Sur les terres mme du duc de Bourgogne, Louis VII se vit -appuy des milices de neuf diocses contre Frdric Barberousse, dont -on craignait une invasion. Louis VI fut de mme soutenu l'approche -de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste Bouvines. Comment le -clerg n'et-il pas dfendu ces rois, levs par ses mains, et -recevant de lui une ducation toute clricale? Philippe I<sup>er</sup>, -couronn sept ans, lut lui-mme le serment qu'il devait prter<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>. -Louis VI fut lev l'abbaye de Saint-Denis, et <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> Louis VII -dans le clotre de Notre-Dame. Trois de ses frres furent moines. +<p>En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs +milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit +appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont +on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche +de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le +clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et +recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe I<sup>er</sup>, +couronné à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511" title="Go to footnote 511"><span class="smaller">[511]</span></a>. +Louis VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et <span class="pagenum"><a id="page424" name="page424"></a>(p. 424)</span> Louis VII +dans le cloître de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que lui ne regarda avec respect et terreur les -privilges de l'glise<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>. Il rvrait les prtres, et faisait -passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois carmes, galant -ou surpassant les austrits des moines. Protecteur de Thomas de -Kenterbury, il risqua un voyage prilleux en Angleterre pour visiter -le tombeau du saint. Que dis-je, le roi de France n'tait-il pas saint -lui-mme? Philippe I<sup>er</sup>, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les -crouelles, et ne pouvaient suffire l'empressement du simple peuple. -Le roi d'Angleterre ne se serait pas avis de revendiquer ainsi le don +priviléges de l'Église<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512" title="Go to footnote 512"><span class="smaller">[512]</span></a>. Il révérait les prêtres, et faisait +passer devant lui le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant +ou surpassant les austérités des moines. Protecteur de Thomas de +Kenterbury, il risqua un voyage périlleux en Angleterre pour visiter +le tombeau du saint. Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint +lui-même? Philippe I<sup>er</sup>, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les +écrouelles, et ne pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. +Le roi d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des miracles<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513" title="Go to footnote 513"><span class="smaller">[513]</span></a>.</p> <p>Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il -plaait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, son avant-garde. Il -avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen ge -croyait voir la puret de sa foi. Comme protecteur des glises, il -touchait la rgale pendant les vacances, et s'essayait imposer -quelques sommes au clerg, sous prtexte de croisade.</p> +plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il +avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge +croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il +touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer +quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.</p> -<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Philippe-Auguste ne dgnra pas. Sauf les deux poques de +<p><span class="pagenum"><a id="page425" name="page425"></a>(p. 425)</span> Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage -selon le cœur des prtres. C'tait un prince cauteleux, plus -pacifique que guerrier, quelles qu'aient t sous lui les acquisitions +selon le cœur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus +pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions de la monarchie.</p> -<p>La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'nide -par un chapelain du roi, nous a tromps sur le vritable caractre de -Philippe II. Les romans ont achev de le transfigurer en hros de -chevalerie. Dans le fait, les grands succs de son rgne, et la -victoire de Bouvines elle-mme, furent des fruits de sa politique, et -de la protection de l'glise.</p> - -<p>Appel Auguste pour tre n dans le mois d'aot, nous le voyons -d'abord quatorze ans malade de peur, pour s'tre gar la nuit dans -une fort<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>. Le premier acte de son rgne est minemment populaire -<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> et agrable l'glise. D'aprs le conseil d'un ermite, alors -en grande rputation dans les environs de Paris, il chasse et -dpouille les Juifs. C'tait dans l'opinion du temps une profession de -pit, un soulagement pour les chrtiens. Ceux que les Juifs +<p>La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide +par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de +Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de +chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la +victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et +de la protection de l'Église.</p> + +<p>Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons +d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans +une forêt<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514" title="Go to footnote 514"><span class="smaller">[514]</span></a>. Le premier acte de son règne est éminemment populaire +<span class="pagenum"><a id="page426" name="page426"></a>(p. 426)</span> et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors +en grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et +dépouille les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de +piété, un soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.</p> -<p>Les blasphmateurs, les hrtiques furent impitoyablement livrs -l'glise et religieusement brls. Les soldats mercenaires que les -rois Anglais avaient rpandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur +<p>Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à +l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les +rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux l'association populaire des <em>capuchons</em><a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515" title="Go to footnote 515"><span class="smaller">[515]</span></a>.</p> -<p>Les seigneurs qui vexaient les glises eurent le roi pour ennemi.</p> +<p>Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi.</p> -<p>Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger mnager les -prlats de cette province. Il dfendit l'glise de Reims contre une -semblable oppression. Il crivit au comte de Toulouse pour l'engager - respecter les saintes glises de Dieu. Enfin sa <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> victoire -de Bouvines passa pour le salut du clerg de France. On publiait que -les barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclsiastiques et -spolier l'glise, comme faisaient les allis d'Othon, le roi Jean -d'Angleterre et les mcrants du Languedoc.</p> +<p>Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les +prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une +semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager +à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa <span class="pagenum"><a id="page427" name="page427"></a>(p. 427)</span> victoire +de Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que +les barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et +spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean +d'Angleterre et les mécréants du Languedoc.</p> -<p class="p2 center smaller">FIN DU DEUXIME VOLUME.</p> +<p class="p2 center smaller">FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</p> -<h2><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> TABLE DES MATIRES</h2> +<h2><span class="pagenum"><a id="page429" name="page429"></a>(p. 429)</span> TABLE DES MATIÈRES</h2> <div class="index"> <ul class="none"> @@ -8695,26 +8657,26 @@ d'Angleterre et les mcrants du Languedoc.</p> <li><span class="smcap index-4">Dissolution de l'empire Carlovingien</span> <span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> -<li>L'empire Franc aspire se diviser +<li>L'empire Franc aspire à se diviser <span class="ralign"><a href="#page1">1</a></span></li> -<li><span class="index-4">814. Louis rforme les vques, les monastres, -le palais imprial</span> +<li><span class="index-4">814. Louis réforme les évêques, les monastères, +le palais impérial</span> <span class="ralign"><a href="#page3">3</a></span></li> -<li>Il se montre favorable aux vaincus, veut rparer et restituer +<li>Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer <span class="ralign"><a href="#page4">4</a></span></li> <li>Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. Supplice de Bernard <span class="ralign"><a href="#page7">7</a></span></li> -<li>Soulvement des Slaves, des Basques, des Bretons +<li>Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons <span class="ralign"><a href="#page8">8</a></span></li> <li>Mariage de Louis avec Judith <span class="ralign"><a href="#page8">8</a></span></li> -<li><span class="index-4">822. Il veut faire une pnitence publique</span> +<li><span class="index-4">822. Il veut faire une pénitence publique</span> <span class="ralign"><a href="#page10">10</a></span></li> <li><span class="index-4">820-829. Incursions des Northmans</span> @@ -8724,115 +8686,115 @@ le palais imprial</span> Lothaire, Louis, Pepin</span> <span class="ralign"><a href="#page11">11</a></span></li> -<li>Lothaire enferme Louis dans un monastre +<li>Lothaire enferme Louis dans un monastère <span class="ralign"><a href="#page11">11</a></span></li> -<li>Les Germains le dlivrent +<li>Les Germains le délivrent <span class="ralign"><a href="#page11">11</a></span></li> -<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> 833. Lothaire redevient matre de son pre</span> +<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page430" name="page430"></a>(p. 430)</span> 833. Lothaire redevient maître de son père</span> <span class="ralign"><a href="#page12">12</a></span></li> -<li>et lui impose une pnitence publique. +<li>et lui impose une pénitence publique. <span class="ralign"><a href="#page13">13</a></span></li> -<li>Indignation et soulvement de l'Empire +<li>Indignation et soulèvement de l'Empire <span class="ralign"><a href="#page14">14</a></span></li> -<li><span class="index-4">834-835. Lothaire abandonn s'enfuit en Italie</span> +<li><span class="index-4">834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie</span> <span class="ralign"><a href="#page16">16</a></span></li> -<li><span class="index-4">839. L'empereur partage ses tats entre ses fils.</span> +<li><span class="index-4">839. L'empereur partage ses États entre ses fils.</span> <span class="ralign"><a href="#page17">17</a></span></li> -<li>Il meurt, et avec lui l'unit de l'Empire +<li>Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire <span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li> -<li><span class="index-4">841. Pepin et l'Aquitaine se joignent Lothaire contre -les rois de Germanie et de Neustrie. Dfaite de Lothaire Fontenaille</span> +<li><span class="index-4">841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre +les rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à Fontenaille</span> <span class="ralign"><a href="#page18">18</a></span></li> <li><span class="index-4">842. Alliance et serment de Charles et Louis.</span> <span class="ralign"><a href="#page21">21</a></span></li> -<li>Les vques leur confrent le droit de rgner +<li>Les évêques leur confèrent le droit de régner <span class="ralign"><a href="#page22">22</a></span></li> -<li><span class="index-4">843. Partage de l'Empire. Trait de Verdun</span> +<li><span class="index-4">843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun</span> <span class="ralign"><a href="#page24">24</a></span></li> -<li>L'appui de l'glise fait prvaloir Charles et Louis sur Lothaire et Pepin +<li>L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur Lothaire et Pepin <span class="ralign"><a href="#page25">25</a></span></li> -<li>Puissance de l'glise dans la Neustrie. Reims, la ville piscopale +<li>Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale <span class="ralign"><a href="#page29">29</a></span></li> -<li>Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir l'glise +<li>Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à l'Église <span class="ralign"><a href="#page30">30</a></span></li> -<li>Le vrai roi est l'archevque de Reims, Hincmar +<li>Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar <span class="ralign"><a href="#page32">32</a></span></li> -<li>Le royaume de Neustrie tait une rpublique thocratique +<li>Le royaume de Neustrie était une république théocratique <span class="ralign"><a href="#page35">35</a></span></li> -<li>Deux vnements brisent ce gouvernement spirituel et temporel: -1<sup>o</sup> les hrsies; 2<sup>o</sup> les incursions des Northmans +<li>Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et temporel: +1<sup>o</sup> les hérésies; 2<sup>o</sup> les incursions des Northmans <span class="ralign"><a href="#page36">36</a></span></li> <li>Question de l'Eucharistie <span class="ralign"><a href="#page36">36</a></span></li> -<li>Question de la Prdestination. L'Allemand Gottschalk +<li>Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk <span class="ralign"><a href="#page37">37</a></span></li> -<li>Hincmar dfend le libre arbitre, et appelle son aide Jean le Scot +<li>Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide Jean le Scot <span class="ralign"><a href="#page38">38</a></span></li> -<li>Les Northmans. Caractre de leurs incursions +<li>Les Northmans. Caractère de leurs incursions <span class="ralign"><a href="#page40">40</a></span></li> -<li>Impuissance du roi et des vques +<li>Impuissance du roi et des évêques <span class="ralign"><a href="#page44">44</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Charles le Chauve s'loigne des vques et n'en est que plus faible +<li><span class="pagenum"><a id="page431" name="page431"></a>(p. 431)</span> Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que plus faible <span class="ralign"><a href="#page48">48</a></span></li> <li><span class="index-4">875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie</span> <span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li> -<li>Louis le Bgue et ses fils +<li>Louis le Bègue et ses fils <span class="ralign"><a href="#page49">49</a></span></li> -<li><span class="index-4">884. Charles le Gros runit tout l'empire de Charlemagne</span> +<li><span class="index-4">884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne</span> <span class="ralign"><a href="#page51">51</a></span></li> -<li>Sige de Paris par les Northmans +<li>Siége de Paris par les Northmans <span class="ralign"><a href="#page51">51</a></span></li> -<li>Faiblesse et lchet de Charles le Gros +<li>Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros <span class="ralign"><a href="#page51">51</a></span></li> -<li><span class="index-4">888. Dposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie carlovingienne</span> +<li><span class="index-4">888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie carlovingienne</span> <span class="ralign"><a href="#page53">53</a></span></li> -<li>Fondation des diverses dominations locales; fodalit +<li>Fondation des diverses dominations locales; féodalité <span class="ralign"><a href="#page53">53</a></span></li> -<li>Les fondateurs de la fodalit ferment la France aux incursions barbares +<li>Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux incursions barbares <span class="ralign"><a href="#page54">54</a></span></li> -<li>Les Northmans renoncent au brigandage et s'tablissent en France (Normandie) +<li>Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent en France (Normandie) <span class="ralign"><a href="#page58">58</a></span></li> -<li>Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres ecclsiastiques +<li>Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres ecclésiastiques <span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li> <li>Les deux familles des Capets et des Plantagenets <span class="ralign"><a href="#page59">59</a></span></li> -<li>La famille populaire et nationale des Capets succde aux Carlovingiens +<li>La famille populaire et nationale des Capets succède aux Carlovingiens <span class="ralign"><a href="#page60">60</a></span></li> <li>Charles le Simple se met sous la protection du roi de Germanie @@ -8850,10 +8812,10 @@ sous la seconde race. Laon, la ville royale <li>Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands <span class="ralign"><a href="#page65">65</a></span></li> -<li><span class="index-4">954. Minorit de Lothaire et d'Hugues Capet. Prpondrance de la Germanie</span> +<li><span class="index-4">954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance de la Germanie</span> <span class="ralign"><a href="#page67">67</a></span></li> -<li><span class="index-4">987. Hugues Capet. Avnement de la troisime race</span> +<li><span class="index-4">987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race</span> <span class="ralign"><a href="#page71">71</a></span></li> </ul> @@ -8861,14 +8823,14 @@ sous la seconde race. Laon, la ville royale TABLEAU DE LA FRANCE</p> <ul class="none"> -<li><span class="index-4">Les divisions fodales rpondent aux divisions naturelles et physiques</span> +<li><span class="index-4">Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et physiques</span> <span class="ralign"><a href="#page79">79</a></span></li> -<li><span class="index-4">L'histoire de la fodalit doit donc sortir d'une -caractrisation gographique et physiologique de la France</span> +<li><span class="index-4">L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une +caractérisation géographique et physiologique de la France</span> <span class="ralign"><a href="#page80">80</a></span></li> -<li><span class="index-4">La France se spare en deux versants, occidental et oriental</span> +<li><span class="index-4">La France se sépare en deux versants, occidental et oriental</span> <span class="ralign"><a href="#page81">81</a></span></li> <li><span class="index-4">La France peut se diviser par ses produits en zones latitudinales</span> @@ -8898,7 +8860,7 @@ caractrisation gographique et physiologique de la France</span> <li><span class="index-4">Guyenne</span> <span class="ralign"><a href="#page113">113</a></span></li> -<li><span class="index-4">Pyrnes</span> +<li><span class="index-4">Pyrénées</span> <span class="ralign"><a href="#page115">115</a></span></li> <li><span class="index-4">Languedoc</span> @@ -8907,10 +8869,10 @@ caractrisation gographique et physiologique de la France</span> <li><span class="index-4">Provence</span> <span class="ralign"><a href="#page130">130</a></span></li> -<li><span class="index-4">Dauphin</span> +<li><span class="index-4">Dauphiné</span> <span class="ralign"><a href="#page141">141</a></span></li> -<li><span class="index-4">Franche-Comt</span> +<li><span class="index-4">Franche-Comté</span> <span class="ralign"><a href="#page146">146</a></span></li> <li><span class="index-4">Lorraine</span> @@ -8937,17 +8899,17 @@ caractrisation gographique et physiologique de la France</span> <li><span class="index-4">Flandre</span> <span class="ralign"><a href="#page169">169</a></span></li> -<li><span class="index-4">Centre de la France, Picardie, Orlanais, le de France</span> +<li><span class="index-4">Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France</span> <span class="ralign"><a href="#page178">178</a></span></li> <li><span class="index-4">Centralisation</span> <span class="ralign"><a href="#page187">187</a></span></li> </ul> -<p class="p2 center">CLAIRCISSEMENTS.</p> +<p class="p2 center">ÉCLAIRCISSEMENTS.</p> <ul class="none"> -<li><span class="index-4">Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gsitains</span> +<li><span class="index-4">Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains</span> <span class="ralign"><a href="#page194">194</a></span></li> </ul> @@ -8956,82 +8918,82 @@ caractrisation gographique et physiologique de la France</span> <p class="center">CHAPITRE PREMIER</p> <ul class="none"> -<li><span class="index-4 smcap">L'an 1000. Le roi de France et le pape franais. -Robert et Gerbert. France fodale</span> +<li><span class="index-4 smcap">L'an 1000. Le roi de France et le pape français. +Robert et Gerbert. France féodale</span> <span class="ralign"><a href="#page199">199</a></span></li> -<li>Croyance universelle la fin prochaine du monde +<li>Croyance universelle à la fin prochaine du monde <span class="ralign"><a href="#page200">200</a></span></li> -<li>Calamits qui prcdent l'an 1000 +<li>Calamités qui précèdent l'an 1000 <span class="ralign"><a href="#page203">203</a></span></li> -<li>Le monde aspire entrer dans l'glise +<li>Le monde aspire à entrer dans l'Église <span class="ralign"><a href="#page204">204</a></span></li> <li>Le roi de France, Robert, est un saint <span class="ralign"><a href="#page207">207</a></span></li> -<li>Espoir du monde aprs l'an 1000. lan de l'architecture; -dogme de la Prsence relle; plerinages +<li>Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; +dogme de la Présence réelle; pèlerinages <span class="ralign"><a href="#page212">212</a></span></li> <li>Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets <span class="ralign"><a href="#page215">215</a></span></li> -<li>Les Capets s'appuient sur l'glise et sur les Normands +<li>Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands <span class="ralign"><a href="#page216">216</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> Rivalits des maisons normandes de Normandie et de Blois +<li><span class="pagenum"><a id="page434" name="page434"></a>(p. 434)</span> Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois <span class="ralign"><a href="#page218">218</a></span></li> -<li>Robert pouse Berthe, de la maison de Blois +<li>Robert épouse Berthe, de la maison de Blois <span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> -<li><span class="index-4">1037. Mauvais succs d'Eudes le Champenois, hritier de la maison de Blois</span> +<li><span class="index-4">1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la maison de Blois</span> <span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> <li>La maison de Blois se divise en Blois et Champagne - et reste infrieure aux Normands de Normandie + et reste inférieure aux Normands de Normandie <span class="ralign"><a href="#page219">219</a></span></li> -<li>La maison indigne d'Anjou succde sa puissance +<li>La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance <span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li> <li>Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra <span class="ralign"><a href="#page220">220</a></span></li> -<li><span class="index-4">1012. Aprs eux les Normands de Normandie +<li><span class="index-4">1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, et lui soumettent la Bourgogne</span> <span class="ralign"><a href="#page222">222</a></span></li> <li><span class="index-4">1031. Henri I<sup>er</sup>. Il se brouille avec les Normands</span> <span class="ralign"><a href="#page224">224</a></span></li> -<li><span class="index-4">1031-1108. Nullit d'Henri I<sup>er</sup> et de Philippe I<sup>er</sup></span> +<li><span class="index-4">1031-1108. Nullité d'Henri I<sup>er</sup> et de Philippe I<sup>er</sup></span> <span class="ralign"><a href="#page225">225</a></span></li> </ul> <p class="p2 center">CHAPITRE II</p> <ul class="none"> -<li><span class="index-4 smcap">XI<sup>e</sup> sicle.—Grgoire VII.—Alliance des Normands -et de l'glise.—Conqutes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> +<li><span class="index-4 smcap">XI<sup>e</sup> siècle.—Grégoire VII.—Alliance des Normands +et de l'Église.—Conquêtes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> <span class="ralign"><a href="#page226">226</a></span></li> -<li>Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la fodalit et l'glise +<li>Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre la féodalité et l'Église <span class="ralign"><a href="#page227">227</a></span></li> -<li>Matrialisme profond du monde fodal +<li>Matérialisme profond du monde féodal <span class="ralign"><a href="#page228">228</a></span></li> -<li>L'glise devient peu peu fodale et se matrialise +<li>L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise <span class="ralign"><a href="#page232">232</a></span></li> -<li>Grgoire VII entreprend de la relever. Clibat des prtres +<li>Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres <span class="ralign"><a href="#page235">235</a></span></li> -<li>L'glise prtend la domination universelle +<li>L'Église prétend à la domination universelle <span class="ralign"><a href="#page239">239</a></span></li> <li>L'Empire est vaincu @@ -9040,47 +9002,47 @@ et de l'glise.—Conqutes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> <li>Le pape s'allie aux Normands <span class="ralign"><a href="#page242">242</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> Caractre conqurant et chicaneur des Normands +<li><span class="pagenum"><a id="page435" name="page435"></a>(p. 435)</span> Caractère conquérant et chicaneur des Normands <span class="ralign"><a href="#page245">245</a></span></li> -<li><span class="index-4">1000-26. Leurs plerinages en Italie</span> +<li><span class="index-4">1000-26. Leurs pèlerinages en Italie</span> <span class="ralign"><a href="#page246">246</a></span></li> -<li><span class="index-4">1026. Premiers tablissements des Normands en Italie</span> +<li><span class="index-4">1026. Premiers établissements des Normands en Italie</span> <span class="ralign"><a href="#page247">247</a></span></li> -<li><span class="index-4">1037-53. Les fils de Tancrde conquirent la Pouille et les Deux-Siciles</span> +<li><span class="index-4">1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les Deux-Siciles</span> <span class="ralign"><a href="#page249">249</a></span></li> -<li>Guillaume le Btard, duc de Normandie +<li>Guillaume le Bâtard, duc de Normandie <span class="ralign"><a href="#page250">250</a></span></li> -<li>Grossiret et esprit d'opposition de l'glise anglo-saxonne +<li>Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église anglo-saxonne <span class="ralign"><a href="#page252">252</a></span></li> -<li>douard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouvern par le saxon Godwin +<li>Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par le saxon Godwin <span class="ralign"><a href="#page253">253</a></span></li> -<li>Guillaume, soutenu par le pape, prtend rgner aprs douard, - l'exclusion d'Harold, fils de Godwin +<li>Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après Édouard, +à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin <span class="ralign"><a href="#page256">256</a></span></li> -<li><span class="index-4">1066. Bataille d'Hastings; conqute de l'Angleterre par les Normands</span> +<li><span class="index-4">1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les Normands</span> <span class="ralign"><a href="#page260">260</a></span></li> <li>Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur <span class="ralign"><a href="#page261">261</a></span></li> -<li>Rvolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre +<li>Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre <span class="ralign"><a href="#page262">262</a></span></li> -<li>Utilit de la conqute. Forte organisation sociale +<li>Utilité de la conquête. Forte organisation sociale <span class="ralign"><a href="#page266">266</a></span></li> -<li>Puissance de la royaut et de l'glise anglaise +<li>Puissance de la royauté et de l'Église anglaise <span class="ralign"><a href="#page267">267</a></span></li> -<li>Le saint-sige triomphe dans toute l'Europe par l'pe des Franais +<li>Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des Français <span class="ralign"><a href="#page270">270</a></span></li> </ul> @@ -9090,16 +9052,16 @@ et de l'glise.—Conqutes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> <li><span class="index-4 smcap">La Croisade.</span> 1095-1099 <span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> -<li>tat de l'Islamisme en Asie +<li>État de l'Islamisme en Asie <span class="ralign"><a href="#page272">272</a></span></li> -<li>L'essence de l'Islamisme tait l'unit +<li>L'essence de l'Islamisme était l'unité <span class="ralign"><a href="#page273">273</a></span></li> -<li>La dualit y rentre. Alides. Ismalites +<li>La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites <span class="ralign"><a href="#page276">276</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> Doctrine mystique des Ismalites, ou Assassins. Puissance d'Hassan. 1090 +<li><span class="pagenum"><a id="page436" name="page436"></a>(p. 436)</span> Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance d'Hassan. 1090 <span class="ralign"><a href="#page277">277</a></span></li> <li>Faiblesse des Califats @@ -9108,13 +9070,13 @@ et de l'glise.—Conqutes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> <li>Jeunesse et vigueur du Christianisme <span class="ralign"><a href="#page280">280</a></span></li> -<li>Plerinages arms; commencement des croisades +<li>Pèlerinages armés; commencement des croisades <span class="ralign"><a href="#page281">281</a></span></li> <li>Les Grecs appellent les princes de l'Occident <span class="ralign"><a href="#page284">284</a></span></li> -<li><span class="index-4">1095. Le pape franais Urbain II prche la croisade Clermont</span> +<li><span class="index-4">1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à Clermont</span> <span class="ralign"><a href="#page287">287</a></span></li> <li>Grandeur du mouvement populaire @@ -9123,45 +9085,45 @@ et de l'glise.—Conqutes des Deux-Siciles et de l'Angleterre</span> <li>Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois, Raymond de Toulouse, etc. <span class="ralign"><a href="#page290">290</a></span></li> -<li>Les Provenaux et les Normands. Bohmond +<li>Les Provençaux et les Normands. Bohémond <span class="ralign"><a href="#page292">292</a></span></li> <li>Godefroi de Bouillon <span class="ralign"><a href="#page294">294</a></span></li> -<li><span class="index-4">1096. Dpart des chefs. Arrive Constantinople</span> +<li><span class="index-4">1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople</span> <span class="ralign"><a href="#page296">296</a></span></li> -<li>Haine mutuelle des croiss et des Grecs +<li>Haine mutuelle des croisés et des Grecs <span class="ralign"><a href="#page298">298</a></span></li> -<li>Alexis Comnne reoit l'hommage des croiss +<li>Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés <span class="ralign"><a href="#page299">299</a></span></li> -<li>Les croiss passent en Asie Mineure. Prise de Nice +<li>Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée <span class="ralign"><a href="#page300">300</a></span></li> -<li>Prise d'Antioche. Souffrances des croiss. Bohmond garde Antioche +<li>Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde Antioche <span class="ralign"><a href="#page302">302</a></span></li> -<li><span class="index-4">1099. Prise de Jrusalem</span> +<li><span class="index-4">1099. Prise de Jérusalem</span> <span class="ralign"><a href="#page305">305</a></span></li> -<li>Godefroi, roi de Jrusalem. tablissement de la fodalit franaise en Palestine +<li>Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité française en Palestine <span class="ralign"><a href="#page307">307</a></span></li> </ul> <p class="p2 center">CHAPITRE IV</p> <ul class="none"> -<li><span class="index-4 smcap">Suites de la croisade.—Les Communes.—Abailard.—Premire -moiti du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle</span> +<li><span class="index-4 smcap">Suites de la croisade.—Les Communes.—Abailard.—Première +moitié du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle</span> <span class="ralign"><a href="#page310">310</a></span></li> -<li>Rsultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie a diminu +<li>Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie a diminué <span class="ralign"><a href="#page313">313</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> La pense de l'galit s'est dveloppe +<li><span class="pagenum"><a id="page437" name="page437"></a>(p. 437)</span> La pensée de l'égalité s'est développée <span class="ralign"><a href="#page314">314</a></span></li> <li>Tentatives d'affranchissement. Communes @@ -9170,32 +9132,32 @@ moiti du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle</span> <li>Le roi s'appuie sur les communes contre les barons <span class="ralign"><a href="#page320">320</a></span></li> -<li><span class="index-4">1108. Louis VI. Il fait ses premires armes pour -l'glise et les marchands</span> +<li><span class="index-4">1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour +l'Église et les marchands</span> <span class="ralign"><a href="#page322">322</a></span></li> -<li>La royaut avait gagn l'absence des seigneurs, partis pour la croisade +<li>La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis pour la croisade <span class="ralign"><a href="#page323">323</a></span></li> <li>Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de Brenneville, 1119 <span class="ralign"><a href="#page326">326</a></span></li> -<li><span class="index-4">1115. Expdition dans le Midi</span> +<li><span class="index-4">1115. Expédition dans le Midi</span> <span class="ralign"><a href="#page327">327</a></span></li> <li><span class="index-4">1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la France s'arme pour Louis VI</span> <span class="ralign"><a href="#page328">328</a></span></li> -<li>La libert se produit dans la philosophie +<li>La liberté se produit dans la philosophie <span class="ralign"><a href="#page329">329</a></span></li> -<li>Mouvement de la pense. Gerbert, Brenger, Roscelin, -cole de droit; universit de Paris +<li>Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, +école de droit; université de Paris <span class="ralign"><a href="#page330">330</a></span></li> -<li>Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme -la philosophie. Immense popularit de son enseignement +<li>Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à +la philosophie. Immense popularité de son enseignement <span class="ralign"><a href="#page332">332</a></span></li> <li>Saint Bernard; sa puissance @@ -9204,25 +9166,25 @@ la philosophie. Immense popularit de son enseignement <li>Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia <span class="ralign"><a href="#page339">339</a></span></li> -<li><span class="index-4">1119. Abailard se retire Saint-Denis</span> +<li><span class="index-4">1119. Abailard se retire à Saint-Denis</span> <span class="ralign"><a href="#page340">340</a></span></li> -<li>Il fonde le Paraclet pour Hlose +<li>Il fonde le Paraclet pour Héloïse <span class="ralign"><a href="#page341">341</a></span></li> -<li>Il est condamn au concile de Sens +<li>Il est condamné au concile de Sens <span class="ralign"><a href="#page342">342</a></span></li> -<li>Hlose. La femme se relve par amour dsintress +<li>Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé <span class="ralign"><a href="#page344">344</a></span></li> <li>Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre de Fontevrault, 1106 <span class="ralign"><a href="#page347">347</a></span></li> -<li>Progrs du culte de la Vierge +<li>Progrès du culte de la Vierge <span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> -<li>La femme rgne aussi sur la terre. Elle succde, etc. +<li>La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. <span class="ralign"><a href="#page350">350</a></span></li> </ul> @@ -9231,49 +9193,49 @@ la philosophie. Immense popularit de son enseignement <ul class="none"> <li><span class="index-4 smcap">Le roi de France et le roi d'Angleterre.—Louis le Jeune, Henri II (Plantagenet).—Seconde croisade, Humiliation de Louis.—Thomas -Becket, Humiliation d'Henri (seconde moiti du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle.)</span> +Becket, Humiliation d'Henri (seconde moitié du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle.)</span> <span class="ralign"><a href="#page353">353</a></span></li> -<li>Le roi d'Angleterre, violent, hroque, impie +<li>Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie <span class="ralign"><a href="#page354">354</a></span></li> -<li>Le roi de France, figure ple et impersonnelle; -mais il a pour lui le peuple et la loi, l'glise et +<li>Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; +mais il a pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie <span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> <li>Il est le symbole et le centre de la nation <span class="ralign"><a href="#page357">357</a></span></li> -<li><span class="index-4">1137. Dvotion de Louis VII</span> +<li><span class="index-4">1137. Dévotion de Louis VII</span> <span class="ralign"><a href="#page358">358</a></span></li> <li><span class="index-4">1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry</span> <span class="ralign"><a href="#page360">360</a></span></li> -<li><span class="index-4">1147. Seconde croisade, prche par saint Bernard. -Diffrence entre la seconde croisade et la premire</span> +<li><span class="index-4">1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. +Différence entre la seconde croisade et la première</span> <span class="ralign"><a href="#page361">361</a></span></li> <li>L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix <span class="ralign"><a href="#page362">362</a></span></li> -<li>Mauvais succs des croiss dans l'Asie Mineure +<li>Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure <span class="ralign"><a href="#page364">364</a></span></li> <li>Retour honteux de Louis VII <span class="ralign"><a href="#page365">365</a></span></li> -<li>La femme de Louis, lonore, obtient le divorce, se -marie Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine +<li>La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se +marie à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine <span class="ralign"><a href="#page366">366</a></span></li> -<li>Situation de la royaut anglaise. Oppression des vaincus; -puissance de la fodalit +<li>Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; +puissance de la féodalité <span class="ralign"><a href="#page367">367</a></span></li> <li>Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. -Ncessit d'une fiscalit violente +Nécessité d'une fiscalité violente <span class="ralign"><a href="#page368">368</a></span></li> <li><span class="index-4">1087. Guillaume le Roux</span> @@ -9282,78 +9244,78 @@ Ncessit d'une fiscalit violente <li><span class="index-4">1100. Henri Beauclerc</span> <span class="ralign"><a href="#page370">370</a></span></li> -<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> 1135. tienne de Blois. Il -reconnat pour son successeur Henri Plantagenet, comte d'Anjou</span> +<li><span class="index-4"><span class="pagenum"><a id="page439" name="page439"></a>(p. 439)</span> 1135. Étienne de Blois. Il +reconnaît pour son successeur Henri Plantagenet, comte d'Anjou</span> <span class="ralign"><a href="#page371">371</a></span></li> <li><span class="index-4">1154. Henri II. Ses vastes possessions</span> <span class="ralign"><a href="#page372">372</a></span></li> -<li>Les vaincus esprent sous Henri II +<li>Les vaincus espèrent sous Henri II <span class="ralign"><a href="#page373">373</a></span></li> -<li>Rsurrection du droit romain +<li>Résurrection du droit romain <span class="ralign"><a href="#page375">375</a></span></li> -<li>Le saxon Becket, lve de Bologne, favori et chancelier d'Henri II +<li>Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier d'Henri II <span class="ralign"><a href="#page376">376</a></span></li> <li>Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse <span class="ralign"><a href="#page378">378</a></span></li> -<li>Henri II donne Becket l'archevch de Kenterbury +<li>Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury <span class="ralign"><a href="#page380">380</a></span></li> -<li>Rle populaire des archevques de Kenterbury. Ils dfendent les liberts de Kent +<li>Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent les libertés de Kent <span class="ralign"><a href="#page392">382</a></span></li> -<li>Becket accepte ce rle et se brouille avec Henri +<li>Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri <span class="ralign"><a href="#page384">384</a></span></li> -<li><span class="index-4">1163. Henri fait signer aux vques les coutumes de Clarendon</span> +<li><span class="index-4">1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon</span> <span class="ralign"><a href="#page385">385</a></span></li> <li>Les races vaincues soutiennent Becket <span class="ralign"><a href="#page387">387</a></span></li> -<li>Becket, dfenseur de leur libert et de la libert de l'glise +<li>Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de l'Église <span class="ralign"><a href="#page388">388</a></span></li> -<li><span class="index-4">1164. Il se rfugie en France</span> +<li><span class="index-4">1164. Il se réfugie en France</span> <span class="ralign"><a href="#page392">392</a></span></li> -<li>Louis VII l'accueille et le protge +<li>Louis VII l'accueille et le protége <span class="ralign"><a href="#page393">393</a></span></li> -<li>Il excommunie ses perscuteurs +<li>Il excommunie ses persécuteurs <span class="ralign"><a href="#page394">394</a></span></li> -<li>Le pape se dclare contre lui +<li>Le pape se déclare contre lui <span class="ralign"><a href="#page395">395</a></span></li> -<li>Entrevue de Becket et des deux rois Chinon +<li>Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon <span class="ralign"><a href="#page400">400</a></span></li> <li><span class="index-4">1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands -assassinent l'archevque dans son glise. <cite>Passion</cite> de Becket</span> +assassinent l'archevêque dans son église. <cite>Passion</cite> de Becket</span> <span class="ralign"><a href="#page404">404</a></span></li> -<li>Henri obtient son pardon du saint-sige +<li>Henri obtient son pardon du saint-siége <span class="ralign"><a href="#page410">410</a></span></li> -<li>Rvolte de ses fils et de sa femme lonore +<li>Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore <span class="ralign"><a href="#page411">411</a></span></li> -<li>Il fait pnitence au tombeau de Thomas Becket +<li>Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket <span class="ralign"><a href="#page413">413</a></span></li> -<li>Il reprend avec nergie la guerre contre ses fils +<li>Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils <span class="ralign"><a href="#page414">414</a></span></li> -<li>Caractre impie et parricide de cette famille +<li>Caractère impie et parricide de cette famille <span class="ralign"><a href="#page415">415</a></span></li> -<li><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> Attachement des Mridionaux pour lonore de Guyenne +<li><span class="pagenum"><a id="page440" name="page440"></a>(p. 440)</span> Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne <span class="ralign"><a href="#page416">416</a></span></li> <li><span class="index-4">1189. Malheur et mort de Henri II</span> @@ -9362,7 +9324,7 @@ assassinent l'archevque dans son glise. <cite>Passion</cite> de Becket</span> <li>Le roi de France surtout profite de la chute du roi d'Angleterre <span class="ralign"><a href="#page422">422</a></span></li> -<li>Son dvouement l'glise fait sa grandeur +<li>Son dévouement à l'Église fait sa grandeur <span class="ralign"><a href="#page423">423</a></span></li> <li><span class="index-4">1180. Philippe-Auguste</span> @@ -9376,163 +9338,163 @@ assassinent l'archevque dans son glise. <cite>Passion</cite> de Becket</span> <div class="footnote"> <p><a id="footnote1" name="footnote1"></a> -<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Il y a une singulire ressemblance entre les portraits -que l'histoire nous a laisss de Louis le Dbonnaire et de saint -Louis. Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis -longis et ad mensuram gracilibus, pedibus longis. Theganus, de Gest. -Ludov. Pii, C. <span class="smcap">XIX</span>, ap. Scr. Fr. VI, 78.—Ludovicus (saint Louis) +<b><a href="#footnotetag1">1</a></b>: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits +que l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint +Louis. «Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis +longis et ad mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. +Ludov. Pii, C. <span class="smcap">XIX</span>, ap. Scr. Fr. VI, 78.—«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens -vultum anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam. Salimbeni, 302; +vultum anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.—L'un et l'autre se -gardaient soigneusement de rire aux clats. Nunquam in risu imperator -exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad ltitiam populi -procedebant themelici, scurr et mimi cum choraulis et citharistis ad +gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator +exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi +procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille -nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit. Thegan. ibid.—Sur -la gravit de saint Louis et son horreur pour les baladins et les -musiciens, <i>V.</i> le II<sup>e</sup> vol.—Enfin les deux saints ont montr le mme -dsir de rparer par des restitutions les injustices de leurs pres.</p> +nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.—Sur +la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les +musiciens, <i>V.</i> le II<sup>e</sup> vol.—Enfin les deux saints ont montré le même +désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.</p> <p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> <b><a href="#footnotetag2">2</a></b>: L'Astronome.</p> <p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> -<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. Regulam B. +<b><a href="#footnotetag3">3</a></b>: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati -Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens. Astronom., c. -<span class="smcap">XXVIII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 100: Ludovicus... fecit componi ordinarique -librum, canonic vit normam gestantem; misit... qui transcribi +Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c. +<span class="smcap">XXVIII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique +librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo -monachos strenu vit per omnia monachorum euntes redeuntesque +monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam -feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.</p> +feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»</p> <p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> -<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. Invidia... pulsus -prsentibus bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione fœdatus... -exilium tulit.—Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: Wala... +<b><a href="#footnotetag4">4</a></b>: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus +præsentibus bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione fœdatus... +exilium tulit.»—Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet -instinctu, et redigi inter infimos.—P. 492. Un jour il dit Louis -le Dbonnaire: Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis +instinctu, et redigi inter infimos.»—P. 492. Un jour il dit à Louis +le Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad -divina te transmittis. Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: Timebatur quam maxime +divina te transmittis.» Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: «Timebatur quam maxime Wala, summi apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid -sinistri contra imperatorem moliretur.</p> +sinistri contra imperatorem moliretur.»</p> <p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> -<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: Moverat ejus animum jamdudum, +<b><a href="#footnotetag5">5</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">XXI</span>: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur -nvo... Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbi fastu, -reos majestatis caute ad adventum usque suum adservarent, C. <span class="smcap">XXIII</span>: -Omnem cœtum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi -judicavit prter paucissimas. Sororum autem quque in sua, qu a patre +nævo... Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, +reos majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. <span class="smcap">XXIII</span>: +«Omnem cœtum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi +judicavit præter paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, concessit.</p> <p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> -<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">VII</span>. Le roi Louis donna bientt une preuve -de sa sagesse, et fit voir la tendresse de misricorde qui lui tait -naturelle. Il rgla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux -diffrents; aprs trois ans couls, un nouveau sjour devait le -recevoir pour le quatrime hiver; ces habitations taient: Dou, -Chasseneuil, Audiac et breuil. Ainsi chacune, quand son tour -revenait, pouvait suffire la dpense du service royal. Aprs cette -sage disposition, il dfendit qu' l'avenir on exiget du peuple les +<b><a href="#footnotetag6">6</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">VII</span>. «Le roi Louis donna bientôt une preuve +de sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était +naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux +différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le +recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, +Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour +revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette +sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement <i>foderum</i>. -Les gens de guerre furent mcontents; mais cet homme de misricorde, -considrant et la misre de ceux qui payaient cette taxe, et la -cruaut de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des +Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, +considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la +cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser -subsister un impt si dur pour ses sujets. la mme poque, sa -libralit dchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de -bl... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son pre, qu' son -exemple il supprima en France l'impt des approvisionnements -militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres rformes, flicitant -son fils de ses heureux progrs.—<i>Voy.</i> aussi Thegan., de gestis, +subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa +libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de +blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son +exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements +militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant +son fils de ses heureux progrès.»—<i>Voy.</i> aussi Thegan., de gestis, etc.</p> <p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> -<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">XXIV</span>. Saxonibus atque Frisonibus jus -patern hreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter -perdiderant, imperatoria restituit clementia... Post hc easdem gentes -semper sibi devotissimas habuit.</p> +<b><a href="#footnotetag7">7</a></b>: Astronom., c. <span class="smcap">XXIV</span>. «Saxonibus atque Frisonibus jus +paternæ hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter +perdiderant, imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes +semper sibi devotissimas habuit.»</p> <p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> <b><a href="#footnotetag8">8</a></b>: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, -486, 487: jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris -nostri prceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus +486, 487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris +nostri præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et -ipsi possideant, et su posteritati derelinquant, etc.</p> +ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»</p> <p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> <b><a href="#footnotetag9">9</a></b>: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui -se disputaient l'hritage de Godfried, et dcida en faveur d'Harold.</p> +se disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.</p> <p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> <b><a href="#footnotetag10">10</a></b>: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier -essai de l'Italie pour se dlivrer des <em>barbares</em>.</p> +essai de l'Italie pour se délivrer des <em>barbares</em>.</p> -<p>Omnes civitates regni et principes Itali verba conjuraverunt, sed et +<p>«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et -custodiis obserarunt.—Astronom., c. <span class="smcap">XXIX</span>.—<i>V.</i> aussi Eginh. Annal., +custodiis obserarunt.»—Astronom., c. <span class="smcap">XXIX</span>.—<i>V.</i> aussi Eginh. Annal., ap. Scr. F. VI, 177.</p> <p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> -<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Ils veulent pour roi un homme plutt qu'un enfant, et +<b><a href="#footnotetag11">11</a></b>: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et ordinairement l'oncle est homme, est <em>utile</em>, comme on disait alors, longtemps avant le neveu.</p> <p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> -<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">VI</span>. Cum intellexisset appropinquare sibi +<b><a href="#footnotetag12">12</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">VI</span>. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi -omnes responderunt Dei esse admonitionem illius rei.—Il avait aussi -consult Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: Quod in loco +omnes responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»—Il avait aussi +consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem -eximium. Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.</p> +eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.</p> <p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> -<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">XXX</span>. Cum lege judicioque Francorum deberent +<b><a href="#footnotetag13">13</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">XXX</span>. «Cum lege judicioque Francorum deberent capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos -tota severitate legali cupientibus. Thegan., ibid., 79. Judicium +tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, -magno cum dolore flevit multo tempore.</p> +magno cum dolore flevit multo tempore.»</p> <p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> -<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: S. Anscharrii vita, ibid., 305. In civitate Hammaburg -sedem constituit archiepiscopalem.—Ibid., 306. Ebo (archiep. +<b><a href="#footnotetag14">14</a></b>: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg +sedem constituit archiepiscopalem.»—Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit -Sueonum, etc.</p> +Sueonum, etc.»</p> <p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> -<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">LXXX</span>. Undecumque adductas procerum filias -inspiciens, Judith.—Thegan., c. <span class="smcap">XXVI</span>. Accepit filiam Welfi ducis, +<b><a href="#footnotetag15">15</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">LXXX</span>. «Undecumque adductas procerum filias +inspiciens, Judith.»—Thegan., c. <span class="smcap">XXVI</span>. «Accepit filiam Welfi ducis, qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, -qu erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam -constituit. Erat enim pulchra valde.—L'vque Friculfe lui crit: -Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas -visus vel auditus nostr parvitatis comperit, reginas. Scr. Fr. VI, +quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam +constituit. Erat enim pulchra valde.»—L'évêque Friculfe lui écrit: +«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas +visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, 355.</p> <p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> -<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: En outre, ils avaient t allis de l'Aquitain Hunald.</p> +<b><a href="#footnotetag16">16</a></b>: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.</p> <p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> -<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <i>V.</i> les ptres ddicatoires du clbre Raban de Fulde -et de l'vque Friculfe. Celui-ci crit: In divinis et liberalibus -studiis, ut tu eruditiones cognovi facundiam, obstupui. Script. Fr. +<b><a href="#footnotetag17">17</a></b>: <i>V.</i> les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde +et de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus +studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. VI, 355, 356.—Walafridi versus, ibid., 268:</p> <p class="poem10"> @@ -9542,58 +9504,58 @@ VI, 355, 356.—Walafridi versus, ibid., 268:</p> Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.<br> Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.</p> -<p>—Annal. Met., ibid., 212. Pulchra nimis et sapienti floribus optime -instructa.</p> +<p>—Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime +instructa.»</p> <p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> -<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">XLV</span>. Hi qui imperatori contraria +<b><a href="#footnotetag18">18</a></b>: Astron., c. <span class="smcap">XLV</span>. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, -imperatori auxilio futura. Louis se rconcilie avec son fils; le +imperatori auxilio futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace de massacrer et l'empereur et Lothaire. On -saisit les mutins.—Quos postea ad judicium adductos, cum omnes juris +saisit les mutins.—«Quos postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit -occidi.—<i>Voy.</i> aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.</p> +occidi.»—<i>Voy.</i> aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.</p> <p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> -<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">XLII</span>. Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut +<b><a href="#footnotetag19">19</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">XLII</span>. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis -recedebant ab eo.</p> +recedebant ab eo.»</p> <p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> -<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: De tous ces griefs, le septime est grave. Il rvle la -pense du temps. C'est la rclamation de l'esprit local, qui veut -dsormais suivre le mouvement matriel et fatal des races, des -contres, des langues, et qui dans toute division politique ne voit +<b><a href="#footnotetag20">20</a></b>: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la +pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut +désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des +contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit que violence et tyrannie.</p> <p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> -<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Plusieurs faits tmoignent de la prdilection de Louis +<b><a href="#footnotetag21">21</a></b>: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour -tous les habits qu'il portait un serf, vitrier du couvent de +tous les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. (Moine de Saint-Gall.)—On a vu son affection pour les -Saxons et les Aquitains; il avait dans sa jeunesse port le costume de -ces derniers. Le jeune Louis, obissant aux ordres de son pre, de -tout son cœur et de tout son pouvoir, vint le trouver Paderborn, -suivi d'une troupe de jeunes gens de son ge, et revtu de l'habit -gascon, c'est--dire portant le petit surtout rond, la chemise -manches longues et pendantes jusqu'au genou, les perons lacs sur les -bottines, et le javelot la main. Tel avait t le plaisir et la -volont du roi. (L'Astronome.)—De plus, et se trouvant absent, le -roi Louis voulut que les procs des pauvres fussent rgls de manire -que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait dou de -plus d'nergie et d'intelligence que les autres, connt de leurs -dlits, prescrivt les restitutions de vols, la peine du talion pour -les injures et les voies de fait, et pronont mme, dans les cas plus -graves, l'amputation des membres, la perte de la tte, et jusqu'au -supplice de la potence. Cet homme tablit des ducs, des tribuns et des -centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermet la tche -qui lui tait confie. (Moine de Saint-Gall.)</p> - -<p>Thegan., c. <span class="smcap">XLIV</span>. Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium +Saxons et les Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de +ces derniers. «Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de +tout son cœur et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, +suivi d'une troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit +gascon, c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à +manches longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les +bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la +volonté du roi. (L'Astronome.)—«De plus, et se trouvant absent, le +roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière +que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de +plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs +délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour +les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus +graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au +supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des +centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche +qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)</p> + +<p>Thegan., c. <span class="smcap">XLIV</span>. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi @@ -9602,112 +9564,112 @@ insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus erant ac patrum suorum.—Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti -sunt.—Id., c. <span class="smcap">XX</span>: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex -vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit... +sunt.—«Id., c. <span class="smcap">XX</span>: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex +vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» Puis vient une longue invective contre les parvenus.</p> <p><a id="footnote22" name="footnote22"></a> <b><a href="#footnotetag22">22</a></b>: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par -mcontentement contre Lothaire, c'est--dire contre l'unit de +mécontentement contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour -Pepin, c'est--dire pour l'Aquitaine, mme contre l'empereur.</p> - -<p>Nithardi histori, l. I, c. <span class="smcap">IV</span>, ap Scr. Fr. VII, 12. Occurrebat -univers plebi verecundia et pœnitudo, quod bis imperatorem -dimiserant.—C. <span class="smcap">V</span>: Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, -pœnitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.—Tous -les peuples revenaient Louis: Gregatim populi tam Franci quam -Burgundi, necnon Aquitani sed et Germani coeuntes, calamitatis -querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc. Astronom., c. +Pepin, c'est-à-dire pour l'Aquitaine, même contre l'empereur.</p> + +<p>Nithardi historiæ, l. I, c. <span class="smcap">IV</span>, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat +universæ plebi verecundia et pœnitudo, quod bis imperatorem +dimiserant.»—C. <span class="smcap">V</span>: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, +pœnitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»—Tous +les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam +Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis +querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. <span class="smcap">XLIX</span>.</p> <p><a id="footnote23" name="footnote23"></a> -<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Acta SS. ord. S. Bened., sec. <span class="smcap">IV</span>, p. 453: Virum rix -virumque discordi se progenitum frequenter ingemuerit.—Pascase -Radbert, auteur de la vie de Wala, qui crivait sous Louis le -Dbonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de -dguiser ses personnages sous des noms supposs. Wala s'appelle -<em>Arsenius</em>; Adhalard, <em>Antonius</em>; Louis le Dbonnaire, <em>Justinianus</em>; +<b><a href="#footnotetag23">23</a></b>: Acta SS. ord. S. Bened., sec. <span class="smcap">IV</span>, p. 453: «Virum rixæ +virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»—Pascase +Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le +Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de +déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle +<em>Arsenius</em>; Adhalard, <em>Antonius</em>; Louis le Débonnaire, <em>Justinianus</em>; Judith, <em>Justina</em>; Lothaire, <em>Honorius</em>; Louis le Germanique, <em>Gratianus</em>; Pepin, <em>Melanius</em>; Bernard de Septimanie, <em>Naso</em> et <em>Amisarius</em>.</p> <p><a id="footnote24" name="footnote24"></a> -<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Nithard., l. I., c. <span class="smcap">VII</span>: Ecce, fili, ut promiseram, +<b><a href="#footnotetag24">24</a></b>: Nithard., l. I., c. <span class="smcap">VII</span>: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus -similiter partium electio tua erit. Quod idem cum per triduum +similiter partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut -grius valuit, regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa +ægrius valuit, regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo -conferretur, consensit.</p> +conferretur, consensit.»</p> <p><a id="footnote25" name="footnote25"></a> <b><a href="#footnotetag25">25</a></b>: Nithard.</p> <p><a id="footnote26" name="footnote26"></a> -<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. In qua pugna ita -Francorum vires attenuat sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in -posteram sufficerent.—Dans cette bataille, dit une autre chronique -crite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la +<b><a href="#footnotetag26">26</a></b>: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita +Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in +posteram sufficerent.»—«Dans cette bataille, dit une autre chronique +écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, -se turent mutuellement. Hist. reg. Fr., 259.</p> +se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.</p> <p><a id="footnote27" name="footnote27"></a> -<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: On en peut juger par la modration extraordinaire des -jeux militaires donns Worms par Charles et Louis. La multitude se -tenait tout autour; et d'abord, en nombre gal, les Saxons, les +<b><a href="#footnotetag27">27</a></b>: On en peut juger par la modération extraordinaire des +jeux militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se +tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se -prcipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes +précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs -boucliers, et feignant de vouloir chapper la poursuite de l'ennemi; -mais, faisant volte-face, ils se mettaient poursuivre ceux qu'ils -venaient de fuir, jusqu' ce qu'enfin les deux rois, avec toute la -jeunesse, jetant un grand cri, lanant leurs chevaux, et brandissant -leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantt -les uns, tantt les autres. C'tait un beau spectacle cause de toute -cette grande noblesse, et cause de la modration qui y rgnait. Dans +boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; +mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils +venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la +jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant +leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt +les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute +cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne -vit pas mme ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se -connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre. +vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se +connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.» (Nithard.)</p> <p><a id="footnote28" name="footnote28"></a> -<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrtien, et +<b><a href="#footnotetag28">28</a></b>: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera -de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frre Karle ici prsent, +de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son -frre, tant qu'il fera de mme pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne -ferai aucun accord qui de ma volont soit au dtriment de mon frre.</p> +frère, tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne +ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.</p> <p>Nithard., l. III. c. <span class="smcap">V</span>, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.—J'emprunte la traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une -poque semblable. Le latin devait se trouver ml selon des -proportions diffrentes dans les langues naissantes de l'Europe.</p> +époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des +proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.</p> <p><a id="footnote29" name="footnote29"></a> -<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: Si Lodewig garde le serment qu'il a prt son frre -Karle, et si Karle, mon seigneur, de son ct ne le tient pas, si je +<b><a href="#footnotetag29">29</a></b>: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère +Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul -aide contre Lodewig.—Les Allemands rptrent la mme chose dans +aide contre Lodewig.»—Les Allemands répétèrent la même chose dans leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.</p> <p><a id="footnote30" name="footnote30"></a> -<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la -Seine envoyrent des messagers Charles (840), lui demandant de venir -vers eux avant que Lothaire occupt leur pays, et lui promettant -d'attendre son arrive. Charles, accompagn d'un petit nombre de gens, -se hta de se mettre en route, et arriva d'Aquitaine Quiersy; il y -reut avec bienveillance les gens qui vinrent lui de la fort des -Ardennes et des pays situs au-dessous. Quant ceux qui habitaient au -del de cette fort, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, sduits -par Odulf, manqurent la fidlit qu'ils avaient jure. Nithard.</p> +<b><a href="#footnotetag30">30</a></b>: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la +Seine envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir +vers eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant +d'attendre son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, +se hâta de se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y +reçut avec bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des +Ardennes et des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au +delà de cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits +par Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.</p> <p><a id="footnote31" name="footnote31"></a> <b><a href="#footnotetag31">31</a></b>: Nithard.</p> @@ -9716,42 +9678,42 @@ par Odulf, manqurent la fidlit qu'ils avaient jure. Nithard.</p> <b><a href="#footnotetag32">32</a></b>: Nithard.</p> <p><a id="footnote33" name="footnote33"></a> -<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Nithard. Il envoya des messagers en Saxe, promettant +<b><a href="#footnotetag33">33</a></b>: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux hommes libres et aux serfs (<i>frilingi</i> et <i>lazzi</i>), dont le nombre est immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait -les lois dont leurs anctres avaient joui au temps o ils adoraient -les idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnrent le nouveau -nom de Stellinga, se ligurent, chassrent presque du pays leurs -seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commena vivre sous -la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appel les Northmans -son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrtiens, et leur -avait mme permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis -craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se runissent, -cause de la parent, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, -qu'ils n'envahissent ses tats, et n'y abolissent la religion -chrtienne.</p> +les lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient +les idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau +nom de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs +seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous +la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à +son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur +avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis +craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à +cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, +qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion +chrétienne.»</p> <p><i>Voy.</i> aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232, etc.</p> <p><a id="footnote34" name="footnote34"></a> -<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">XXXVI</span>. Impii... dixerunt Judith reginam -violatam esse a duce Bernhardo.—Vita venerab. Wal, ap. Scr. Fr. VI, +<b><a href="#footnotetag34">34</a></b>: Thegan., c. <span class="smcap">XXXVI</span>. «Impii... dixerunt Judith reginam +violatam esse a duce Bernhardo.»—Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, 289.—Agobardi, Apolog., ibid., 248.—Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. -VII, 286: Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum -prodente.</p> +VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum +prodente.»</p> <p><a id="footnote35" name="footnote35"></a> <b><a href="#footnotetag35">35</a></b>: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.—Chronic. S. -Benigini Divion., ibid. 229.—Translat. S. Vincent, 353. Nortmanni... +Benigini Divion., ibid. 229.—Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam -adventaverant.</p> +adventaverant.»</p> <p><a id="footnote36" name="footnote36"></a> <b><a href="#footnotetag36">36</a></b>:</p> -<p>SUR LA CAPTIVIT DE LOUIS II.</p> +<p>SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II.</p> <p class="poem10"> Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,<br> @@ -9780,53 +9742,53 @@ adventaverant.</p> <span class="add2em">Ecce sumus imperator, possum vobis regero.</span><br> Leto animo habebat de illo quo fecerat;<br> <span class="add2em">A demonio vexatur, ad terram ceciderat,</span><br> - <span class="add2em">Exierunt mult turm videre mirabilia.</span><br> + <span class="add2em">Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.</span><br> Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:<br> <span class="add2em">Multa gens paganorum exit in Calabria,</span><br> <span class="add2em">Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.</span><br> Juratum est ad Surete Dei reliquie<br> <span class="add2em">Ipse regum defendendum, et alium requirere.</span></p> -<p>coutez, limites de la terre, coutez avec horreur, avec tristesse, -quel crime a t commis dans la ville de Bnvent. Ils ont arrt -Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bnventins se sont assembls +<p>«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, +quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté +Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le -renvoyons en vie, sans doute nous prirons tous. Il a prpar de -cruelles vengeances contre cette province: il nous enlve notre -royaume, il nous estime comme rien; il nous a accabls de maux: il est -bien juste qu'il prisse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont -fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prtoire, et lui, -il paraissait se rjouir de sa perscution comme un saint dans le +renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de +cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre +royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est +bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont +fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui, +il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de -l'empire; lui-mme il disait au peuple: Vous venez moi comme -au-devant d'un voleur avec des pes et des btons; un temps tait o -je vous ai soulags, mais prsent vous avez complot contre moi, et -je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour dtruire la -race des infidles; je suis venu pour rendre un culte l'glise et -aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait t -rpandu sur la terre. Le tentateur a os mettre sur sa tte la +l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme +au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où +je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et +je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la +race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et +aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été +répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous -pouvons vous gouverner, et il s'est rjoui de son ouvrage; mais le -dmon le tourmente et l'a renvers par terre, et la foule est sortie -pour tre tmoin du miracle. Le grand matre Jsus-Christ a prononc -son jugement: la foule des paens a envahi la Calabre; elle est -parvenue Salerne pour possder cette cit: mais nous jurons sur les -saintes reliques de Dieu, de dfendre ce royaume et d'en reconqurir -un autre.</p> +pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le +démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie +pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé +son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est +parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les +saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir +un autre.»</p> <p><a id="footnote37" name="footnote37"></a> -<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'tait +<b><a href="#footnotetag37">37</a></b>: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les -diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachs au service de la -proprit et du propritaire, avec les villes et les villages de leur -dpendance. Le Pre abb tait le Matre; les moines, comme les -affranchis de ce Matre, cultivaient les sciences, les lettres et les -arts.—L'abbaye de Saint-Riquier possdait la ville de ce nom, treize -autres villes, trente villages, un nombre infini de mtairies. Les -offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'levaient -seules par an prs de deux millions de notre monnaie.—Le monastre -de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possdait cependant, sous les -Mrovingiens, cent mille menses.</p> +diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la +propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur +dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les +affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les +arts.—L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize +autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les +offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient +seules par an à près de deux millions de notre monnaie.—Le monastère +de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les +Mérovingiens, cent mille menses.</p> <p><a id="footnote38" name="footnote38"></a> <b><a href="#footnotetag38">38</a></b>: Frodoard.</p> @@ -9835,216 +9797,216 @@ Mrovingiens, cent mille menses.</p> <b><a href="#footnotetag39">39</a></b>: Nithard.</p> <p><a id="footnote40" name="footnote40"></a> -<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Nithard: Sequana, mirabile dictu!... repent aere -sereno tumescere cœpit.</p> +<b><a href="#footnotetag40">40</a></b>: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere +sereno tumescere cœpit.»</p> <p><a id="footnote41" name="footnote41"></a> -<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Nithard., l. I, c. <span class="smcap">III</span>. Percontari... si respublica ei +<b><a href="#footnotetag41">41</a></b>: Nithard., l. I, c. <span class="smcap">III</span>. «Percontari... si respublica ei restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum -divinum. Nithard, l. IV, c. <span class="smcap">I</span>. Pallam illos percontati sunt... an +divinum.» Nithard, l. IV, c. <span class="smcap">I</span>. «Pallam illos percontati sunt... an secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque -prcipimus. Nithard, ibid., c. <span class="smcap">III</span>. Solito more, ad episcopos +præcipimus.» Nithard, ibid., c. <span class="smcap">III</span>. «Solito more, ad episcopos sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata -concedunt.</p> +concedunt.»</p> <p><a id="footnote42" name="footnote42"></a> <b><a href="#footnotetag42">42</a></b>: Nithard.—Avant de quitter Angers (873), Charles le -Chauve voulut assister aux crmonies que firent les Angevins leur -rentre dans la ville, pour remettre dans les chsses d'argent qu'ils -avaient emportes les corps de saint Aubin et de saint Lzin.</p> +Chauve voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur +rentrée dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils +avaient emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.</p> <p><a id="footnote43" name="footnote43"></a> -<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: C'est par erreur qu'un historien rcent a dit que ce -pouvoir avait t transfr aux vques exclusivement. Baluz., t. II, -p. 31, Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. Missos ex utroque -ordine... mittatis... Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. Ut +<b><a href="#footnotetag43">43</a></b>: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce +pouvoir avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, +p. 31, Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque +ordine... mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad -espiscopi prsentiam perducantur.</p> +espiscopi præsentiam perducantur.»</p> <p><a id="footnote44" name="footnote44"></a> -<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: En 851. Trait d'alliance et de secours mutuels entre -les trois fils de Louis le Dbonnaire, et pour faire poursuivre ceux -qui fuiraient l'excommunication des vques d'un royaume l'autre, ou -emmneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme -marie.</p> +<b><a href="#footnotetag44">44</a></b>: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre +les trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux +qui fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou +emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme +mariée.»</p> <p><a id="footnote45" name="footnote45"></a> <b><a href="#footnotetag45">45</a></b>: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.—Hincmar dit plus -tard expressment qu'il a <em>lu</em> Louis III. Hincmari ad Ludov. III. -epist. (ap. Hincm. op. II, 198): Ego cum collegis meis et cteris Dei +tard expressément qu'il a <em>élu</em> Louis III. Hincmari ad Ludov. III. +epist. (ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub -conditione debitas leges servandi.</p> +conditione debitas leges servandi.»</p> <p><a id="footnote46" name="footnote46"></a> <b><a href="#footnotetag46">46</a></b>: Frodoard.</p> <p><a id="footnote47" name="footnote47"></a> -<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande prouver +<b><a href="#footnotetag47">47</a></b>: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de poix, et en traversant un grand feu. (<i>Voy.</i> sur cette affaire les -textes qu'a runis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)</p> +textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)</p> <p><a id="footnote48" name="footnote48"></a> -<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Selon quelques-uns, Raban et son matre Alcuin auraient -t Scots (Low.)</p> +<b><a href="#footnotetag48">48</a></b>: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient +été Scots (Low.)</p> -<p>Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: Jean tait -assis table en face du roi, et de l'autre ct de la table. Les mets +<p>Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était +assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, -et aprs quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque -chose qui choquait la politesse gauloise, le tana doucement en lui +et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque +chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui disant: Quelle distance y a-t-il entre un <em>sot</em> et un <em>scot</em>? (<i>Quid -distat inter sottum et scotum?</i>)—Rien que la table, rpondit Jean, -renvoyant l'injure son auteur.</p> +distat inter sottum et scotum?</i>)—Rien que la table, répondit Jean, +renvoyant l'injure à son auteur.»</p> <p><a id="footnote49" name="footnote49"></a> -<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Jean rigne: La vraie philosophie est la vraie -religion, et rciproquement la vraie religion est la vraie -philosophie.</p> - -<p>J. Erig De nat. divis., l. I, c. <span class="smcap">LXVI</span>... Il ne faut pas croire que, -pour faire pntrer en nous la nature divine, la sainte criture se -serve toujours des mots et des signes propres et prcis; elle use de -similitudes, de termes dtourns et figurs, condescend notre -faiblesse, et lve, par un enseignement simple, nos esprits encore -grossiers et enfantins. Dans le Trait +<b><a href="#footnotetag49">49</a></b>: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie +religion, et réciproquement la vraie religion est la vraie +philosophie.»</p> + +<p>J. Erig De nat. divis., l. I, c. <span class="smcap">LXVI</span>... «Il ne faut pas croire que, +pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se +serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de +similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre +faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore +grossiers et enfantins.» Dans le Traité Περί φύσεως μερισμοῦ, -l'autorit est drive de la raison, nullement la raison de -l'autorit. Toute autorit qui n'est pas avoue par la raison parat +l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de +l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît sans valeur, etc.</p> <p><a id="footnote50" name="footnote50"></a> <b><a href="#footnotetag50">50</a></b>: <em>Wargr.</em>, loup; <em>wargus</em>, banni, V. Grimm.</p> <p><a id="footnote51" name="footnote51"></a> -<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: La faim fut le gnie de ces rois de la mer. Une famine -qui dsola le Jutland fit tablir une loi qui condamnait tous les cinq -ans l'exil les fils puns. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. +<b><a href="#footnotetag51">51</a></b>: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine +qui désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq +ans à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. <span class="smcap">IV</span>, -5.—Un Saga irlandais dit que les parents faisaient brler avec eux +5.—Un Saga irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher -fortune sur mer. Vatzdla, ap. Barth. 438.</p> +fortune sur mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438.</p> -<p>Olivier Barnakall, intrpide pirate, dfendit le premier ses +<p>«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe -des lances: c'tait leur habitude. Il en reu le nom de Barnakall, -sauveur des enfants. Bartholin., p. 457.—Lorsque l'enthousiasme -guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu' la frnsie, ils -prenaient le nom de <em>Bersekir</em> (insenss, fous furieux). La place du -Bersekir tait la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur -pour leur hros (V. l'Edda Smundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs -Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdla-Saga, le nom de Bersekir -devient un reproche. Barthol. 345.—Furore bersekico si quis -grassetur, relegatione puniatur. Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of +des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall, +sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.—Lorsque l'enthousiasme +guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils +prenaient le nom de <em>Bersekir</em> (insensés, fous furieux). La place du +Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur +pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs +Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir +devient un reproche. Barthol. 345.—«Furore bersekico si quis +grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.</p> <p><a id="footnote52" name="footnote52"></a> -<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: La forme potique de la tradition qui leur donne pour +<b><a href="#footnotetag52">52</a></b>: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour compagnes les <em>Vierges au bouclier</em> indique assez que ce fut une exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.</p> <p><a id="footnote53" name="footnote53"></a> -<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Raoul Glaber: Dans la suite des temps naquit, prs de -Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nomm Hastings. -Il tait d'un village nomm Tranquille, trois milles de la ville; il -tait robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, -dans sa jeunesse, du mpris pour la pauvret de ses parents; et cdant - son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint -s'enfuir chez les Normands. L, il commena par se mettre au service -de ceux qui se vouaient un brigandage continuel pour procurer des +<b><a href="#footnotetag53">53</a></b>: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de +Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. +Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il +était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, +dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant +à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à +s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service +de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la <em>flotte</em> (flotta).</p> <p><a id="footnote54" name="footnote54"></a> -<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Tregan., <span class="smcap">XXXIII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 80 ...Quem imperator +<b><a href="#footnotetag54">54</a></b>: Tregan., <span class="smcap">XXXIII</span>, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit -ei. Astronom, c. <span class="smcap">XL</span>, ibid., 107.—Eginh. Annal., ibid., 187.—Annal. -Bertin., ann. 870. Cependant furent baptiss quelques Normands, -amens pour cela l'empereur, par Hugues, abb et marquis: ayant reu -des prsents, ils s'en retournrent vers les leurs; et aprs le -baptme, ils se conduisirent de mme qu'auparavant, en normands et -comme des paens.</p> +ei.» Astronom, c. <span class="smcap">XL</span>, ibid., 107.—Eginh. Annal., ibid., 187.—Annal. +Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, +amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu +des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le +baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et +comme des païens.»</p> <p><a id="footnote55" name="footnote55"></a> <b><a href="#footnotetag55">55</a></b>: Ils appelaient ainsi leurs barques, <em>drakars</em>, <em>snekkars</em>.</p> <p><a id="footnote56" name="footnote56"></a> -<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Le cor d'ivoire joue un grand rle dans les lgendes -relatives aux Normands, par exemple, dans la lgende bretonne de -Saint-Florent: Le moine Guallon fut envoy Saint-Florent... -Lorsqu'il fut entr dans le couvent, il chassa des cryptes les laies -sauvages qui s'y taient tablies avec leurs petits... Ensuite il alla -trouver Hastings, le chef normand, qui rsidait encore Nantes... -Lorsque le chef le vit venir lui avec des prsents, il se leva -aussitt et quitta son sige, et appliqua ses lvres sur ses lvres; +<b><a href="#footnotetag56">56</a></b>: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes +relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de +Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... +Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies +sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla +trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... +Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva +aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il -donna au moine un cor d'ivoire, appel le Cor des tonnerres, ajoutant -que, lorsque les siens dbarqueraient pour le pillage, il sonnt de ce +donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant +que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son -pourrait tre entendu des pirates.</p> +pourrait être entendu des pirates.»</p> <p><a id="footnote57" name="footnote57"></a> -<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Le couvent se racheta lui-mme plusieurs fois et finit -par tre rduit en cendres.</p> +<b><a href="#footnotetag57">57</a></b>: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit +par être réduit en cendres.</p> <p><a id="footnote58" name="footnote58"></a> -<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Annal. Bertin., anne 859. Charles distribua aux -laques certains monastres, qui n'taient jamais accords qu' des -clercs.—Ann. 862: L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donne -draisonnablement son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison - Hubert, clerc mari. Pendant longtemps il avait laiss vacante la -place d'abb, et l'avait garde son profit. En 861, il en avait fait +<b><a href="#footnotetag58">58</a></b>: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux +laïques certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des +clercs.»—Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée +déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison +à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la +place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.—Ann. 876. Il -rcompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui -passaient dans son parti.—Ann. 865. Il nomma de sa pleine autorit, -avant que la cause et t juge, Vulfade l'archevch de Bourges, -etc., etc.—Frodoard, l. II, c. <span class="smcap">XVII</span>. Le synode de Troyes, qui avait -dsapprouv la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu -de ses dlibrations. Charles exigea que la lettre lui ft remise, et -brisa pour la lire, les sceaux des archevques, etc.—<i>Voy.</i> aussi +récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui +passaient dans son parti.—Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, +avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, +etc., etc.»—Frodoard, l. II, c. <span class="smcap">XVII</span>. Le synode de Troyes, qui avait +désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu +de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et +brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.—<i>Voy.</i> aussi dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine -envers les vques assembls au concile de Ponthion.—En 867, il avait -exig des vques et des abbs un tat de leurs possessions, afin de -savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer des -constructions. Dix ans aprs, il fit contribuer tout le clerg pour le -payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.—Dans ses expditions -militaires, il se fit peu de scrupule de piller les glises. <i>Ibid.</i>, -ann. 851.—On alla jusqu' douter de la puret de sa foi (Lotharius -adversus Karolum occasione suspect fidei queritur... Multa catholic +envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.—En 867, il avait +exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de +savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des +constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le +payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.—Dans ses expéditions +militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. <i>Ibid.</i>, +ann. 851.—On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius +adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. -<i>Ibid.</i>, ann, 855).—Nous le voyons mme humilier l'archevque de -Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie celui de -Sens.—Hincmar avait plusieurs cts faibles et vulnrables. D'une -part, il avait succd l'archevque Ebbon, dont plusieurs -dsapprouvaient la dposition. De l'autre, il s'tait compromis dans -l'affaire de Gotteschalk, et par des procds illgaux envers -l'hrtique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait -aussi ses violences l'gard de son neveu Hincmar, vque de Laon, -jeune et savant prlat, qu'il ne trouvait pas assez soumis la +<i>Ibid.</i>, ann, 855).—Nous le voyons même humilier l'archevêque de +Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de +Sens.—Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une +part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs +désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans +l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers +l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait +aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, +jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la primatie de Reims.</p> <p><a id="footnote59" name="footnote59"></a> -<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. De Italia in Galliam +<b><a href="#footnotetag59">59</a></b>: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... -Grcas glorias optimas arbitrabatur...</p> +Græcas glorias optimas arbitrabatur...»</p> <p><a id="footnote60" name="footnote60"></a> -<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonn -par un mdecin juif.</p> +<b><a href="#footnotetag60">60</a></b>: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné +par un médecin juif.</p> <p><a id="footnote61" name="footnote61"></a> <b><a href="#footnotetag61">61</a></b>: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... -polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.</p> +polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»</p> <p><a id="footnote62" name="footnote62"></a> <b><a href="#footnotetag62">62</a></b>: Annales de Saint-Bertin.</p> @@ -10057,159 +10019,159 @@ polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.</p> <span class="add1em">Heisset er Ludwig</span><br> Der gerne Gott dienet, etc.</p> -<p>Un chroniqueur, postrieur de deux sicles, ne craint pas d'affirmer +<p>Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent mille hommes. (Marianus Scotus.)</p> <p><a id="footnote64" name="footnote64"></a> -<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pices les armes +<b><a href="#footnotetag64">64</a></b>: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait -l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'<cite>Odysse</cite>, de l'arc du roi -d'thiopie dans Hrodote.</p> +l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'<cite>Odyssée</cite>, de l'arc du roi +d'Éthiopie dans Hérodote.</p> <p><a id="footnote65" name="footnote65"></a> -<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Mon. Sangall., l. II, c. <span class="smcap">XX</span>. Is cum Behemanos, Wilzoz +<b><a href="#footnotetag65">65</a></b>: Mon. Sangall., l. II, c. <span class="smcap">XX</span>. «Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili -suspenderet... aiebat: Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel +suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes, -huc illucque portare solebam.</p> +huc illucque portare solebam.»</p> <p><a id="footnote66" name="footnote66"></a> -<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Il assure l'hritage au fils, lors mme qu'il est encore -enfant la mort du pre. S'il n'y a point de fils, le prince -disposera du comt.</p> +<b><a href="#footnotetag66">66</a></b>: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore +enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince +disposera du comté.</p> <p><a id="footnote67" name="footnote67"></a> -<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Il fut lu au concile de Mantaille par vingt-trois -vques du midi et de l'Orient de la Gaule.</p> +<b><a href="#footnotetag67">67</a></b>: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois +évêques du midi et de l'Orient de la Gaule.</p> <p><a id="footnote68" name="footnote68"></a> <b><a href="#footnotetag68">68</a></b>: <i>V.</i> la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve refuse de <em>confisquer</em> les dons prodigieux que le comte des Gascons -Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits -l'glise d'Alahon (diocse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. +Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à +l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p. 85 des preuves.—Il ne donnait pas moins que tout l'ancien -patrimoine de ses aeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de -proprits et <em>de droits</em> dans le <em>Toulousan</em>, l'<em>Agnois</em>, le -<em>Quiercy</em>, le <em>pays d'Arles</em>, le <em>Prigueux</em>, la <em>Saintonge</em> et le -<em>Poitou</em>. Les bndictins ne trouvent dans l'tat matriel et la forme -de cette pice aucun motif d'en suspecter l'authenticit. Ce serait le -testament de l'ancienne dynastie aquitanique, rfugie chez les -Basques, lguant l'glise espagnole tout ce qu'elle a jamais possd -en France. Du tiers de la France, le don est rduit par Charles le -Chauve quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas -grand'chose prtendre. (1833.) M. Rabanis a constat l'authenticit +patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de +propriétés et <em>de droits</em> dans le <em>Toulousan</em>, l'<em>Agénois</em>, le +<em>Quiercy</em>, le <em>pays d'Arles</em>, le <em>Périgueux</em>, la <em>Saintonge</em> et le +<em>Poitou</em>. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme +de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le +testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les +Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé +en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le +Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas +grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité de la charte d'Alahon (1841).</p> <p><a id="footnote69" name="footnote69"></a> -<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Les comtes de Flandre portrent d'abord ce nom, ainsi +<b><a href="#footnotetag69">69</a></b>: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que les comtes d'Anjou.</p> <p><a id="footnote70" name="footnote70"></a> -<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. ... In corde -suo cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius su -regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione sedibus suis +<b><a href="#footnotetag70">70</a></b>: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde +suo cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ +regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam -dignitatem ascenderet.</p> +dignitatem ascenderet.»</p> <p><a id="footnote71" name="footnote71"></a> -<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: Vulgus promiscuum +<b><a href="#footnotetag71">71</a></b>: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est -eorum conjuratio, potentioribus nostris facile interficiuntur.</p> +eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»</p> <p><a id="footnote72" name="footnote72"></a> -<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: Nortmanni, ejus -reditum prscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, -emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cdens, civitatem -ingressus.</p> +<b><a href="#footnotetag72">72</a></b>: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus +reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, +emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem +ingressus.»</p> <p><a id="footnote73" name="footnote73"></a> <b><a href="#footnotetag73">73</a></b>: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les -Hongrois, en 919, aucun ne vint son ordre, hors l'archevque de -Reims, Hrive, qui lui amena quinze cents hommes d'armes +Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de +Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes (Frodoard).—Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens -privilges de l'glise de Reims; ils furent confirms de nouveau par +priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.</p> <p><a id="footnote74" name="footnote74"></a> <b><a href="#footnotetag74">74</a></b>: Gesta consulum Andegav., c. <span class="smcap">I</span>, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. -Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia -silvestri et venatico exercitio victitans, etc. <i>V.</i> aussi (<i>ibid.</i>) +«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia +silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» <i>V.</i> aussi (<i>ibid.</i>) Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.</p> <p><a id="footnote75" name="footnote75"></a> -<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Aimoin de Saint-Fleury, qui crivit en 1005, dit +<b><a href="#footnotetag75">75</a></b>: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357. -Albric des Trois-Fontaines, qui crivit deux sicles plus tard, n'a -donc pas t, comme l'a cru M. Sismondi, le premier donner cette -gnalogie. Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, +Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a +donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette +généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous -apprennent rien de plus sur cette race. Ibid., 285.—Guillaume de -Jumiges: Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux -fils, le prince Eudes et Robert, frre d'Eudes. Item. Chron. de +apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.—Guillaume de +Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux +fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.—Un anonyme, auteur d'une vie de Louis -VIII: Le royaume passa de la race de Charles celle des comtes de -Paris, qui provenaient d'origine saxonne.—Helgald, vie de Robert, c. -<span class="smcap">I</span>. L'auguste famille de Robert, comme lui-mme l'assurait en saintes -et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie. (Ausonia, il faut -peut-tre lire Saxonia?)—Quelques historiens font natre Robert en -Neustrie; les uns Sez (Saxia, civitas Saxorum), les autres -Saisseau (Saxiacum). V. la prface du tome X des Historiens de France. +VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de +Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»—Helgald, vie de Robert, c. +<span class="smcap">I</span>. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes +et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut +peut-être lire Saxonia?)—Quelques historiens font naître Robert en +Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à +Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence -mme, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons tablis en -Neustrie, et particulirement Bayeux. Tout le rivage s'appelait -<i>littus Saxonicum</i>. Les noms de <em>Sez</em>, de <em>Saisseau</em>, de la rivire -de <em>Se</em>, etc., ont videmment la mme origine.</p> +même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en +Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait +<i>littus Saxonicum</i>. Les noms de <em>Séez</em>, de <em>Saisseau</em>, de la rivière +de <em>Sée</em>, etc., ont évidemment la même origine.</p> <p><a id="footnote76" name="footnote76"></a> -<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: Fuit in occiduis +<b><a href="#footnotetag76">76</a></b>: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis partibus quidam rex ab incolis Karl <i>Sot</i>, id est <i>Stolidus</i>, ironice -dictus Rad Glaber, l. I, c. <span class="smcap">I</span>, ibid <span class="smcap">IV</span>: Carolum <i>Hebetem</i> -cognominatum. Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum -<i>Simplicem</i>.—Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: Karolus -<i>Follus</i>. Richard. Pictav., ibid., 22: Karolus Simplex, sive -<i>Stultus</i>.</p> +dictus» Rad Glaber, l. I, c. <span class="smcap">I</span>, ibid <span class="smcap">IV</span>: «Carolum <i>Hebetem</i> +cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum +<i>Simplicem</i>.»—Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus +<i>Follus</i>.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive +<i>Stultus</i>.»</p> <p><a id="footnote77" name="footnote77"></a> -<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Il ne faut pas se reprsenter cet Eudes comme assis dans -de paisibles possessions, ainsi que le furent aprs lui Hugues le -Grand et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutt -qu'une arme. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour +<b><a href="#footnotetag77">77</a></b>: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans +de paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le +Grand et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt +qu'une armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.</p> <p><a id="footnote78" name="footnote78"></a> -<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: Louis d'Outre-mer pousa Gerberge, sœur de +<b><a href="#footnotetag78">78</a></b>: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, sœur de l'empereur Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui -rendre coup pour coup, et de contre-balancer le crdit que Louis avait -obtenu auprs d'Othon, prit pour femme l'autre sœur, Hedwige. De -ces deux sœurs sortirent la race impriale de Germanie et les races -royales de France et d'Angleterre. (Albric des Trois-Fontaines.)</p> +rendre coup pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait +obtenu auprès d'Othon, prit pour femme l'autre sœur, Hedwige. De +ces deux sœurs sortirent la race impériale de Germanie et les races +royales de France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)</p> <p><a id="footnote79" name="footnote79"></a> <b><a href="#footnotetag79">79</a></b>: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la -protection de Bruno, et il rtablit la paix entre ses neveux -(Frodoard). Les deux sœurs vinrent rendre visite Othon, lorsqu'il -vint Aix, en 965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent +protection de Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux +(Frodoard). Les deux sœurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il +vint à Aix, en 965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de saint Bruno.)</p> <p><a id="footnote80" name="footnote80"></a> -<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Nous remarquerons, l'occasion de cette observation de -M. Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dgnration, ne -tombrent pas si bas que les Mrovingiens. Si Louis le Bgue fut -surnomm <em>Nihil-fecit</em>, il faut se souvenir qu'il ne rgna que +<b><a href="#footnotetag80">80</a></b>: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de +M. Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne +tombèrent pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut +surnommé <em>Nihil-fecit</em>, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; et les Annales de Metz vantent sa douceur et son -quit.—Louis III et Carloman remportrent une victoire sur les -Northmans (879).—Charles <em>le Sot</em> fit avec eux un trait fort utile +équité.—Louis III et Carloman remportèrent une victoire sur les +Northmans (879).—Charles <em>le Sot</em> fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa -main.—Louis d'Outre-mer montra un courage et une activit qui -n'auraient pas d lui attirer cette satire: Dominus in convivio, rex -in cubiculo.—Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la -jeunesse de Louis <em>le Fainant</em> lui-mme, la brivet de son rgne, et -la valeur dont il fit preuve au sige de Reims, ne mritaient pas ce -surnom des derniers Mrovingiens.</p> +main.—Louis d'Outre-mer montra un courage et une activité qui +n'auraient pas dû lui attirer cette satire: «Dominus in convivio, rex +in cubiculo.»—Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la +jeunesse de Louis <em>le Fainéant</em> lui-même, la brièveté de son règne, et +la valeur dont il fit preuve au siége de Reims, ne méritaient pas ce +surnom des derniers Mérovingiens.</p> <p><a id="footnote81" name="footnote81"></a> <b><a href="#footnotetag81">81</a></b>: Gerbert.</p> @@ -10222,15 +10184,15 @@ surnom des derniers Mrovingiens.</p> <p><a id="footnote84" name="footnote84"></a> <b><a href="#footnotetag84">84</a></b>: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente -de dire: Hugues Capet tait fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de -Robert le Fort; mais j'ai diffr de rappeler son origine, parce qu'en -remontant plus haut elle est fort obscure.—Dante a reproduit +de dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de +Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en +remontant plus haut elle est fort obscure.»—Dante a reproduit l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de Paris.</p> <p class="poem10"> Di me son nati i Filippi i Luigi,<br> - Per cui novellamente Francia retta.<br> + Per cui novellamente è Francia retta.<br> Figluol fui d'un beccaio di Parigi,<br> Quando li regi antichi vener meno,<br> Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.</p> @@ -10238,104 +10200,104 @@ Paris.</p> <p><a id="footnote85" name="footnote85"></a> <b><a href="#footnotetag85">85</a></b>: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: ..... Regnare Francis rex Robertus ferebatur.—Le duc d'Aquitaine, -c'tait alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi +c'était alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour suzerain.</p> <p><a id="footnote86" name="footnote86"></a> -<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Dj Charles le Chauve, dans la premire poque de son -rgne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui -dirigea Louis le Bgue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait -lui-mme.—Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le -Simple en bas-ge. Il le couronna en 893, l'ge de quatorze ans, +<b><a href="#footnotetag86">86</a></b>: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son +règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui +dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait +lui-même.—Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le +Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi -en 898.—Aprs lui, Herive ramena Charles le Simple, en 920, ses -vassaux rvolts, et raffermit sa royaut chancelante. Seul il vint le -dfendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.—Louis -d'Outre-mer fit la guerre Hribert avec l'archevque Arnoul, et lui +en 898.—Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses +vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le +défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.—Louis +d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.</p> <p><a id="footnote87" name="footnote87"></a> <b><a href="#footnotetag87">87</a></b>: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la -traduction, p. 189: La France peut se diviser en trois parties -principales, dont la premire comprend les vignobles; la seconde, le -mas; la troisime, les oliviers. Ces plants forment les trois -districts: 1<sup>o</sup> du nord, o il n'y a pas de vignobles; 2<sup>o</sup> du centre, -o il n'y a pas de mas; 3<sup>o</sup> du midi, o l'on trouve les vignes, les -oliviers et le mas. La ligne de dmarcation entre les pays vignobles -et ceux o l'on ne cultive pas la vigne, est, comme je l'ai moi-mme -observ Coucy, trois lieues du nord de Soissons; Clermont dans -le Beauvoisis, Beaumont dans le Maine, et Herbignai prs Gurande, -en Bretagne.—Cette limitation, peut-tre trop rigoureuse, est -pourtant gnralement exacte.</p> - -<p>Le tableau suivant des importations dont le rgne vgtal s'est -enrichi en France, donne une haute ide de la varit infinie de sol -et de climat qui caractrise notre patrie:</p> - -<p>Le verger de Charlemagne, Paris, passait pour unique, parce qu'on y +traduction, p. 189: «La France peut se diviser en trois parties +principales, dont la première comprend les vignobles; la seconde, le +maïs; la troisième, les oliviers. Ces plants forment les trois +districts: 1<sup>o</sup> du nord, où il n'y a pas de vignobles; 2<sup>o</sup> du centre, +où il n'y a pas de maïs; 3<sup>o</sup> du midi, où l'on trouve les vignes, les +oliviers et le maïs. La ligne de démarcation entre les pays vignobles +et ceux où l'on ne cultive pas la vigne, est, comme je l'ai moi-même +observé à Coucy, à trois lieues du nord de Soissons; à Clermont dans +le Beauvoisis, à Beaumont dans le Maine, et à Herbignai près Guérande, +en Bretagne.»—Cette limitation, peut-être trop rigoureuse, est +pourtant généralement exacte.</p> + +<p>Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est +enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol +et de climat qui caractérise notre patrie:</p> + +<p>«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des -chtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande -partie de la population, ne nous est venue du Prou qu' la fin du -<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle. Saint Louis nous a apport la renoncule inodore des -plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employrent leur autorit -procurer la France la renoncule des jardins. C'est la croisade du -trouvre Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses +châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande +partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du +<span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des +plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à +procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du +trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au -commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> sicle. Nous avons longtemps envi la -Turquie, la tulipe, dont nous possdons maintenant neuf cents espces -plus belles que celles des autres pays. L'orme tait peine connu en -France avant Franois I<sup>er</sup>, et l'artichaut avant le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle. Le -mrier n'a t plant dans nos climats qu'au milieu du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> sicle. -Fontainebleau est redevable de ses chasselas dlicieux l'le de -Chypre. Nous sommes alls chercher le saule pleureur aux environs de -Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frne noir et le thuya, au -Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'hliotrope, aux Cordillres; -le rsda, en gypte; le millet altier, en Guine; le ricin et le -micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brsil; -la gourde et l'agave, en Amrique; le tabac, au Mexique; l'amomon, -Madre; l'anglique, aux montagnes de la Laponie; l'hmrocalle jaune, -en Sibrie; la balsamine dans l'Inde; la tubreuse, dans l'le de -Ceylan; l'pine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, -la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le bl sarrasin, en Grce; le lin -de la Nouvelle-Zlande, dans les terres australes. Depping, +commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle. Nous avons longtemps envié à la +Turquie, la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces +plus belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en +France avant François I<sup>er</sup>, et l'artichaut avant le <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle. Le +mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècle. +Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de +Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de +Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au +Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères; +le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le +micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; +la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à +Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune, +en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de +Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à +la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin +de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping, Description de la France, t. I, p. 51.—Voy. aussi de Candolle, sur la -Statistique vgtale de la France, et A. de Humboldt, Gographie +Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie botanique.</p> <p><a id="footnote88" name="footnote88"></a> -<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Il a perc bien loin sur une ligne droite, sans regarder - droite ni gauche; et la premire consquence de cet idalisme qui -semblait donner tout l'homme, fut, comme on le sait, -l'anantissement de l'homme dans la vision de Malebranche et le -panthisme de Spinosa.</p> +<b><a href="#footnotetag88">88</a></b>: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder +à droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui +semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, +l'anéantissement de l'homme dans la vision de Malebranche et le +panthéisme de Spinosa.</p> <p><a id="footnote89" name="footnote89"></a> <b><a href="#footnotetag89">89</a></b>: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne -faudrait-il pas ajouter, si l'on voulait rendre justice ces deux +faudrait-il pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur payer tout ce que leur doit la France?</p> -<p>Nantes a encore une originalit qu'il faut signaler: la perptuit des -familles commerantes, les fortunes lentes et honorables, l'conomie -et l'esprit de famille; quelque pret dans les affaires, parce qu'on -veut faire honneur ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, +<p>Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des +familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie +et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on +veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, et les mœurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.</p> <p><a id="footnote90" name="footnote90"></a> -<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Par exemple, dans les clochers penchs, ou dcoups en -jeux de cartes, ou lourdement tags de balustrades, qu'on voit -Trguier et Landernau; dans la cathdrale tortueuse de Quimper, o -le chœur est de travers par rapport la nef; dans la triple glise -de Vannes, etc. Saint-Malo n'a pas de cathdrale, malgr ses belles -lgendes.</p> +<b><a href="#footnotetag90">90</a></b>: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en +jeux de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à +Tréguier et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où +le chœur est de travers par rapport à la nef; dans la triple église +de Vannes, etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles +légendes.</p> <p><a id="footnote91" name="footnote91"></a> -<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: L'auteur tait Saint-Malo au mois de septembre 1831.</p> +<b><a href="#footnotetag91">91</a></b>: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.</p> <p><a id="footnote92" name="footnote92"></a> -<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: l'arsenal, sans compter les batteries (1833).</p> +<b><a href="#footnotetag92">92</a></b>: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).</p> <p><a id="footnote93" name="footnote93"></a> -<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Par exemple, le <em>Rpublicain</em>, vaisseau de cent vingt +<b><a href="#footnotetag93">93</a></b>: Par exemple, le <em>Républicain</em>, vaisseau de cent vingt canons en 1793.</p> <p><a id="footnote94" name="footnote94"></a> @@ -10345,187 +10307,187 @@ canons en 1793.</p> <b><a href="#footnotetag95">95</a></b>:</p> <p class="poem10"> - <span class="add3em"><em>Golans, golans</em>,</span><br> + <span class="add3em"><em>Goélans, goélans</em>,</span><br> <em>Ramenez-nous nos maris, nos amans!</em></p> <p><a id="footnote96" name="footnote96"></a> -<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Attest par les gendarmes mmes. Du reste, ils semblent +<b><a href="#footnotetag96">96</a></b>: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent envisager le <em>bris</em> comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible -droit de <em>bris</em> tait, comme on sait, l'un des privilges fodaux les -plus lucratifs. Le vicomte de Lon disait, en parlant d'un cueil: -J'ai l une pierre plus prcieuse que celles qui ornent la couronne -des rois.</p> +droit de <em>bris</em> était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les +plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: +«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne +des rois.»</p> <p><a id="footnote97" name="footnote97"></a> <b><a href="#footnotetag97">97</a></b>: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il -est superflu d'ajouter que la trace de ces mœurs barbares disparat +est superflu d'ajouter que la trace de ces mœurs barbares disparaît chaque jour.</p> <p><a id="footnote98" name="footnote98"></a> <b><a href="#footnotetag98">98</a></b>: Voyage de Cambry.</p> <p><a id="footnote99" name="footnote99"></a> -<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Voyage de Cambry.—Dans les Hbrides et autres les, -l'homme prenait la femme l'essai pour un an; si elle ne lui -convenait pas, il la cdait un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 -et Martin's Hebrides, etc. Nagure encore, le paysan qui voulait se -marier, demandait femme au lord de Barra, qui rgnait dans ces les -depuis trente-cinq gnrations. Solin, c. <span class="smcap">XXII</span>, assure dj que le roi -des Hbrides n'a point de femmes lui, mais qu'il use de toutes.</p> +<b><a href="#footnotetag99">99</a></b>: Voyage de Cambry.—Dans les Hébrides et autres îles, +l'homme prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui +convenait pas, il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 +et Martin's Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se +marier, demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles +depuis trente-cinq générations. Solin, c. <span class="smcap">XXII</span>, assure déjà que le roi +des Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.</p> <p><a id="footnote100" name="footnote100"></a> <b><a href="#footnotetag100">100</a></b>: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. -Transplante dans les belles provinces de la Loire, elle revt ainsi -un caractre gracieux, et toutefois grandiose dans sa navet.</p> +Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi +un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.</p> <p><a id="footnote101" name="footnote101"></a> <b><a href="#footnotetag101">101</a></b>: Cet astre est toujours redoutable aux populations -celtiques. Ils lui disent pour en dtourner la malfaisante influence: -Tu nous trouves bien, laisse-nous bien. Quand elle se lve, ils se -mettent genoux, et disent un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i>. Dans plusieurs -lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se dcouvrent quand -l'toile de Vnus se lve (Cambry, I, 193).—Le respect des lacs et -des fontaines s'est aussi conserv: ils y apportent certain jour du +celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: +«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se +mettent à genoux, et disent un <i>Pater</i> et un <i>Ave</i>. Dans plusieurs +lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand +l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).—Le respect des lacs et +des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du beurre et du pain. (Cambry, III, 35. <i>V.</i> aussi Depping, I, -76.)—Jusqu'en 1788, Lesneven, on chantait solennellement, le -premier jour de l'an: <span class="smcap">Guy-na-n</span>. (Cambry, II, 26.)—Dans l'Anjou, les -enfants demandaient leurs trennes, en criant: <span class="smcap">Ma guillanneu</span>. (Bodin, -Recherches sur Saumur.)—Dans le dpartement de la Haute-Vienne, en -criant: <span class="smcap">Gui-gne-leu</span>.—Il y a peu d'annes que dans les Orcades, la -fiance allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, -II, 360.)—La fte du Soleil se clbrerait encore dans un village du -Dauphin, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphin, -p. 11).—Aux environs de Saumur, on allait, la Trinit, voir -paratre <em>trois soleils</em>.— la Saint-Jean, on allait voir danser le +76.)—Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le +premier jour de l'an: <span class="smcap">Guy-na-né</span>. (Cambry, II, 26.)—Dans l'Anjou, les +enfants demandaient leurs étrennes, en criant: <span class="smcap">Ma guillanneu</span>. (Bodin, +Recherches sur Saumur.)—Dans le département de la Haute-Vienne, en +criant: <span class="smcap">Gui-gne-leu</span>.—Il y a peu d'années que dans les Orcades, la +fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, +II, 360.)—La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du +Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné, +p. 11).—Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir +paraître <em>trois soleils</em>.—À la Saint-Jean, on allait voir danser le soleil levant, (Bodin, <i>loco citato</i>.)—Les Angevins appelaient le soleil <em>Seigneur</em>, et la lune <em>Dame</em>. (Idem, Recherches sur l'Anjou, I, 86.)</p> <p><a id="footnote102" name="footnote102"></a> -<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Dans la Cornouaille.—Il leur est arriv de mme dans -les guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obir un -moment aprs.</p> +<b><a href="#footnotetag102">102</a></b>: Dans la Cornouaille.—Il leur est arrivé de même dans +les guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un +moment après.</p> <p><a id="footnote103" name="footnote103"></a> -<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: On connat les prtentions de cette famille descendue -des Mac Tiern de Lon. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, ils avaient pris cette devise -qui rsume leur histoire: <em>Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan -suis.</em></p> +<b><a href="#footnotetag103">103</a></b>: On connaît les prétentions de cette famille descendue +des Mac Tiern de Léon. Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, ils avaient pris cette devise +qui résume leur histoire: «<em>Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan +suis.</em>»</p> <p><a id="footnote104" name="footnote104"></a> -<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Tmoignage de M. le capitaine Galleran, la cour +<b><a href="#footnotetag104">104</a></b>: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises de Nantes, octobre 1832.</p> <p><a id="footnote105" name="footnote105"></a> -<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: <i>V.</i> les Lettres de M<sup>me</sup> de Svign, 1675, de -septembre en dcembre. Il y eut un trs-grand nombre d'hommes rous, -pendus, envoys aux galres. Elle en parle avec une lgret qui fait +<b><a href="#footnotetag105">105</a></b>: <i>V.</i> les Lettres de M<sup>me</sup> de Sévigné, 1675, de +septembre en décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, +pendus, envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.</p> <p><a id="footnote106" name="footnote106"></a> -<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Le bazvalan tait celui qui se chargeait de demander -les filles en mariage. C'tait le plus souvent un tailleur, qui se -prsentait avec un bas bleu et un blanc.</p> +<b><a href="#footnotetag106">106</a></b>: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander +les filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se +présentait avec un bas bleu et un blanc.</p> <p><a id="footnote107" name="footnote107"></a> -<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Charles le Chauve, son tour, s'en fit lever une en +<b><a href="#footnotetag107">107</a></b>: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en regard de la Bretagne.</p> <p><a id="footnote108" name="footnote108"></a> -<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Du moins l'poque mrovingienne.</p> +<b><a href="#footnotetag108">108</a></b>: Du moins à l'époque mérovingienne.</p> <p><a id="footnote109" name="footnote109"></a> -<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: C'est une espce de grotte artificielle de quarante -pieds de long sur dix de large et huit de haut, le tout form de onze -pierres normes. Ce dolmen, plac dans la valle, semble rpondre un -autre qu'on aperoit sur une colline. J'ai souvent remarqu cette -disposition dans les monuments druidiques, par exemple, Carnac.</p> +<b><a href="#footnotetag109">109</a></b>: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante +pieds de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze +pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un +autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette +disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.</p> <p><a id="footnote110" name="footnote110"></a> -<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: En 1821, il restait de l'abbaye trois clotres, -soutenus de colonnes et de pilastres, cinq grandes glises et +<b><a href="#footnotetag110">110</a></b>: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, +soutenus de colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues, entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard Cœur-de-Lion, avait disparu.</p> <p><a id="footnote111" name="footnote111"></a> -<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <i>Voy.</i> les <a href="#eclaircissements">claircissements</a>.</p> +<b><a href="#footnotetag111">111</a></b>: <i>Voy.</i> les <a href="#eclaircissements">Éclaircissements</a>.</p> <p><a id="footnote112" name="footnote112"></a> -<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Les mules du Poitou sont recherches par l'Auvergne, la -Provence, le Languedoc, l'Espagne mme.—La naissance d'une mule est -plus fte que celle d'un fils.—Vers Mirebeau, un ne talon vaut -jusqu' 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Svres.</p> +<b><a href="#footnotetag112">112</a></b>: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la +Provence, le Languedoc, l'Espagne même.—La naissance d'une mule est +plus fêtée que celle d'un fils.—Vers Mirebeau, un âne étalon vaut +jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.</p> -<p>Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipres dans le -Poitou.—Poitiers envoyait autrefois ses vipres jusqu' Venise. Stat. -de la Vende, par l'ingnieur La Bretonnire.</p> +<p>Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le +Poitou.—Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat. +de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.</p> <p><a id="footnote113" name="footnote113"></a> <b><a href="#footnotetag113">113</a></b>: Il arriva avec six hommes devant Antioche.</p> <p><a id="footnote114" name="footnote114"></a> -<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: L'vque d'Angoulme lui disait: Corrigez-vous; le -comte lui rpondit: Quand tu te peignera. L'vque tait chauve.</p> +<b><a href="#footnotetag114">114</a></b>: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le +comte lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.</p> <p><a id="footnote115" name="footnote115"></a> <b><a href="#footnotetag115">115</a></b>: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette ville, au village de Saint-Loup.</p> <p><a id="footnote116" name="footnote116"></a> -<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Le marais mridional est tout entier l'ouvrage de -l'art. La difficult vaincre, c'tait moins le flux de la mer que -les dbordements de la Svre.—Les digues sont souvent menaces.—Les -<em>cabaniers</em> (habitants de fermes appeles <em>cabanes</em>) marchent avec des -btons de douze pieds pour sauter les fosss et les canaux. Le <em>Marais -mouill</em>, au del des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La -Bretonnire.—Noirmoutiers est douze pieds au-dessous du niveau de +<b><a href="#footnotetag116">116</a></b>: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de +l'art. La difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que +les débordements de la Sèvre.—Les digues sont souvent menacées.—Les +<em>cabaniers</em> (habitants de fermes appelées <em>cabanes</em>) marchent avec des +bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le <em>Marais +mouillé</em>, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La +Bretonnière.—Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de -onze mille toises.—Les Hollandais desschrent le <em>marais du -Petit-Poitou</em>, par un canal appel <em>Ceinture des Hollandais</em>. +onze mille toises.—Les Hollandais desséchèrent le <em>marais du +Petit-Poitou</em>, par un canal appelé <em>Ceinture des Hollandais</em>. Statistique de Peuchet et Chanlaire. <i>Voyez</i> aussi la description de -la Vende, par M. Cavoteau, 1812.</p> +la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.</p> <p><a id="footnote117" name="footnote117"></a> -<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Les Anglais donnaient autrefois ce nom la Rochelle, -cause du reflet de la lumire sur les rochers et les falaises.</p> +<b><a href="#footnotetag117">117</a></b>: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à +cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.</p> <p><a id="footnote118" name="footnote118"></a> -<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Raymond Perraud, n la Rochelle, vque et cardinal, +<b><a href="#footnotetag118">118</a></b>: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal, homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles -qui dfendent tout juge forain de les citer son tribunal.</p> +qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.</p> <p><a id="footnote119" name="footnote119"></a> -<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: <i>Voy.</i> Statist. du dpart. de la Vienne, par le prfet -Cochon, an X.—Ds 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable -jusqu' Limoges; depuis, de la joindre la Corrze qui se jette dans -la Dordogne; elle et joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la +<b><a href="#footnotetag119">119</a></b>: <i>Voy.</i> Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet +Cochon, an X.—Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable +jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans +la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la Vienne a trop de rochers.—On pourrait rendre le Clain navigable -jusqu' Poitiers, de manire continuer la navigation de la Vienne. -Chtelleraut s'y est oppos par jalousie contre Poitiers.—Si la +jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. +Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.—Si la Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de guerre Rochefort, la Loire et Paris.—<i>Voy.</i> aussi Texier, -Haute-Vienne, et la Bretonnire, Vende.</p> +Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.</p> -<p>J'ai cit dj le mot remarquable de M. le capitaine -Galleran.—Genoude. <i>Voy.</i> en Vende, 1821: Les paysans disent: Sous -le rgne de M. Henri (de Larochejaquelein).—Ils appelaient <em>patauds</em> -ceux des leurs qui taient rpublicains. Pour dire le bon franais, -ils disaient <em>le parler noblat</em>.—Les prtres avaient peu de -proprits dans la Vende; toutes les forts nationales, dit la -Bretonnire (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des migrs; une -seule, de cent hectares, appartenait au clerg.</p> +<p>J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine +Galleran.—Genoude. <i>Voy.</i> en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous +le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»—Ils appelaient <em>patauds</em> +ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, +ils disaient <em>le parler noblat</em>.—Les prêtres avaient peu de +propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la +Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une +seule, de cent hectares, appartenait au clergé.</p> <p><a id="footnote120" name="footnote120"></a> -<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Il rsulte de l'interrogatoire de d'Elbe que la -vritable cause de l'insurrection vendenne fut la leve de 300,000 -hommes dcrte par la Rpublique. Les Vendens hassent le service -militaire, qui les loigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un -contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouv un +<b><a href="#footnotetag120">120</a></b>: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la +véritable cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 +hommes décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service +militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un +contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un seul volontaire.</p> <p><a id="footnote121" name="footnote121"></a> -<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Proverbe: Le Limousin ne prira pas par scheresse.</p> +<b><a href="#footnotetag121">121</a></b>: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»</p> <p><a id="footnote122" name="footnote122"></a> <b><a href="#footnotetag122">122</a></b>: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont @@ -10533,61 +10495,61 @@ communs et grossiers, abondants il est vrai.</p> <p><a id="footnote123" name="footnote123"></a> <b><a href="#footnotetag123">123</a></b>: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une -couche paisse de pierres ponces, et n'en est pas moins trs-fertile.</p> +couche épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.</p> <p><a id="footnote124" name="footnote124"></a> -<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: L'hiver, ils vivent dans l'table, et se lvent huit -ou neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) <i>Voy.</i> divers dtails de -mœurs, dans les Mmoires de M. le comte de Montlosier, I<sup>er</sup> -vol.—Consulter aussi l'lgant tableau du Puy-de-Dme, par M. Duch; -les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquits de +<b><a href="#footnotetag124">124</a></b>: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit +ou neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) <i>Voy.</i> divers détails de +mœurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, I<sup>er</sup> +vol.—Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché; +les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de l'Auvergne; Delarbre, etc.</p> <p><a id="footnote125" name="footnote125"></a> -<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: En Limagne, race laide, qui semble mridionale; de -Brioude jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crtins ou des +<b><a href="#footnotetag125">125</a></b>: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de +Brioude jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants espagnols. (De Pradt.)</p> <p><a id="footnote126" name="footnote126"></a> -<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: L'amertume de leurs fromages tient, soit la faon, -soit la duret et l'aigreur de l'herbe, les pturages ne sont jamais -renouvels.</p> +<b><a href="#footnotetag126">126</a></b>: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, +soit à la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais +renouvelés.</p> <p><a id="footnote127" name="footnote127"></a> <b><a href="#footnotetag127">127</a></b>: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les -pierreries grossires de l'Auvergne.</p> +pierreries grossières de l'Auvergne.</p> <p><a id="footnote128" name="footnote128"></a> -<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie gure que +<b><a href="#footnotetag128">128</a></b>: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que l'<em>araire</em>, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.—Arthur Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la -terre, et calomniait sa fertilit.</p> +terre, et calomniait sa fertilité.</p> <p><a id="footnote129" name="footnote129"></a> <b><a href="#footnotetag129">129</a></b>: 1833.</p> <p><a id="footnote130" name="footnote130"></a> <b><a href="#footnotetag130">130</a></b>: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; -Duprat et Barillon, son secrtaire, d'Issoire; l'Hpital, -d'Aigueperse; Anne Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier prsident -du Parlement de Paris, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.</p> +Duprat et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, +d'Aigueperse; Anne Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président +du Parlement de Paris, au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.</p> <p><a id="footnote131" name="footnote131"></a> -<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait pay -au roi (Louis VII) un droit pour qu'il y ft cesser les guerres -prives. <i>Voy.</i> le Glossaire de Laurire, t. I, p. 164, au mot <em>Commun -de paix</em>, et la Dcrtale d'Alexandre III sur le premier canon du -concile de Clermont, publi par Marca.—Sur le Rouergue, voyez Peuchet +<b><a href="#footnotetag131">131</a></b>: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé +au roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres +privées. <i>Voy.</i> le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot <em>Commun +de paix</em>, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du +concile de Clermont, publié par Marca.—Sur le Rouergue, voyez Peuchet et Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de M. Monteil.</p> <p><a id="footnote132" name="footnote132"></a> <b><a href="#footnotetag132">132</a></b>: La houille forme plus des deux tiers de ce -dpartement.</p> +département.</p> <p><a id="footnote133" name="footnote133"></a> -<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Elle l'tait encore au dernier sicle. (Piganiol de la +<b><a href="#footnotetag133">133</a></b>: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la Force.)</p> <p><a id="footnote134" name="footnote134"></a> @@ -10602,91 +10564,91 @@ moutons noirs dans le Roussillon (<i>V.</i> Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.</p> -<p>Arthur Young, t. III, p. 83.—En Provence, l'migration des moutons +<p>Arthur Young, t. III, p. 83.—En Provence, l'émigration des moutons est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix -mille quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, -Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)—Statistique de la Lozre, -par M. Jerphanion, prfet de ce dpartement, an X, p. 31. Les moutons -quittent les Basses-Cvennes et les plaines du Languedoc vers la fin -de floral, et arrivent par les montagnes de la Lozre et de la -Margride, o ils vivent pendant l't. Ils regagnent le Bas-Languedoc -au retour des frimas.—Laboulinire, I, 245. Les troupeaux des -Pyrnes migrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.</p> - -<p><i>A year in Spain, by an American, 1832.</i> Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle, les +mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, +Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)—Statistique de la Lozère, +par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons +quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin +de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la +Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc +au retour des frimas.»—Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des +Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.</p> + +<p><i>A year in Spain, by an American, 1832.</i> Au <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle, les troupeaux de la <em>Mesta</em> se composaient d'environ sept millions de -ttes. Tombs deux millions et demi au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> -sicle, ils remontrent sur la fin quatre millions, et maintenant -ils s'lvent cinq millions, peu prs la moiti de ce que -l'Espagne possde de btail.—Les bergers sont plus redouts que les -voleurs mme; ils abusent sans rserve du droit de traduire tout -citoyen devant le tribunal de l'association, dont les dcisions ne -manquent jamais de leur tre favorables. La <em>Mesta</em> emploie des +têtes. Tombés à deux millions et demi au commencement du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> +siècle, ils remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant +ils s'élèvent à cinq millions, à peu près la moitié de ce que +l'Espagne possède de bétail.—Les bergers sont plus redoutés que les +voleurs même; ils abusent sans réserve du droit de traduire tout +citoyen devant le tribunal de l'association, dont les décisions ne +manquent jamais de leur être favorables. La <em>Mesta</em> emploie des <em>alcades</em>, des <em>entregadors</em>, des <em>achagueros</em>, qui, au nom de la -corporation, harclent et accablent les fermiers.</p> +corporation, harcèlent et accablent les fermiers.</p> <p><a id="footnote137" name="footnote137"></a> -<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Le mot basque <em>murua</em> signifie muraille, et Pyrnes. +<b><a href="#footnotetag137">137</a></b>: Le mot basque <em>murua</em> signifie muraille, et Pyrénées. (<i>V.</i> de Humboldt.)</p> <p><a id="footnote138" name="footnote138"></a> -<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: A. Young. I. Le Roussillon est vraiment une partie de +<b><a href="#footnotetag138">138</a></b>: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de mœurs. Les -villes font exception; elles ne sont gure peuples que d'trangers. -Les pcheurs des ctes ont un aspect tout moresque.—La partie -centrale des Pyrnes, le comt de Foix (Arige), est toute franaise +villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. +Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.—La partie +centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.</p> <p><a id="footnote139" name="footnote139"></a> -<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Ramond. Ces pelouses des hautes montagnes, prs de qui -la verdure mme des valles infrieures a je ne sais quoi de cru et de -faux.—Laboulinire. Les eaux des Pyrnes sont pures, et offrent la -jolie nuance appele <em>vert d'eau</em>.—Dralet. Les rivires des -Pyrnes, dans leurs dbordements ordinaires, ne dposent pas, comme -celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...</p> +<b><a href="#footnotetag139">139</a></b>: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui +la verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de +faux.»—Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la +jolie nuance appelée <em>vert d'eau</em>.»—Dralet. «Les rivières des +Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme +celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»</p> <p><a id="footnote140" name="footnote140"></a> -<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Dralet, I, 5.—Ramond: Au midi tout s'abaisse tout -d'un coup et la fois. C'est un prcipice de mille onze cents -mtres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette -partie de l'Espagne. Elles dgnrent bientt en collines basses et -arrondies, au del desquelles s'ouvre l'immense perspective des -plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchanent -troitement et forment une bande de plus de quatre myriamtres -d'paisseur... Cette bande se compose de sept huit rangs, de hauteur -graduellement dcroissante. Cette description, contredite par M. -Laboulinire, est confirme par M. lie de Beaumont. L'axe granitique -des Pyrnes est du ct de la France.</p> +<b><a href="#footnotetag140">140</a></b>: Dralet, I, 5.—Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout +d'un coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents +mètres, dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette +partie de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et +arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des +plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent +étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres +d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur +graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M. +Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique +des Pyrénées est du côté de la France.</p> <p><a id="footnote141" name="footnote141"></a> -<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: On sait que le grand pote des Pyrnes, Ramond, a -cherch le Mont-Perdu pendant dix ans.—Quelques-uns, dit-il, +<b><a href="#footnotetag141">141</a></b>: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a +cherché le Mont-Perdu pendant dix ans.—«Quelques-uns, dit-il, assuraient que le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime -du Mont-Perdu qu' l'aide du diable, qui l'y avait conduit par -dix-sept degrs. Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des -Pyrnes franaises, comme le Vignemale, la plus haute des Pyrnes +du Mont-Perdu qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par +dix-sept degrés.» Le Mont-Perdu est la plus haute montagne des +Pyrénées françaises, comme le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.</p> <p><a id="footnote142" name="footnote142"></a> -<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: C'est entre ces deux valles, sur le plateau appel la +<b><a href="#footnotetag142">142</a></b>: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la <em>Hourquette des cinq Ours</em>, que le vieil astronome Plantade expira -prs de son quart de cercle, en s'criant: Grand Dieu! que cela est -beau!</p> +près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est +beau!»</p> <p><a id="footnote143" name="footnote143"></a> -<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Ramond. peine on pose le pied sur la corniche, que -la dcoration change, et le bord de la terrasse coupe toute +<b><a href="#footnotetag143">143</a></b>: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que +la décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en perdre un de vue, il semble impossible qu'ils -soient rels la fois; et s'ils n'taient point lis par la chane du -Mont-Perdu, qui en sauve un peu le contraste, on serait tent de -regarder comme une vision, ou celui qui vient de disparatre, ou celui +soient réels à la fois; et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du +Mont-Perdu, qui en sauve un peu le contraste, on serait tenté de +regarder comme une vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le remplacer.</p> <p><a id="footnote144" name="footnote144"></a> -<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Laboulinire.</p> +<b><a href="#footnotetag144">144</a></b>: Laboulinière.</p> <p><a id="footnote145" name="footnote145"></a> <b><a href="#footnotetag145">145</a></b>: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur @@ -10696,97 +10658,97 @@ qui vient de le remplacer.</p> <b><a href="#footnotetag146">146</a></b>: Dralet.</p> <p><a id="footnote147" name="footnote147"></a> -<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: L'bre coule l'est, vers Barcelone; la Garonne -l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV rpond celui +<b><a href="#footnotetag147">147</a></b>: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à +l'ouest, vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.</p> <p><a id="footnote148" name="footnote148"></a> -<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Dralet, II, p. 197.—Le territoire espagnol, sujet -une vaporation considrable, a peu de pturages assez gras pour -nourrir les btes cornes; et comme les nes, les mules et les mulets -se contentent d'une pture moins succulente que les autres animaux -destins aux travaux de l'agriculture, ils sont gnralement employs -par les Espagnols pour le labourage et le transport des denres. Ce -sont nos dpartements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui -leur fournissent ces animaux; et la quantit en est considrable. -Quant aux animaux destins aux boucheries, c'est nous qui en -approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulirement +<b><a href="#footnotetag148">148</a></b>: Dralet, II, p. 197.—«Le territoire espagnol, sujet à +une évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour +nourrir les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets +se contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux +destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés +par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce +sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui +leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable. +Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en +approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec -des fournisseurs franais pour lui fournir chaque jour cinq cents -moutons, deux cents brebis, trente bœufs, cinquante boucs chtrs, -et elle reoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos -dpartements mridionaux pendant l'automne de chaque anne. Ces -fournitures cotent la ville de Barcelone deux millions huit cent -mille francs par an, et l'on peut valuer une pareille somme celles +des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents +moutons, deux cents brebis, trente bœufs, cinquante boucs châtrés, +et elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos +départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces +fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent +mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye -en piastres et quadruples, en huile et liges, en bouchons. Les -choses ont d, toutefois, changer beaucoup depuis l'poque o crivait +en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les +choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait Dralet (1812).</p> <p><a id="footnote149" name="footnote149"></a> -<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: A. Young. Entre Jonquires et Perpignan, sans passer -une ville, une barrire, ou mme une muraille, on entre dans un -nouveau monde. Des pauvres et misrables routes de la Catalogne, vous -passez tout d'un coup sur une noble chausse, faite avec toute la -solidit et la magnificence qui distinguent les grands chemins de -France: au lieu de ravines, il y a des ponts bien btis; ce n'est plus -un pays sauvage, dsert et pauvre.</p> +<b><a href="#footnotetag149">149</a></b>: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer +une ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un +nouveau monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous +passez tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la +solidité et la magnificence qui distinguent les grands chemins de +France: au lieu de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus +un pays sauvage, désert et pauvre.»</p> <p><a id="footnote150" name="footnote150"></a> -<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. Nous rencontrmes -des montagnards <em>qui me rappelrent ceux d'cosse</em>; nous avions -commenc par en voir Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, -et de grandes culottes. On trouve des flteurs, des bonnets bleus, +<b><a href="#footnotetag150">150</a></b>: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes +des montagnards <em>qui me rappelèrent ceux d'Écosse</em>; nous avions +commencé par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, +et de grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en -Auvergne et en Souabe, ainsi qu' Lochabar.—Toutefois, -indpendamment de la diffrence de race et de mœurs, il y en a une -autre essentielle entre les montagnards d'cosse et ceux des Pyrnes; +Auvergne et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»—Toutefois, +indépendamment de la différence de race et de mœurs, il y en a une +autre essentielle entre les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont plus riches, et sous quelques rapports plus -polics que les diverses populations qui les entourent.</p> +policés que les diverses populations qui les entourent.</p> -<p>Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8<sup>o</sup>. Le peuple -basque qui a conserv avec ses pturages le moyen d'amender ses -champs, et avec ses chnes celui de nourrir une multitude infinie de +<p>Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8<sup>o</sup>. «Le peuple +basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses +champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des -Pyrnes....... Laboulinire, t. III, p. 416:</p> +Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:</p> <p class="poem10"> Bearnes<br> Faus et courtes.<br> - Biaodan<br> + Biaoèdan<br> Pir que can.</p> -<p>Le Barnais est rput avoir plus de finesse et de courtoisie que le +<p>«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture -mle d'un peu de rudesse. Dralet, I, 170. Ces deux peuples <em>ont -d'ailleurs peu de ressemblance</em>. Le Barnais, forc par les neiges de +mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples <em>ont +d'ailleurs peu de ressemblance</em>. Le Béarnais, forcé par les neiges de mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses mœurs et -perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimul et curieux, il -conserve nanmoins sa fiert et son amour de l'indpendance... Le -Barnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la -crainte de la fltrissure et de la perte de ses biens le fait recourir +perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il +conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le +Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la +crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de -mme des autres peuples des Pyrnes, depuis le Barn jusqu' la -Mditerrane: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit +même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la +Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du -Comminges, du Couserans, du comt de Foix et du Roussillon, qui sont -bties le long de cette chane de montagnes.</p> +Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont +bâties le long de cette chaîne de montagnes.»</p> <p><a id="footnote151" name="footnote151"></a> -<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Plusieurs espces animales disparaissent des Pyrnes. +<b><a href="#footnotetag151">151</a></b>: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents ans, selon Buffon.</p> <p><a id="footnote152" name="footnote152"></a> <b><a href="#footnotetag152">152</a></b>: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois jusqu'en Espagne.—Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait -une branche d'arbre dans une grande fort qui domine Cauterets, et la -dfend des neiges.—Diodore de Sicile disait dj (lib. II): Pyrnes -vient du mot grec <em>pur</em> (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant t -mis par les bergers, toutes les forts brlrent.—Procs-verbal du 8 -mai 1670. Il n'y a aucune fort qui n'ait t incendie diverses +une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la +défend des neiges.—Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées +vient du mot grec <em>pur</em> (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été +mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»—Procès-verbal du 8 +mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois -en prs ou terrains labourables.</p> +en prés ou terrains labourables.»</p> <p><a id="footnote153" name="footnote153"></a> <b><a href="#footnotetag153">153</a></b>: Dralet.</p> @@ -10799,177 +10761,177 @@ en prs ou terrains labourables.</p> des glaces de Venise.</p> <p><a id="footnote156" name="footnote156"></a> -<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Trouv.</p> +<b><a href="#footnotetag156">156</a></b>: Trouvé.</p> <p><a id="footnote157" name="footnote157"></a> -<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Selon le mme auteur, il en est de mme des plaies la -tte, Bordeaux.—Le cers et l'autan dominent alternativement en -Languedoc. Le cers (<em>cyrch</em>, imptuosit, en gallois) est le vent +<b><a href="#footnotetag157">157</a></b>: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la +tête, à Bordeaux.—Le cers et l'autan dominent alternativement en +Languedoc. Le cers (<em>cyrch</em>, impétuosité, en gallois) est le vent d'ouest, violent, mais salubre.—L'autan est le vent du sud-est, le -vent d'Afrique, lourd et putrfiant.</p> +vent d'Afrique, lourd et putréfiant.</p> -<p>Senec. qust, natur I, III, c. <span class="smcap">XI</span>. Infestat..... Galliam Circius: cui -dificia quassanti, tamen incol gratias agunt, tanquam salubritatem +<p>Senec. quæst, natur I, III, c. <span class="smcap">XI</span>. «Infestat..... Galliam Circius: cui +ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem cœli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in -Gallia moraretur, et vovit et fecit.</p> +Gallia moraretur, et vovit et fecit.»</p> <p><a id="footnote158" name="footnote158"></a> <b><a href="#footnotetag158">158</a></b>: Proverbe: <em>Agde, ville noire, caverne de voleurs</em>. Elle -est btie de laves. Lodve est noire aussi.</p> +est bâtie de laves. Lodève est noire aussi.</p> <p><a id="footnote159" name="footnote159"></a> -<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Montpellier est clbre par ses distilleries et -parfumeries. On attribue la dcouverte de l'eau-de-vie Arnaud de -Villeneuve, qui cra les parfumeries dans cette ville.—Autrefois +<b><a href="#footnotetag159">159</a></b>: Montpellier est célèbre par ses distilleries et +parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de +Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.—Autrefois Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves -de Montpellier y taient seules propres.</p> +de Montpellier y étaient seules propres.</p> <p><a id="footnote160" name="footnote160"></a> -<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Sous Franois I<sup>er</sup>, les murs de Narbonne furent -rpars et couverts de fragments de monuments antiques. L'ingnieur a -plac les inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, -prs des portes et sur les votes. C'est un muse immense, amas de -jambes, de ttes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun -sens; il y a prs d'un million d'inscriptions presque entires, et -qu'on ne peut lire, vu la largeur du foss, qu'avec une lunette.—Sur -les murs d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptes, -provenant d'un thtre.</p> +<b><a href="#footnotetag160">160</a></b>: Sous François I<sup>er</sup>, les murs de Narbonne furent +réparés et couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a +placé les inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, +près des portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de +jambes, de têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun +sens; il y a près d'un million d'inscriptions presque entières, et +qu'on ne peut lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.—Sur +les murs d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, +provenant d'un théâtre.</p> <p><a id="footnote161" name="footnote161"></a> -<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Le canal tait large de cent pas, long de deux mille, +<b><a href="#footnotetag161">161</a></b>: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et profond de trente.</p> <p><a id="footnote162" name="footnote162"></a> -<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Les deux Chnier naquirent Constantinople, o leur -pre tait consul gnral; mais leur famille tait de Limoux, et leurs -aeux avaient occup longtemps la place d'inspecteur des mines de +<b><a href="#footnotetag162">162</a></b>: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur +père était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs +aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de Languedoc et de Roussillon.</p> <p><a id="footnote163" name="footnote163"></a> -<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se ddire -trois fois. (<em>Tout boun Gascoun qus pot rprenqu trs cops.</em>)</p> +<b><a href="#footnotetag163">163</a></b>: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire +trois fois. (<em>Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops.</em>)</p> <p><a id="footnote164" name="footnote164"></a> <b><a href="#footnotetag164">164</a></b>: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de Louis XIV.</p> <p><a id="footnote165" name="footnote165"></a> -<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Ce pont d'Avignon, tant chant, succdait au pont de -bois d'Arles qui, dans son temps, avait reu ces grandes runions +<b><a href="#footnotetag165">165</a></b>: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de +bois d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, comme depuis Avignon et Beaucaire.</p> <p><a id="footnote166" name="footnote166"></a> -<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Le berger saint Benezet reut, dans une vision, l'ordre -de construire le pont d'Avignon; l'vque n'y crut qu'aprs que -Benezet eut port sur son dos, pour premire pierre, un roc norme. Il -fonda l'ordre des <em>frres pontifes</em>, qui contriburent la -construction du pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commenc un +<b><a href="#footnotetag166">166</a></b>: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre +de construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que +Benezet eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il +fonda l'ordre des <em>frères pontifes</em>, qui contribuèrent à la +construction du pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.</p> <p><a id="footnote167" name="footnote167"></a> -<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: L'une des quatre espces de farandoles que distingue +<b><a href="#footnotetag167">167</a></b>: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue Fischer s'appelle la <em>Turque</em>; une autre, la <em>Moresque</em>. Ces noms, et -les rapports de plusieurs de ces danses avec le <em>bolro</em>, doivent -faire prsumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laiss l'usage en +les rapports de plusieurs de ces danses avec le <em>boléro</em>, doivent +faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en France.</p> <p><a id="footnote168" name="footnote168"></a> -<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Millin, II, 487. Sur l'insalubrit d'Arles; <i>id.</i>, III, +<b><a href="#footnotetag168">168</a></b>: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; <i>id.</i>, III, 645.—Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum -vento fastidiosa.—En 1213, les vques de Narbonne, etc., crivent -Innocent III, qu'un concile provincial ayant t convoqu Avignon: -Multi ex prlatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, +vento fastidiosa.—En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à +Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: +«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario -negotium differetur. Epist. Innoc. III (d. Baluze, II, 762).—Il y -eut des lpreux Martigues jusqu'en 1731; Vitrolles, jusqu'en 1807. -En gnral, les maladies cutanes sont communes en Provence. Millin, +negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).—Il y +eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. +En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin, IV, 35.</p> <p>Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, -Statistique des Bouches-du-Rhne. <i>Voy.</i> aussi la grande Statistique -de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4<sup>o</sup>.—Les marais d'Hyres rendent cette -ville inhabitable l't; on respire la mort avec les parfums des -fruits et des fleurs. De mme Frjus. Statistique du Var, par -Fauchet, prfet, an IX, p. 52, sqq.</p> +Statistique des Bouches-du-Rhône. <i>Voy.</i> aussi la grande Statistique +de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4<sup>o</sup>.—Les marais d'Hyères rendent cette +ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des +fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par +Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.</p> <p><a id="footnote169" name="footnote169"></a> -<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: On trouve le long de tout le cours du Rhne des traces -du culte sanguinaire de Mithra.—On voit Arles, Tain et Valence, -des autels tauroboliques; un autre Saint-Andol. la -Btie-Mont-Salon, ensevelie par la formation d'un lac, et dterre en -1804, on a trouv un groupe mithriaque.— Fourvires, on a trouv un -autel mithriaque consacr Adrien; il y en a encore un autre Lyon -consacr Septime-Svre. Millin, <em>passim</em>.</p> - -<p>Millin, III, 453. Cette fte se retrouve, je crois, en -Espagne.—L'Isre est surnomme le <em>serpent</em>, comme le <em>Drac</em> le +<b><a href="#footnotetag169">169</a></b>: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces +du culte sanguinaire de Mithra.—On voit à Arles, à Tain et à Valence, +des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la +Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en +1804, on a trouvé un groupe mithriaque.—À Fourvières, on a trouvé un +autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon +consacré à Septime-Sévère. Millin, <em>passim</em>.</p> + +<p>Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en +Espagne.—L'Isère est surnommée le <em>serpent</em>, comme le <em>Drac</em> le <em>dragon</em>; tous deux menacent Grenoble:</p> <p class="poem10"> Le serpent et le dragon<br> Mettront Grenoble en savon.</p> -<p>— Metz, on promne le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le -<em>graouilli</em>; les boulangers et les ptissiers lui mettent sur la -langue des petits pains et des gteaux. C'est la figure d'un monstre -dont la ville fut dlivre par son vque, saint Clment.— Rouen, -c'est un mannequin d'osier, la <em>gargouille</em>, qui on remplissait +<p>—À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le +<em>graouilli</em>; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la +langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre +dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.—À Rouen, +c'est un mannequin d'osier, la <em>gargouille</em>, à qui on remplissait autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait -dlivr la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme -saint Marcel dlivra Paris du monstre de la Bivre, etc.</p> +délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme +saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.</p> <p><a id="footnote170" name="footnote170"></a> -<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mne le -monstre enchan l'glise pour qu'il meure sous l'eau bnite qu'on +<b><a href="#footnotetag170">170</a></b>: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le +monstre enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui jette.</p> <p><a id="footnote171" name="footnote171"></a> -<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Dans les Pyrnes, c'est Renaud, mont sur son bon -cheval Bayard, qui dlivre une jeune fille des mains des infidles.</p> +<b><a href="#footnotetag171">171</a></b>: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon +cheval Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.</p> <p><a id="footnote172" name="footnote172"></a> -<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: Cette ville devient plus dserte chaque jour, et les -communes voisines ont perdu, depuis un demi-sicle, neuf diximes de -leur population. Fauchet, an IX, <i>loc. cit.</i></p> +<b><a href="#footnotetag172">172</a></b>: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les +communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de +leur population.» Fauchet, an IX, <i>loc. cit.</i></p> <p><a id="footnote173" name="footnote173"></a> -<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Dans ses jolies danses mauresques, dans les <em>romrages</em> -de ses bourgs, dans les usages de la bche <em>calendaire</em>, des pois -chiches certaines ftes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, -346. La fte patronale de chaque village s'appelle <em>Romna-Vagi</em>, et -par corruption <em>Romerage</em>, parce qu'elle prcdait souvent un voyage +<b><a href="#footnotetag173">173</a></b>: Dans ses jolies danses mauresques, dans les <em>romérages</em> +de ses bourgs, dans les usages de la bûche <em>calendaire</em>, des pois +chiches à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, +346. La fête patronale de chaque village s'appelle <em>Romna-Vagi</em>, et +par corruption <em>Romerage</em>, parce qu'elle précédait souvent un voyage de Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)—Millin, III, -336. C'est Nol qu'on brle le <em>caligneau</em> ou <em>calendeau</em>; c'est une -grosse bche de chne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait -autrefois en la plaant: <em>Calene ven</em>, <em>tout ben ven</em>, calende vient, -tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu la -bche; la flamme s'appelle <em>caco fuech</em>, feu d'amis. On trouve le mme -usage en Dauphin. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle <em>chalendes</em> -le jour de Nol. De ce mot on a fait <em>chalendat</em>, nom que l'on donne -une grosse bche que l'on met au feu la veille de Nol au soir, et qui -y reste allume jusqu' ce qu'elle soit consume. Ds qu'elle est -place dans le foyer, on rpand dessus un verre de vin en faisant le +336. C'est à Noël qu'on brûle le <em>caligneau</em> ou <em>calendeau</em>; c'est une +grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait +autrefois en la plaçant: <em>Calene ven</em>, <em>tout ben ven</em>, calende vient, +tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la +bûche; la flamme s'appelle <em>caco fuech</em>, feu d'amis. On trouve le même +usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle <em>chalendes</em> +le jour de Noël. De ce mot on a fait <em>chalendat</em>, nom que l'on donne à +une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui +y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est +placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: <em>batisa la chalendal</em>. -Ds ce moment cette bche est pour ainsi dire sacre, et l'on ne peut -pas s'asseoir dessus sans risquer d'en tre puni, au moins par la +Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut +pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la gale.—Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches - certaines ftes, non-seulement Marseille, mais en Italie, en -Espagne, Gnes et Montpellier. Le peuple de cette dernire ville -croit que, lorsque Jsus-Christ entra dans Jrusalem, il traversa une -<em>sesierou</em>, un champ de pois chiches, et que c'est en mmoire de ce -jour que s'est perptu l'usage de manger des <em>sess</em>. certaines -ftes, les Athniens mangeaient aussi des pois chiches (aux +à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en +Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville +croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une +<em>sesierou</em>, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce +jour que s'est perpétué l'usage de manger des <em>sesés</em>. À certaines +fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux Panepsies.)</p> <p><a id="footnote174" name="footnote174"></a> -<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: La procession du bon roi Ren, Aix, est une parade -drisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.</p> +<b><a href="#footnotetag174">174</a></b>: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade +dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.</p> -<p>Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux gnral du roi -Ren) et la duchesse Urbain, monts sur des nes; on y voyait une me +<p>Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi +René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme que se disputaient deux diables; les chevaux <em>frux</em> ou fringants, en -carton; le roi Hrode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et -l'toile des Mages au bout d'un bton, ainsi que la Mort, l'<em>abb de +carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et +l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'<em>abbé de la jeunesse</em> couvert de poudre et de rubans, etc., etc.</p> <p><a id="footnote175" name="footnote175"></a> @@ -10983,100 +10945,100 @@ la jeunesse</em> couvert de poudre et de rubans, etc., etc.</p> <p><a id="footnote176" name="footnote176"></a> <b><a href="#footnotetag176">176</a></b>: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du -pote sur les destines de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a -perdu Laure. Je ne rsiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable -o le pauvre vieux pote s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une +poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a +perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable +où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une ombre:</p> -<p>Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les -voil, les douces collines o naquit la belle lumire, qui tant que le -ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de dsir, et maintenant +<p>«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les +voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le +ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant les gonfle de pleurs.</p> -<p> fragile espoir! folles penses!... l'herbe est veuve, et troubles +<p>«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid -o j'aurais voulu vivre et mourir!</p> +où j'aurais voulu vivre et mourir!</p> -<p>J'esprais, sur ses douces traces, j'esprais de ses beaux yeux qui -ont consum mon cœur, quelque repos aprs tant de fatigues.</p> +<p>«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui +ont consumé mon cœur, quelque repos après tant de fatigues.</p> -<p>Cruelle, ingrate servitude! j'ai brl tant qu'a dur l'objet de mes -feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.</p> +<p>«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes +feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»</p> <p class="source">Sonnet <span class="smcap">CCLXXIX</span>.</p> <p><a id="footnote177" name="footnote177"></a> -<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Mme esprit critique en Franche-Comt; ainsi Guillaume +<b><a href="#footnotetag177">177</a></b>: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des -plus distingus de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles -Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier tait de Montbliard; mais le -caractre de son gnie fut modifi par une ducation allemande.</p> +plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles +Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le +caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.</p> <p><a id="footnote178" name="footnote178"></a> <b><a href="#footnotetag178">178</a></b>: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, -des traces singulires de leur vieil esprit processif. Les -propritaires qui jouissent de quelque aisance parlent le franais -d'une manire assez intelligible, mais ils y mlent souvent les termes +des traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les +propriétaires qui jouissent de quelque aisance parlent le français +d'une manière assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. -Avant la Rvolution, quand les enfants avaient pass un an ou deux -chez un procureur, mettre au net des exploits et des appointements, -leur ducation tait faite, et ils retournaient la charrue. -Champollion-Figeac, patis du Dauphin, p. 67.</p> +Avant la Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux +chez un procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, +leur éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.» +Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.</p> <p><a id="footnote179" name="footnote179"></a> -<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: La petite ville de Sarrelouis, qui compte peine cinq -mille habitants, a fourni en vingt annes cinq ou six cents officiers -et militaires dcors, presque tous morts au champ de bataille.</p> +<b><a href="#footnotetag179">179</a></b>: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq +mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers +et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.</p> <p><a id="footnote180" name="footnote180"></a> -<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: On conserve, au Muse d'artillerie, la riche et galante +<b><a href="#footnotetag180">180</a></b>: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante armure des princesses de la maison de Bouillon.</p> <p><a id="footnote181" name="footnote181"></a> -<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Cette simplicit, ces mœurs presque patriarcales, -tiennent en grande partie la conservation de traditions antiques. Le +<b><a href="#footnotetag181">181</a></b>: Cette simplicité, ces mœurs presque patriarcales, +tiennent en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux -ou trois gnrations exploitent souvent ensemble la mme ferme.—Les -domestiques mangent la table des matres.—Au 1<sup>er</sup> novembre (c'est +ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.—Les +domestiques mangent à la table des maîtres.—Au 1<sup>er</sup> novembre (c'est le <em>misdu</em> de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'œufs et de farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on -clbre encore la fte du soleil, selon M. Champollion.—On retrouve -en Dauphin, comme en Bretagne, les <em>brayes</em> celtiques.</p> +célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.—On retrouve +en Dauphiné, comme en Bretagne, les <em>brayes</em> celtiques.</p> <p><a id="footnote182" name="footnote182"></a> -<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Malgr la pauvret du pays, leur bon sens les prserve -de toute entreprise hasardeuse. Dans certaines valles, on croit qu'il -existe de riches mines; mais une vierge vtue de blanc en garde -l'entre avec une faux.</p> +<b><a href="#footnotetag182">182</a></b>: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve +de toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il +existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde +l'entrée avec une faux.</p> <p><a id="footnote183" name="footnote183"></a> <b><a href="#footnotetag183">183</a></b>: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de -btail, etc., on se cotise pour la rparer.</p> +bétail, etc., on se cotise pour la réparer.</p> <p><a id="footnote184" name="footnote184"></a> -<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Sur quatre mille quatre cents migrants, sept cents +<b><a href="#footnotetag184">184</a></b>: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents instituteurs. (Peuchet.)</p> <p><a id="footnote185" name="footnote185"></a> -<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Ces guerres jetrent un grand clat sur la noblesse -dauphinoise. On l'appelait l'<em>carlate des gentilhommes</em>. C'est le -pays de Bayard, et de ce Lesdiguires qui fut roi du Dauphin, sous +<b><a href="#footnotetag185">185</a></b>: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse +dauphinoise. On l'appelait l'<em>écarlate des gentilhommes</em>. C'est le +pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait <em>prouesse de -Terrail</em>, comme <em>loyaut de Salvaing</em>, <em>noblesse de Sassenage</em>.—Prs -de la valle du Graisivaudan est le territoire de Royans, <em>la valle +Terrail</em>, comme <em>loyauté de Salvaing</em>, <em>noblesse de Sassenage</em>.—Près +de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, <em>la vallée Chevallereuse</em>.</p> <p><a id="footnote186" name="footnote186"></a> -<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois genoux -et baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi +<b><a href="#footnotetag186">186</a></b>: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux +et baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.—De -mme Metz, le matre chevin parlait au roi debout, et non +même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à genoux.</p> <p><a id="footnote187" name="footnote187"></a> <b><a href="#footnotetag187">187</a></b>: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre -avec un courage et une humanit admirables, peu prs comme +avec un courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.</p> @@ -11085,149 +11047,149 @@ Ciampi.</p> <p><a id="footnote189" name="footnote189"></a> <b><a href="#footnotetag189">189</a></b>: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux -soldat, qui lui avait donn une orange dans la campagne d'gypte.</p> +soldat, qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.</p> <p><a id="footnote190" name="footnote190"></a> <b><a href="#footnotetag190">190</a></b>: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le -seul dpartement de la Drme, il y a environ trente-quatre mille +seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des -Adrets et de Montbrun.—Le plus clbre des protestants dauphinois fut -Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, n en -1559; il est enterr Westminster.</p> +Adrets et de Montbrun.—Le plus célèbre des protestants dauphinois fut +Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en +1559; il est enterré à Westminster.</p> <p><a id="footnote191" name="footnote191"></a> -<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: L'ancienne devise de Besanon tait: <em>Plt Dieu!</em>— -Salins, on lisait sur la porte d'un des forts o taient les salines, +<b><a href="#footnotetag191">191</a></b>: L'ancienne devise de Besançon était: <em>Plût à Dieu!</em>—À +Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, la devise de Philippe le Bon: <em>Autre n'auray</em>. Plusieurs monuments de -Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: <em>Moult me tarde</em>.— -Besanon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de +Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: <em>Moult me tarde</em>.—À +Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de Charles-Quint, mort en 1564.</p> <p><a id="footnote192" name="footnote192"></a> -<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: De mme l'abbaye de Saint-Claude, transforme en -vch en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse -jusqu' leur trisaeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient -prouver seize quartiers, huit de chaque ct.</p> +<b><a href="#footnotetag192">192</a></b>: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en +évêché en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse +jusqu'à leur trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient +prouver seize quartiers, huit de chaque côté.</p> <p><a id="footnote193" name="footnote193"></a> -<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: La Franche-Comt est le pays le mieux bois de la -France. On compte trente forts, sur la Sane, le Doubs et le +<b><a href="#footnotetag193">193</a></b>: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la +France. On compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.—Beaucoup de fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de bœufs, peu de moutons; mauvaises laines.</p> <p><a id="footnote194" name="footnote194"></a> -<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Sur les mœurs des habitants des Trois-vchs et de -la Lorraine en gnral, voyez le Mmoire manuscrit de M. Turgot, qui -se trouve la bibliothque publique de Metz: <em>Description exacte et -fidle du pays Messin, etc.</em>—Les trois vques taient princes du -Saint-Empire.—Le comt de Grange et la baronnie de Fenestrange -taient deux francs-alleus de l'Empire.</p> +<b><a href="#footnotetag194">194</a></b>: Sur les mœurs des habitants des Trois-Évêchés et de +la Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui +se trouve à la bibliothèque publique de Metz: <em>Description exacte et +fidèle du pays Messin, etc.</em>—Les trois évêques étaient princes du +Saint-Empire.—Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange +étaient deux francs-alleus de l'Empire.</p> <p><a id="footnote195" name="footnote195"></a> -<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: On voyait Metz le tombeau de Louis le Dbonnaire et +<b><a href="#footnotetag195">195</a></b>: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et l'original des Annales de Metz, mess. de 894.—Les abeilles, dont il -est si souvent question dans les capitulaires, donnaient Metz son -hydromel si vant.</p> +est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son +hydromel si vanté.</p> <p><a id="footnote196" name="footnote196"></a> -<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Pour tre <em>dame de Remiremont</em>, il fallait prouver deux -cents ans de noblesse des deux cts.—Pour tre chanoinesse, ou -<em>demoiselle</em> pinal, il fallait prouver quatre gnrations de pres -et mres nobles.</p> +<b><a href="#footnotetag196">196</a></b>: Pour être <em>dame de Remiremont</em>, il fallait prouver deux +cents ans de noblesse des deux côtés.—Pour être chanoinesse, ou +<em>demoiselle</em> à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères +et mères nobles.</p> -<p>Piganiol de la Force, XIII. Elle tait pour moiti dans la justice de -la ville, et nommait, avec son chapitre, des dputs aux tats de +<p>Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de +la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de Lorraine.—La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre cures. La <em>sonzier</em>, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. -L'abbaye avait un grand prvt, un grand et un petit chancelier, un +L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un grand <em>sonzier</em>, etc.</p> <p><a id="footnote197" name="footnote197"></a> -<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> sicle, +<b><a href="#footnotetag197">197</a></b>: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au <span class="smcap">VII</span><sup>e</sup> siècle, souhaitait un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu -farouche et triste, solitairement retir dans le chteau d'Hohenbourg. -Il la repoussa d'abord, puis se laissa flchir, et fonda pour elle un -monastre, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On dcouvre +farouche et triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. +Il la repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un +monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y -venaient en plerinage: l'empereur Charles IV, Richard +venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Cœur-de-Lion, un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce -monastre reut la femme de Charlemagne et celle de Charles le -Gros.— Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable garde dans un -chteau taill dans le roc de prcieux trsors.—Entre Haguenau et +monastère reçut la femme de Charlemagne et celle de Charles le +Gros.—À Winstein, au nord du Bas-Rhin, le diable garde dans un +château taillé dans le roc de précieux trésors.—Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme fantastique sort de la <em>fontaine de la poix</em> -(Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le <em>chasseur</em>, le fantme d'un -ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.—Le gnie musical et -enfantin de l'Allemagne commence avec ses potiques lgendes. Les -mntriers d'Alsace tenaient rgulirement leurs assembles. Le sire +(Pechelbrunnen); cette flamme, c'est le <em>chasseur</em>, le fantôme d'un +ancien seigneur qui expie sa tyrannie, etc.—Le génie musical et +enfantin de l'Allemagne commence avec ses poétiques légendes. Les +ménétriers d'Alsace tenaient régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le <em>Roi des Violons</em>. Les violons d'Alsace -dpendaient d'un seigneur, et devaient se prsenter, ceux de la -Haute-Alsace Rapolstein, ceux de la Basse Bischwiller.</p> +dépendaient d'un seigneur, et devaient se présenter, ceux de la +Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de la Basse à Bischwiller.</p> <p><a id="footnote198" name="footnote198"></a> -<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: ct de cette belle lgende, o l'extase produite par -l'harmonie prolonge la vie pendant des sicles, plaons l'histoire de -cette femme qui, sous Louis le Dbonnaire, entendit l'orgue pour la -premire fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les lgendes +<b><a href="#footnotetag198">198</a></b>: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par +l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de +cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la +première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes allemandes, la musique donne la vie et la mort.</p> <p><a id="footnote199" name="footnote199"></a> -<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: Metz naquirent le marchal Fabert, Custine, et cet -audacieux et infortun Piltre des Rosiers, qui le premier osa -s'embarquer dans un ballon. L'dit de Nantes en chassa les Ancillon.</p> +<b><a href="#footnotetag199">199</a></b>: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet +audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa +s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.</p> <p><a id="footnote200" name="footnote200"></a> -<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: L se lit comment le bon Renaud joua maint tour -Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'tant fait -humblement de chevalier maon, et portant sur son dos des blocs -normes pour btir la sainte glise de Cologne.</p> +<b><a href="#footnotetag200">200</a></b>: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à +Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait +humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs +énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.</p> <p><a id="footnote201" name="footnote201"></a> -<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: La Sane jusqu'au Rhne, et le Rhne jusqu' la mer, -sparaient la France de l'Empire. Lyon, btie surtout sur la rive -gauche de la Sane, tait une cit impriale; mais les comtes de Lyon +<b><a href="#footnotetag201">201</a></b>: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, +séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive +gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de -Saint-Irne.</p> +Saint-Irénée.</p> <p><a id="footnote202" name="footnote202"></a> <b><a href="#footnotetag202">202</a></b>: Millin.</p> <p><a id="footnote203" name="footnote203"></a> -<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Il tait n Amboise en 1743.—Il n'y a pas longtemps -encore, on chantait l'office Lyon, sans orgues, livres, ni -instruments, comme au premier ge du christianisme.</p> +<b><a href="#footnotetag203">203</a></b>: Il était né à Amboise en 1743.—Il n'y a pas longtemps +encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni +instruments, comme au premier âge du christianisme.</p> <p><a id="footnote204" name="footnote204"></a> -<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ainsi que Ampre, Degerando, Camille Jordan, de -Snancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.</p> +<b><a href="#footnotetag204">204</a></b>: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de +Sénancour. Leurs familles du moins sont lyonnaises.</p> <p><a id="footnote205" name="footnote205"></a> <b><a href="#footnotetag205">205</a></b>: En 1429.—Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot -le parti de Gotteschalk et de la grce.—Selon Du Boulay, c'est Lyon -que fut enseign d'abord le dogme de l'Immacule Conception.—Sous -Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda Lyon quinze +le parti de Gotteschalk et de la grâce.—Selon Du Boulay, c'est à Lyon +que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.—Sous +Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze couvents.</p> <p><a id="footnote206" name="footnote206"></a> -<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Aprs avoir rdig cet acte, les frres adoptifs +<b><a href="#footnotetag206">206</a></b>: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des cœurs d'or.</p> <p><a id="footnote207" name="footnote207"></a> -<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Gallia Christiana, t. IV.—Dans un diplme de l'an -1189, Philippe-Auguste reconnat que Lyon et Autun ont l'une sur -l'autre, quand un des siges vient vaquer, le droit de rgale et -d'administration.—L'vque d'Autun tait de droit prsident des tats +<b><a href="#footnotetag207">207</a></b>: Gallia Christiana, t. IV.—Dans un diplôme de l'an +1189, Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur +l'autre, quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et +d'administration.—L'évêque d'Autun était de droit président des États de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre -Saint-Lger, le fameux vque d'Autun, et l'vque de Lyon.</p> +Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.</p> <p><a id="footnote208" name="footnote208"></a> <b><a href="#footnotetag208">208</a></b>: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique, puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.</p> <p><a id="footnote209" name="footnote209"></a> -<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Inscription trouve Autun:</p> +<b><a href="#footnotetag209">209</a></b>: Inscription trouvée à Autun:</p> <p class="poem10"> <span class="add2em">DEAE BIBRACTI</span><br> @@ -11238,488 +11200,488 @@ druidique, puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.</p> <p class="author"><span class="smcap">Millin</span>, I, 337.</p> -<p>Il semble que l'aristocratie se livra entirement Rome, tandis que -le parti druidique et populaire chercha ressaisir l'indpendance. -Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la rvolte des +<p>Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que +le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. +«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait -pour un dieu et pour le librateur des Gaules (Annal., l. II, c. <span class="smcap">LXI</span>). -On a vu, au I<sup>er</sup> vol., la rvolte de Sacrovir.—Enfin les Bagaudes -saccagrent deux fois Autun. Alors furent fermes les coles -Mœniennes, que le Grec Eumne rouvrit sous le patronage de -Constance Chlore.—Franois I<sup>er</sup> visita Autun en 1521, et la nomma -sa Rome franaise. Autun avait t appele la sœur de Rome, selon -Eumne, ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.</p> - -<p>Elle fut presque ruine par Aurlien, au temps de sa victoire sur -Ttricus qui y faisait frapper ses mdailles.—Saccage par les -Allemands en 280, par les Bagaudes sous Diocltien, par Attila en 451, +pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. <span class="smcap">LXI</span>). +On a vu, au I<sup>er</sup> vol., la révolte de Sacrovir.—Enfin les Bagaudes +saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles +Mœniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de +Constance Chlore.—François I<sup>er</sup> visita Autun en 1521, et la nomma +«sa Rome française.» Autun avait été appelée la sœur de Rome, selon +Eumène, ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.</p> + +<p>Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur +Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.—Saccagée par les +Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on -ne put en loigner les Hongrois qu' prix d'argent. Histoire d'Autun, +ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun, par Joseph de Rosny, 1802.</p> <p><a id="footnote210" name="footnote210"></a> <b><a href="#footnotetag210">210</a></b>: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de -Dijon reprsente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est +Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est local.—La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a -singulirement influ sur le caractre de son histoire, en multipliant -la population dans les classes infrieures. Ce fut le principal -thtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se -rvoltrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le +singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant +la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal +théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se +révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le roi Machas.</p> -<p>La <em>Fte des Fous</em> se clbra Auxerre jusqu'en 1407.—Les chanoines -jouaient la balle (<em>pelota</em>), jusqu'en 1538, dans la nef de la -cathdrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au +<p>La <em>Fête des Fous</em> se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.—Les chanoines +jouaient à la balle (<em>pelota</em>), jusqu'en 1538, dans la nef de la +cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.</p> <p><a id="footnote211" name="footnote211"></a> -<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voir le curieux recueil de la Monnoye.—Piron tait de -Dijon (n en 1640, mort en 1727.)</p> +<b><a href="#footnotetag211">211</a></b>: Voir le curieux recueil de la Monnoye.—Piron était de +Dijon (né en 1640, mort en 1727.)</p> <p><a id="footnote212" name="footnote212"></a> -<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Notre cher et grand Quinet, n Bourg, a t lev +<b><a href="#footnotetag212">212</a></b>: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite -ville de Paray-le-Monial, o naquit la dvotion du Sacr-Cœur, o +ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Cœur, où mourut M<sup>me</sup> de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire -de la Libert de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.</p> +de la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.</p> <p><a id="footnote213" name="footnote213"></a> <b><a href="#footnotetag213">213</a></b>: Charles VII.</p> <p><a id="footnote214" name="footnote214"></a> -<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Cette noblesse de mre se trouve ailleurs aussi en -France, et mme sous la premire race. (<i>Voy.</i> Beaumanoir.) Charles V -(15 novembre 1370) assujettit les nobles de mre au droit de franc -fief. la deuxime rdaction de la coutume de Chaumont, les nobles de -pres rclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en -suspens.—La coutume de Troyes consacrait l'galit de partage entre -les enfants; de l l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, -Jean, sire de Dampierre, vicomte de Troyes, dcda, laissant plusieurs -enfants qui partagrent entre eux la vicomt. Par l'effet des partages -successifs, Eustache de Conflans en possda un tiers, qu'il cda un -autre chapitre de moines. Le second tiers fut divis en quatre parts, -et chaque part en douze lots, lesquels se sont diviss entre diverses +<b><a href="#footnotetag214">214</a></b>: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en +France, et même sous la première race. (<i>Voy.</i> Beaumanoir.) Charles V +(15 novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc +fief. À la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de +pères réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en +suspens.—La coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre +les enfants; de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, +Jean, sire de Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs +enfants qui partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages +successifs, Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un +autre chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, +et chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses maisons et les domaines de la ville et du roi.</p> <p><a id="footnote215" name="footnote215"></a> -<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Urbain IV tait fils d'un cordonnier de Troyes. Il y -btit Saint-Urbain, et fit reprsenter sur une tapisserie son pre +<b><a href="#footnotetag215">215</a></b>: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y +bâtit Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant des souliers.</p> <p><a id="footnote216" name="footnote216"></a> <b><a href="#footnotetag216">216</a></b>: L'ancien type du paysan du nord de la France est -l'honnte Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le mme, -considr comme simple et dbonnaire, s'appelle Jeannot; quand il -tombe dans un dsespoir enfantin, et qu'il devient <em>rageur</em>, il prend -le nom de Jocrisse. Enrl par la Rvolution, il s'est singulirement -dniais, quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de -Jean-Jean.—Ces mots divers ne dsignent pas des ridicules locaux, +l'honnête Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, +considéré comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il +tombe dans un désespoir enfantin, et qu'il devient <em>rageur</em>, il prend +le nom de Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement +déniaisé, quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de +Jean-Jean.—Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.—Les noms le -plus communment ports par les domestiques, dans la vieille France -aristocratique, taient des noms de province: Lorrain, Picard, et +plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France +aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus -disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicit apparente il +disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il y ait beaucoup de malice et d'ironie.</p> <p><a id="footnote217" name="footnote217"></a> <b><a href="#footnotetag217">217</a></b>: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la -France clate dans les ftes populaires.</p> +France éclate dans les fêtes populaires.</p> -<p>En Champagne et ailleurs, <em>roi de l'aumne</em> (bourgeois lu pour -dlivrer deux prisonniers, etc.); <em>roi de l'teuf</em> (ou de la balle) -(Dupin, Deux-Svres), <em>roi des Arbaltriers</em> avec ses chevaliers -(Cambry, Oise, II); <em>roi des gutifs</em> ou pauvres, encore en 1770 +<p>En Champagne et ailleurs, <em>roi de l'aumône</em> (bourgeois élu pour +délivrer deux prisonniers, etc.); <em>roi de l'éteuf</em> (ou de la balle) +(Dupin, Deux-Sèvres), <em>roi des Arbalétriers</em> avec ses chevaliers +(Cambry, Oise, II); <em>roi des guétifs</em> ou pauvres, encore en 1770 (almanach d'Artois, 1770); <em>roi des rosiers</em> ou des jardiniers, -aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.— Paris, -<em>ftes des sous-diacres</em> ou <em>diacres sols</em>, qui faisaient un vque -des fous, l'encensaient avec du cuir brl; on chantait des chansons -obscnes; on mangeait sur l'autel.— vreux, le 1<sup>er</sup> mai, jour de -Saint-Vital, c'tait la <em>fte des cornards</em>, on se couronnait de -feuillages, les prtres mettaient leur surplis l'envers, et se +aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.—À Paris, +<em>fêtes des sous-diacres</em> ou <em>diacres soûls</em>, qui faisaient un évêque +des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons +obscènes; on mangeait sur l'autel.—À Évreux, le 1<sup>er</sup> mai, jour de +Saint-Vital, c'était la <em>fête des cornards</em>, on se couronnait de +feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs -lanaient des <em>casse-museaux</em> (galettes).— Beauvais, on promenait -une fille et un enfant sur un ne... la messe, le refrain chant en -chœur tait <em>hihan</em>!— Reims, les chanoines marchaient sur deux -files, tranant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de -l'autre...— Bouchain, fte du <em>prvt des tourdis</em>; -Chlon-sur-Sane, des <em>guillardons</em>; Paris, des <em>enfants -sans-souci</em>, du <em>rgiment de la calotte</em>, et de la <em>confrrie de -l'aloyau</em>.— Dijon, procession de la <em>mre folle</em>.— Harfleur, au -mardi gras, <em>fte de la scie</em>. (Dans les armes du prsident -Coss-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents -de la scie. Deux masques portent le <em>bton friseux</em> (montants de la -scie). Puis on porte le <em>bton friseux</em> un poux qui bat sa -femme.—Ds le temps de la conqute de Guillaume existait +lançaient des <em>casse-museaux</em> (galettes).—À Beauvais, on promenait +une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en +chœur était <em>hihan</em>!—À Reims, les chanoines marchaient sur deux +files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de +l'autre...—À Bouchain, fête du <em>prévôt des étourdis</em>; à +Châlon-sur-Saône, des <em>guillardons</em>; à Paris, des <em>enfants +sans-souci</em>, du <em>régiment de la calotte</em>, et de la <em>confrérie de +l'aloyau</em>.—À Dijon, procession de la <em>mère folle</em>.—À Harfleur, au +mardi gras, <em>fête de la scie</em>. (Dans les armes du président +Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents +de la scie. Deux masques portent le <em>bâton friseux</em> (montants de la +scie). Puis on porte le <em>bâton friseux</em> à un époux qui bat sa +femme.—Dès le temps de la conquête de Guillaume existait l'association de la <em>chevalerie d'Honfleur</em>.</p> <p><a id="footnote218" name="footnote218"></a> <b><a href="#footnotetag218">218</a></b>: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la -transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il runit les deux -caractres.</p> +transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux +caractères.</p> <p><a id="footnote219" name="footnote219"></a> <b><a href="#footnotetag219">219</a></b>: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent -capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pice de trois +capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu qui donne de bon vin.</p> <p><a id="footnote220" name="footnote220"></a> -<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Une terre, qui seme de froment occuperait cinq ou six -mnages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, -femmes et enfants, lorsqu'elle est plante de vignes. On sait combien -le vin de Champagne exige de faons.</p> +<b><a href="#footnotetag220">220</a></b>: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six +ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, +femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien +le vin de Champagne exige de façons.</p> <p><a id="footnote221" name="footnote221"></a> -<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: La Fontaine dit de lui-mme:</p> +<b><a href="#footnotetag221">221</a></b>: La Fontaine dit de lui-même:</p> <p class="poem10"> - Je suis chose lgre, et vole tout sujet,<br> + Je suis chose légère, et vole à tout sujet,<br> Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.<br> - beaucoup de plaisir je mle un peu de gloire.<br> - J'irais plus haut peut-tre au temple de mmoire,<br> - Si dans un genre seul j'avais us mes jours;<br> + À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.<br> + J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,<br> + Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;<br> Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.</p> -<p>Le pote, dit Platon, est chose lgre et sacre.</p> +<p>«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»</p> <p><a id="footnote222" name="footnote222"></a> -<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Du ct de Coutances particulirement, les figures et -le paysage sont singulirement anglais.</p> +<b><a href="#footnotetag222">222</a></b>: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et +le paysage sont singulièrement anglais.</p> <p><a id="footnote223" name="footnote223"></a> -<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., -ex-prsident d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il -passait quatre frres, il serait l'instant coup par quatre haies. -Tant il est ncessaire, ici, que les proprits soient nettement -spares.—Les Normands sont si adonns aux tudes de l'loquence, -dit un auteur du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> sicle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants +<b><a href="#footnotetag223">223</a></b>: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., +ex-président d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il +passait à quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. +Tant il est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement +séparées.»—Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, +dit un auteur du <span class="smcap">XI</span><sup>e</sup> siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants parler comme des orateurs...</p> <p><a id="footnote224" name="footnote224"></a> -<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Il parat que les Dieppois avaient dcouvert avant les -Portugais la route des Indes; mais ils en gardrent si bien le secret, +<b><a href="#footnotetag224">224</a></b>: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les +Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, qu'ils en ont perdu la gloire.</p> <p><a id="footnote225" name="footnote225"></a> -<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Cette grossiret de la Belgique est sensible dans une -foule de choses. On peut voir Bruxelles la petite statue du -<em>Mannekenpiss</em>, le plus vieux bourgeois de la ville; on lui donne un -habit neuf aux grandes ftes.</p> +<b><a href="#footnotetag225">225</a></b>: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une +foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du +<em>Mannekenpiss</em>, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un +habit neuf aux grandes fêtes.</p> <p><a id="footnote226" name="footnote226"></a> -<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: <i>Voy.</i> les coutumes du comt de Flandre, traduites par +<b><a href="#footnotetag226">226</a></b>: <i>Voy.</i> les coutumes du comté de Flandre, traduites par Legrand, Cambrai, 1719, 1<sup>er</sup> vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26; (Niemandt en sal bastaerdi wesen van de mœder...); <em>personne ne -sera btard de la mre</em>; mais ils succderont la mre avec les -autres lgitimes (non au pre). Ceci montre bien que ce n'est pas le -motif religieux ou moral qui les exclut de la succession du pre, mais -le doute de la paternit. Dans cette coutume, il y a communaut, -partage gal dans les successions, etc.</p> - -<p>Vous y retrouvez la prdilection pour le cygne, qui, selon Virgile, -tait l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Ds -l'entre de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme +sera bâtard de la mère</em>; mais ils succéderont à la mère avec les +autres légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le +motif religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais +le doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, +partage égal dans les successions, etc.</p> + +<p>Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, +était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès +l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.</p> <p><a id="footnote227" name="footnote227"></a> -<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: La seule cathdrale de Milan est couronne de cinq +<b><a href="#footnotetag227">227</a></b>: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille statues et figurines.</p> <p><a id="footnote228" name="footnote228"></a> <b><a href="#footnotetag228">228</a></b>: Il est juste de remarquer que cet instinct musical -s'est dvelopp d'une manire remarquable, surtout dans la partie +s'est développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne. <i>Voy.</i> t. VI, p. 120.</p> <p><a id="footnote229" name="footnote229"></a> -<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: <i>Voy.</i> au Muse du Louvre le tableau intitul: <em>Fte -Flamande</em>. C'est la plus effrne et la plus sensuelle bacchanale.</p> +<b><a href="#footnotetag229">229</a></b>: <i>Voy.</i> au Musée du Louvre le tableau intitulé: <em>Fête +Flamande</em>. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.</p> <p><a id="footnote230" name="footnote230"></a> -<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Selon moi, la haute expression du gnie belge, c'est +<b><a href="#footnotetag230">230</a></b>: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, -Grtry. La spontanit domine en Belgique, la rflexion en Hollande. -Les penseurs ont aim ce dernier pays. Descartes est venu y faire -l'apothose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois -la philosophie propre la Hollande, c'est une philosophie pratique +Grétry. La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. +Les penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire +l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois +la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.</p> <p><a id="footnote231" name="footnote231"></a> -<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: Son lve, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un -ne genoux devant une hostie.</p> +<b><a href="#footnotetag231">231</a></b>: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un +âne à genoux devant une hostie.</p> <p><a id="footnote232" name="footnote232"></a> -<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Nous avons ici la belle suite des tableaux commands -Rubens par Marie de Mdicis, mais cette peinture allgorique et -officielle ne donne pas l'ide de son gnie. C'est dans les tableaux -d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir -Anvers la Sainte Famille, o il a mis ses trois femmes sur l'autel, et -lui, derrire, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au +<b><a href="#footnotetag232">232</a></b>: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à +Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et +officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux +d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à +Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et +lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.—Sa Flagellation est -horrible de brutalit; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, +horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien -ple ct du tableau original. Au Muse de Bruxelles, il y a le +pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. -La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mre -qui dbarbouille son enfant.—On peut voir au mme Muse le Martyre de -saint Livin, une scne de boucherie; pendant qu'on dchiqute la +La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère +qui débarbouille son enfant.—On peut voir au même Musée le Martyre de +saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une -pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dgoutte de sang. -Au milieu de ces horreurs, toujours un talage de belles et immodestes -carnations.—Le Combat des Amazones lui a donn une belle occasion de -peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnes; -mais son chef-d'œuvre est peut-tre cette terrible colonne de corps +pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. +Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes +carnations.—Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de +peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées; +mais son chef-d'œuvre est peut-être cette terrible colonne de corps humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.</p> <p><a id="footnote233" name="footnote233"></a> -<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Sa famille tait de Styrie. Ce qu'il y a de plus -imptueux en Europe est aux deux bouts: l'orient, les Slaves de -Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; l'occident, les Celtes d'Irlande, -cosse, etc.</p> +<b><a href="#footnotetag233">233</a></b>: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus +impétueux en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de +Pologne, Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, +Écosse, etc.</p> <p><a id="footnote234" name="footnote234"></a> -<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: La Flandre hollandaise est compose de places cdes -par le trait de 1648 et par le <em>trait de la Barrire</em> (1715). Ce nom -est significatif.—La Marche, ou Marquisat d'Anvers, cre par Othon -II, fut donne par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, +<b><a href="#footnotetag234">234</a></b>: La Flandre hollandaise est composée de places cédées +par le traité de 1648 et par le <em>traité de la Barrière</em> (1715). Ce nom +est significatif.—La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon +II, fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi de Bouillon.—C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en -980, un foss qui sparait l'Empire de la France.— Louvain, dit un +980, un fossé qui séparait l'Empire de la France.—À Louvain, dit un voyageur, la langue est germanique, les mœurs hollandaises et la -cuisine franaise.—Avec l'idiome germanique commencent les noms +cuisine française.—Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques (<em>Al-ost</em>, <em>Ost-ende</em>); en France, comme chez toutes les -nations celtiques, les noms sont emprunts la terre (Lille, -<em>l'le</em>).</p> +nations celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, +<em>l'île</em>).</p> -<p>Avant l'migration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait - Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. Ypres (sans +<p>Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait +à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en -1342.—En 1380, ceux de Gand sortirent avec trois armes. +1342.—En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.» Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.—Ce pays humide est dans plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme -blme, on disait: Il ressemble la mort d'Ypres.—Au reste, la -Belgique a moins souffert des inconvnients naturels de son territoire -que des rvolutions politiques. Bruges a t tue par la rvolte de -1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le trait de 1648, qui fit +blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»—Au reste, la +Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire +que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de +1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.</p> <p><a id="footnote235" name="footnote235"></a> -<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: La grande bataille des temps modernes s'est livre -prcisment sur la limite des deux langues, Waterloo. quelques pas -en de de ce nom flamand, on trouve le <em>Mont-Saint-Jean</em>.—Le -monticule qu'on a lev dans cette plaine semble un <em>tumulus</em> barbare, +<b><a href="#footnotetag235">235</a></b>: La grande bataille des temps modernes s'est livrée +précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas +en deçà de ce nom flamand, on trouve le <em>Mont-Saint-Jean</em>.—Le +monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un <em>tumulus</em> barbare, celtique ou germanique.</p> <p><a id="footnote236" name="footnote236"></a> -<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Les magistrats de Dunkerque supplirent vainement la -reine Anne; ils essayrent de prouver que les Hollandais gagneraient -plus que les Anglais la dmolition de leur ville. Il n'est point de -lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Franais. +<b><a href="#footnotetag236">236</a></b>: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la +reine Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient +plus que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de +lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, -d'Ostende Brest.</p> +d'Ostende à Brest.</p> <p><a id="footnote237" name="footnote237"></a> -<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: J'ai l, disait Bonaparte, un pistolet charg au -cœur de l'Angleterre. La place d'Anvers, disait-il -Sainte-Hlne, est une des grandes causes pour lesquelles je suis ici; -la cession d'Anvers est un des motifs qui m'avaient dtermin ne pas -signer la paix de Chtillon.</p> +<b><a href="#footnotetag237">237</a></b>: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au +cœur de l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à +Sainte-Hélène, est une des grandes causes pour lesquelles je suis ici; +la cession d'Anvers est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas +signer la paix de Châtillon.»</p> <p><a id="footnote238" name="footnote238"></a> <b><a href="#footnotetag238">238</a></b>: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.</p> <p><a id="footnote239" name="footnote239"></a> -<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: Orlans, la science et l'enseignement du droit -romain; en Picardie, l'originalit du droit fodal et coutumier; deux +<b><a href="#footnotetag239">239</a></b>: À Orléans, la science et l'enseignement du droit +romain; en Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.</p> <p><a id="footnote240" name="footnote240"></a> -<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Bourges tait aussi un grand centre ecclsiastique. -L'archevque de Bourges tait patriarche, primat des Aquitaines, et -mtropolitain. Il tendait sa juridiction comme patriarche sur les -archevques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de -Bordeaux et d'Auch (mtropolitain de la 2<sup>me</sup> et 3<sup>me</sup> Aquitaine); -comme mtropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les -vques de Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, -Rodez, Vabres, Castres, Cahors. Mais l'rection de l'vch d'Albi en -archevch ne lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de -ces siges.</p> +<b><a href="#footnotetag240">240</a></b>: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. +L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et +métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les +archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de +Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2<sup>me</sup> et 3<sup>me</sup> Aquitaine); +comme métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les +évêques de Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, +Rodez, Vabres, Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en +archevêché ne lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de +ces siéges.</p> <p><a id="footnote241" name="footnote241"></a> -<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: La raillerie orlanaise tait amre et dure. Les -Orlanais avaient reu le sobriquet de <em>gupins</em>. On dit aussi: La -glose d'Orlans est pire que le texte.—La Sologne a un caractre -analogue: Niais de Sologne, qui ne se trompe qu' son profit.</p> +<b><a href="#footnotetag241">241</a></b>: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les +Orléanais avaient reçu le sobriquet de <em>guépins</em>. On dit aussi: «La +glose d'Orléans est pire que le texte.»—La Sologne a un caractère +analogue: «Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»</p> <p><a id="footnote242" name="footnote242"></a> -<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Pepin y fut lu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.</p> +<b><a href="#footnotetag242">242</a></b>: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.</p> <p><a id="footnote243" name="footnote243"></a> <b><a href="#footnotetag243">243</a></b>: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, -et trois cent cinq de circonfrence. Les murs ont jusqu' trente-deux -pieds d'paisseur. Mazarin fit sauter la muraille extrieure en 1652, +et trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux +pieds d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le 18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du -haut en bas.—Un ancien roman donne l'un des anctres de Coucy neuf -pieds de hauteur. Enguerrand VII, qui combattit Nicopolis, fit -placer aux Clestins de Soissons son portrait et celui de sa premire +haut en bas.—Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf +pieds de hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit +placer aux Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de grandeur colossale.—Parmi les Coucy, citons seulement -Thomas de Marle, auteur de la Loi de Vervins (lgislation favorable -aux vassaux), mort en 1130. Raoul I<sup>er</sup>, le trouvre, l'amant, vrai -ou prtendu, de Gabrielle de Vergy, mort la croisade en -1191.—Enguerrand VII, qui refusa l'pe de conntable et la fit -donner Clisson, mort en 1397.—On a prtendu tort qu'Enguerrand -III, en 1228, voulut s'emparer du trne pendant la minorit de saint -Louis. Art de vrifier les dates, XII, 219, sqq.</p> +Thomas de Marle, auteur de la Loi de Vervins (législation favorable +aux vassaux), mort en 1130. Raoul I<sup>er</sup>, le trouvère, l'amant, vrai +ou prétendu, de Gabrielle de Vergy, mort à la croisade en +1191.—Enguerrand VII, qui refusa l'épée de connétable et la fit +donner à Clisson, mort en 1397.—On a prétendu à tort qu'Enguerrand +III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la minorité de saint +Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.</p> <p><a id="footnote244" name="footnote244"></a> -<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Cette famille rcente, qui prtendait remonter +<b><a href="#footnotetag244">244</a></b>: Cette famille récente, qui prétendait remonter à Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands -crivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> sicle, et l'un des plus hardis penseurs du -ntre.</p> +écrivains du <span class="smcap">XVII</span><sup>e</sup> siècle, et l'un des plus hardis penseurs du +nôtre.</p> <p><a id="footnote245" name="footnote245"></a> <b><a href="#footnotetag245">245</a></b>: Pierre l'Ermite.</p> <p><a id="footnote246" name="footnote246"></a> -<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Calvin, n en 1509, mort en 1564.</p> +<b><a href="#footnotetag246">246</a></b>: Calvin, né en 1509, mort en 1564.</p> <p><a id="footnote247" name="footnote247"></a> -<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Condorcet, n Ribemont en 1743, mort en -1794.—Camille Desmoulins, n Guise en 1762, mort en -1794.—Babœuf, n Saint-Quentin, mort en 1797.—Branger est n +<b><a href="#footnotetag247">247</a></b>: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en +1794.—Camille Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en +1794.—Babœuf, né à Saint-Quentin, mort en 1797.—Béranger est né à Paris, mais d'une famille picarde.</p> <p><a id="footnote248" name="footnote248"></a> -<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: N Pithon ou Ham.—Plusieurs gnraux de la -Rvolution sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, -etc.—Ajoutons la liste de ceux qui ont illustr ce pays fcond en -tout genre de gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tu la -Saint-Barthlemy; Boutillier, l'auteur de la <em>Somme rurale</em>; -l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix; les d'Estres et les +<b><a href="#footnotetag248">248</a></b>: Né à Pithon ou à Ham.—Plusieurs généraux de la +Révolution sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, +etc.—Ajoutons à la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en +tout genre de gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la +Saint-Barthélemy; Boutillier, l'auteur de la <em>Somme rurale</em>; +l'historien Guibert de Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.</p> <p><a id="footnote249" name="footnote249"></a> <b><a href="#footnotetag249">249</a></b>: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de -mystiques. Arras est la patrie de l'abb Prvost. Le Boulonnais a -donn en un mme homme un grand pote et un grand critique, je parle +mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a +donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle de Sainte-Beuve.</p> <p><a id="footnote250" name="footnote250"></a> -<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Claude le Lorrain, n Chamagne en Lorraine, en 1600, -mort en 1682.—Poussin, originaire de Soissons, n aux Andelys en -1594, mort en 1665.—Lesueur, n Paris en 1617, mort en 1655.—Jean -Cousin, fondateur de l'cole franaise, n Soucy, prs Sens, vers -1501.—Jean Goujon, n Paris, mort en 1572.—Germain Pilon, n -Lou, six lieues du Mans, mort la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> sicle.—Pierre -Lescot, l'architecte qui l'on doit la fontaine des Innocents, n +<b><a href="#footnotetag250">250</a></b>: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, +mort en 1682.—Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en +1594, mort en 1665.—Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.—Jean +Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers +1501.—Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.—Germain Pilon, né à +Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du <span class="smcap">XVI</span><sup>e</sup> siècle.—Pierre +Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à Paris en 1510, mort en 1571.—Callot, ce rapide et spirituel artiste -qui grava quatorze cents planches, n Nancy en 1593, mort en -1635.—Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, n -Paris en 1645, mort en 1708.—Lentre, n Paris en 1613, mort en +qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en +1635.—Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à +Paris en 1645, mort en 1708.—Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en 1700, etc.</p> <p><a id="footnote251" name="footnote251"></a> -<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: N en 1741, mort en 1813.</p> +<b><a href="#footnotetag251">251</a></b>: Né en 1741, mort en 1813.</p> <p><a id="footnote252" name="footnote252"></a> -<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: crit en 1833.</p> +<b><a href="#footnotetag252">252</a></b>: Écrit en 1833.</p> <p><a id="footnote253" name="footnote253"></a> <b><a href="#footnotetag253">253</a></b>: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout -cela, mais seulement qu'elle l'a gnralement dans un degr infrieur - l'Allemagne. Elle a produit, elle possde encore plusieurs illustres -philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutt pratique et +cela, mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur +à l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres +philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche sont alsaciennes d'origine.</p> <p><a id="footnote254" name="footnote254"></a> -<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Dugs.</p> +<b><a href="#footnotetag254">254</a></b>: Dugès.</p> <p><a id="footnote255" name="footnote255"></a> -<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Le chef suprme des Truands s'appelait dans leur -langage <em>corse</em>, et ses principaux officiers <em>cagoux</em>, ou -archisuppts.</p> +<b><a href="#footnotetag255">255</a></b>: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur +langage <em>coërse</em>, et ses principaux officiers <em>cagoux</em>, ou +archisuppôts.</p> <p><a id="footnote256" name="footnote256"></a> <b><a href="#footnotetag256">256</a></b>: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec -l'histoire de Berthe la <em>reine pdauque</em> (pes auc, pied d'oie. <i>Voy.</i> +l'histoire de Berthe la <em>reine pédauque</em> (pes aucæ, pied d'oie. <i>Voy.</i> le <a href="#l4c1">chapitre</a> suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait -une image de la reine Pdauque Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous -apprennent qu'on jurait Toulouse <em>par la quenouille de la reine -Pdauque</em>. Cette locution rappelle le proverbe: <em>Du temps que la reine -Berthe filait</em> (Bullet, Mythologie franaise).</p> +une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous +apprennent qu'on jurait à Toulouse <em>par la quenouille de la reine +Pédauque</em>. Cette locution rappelle le proverbe: <em>Du temps que la reine +Berthe filait</em> (Bullet, Mythologie française).</p> <p><a id="footnote257" name="footnote257"></a> -<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). Dum +<b><a href="#footnotetag257">257</a></b>: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes -cum gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris terni, -etc.—Trithemii chronic. ann. 960: Diem jamjam imminere dicebat -(Bernhardus, eremita Thuringi) extremum, et mundum in brevi -consummandum.—Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): -De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, +cum gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, +etc.»—Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat +(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi +consummandum.»—Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): +«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non -longo post tempore universale judicium succederet.—Will. Godelli -chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; Ann. Domini MX, in multis locis per +longo post tempore universale judicium succederet.»—Will. Godelli +chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per orbem tali rumore audito, timor et mœror corda plurimorum -occupavit, et suspicati sunt multi finem sculi adesse.—Rad. Glaber, -I, IV, ibid. 49: stimabatur enim ordo temporum et elementorum -prterita ab initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, -atque humani generis interitum.</p> +occupavit, et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»—Rad. Glaber, +I, IV, ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum +præterita ab initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, +atque humani generis interitum.»</p> <p><a id="footnote258" name="footnote258"></a> <b><a href="#footnotetag258">258</a></b>: Raoul Glaber.</p> <p><a id="footnote259" name="footnote259"></a> -<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Raoul Glaber, I. V, c. I. Astitit mihi ex parte pedum -lectuli forma homunculi teterrim speciei. Erat enim statura +<b><a href="#footnotetag259">259</a></b>: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum +lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas -et pracutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, +et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, -vestibus sordidis, conatu stuans, ac toto corpore prceps; +vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps; arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter -concussit lectum.........</p> +concussit lectum.........»</p> <p><a id="footnote260" name="footnote260"></a> <b><a href="#footnotetag260">260</a></b>: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.—Chronic. Ademari Cabannens., ibid. 147.</p> <p>Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de -l'Amrique du Sud et les ngres de Guine mangent habituellement de la -glaise ou de l'argile pendant une partie de l'anne. On la vend frite -sur les marchs de Java.—Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, -trad. par Eyris (1808), I, 200.</p> +l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la +glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite +sur les marchés de Java.—Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, +trad. par Eyriès (1808), I, 200.</p> <p><a id="footnote261" name="footnote261"></a> -<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Glaber.—Sur soixante-treize ans, il y en eut -quarante-huit de famines et d'pidmies.—An 987, grande famine et -pidmie.—989, grande famine.—990-994, famine et mal des +<b><a href="#footnotetag261">261</a></b>: Glaber.—«Sur soixante-treize ans, il y en eut +quarante-huit de famines et d'épidémies.—An 987, grande famine et +épidémie.—989, grande famine.—990-994, famine et mal des <em>ardents</em>.—1001, grande famine.—1003-1008, famine et -mortalit.—1010-1014, famine, mal des <em>ardents</em>, -mortalit.—1027-1029, famine (anthropophages).—1031-1033, famine -atroce.—1035, famine, pidmie.—1045-1046, famine en France et en -Allemagne.—1053-1058, famine et mortalit pendant cinq ans.—1059, -famine de sept ans, mortalit.</p> +mortalité.—1010-1014, famine, mal des <em>ardents</em>, +mortalité.—1027-1029, famine (anthropophages).—1031-1033, famine +atroce.—1035, famine, épidémie.—1045-1046, famine en France et en +Allemagne.—1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.—1059, +famine de sept ans, mortalité.</p> <p><a id="footnote262" name="footnote262"></a> -<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Glaber, I, V, c. I. On vit bientt aussi les peuples -d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, leur exemple, cdant - la crainte ou l'amour du Seigneur, adopter successivement une -mesure qui leur tait inspire par la grce divine. On ordonna que, +<b><a href="#footnotetag262">262</a></b>: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples +d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant +à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une +mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que, depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne -n'et la tmrit de rien enlever par la violence, ou de satisfaire -quelque vengeance particulire, ou mme d'exiger caution; que celui -qui oserait violer ce dcret public payerait cet attentat de sa vie, -ou serait banni de son pays et de la socit des chrtiens. Tout le -monde convient aussi de donner cette loi le nom de <em>treugue</em> -(trve) <em>de Dieu</em>.</p> +n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire +quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui +qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie, +ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le +monde convient aussi de donner à cette loi le nom de <em>treugue</em> +(trêve) <em>de Dieu</em>.»</p> <p><a id="footnote263" name="footnote263"></a> -<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Guillaume de Jumiges.</p> +<b><a href="#footnotetag263">263</a></b>: Guillaume de Jumiéges.</p> <p><a id="footnote264" name="footnote264"></a> <b><a href="#footnotetag264">264</a></b>: Vie de saint Richard.</p> @@ -11737,25 +11699,25 @@ monde convient aussi de donner cette loi le nom de <em>treugue</em> <b><a href="#footnotetag268">268</a></b>: Helgaud.</p> <p><a id="footnote269" name="footnote269"></a> -<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet tait une -injure, et venait de <em>Capito</em>, grosse tte. On sait que la grosseur de -la tte est souvent un signe d'imbcillit. Une chronique appelle +<b><a href="#footnotetag269">269</a></b>: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une +injure, et venait de <em>Capito</em>, grosse tête. On sait que la grosseur de +la tête est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint -Florent., ap. Scr. fr. IX, 55).—Mais il est vident que Capet est -pris pour <em>Chapet</em>, ou <em>Cappatus</em>.—Plusieurs chroniques franaises, -crites longtemps aprs, ont traduit <em>Hue Chapet</em> ou <em>Chappet</em>. (Scr. +Florent., ap. Scr. fr. IX, 55).—Mais il est évident que Capet est +pris pour <em>Chapet</em>, ou <em>Cappatus</em>.—Plusieurs chroniques françaises, +écrites longtemps après, ont traduit <em>Hue Chapet</em> ou <em>Chappet</em>. (Scr. fr. X, 293, 303, 313.)—Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo, cognominatus <em>Chapet</em>. <i>Voy.</i> aussi Richard de Poitiers, ibid. -24, et Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albric. Tr.-Font., IX, 286: +24, et Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo <em>Cappatus</em>, et plus loin: <em>Cappet</em>.—Guill. Nang. IX, 82: Hugo <em>Capucii</em>.—Chron. Sith., VII, 269.—Chron. Strozz. X, 273: Hugo -<em>Caputius</em>.—Cette dernire chronique ajoute que le fils d'Hugues, le -pieux Robert, chantait les vpres revtu d'une chape.—L'ancien -tendard des rois de France tait la chape de saint Martin; c'est de -l, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donn leur oratoire -le nom de <em>Chapelle</em>. Capella, quo nomine Francorum reges propter +<em>Caputius</em>.—Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le +pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.—L'ancien +étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de +là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire +le nom de <em>Chapelle</em>. «Capella, quo nomine Francorum reges propter cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem -jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant. L. I, c. +jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c. <span class="smcap">IV</span>.</p> <p><a id="footnote270" name="footnote270"></a> @@ -11768,8 +11730,8 @@ jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant. L. I, c. <b><a href="#footnotetag272">272</a></b>: Glaber.</p> <p><a id="footnote273" name="footnote273"></a> -<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. Ea qu est -Hierosolymis, universali Ecclesi sceptris regnorum imperanti: Cum +<b><a href="#footnotetag273">273</a></b>: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est +Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam? @@ -11780,27 +11742,27 @@ Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad cœlos -elatus. Sed cum propheta dixerit: Erit sepulchrum ejus gloriosum, +elatus.» Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit, nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata -relaxat, ut secum regnando vivas.—Les Pisans partirent sur cette -lettre, et massacrrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidles en -Afrique. Scr. fr. X, 426.</p> +relaxat, ut secum regnando vivas.»—«Les Pisans partirent sur cette +lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en +Afrique.» Scr. fr. X, 426.</p> -<p>Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. Non absurdum, si -litteris mandemus qu per omnium ora volitant..... Divinationibus et +<p>Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si +litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per -incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.—Fr. -Andre chronic, ibid. 289: A quibusdam etiam nigromancia -arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.—Chronic. -reg. Francorum, ibid., 301..... Gerbertum monachum philosophum, quin -potius nigromanticum.</p> +incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»—Fr. +Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia +arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»—Chronic. +reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin +potius nigromanticum.»</p> <p><a id="footnote274" name="footnote274"></a> <b><a href="#footnotetag274">274</a></b>: Dante, Inferno, c. <span class="smcap">XXVIII</span>:</p> @@ -11808,79 +11770,79 @@ potius nigromanticum.</p> <p class="poem10"> Tu non pensavi ch'io loico fossi!</p> -<p>Les deux grands mythes du savant identifi avec le magicien, ce sont, -dans les lgendes du moyen ge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est +<p>Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, +dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative -de deux sicles. En rcompense, le sorcier allemand laisse une plus -forte trace, et ressuscite au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> sicle dans Faust.</p> +de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus +forte trace, et ressuscite au <span class="smcap">XV</span><sup>e</sup> siècle dans Faust.</p> <p><a id="footnote275" name="footnote275"></a> <b><a href="#footnotetag275">275</a></b>: Lettre de Gerbert.</p> <p><a id="footnote276" name="footnote276"></a> -<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Dans le pangyrique allemand d'Hannon, archevque de -Cologne, Csar, excutant les ordres du Snat, envahit la Germanie, +<b><a href="#footnotetag276">276</a></b>: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de +Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des -Troyens, les gagne, les ramne en Italie, chasse de Rome Caton et -Pompe, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.</p> +Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et +Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.</p> <p><a id="footnote277" name="footnote277"></a> <b><a href="#footnotetag277">277</a></b>: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de -Jumiges.)</p> +Jumiéges.)</p> <p><a id="footnote278" name="footnote278"></a> -<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Albric. ad ann. 904.</p> +<b><a href="#footnotetag278">278</a></b>: Albéric. ad ann. 904.</p> <p><a id="footnote279" name="footnote279"></a> -<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: Ex qua +<b><a href="#footnotetag279">279</a></b>: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate -recederent, etc.—<i>Voy.</i> la Dissertation de Bullet, sur la reine -<em>Pdauque</em> (pied-d'oie).</p> +recederent, etc.»—<i>Voy.</i> la Dissertation de Bullet, sur la reine +<em>Pédauque</em> (pied-d'oie).</p> <p><a id="footnote280" name="footnote280"></a> <b><a href="#footnotetag280">280</a></b>: Glaber.</p> <p><a id="footnote281" name="footnote281"></a> -<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa matresse -dith. Elle se reproduit la mort de Charles le Tmraire.</p> +<b><a href="#footnotetag281">281</a></b>: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse +Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.</p> <p><a id="footnote282" name="footnote282"></a> -<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <i>V.</i> p. 59 du prsent volume.</p> +<b><a href="#footnotetag282">282</a></b>: <i>V.</i> p. 59 du présent volume.</p> <p><a id="footnote283" name="footnote283"></a> <b><a href="#footnotetag283">283</a></b>: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.—Will. -Godellus, ibid. 262. Cognomento, ob su pulchritudinis immensitatem, -Candidam. Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>.—Guillaume Taille-Fer l'avait +Godellus, ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, +Candidam.» Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>.—Guillaume Taille-Fer l'avait eue d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et sœur de Foulques.</p> -<p>Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>. Missi Fulcone... Hugonem ante regem +<p>Rad. Glaber, l. III, c. <span class="smcap">II</span>. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto -tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors regin fuit.</p> +tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»</p> <p><a id="footnote284" name="footnote284"></a> <b><a href="#footnotetag284">284</a></b>: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine -attire la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, pleins de -frivolit, bizarres d'habits comme de mœurs, rass comme des -histrions, sans foi ni loi.</p> +attire à la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de +frivolité, bizarres d'habits comme de mœurs, rasés comme des +histrions, sans foi ni loi.»</p> <p><a id="footnote285" name="footnote285"></a> <b><a href="#footnotetag285">285</a></b>: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.</p> <p><a id="footnote286" name="footnote286"></a> -<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Il allait entreprendre le sige du couvent de -Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard pais s'leva de la -rivire; le roi crut que saint Germain venait le combattre en -personne, et toute l'arme prit la fuite. (Glaber.)</p> +<b><a href="#footnotetag286">286</a></b>: Il allait entreprendre le siége du couvent de +Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la +rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en +personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)</p> <p><a id="footnote287" name="footnote287"></a> <b><a href="#footnotetag287">287</a></b>: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous -les rois dans une dite solennelle, sous Frdric Barberousse: <i>Reges +les rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: <i>Reges provinciales</i>.</p> <p><a id="footnote288" name="footnote288"></a> @@ -11895,47 +11857,47 @@ C'est, selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.</p> <b><a href="#footnotetag290">290</a></b>: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.</p> <p><a id="footnote291" name="footnote291"></a> -<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Moine de Saint-Gall. Un jeune clerc venait d'tre -nomm par Charlemagne un vch. Comme il s'en allait tout joyeux, -ses serviteurs, considrant la gravit piscopale, lui amenrent sa -monture prs d'un perron; mais lui, indign, et croyant qu'on le -prenait pour infirme, s'lana cheval si lestement, qu'il faillit -passer de l'autre ct. Le roi le vit par le treillage du palais, et -le fit appeler aussitt: Ami, lui dit-il, tu es vif et lger, fort +<b><a href="#footnotetag291">291</a></b>: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être +nommé par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, +ses serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa +monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le +prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit +passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et +le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la -srnit de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortge -ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux. <i>Voy.</i> un -chant suisse insr dans le Des Knaben Wunderhorn.—<i>V.</i> aussi Actes +sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége +ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» <i>Voy.</i> un +chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.—<i>V.</i> aussi Actes du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)—Dithmar, -chron., I, II, 34: Un vque de Ratisbonne accompagna les princes de -Bavire dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille -et fut laiss parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. Tunc +chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de +Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille +et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad -dedecus sed ad honorem magis.—Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. +dedecus sed ad honorem magis.»—Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. I, 197.</p> <p><a id="footnote292" name="footnote292"></a> -<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: C'tait Christian, archevque de Mayence; il eut beau -citer ces mots de l'vangile: <em>Mets ton pe au fourreau</em>; on obtint -du pape sa dposition.</p> +<b><a href="#footnotetag292">292</a></b>: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau +citer ces mots de l'Évangile: <em>Mets ton épée au fourreau</em>; on obtint +du pape sa déposition.</p> <p><a id="footnote293" name="footnote293"></a> <b><a href="#footnotetag293">293</a></b>: Atto de Verceil.</p> <p><a id="footnote294" name="footnote294"></a> -<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Nicol. a Clemangis, de prsul. simon., p. 165. Denique -laci usque adeo persuasum nullos clibes esse, ut in plerisque +<b><a href="#footnotetag294">294</a></b>: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique +laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam -habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, qu nec sic quidem -usquequaque sunt extra periculum.—<i>Voy.</i> aussi Muratori, VI, 335. On -avait dclar que les enfants ns d'un prtre et d'une femme libre -seraient serfs de l'glise; ils ne pouvaient tre admis dans le -clerg, ni hriter selon la loi civile, ni tre entendus comme -tmoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, +habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem +usquequaque sunt extra periculum.»—<i>Voy.</i> aussi Muratori, VI, 335. On +avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre +seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le +clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme +témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.</p> <p class="poem10"> @@ -11945,149 +11907,149 @@ als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.</p> <p class="source"> Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.</p> -<p>D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en tait de mme -en Normandie, d'aprs les biographes des bienheureux Bernard de Tiron -et Harduin, abb du Bec: Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri +<p>D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même +en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron +et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui -traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.</p> +traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»</p> <p><a id="footnote295" name="footnote295"></a> -<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Il y avait en Bretagne quatre vques maris; ceux de -Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prtres et -vques; celui de Dle pillait son glise pour doter ses filles. -(Lettres du clerg de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conserves par +<b><a href="#footnotetag295">295</a></b>: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de +Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et +évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles. +(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par Mabillon.)—Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce -qu'on refusait l'ordination leurs enfants. Ils donnaient mme leurs -bnfices en dot leurs filles (au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> sicle). Leurs femmes -prenaient publiquement la qualit de prtresses.</p> +qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs +bénéfices en dot à leurs filles (au <span class="smcap">IX</span><sup>e</sup> siècle). Leurs femmes +prenaient publiquement la qualité de prêtresses.</p> <p><a id="footnote296" name="footnote296"></a> <b><a href="#footnotetag296">296</a></b>: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours -l'humanit pendant les ges chrtiens. Elle les a traverss et -dpasss. (1860.)</p> +l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et +dépassés. (1860.)</p> <p><a id="footnote297" name="footnote297"></a> -<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Le clerg de Laon reprocha un jour son vque d'avoir -dit au roi: Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia -forent servitute progeniti. Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. -III, c. <span class="smcap">VIII</span>.—<i>Voy.</i> plus haut comment l'glise se recrutait sous -Charlemagne et Louis le Dbonnaire. L'archevque de Reims, Ebbon, -tait fils d'un serf.—<i>Voy.</i> un passage de Thegan, page 15 du prsent +<b><a href="#footnotetag297">297</a></b>: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir +dit au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia +forent servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. +III, c. <span class="smcap">VIII</span>.—<i>Voy.</i> plus haut comment l'Église se recrutait sous +Charlemagne et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, +était fils d'un serf.—<i>Voy.</i> un passage de Thegan, page 15 du présent volume.</p> <p><a id="footnote298" name="footnote298"></a> -<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Damiani: Lorsqu' Lodi les bœufs gras de l'glise -m'entourrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincrent des +<b><a href="#footnotetag298">298</a></b>: Damiani: Lorsqu'à Lodi les bœufs gras de l'Église +m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, -ils se fondrent sur le canon d'un concile tenu Tribur, qui -permettait le mariage aux prtres; mais je leur rpondis: Peu +ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui +permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les -conciles qui ne s'accordent pas avec les dcisions des vques de -Rome. Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: -C'est vous que je m'adresse, sductrices des clercs, amorce de -Satan, cume du paradis, poison des mes, glaive des cœurs, huppes, -bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.</p> +conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de +Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: +«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de +Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des cœurs, huppes, +bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»</p> <p><a id="footnote299" name="footnote299"></a> -<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Il dclara qu'il tait satisfait de la conduite de -l'abb, et peu de temps aprs le fit vque.</p> +<b><a href="#footnotetag299">299</a></b>: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de +l'abbé, et peu de temps après le fit évêque.</p> <p><a id="footnote300" name="footnote300"></a> <b><a href="#footnotetag300">300</a></b>: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un peu plus tard.</p> <p><a id="footnote301" name="footnote301"></a> -<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Gregor. VII, epist. ad episc. Francorum vester qui non -rex, sed tyrannus dicendus est, omnem tatem suam flagitiis et +<b><a href="#footnotetag301">301</a></b>: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non +rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam -Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.—Bruno, -de Bello Sax., p. 121, ibid.: Quod si in his sacris canonibus +Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»—Bruno, +de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum -anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesi minabatur -abscindere.</p> +anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur +abscindere.»</p> <p><a id="footnote302" name="footnote302"></a> -<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: Sicut ad +<b><a href="#footnotetag302">302</a></b>: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus -reprsentandam, Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit -(Deus) luminaria, sic.....—<i>V.</i> aussi Innocent III, l. I, epist. -401.—Bonifacii VIII, epist., ibid. 197: Fecit Deus duo luminaria +repræsentandam, Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit +(Deus) luminaria, sic.....»—<i>V.</i> aussi Innocent III, l. I, epist. +401.—Bonifacii VIII, epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet -nisi quod recipit a Sole, sic...—La glose des Dcrtales fait le -calcul suivant: Cum terra sit septies major luna, sol autem octies +nisi quod recipit a Sole, sic...»—La glose des Décrétales fait le +calcul suivant: «Cum terra sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut pontificatus dignitas quadragies septies -sit major regali dignitate.—Laurentius va plus loin: .....Papam -esse millies septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem. +sit major regali dignitate.»—Laurentius va plus loin: «.....Papam +esse millies septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II, p. II, p. 98.</p> <p><a id="footnote303" name="footnote303"></a> -<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Il crivait l'abb de Cluny: Ma douleur et ma -dsolation sont au comble lorsque je vois l'glise d'Orient spare, +<b><a href="#footnotetag303">303</a></b>: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma +désolation sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve -presque plus d'vques qui le soient lgitimement, soit par leur -conduite dans l'piscopat, soit par la manire dont ils y sont -parvenus. Ils gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jsus, -mais par une ambition toute profane, et parmi les princes sculiers je -n'en trouve aucun qui prfrt l'honneur de Dieu au sien propre, et la -justice son intrt. Les Romains, les Lombards et les Normands, -parmi lesquels je vis, seront bientt (et je le leur dis souvent) plus -excrables que les juifs et les paens. Et lorsque mes regards se -reportent sur moi-mme, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus -de mes forces; de sorte que je dois perdre toute esprance d'assurer -jamais le salut de l'glise, si la misricorde de Jsus-Christ ne -vient mon secours; car si je n'esprais une meilleure vie, et si ce -n'tait pour le salut de la sainte glise, j'en prends Dieu tmoin, -je ne resterais plus Rome, o je vis dj depuis vingt ans malgr -moi. Je suis donc comme frapp de mille foudres, comme un homme qui +presque plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur +conduite dans l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont +parvenus. Ils gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, +mais par une ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je +n'en trouve aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la +justice à son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, +parmi lesquels je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus +exécrables que les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se +reportent sur moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus +de mes forces; de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer +jamais le salut de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne +vient à mon secours; car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce +n'était pour le salut de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, +je ne resterais plus à Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré +moi. Je suis donc comme frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui se renouvelle sans cesse, et dont toutes les -esprances ne sont malheureusement que trop loignes.</p> +espérances ne sont malheureusement que trop éloignées.»</p> <p><a id="footnote304" name="footnote304"></a> <b><a href="#footnotetag304">304</a></b>: Gregor. ep.—Il se jeta aux pieds du pape, les bras -tendus en croix, et demandant pardon.—C'tait la premire fois, dit -Otton de Freysingen, qu'un pape avait os excommunier un empereur. +étendus en croix, et demandant pardon.—C'était la première fois, dit +Otton de Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.</p> <p><a id="footnote305" name="footnote305"></a> -<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Il crivit au roi de France, en 1106: Sitt que je le -vis, touch jusqu'au fond du cœur, de douleur autant que -d'affection paternelle, je me jetai ses pieds, le suppliant, le -conjurant au nom de son Dieu, de sa foi, du salut de son me, lors -mme que mes pchs auraient mrit que je fusse puni par la main de -Dieu, de s'abstenir, lui du moins, de souiller, mon occasion, son -me, son honneur et son nom; car jamais aucune sanction, aucune loi -divine, n'tablit les fils vengeurs des fautes de leurs pres. +<b><a href="#footnotetag305">305</a></b>: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le +vis, touché jusqu'au fond du cœur, de douleur autant que +d'affection paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le +conjurant au nom de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors +même que mes péchés auraient mérité que je fusse puni par la main de +Dieu, de s'abstenir, lui du moins, de souiller, à mon occasion, son +âme, son honneur et son nom; car jamais aucune sanction, aucune loi +divine, n'établit les fils vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.</p> <p><a id="footnote306" name="footnote306"></a> -<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: l'entrevue de Canossa.</p> +<b><a href="#footnotetag306">306</a></b>: À l'entrevue de Canossa.</p> <p><a id="footnote307" name="footnote307"></a> <b><a href="#footnotetag307">307</a></b>: <i>Voy.</i> la tapisserie de Bayeux.</p> <p><a id="footnote308" name="footnote308"></a> -<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: Guill. Gemetic. l. III, c. <span class="smcap">VIII</span>. Quem (Richard I) +<b><a href="#footnotetag308">308</a></b>: Guill. Gemetic. l. III, c. <span class="smcap">VIII</span>. «Quem (Richard I) confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis -exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.—<i>Voy.</i> Depping, -Hist. des Expditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans -un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquits des +exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»—<i>Voy.</i> Depping, +Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans +un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des Anglo-Normands.—On trouve aux environs de Bayeux, <em>Saon</em> et <em>Saonet</em>. Plusieurs familles portent le nom de <em>Saisne</em>, <em>Sesne</em>. Un capitulaire -de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) dsigne le canton de Bayeux +de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux par le mot d'<em>Otlingua Saxonia</em>.—Le nom de Caen est saxon aussi: -<em>Cathim</em>, maison du conseil. Mm. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, -p. 242.—Beaucoup de Normands m'ont assur que dans leur province on -ne rencontrait gure le blond prononc et le roux que dans le pays de +<em>Cathim</em>, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, +p. 242.—Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on +ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de Bayeux et de Vire.</p> <p>Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.</p> <p class="poem10"> - Corpora derident Normannica, qu breviora<br> + Corpora derident Normannica, quæ breviora<br> Esse videbantur.</p> <p>Gibbon, XI, 151.</p> @@ -12095,18 +12057,18 @@ Bayeux et de Vire.</p> <p>Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.</p> <p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">III</span>. Est gens astutissima, injuriarum -ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, qustus et +ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et -avaritiam quoddam modium habens.—Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, -185. Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare -sententiam.—Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.</p> +avaritiam quoddam modium habens.»—Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, +185. «Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare +sententiam.»—Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.</p> <p class="poem10"> Audit... quia gens semper Normannica prona<br> - Est id avaritiam; plus, qui plus prbet, amatur.</p> + Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.</p> <p>—Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient - encourir la disgrce de leur duc, partaient aussitt pour l'Italie. +à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» Guill. Gemetic., l. VII, <span class="smcap">XIX</span>, <span class="smcap">XXX</span>. Guill. Apul., l. I, p. 259.</p> <p><a id="footnote309" name="footnote309"></a> @@ -12114,23 +12076,23 @@ Guill. Gemetic., l. VII, <span class="smcap">XIX</span>, <span class="smcap">XXX Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, -Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Lger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, +Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste encore plusieurs autres listes.</p> <p><a id="footnote310" name="footnote310"></a> <b><a href="#footnotetag310">310</a></b>: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une -chvre, et les jette par-dessus une muraille.</p> +chèvre, et les jette par-dessus une muraille.</p> <p><a id="footnote311" name="footnote311"></a> -<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia -corrumpere. (Guillaume de Malmesbury.)</p> +<b><a href="#footnotetag311">311</a></b>: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia +corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)</p> <p><a id="footnote312" name="footnote312"></a> -<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Guillaume de Jumiges raconte que le bracelet d'une -jeune fille resta suspendu pendant trois ans un arbre au bord d'une -rivire, sans que personne y toucht.</p> +<b><a href="#footnotetag312">312</a></b>: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une +jeune fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une +rivière, sans que personne y touchât.</p> <p><a id="footnote313" name="footnote313"></a> <b><a href="#footnotetag313">313</a></b>: Wace, Roman de Rou.</p> @@ -12139,24 +12101,24 @@ rivire, sans que personne y toucht.</p> <b><a href="#footnotetag314">314</a></b>: Baronius.</p> <p><a id="footnote315" name="footnote315"></a> -<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: Wiscardus... -cum generis esset ignoti et pauperculi. Richard. Cluniac.: Robertus -Wiscardi, vir pauper, miles tamen. Alberic. ap. Leibnitzii access. -histor., p. 124. Mediocri parentela.</p> +<b><a href="#footnotetag315">315</a></b>: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... +cum generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus +Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access. +histor., p. 124. «Mediocri parentela.»</p> -<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">V</span>. Per diversa loca militariter lucrum -qurentes.</p> +<p>Gaufred. Malaterra, l. I, c. <span class="smcap">V</span>. «Per diversa loca militariter lucrum +quærentes.»</p> <p>Κατὰ -πᾶν, commandant gnral. C'est ce que Guillaume de +πᾶν, commandant général. C'est ce que Guillaume de Pouille exprime par ces vers:</p> <p class="poem10"> - Quod <i>Catapan</i> Grci, nos <i>juxta</i> dicimus <i>omne</i>.</p> + Quod <i>Catapan</i> Græci, nos <i>juxta</i> dicimus <i>omne</i>.</p> <p class="source">L. I, p. 254.</p> -<p>Chacun des douze comtes y avait part son quartier et sa maison:</p> +<p>Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:</p> <p class="poem10"> Pro numero comitum bis sex statuere plateas,<br> @@ -12165,138 +12127,138 @@ Pouille exprime par ces vers:</p> <p class="source">Id. Ibid., p. 256.</p> <p><a id="footnote316" name="footnote316"></a> -<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Gauttier d'Arc. Guiscard fit dire son neveu Abailard -qu'il venait de s'emparer de son jeune frre, mais que, si sa place de -San-Severino tait remise ses troupes, il rendrait le captif la -libert, aussitt que lui, Guiscard, serait arriv au mont Gargano. -Abailard n'hsita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par -ses ordres; et il alla trouver en toute hte son oncle pour le prier -d'excuter sa promesse, en se rendant Gargano: Mon neveu, lui dit -Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.</p> +<b><a href="#footnotetag316">316</a></b>: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard +qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de +San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la +liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» +Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par +ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier +d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit +Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»</p> <p><a id="footnote317" name="footnote317"></a> <b><a href="#footnotetag317">317</a></b>: Gaufridus Malaterra.</p> <p><a id="footnote318" name="footnote318"></a> -<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait gure +<b><a href="#footnotetag318">318</a></b>: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. -Des assigs, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des -cuirs: La peau! la peau! Il fit couper les pieds et les mains -trente-deux d'entre eux. Guill. de Jumiges. Ego Guillelmus, -cognomento Bastardus... <i>Voy.</i> une charte cite au douzime volume du -Recueil des Historiens de France, page 568.—Ce nom de Btard n'tait +Des assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des +cuirs: «La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à +trente-deux d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, +cognomento Bastardus...» <i>Voy.</i> une charte citée au douzième volume du +Recueil des Historiens de France, page 568.—Ce nom de Bâtard n'était sans doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. -IV, c. <span class="smcap">VI</span> (ap. Scr. fr., X, 51): Robertus ex concubina Willelmum +IV, c. <span class="smcap">VI</span> (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat... cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes -extitisse.</p> +extitisse.»</p> -<p>Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. Just fuit statur, -immens corpulenti: facie fera, fronte capillis nuda, roboris -ingentis in lacertis, magn dignitatis sedens et stans, quanquam -obesitas ventris nimium protensa.</p> +<p>Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ, +immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris +ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam +obesitas ventris nimium protensa.»</p> <p><a id="footnote319" name="footnote319"></a> -<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur -l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoy une expdition contre les +<b><a href="#footnotetag319">319</a></b>: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à +l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient -le duc de Normandie: Nous n'avons point vu le duc, rpondirent-ils, +le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population -d'un seul comt. Nous n'y avons pas seulement trouv de vaillants gens -de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tte avec -leurs cruches aux plus robustes ennemis. ce rcit, le roi, -reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur. Will. Gemetic, l. V, +d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens +de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec +leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, +reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred -moiti de l'Angleterre. Id., l. V, c. <span class="smcap">XII</span>; ibid. XI, 37.</p> +moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. <span class="smcap">XII</span>; ibid. XI, 37.</p> <p><a id="footnote320" name="footnote320"></a> -<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, -longtemps avant l'arrive des Normands, abandonn les tudes des +<b><a href="#footnotetag320">320</a></b>: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, +longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une -instruction tumultuaire; peine balbutiaient-ils les paroles des -sacrements, et ils s'merveillaient tous si l'un d'eux savait la -grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'tait l l'tude +instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des +sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la +grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs -revenus table, dans de petites et misrables maisons. Bien -diffrents des Franais et des Normands, qui, dans leurs vastes et -superbes difices, ne font que trs-peu de dpense. De l tous les -vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui effminent le cœur des -hommes. Aussi, aprs avoir combattu Guillaume avec plus de tmrit et +revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien +différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et +superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les +vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le cœur des +hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une -seule bataille, ils tombrent eux et leur patrie dans un dur +seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur esclavage.—Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au -milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rase; -leurs bras taient chargs de bracelets d'or, leur peau tait releve -par des peintures et des stigmates colors, leur gloutonnerie allait -jusqu' la crapule, leur passion pour la boisson jusqu' -l'abrutissement. Ils communiqurent ces deux derniers vices leurs -vainqueurs; et, d'autres gards, ce furent eux qui adoptrent les -mœurs des Normands. De leur ct, les Normands taient et sont -encore (au milieu du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, poque o crivait Guillaume de -Malmesbury) soigneux dans leurs habits, jusqu' la recherche, dlicats -dans leur nourriture, mais sans excs, accoutums la vie militaire, -et ne pouvant vivre sans guerre; ardents l'attaque, ils savent, -lorsque la force ne suffit pas, employer galement la ruse et la -corruption. Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands difices -et une dpense modre pour la table. Ils sont envieux de leurs gaux; -ils voudraient dpasser leurs suprieurs, et, tout en dpouillant -leurs infrieurs, ils les protgent contre les trangers. Fidles -leurs seigneurs, la moindre offense les rend pourtant infidles. Ils +milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée; +leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée +par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait +jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à +l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs +vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les +mœurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont +encore (au milieu du <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, époque où écrivait Guillaume de +Malmesbury) soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats +dans leur nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, +et ne pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, +lorsque la force ne suffit pas, employer également la ruse et la +corruption. Chez eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices +et une dépense modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; +ils voudraient dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant +leurs inférieurs, ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à +leurs seigneurs, la moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous les peuples, ils sont les plus susceptibles de -bienveillance; ils rendent aux trangers autant d'honneur qu' leurs -compatriotes, et ils ne ddaignent point de contracter des mariages -avec leurs sujets. Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum -Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI, 185.—Matth. Paris (d. 1644), p. -4. Optimates (Saxonum)... more christiano ecclesiam mane non +bienveillance; ils rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs +compatriotes, et ils ne dédaignent point de contracter des mariages +avec leurs sujets.» Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum +Anglorum, l. III, ap. Scr. fr. XI, 185.—Matth. Paris (éd. 1644), p. +4. «Optimates (Saxonum)... more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero festinantes auribus tantum -prlibabant... Clerici... ut esset stupori qui grammaticam -didicisset.—Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242: Anglos -agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.</p> +prælibabant... Clerici... ut esset stupori qui grammaticam +didicisset.»—Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, 242: «Anglos +agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»</p> <p><a id="footnote321" name="footnote321"></a> <b><a href="#footnotetag321">321</a></b>: Guillaume de Poitiers.</p> <p><a id="footnote322" name="footnote322"></a> -<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. Heraldus ei +<b><a href="#footnotetag322">322</a></b>: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; -traditurum interim... castrum Doveram. (<i>Voy.</i> aussi Guill. Malmsb... +traditurum interim... castrum Doveram.» (<i>Voy.</i> aussi Guill. Malmsb... ibid. 176, etc.)—Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. -fr. XIII, 223), le roi douard dtourna Harold de ce voyage, lui -disant que Guillaume le hassait et lui jouerait quelque tour. (<i>Voy.</i> +fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui +disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (<i>Voy.</i> aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer -au duc la promesse du trne d'Angleterre:</p> +au duc la promesse du trône d'Angleterre:</p> <p class="poem10"> N'en sai mie voire ocoison,<br> Mais l'un et l'autre escrit trovons.</p> -<p>Guillaume de Jumiges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., +<p>Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., 154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, -222), etc., affirment qu'douard avait dsign Guillaume pour son -successeur. Eadmer mme ne le nie point (XI, 192).—Au lit de mort, -Edward, obsd par les amis d'Harold, rtracta sa promesse. (Roger de +222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son +successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).—Au lit de mort, +Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, t. XIII, p. 224.)</p> <p><a id="footnote323" name="footnote323"></a> -<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: C'est ce que la femme de Gunther rappelle celle de +<b><a href="#footnotetag323">323</a></b>: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de Siegfried, pour l'humilier.</p> <p><a id="footnote324" name="footnote324"></a> -<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Chronique de Normandie: Sire, je suis message de +<b><a href="#footnotetag324">324</a></b>: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous -fait savoir que vous ayez mmoire du serment que vous lui feistes en -Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.</p> +fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en +Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»</p> <p><a id="footnote325" name="footnote325"></a> -<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: Quant Harold, il ne se souciait gure du jugement du -pape. Ingulf.</p> +<b><a href="#footnotetag325">325</a></b>: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du +pape.» Ingulf.</p> <p><a id="footnote326" name="footnote326"></a> <b><a href="#footnotetag326">326</a></b>: <i>Voy.</i> la tapisserie de Bayeux.</p> @@ -12314,22 +12276,22 @@ pape. Ingulf.</p> <b><a href="#footnotetag330">330</a></b>: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.</p> <p><a id="footnote331" name="footnote331"></a> -<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. Anglicam +<b><a href="#footnotetag331">331</a></b>: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi -durior tas illum compescebat. Il avait commenc par rprimer par des -rglements svres la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., -ibid., 101. Tut erant a vi mulieres; etiam illa delicta qu fierent +durior ætas illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des +règlements sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., +ibid., 101. «Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non -multum concessit... seditiones interdixit, cdem et omnem rapinam, -etc. Portus et qulibet itinera negotiatoribus patere, et nullam -injuriam fieri jussit. Ce passage du pangyriste de Guillaume a t -copi par le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.—L'homme faible +multum concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, +etc. Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam +injuriam fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été +copié par le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.—«L'homme faible et sans armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant -sur son cheval, partout o il lui plaisait, sans trembler la vue des -escadrons des chevaliers.—Une jeune fille charge d'or, dit -Huntingdon, et impunment travers tout le royaume.—(Scr. fr. XI, -211.) Plus tard, la rsistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et -le poussa ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.</p> +sur son cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des +escadrons des chevaliers.»—«Une jeune fille chargée d'or, dit +Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»—(Scr. fr. XI, +211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et +le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.</p> <p><a id="footnote332" name="footnote332"></a> <b><a href="#footnotetag332">332</a></b>: <i>Voy.</i> l'ouvrage de M. Augustin Thierry.</p> @@ -12338,17 +12300,17 @@ le poussa ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.</p> <b><a href="#footnotetag333">333</a></b>: Hallam.</p> <p><a id="footnote334" name="footnote334"></a> -<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Les <em>deer-friths</em> taient des forts dans lesquelles -les btes fauves taient sous la protection ou <em>frith</em> du roi.</p> +<b><a href="#footnotetag334">334</a></b>: Les <em>deer-friths</em> étaient des forêts dans lesquelles +les bêtes fauves étaient sous la protection ou <em>frith</em> du roi.</p> <p><a id="footnote335" name="footnote335"></a> <b><a href="#footnotetag335">335</a></b>: Chronic. Saxon.</p> <p><a id="footnote336" name="footnote336"></a> -<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: L'vque de Winchester payait une pice de bon vin pour -n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture la +<b><a href="#footnotetag336">336</a></b>: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour +n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure -espce pour que le mme roi tnt sa paix avec la femme de Henri Pinel; +espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel; un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (<i>pro licentia comedendi</i>). Hallam.</p> @@ -12364,40 +12326,40 @@ Et. Langton, etc.</p> <p><a id="footnote340" name="footnote340"></a> <b><a href="#footnotetag340">340</a></b>: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et -non hrditaires.</p> +non héréditaires.</p> <p><a id="footnote341" name="footnote341"></a> -<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: Chez les musulmans, les mots femme et objet dfendu -par la religion peuvent se dire l'un pour l'autre. Bibl. des +<b><a href="#footnotetag341">341</a></b>: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu +par la religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t. IV, p. 169.</p> -<p>Fatema entrera dans le Paradis la premire aprs Mahomet; les +<p>Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les musulmans l'appellent la Dame du Paradis.—Quelques Schyytes -(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mre Fatema n'en est pas -moins reste vierge, et que Dieu s'est incarn dans ses +(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas +moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses enfants.—Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.</p> -<p>Aujourd'hui encore, des provinces entires, en Perse et en Syrie, sont -dans la mme croyance. Ceux mmes des Schyytes qui n'ont pas os dire -qu'<em>Ali tait Dieu</em> ont t persuads que peu s'en fallait: et les -Persans disent souvent: Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne -crois pas qu'il en soit loin.—Les Schyytes disent ce sujet que tel -tait l'clat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il tait -impossible de soutenir ses regards. Ds qu'il paraissait, le peuple -lui criait: <em>Tu es Dieu!</em>— ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite +<p>Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont +dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire +qu'<em>Ali était Dieu</em> ont été persuadés que peu s'en fallait: et les +Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne +crois pas qu'il en soit loin.»—Les Schyytes disent à ce sujet que tel +était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était +impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple +lui criait: <em>Tu es Dieu!</em>—À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu -es Dieu! De l ils l'ont surnomm le Dispensateur des lumires; et, +es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II, 163.</p> -<p>Suivant quelques docteurs, au moment de la cration, l'ide de Mahomet -tait sous l'œil de Dieu, et cette ide, substance la fois -spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu cra le -ciel; du second, la terre; du troisime, Adam et toute sa race. Ainsi -la Trinit rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.—Les -Occidentaux crurent y voir aussi la hirarchie chrtienne. Ces -nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous. L. V, ap. +<p>Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet +était sous l'œil de Dieu, et cette idée, substance à la fois +spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le +ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi +la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.—Les +Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces +nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap. Bonars, p. 312-13.</p> <p><a id="footnote342" name="footnote342"></a> @@ -12405,86 +12367,86 @@ Bonars, p. 312-13.</p> <p><a id="footnote343" name="footnote343"></a> <b><a href="#footnotetag343">343</a></b>: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.—La <em>maison de la -sagesse</em> n'est peut-tre qu'une mme chose avec ce palais du Caire -dont Guillaume de Tyr nous a laiss une si pompeuse description. La -progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre des -degrs d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de -ce prcieux monument:</p> +sagesse</em> n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire +dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La +progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des +degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de +ce précieux monument:</p> -<p>Hugues de Csare et Geoffroi, de la milice du Temple, entrrent dans +<p>«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur -mission; ils montrent au palais, appel <em>Casher</em>, dans la langue du +mission; ils montèrent au palais, appelé <em>Casher</em>, dans la langue du pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, -l'pe la main et grand bruit; on les conduisit travers des -passages troits et privs de jour, et chaque porte, des cohortes -d'thiopiens arms rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts -rpts. Aprs avoir franchi le premier et le second poste, introduits -dans un local plus vaste, o pntrait le soleil, et expos au grand -jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrisses -d'or, et enrichies de sculptures en relief, paves en mosaque, et -dignes dans toute leur tendue de la magnificence royale; la richesse -de la matire et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et -le regard avide, charm par la nouveaut de ce spectacle, avait peine - s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau -limpide; on entendait les gazouillements varis d'une multitude -d'oiseaux inconnus notre monde, de forme et de couleur tranges, et -pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le got de son -espce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, -ils trouvent des difices aussi suprieurs aux premiers en lgance -que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. L tait une -tonnante varit de quadrupdes, telle qu'en imagine le caprice des -peintres, telle qu'en peuvent dcrire les mensonges potiques, telle -qu'on en voit en rve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de +l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des +passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes +d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts +répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits +dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand +jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées +d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et +dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse +de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et +le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine +à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau +limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude +d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et +pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son +espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, +ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance +que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une +étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des +peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle +qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque -jamais rien ou de pareil.—Aprs beaucoup de dtours et de corridors -qui auraient pu arrter les regards de l'homme le plus occup, on -arriva au palais mme, o des corps plus nombreux d'hommes arms et de +jamais rien ouï de pareil.—Après beaucoup de détours et de corridors +qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on +arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence -incomparable de leur matre; l'aspect des lieux annonait aussi son -opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrs dans -l'intrieur du palais, le soudan, pour honorer son matre selon la +incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son +opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans +l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant -un culte qui ne semblait d qu' lui, une espce d'adoration. Tout -coup s'cartrent avec une merveilleuse rapidit les rideaux, tissus +un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à +coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient -ainsi le trne; la face du calife fut alors rvle: il apparut sur un -trne d'or, vtu plus magnifiquement que les rois, entour d'un petit -nombre de domestiques et d'eunuques familiers. Willelm. Tyrens., l. +ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un +trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit +nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l. XIX, c. <span class="smcap">XVII</span>.</p> -<p>Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer la dvotion -le langage de l'amour, comme il leur a donn une tendance s'lever -de l'amour du rel celui de l'idal.</p> +<p>Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion +le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever +de l'amour du réel à celui de l'idéal.</p> -<p>Un pote persan dit en s'adressant Dieu:</p> +<p>Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:</p> -<p>C'est votre beaut, Seigneur! qui, toute cache qu'elle est -derrire un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;</p> +<p>«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est +derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;</p> -<p>C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le cœur de -Medjnoun; c'est par le dsir de vous possder que Vamek poussa tant de -soupirs pour celle qu'il adorait. Reinaud, I, 52.</p> +<p>«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le cœur de +Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de +soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52.</p> -<p>Le principe de la doctrine sotrique tait: <em>Rien n'est vrai et tout -est permis</em>. Hammer, p. 87. Un imam clbre crivit contre les -Hassanites un livre intitul: <em>De la Folie des partisans de -l'indiffrence en matire de religion</em>.</p> +<p>Le principe de la doctrine ésotérique était: <em>Rien n'est vrai et tout +est permis</em>. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les +Hassanites un livre intitulé: <em>De la Folie des partisans de +l'indifférence en matière de religion</em>.</p> <p><a id="footnote344" name="footnote344"></a> -<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: Pour assassiner un sultan, il en vint, un un, jusqu' +<b><a href="#footnotetag344">344</a></b>: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à cent vingt-quatre.</p> <p><a id="footnote345" name="footnote345"></a> -<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: Henri, comte de Champagne, tant venu rendre visite au +<b><a href="#footnotetag345">345</a></b>: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une -tour leve, garnie chaque crneau de deux <em>fedavis</em> (dvous); il -fit un signe, et deux de ces sentinelles se prcipitrent du haut de -la tour. Si vous le dsirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en -faire autant.</p> +tour élevée, garnie à chaque créneau de deux <em>fedavis</em> (dévoués); il +fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de +la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en +faire autant.»</p> <p><a id="footnote346" name="footnote346"></a> -<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: L'Islandais dit encore aujourd'hui, <em>dsir des figues</em>, -pour un ardent dsir.</p> +<b><a href="#footnotetag346">346</a></b>: L'Islandais dit encore aujourd'hui, <em>désir des figues</em>, +pour un ardent désir.</p> <p><a id="footnote347" name="footnote347"></a> <b><a href="#footnotetag347">347</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> @@ -12493,179 +12455,179 @@ pour un ardent dsir.</p> <b><a href="#footnotetag348">348</a></b>: Pierre d'Auvergne.</p> <p><a id="footnote349" name="footnote349"></a> -<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Gest Consulum Andegav.</p> +<b><a href="#footnotetag349">349</a></b>: Gestâ Consulum Andegav.</p> <p><a id="footnote350" name="footnote350"></a> <b><a href="#footnotetag350">350</a></b>: Guibert de Nogent.</p> <p><a id="footnote351" name="footnote351"></a> -<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Des prophtes annonaient que Charlemagne viendrait -lui-mme commander la croisade.</p> +<b><a href="#footnotetag351">351</a></b>: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait +lui-même commander la croisade.</p> <p><a id="footnote352" name="footnote352"></a> <b><a href="#footnotetag352">352</a></b>: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un bœuf; qu'une -vache mena Cadmus en Botie, etc.</p> +vache mena Cadmus en Béotie, etc.</p> <p><a id="footnote353" name="footnote353"></a> -<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">VIII</span>: Le petit peuple, dnu -de ressources, mais fort nombreux, s'attacha un certain Pierre -l'Hermite, et lui obit comme son matre, du moins tant que les -choses se passrent dans notre pays. J'ai dcouvert que cet homme, -originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait men +<b><a href="#footnotetag353">353</a></b>: Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">VIII</span>: «Le petit peuple, dénué +de ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre +l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les +choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme, +originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais -quelle partie de la Gaule suprieure. Il partit de l, j'ignore par -quelle inspiration; mais nous le vmes alors parcourant les villes et -les bourgs, et prchant partout: le peuple l'entourait en foule, -l'accablait de prsents, et clbrait sa saintet par de si grands -loges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu personne -de pareils honneurs. Il se montrait fort gnreux dans la distribution -de toutes les choses qui lui taient donnes. Il ramenait leurs -maris les femmes prostitues, non sans y ajouter lui-mme des dons, et -rtablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui taient -dsunis, avec une merveilleuse autorit. En tout ce qu'il faisait ou -disait, il semblait qu'il y et en lui quelque chose de divin: en -sorte qu'on allait jusqu' arracher les poils de son mulet, pour les +quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par +quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et +les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule, +l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands +éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne +de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution +de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs +maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et +rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient +désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou +disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en +sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus, ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin -et de poissons.</p> +et de poissons.»</p> <p><a id="footnote354" name="footnote354"></a> -<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: Il y en eut qui s'imprimrent la croix avec un fer -rouge. (Albric des Trois-Fontaines).</p> +<b><a href="#footnotetag354">354</a></b>: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer +rouge. (Albéric des Trois-Fontaines).</p> <p><a id="footnote355" name="footnote355"></a> <b><a href="#footnotetag355">355</a></b>: Guibert de Nogent.</p> <p><a id="footnote356" name="footnote356"></a> -<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Les environs du Rhin prirent peu de part la +<b><a href="#footnotetag356">356</a></b>: Les environs du Rhin prirent peu de part à la croisade.—Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos -propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hc +propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p. 119.—<i>Voyez</i> Guibert, l. II, c. <span class="smcap">I</span>.</p> <p><a id="footnote357" name="footnote357"></a> <b><a href="#footnotetag357">357</a></b>: Willelm. Tyr., l. VIII, c. <span class="smcap">VI</span>, 9, 10.—Guibert. Novig., -l. VII, c. <span class="smcap">VIII</span>: Au sige de Jrusalem il fit crier dans toute -l'arme par les hrauts, que quiconque apporterait trois pierres pour -combler le foss recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour -achever cet ouvrage, trois jours et trois nuits. Radulph. Cadom., c. -<span class="smcap">XV</span>, ap. Muratori, V, 291: Il fut tout d'abord un des principaux -chefs, et plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut all, le +l. VII, c. <span class="smcap">VIII</span>: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute +l'armée par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour +combler le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour +achever cet ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. +<span class="smcap">XV</span>, ap. Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux +chefs, et plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation -est conome et non point prodigue, mnageant plus son avoir que sa -rputation; effraye de l'exemple des autres, elle travaillait non -comme les Francs se ruiner, mais s'engraisser de son -mieux.—Raymond reut aussi force prsents d'Alexis (... quibus de +est économe et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa +réputation; effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non +comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son +mieux.»—Raymond reçut aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis augebatur. Albert. Aq., l. II, c. <span class="smcap">XXIV</span>, ap. -Bongars, p. 205.) Godefroi en reut galement, mais il distribua tout +Bongars, p. 205.) Godefroi en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. <span class="smcap">XII</span>.</p> -<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">XVIII</span>. L'arme de Raymond ne le cdait -aucune autre, si ce n'est cause de l'ternelle loquacit de ces -Provenaux.—Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">LXI</span>: Autant la poule diffre du -canard, autant les Provenaux diffraient des Francs par les mœurs, -le caractre, le costume, la nourriture; gens conomes, inquiets et -avides, pres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... -Leur prvoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout -le courage du monde bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute +<p>Guibert. Nov., l. II, c. <span class="smcap">XVIII</span>. «L'armée de Raymond ne le cédait à +aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces +Provençaux.»—Radulph. Cadom., c. <span class="smcap">LXI</span>: «Autant la poule diffère du +canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les mœurs, +le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et +avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... +Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout +le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des -cosses de lgumes; ils portaient la main un long fer avec lequel ils -cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de l ce dicton -que chantent encore les enfants: Les Francs la bataille, les -Provenaux la victuaille. Il y avait une chose qu'ils commettaient -souvent par avidit et leur grande honte; ils vendaient aux autres -nations du chien pour du livre, de l'ne pour de la chvre; et, s'ils -pouvaient s'approcher sans tmoin de quelque cheval ou de quelque -mulet bien gras, ils lui faisaient pntrer dans les entrailles une -blessure mortelle, et la bte mourait. Grande surprise de tous ceux -qui, ignorant cet artifice, avaient vu nagure l'animai gras, vif, +cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils +cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton +que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les +Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient +souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres +nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils +pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque +mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une +blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux +qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif, robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les -spectateurs, effrays de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, -l'esprit du dmon a souffl sur cette bte. L-dessus, les auteurs du +spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, +l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on -les prvenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, +les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun -arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au march.</p> +arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»</p> <p><a id="footnote358" name="footnote358"></a> -<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Guibert, l. III, c. <span class="smcap">I</span>. Lorsque cette innombrable -arme, compose des peuples venus de presque toutes les contres de -l'Occident, eut dbarqu dans la Pouille, Bohmond, fils de Robert -Guiscard, ne tarda pas en tre inform. Il assigeait alors Amalfi. -Il demanda le motif de ce plerinage, et apprit qu'ils allaient -enlever Jrusalem, ou plutt le spulcre du Seigneur et les lieux -saints, la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus +<b><a href="#footnotetag358">358</a></b>: Guibert, l. III, c. <span class="smcap">I</span>. «Lorsque cette innombrable +armée, composée des peuples venus de presque toutes les contrées de +l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert +Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi. +Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient +enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux +saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, -pour ainsi dire, l'clat de leurs honneurs, se portaient cette -entreprise avec une ardeur inoue. Il demanda s'ils transportaient des -armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptes pour ce -nouveau plerinage; enfin quels taient leurs cris de guerre. On lui -rpondit qu'ils portaient leurs armes la manire franaise; qu'ils -faisaient coudre leurs vtements sur l'paule ou partout ailleurs, -une croix de drap ou de toute autre toffe, ainsi que cela leur avait -t prescrit; qu'enfin, renonant l'orgueil des cris d'armes, ils -s'criaient tous humbles et fidles: Dieu le veut!</p> +pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette +entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des +armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce +nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui +répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils +faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs, +une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait +été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils +s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»</p> <p><a id="footnote359" name="footnote359"></a> -<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Anne Comnne.</p> +<b><a href="#footnotetag359">359</a></b>: Anne Comnène.</p> <p><a id="footnote360" name="footnote360"></a> -<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: N Bzi, prs Nivelle, dans un chteau qu'on montrait -encore la fin du dernier sicle.</p> +<b><a href="#footnotetag360">360</a></b>: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait +encore à la fin du dernier siècle.</p> <p><a id="footnote361" name="footnote361"></a> -<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: La fatigue lui causa une fivre violente, il fit vœu -de se croiser et fut guri. (Albric.)</p> +<b><a href="#footnotetag361">361</a></b>: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit vœu +de se croiser et fut guéri. (Albéric.)</p> <p><a id="footnote362" name="footnote362"></a> -<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Guibert de Nogent.—Sa mre, sainte Ida, rva un jour +<b><a href="#footnotetag362">362</a></b>: Guibert de Nogent.—Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe contemporain, que des rois sortiraient d'elle.</p> <p><a id="footnote363" name="footnote363"></a> <b><a href="#footnotetag363">363</a></b>: Robert le Moine.—Une autre fois il coupa un Turc par -le milieu du corps... Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter -in urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret. Raoul de +le milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter +in urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.</p> <p><a id="footnote364" name="footnote364"></a> -<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Il avait amen une colonie de moines qu'il tablit -Jrusalem.</p> +<b><a href="#footnotetag364">364</a></b>: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à +Jérusalem.</p> <p><a id="footnote365" name="footnote365"></a> -<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu' la troupe +<b><a href="#footnotetag365">365</a></b>: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite par Pierre l'Ermite.</p> <p><a id="footnote366" name="footnote366"></a> -<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: On le mena dans une galerie du palais, o une porte, +<b><a href="#footnotetag366">366</a></b>: On le mena dans une galerie du palais, où une porte, ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut -en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles prcieux. Quelles -conqutes, s'cria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trsor! Il est -vous, lui dit-on aussitt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne -Comnne).</p> +en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles +conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à +vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne +Comnène).</p> <p><a id="footnote367" name="footnote367"></a> -<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mpris... -Grculos istos omnium inertissimos, etc. Guibert de Nogent.</p> +<b><a href="#footnotetag367">367</a></b>: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... +«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.</p> <p><a id="footnote368" name="footnote368"></a> -<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Anne Comnne.</p> +<b><a href="#footnotetag368">368</a></b>: Anne Comnène.</p> <p><a id="footnote369" name="footnote369"></a> -<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: Il envoya en mme temps de grands prsents aux chefs, +<b><a href="#footnotetag369">369</a></b>: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses -dputs; il leur rendit mille actions de grces pour ce loyal service, -et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner l'empire. -Willelm. Tyr., l. III, c. <span class="smcap">XII</span>.—Il envoya, dit Guibert, l. III, c. +députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, +et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» +Willelm. Tyr., l. III, c. <span class="smcap">XII</span>.—«Il envoya, dit Guibert, l. III, c. <span class="smcap">IX</span>, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes -aumnes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition -moyenne, dont sa munificence semblait se dtourner. <i>Voy.</i> aussi +aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition +moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» <i>Voy.</i> aussi Raymond d'Agiles, p. 142.</p> <p><a id="footnote370" name="footnote370"></a> @@ -12675,78 +12637,78 @@ Raymond d'Agiles, p. 142.</p> <b><a href="#footnotetag371">371</a></b>: Raymond d'Agiles.</p> <p><a id="footnote372" name="footnote372"></a> -<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Trois cent soixante glises (Guibert de -Nogent).—Albric ne compte que trois cent quarante glises.</p> +<b><a href="#footnotetag372">372</a></b>: Trois cent soixante églises (Guibert de +Nogent).—Albéric ne compte que trois cent quarante églises.</p> <p><a id="footnote373" name="footnote373"></a> <b><a href="#footnotetag373">373</a></b>: Foulcher de Chartres.</p> <p><a id="footnote374" name="footnote374"></a> -<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Raymond de Agil., p. 155. Vidi ego hc qu loquor, et -Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.—Foulcher de Chartres -s'crie: <i>Audite fraudem et non fraudem!</i> et ensuite: <i>Invenit +<b><a href="#footnotetag374">374</a></b>: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et +Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»—Foulcher de Chartres +s'écrie: <i>Audite fraudem et non fraudem!</i> et ensuite: <i>Invenit lanceam, fallaciter occultatam forsitan</i>, c. <span class="smcap">X</span>.</p> <p><a id="footnote375" name="footnote375"></a> -<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: Raymond d'Agiles: Il se brla, parce que lui-mme il -avait dout un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et -le peuple glorifia Dieu. Selon Guibert de Nogent, il sortit du bcher -sain et sauf, mais le peuple se prcipita sur lui pour dchirer ses +<b><a href="#footnotetag375">375</a></b>: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il +avait douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et +le peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher +sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre -homme, ballott et meurtri, mourut de fatigue et d'puisement.</p> +homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.</p> <p><a id="footnote376" name="footnote376"></a> -<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: Tancrde, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord -grande envie de tomber sur les Provenaux; mais il se souvint qu'il -est dfendu de verser le sang chrtien; il aima mieux recourir aux -expdients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, -lorsqu'ils furent en nombre, ils tirrent leurs pes et chassrent +<b><a href="#footnotetag376">376</a></b>: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord +grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il +est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux +expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, +lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent les soldats de Raymond, avec force soufflets.—L'origine de cette -haine, ajoute-t-il, c'tait une querelle pour du fourrage, au sige -d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'taient trouvs -ensemble au mme endroit, et s'taient battus qui aurait le -bl.—Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils dposaient -leurs fardeaux et se chargeaient d'une grle de coups de poings; le -plus fort emportait la proie. C. 98, 99, p. 316.—Ensuite Raymond et -les siens soutinrent l'authenticit de la sainte lance, parce que les -autres nations, dans leur simplicit, y apportaient des offrandes; ce -qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rus Bohmond (<i>non +haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége +d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés +ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le +blé.—Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient +leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le +plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.—Ensuite Raymond et +les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les +autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce +qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (<i>non imprudens, multividus</i>. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars, -p. 40) dcouvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle. C. 101, +p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101, 102.</p> <p><a id="footnote377" name="footnote377"></a> <b><a href="#footnotetag377">377</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> <p><a id="footnote378" name="footnote378"></a> -<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: Les chrtiens indignes avaient prouv, pendant le -sige, les plus cruels traitements de la part des infidles (Guillaume +<b><a href="#footnotetag378">378</a></b>: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le +siége, les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de Tyr).</p> <p><a id="footnote379" name="footnote379"></a> <b><a href="#footnotetag379">379</a></b>: Guillaume de Tyr.</p> <p><a id="footnote380" name="footnote380"></a> -<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: Antioche, Tancrde avait jur qu'il n'abandonnerait +<b><a href="#footnotetag380">380</a></b>: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)</p> <p><a id="footnote381" name="footnote381"></a> -<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Guibert, l. II, c. <span class="smcap">I</span>: L'anne dernire je -m'entretenais avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rbellion +<b><a href="#footnotetag381">381</a></b>: Guibert, l. II, c. <span class="smcap">I</span>: «L'année dernière je +m'entretenais avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, -uniquement parce que le roi avait bien accueilli et bien trait +uniquement parce que le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait -des Franais cette occasion, jusqu' les appeler par drision -<em>Francons</em>. Je lui dis alors: Si vous tenez les Franais pour -tellement faibles ou lches que vous croyez pouvoir insulter par vos -plaisanteries un nom dont la clbrit s'est tendue jusqu' la mer -indienne, dites-moi donc qui le pape Urbain s'adressa pour demander -du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux Franais?—Id., l. IV, -c. <span class="smcap">III</span>: Nos princes, ayant tenu conseil, rsolurent alors de -construire un fort sur le sommet d'une montagne qu'ils avaient appele -<em>Malreguard</em>, pour s'en faire un nouveau point de dfense contre les -agressions des Turcs. La langue franaise dominait donc dans l'arme -des croiss. <i>Voyez</i> aussi les suites de la quatrime croisade.</p> +des Français à cette occasion, jusqu'à les appeler par dérision +<em>Francons</em>. Je lui dis alors: «Si vous tenez les Français pour +tellement faibles ou lâches que vous croyez pouvoir insulter par vos +plaisanteries à un nom dont la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer +indienne, dites-moi donc à qui le pape Urbain s'adressa pour demander +du secours contre les Turcs? N'est-ce pas aux Français?»—Id., l. IV, +c. <span class="smcap">III</span>: «Nos princes, ayant tenu conseil, résolurent alors de +construire un fort sur le sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée +<em>Malreguard</em>, pour s'en faire un nouveau point de défense contre les +agressions des Turcs.» La langue française dominait donc dans l'armée +des croisés. <i>Voyez</i> aussi les suites de la quatrième croisade.</p> <p>Ο βασιλεὺς @@ -12758,125 +12720,125 @@ des croiss. <i>Voyez</i> aussi les suites de la quatrime croisade.</p> τοῦ Φραγγικοῦ στρατοῦ. -Matthieu Pris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au +Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au roi de France le titre de <i>Rex regum</i>, et de chef de tous les rois -chrtiens.—Les Turcs eux-mmes voulurent descendre des Francs: -Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo -naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci. Gesta Francorum, +chrétiens.—Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: +«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo +naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, ap. Bongars, p. 7.</p> <p><a id="footnote382" name="footnote382"></a> -<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: Je songeai que je venais de prendre cong de l'ancien -et agrable compagnon de ma vie. Mm. de Gibbon.</p> +<b><a href="#footnotetag382">382</a></b>: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien +et agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.</p> <p><a id="footnote383" name="footnote383"></a> -<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Guibert. Nov., l. VII, 22: Un prince d'une tribu -voisine de Gentils lui envoya des prsents infects d'un poison -mortel. Godefroi s'en servit sans dfiance, tomba tout coup malade, -s'alita, et mourut bientt aprs. Selon d'autres, il mourut de mort -naturelle....</p> +<b><a href="#footnotetag383">383</a></b>: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu +voisine de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison +mortel. Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, +s'alita, et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort +naturelle.»...</p> <p><a id="footnote384" name="footnote384"></a> -<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: Jocundum +<b><a href="#footnotetag384">384</a></b>: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi -quoddam satis nobis jocundum atque delectabile.—Il raconte encore +quoddam satis nobis jocundum atque delectabile.»—Il raconte encore que le comte de Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les -pieds, les mains et le nez ses prisonniers, et il ajoute: Quanta +pieds, les mains et le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et consilio comes claruerit non facile referendum -est.</p> +est.»</p> <p><a id="footnote385" name="footnote385"></a> -<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Guibert reconnat que les Sarrasins peuvent atteindre -un certain degr de vertu. Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud -aliquem... vit, quantum ad eos, sanctioris.</p> +<b><a href="#footnotetag385">385</a></b>: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre +un certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud +aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»</p> <p><a id="footnote386" name="footnote386"></a> <b><a href="#footnotetag386">386</a></b>: Guibert.—Albert d'Aix dit, en parlant des premiers -croiss:</p> +croisés:</p> -<p>Dieu les punit d'avoir exerc d'affreuses violences contre les juifs; +<p>«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs; car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour -contraindre personne venir lui.</p> +contraindre personne à venir à lui.»</p> <p><a id="footnote387" name="footnote387"></a> <b><a href="#footnotetag387">387</a></b>: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume de Tyr.)</p> <p><a id="footnote388" name="footnote388"></a> -<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: On a vu plus haut que les barons avaient tous renonc +<b><a href="#footnotetag388">388</a></b>: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le -veut!—Foulcher de Chartres: Qui jamais a entendu dire qu'autant de -nations, de langues diffrentes, aient t runies en une seule arme, +veut!—Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de +nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, -Allemands, Bavarois, Normands, cossais, Anglais, Aquitains, Italiens, -Apuliens, Ibres, Daces, Grecs, Armniens? Si quelque Breton ou Teuton -venait me parler, il m'tait impossible de lui rpondre. Mais, -quoique diviss en tant de langues, nous semblions tous autant de -frres et de proches parents unis dans un mme esprit, par l'amour du +Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, +Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton +venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, +quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de +frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui -appartenait, celui qui l'avait trouv le portait avec lui bien -soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu' ce qu' force de -recherches il et dcouvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait -de son plein gr, comme il convient des hommes qui ont entrepris un -saint plerinage.</p> +appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien +soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de +recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait +de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un +saint pèlerinage.»</p> <p><a id="footnote389" name="footnote389"></a> -<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Guib. Nov., l. IV, c. <span class="smcap">XV</span>. Unde fiebat, ut nec mentio -scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: prsertim cum pro hoc +<b><a href="#footnotetag389">389</a></b>: Guib. Nov., l. IV, c. <span class="smcap">XV</span>. «Unde fiebat, ut nec mentio +scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam -inveniri constitisset aliquam earum mulierum qu probabantur carere -maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.—Les -mœurs sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chastet -chrtienne. Aprs la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les -champs et les bois des enfants nouveau-ns dont les femmes turques -taient accouches pendant le cours de l'expdition. Guibert, l. V.</p> +inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere +maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»—Les +mœurs sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté +chrétienne. Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les +champs et les bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques +étaient accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.</p> <p><a id="footnote390" name="footnote390"></a> -<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: Raym. d'Agiles. Pauperes nostri...</p> +<b><a href="#footnotetag390">390</a></b>: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»</p> <p><a id="footnote391" name="footnote391"></a> -<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: Rustici -unanimes per diversos totius normanic patri plurima agentes +<b><a href="#footnotetag391">391</a></b>: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici +unanimes per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula, juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato -concionibus omissis, ad sua aratra sunt reversi.</p> +concionibus omissis, ad sua aratra sunt reversi.»</p> <p><a id="footnote392" name="footnote392"></a> <b><a href="#footnotetag392">392</a></b>: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.</p> <p class="poem10"> - Li pasan e li vilain<br> + Li païsan e li vilain<br> Cil del boscage et cil del plain,<br> Ne sai par kel entichement,<br> Ne ki les meu premierement;<br> Par vinz, par trentaines, par cenz<br> Unt tenuz plusurs parlemenz...<br> - Priveement ont porparl<br> - Et plusurs l'ont entre els jur<br> - Ke jamez, par lur volont,<br> - N'arunt seingnur ne avo.<br> + Priveement ont porparlè<br> + Et plusurs l'ont entre els juré<br> + Ke jamez, par lur volonté,<br> + N'arunt seingnur ne avoé.<br> Seingnur ne lur font se mal nun;<br> Ne poent aveir od elss raisun,<br> Ne lur gaainz, ne lur laburs;<br> Chescun jur vunt a grant dolurs...<br> Tute jur sunt lur bestes prises<br> - Pur aes e pur servises...<br> - Pur kei nus laissum damagier!<br> - Metum nus fors de lor dangier;<br> - Nus sumes homes cum il sunt,<br> - Tex membres avum cum ils unt,<br> - Et altresi grans cor avum,<br> - Et altretant sofrir poum.<br> - Ne nus faut fors cuer sulement;<br> - Alium nus par serement,<br> - Nos aveir e nus defendum,<br> - E tuit ensemble nus tenum.<br> - Es nus voilent guerreier;<br> - Bien avum, contre un<br> - Trente u quarante pasanz<br> - Maniables e cumbatans.</p> + Pur aïes e pur servises...<br> + «Pur kei nus laissum damagier!<br> + «Metum nus fors de lor dangier;<br> + «Nus sumes homes cum il sunt,<br> + «Tex membres avum cum ils unt,<br> + «Et altresi grans cor avum,<br> + «Et altretant sofrir poum.<br> + «Ne nus faut fors cuer sulement;<br> + «Alium nus par serement,<br> + «Nos aveir e nus defendum,<br> + «E tuit ensemble nus tenum.<br> + «Es nus voilent guerreier;<br> + «Bien avum, contre un<br> + «Trente u quarante païsanz<br> + «Maniables e cumbatans.»</p> <p><a id="footnote393" name="footnote393"></a> <b><a href="#footnotetag393">393</a></b>: <i>Voy.</i> Thierry, <cite>Lettres sur l'Histoire de France</cite>.</p> @@ -12885,7 +12847,7 @@ concionibus omissis, ad sua aratra sunt reversi.</p> <b><a href="#footnotetag394">394</a></b>: Maximilien, en 1492.</p> <p><a id="footnote395" name="footnote395"></a> -<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: <em>Miranda</em>, c'est--dire <em>les merveilles</em>.</p> +<b><a href="#footnotetag395">395</a></b>: <em>Miranda</em>, c'est-à-dire <em>les merveilles</em>.</p> <p><a id="footnote396" name="footnote396"></a> <b><a href="#footnotetag396">396</a></b>: Guibert de Nogent.</p> @@ -12894,37 +12856,37 @@ concionibus omissis, ad sua aratra sunt reversi.</p> <b><a href="#footnotetag397">397</a></b>: Guibert de Nogent.</p> <p><a id="footnote398" name="footnote398"></a> -<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Louis VI s'tait oppos ce que les villes de la -couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la mme -politique; son passage Orlans, il rprima des efforts qu'il -regardait comme sditieux: L, apaisa l'orgueil et la forfennerie -d'aucuns musards de la cit, qui, pour raison de la commune, faisoient +<b><a href="#footnotetag398">398</a></b>: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la +couronne se constituassent en communes. Louis VII suivit la même +politique; à son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il +regardait comme séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie +d'aucuns musards de la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y -en eut de ceux qui cher le comparrent (payrent); car il en fit -plusieurs mourir et dtruire de male mort, selon le fait qu'ils -avoient desservi. Gr. Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de -Vzelay.</p> +en eut de ceux qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit +plusieurs mourir et détruire de male mort, selon le fait qu'ils +avoient desservi.» Gr. Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de +Vézelay.</p> <p><a id="footnote399" name="footnote399"></a> -<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'tendard de rois +<b><a href="#footnotetag399">399</a></b>: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de France, lorsque Philippe I<sup>er</sup> eut acquis le Vexin, qui relevait de l'abbaye de Saint-Denis.</p> <p><a id="footnote400" name="footnote400"></a> -<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Il fut empoisonn dans sa jeunesse, et en resta ple +<b><a href="#footnotetag400">400</a></b>: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute sa vie. (Orderic Vital.)</p> <p><a id="footnote401" name="footnote401"></a> -<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Philippe I<sup>er</sup> disait son fils, Louis le Gros: Age, +<b><a href="#footnotetag401">401</a></b>: Philippe I<sup>er</sup> disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili, serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere -potui. Suger.</p> +potui.» Suger.</p> <p><a id="footnote402" name="footnote402"></a> <b><a href="#footnotetag402">402</a></b>: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.</p> <p><a id="footnote403" name="footnote403"></a> -<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: Guibert de Nogent. Examina contraxerat puellarum.</p> +<b><a href="#footnotetag403">403</a></b>: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»</p> <p><a id="footnote404" name="footnote404"></a> <b><a href="#footnotetag404">404</a></b>: Sigebert de Gemblours.</p> @@ -12933,37 +12895,37 @@ potui. Suger.</p> <b><a href="#footnotetag405">405</a></b>: Suger.</p> <p><a id="footnote406" name="footnote406"></a> -<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Les moines de Saint-Denis lurent Suger pour abb sans -attendre la prsentation royale. Louis s'en montra fort irrit, et mit +<b><a href="#footnotetag406">406</a></b>: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans +attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit en prison plusieurs moines. (Suger.)—Ainsi l'exception prouve ici la -rgle.</p> +règle.</p> <p><a id="footnote407" name="footnote407"></a> -<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Il le lui avait achet 60,000 liv. Foulques le Rechin -avait aussi cd le Gtinais, pour obtenir sa neutralit.</p> +<b><a href="#footnotetag407">407</a></b>: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin +avait aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.</p> <p><a id="footnote408" name="footnote408"></a> <b><a href="#footnotetag408">408</a></b>: Suger.</p> <p><a id="footnote409" name="footnote409"></a> <b><a href="#footnotetag409">409</a></b>: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. -Les plus distingus qui parurent furent d'abord des Allemands, comme -Othon de Freysingen, pour clbrer les grands empereurs de la maison +Les plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme +Othon de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, -Guillaume de Jumiges, et le chapelain du conqurant de l'Angleterre, +Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel -Raoul Glaber, et un sicle aprs, entre une foule d'historiens de la -croisade, l'loquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au +Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la +croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au Midi.</p> <p><a id="footnote410" name="footnote410"></a> -<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Depuis longtemps des coles de thologie s'taient -formes aux grands foyers ecclsiastiques: D'abord Poitiers, -Reims, puis au Bec, au Mans, Auxerre, Laon et Lige. Orlans et -Angers professaient spcialement le droit. Des coles juives avaient -os s'ouvrir Bziers, Lunel, Marseille. De savants rabbins -enseignaient Carcassonne; dans le Nord mme, sous le comte de -Champagne, Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orlans.</p> +<b><a href="#footnotetag410">410</a></b>: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient +formées aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à +Reims, puis au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et +Angers professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient +osé s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins +enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de +Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.</p> <p><a id="footnote411" name="footnote411"></a> <b><a href="#footnotetag411">411</a></b>: Proslogium, c. <span class="smcap">II</span>.</p> @@ -12972,214 +12934,214 @@ Champagne, Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orlans.</p> <b><a href="#footnotetag412">412</a></b>: Libellus pro insipiente.</p> <p><a id="footnote413" name="footnote413"></a> -<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Les partisans de l'empereur accusrent Grgoire d'avoir -ordonn un jene aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrt qui -avait raison sur le corps du Christ, Brenger ou l'glise romaine?</p> +<b><a href="#footnotetag413">413</a></b>: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir +ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui +avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?</p> <p><a id="footnote414" name="footnote414"></a> <b><a href="#footnotetag414">414</a></b>: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: -Elle parlait franais parfaitement et gracieusement, comme on -l'enseigne Stratford-Athbow, car pour le franais de Paris, elle -n'en savait rien.</p> +«Elle parlait français parfaitement et gracieusement, comme on +l'enseigne à Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle +n'en savait rien.»</p> <p><a id="footnote415" name="footnote415"></a> -<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Epistola I, Heloiss ad Abel. (Abel. et Hel. opera, -edid. Duchesne): Quod enim bonum animi vel corporis tuam non -exornabat adolescentiam?—Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: -Juventutis ei form grati.</p> +<b><a href="#footnotetag415">415</a></b>: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, +edid. Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non +exornabat adolescentiam?»—Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: +«Juventutis ei formæ gratiâ.»</p> -<p>Abel. liber Calam., p. 12. Jam ( l'poque de son amour) si qua -invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophi secreta. +<p>Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua +invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul -oblectabat.—Heloiss epist. I: Duo autem, fateor, tibi specialiter +oblectabat.»—Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras; -dictandi videlicet, et cantandi gratia. Qu cteros minime philosophos +dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo -composita reliquisti carmina, qu pr nimia suavitate tam dictaminis -quam cantus spius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter -tenebant: ut etiam illiteratos melodi dulcedo tui non sineret -immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum femin suspirabant. +composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis +quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter +tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret +immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum -accendit invidiam.</p> +accendit invidiam.»</p> -<p>Liber Calam., p. 4. Et quoniam dialecticorum rationum armaturam -omnibus philosophi documentis prtuli, his armis alia commutavi et -trophis bellorum conflictus prtuli disputationum. Prinde diversas -disputando perambulans provincias.....</p> +<p>Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam +omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et +trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas +disputando perambulans provincias.....»</p> -<p>Liber. Calam., p. 5. Quoniam de potentibus terr nonnullos ibidem -habebat (Guillelmus Campellensis) mulos, fretus eorum auxilio, voti -mei compos extiti.</p> +<p>Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem +habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti +mei compos extiti.»</p> <p><a id="footnote416" name="footnote416"></a> -<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: N en 1079, prs de Nantes, il tait fils an, et -renona son droit d'anesse.</p> +<b><a href="#footnotetag416">416</a></b>: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et +renonça à son droit d'aînesse.</p> <p><a id="footnote417" name="footnote417"></a> <b><a href="#footnotetag417">417</a></b>: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord -tudi les lois.</p> +étudié les lois.</p> <p><a id="footnote418" name="footnote418"></a> -<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: De l l'enivrement des laques et la stupfaction des +<b><a href="#footnotetag418">418</a></b>: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il -entranait aprs lui une jeunesse tourmente de l'inextinguible soif -de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'lancer vers un -autre Orient inconnu, et d'y conqurir, non pas le tombeau du Christ, -mais le Verbe ternellement vivant et Dieu lui-mme. De l'Europe -entire accouraient par milliers ces jeunes et ardents plerins de la -pense, tout bards de logique et tout hrisss de syllogismes. Rien -ne les arrtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur -des valles, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni -la mer et ses temptes. La France, la Bretagne, la Normandie, le +entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif +de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un +autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, +mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe +entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la +pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien +ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur +des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni +la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons -et les Sudois clbraient ton gnie, t'envoyaient leurs enfants; et -Rome, cette matresse des sciences, montrait en te passant ses -disciples, que ton savoir tait encore suprieur au sien. (Foulques, -prieur de Deuil.) Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, -savait tout ce qu'il est possible de savoir. De son cole, o cinq -mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine prix -d'or, sortirent successivement un pape (Clestin II), dix-neuf -cardinaux, plus de cinquante vques ou archevques, une multitude -infinie de docteurs, et avec eux une espce de rgnration intrieure -de l'glise d'Occident. Les Rformateurs au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> sicle, par M. N. +et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et +Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses +disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, +prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, +savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq +mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix +d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf +cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude +infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure +de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au <span class="smcap">XII</span><sup>e</sup> siècle, par M. N. Peyrat, p. 128, 1860.</p> <p><a id="footnote419" name="footnote419"></a> -<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: C'est, comme on le sait, Sainte-Genevive, au pied de -la tour (trs-mal nomme) de Clovis, qu'ouvrit cette grande cole. De -cette montagne sont descendues toutes les coles modernes. Je vois au -pied de cette tour, une terrible assemble, non-seulement les -auditeurs d'Abailard, cinquante vques, vingt cardinaux, deux papes, -toute la scolastique; non-seulement la savante Hlose, l'enseignement -des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Rvolution.</p> - -<p>Quel tait donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? -Certes, s'il n'et t rien que ce qu'on a conserv, il y aurait lieu -de s'tonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre -chose. C'tait plus qu'une science, c'tait un esprit, esprit surtout -de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interprter la -sombre et dure thologie du moyen ge. C'est par l qu'il enleva le -monde, bien plus que par sa logique et sa thorie des universaux.</p> +<b><a href="#footnotetag419">419</a></b>: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de +la tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De +cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au +pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les +auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, +toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement +des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.</p> + +<p>Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? +Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu +de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre +chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout +de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la +sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le +monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.</p> <p><a id="footnote420" name="footnote420"></a> <b><a href="#footnotetag420">420</a></b>: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. -Bernardi opera, t. I, p. 302): Libri ejus transeunt maria, -transvolant Alpes.—Saint Bernard crit en 1140, aux cardinaux de -Rome: Legite, si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologi; +Bernardi opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, +transvolant Alpes.»—Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de +Rome: «Legite, si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in -Curia.</p> +Curia.»</p> -<p>Les vques de France crivaient au pape, en 1140: Cum per totam fere +<p>Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S. -Trinitate, qu Deus est, disputaretur... T. Bernardi opera, I, -309.—S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: Irridetur simplicium fides, -eviscerantur arcana Dei, qustiones de altissimis rebus temerarie -ventilantur.</p> +Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I, +309.—S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, +eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie +ventilantur.»</p> <p><a id="footnote421" name="footnote421"></a> -<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: Tel est le point de vue chrtien au moyen ge. Je l'ai -expos dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa -lutte avec saint Bernard, fut condamn sans tre examin, sans tre +<b><a href="#footnotetag421">421</a></b>: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai +exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa +lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être entendu.</p> <p><a id="footnote422" name="footnote422"></a> -<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: Sa mre tait de Montbar, du pays de Buffon. Montbar -n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.—Il tait n en 1091.</p> +<b><a href="#footnotetag422">422</a></b>: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar +n'est pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.—Il était né en 1091.</p> <p><a id="footnote423" name="footnote423"></a> <b><a href="#footnotetag423">423</a></b>: <i>Voy.</i> sur cette affaire les lettres de saint Bernard -aux villes d'Italie ( Gnes, Pise, Milan, etc.), l'impratrice, -au roi d'Angleterre et l'empereur.</p> +aux villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, +au roi d'Angleterre et à l'empereur.</p> <p><a id="footnote424" name="footnote424"></a> -<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Gaufridus: Subtilissima cutis in genis modice -rubens.</p> +<b><a href="#footnotetag424">424</a></b>: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice +rubens.»</p> <p><a id="footnote425" name="footnote425"></a> -<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Guill. de S. Theod. Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans -les saintes critures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est -venu en mditant et en priant dans les champs et dans les forts, et -il a coutume de dire en plaisantant ses amis, qu'il n'a jamais eu en -cela d'autres matres que les chnes et les htres.—Saint Bernard -crivit un certain Murdach qu'il engage se faire moine: Experto +<b><a href="#footnotetag425">425</a></b>: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans +les saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est +venu en méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et +il a coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en +cela d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»—Saint Bernard +écrivit à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles -abundant frumento?</p> +abundant frumento?»</p> <p><a id="footnote426" name="footnote426"></a> -<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Elle tait fille, ce qu'on croit, d'Hersendis, -premire abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, prs de Szanne, en -Champagne; ou, selon d'autres suppositions, d'une autre mre inconnue -et d'un vieux prtre, qui la faisait passer pour sa nice, de Fulbert, +<b><a href="#footnotetag426">426</a></b>: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, +première abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en +Champagne; ou, selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue +et d'un vieux prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)</p> <p><a id="footnote427" name="footnote427"></a> <b><a href="#footnotetag427">427</a></b>: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.</p> <p><a id="footnote428" name="footnote428"></a> -<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: Il voulut aussi rformer les mœurs du couvent. Cela -dplut la cour, dit-il lui-mme.</p> +<b><a href="#footnotetag428">428</a></b>: Il voulut aussi réformer les mœurs du couvent. Cela +déplut à la cour, dit-il lui-même.</p> <p><a id="footnote429" name="footnote429"></a> -<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus +<b><a href="#footnotetag429">429</a></b>: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, -quantum videlicet ad lucra temporalia. Liber Calamit., p. 27.</p> +quantum videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.</p> <p><a id="footnote430" name="footnote430"></a> -<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: S. Bern. epist. 189: Abnui, tum quia puer sum, et ille +<b><a href="#footnotetag430">430</a></b>: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem -fidei humanis committi ratiunculis agitandam.</p> +fidei humanis committi ratiunculis agitandam.»</p> -<p>S. Bern. epist. ad papam, p. 182: Procedit Golias (Ablardus)... +<p>S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)... antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama -squam conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem -sibilavit apis, qu erat in Francia, api de Italia, et venerunt in -unum adversus Dominum.—Epist. ad episc. Constant., p. 187: Utinam -tam san esset doctrin quam district est vit! Et si vultis scire, +squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem +sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in +unum adversus Dominum.»—Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam +tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et -sitiens sanguinem animarum.—Epist. ad Guid., p. 188: Cui caput -columb, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, -Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.—Il -avait eu aussi pour matre Pierre de Brueys. Bulus, Hist. Universit. -Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prtre, moine ou +sitiens sanguinem animarum.»—Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput +columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, +Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»—Il +avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit. +Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou ermite.—Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant -aux cardinaux: Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem -invoco cœlum et terram quod annuntiaverim vobis ea qu mihi Dominus -prcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si +aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem +invoco cœlum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus +præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri -estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra qu -nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis. Ibid., +estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ +nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., 106.</p> <p><a id="footnote431" name="footnote431"></a> -<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'aprs la -dispersion de l'cole d'Abailard et la victoire du mysticisme, -plusieurs s'enterrrent dans les clotres. D'autres, Jean lui-mme, -qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournrent vers le -nant des cours (nugis curialibus). D'autres plus srieux partirent -pour Salerne ou Montpellier, o les croyants de la nature et de la +<b><a href="#footnotetag431">431</a></b>: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la +dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, +plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, +qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le +néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent +pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la science trouvaient un abri. <i>Voir</i> Renaissance, Introduction.</p> <p><a id="footnote432" name="footnote432"></a> -<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: Paris, au cimetire de l'Est.</p> +<b><a href="#footnotetag432">432</a></b>: À Paris, au cimetière de l'Est.</p> <p><a id="footnote433" name="footnote433"></a> <b><a href="#footnotetag433">433</a></b>: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.</p> <p><a id="footnote434" name="footnote434"></a> -<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; -ancilla sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.</p> +<b><a href="#footnotetag434">434</a></b>: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; +ancilla sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»</p> <p><a id="footnote435" name="footnote435"></a> -<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: In omni (Deus scit!) vit me statu, te magis adhuc +<b><a href="#footnotetag435">435</a></b>: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua -me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.</p> +me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»</p> <p><a id="footnote436" name="footnote436"></a> <b><a href="#footnotetag436">436</a></b>:</p> @@ -13196,212 +13158,212 @@ me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.</p> <p><a id="footnote438" name="footnote438"></a> <b><a href="#footnotetag438">438</a></b>: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en -Bretagne.—Fond vers 1100, il comptait dj, selon Suger, en 1145, -prs de cinq mille religieuses.—Les femmes taient clotres, +Bretagne.—Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145, +près de cinq mille religieuses.—Les femmes étaient cloîtrées, chantaient et priaient; les hommes travaillaient.—Malade, il appelle -ses moines, et leur dit: Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum +ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum -vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi prcepto. Scitis enim -quia qucumque, Deo cooperante, alicubi dificavi, earum potentatui +vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim +quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce -dixerunt: Absit hoc, etc. Avant de mourir il voulut donner un chef -aux siens. Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo -dificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem -omnem facultatum marsum prbui: et quod his majus est, et me et meos +dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef +aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo +ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem +omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi. -Quamobrem disposui abbatissam ordinare. Considrant qu'une vierge -leve dans le clotre, ne connaissant que les choses spirituelles et -la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extrieures, et se -reconnatre au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et +Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge +élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et +la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se +reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes -leves dans le clotre.—Il recommande aussi de parler peu, de ne -point manger de chair, de se vtir grossirement.</p> +élevées dans le cloître.—Il recommande aussi de parler peu, de ne +point manger de chair, de se vêtir grossièrement.</p> -<p>Lettre de Marbodus, vque de Rennes, Robert d'Arbrissel: Mulierum +<p>Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare... Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges -prfigas. D. Morice, I, 499. Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis +præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante -diximus, spe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere -cruciaris. Lettre de Geoffroi, abb de Vendme, Robert d'Arbrissel, -publie par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): Taceo +diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere +cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, +publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste, per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti -temeritatem miserabilis exitus probat; ali enim, urgente partu, -fractis ergastulis, elaps sunt; ali in ipsis ergastulis pepererunt. +temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu, +fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.» Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.</p> <p><a id="footnote439" name="footnote439"></a> -<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cit par +<b><a href="#footnotetag439">439</a></b>: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).</p> <p><a id="footnote440" name="footnote440"></a> <b><a href="#footnotetag440">440</a></b>: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.</p> <p><a id="footnote441" name="footnote441"></a> -<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Chart. ann. 1115. Si quelque plainte est porte devant -lui ou devant son pouse...—La septime anne de notre rgne, et le -premier de celui de la reine Adle.—Adle prit la croix avec son -mari.—Philippe-Auguste, son dpart pour la croisade, lui laissa la -rgence.</p> +<b><a href="#footnotetag441">441</a></b>: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant +lui ou devant son épouse...—La septième année de notre règne, et le +premier de celui de la reine Adèle.»—Adèle prit la croix avec son +mari.—Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la +régence.</p> <p><a id="footnote442" name="footnote442"></a> -<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: En 1134, Ermengarde de Narbonne succdant son frre, +<b><a href="#footnotetag442">442</a></b>: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère, demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose interdite aux femmes par Constantin et Justinien. <i>Voy.</i> dans -Duchesne, t. IV: la rponse du roi... apud vos deciduntur negotia +Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi -si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hreditatem -administrare conceditur.</p> +si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem +administrare conceditur.»</p> <p><a id="footnote443" name="footnote443"></a> -<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Cela est trs-frappant dans leurs sceaux. Le roi -d'Angleterre est reprsent, sur une face, assis; sur l'autre, -cheval, et brandissant son pe. Le roi de France est toujours assis. -Si Louis VII est quelquefois reprsent cheval (<cite>1137, 1138, +<b><a href="#footnotetag443">443</a></b>: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi +d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à +cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. +Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (<cite>1137, 1138, Archives du Royaume, K. 40</cite>), c'est comme <i>Dux Aquitanorum</i>. -L'exception confirme la rgle.</p> +L'exception confirme la règle.</p> <p><a id="footnote444" name="footnote444"></a> -<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: On sait l'norme grosseur de Guillaume le Conqurant -(<i>Voy.</i> plus haut). Quand donc accouchera ce gros homme? disait le +<b><a href="#footnotetag444">444</a></b>: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant +(<i>Voy.</i> plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop -troite et le corps creva. Il dpensait pour sa table des sommes -normes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, +étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes +énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de -vrifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'aprs une chronique -manuscrite, un trait de violence singulire. Lorsque Baudouin de -Flandre lui refusa sa fille Mathilde, il passa jusques en la chambre +vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique +manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de +Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les -trces, si la traisna parmi la chambre et dfoula ses pis.—Son -fils an Robert tait surnomm <em>Courte-Heuse</em>, ou <em>Bas-Court</em> (Order. +trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»—Son +fils aîné Robert était surnommé <em>Courte-Heuse</em>, ou <em>Bas-Court</em> (Order. Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique statura <em>Gambaon</em> cognominatus est, et <em>Brevis-ocrea</em>); il se laissait -ruiner par les histrions et les prostitues (ibid., p. 602: +ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).—Le second -fils du Conqurant, Guillaume le Roux, tait de petite taille et fort -replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperos. -(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) Quand il mourut, dit Orderic -Vital, ce fut la ruine des routiers, des dbauchs et des filles -publiques, et bien des cloches ne sonnrent pas pour lui, qui avaient -retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes (Scr. rer. -fr. XII, 679).—Ibid. Legitimam conjugem nunquam habuit; sed +fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort +replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé. +(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic +Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles +publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient +retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer. +fr. XII, 679).—Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed obscœnis fornicationibus et frequentibus mœchiis inexplebiliter -inhsit. p. 635: Protervus et lascivus. p. 624: Erga Deum et -ecclesi frequentationem cultumque frigidus extitit.—Suger, ibid., -p. 12: Lascivi et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis -exactor, etc.—Huntingd., p. 216: Luxuri scelus tacendum exercebat, -non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.—Henri Beauclerc, son -jeune frre, eut de ses nombreuses matresses plus de quinze btards. -Suivant plusieurs crivains, sa mort fut cause par sa voracit en +inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et +ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»—Suger, ibid., +p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis +exactor, etc.»—Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat, +non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»—Henri Beauclerc, son +jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards. +Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume -et Richard, se souillaient des plus infmes dbauches. (Huntingd., p. -218: Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti. Gervas., p. -1339: Luxuri et libidinis omni tabe maculati.) Glaber (ap. Scr. fr. -X, 51) remarque que ds leur arrive dans les Gaules, les Normands -eurent presque toujours pour princes des btards.—Les Plantagenets -semblrent continuer cette race souille. Henri II tait roux, -dfigur par la grosseur norme de son ventre, mais toujours cheval -et la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il tait, dit son secrtaire, +et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p. +218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p. +1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. +X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands +eurent presque toujours pour princes des bâtards.—Les Plantagenets +semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux, +défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval +et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire, plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang, -son teint s'animait, sa voix tremblait d'motion (Girald. Cambr., ap. -Camden, p. 783.). Dans un accs de rage, il mordit un page l'paule. +son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap. +Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule. Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque -sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colre la -paille qui couvrait le plancher. Jamais, disait un cardinal, aprs +sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la +paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si -hardiment. (p. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et -Jean, voyez plus bas.—L'idal, c'est Richard III, de Shakespeare, +hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et +Jean, voyez plus bas.—L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare, comme celui de l'histoire.</p> <p><a id="footnote445" name="footnote445"></a> -<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: The rusty curb of old father antic the law. +<b><a href="#footnotetag445">445</a></b>: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.</p> <p><a id="footnote446" name="footnote446"></a> -<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.</p> +<b><a href="#footnotetag446">446</a></b>: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»</p> <p><a id="footnote447" name="footnote447"></a> -<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Il enleva Louis VII sa femme lonore, le Poitou, la +<b><a href="#footnotetag447">447</a></b>: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la Guienne, etc.</p> <p><a id="footnote448" name="footnote448"></a> -<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: Encore Louis VII est-il saint lui-mme, suivant -quelques auteurs. On lit dans une chronique franaise, insre au -douzime volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: Il fu -mors....; sains est, bien le savons; et dans une chronique latine -(ibid.): ..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vit su -legimus.</p> +<b><a href="#footnotetag448">448</a></b>: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant +quelques auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au +douzième volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu +mors....; sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine +(ibid.): «..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ +legimus.»</p> <p><a id="footnote449" name="footnote449"></a> <b><a href="#footnotetag449">449</a></b>: <i>Voy.</i> une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, -90..... Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam -maternali gremio, incipientis vit et pueriti nostr exegimus -tempora.</p> +90..... «Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam +maternali gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus +tempora.»</p> <p><a id="footnote450" name="footnote450"></a> -<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: Suger tait n probablement aux environs de Saint-Omer, -en 1081, d'un homme du peuple nomm Hlinand.—Lorsque Philippe I<sup>er</sup> -confia aux moines de Saint-Denis l'ducation de son fils Louis le -Gros, ce fut Suger que l'abb en chargea.—Sa conduite, comme celle de -ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (p. 78); -mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-mme (p. 309), -une vie exemplaire.—Il crivit lui-mme un livre sur les -constructions qu'il fit faire Saint-Denis, etc. L'abb de Cluny -ayant admir pendant quelque temps les ouvrages et les btiments que -Suger avait fait construire, et s'tant retourn vers la trs-petite -cellule que cet homme, minemment ami de la sagesse, avait arrange -pour sa demeure, il gmit profondment, dit-on, et s'cria: Cet homme -nous condamne tous, il btit, non comme nous, pour lui-mme, mais -uniquement pour Dieu. Tout le temps, en effet, que dura son +<b><a href="#footnotetag450">450</a></b>: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, +en 1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.—Lorsque Philippe I<sup>er</sup> +confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le +Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.—Sa conduite, comme celle de +ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78); +mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309), +une vie exemplaire.—Il écrivit lui-même un livre sur les +constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny +ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que +Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite +cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée +pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme +nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais +uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple -cellule, d' peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la +cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait -avoir dissipe trop longtemps dans les affaires du monde. C'tait l -que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait la -lecture, aux larmes et la contemplation; l, il vitait le tumulte -et fuyait la compagnie des hommes du sicle; l, comme le dit un sage, -il n'tait jamais moins seul que quand il tait seul; l, en effet, il -appliquait son esprit la lecture des plus grands crivains, -quelque sicle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, tudiait -avec eux; l, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la -paille sur laquelle tait tendue, non pas une fine toile, mais une -couverture assez grossire de simple laine, que recouvraient, pendant -le jour, des tapis dcents. Vie de Suger, par Guillaume, moine de +avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là +que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la +lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte +et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage, +il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il +appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à +quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait +avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la +paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une +couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant +le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de Saint-Denis.</p> <p><a id="footnote451" name="footnote451"></a> -<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: En 1128, il dtourne un abb du plerinage de -Jrusalem. (Operum t. I, p. 85; <i>voy.</i> aussi p. 323.)—En 1129, il -crit l'vque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nomm Philippe, -qui, parti pour la terre sainte, s'tait arrt Clairvaux et y avait -pris l'habit: Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, -compendium vi invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt +<b><a href="#footnotetag451">451</a></b>: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de +Jérusalem. (Operum t. I, p. 85; <i>voy.</i> aussi p. 323.)—En 1129, il +écrit à l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, +qui, parti pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait +pris l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, +compendium viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, -inventum in campis silv libenter adorat in loco ubi steterunt pedes +inventum in campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus. Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus -Jerusalem, non autem terren hujus, cui Arabi mons Sina conjunctus -est, qu servit cum filiis suis, sed liber illius, qu est sursum -mater nostra. Et si vultis scire, Clar-Vallis est (p. 64).—Voici un -passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les ides exprimes par -saint Bernard, une remarquable analogie: Ceux qui volent la +Jerusalem, non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus +est, quæ servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum +mater nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).—Voici un +passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par +saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs -fatigues, voient une maison de pierre, haute, rvre, au milieu d'une -valle sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le +fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une +vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs -ttes: adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de -la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les lus! (Ce -beau fragment, d un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a t -insr par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de -la premire dition.)</p> +têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de +la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce +beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été +inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de +la première édition.)</p> <p><a id="footnote452" name="footnote452"></a> <b><a href="#footnotetag452">452</a></b>: @@ -13409,83 +13371,83 @@ la premire dition.)</p> Αλαμὰνε.</p> <p><a id="footnote453" name="footnote453"></a> -<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Odon de Deuil: ... Et son retour, il demandait -toujours vpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et -l'Omga de toutes ses œuvres.</p> +<b><a href="#footnotetag453">453</a></b>: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait +toujours vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et +l'Oméga de toutes ses œuvres.»</p> <p><a id="footnote454" name="footnote454"></a> -<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: L'empereur, dit-il, invitait par des lettres -pressantes le sultan des Turcs marcher contre les Allemands.</p> +<b><a href="#footnotetag454">454</a></b>: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres +pressantes le sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»</p> <p><a id="footnote455" name="footnote455"></a> -<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: Se monacho, non regi nupsisse.</p> +<b><a href="#footnotetag455">455</a></b>: «Se monacho, non regi nupsisse.»</p> <p><a id="footnote456" name="footnote456"></a> -<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Hallam. Il est vrai que ses possessions taient -disperses: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en -Yorkshire, 99 dans le comt de Northampton, etc.</p> +<b><a href="#footnotetag456">456</a></b>: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient +dispersées: 248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en +Yorkshire, 99 dans le comté de Northampton, etc.</p> <p><a id="footnote457" name="footnote457"></a> -<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: <em>Nove forest.</em> C'tait un espace de trente milles que -le conqurant avait fait mettre en bois, en dtruisant trente-six +<b><a href="#footnotetag457">457</a></b>: <em>Nove forest.</em> C'était un espace de trente milles que +le conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six paroisses et en chassant les habitants.</p> <p><a id="footnote458" name="footnote458"></a> <b><a href="#footnotetag458">458</a></b>: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri -Beauclerc appelrent tous deux un instant les Anglais contre les -partisans de leur frre an, Robert Courte-Heuse.</p> +Beauclerc appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les +partisans de leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.</p> <p><a id="footnote459" name="footnote459"></a> -<b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: Mirabilis militum mercator et solidator. Suger.</p> +<b><a href="#footnotetag459">459</a></b>: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.</p> <p><a id="footnote460" name="footnote460"></a> <b><a href="#footnotetag460">460</a></b>: Orderic Vital.</p> <p><a id="footnote461" name="footnote461"></a> -<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos -anciennes liberts; j'en ferai, si vous le demandez, un crit sign de -ma main, et je le confirmerai par serment.—On dressa la charte, on -en fit autant de copies qu'il y avait de comts. Mais quand le roi se -rtracta, il les reprit toutes; il n'en chappa que trois. (Math. +<b><a href="#footnotetag461">461</a></b>: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos +anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de +ma main, et je le confirmerai par serment.»—On dressa la charte, on +en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se +rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. Paris.)</p> <p><a id="footnote462" name="footnote462"></a> <b><a href="#footnotetag462">462</a></b>: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux - ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, -dans un foss glac, mrite-t-il ce doute?</p> +à ses petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, +dans un fossé glacé, mérite-t-il ce doute?</p> <p><a id="footnote463" name="footnote463"></a> -<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: C'tait Robert, rvolt contre son pre, et qui le -combattit sans le connatre. On les rconcilia, ils se brouillrent +<b><a href="#footnotetag463">463</a></b>: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le +combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent encore, et Guillaume maudit son fils.</p> <p><a id="footnote464" name="footnote464"></a> <b><a href="#footnotetag464">464</a></b>: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le -comte partait pour Jrusalem et ne savait que faire de sa terre. +comte partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred Vosiens.)</p> <p><a id="footnote465" name="footnote465"></a> -<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Tout le clerg de cette ville tait compos de lgistes -au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> sicles. Sous l'piscopat de Guillaume Le Maire -(1290-1314), presque tous les chanoines de son glise taient -professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf vques qui formrent -l'assemble du clerg en 1339, quatre avaient profess le droit -l'Universit d'Angers.</p> +<b><a href="#footnotetag465">465</a></b>: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes +au <span class="smcap">XIII</span><sup>e</sup> et au <span class="smcap">XIV</span><sup>e</sup> siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire +(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient +professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent +l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à +l'Université d'Angers.</p> <p><a id="footnote466" name="footnote466"></a> -<b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Robert de Monte.—Orderic Vital: La renomme de sa -science se rpandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples +<b><a href="#footnotetag466">466</a></b>: Robert de Monte.—Orderic Vital: «La renommée de sa +science se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de -Flandre.</p> +Flandre.»</p> <p><a id="footnote467" name="footnote467"></a> <b><a href="#footnotetag467">467</a></b>: Radevicus, II, c. <span class="smcap">IV</span>, ap. Giesler, Kirchengeschichte, -II, P. 2, p. 72. Scias itaque omne jus populi in condendis legibus -tibi concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: Quod Principi +II, P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus +tibi concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium -et potestatem concesserit.—Le conseiller de Henri II, le clbre -Ranulfe de Glanville, rpte cette maxime (de leg. et consuet. reg. +et potestatem concesserit.»—Le conseiller de Henri II, le célèbre +Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg. anglic., in proem.).</p> <p><a id="footnote468" name="footnote468"></a> @@ -13496,9 +13458,9 @@ anglic., in proem.).</p> <p><a id="footnote470" name="footnote470"></a> <b><a href="#footnotetag470">470</a></b>: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les -habitants de l'Occident, c'tait <em>Londres</em>, et <em>Gilbert</em>, le nom de -son amant. l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; -arrive Londres, elle courut les rues en rptant: Gilbert! Gilbert! +habitants de l'Occident, c'était <em>Londres</em>, et <em>Gilbert</em>, le nom de +son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; +arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert! et elle retrouva celui qu'elle appelait.</p> <p><a id="footnote471" name="footnote471"></a> @@ -13506,58 +13468,58 @@ et elle retrouva celui qu'elle appelait.</p> <p><a id="footnote472" name="footnote472"></a> <b><a href="#footnotetag472">472</a></b>: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, -325.—Lingard, p. 321: Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans +325.—Lingard, p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans -une ville, le cortge s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens -chantant des airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accoupls. -Ils taient suivis de huit chariots, trans chacun par cinq chevaux, -et mens par cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot tait couvert -de peaux, et protg par deux gardes et par un gros chien, tantt -enchan, tantt en libert. Deux de ces chariots taient chargs de -tonneaux d'ale pour distribuer la populace; un autre portait tous -les objets ncessaires la chapelle du chancelier, un autre encore le -mobilier de sa chambre coucher, un troisime celui de sa cuisine, un -quatrime portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux -autres taient destins l'usage de ses suivants. Aprs eux venaient -douze chevaux de somme sur chacun desquels tait un singe, avec un -valet (groom) derrire, sur ses genoux; paraissaient ensuite les -cuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de -leurs chevaliers; puis encore d'autres cuyers, des enfants de +une ville, le cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens +chantant des airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. +Ils étaient suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, +et menés par cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert +de peaux, et protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt +enchaîné, tantôt en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de +tonneaux d'ale pour distribuer à la populace; un autre portait tous +les objets nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le +mobilier de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un +quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux +autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient +douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un +valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les +écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de +leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les -chevaliers et les ecclsiastiques, deux deux et cheval, et le -dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-mme conversant avec +chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le +dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays -s'crier: Quel homme doit donc tre le roi d'Angleterre, quand son -chancelier voyage en tel quipage? Steph., 20. 2.</p> +s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son +chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2.</p> -<p>Le prdcesseur de Becket, au sige de Kenterbury, lui crivait: In -aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam (Bles. +<p>Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In +aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles. epist. 78).—Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis -quis te ignorat? (Marten. Thes. anecd. III.)—Le clerg anglais crit - Thomas: In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut -dominationis su loca qu boreali Oceano ad Pyrenum usque porrecta -sunt, prostestati vestr cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos -reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere. Epist. +quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)—Le clergé anglais écrit +à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut +dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta +sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos +reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. S. Thom., p. 190.</p> <p><a id="footnote473" name="footnote473"></a> -<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: C'est le seul Anglais qui ait t fait pape.</p> +<b><a href="#footnotetag473">473</a></b>: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.</p> <p><a id="footnote474" name="footnote474"></a> -<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: Citissime a me auferes animum; et gratia, qu nunc -inter nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.</p> +<b><a href="#footnotetag474">474</a></b>: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc +inter nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»</p> <p><a id="footnote475" name="footnote475"></a> <b><a href="#footnotetag475">475</a></b>: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances - Edgar, et lui fit faire pnitence. Il ajouta deux clauses leur -trait de rconciliation, 1<sup>o</sup> qu'il publierait un code de lois qui -apportt plus d'impartialit dans l'administration de la justice; 2<sup>o</sup> -qu'il ferait passer ses propres frais dans les diffrentes provinces -des copies des saintes critures pour l'instruction du peuple.—Et -mme, selon Lingard, le vritable texte d'Osbern doit tre: ... +à Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur +traité de réconciliation, 1<sup>o</sup> qu'il publierait un code de lois qui +apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2<sup>o</sup> +qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces +des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.—Et +même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «... Justas legum rationes sanciret, <i>sancitas conscriberet, scriptas</i> per omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de -<i>sanctas conscriberet scripturas</i>.—Lingard, Antiquits de l'glise +<i>sanctas conscriberet scripturas</i>.—Lingard, Antiquités de l'Église anglo-saxonne, I, p. 489.</p> <p><a id="footnote476" name="footnote476"></a> @@ -13567,71 +13529,71 @@ anglo-saxonne, I, p. 489.</p> <b><a href="#footnotetag477">477</a></b>: Spence.</p> <p><a id="footnote478" name="footnote478"></a> -<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: Les conseillers du roi attriburent Becket le projet -de se rendre indpendant. On rapporta qu'il avait dit ses confidents -que la jeunesse de Henri demandait un matre, et qu'il savait combien -il tait lui-mme ncessaire un roi incapable de tenir sans son -assistance les rnes du gouvernement.</p> +<b><a href="#footnotetag478">478</a></b>: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet +de se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents +que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien +il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son +assistance les rênes du gouvernement.</p> <p><a id="footnote479" name="footnote479"></a> -<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: Henri II lui avait adress par deux de ses justiciers +<b><a href="#footnotetag479">479</a></b>: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. -Voyez la lettre de l'vque, ap. Scr. fr. XVI, 216.—Voyez aussi -(ibid. 572, 575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui crit -pour le tenir au courant de l'tat des affaires de Thomas Becket.—En -1166, l'vque de Poitiers cda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. +Voyez la lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.—Voyez aussi +(ibid. 572, 575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit +pour le tenir au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.—En +1166, l'évêque de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber. epist., ibid. 525.</p> <p><a id="footnote480" name="footnote480"></a> -<b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: lu vque en 1176 par les moines de Saint-David, dans -le comt de Pembroke (pays de Galles), et chass par Henri II, qui mit - sa place un Normand; rlu en 1198 par les mmes moines, et chass -de nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il choua -dans sa lutte courageuse pour l'indpendance de l'glise galloise; -mais sa patrie lui en garde une profonde reconnaissance. Tant que -durera notre pays, dit un pote gallois, ceux qui crivent et ceux qui -chantent se souviendront de ta noble audace.</p> +<b><a href="#footnotetag480">480</a></b>: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans +le comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit +à sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé +de nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua +dans sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; +mais sa patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que +durera notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui +chantent se souviendront de ta noble audace.»</p> <p><a id="footnote481" name="footnote481"></a> <b><a href="#footnotetag481">481</a></b>: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du -comt de ce nom. Du temps de l'archevque Thibaut, ce fut Jean de -Salisbury qu'on accusa de toutes les tentatives de l'glise de -Kenterbury pour reconqurir ses privilges. Il crit, en 1159: Regis +comté de ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de +Salisbury qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de +Kenterbury pour reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et -alios episcopos quid facere oporteat solus intruam..... J. Sareber, +alios episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist., ap. Scr. fr. XVI, 496.—Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... -quum et justum.)—Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance -trahit un caractre intress (il s'inquite toujours de la -confiscation de ses proprits, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), -irrsolu et craintif, p. 509: il fait souvent intercder pour lui -auprs de Henri II, p. 514, etc., et donne Becket de timides -conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble gure se piquer de -consquence. Ce dfenseur de la libert n'accorde au libre arbitre de -pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se hter de -rien conclure de ce qu'il reut les leons d'Abailard; il vante saint -Bernard et son disciple Eugne III. (Ibid., p. 311.)</p> +æquum et justum.)—Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance +trahit un caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la +confiscation de ses propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), +irrésolu et craintif, p. 509: il fait souvent intercéder pour lui +auprès de Henri II, p. 514, etc., et donne à Becket de timides +conseils, p. 510, 527, etc. Il ne semble guère se piquer de +conséquence. Ce défenseur de la liberté n'accorde au libre arbitre de +pouvoir que pour le mal (Policrat., p. 97). Il ne faut pas se hâter de +rien conclure de ce qu'il reçut les leçons d'Abailard; il vante saint +Bernard et son disciple Eugène III. (Ibid., p. 311.)</p> <p><a id="footnote482" name="footnote482"></a> -<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Lorsque dans la suite il dbarqua en France, il aperut -des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empcher +<b><a href="#footnotetag482">482</a></b>: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut +des jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller voir l'oiseau; cela faillit le trahir.</p> <p><a id="footnote483" name="footnote483"></a> -<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Dixit: Sinite pauperes Christi.... omnes intrare -nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem. Et impleta sunt domus et +<b><a href="#footnotetag483">483</a></b>: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare +nobiscum, ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria circumquaque discumbentium.</p> <p><a id="footnote484" name="footnote484"></a> -<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un -frre, qu'outre le repas dlicat qu'on lui servait, il lui apportt -secrtement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta -l'avenir. Mais ce rgime, si contraire ses habitudes, le rendit -bientt assez grivement malade. Vita quadrip.</p> +<b><a href="#footnotetag484">484</a></b>: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un +frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât +secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à +l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit +bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.</p> <p><a id="footnote485" name="footnote485"></a> <b><a href="#footnotetag485">485</a></b>: Jean de Salisbury.</p> @@ -13640,42 +13602,42 @@ bientt assez grivement malade. Vita quadrip.</p> <b><a href="#footnotetag486">486</a></b>: Id.</p> <p><a id="footnote487" name="footnote487"></a> -<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Louis envoya au-devant de l'archevque une escorte de +<b><a href="#footnotetag487">487</a></b>: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois cents hommes.</p> <p><a id="footnote488" name="footnote488"></a> -<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses -terres, ses hommes, ses trsors, la discrtion de Louis.</p> +<b><a href="#footnotetag488">488</a></b>: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses +terres, ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.</p> <p><a id="footnote489" name="footnote489"></a> -<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: Mais Louis se repentit d'avoir abandonn Becket; peu de -jours aprs, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des +<b><a href="#footnotetag489">489</a></b>: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de +jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la -France.—Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, +France.—«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad -pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: Domine mi pater, tu solus -vidisti. Et congeminans cum suspirio: Vere, ait, tu solus vidisti. -Nos ommes cci sumus... Pœniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac +pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus +vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. +Nos ommes cæci sumus... Pœniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi -offero. Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. +offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. 96.</p> <p><a id="footnote490" name="footnote490"></a> -<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: Ce fut Lanfranc qui btit, sur l'ordre de Guillaume le -Conqurant, l'glise de Saint-tienne de Caen, dernier et magnifique +<b><a href="#footnotetag490">490</a></b>: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le +Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique produit de l'architecture romane.</p> <p><a id="footnote491" name="footnote491"></a> <b><a href="#footnotetag491">491</a></b>: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait -pas de baiser de paix l'vangile, comme aux autres offices.</p> +pas de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.</p> <p><a id="footnote492" name="footnote492"></a> -<b><a href="#footnotetag492">492</a></b>: Voyez cependant dans Hoveden la vie austre et -mortifie que menait le saint. Sa table tait splendide, et cependant +<b><a href="#footnotetag492">492</a></b>: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et +mortifiée que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin -rveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq +réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq coups de discipline, autant le jour, etc.</p> <p><a id="footnote493" name="footnote493"></a> @@ -13688,19 +13650,19 @@ coups de discipline, autant le jour, etc.</p> <b><a href="#footnotetag495">495</a></b>: Thierry.</p> <p><a id="footnote496" name="footnote496"></a> -<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: Modo sit rex, modo sit rex. Et in hoc similes illis -qui Domino in cruce pendenti insultabant. Vit. quadrip.</p> +<b><a href="#footnotetag496">496</a></b>: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis +qui Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.</p> <p><a id="footnote497" name="footnote497"></a> <b><a href="#footnotetag497">497</a></b>: Ibid.</p> <p><a id="footnote498" name="footnote498"></a> -<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: Prterea ego et major filius meus rex, juramus quod a +<b><a href="#footnotetag498">498</a></b>: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et -tenebimus regnum Angli. Baron. annal., XII, 637.— la fin de la -mme anne il crivait encore au pape: Vestr jurisdictionis est -regnum Angli, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis -duntaxat teneor et astringor. Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, +tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.—À la fin de la +même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est +regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis +duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, 650.</p> <p><a id="footnote499" name="footnote499"></a> @@ -13710,498 +13672,118 @@ duntaxat teneor et astringor. Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, <b><a href="#footnotetag500">500</a></b>: J. Bromton.</p> <p><a id="footnote501" name="footnote501"></a> -<b><a href="#footnotetag501">501</a></b>: Id. Richardus.... asserens non esse mirandum, si de +<b><a href="#footnotetag501">501</a></b>: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo -revertentes et ad Diabolum transeuntes.</p> +revertentes et ad Diabolum transeuntes.»</p> <p><a id="footnote502" name="footnote502"></a> <b><a href="#footnotetag502">502</a></b>: J. Bromton.</p> <p><a id="footnote503" name="footnote503"></a> -<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: La prophtie tait: <i>Aquila rupti fœderis tertia -nidificatione gaudebit.</i></p> +<b><a href="#footnotetag503">503</a></b>: La prophétie était: «<i>Aquila rupti fœderis tertia +nidificatione gaudebit.</i>»</p> <p><a id="footnote504" name="footnote504"></a> -<b><a href="#footnotetag504">504</a></b>: <i>Aquila bispertita.</i> Il dsigne ainsi lonore.</p> +<b><a href="#footnotetag504">504</a></b>: <i>Aquila bispertita.</i> Il désigne ainsi Éléonore.</p> <p><a id="footnote505" name="footnote505"></a> <b><a href="#footnotetag505">505</a></b>: Richard de Poitiers.</p> <p><a id="footnote506" name="footnote506"></a> -<b><a href="#footnotetag506">506</a></b>: Jean de Salisbury: Impregnavit, ut proditor, ut -adulter, ut incestus.</p> +<b><a href="#footnotetag506">506</a></b>: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut +adulter, ut incestus.»</p> <p><a id="footnote507" name="footnote507"></a> -<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: Bromton: Quam post mortem Rosamund defloravit.</p> +<b><a href="#footnotetag507">507</a></b>: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»</p> <p><a id="footnote508" name="footnote508"></a> -<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: Id: Huic puell fecerat rex apud Wodestoke mirabilis -architectur cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina +<b><a href="#footnotetag508">508</a></b>: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis +architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina facile deprehenderetur.</p> <p><a id="footnote509" name="footnote509"></a> -<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: Peu de temps aprs la mort de son fils, il fit -prisonnier Bertrand de Born. Avant de prononcer l'arrt du vainqueur -contre le vaincu, Henri voulut goter quelque temps le plaisir de la -vengeance, en traitant avec drision l'homme qui s'tait fait craindre -de lui, et s'tait vant de ne pas le craindre. Bertrand, lui dit-il, -vous qui prtendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moiti de -votre sens, sachez que voici une occasion o le tout ne vous ferait -pas faute.—Seigneur, rpondit l'homme du Midi, avec l'assurance -habituelle que lui donnait le sentiment de sa supriorit d'esprit, il -est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vrit.—Et moi, je crois, -dit le roi, que votre sens vous a failli.—Oui, seigneur, rpliqua -Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour o le vaillant jeune -roi, votre fils, est mort; ce jour-l j'ai perdu le sens, l'esprit et -la connaissance.—Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement - entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et -s'vanouit. Quand il revint lui, il tait tout chang; ses projets +<b><a href="#footnotetag509">509</a></b>: Peu de temps après la mort de son fils, il fit +prisonnier Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur +contre le vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la +vengeance, en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre +de lui, et s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, +vous qui prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de +votre sens, sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait +pas faute.—Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance +habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il +est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.—Et moi, je crois, +dit le roi, que votre sens vous a failli.—Oui, seigneur, répliqua +Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune +roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et +la connaissance.»—Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement +à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et +s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui -tait en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au -lieu de reproches amers, et de l'arrt de mort ou de dpossession -auquel Bertrand et pu s'attendre: Sire Bertrand, sire Bertrand, lui -dit-il, c'est raison et de bon droit que vous avez perdu le sens -pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu' homme qui ft au +était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au +lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession +auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui +dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens +pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir, -et votre chteau. Je vous rends mon amiti et mes bonnes grces, et +et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous -avez reus. Thierry.</p> +avez reçus.» Thierry.</p> <p><a id="footnote510" name="footnote510"></a> <b><a href="#footnotetag510">510</a></b>: Thierry.</p> <p><a id="footnote511" name="footnote511"></a> -<b><a href="#footnotetag511">511</a></b>: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: Ipse legit, -dum adhuc septennis esset: Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in -suo regno unicuique episcopo et ecclesi sibi commiss... debet.</p> +<b><a href="#footnotetag511">511</a></b>: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, +dum adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in +suo regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»</p> <p><a id="footnote512" name="footnote512"></a> <b><a href="#footnotetag512">512</a></b>: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le -surprend Crteil. Il s'y arrte, et se fait dfrayer par les -habitants, serfs de l'glise de Paris. La nouvelle en tant venue aux -chanoines, ils cessent aussitt le service divin, rsolus de ne le -reprendre qu'aprs que le monarque aura restitu leurs serfs de -corps, dit tienne de Paris, la dpense qu'il leur a occasionne. -Louis fit rparation, et l'acte en fut grav sur une verge que -l'glise de Paris a longtemps conserve en mmoire de ses liberts.</p> +surprend à Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les +habitants, serfs de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux +chanoines, ils cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le +reprendre qu'après que le monarque aura restitué à leurs serfs de +corps, dit Étienne de Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. +Louis fit réparation, et l'acte en fut gravé sur une verge que +l'église de Paris a longtemps conservée en mémoire de ses libertés.</p> <p><a id="footnote513" name="footnote513"></a> -<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: Les rois d'Angleterre ne s'attriburent ce pouvoir -qu'aprs avoir pris le titre et les armes des rois de France.</p> +<b><a href="#footnotetag513">513</a></b>: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir +qu'après avoir pris le titre et les armes des rois de France.</p> <p><a id="footnote514" name="footnote514"></a> -<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Chronica reg. franc., ibid. 214: .... Remansit in +<b><a href="#footnotetag514">514</a></b>: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi -contigit infirmitas, qu distulit coronationem.</p> +contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.»</p> -<p>Ibid.... Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui -baptizari noluerunt. Ils donnrent pour se racheter 15,000 marcs. +<p>Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui +baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.» Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.—Rigordus, Vita Phil. Aug., -ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux dbiteurs des Juifs toutes leurs -dettes, l'exception d'un cinquime qu'il se rserva. Voy. aussi la +ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs +dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.</p> -<p>Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. Dans tout son royaume il ne -permit pas de vivre une seule personne qui contredit les lois de -l'glise, qui s'cartt d'un seul des points de la foi catholique, ou -qui nit les sacrements.</p> +<p>Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne +permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de +l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou +qui niât les sacrements.»</p> <p><a id="footnote515" name="footnote515"></a> -<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: Les membres de cette association n'taient lis par +<b><a href="#footnotetag515">515</a></b>: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun vœu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, -ils envelopprent sept mille <em>routiers</em> ou <em>cotereaux</em>, parmi lesquels -se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. Les coteriau -ardoient les mostiers et les glises, et tranoient aprs eux les -prtres et les gens de religion, et les appeloient <em>cantadors</em> par -drision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: -<em>cantadors, cantets</em>. Chroniq. de Saint-Denis.—Leurs concubines se +ils enveloppèrent sept mille <em>routiers</em> ou <em>cotereaux</em>, parmi lesquels +se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau +ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les +prêtres et les gens de religion, et les appeloient <em>cantadors</em> par +dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: +<em>cantadors, cantets</em>.» Chroniq. de Saint-Denis.—Leurs concubines se faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient -les calices coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)</p> +les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)</p> </div> - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume -2/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 *** - -***** This file should be named 43321-h.htm or 43321-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/2/43321/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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