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diff --git a/43321-0.txt b/43321-0.txt new file mode 100644 index 0000000..248446e --- /dev/null +++ b/43321-0.txt @@ -0,0 +1,13002 @@ +*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 *** + + HISTOIRE + + DE + + FRANCE + + + + + PAR + + J. MICHELET + + + + + NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE + + + + + TOME DEUXIÈME + + + + + PARIS + + LIBRAIRIE INTERNATIONALE + A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS + 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 + + 1876 + + Tous droits de traduction et de reproduction réservés. + + + + +HISTOIRE DE FRANCE + + + + +CHAPITRE III + +Suite du chapitre II + +DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN + + +C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son +nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le +divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes +souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une +guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de +l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation +prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. +Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement +battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les +ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette +intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne +méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse +en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et +les ramenant tous à la règle de saint Benoît. + +C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie +par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent +est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre +condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice +qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale +est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce +fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations +diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire. + +L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde +social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis +XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa +catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, +c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un +esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui +l'entoure, et vendu par les siens. + + * * * * * + +Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut +nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit +plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit +la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le +Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, +il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du +Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient; +leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable +vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il +leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2]. +Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus +sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle +bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les +enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et +Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles +Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et +le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines +de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs +elles-mêmes[5]. + +[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que +l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis. +«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad +mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, +C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis +et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum +anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. +Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se +gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator +exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi +procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad +memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille +nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur +la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les +musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même +désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.] + +[Note 2: L'Astronome.] + +[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. +Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati +Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c. +XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique +librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi +facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo +monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque +monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam +feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»] + +[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus +bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium +tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus +Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius +esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, +et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le +Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis +quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te +transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi +apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri +contra imperatorem moliretur.»] + +[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam +natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio +exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... +Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos +majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem +coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter +paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, +concessit.] + +Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge +intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait +accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une +telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à +peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons, +et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux +gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les +héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans +les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants +impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis +rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le +principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il +laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV +et Pascal Ier. + +[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de +sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était +naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux +différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le +recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, +Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour +revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette +sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les +approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_. +Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, +considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la +cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des +autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser +subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa +libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de +blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son +exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements +militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant +son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis, +etc.] + +[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ +hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, +imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi +devotissimas habuit.»] + +[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, +487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri +præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de +deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui +postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus +suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub +quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et +ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»] + +Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains +d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les +barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son +arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile +et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait +qu'il eût volontiers restitué l'Empire. + +[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se +disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.] + +Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait +rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se +liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi +d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard +et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait +avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné. + +[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier +essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. + +«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et +omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et +custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal., +ap. Scr. F. VI, 177.] + +Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur +celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il +avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin, +Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui +l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection. + +[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et +ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors, +longtemps avant le neveu.] + +[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem +obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, +episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans +omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id +est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes +responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi +consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco +tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis +meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi +Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, +novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis +despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem +eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.] + +Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de +s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui +offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et +dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de +Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. +L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint +du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon +qu'il en mourut au bout de trois jours. + +[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent +capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus +orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos +tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium +mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum +luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, +magno cum dolore flevit multo tempore.»] + +L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient +pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux +de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre +tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes. +Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement +envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits, +et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les +Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme. +L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant +de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes +du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé +par les siens. + +[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem +constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) +quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, +etc.»] + +Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force +et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son +influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa +sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se +souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître +devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus +belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des +nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père, +Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les +Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17], +dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à +l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà +favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de +son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et +encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle +dégrada, elle perdit son époux. + +[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias +inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis, +qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, +quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam +constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: +«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas +visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, +355.] + +[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.] + +[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et +de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus +studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. +VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268: + + Organa dulcisomo percurrit pectine Judith. + O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda, + Ludere jam pedibus... + Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas. + Reddidit ingeniis culta atque exercita vita. + +--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime +instructa.»] + +Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être +pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, +ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, +_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa +sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et +Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de +leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint +d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois +depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation +volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les +plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence +de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la +conscience. + +Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la +royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son +humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le +prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui +aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une +dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi +pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents +lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent +obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée +des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En +829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient +si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre +de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le +mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils +accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir +central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils +voulaient régner chacun chez soi. + +Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres +fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le +titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à +Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire. +L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. +Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé +Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette +concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais +beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration +des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre +les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se +trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne +fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut +succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se +crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père +dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne +trouva point de Cordelia. + +Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés +à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux +Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son +rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire; +les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté, +s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu +des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour +porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour, +et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction, +furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât. + +[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, +alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem +clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens +Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi +convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio +futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace +de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos +postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique +imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent +capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._ +aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.] + +Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le +moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le +Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. +Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous +ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des +fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font +agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant +abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point +que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène +fut appelé le champ du Mensonge. + +[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus +propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant +ab eo.»] + +Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une +fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne +répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur +dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait +sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui +imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût +jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une +liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de +Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait +exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir +fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les +partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis +d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; +sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et +sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité +ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin +d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20]. + +[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la +pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut +désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des +contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit +que violence et tyrannie.] + +Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard +de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, +s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, +pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales +qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, +et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la +capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où +Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur +l'autel. + +Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva +dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes +pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils +l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses +cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, +nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il +avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de +calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de +Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait +tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en +lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans +et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple, +comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de +l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces +filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de +Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de +patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les +outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une +image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe. + +[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour +les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous +les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. +(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les +Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers. +«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur +et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une +troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon, +c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches +longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les +bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la +volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le +roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière +que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de +plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs +délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour +les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus +graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au +supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des +centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche +qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.) + +Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium +servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te +purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt +pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi +principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job +insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, +legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi +molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos +habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti +sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex +vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» +Puis vient une longue invective contre les parvenus.] + +Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même: +tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et +ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire +s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été +(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de +Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert +de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une +foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa +vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de +Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de +Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y +mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant +à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme +de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique, +ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par +Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi +d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom, +jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis. + +[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement +contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard +semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire +pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. + +Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat +universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem +dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, +poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous +les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam +Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis +querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. +XLIX.] + +[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ +virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase +Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le +Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de +déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle +_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_; +Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique, +_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et +_Amisarius_.] + +Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce +qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une +part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils +avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, +qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le +fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants +de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le +Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre +Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà, +mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles +choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit +l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait +pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange, +le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. +Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette +guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à +lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les +cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une +île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de +l'Empire mourut avec lui. + +[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum +omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, +partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter +partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet, +sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, +deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi +concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia +regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit, +regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem +Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo +conferretur, consensit.»] + +C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le +fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards +qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre +Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par +opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée +d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne. +Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes +de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la +Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que +l'indépendance. + +Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre +d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour +soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la +paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de +Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées +furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui +offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception +des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui +céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre +jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France +en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, +selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il +lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur +manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il +voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas +arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].» + +[Note 25: Nithard.] + +Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à +Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en +croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; +si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, +et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil +massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette +époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons +déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et +de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps +déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à +rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il +était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des +causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement +de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois +de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri; +il n'était resté que les lâches. + +[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita +Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in +posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique +écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la +France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, +se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.] + +[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux +militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se +tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les +Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, +comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se +précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes +de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs +boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; +mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils +venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la +jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant +leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt +les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute +cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans +une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne +vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se +connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.» +(Nithard.)] + +La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent +poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne +suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours +en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent +d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église, +seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le +langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands +fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous +pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces +paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux +peuples, sont le premier monument de leur nationalité. + +Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian +poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus +savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in +adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar +dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam +prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque +Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue +allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser +bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got +gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man +mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit +Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce +scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent, +chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si +Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus +meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, +ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà +Lodhuwig nun lin iver[29].» + +[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre +commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de +savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par +aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, +tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai +aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. + +Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la +traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais +je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux +de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une +époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des +proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.] + +[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère +Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je +ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul +aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans +leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.] + +En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer +Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor +forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh +hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne +wirdhit.» + +«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de +Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. +Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après +leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de +leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant +répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur +connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa +volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le +royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le +conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux +frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en +référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.» + +Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et +Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, +l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se +contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques +ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les +rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il +demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. +On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30], +jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le +long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du +Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du +royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, +tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà +des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.) + +[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine +envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers +eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre +son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de +se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec +bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et +des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de +cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par +Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.] + +[Note 31: Nithard.] + +«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes +sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une +connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui +pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà +écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes +les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était +Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était +impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. +On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de +partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que +nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la +décision des évêques[32].» + +[Note 32: Nithard.] + +L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont +plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla +porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique, +appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de +Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, +longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si +puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le +Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de +Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34], +paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. +D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand +archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il +fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci, +dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à +appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons +vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le +christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances +avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la +Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint +jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais +de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples +détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré +à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, +souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie. + +[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux +hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est +immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les +lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les +idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom +de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs +seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous +la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à +son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur +avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis +craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à +cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, +qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion +chrétienne.» + +_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de +Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232, +etc.] + +[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam +violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, +289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. +VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum +prodente.»] + +[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini +Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a +Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam +adventaverant.»] + +La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), +son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et +Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de +Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins, +prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son +courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la +suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge +pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui +de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia +longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à +qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il +força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et +y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en +même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire +mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le +Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils +se partagèrent les États de Lothaire. + +[Note 36: + +SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II. + + Audite omnes fines terre orrore cum tristitia, + Quale scelus fuit factum Benevento civitas. + Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto. + Beneventani se adunarunt ad unum consilium, + Adalferio loquebatur et dicebant principi: + Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus. + Celus magnum preparavit in istam provinciam, + Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum, + Plures mara nobis fecit, rectum est moriar. + Deposuerunt sancto pio de suo palatio: + Adalferio illum ducebat isque ad pretorium, + Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium. + Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio; + Et ipse sancte pius incepiebat dicere: + Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus, + Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus, + Modo vero surrexistis adversus me consilium, + Nescio pro quid causam vultis me occidere. + Generatio crudelis veni interficere, + Ecclesieque sanctis Dei venio diligere, + Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est. + Kalidus ille temtador, ratum atque nomine + Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo: + Ecce sumus imperator, possum vobis regero. + Leto animo habebat de illo quo fecerat; + A demonio vexatur, ad terram ceciderat, + Exierunt multæ turmæ videre mirabilia. + Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium: + Multa gens paganorum exit in Calabria, + Super Salerno pervenerunt, possidere civitas. + Juratum est ad Surete Dei reliquie + Ipse regum defendendum, et alium requirere. + +«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, +quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté +Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés +en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le +renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de +cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre +royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est +bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont +fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui, +il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le +martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de +l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme +au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où +je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et +je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la +race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et +aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été +répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la +couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous +pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le +démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie +pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé +son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est +parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les +saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir +un autre.»] + +Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, +l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à +l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les +séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les +Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu +plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée, +défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de +force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne +présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à +moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus +riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien, +excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait +une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient +Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau +de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée, +dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les +miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que +Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de +Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages. +Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses +possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les +Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par +excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et +eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il +fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois +de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et +vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de +Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, +choisi Laon à côté de Reims. + +[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre +chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses +classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété +et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur +dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les +affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les +arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize +autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les +offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient +seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère +de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les +Mérovingiens, cent mille menses.] + +[Note 38: Frodoard.] + +Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. +Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec +Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas +l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la +Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient +partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le +Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui +avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les +évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique, +puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que +la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de +Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont +combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois +jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard, +méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les +moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le +prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de +quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle +basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération, +puis il se rendit à Reims[42]...» + +[Note 39: Nithard.] + +[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno +tumescere coepit.»] + +[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei +restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum +divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an +secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se +velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et +secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque +præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos +sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos +fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata +concedunt.»] + +[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve +voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée +dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient +emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.] + +Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus +grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846) +confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43] +entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux +curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette +législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et +aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les +reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle +recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, +s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de +l'excommunication. + +[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir +avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, +Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... +mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut +unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores, +etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad +espiscopi præsentiam perducantur.»] + +[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les +trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui +fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou +emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme +mariée.»] + +Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai +pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il +était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de +saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont +on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage +à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans +les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de +France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la +Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant +envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya +trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il +rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis +en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages +de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi +Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna +audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je +vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, +pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar, +qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera +donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon +que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque +Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous +n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune +condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de +l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques +Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et +Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie: +pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que +moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne. +Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre +mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, +et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez +l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent: +Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à +cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence +qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il +nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous +l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il +nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit +avant de s'être consulté avec ses évêques.» + +Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à +Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des +Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859), +pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il +avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour +embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des +Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir +récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les +engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son +ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre +élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, +qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs +acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de +Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition +ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il +m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, +et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne +devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans +avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels +j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de +la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. +Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections +paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à +présent[45].» + +[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard +expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist. +(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac +progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub +conditione debitas leges servandi.»] + +Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. +Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils +lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils +gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. +«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait +au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler, +levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de +l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les +affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple +contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission, +et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et +les comtes[46].» + +[Note 46: Frodoard.] + +Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis +dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, +commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat +allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni +gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et +léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu +s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre +le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des +Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le +pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La +féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée. + +La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de +la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la +question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède +Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de +Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna +d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé +dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les +anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était +pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières +épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour +consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir, +toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la +logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à +travers le moyen âge. + +La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. +Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait +professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui +immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne +acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière +du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon +Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla +à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses +voeux monastiques. + +[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa +doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de +poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les +textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)] + +Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines +allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se +séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un +nouveau Pélage. + +D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du +libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique +défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était +réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, +fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale +de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de +métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes +éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, +abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait +son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles +d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des +conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet +orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde, +chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait +dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un +Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de +l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le +Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des +moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le +continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens +avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de +saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais +avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal +et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux +accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith, +confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_ +ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le +privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du +Palais_, mais le _Palais de l'École_. + +[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été +Scots (Low.) + +Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était +assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets +ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, +et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque +chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui +disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid +distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean, +renvoyant l'injure à son auteur.»] + +Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors +pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de +Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer +le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces +écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin +avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont +parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec +l'apôtre de la Gaule. + +L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre +Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les +limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir. +Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il +attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi, +mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est +simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la +philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la +liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber +et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence +avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa +doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur +du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de +la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le +mysticisme de l'Allemagne. + +[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion, +et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.» + +J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que, +pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se +serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de +similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre +faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore +grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou], +l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de +l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît +sans valeur, etc.] + +Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du +despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était +convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin +de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles +invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si +longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, +défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses +fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement +sauvages que ceux dont elle était délivrée. + +Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort +différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du +IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui +occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre, +y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a +gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du +IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels +ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, +Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome +germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des +invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par +terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de +leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des +mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur +langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir +été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la +mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la +famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et +sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à +force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la +terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux +Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive +nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns +conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons +fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine +que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout +serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, +et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon +robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de +la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces +fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme +guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de +leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que +par la vengeance du serf et la rage de l'apostat. + +[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.] + +[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui +désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans +à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de +Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga +irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur +argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur +mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438. + +«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses +compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe +des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall, +sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme +guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils +prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du +Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur +pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs +Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir +devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis +grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of +the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.] + +[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour +compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une +exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.] + +[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de +Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. +Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il +était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, +dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant +à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à +s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service +de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des +vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).] + +Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu +leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent +les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en +servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur +secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de +Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et +d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les +torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les +fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément +comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et +dans l'Elbe. + +Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut +obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils +vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour +avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les +néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement +dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus +furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient +les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives, +personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à +l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on +le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans +direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des +saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils +semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus +révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à +Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on +n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine. +Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de +trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. +Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France. + +[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator +elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit +ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. +Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, +amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu +des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le +baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et +comme des païens.»] + +[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.] + +[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes +relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de +Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... +Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies +sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla +trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... +Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva +aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; +car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il +donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant +que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce +cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son +pourrait être entendu des pirates.»] + +Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les +évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants +comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, +sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à +Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, +négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres +d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé +captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de +l'abbé de Saint-Denis[57]. + +[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par +être réduit en cendres.] + +Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le +Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions. +Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des +incursions proprement dites, celle des stations, celle des +établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement +dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire; +celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à +Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils +avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux +défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins +n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus +disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent +sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé +de leur nom, Normandie. + +Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire +connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi +et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou +pour les opposer les uns aux autres. + +«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui +viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou +rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands +était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.» + +«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de +Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, +remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les +Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite +d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à +titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité +considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin +qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à +Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs +convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait +reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons, +selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, +et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois +entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières, +arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à +eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, +donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se +joignent à eux.» + +«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la +guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des +Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux +partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas +les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge +l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous +côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, +et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une +forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant +l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, +débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et +lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits +Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres +d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et +cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. +Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les +Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne +pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il +fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, +ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque +dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils +l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; +mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le +féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un +grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il +s'était fait préparer lui-même.» + + * * * * * + +Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre +et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, +l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu: +«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous +charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si +vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur +apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, +nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des +païens...» + +Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent +également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien +dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut +disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de +Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de +Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu +Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble +quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis +II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il +prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse, +et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de +Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son +frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le +propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à +l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des +Alpes (877)[60]. + +[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques +certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des +clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée +déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison +à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la +place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait +autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il +récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui +passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, +avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, +etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait +désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu +de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et +brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi +dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine +envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait +exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de +savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des +constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le +payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions +militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._, +ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius +adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ +fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. +_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de +Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de +Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une +part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs +désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans +l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers +l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait +aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, +jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la +primatie de Reims.] + +[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam +rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam +talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque +ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper +imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... +Græcas glorias optimas arbitrabatur...»] + +[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par +un médecin juif.] + +Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance +qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la +Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même +de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il +ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils +encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en +passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la +France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit +plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit +roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].» + +[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus +misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... +polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»] + +[Note 62: Annales de Saint-Bertin.] + +Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. +Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe +encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette +occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur +chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la +Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut +consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même +de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui +fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur +dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom +de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et +l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec +Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans +de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le +joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par +l'extinction de la branche française des Carlovingiens. + +[Note 63: + + Einen Kuning weiz ich, + Heisset er Ludwig + Der gerne Gott dienet, etc. + +Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer +qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent +mille hommes. (Marianus Scotus.)] + +Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince +allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est +empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! +Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils +commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris +avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, +n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils +de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, +ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand +courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le +Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les +barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne, +qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide +connivence déshonorait Charles le Gros. + +C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du +moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les +exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul +Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme +auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut +que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa +force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées +dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il +portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits +oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à +ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé +consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont +il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de +mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu +faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas +douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard +ceint d'une épée.» + +[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que +lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire +de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans +Hérodote.] + +[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et +Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili +suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel +certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes, +huc illucque portare solebam.»] + +Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles +lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme +devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il +assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût +unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop +d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. +L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent +assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme +celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France +dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le +Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui +composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et +non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les +simples seigneuries. + +L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé +l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, +jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, +chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée +par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu +d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable +au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la +nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était +résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les +véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles +aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre. + +[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore +enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince +disposera du comté.] + +Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les +passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y +maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, +qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il +abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris +pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de +leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus +populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette +popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où +Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque +contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation +commune des Carlovingiens. + +Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est +le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de +roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même +temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait +aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les +Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de +Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et +le vicomte de Marseille. + +[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques +du midi et de l'Orient de la Gaule.] + +Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette +famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les +Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans +l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, +Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières +veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le +vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et +d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de +la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, +Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule. + +[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve +refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons +Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à +l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. +688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien +patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de +propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le +_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le +_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme +de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le +testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les +Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé +en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le +Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas +grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité +de la charte d'Alahon (1841).] + +À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux +Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. +Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse +luttant avec avantage contre la brutalité de la force. + +Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les +Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois, +parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens. + +[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que +les comtes d'Anjou.] + +Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne. +Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se +met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans, +défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire +de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en +plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de +ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur +reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va +remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les +ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les +Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés +également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et +le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient +par cela seul homme libre. + +[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo +cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ +regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis +expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum +subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam +dignitatem ascenderet.»] + +En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les +Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs +d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de +châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes. +Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a +péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes, +plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il +y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et +vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie +Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. +En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le +Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de +Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse +les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en +délivre la Provence (965, 972). + +[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum +inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in +Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est +eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»] + +[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus +reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, +emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem +ingressus.»] + +Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils +renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la +Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en +Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se +soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un +tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle +Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, +tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions +nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la +Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de +France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de +s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de +la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les +autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais +par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied +du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces +barbares. + +Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se +fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur +toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes +seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation +des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la +destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la +patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins +donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? +Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de +la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous +les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps? + +Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges +ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est +un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le +pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le +comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce +n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou +conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon, +Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de +même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le +comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église +gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui +seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie. + +[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les +Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de +Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes +(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens +priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par +Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.] + +Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus +rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, +le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à +armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. +L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de +la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux +l'indépendance. + +Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des +guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi +sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur +la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets +et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux +sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays. + +La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes, +«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il +trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la +forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de +sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses +descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la +Bretagne. + +[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. +«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia +silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._) +Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.] + +Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce +soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il +confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du +pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à +Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus +heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une +grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles +le Gros, il est élu roi de France (888). + +[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit +formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils +Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357. +Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a +donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette +généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, +marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous +apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de +Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux +fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de +Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis +VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de +Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c. +I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes +et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut +peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en +Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à +Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France. +Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence +même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en +Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait +_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière +de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.] + +M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a +suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte +qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il +m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. +La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une +netteté singulière. + +«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un +mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme +entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le +premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de +France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la +prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du +comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se +qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la +population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État +par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de +guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion +définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute +germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections +de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée +par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle +venait de se fonder leur existence indépendante. + +«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du +nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, +violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et +firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne. +L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple +ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se +mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant +tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla +réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée +publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, +après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui +de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux +comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui +prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y +fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.» + +[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis +partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice +dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_ +cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum +_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus +_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive +_Stultus_.»] + +«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, +ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. +Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, +se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. +Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de +l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. +Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes +ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait +à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins +du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, +Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le +territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une +armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut +bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette +grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie +une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait +jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on +promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En +effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la +mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en +question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le +descendant des rois francs. + +[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de +paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand +et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une +armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le +Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.] + +«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui +avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans +aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au +chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de +l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le +duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France +contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains +ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il +avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez +faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en +922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et +lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se +déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et +couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années +après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple +et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses +premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une +manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé +d'Outre-mer. + +«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par +prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant +héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une +alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le +prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette +alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande +aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion +nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, +était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à +cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se +furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre +les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues +le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis +d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre +Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée +l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention +normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. +Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945, +contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, +fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen, +d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui +l'emprisonnèrent à Laon. + +«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les +Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur +duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus +voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des +puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le +comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi +Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats +d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en +réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du +roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de +territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de +France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. +À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps, +Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en +prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui +des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut +remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de +Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La +Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis +qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion, +et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au +delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours. + +«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre +du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres +affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le +Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant +cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que +le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en +ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte +Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays +d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon +héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux +acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de +temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a +déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu +ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la +seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous +ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a +quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis +prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode +et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se +présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la +partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de +l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les +instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la +sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous +excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de +tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à +résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du +souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le +voyage de Rome pour recevoir son absolution.» + +«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui +succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues +mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que +lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de +France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou +Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et +de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.» + +Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que +la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la +tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du +Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir +gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque +de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations +expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry +remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis +d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une +princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de +l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois +et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de +ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les +derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus +belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à +l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le +Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de +guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims. +Mais reprenons le récit de M. Thierry. + +[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur +Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup +pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu +auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux +soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de +France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)] + +[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de +Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux +soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et +jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de +saint Bruno.)] + +Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à +l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances +germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son +royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et +séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette +expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit +qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, +Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, +où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_. +L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il +arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les +Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve +conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce +traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de +l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt +fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point +cessé d'exister. + +«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables +de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin +pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour +impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions +de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista +grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de +France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement +d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives +faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien +entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de +réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses +prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un +compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun +moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la +minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait +conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui +devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne +de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais +chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se +retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils +de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on +surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps. +«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un +des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en +porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.» + +[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M. +Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent +pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé +_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; +et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et +Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles +_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival +le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer +montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer +cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant +l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_ +lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au +siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers +Mérovingiens.] + +[Note 81: Gerbert.] + +Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième +restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne; +ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, +frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté +de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de +l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où +il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, +jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues +Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses +deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après +la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se +conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté. + +«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence +de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son +origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième +génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la +restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de +l'Empire. + +«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, +d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à +proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une +royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, +notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on +suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans +les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement +sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un +singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît +avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le +bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de +Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en +songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes +descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération, +c'est-à-dire à perpétuité[82].» + +[Note 82: Chronique de Sithiu.] + +Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans +exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le +changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une +mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de +révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion +répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle +famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, +qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa +cause[84]. + +[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.] + +[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de +dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de +Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en +remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit +l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de +Paris. + + Di me son nati i Filippi i Luigi, + Per cui novellamente è Francia retta. + Figluol fui d'un beccaio di Parigi, + Quando li regi antichi vener meno, + Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.] + + * * * * * + +L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les +provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de +Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine +le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet? + +[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: ..... +Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était +alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour +suzerain.] + +Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou +un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins +l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la +montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de +Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine +contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs, +capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au +comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À +chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la +royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne +pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de +Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine. + +[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son +règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui +dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait +lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le +Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans, +traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi +en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses +vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le +défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis +d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui +accorda le droit de battre monnaie.] + +Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la +royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint; +transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui +sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se +réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la +seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La +propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes +sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et +refleurir. + + * * * * * + +Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la +nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 +approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la +fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en +arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation. + +Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, +et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes +se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du +monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société. + +Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à +s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais +l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, +l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à +remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle +l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que +par la féodalité. + +L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par +Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est +qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le +désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se +trouvaient unis par force. + +Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication, +ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait +cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus +ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat +corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet +accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la +promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples +s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire. + +La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, +essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité +matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit +seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout +dire, il aime. + +L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a +échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle +s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à +connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle +devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la +dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences, +l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde +féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et +forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne +contenait que l'anarchie. + +En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, +la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La +division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils +s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun +dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche +avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne +sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa +vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam +velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait +par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, +lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était +personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est +territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie. + +À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. +Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et +sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de +Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre +royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si +vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de +Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore. +Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division +triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée +devient un royaume, la montagne un royaume. + +L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre +sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. +Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant +d'une manière précise le caractère original des provinces où ces +dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son +développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La +liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps +barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la +simple géographie est une histoire. + + + + +LIVRE III + +TABLEAU DE LA FRANCE + + +L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est +le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre +est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de +843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la +France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se +caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si +longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons +maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et +agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son +histoire, chacune se raconte elle-même. + +La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par +laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins +la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit +dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et +uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout +obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par +ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent +ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, +confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et +fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à +peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, +d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la +Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a +imitée malgré elle. + +Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division +politique de la France, formée d'après sa division physique et +naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons +raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne +aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne +suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, +c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par +les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point +où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire +et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à +leur berceau. + +Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se +diviser d'elle-même. + +Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au +Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre +regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne +onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des +Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la +Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur +prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du +côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à +l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au +midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et +basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la +France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la +verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante +volcans. + +Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont +que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand +mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne +à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des +temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples +sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, +dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de +l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le +fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais +l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient +derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, +au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine +et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se +montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile. + +L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt +parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la +Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec +l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que +soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le +vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague +Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer +ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des +pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue +plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau +monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un +brouillard ondoyant sous un vent éternel. + +En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs +produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de +Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur +vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et +le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se +charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le +mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats +du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En +longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les +rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les +provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de +Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, +Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait +dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par +ce dur noeud de la Bretagne. + +[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p. +189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la +première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, +les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où +il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º +du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne +de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas +la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues +du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le +Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, +peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte. + +Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est +enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol +et de climat qui caractérise notre patrie: + +«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y +voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des +châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande +partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du +XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des +plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à +procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du +trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses +jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au +commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie, +la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus +belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en +France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le +mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle. +Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de +Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de +Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au +Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères; +le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le +micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; +la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à +Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune, +en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de +Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à +la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin +de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping, +Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la +Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie +botanique.] + + * * * * * + +On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine +est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où +les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez +de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, +quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les +villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages +augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux +châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs +bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le +bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les +filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit +dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt +les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, +les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont +s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en +commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et +Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne +et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée. + +C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la +France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le +premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, +aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le +Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux +pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié +la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans +l'espace et dans le temps. + +La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend +ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de +Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son +étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays +disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, +qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne +commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et +Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie +Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au +nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état +primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait +échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des +pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie +rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest. + +Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une +fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle +désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes +bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du +Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance +commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe +siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis +sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté +religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires +plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le +premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit +la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde +meurt et ne se rend pas_. + +Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et +d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, +l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans +l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage, +qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier +dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le +breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à +la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le +dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique +assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les +mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88]. + +[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à +droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui +semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement +de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.] + +Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier +siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La +même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a +produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de +nos jours, Chateaubriand et Lamennais. + +Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée. + +À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le +Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des +corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est +singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que +nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans +les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et +triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île +selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où +le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, +anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour +Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils +ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il +fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, +qui couvaient déjà l'Océan[91]. + +[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il +pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur +payer tout ce que leur doit la France? + +Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des +familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie +et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on +veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, +et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.] + +[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux +de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier +et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur +est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes, +etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.] + +[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.] + +À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de +Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et +vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout +de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux +montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce +port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux +vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à +vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale +est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi +porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et +l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe +où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de +fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il +est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais +l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe +de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante +embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle +n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos +ports[94]. + +[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).] + +[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons +en 1793.] + +[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.] + +Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la +limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux +ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il +faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues +elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à +quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les +soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand +l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir +en soi: _Tristis usque ad mortem!_ + +[Note 95: + + _Goélans, goélans, + Ramenez-nous nos maris, nos amans!_] + +C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. +La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. +Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, +hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas +arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la +gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais +on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, +promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les +écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour +arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient +le doigt avec les dents[97]. + +[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent +envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible +droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les +plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: +«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne +des rois.»] + +[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est +superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît +chaque jour.] + +L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, +pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La +vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il +va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son +champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte +l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe +du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de +la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis +tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans +mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la +pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si +grande[98]!» + +[Note 98: Voyage de Cambry.] + +Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle +poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet +fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, +d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent +éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, +sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille +plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande +et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au +bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi +s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont +d'une étrange petitesse dans ces îles. + +[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme +prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, +il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's +Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier, +demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis +trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des +Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.] + +Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à +cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de +côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. +Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de +Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques +familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, +sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées +qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient +leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec +effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, +dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. +Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de +Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces +rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est +Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont +toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes +du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux +de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent +la sépulture. + +À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande +pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et +Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez +marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments +informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route +dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses +pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou +bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. +Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs +de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, +quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque +chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce +premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, +aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul +signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria +Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des +accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils +répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des +Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et +vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de +fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en +filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres +éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers +Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a +été avalé par la lune[101]. + +[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. +Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi +un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.] + +[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations +celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: +«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se +mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs +lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand +l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et +des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du +beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I, +76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le +premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les +enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin, +Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en +criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la +fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, +II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du +Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné, +p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir +paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le +soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le +soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou, +I, 86.)] + +Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la +ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands +monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces +villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec +ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, +regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre +mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la +moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et +sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement +conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres +même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui +passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique +d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et +le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons +sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de +grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses +plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. +Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, +affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de +paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers +Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques +moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont +plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac +n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout; +la plus haute a quatorze pieds. + +Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles +haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race +de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres +y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces +populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément +religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce +pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En +Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme +symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence +politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt +chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps +indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière +essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui +opposa celle de Dôle. + +[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les +guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment +après.] + +La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée +du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. +Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; +quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et +plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils +s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe +d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage +était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur +condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. +Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en +disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et +moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et +s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond +républicaines_[104]; républicanisme social, non politique. + +[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des +Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui +résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»] + +[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises +de Nantes, octobre 1832.] + +Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de +l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour +prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen +âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a +fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois +d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour +leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore +un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les +Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut +réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de +Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne, +tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du +Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit +romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation +monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance +recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, +écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites. + +[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en +décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus, +envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.] + +Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute +France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la +langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation +poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et +d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, +devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, +le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune +fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules +apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux +des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de +leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à +T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne +connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six +volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise +séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre +entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se +ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme +emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne +pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité +celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie +expirantes. + +[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les +filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se +présentait avec un bas bleu et un blanc.] + +Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux +limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien +jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important +peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole +ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge. + +Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé +d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux +barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour +rompre la communication. À travers passe la grande Loire, +tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. +_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, +_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_ + +C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen +Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des +Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers +l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais +l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette +population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable +petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La +_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et +dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère +féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de +chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, +l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée +incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve +de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur +les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien +assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre, +la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le +bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes +de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille +Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et +Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les +villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la +capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des +prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami +Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son +prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique. +Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son +tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes +de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce +grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et +d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, +dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les +Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre +et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne, +de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua +de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le +dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims +également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, +Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute +aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose +contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de +Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. +Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris +et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. +C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août +comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, +l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit +fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans +le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles +fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en +vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle +contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine +des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, +mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur +de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un +roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur +légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide +finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous +la prière des vierges. + +[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en +regard de la Bretagne.] + +[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.] + +[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds +de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze +pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un +autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette +disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.] + +[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de +colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues, +entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard +Coeur-de-Lion, avait disparu.] + +Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus +sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la +Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, +puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je +parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au +midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les +Ibères, vers les Pyrénées. + +Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de +la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers, +mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent +trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les +contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le +Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les +armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; +et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique +et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux +hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois +l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme +républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: +esprit indomptable d'opposition au gouvernement central. + +Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers +que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les +Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi +Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses +légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même +comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme +et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des +mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître. + +[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.] + +[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la +Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est +plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut +jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres. + +Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le +Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat. +de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.] + +Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; +il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, +aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école +chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase +pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous +quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du +christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la +colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France +était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de +Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux +située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa +soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à +Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au +XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, +excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault, +conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il +emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil +auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut +longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été +alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert +de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue +d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut +comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se +releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et +meurt avec Gilbert. + +[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.] + +[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte +lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.] + +La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle +avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles +le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de +Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux +fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de +Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, +et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre +de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les +populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les +Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les +tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou +s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur +l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se +ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes +brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec +l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies +domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de +Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne +fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait +cachée. + +Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent +jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette +lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans +leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par +les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à +l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et +de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. +Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les +Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles +(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et +l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou +oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une +famille de Parthenay[115]. + +[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette +ville, au village de Saint-Loup.] + +Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres +verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la +Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont +fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue +en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La +_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme +Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs, +aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme +l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de +dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace +sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates; +d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie +démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf +Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la +curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma +les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, +Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces +intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer. + +[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La +difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les +débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les +_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des +bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais +mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La +Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de +la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de +onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du +Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_. +Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de +la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.] + +[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à +cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.] + +[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal, +homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles +qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.] + +La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût +été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre +Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, +et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de +ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils +cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause +protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; +on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue. +Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour +mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La +Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple. + +Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans +l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle +s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre +nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage +vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre +terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze +rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses +bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus +royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à +ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite +centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui +arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et +violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils +de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le +voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la +proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit +son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_. +Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, +comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et +en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La +guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_ +écossais, celle de Vendée une iliade. + +[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet +Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable +jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans +la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la +Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable +jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. +Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la +Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette +navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de +guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier, +Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée. + +J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine +Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous +le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ +ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, +ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de +propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la +Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une +seule, de cent hectares, appartenait au clergé.] + +[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable +cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes +décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service +militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un +contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un +seul volontaire.] + +En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et +ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de +Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais +salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, +froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines +granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de +châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide +et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre +l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le +caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant. +Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, +des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les +hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils +y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde. + +[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»] + +Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et +celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, +dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic +ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, +aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122]. +Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre +ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que +certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne +rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties +de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, +soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal +et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île +basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la +fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept +cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment +et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet +l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les +vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les +courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur +les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver +presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et +lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais +combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125] +grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel +étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il +vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs +pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier +par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle +qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus +laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres +fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi +qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans +des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées. + +[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont +communs et grossiers, abondants il est vrai.] + +[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche +épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.] + +[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou +neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de +moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier +vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché; +les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de +l'Auvergne; Delarbre, etc.] + +[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude +jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants +espagnols. (De Pradt.)] + +[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à +la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais +renouvelés.] + +[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les +pierreries grossières de l'Auvergne.] + +[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que +l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans +tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur +Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la +terre, et calomniait sa fertilité.] + +Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une +sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. +L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les +Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses +ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui +écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour +la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129]. + +[Note 129: 1833.] + +Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans +d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans +l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du +parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le +pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat, +Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le +christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui +ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme +souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de +l'ancienne foi. + +[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat +et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne +Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de +Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.] + +Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. +Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle +n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau +de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur +plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de +volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la +variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, +tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à +l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se +revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de +trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan +d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans +l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées +aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile +vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les +montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et +le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À +midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout +bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste +ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous +croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces +maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et +vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés +du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose, +peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si +grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné +encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui +portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en +justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent +quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux +vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans +leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le +capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres +se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la +ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des +flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa +curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135]. + +[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au +roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. +_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de +paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile +de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et +Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de +M. Monteil.] + +[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.] + +[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la +Force.)] + +[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.] + +[Note 135: Millin.] + +Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à +peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn +et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit +tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de +l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des +Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec +quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord +donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend +l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au +nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses +petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la +Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La +Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et +gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en +face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de +la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par +l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers +l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois +plus large que la Tamise à Londres. + +Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut +s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant +attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par +Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long +de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des +arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans +autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent +leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à +la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur +landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères +pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du +Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux +montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec +eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, +demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie +de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les +laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites +routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la +campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde +antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays. +Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui +emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos +mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger +espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de +ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son +_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes. + +[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons +noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. +Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue. + +Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons +est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de +Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix +mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, +Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère, +par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons +quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin +de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la +Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc +au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des +Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux. + +_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux +de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés +à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils +remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent +à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de +bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils +abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le +tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de +leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des +_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, +harcèlent et accablent les fermiers.] + +La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa +grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de +pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse +aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, +et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de +l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni +Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et +Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et +ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage +des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien +des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel. + +[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._ +de Humboldt.)] + +[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de +l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les +villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. +Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie +centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française +d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.] + +Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer +les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, +qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux, +et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse +épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des +Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la +torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et +chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu +les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir +celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en +belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes +abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la +France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140]. + +[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la +verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de +faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la +jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des +Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme +celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»] + +[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un +coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, +dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie +de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et +arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des +plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent +étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres +d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur +graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M. +Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique +des Pyrénées est du côté de la France.] + +Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais +seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux +mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le +sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces +sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable +féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, +éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces +prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des +grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un +masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le +long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements +infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les +rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, +battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux +Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le +gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de +treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145]. + +[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché +le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que +le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu +qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le +Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme +le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.] + +[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la +_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira +près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est +beau!»] + +[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la +décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication +entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder +sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en +perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; +et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en +sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une +vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le +remplacer.] + +[Note 144: Laboulinière.] + +[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur +(Dralet.)] + +Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce +passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le +père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique +plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre +choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette +embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en +deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la +France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de +l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux +versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol, +exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le +français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, +fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. +Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est +obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux +climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence, +la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes +splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces +étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité +du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque +nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères! + +[Note 146: Dralet.] + +[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest, +vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de +Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.] + +[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une +évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir +les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se +contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux +destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés +par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce +sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui +leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable. +Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en +approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement +la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec +des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents +moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et +elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos +départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces +fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent +mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles +que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye +en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les +choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait +Dralet (1812).] + +[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une +ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau +monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez +tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et +la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu +de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays +sauvage, désert et pauvre.»] + +Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, +c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix +mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez +souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le +rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, +le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le +voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois +chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite +le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, +qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, +qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et +fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver +quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, +d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des +races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les +nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et +Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait +à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit +le Basque, nous ne datons plus.» + +[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des +montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé +par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de +grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de +la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne +et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la +différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre +les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont +plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses +populations qui les entourent. + +Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple +basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses +champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de +cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des +Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416: + + Bearnes + Faus et courtes. + Biaoèdan + Pir que can. + +«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le +Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture +mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont +d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de +mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et +perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il +conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le +Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la +crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir +aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de +même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la +Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit +nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du +Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont +bâties le long de cette chaîne de montagnes.»] + +Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour +souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y +fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous +les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon, +Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les +Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout +peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un +cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en +effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi +dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora +même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. +Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte +de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à +l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes +de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, +aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par +un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris +non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée +l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri +IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut +manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. +C'est une belle expression des origines primitives de la population +française comme de la dynastie. + +Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la +Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière +au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent +partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y +a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours +_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y +figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La +montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans +son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de +sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant +d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de +forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache +chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les +pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, +exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il +est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste +un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne +rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à +travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et +vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux +ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé +vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152]. + +[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le +chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents +ans, selon Buffon.] + +[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois +jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait +une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la +défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées +vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été +mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 +mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses +reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois +en prés ou terrains labourables.»] + +Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter +tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les +terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, +et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait +le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la +population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils +escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, +cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés +aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de +sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans +nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, +les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête +de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, +animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la +Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte +de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient +plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter +pourtant cette guerre contre la nature. + +[Note 153: Dralet.] + +[Note 154: Ibid.] + +Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de +ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de +Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; +passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes +prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à +recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce +pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, +au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le +canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs +salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155]; +d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une +autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne +de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la +lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à +Carcassonne[156]. + +[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des +glaces de Venise.] + +[Note 156: Trouvé.] + +C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un +autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies +aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces +villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour +d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à +côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont +les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les +Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une +terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme +profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de +vert-de-gris. + +[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la +tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en +Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent +d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le +vent d'Afrique, lourd et putréfiant. + +Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui +ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem +coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in +Gallia moraretur, et vovit et fecit.»] + +[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est +bâtie de laves. Lodève est noire aussi.] + +[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et +parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de +Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois +Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves +de Montpellier y étaient seules propres.] + +C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout +les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les +Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs +de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160]. +L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de +créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce +sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont +enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du +Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands +vaisseaux[161]. + +[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et +couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les +inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des +portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de +têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a +près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut +lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs +d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant +d'un théâtre.] + +[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et +profond de trente.] + +Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. +C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le +Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre +sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La +féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme +auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de +Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie +féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer +l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. +Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique +que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit +d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous +la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau +de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les +Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix +d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au +doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères +rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de +Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette +population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence +tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble +l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des +races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable +catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la +montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, +tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les +Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas +étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il +y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de +Nîmes n'est qu'un combat de taureaux. + +[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père +était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs +aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de +Languedoc et de Roussillon.] + +Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la +légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la +Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même +différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et +Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La +conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et +l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et +de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme +le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est +bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, +très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, +comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait +à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut +périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et +réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés +aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France. + +[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire +trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)] + +Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec +le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les +peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, +plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée +par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des +fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var +à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à +elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux +côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est +un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux +pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. +La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les +sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une +pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le +pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En +Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont +la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et +du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des +ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que +maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté +religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence +y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux +courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique. + +[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de +Louis XIV.] + +La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les +chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés +aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du +Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur +ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les +vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, +ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré +mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se +rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, +italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à +celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en +terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui +ne donnent que thym et lavande. + +[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois +d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, +comme depuis Avignon et Beaucaire.] + +[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de +construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet +eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda +l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du +pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.] + +[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue +Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et +les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent +faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en +France.] + +[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III, +645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum +vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à +Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: +«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, +nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario +negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y +eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. +En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin, +IV, 35. + +Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, +Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique +de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette +ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des +fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par +Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.] + +Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler +de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre +du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les +arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère +moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et +subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour +s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la +fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, +quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il +le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des +ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ +au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à +la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et +charmante. + +Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est +celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût +qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la +colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres +tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de +tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines +fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. +La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé. + +[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du +culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence, +des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la +Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en +1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un +autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon +consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_. + +Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en +Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le +_dragon_; tous deux menacent Grenoble: + + Le serpent et le dragon + Mettront Grenoble en savon. + +--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le +_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la +langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre +dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, +c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait +autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait +délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme +saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.] + +[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre +enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui +jette.] + +Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner +contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux +pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de +chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les +taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le +jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge +à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête +écumante. + +Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais +non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la +moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à +treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins +de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des +Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des +Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe +de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut +capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais +connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque +battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête +à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux +camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa +tout son bien. + +[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval +Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.] + +Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, +au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les +campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la +France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les +vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline +abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle +nature des mains libres, intelligentes. + +Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, +dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur +de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par +Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve +siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de +l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même +révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de +Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, +avec un athée provençal (d'Argens). + +Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au +XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout +ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. +C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la +parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont +donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les +rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, +démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence +méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force +du Rhône. + +Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien +vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant, +en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes +malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois +partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de +l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de +Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans +l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui +donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je +trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au +sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé +par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais +non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il +appartient, comme l'Italie, à l'antiquité. + +[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les +communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de +leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._] + +[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de +ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches +à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La +fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par +corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de +Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336. +C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une +grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait +autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient, +tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la +bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même +usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_ +le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à +une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui +y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est +placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le +signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_. +Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut +pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la +gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches +à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en +Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville +croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une +_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce +jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines +fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux +Panepsies.)] + +[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade +dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. + +Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi +René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme +que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en +carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et +l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de +la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.] + +Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et +marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville +d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées +méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a +vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de +sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole +des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses +champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les +habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs +morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils +étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours +décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le +royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et +obscur; ses grandes familles se sont éteintes. + +[Note 175: + + Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna, + Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo. + + DANTE, Inferno. c. IX.] + +Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines +d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique +la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes +villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des +colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins +puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les +Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, +qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, +Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États +du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent +Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux +et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées +de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome +prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent. +La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les +Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps +s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des +municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la +république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y +éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette +décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que +Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut +sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque +jour[176]. + +[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du +poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a +perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable +où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une +ombre: + +«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les +voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le +ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant +les gonfle de pleurs. + +«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles +sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid +où j'aurais voulu vivre et mourir! + +«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui +ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues. + +«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes +feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.» + + Sonnet CCLXXIX.] + +La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, +me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus +d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt +bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y +arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées +tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles. + +La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de +Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, +d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la +Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme +Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées. + + * * * * * + +Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, +aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du +Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, +isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer +l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus +dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de +former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes +invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est +pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons +normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et +de l'Alsace. + +Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné +appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la +latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de +pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. +D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis +le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la +Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la +Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de +résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être +incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles +donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably +et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois +par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le +grand anatomiste[177]. + +[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de +Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le +grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des +plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles +Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le +caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.] + +Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste +raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer +les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au +Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la +frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable +usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent +souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du +Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous +chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées +dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles +vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves, +filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que +c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les +leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce +n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une +femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La +Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le +génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une +irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de +d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, +finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays +avec Mélusine et la fée de Sassenage. + +[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des +traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires +qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière +assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne +pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la +Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un +procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur +éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.» +Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.] + +[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq +mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers +et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.] + +[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante +armure des princesses de la maison de Bouillon.] + +Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche +simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers +les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même +bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment +les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur +ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où +siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon +coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par +les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour +les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations +annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs +d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, +l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs +ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et +d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, +et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers; +ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du +Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel +esprit: il fait des vers et des vers satiriques. + +[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent +en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le +vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux +ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les +domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le +_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de +farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on +célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve +en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.] + +[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de +toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il +existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde +l'entrée avec une faux.] + +[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de +bétail, etc., on se cotise pour la réparer.] + +[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents +instituteurs. (Peuchet.)] + +Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la +France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185], +eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent +moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près +indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée +à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à +Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée +au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant +et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, +quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île +d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république. + +[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse +dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le +pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous +Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de +Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près +de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée +Chevallereuse_.] + +[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et +baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à +genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De +même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à +genoux.] + +[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un +courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le +cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.] + +[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)] + +[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, +qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.] + +À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout +le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait +dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; +ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque +s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le +véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du +Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des +comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, +«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des +conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die +et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, +tantôt sur les mécréants du Languedoc[190]. + +[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le +seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille +calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des +Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut +Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en +1559; il est enterré à Westminster.] + +Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république +ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble +chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre +l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille +du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis +les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant +Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. +Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la +pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie +de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des +chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont +libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de +colporteurs. + +[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À +Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, +la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de +Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À +Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de +Charles-Quint, mort en 1564.] + +[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché +en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur +trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize +quartiers, huit de chaque côté.] + +[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On +compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de +fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs, +peu de moutons; mauvaises laines.] + +Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle +avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande +Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes +ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle, +formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les +juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le +_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de +barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en +Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de +l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient +d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des +monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses +cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où +Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où +l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une +miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout +pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi +se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans +les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne +savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le +prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur +ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut +jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes +contradictoires de cette Babel. + +[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la +Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se +trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et +fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du +Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange +étaient deux francs-alleus de l'Empire.] + +[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et +l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il +est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son +hydromel si vanté.] + +[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux +cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou +_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères +et mères nobles. + +Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de +la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de +Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre +cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la +justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les +essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. +L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un +grand _sonzier_, etc.] + +La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je +m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde +germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos +qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de +Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en +aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la +rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à +l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles +des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque +fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse +qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198]. + +[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait +un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui +vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et +triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la +repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un +monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre +de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y +venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, +un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la +femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord +du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de +précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme +fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette +flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie +sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne +commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient +régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le +_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et +devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de +la Basse à Bischwiller.] + +[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par +l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de +cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la +première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes +allemandes, la musique donne la vie et la mort.] + +Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au +combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore +dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse +héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure +dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, +Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du +Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des +fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe +siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la +Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et +qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent +presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de +Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant +épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par +leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, +contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous +tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à +Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une +pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité +nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du +peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se +trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant +méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval, +maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René +d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise +des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de +l'Angleterre et de la Hollande. + +[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet +audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa +s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.] + +En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, +d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun +et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places +fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les +couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour +masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La +grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous +côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des +bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne +sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours +les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous +apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les +uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois. +Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du +Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien +des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout +chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis +les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes, +au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit +saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur +la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si +beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira +discrètement. + +Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait +encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs +rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, +l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de +Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux +Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant +son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la +Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la +veillée[200]. + +[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à +Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait +humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs +énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.] + +Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la +Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au +vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et +blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est +finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits +moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile +fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de +limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout +cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose +d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée +à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point +particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le +même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à +penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est +l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur +fortune. + + * * * * * + +Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, +Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et +plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du +Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie +inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci +n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le +choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à +loisir la fleur délicate de la civilisation. + +D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, +avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les +fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été +toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple +druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent +l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le +vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son +discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le +fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont +de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les +taureaux. + +[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, +séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive +gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon +relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de +Saint-Irénée.] + +La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour +l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités +nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une +autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes +de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la +montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine, +puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, +Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les +terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette +grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et +se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople +concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les +Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien +que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante. +L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des +inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant +de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de +papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers +et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la +pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa +poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les +meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, +forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent +dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau +soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des +idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration +poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune +marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit, +comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse +et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il +faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère +lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec: +Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps, +saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y +est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y +mourir[205]. + +[Note 202: Millin.] + +[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps +encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni +instruments, comme au premier âge du christianisme.] + +[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour. +Leurs familles du moins sont lyonnaises.] + +[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le +parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon +que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous +Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze +couvents.] + +C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le +mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, +comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le +coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés +grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire +aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation +intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des +rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il +vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de +doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur +manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de +plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent +leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand +Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de +revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple +d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas +uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après +les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent +l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206]. + +[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs +s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.] + +Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui +de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre +du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. +D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne +voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville +impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de +provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux +Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire; +devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble. + +En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et +Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière +ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au +confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle +celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et +Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La +fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et +facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est +restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses +forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui +amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever +Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour +s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa +divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut +toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour +d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce +qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes, +elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin, +les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère +s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze, +l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin. + +[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189, +Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, +quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et +d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États +de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre +Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.] + +[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique, +puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.] + +[Note 209: Inscription trouvée à Autun: + + DEAE BIBRACTI + P. CAPRIL PACATUS + I------I VIR AUGUSTA. + II I. + + V. S. L. M. + + MILLIN, I, 337. + +Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que +le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. +«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des +bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait +pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI). +On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes +saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles +Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance +Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome +française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène, +ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717. + +Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur +Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les +Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, +par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on +ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun, +par Joseph de Rosny, 1802.] + +La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité +bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable +et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner +par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon +pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout +le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux +noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, +plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de +Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la +splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi +de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans +que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du +moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint +Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef +d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. +Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle, +fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade +des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de +Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse +et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de +celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties +les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint +Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la +Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au +nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa +petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme +religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de +l'histoire et de l'humanité[212]. + +[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de +Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est +local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a +singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant +la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal +théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se +révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le +roi Machas. + +La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines +jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la +cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au +doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.] + +[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de +Dijon (né en 1640, mort en 1727.)] + +[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à +Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite +ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où +mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le +pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de +la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.] + +La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable +de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux +branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux +royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à +tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, +ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des +Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a +emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui +avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre +l'oppresseur des communes de Flandre. + +[Note 213: Charles VII.] + +Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. +Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et +démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait +descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et +l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, +le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore +quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de +Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de +la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et +d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses +formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la +sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et +Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère +pour former le noyau de la France. + +C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la +Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et +crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays +est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont +chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières +traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La +maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu +sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, +au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, +sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, +indigente. + +De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est +guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide +qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses +rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville +autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville +sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons +petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages. + +Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été +l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui +consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti +les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours +se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la +quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en +mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare +que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas +les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. +La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin +ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants. + +[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, +et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15 +novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À +la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères +réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La +coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; +de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de +Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui +partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, +Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre +chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et +chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses +maisons et les domaines de la ville et du roi.] + +Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par +la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, +des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était +pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands +et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les +Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de +soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise +était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de +toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de +coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont +originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires +à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne +grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, +dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer +de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à +peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt +roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de +l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des +seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin +l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au +visage. + +[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit +Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant +des souliers.] + +Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques +transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu +contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour +ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, +naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des +facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire +mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en +Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires. +La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et +Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes +leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous +ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la +satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut +faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de +Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes +griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et +satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la +langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est +la _Satyre Ménippée_. + +[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête +Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré +comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un +désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de +Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, +quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de +Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, +comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le +plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France +aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et +surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus +disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il +y ait beaucoup de malice et d'ironie.] + +[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France +éclate dans les fêtes populaires. + +En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour +délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle) +(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers +(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770 +(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers, +aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris, +_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque +des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons +obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de +Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de +feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se +jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs +lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait +une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en +choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux +files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de +l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à +Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants +sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de +l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au +mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président +Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents +de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la +scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa +femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait +l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.] + +Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne +que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la +Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme +a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois +degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la +rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est +le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines +blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein +de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la +terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi +cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et +rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. + +[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la +transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux +caractères.] + +[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la +vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent +capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois +arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu +qui donne de bon vin.] + +[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six +ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, +femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien +le vin de Champagne exige de façons.] + +[Note 221: La Fontaine dit de lui-même: + + Je suis chose légère, et vole à tout sujet, + Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet. + À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. + J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire, + Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; + Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours. + +«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»] + +Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le +fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine +avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver +avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu +en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. +La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête +basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes +superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de +magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de +Flandre et de Normandie[222]. + +[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le +paysage sont singulièrement anglais.] + +Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se +ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et +laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille +triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles +existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands +qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où +celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? +Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si +fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon +une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes +eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange +français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, +qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes +d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève +acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de +sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, +l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à +envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, +au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, +quelques articles du Code civil[223]. + +[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président +d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à +quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il +est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement +séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, +dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants +parler comme des orateurs...] + +Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour +l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins +avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie +la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, +industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit +d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan +va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le +grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor +par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. +Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe +siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la +grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse +haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de +Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses +recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand +Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent +volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une +dialectique vaine et stérile. + +[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les +Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, +qu'ils en ont perdu la gloire.] + +Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et +forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; +_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses +campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et +grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi, +grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer +l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un +peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force +musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du +département du Nord. + +La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de +Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, +dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, +de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. +Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en +sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente +mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. +Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu. + +Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros +et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs +affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, +l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne +fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit +mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La +Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter +pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans +Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses +empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont +encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs +publiques. + +[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une +foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du +_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un +habit neuf aux grandes fêtes.] + +Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au +nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, +plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature +devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à +satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du +dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec +le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture +aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture +normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de +Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. +L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux. +La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend +au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante +tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque +corbeille tressée des joncs de l'Escaut. + +[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par +Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26; +(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera +bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres +légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif +religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le +doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage +égal dans les successions, etc. + +Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, +était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès +l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme +l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En +Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.] + +Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, +éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs +ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. +Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins +coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la +vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit +en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de +plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace +pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces +églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, +l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure +en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais +combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés +sur l'établi[228]. + +[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille +statues et figurines.] + +[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est +développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne. +_Voy._ t. VI, p. 120.] + +Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce +n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de +vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et +des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des +hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent +lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents +et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement +belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux +profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et +sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme +et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle +Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la +peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux +idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité +du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri +dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de +l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée +de la nature. + +[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête +Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.] + +[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour +la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry. +La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les +penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire +l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois +la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique +qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.] + +[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à +genoux devant une hostie.] + +[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à +Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et +officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux +d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à +Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et +lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au +vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est +horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, +appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous +sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien +pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le +Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. +La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère +qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de +saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la +chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une +pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. +Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes +carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de +peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées; +mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps +humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.] + +[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux +en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne, +Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse, +etc.] + +Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un +grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes +poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y +pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et +des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux +funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique +entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les +Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. +Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le +temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de +Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, +Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer +Waterloo[235]! + +[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le +traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est +significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II, +fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi +de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un +fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur, +la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine +française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques +(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations +celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_). + +Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait +à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans +doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en +1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.» +Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans +plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme +blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la +Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire +que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de +1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit +la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.] + +[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée +précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas +en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le +monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, +celtique ou germanique.] + +Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à +seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous +toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à +s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière +levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du +baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée +dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de +miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur? + +Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse +Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et +d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, +Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au +couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée +du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à +l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière +terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des +bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la +servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par +les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés, +Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le +calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la +grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi +l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à +mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont +mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de +races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, +Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a +été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats +d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et +crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan, +se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la +mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le +bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le +monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux +grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre +et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande, +qu'elle tient à terre se retourne et mugisse. + +[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine +Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus +que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de +lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. +Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, +d'Ostende à Brest.] + +[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de +l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une +des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers +est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de +Châtillon.»] + +La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de +l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français +sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. +La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur +arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de +Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du +reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement +obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers +ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, +ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient +secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur +taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes. + +[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.] + +La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. +Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre +l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de +près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est +des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa +personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque +le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence +des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par +composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de +l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est +l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler. + +Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout +devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans +l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la +dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux, +ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de +la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation +des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la +Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances +plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est +un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre +de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la +Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves +qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom +d'Île-de-France. + +On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes +de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. +Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils +n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les +provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens +le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. +Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la +brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui +tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit +lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de +bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse +couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur +prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et +la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se +laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les +manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De +Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre +Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans +ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots +d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits, +jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce +spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, +les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche +point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès +visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris +vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique. + +Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, +Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une +ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, +Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour +atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la +vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il +décrit se relâchent et s'élargissent. + +Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné +au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé +notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES +DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le +Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, +entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son +centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en +vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les +chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs +Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église +Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240]. + +[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en +Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, +Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.] + +[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. +L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et +métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les +archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de +Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme +métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de +Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, +Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne +lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.] + +La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale +Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à +Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier +chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se +rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été +souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne +D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de +guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la +molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à +côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble +entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le +Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue +par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon, +Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour, +reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale +tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore. +Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243]. + + Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, + Je suis le sire de Coucy. + +[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais +avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose +d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue: +«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»] + +[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.] + +[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et +trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds +d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le +18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en +bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de +hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux +Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de +grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle, +auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en +1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de +Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de +connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à +tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la +minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.] + +Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande +pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes +de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux +Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de +Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244]. + +[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à +Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands +écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.] + +Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette +ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes +villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. +Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un +ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, +à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la +changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda +sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, +elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de +Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut +chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: +«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier +rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de +l'armée[248]. + +[Note 245: Pierre l'Ermite.] + +[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.] + +[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille +Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à +Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une +famille picarde.] + +[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution +sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à +la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de +gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; +Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de +Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.] + +Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége +de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans +le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge +le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La +plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, +Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent +aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous +regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue +étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251]. + +[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de +mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a +donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle +de Sainte-Beuve.] + +[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort +en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, +mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean +Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers +1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à +Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre +Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à +Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste +qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en +1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à +Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en +1700, etc.] + +[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.] + +Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une +manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la +monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; +ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un +pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France +exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire +Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et +d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est +dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre, +loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à +Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont +sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France +qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en +Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français; +ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera +tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit +moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma +de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis +Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle. + +Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le +général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment +s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il +faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de +Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la +plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait +qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de +toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas +ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, +particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une +force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252]. + +[Note 252: Écrit en 1833.] + +C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du +centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant +organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, +opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir +l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la +Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la +Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien +entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la +convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la +résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre. + +Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes +organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et +cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et +Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de +Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de +Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium. + +La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des +secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des +fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et +guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au +centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les +provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent +les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et +renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé +par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de +la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la +politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, +et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui +elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se +reconnaissent à peine: + + «Miranturque novas frondes et non sua poma.» + +Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle +attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités; +l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris +et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; +c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre +même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, +atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont +grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette +préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne +peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie +centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans +les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de +nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la +première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes, +fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de +l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à +vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe. + +C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses +frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque +chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France +allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France +italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et +néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent +souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont +entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne +Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la +France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une +force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par +quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse +donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux +territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure +Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et +solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue +provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds +bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère +belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la +réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la +Champagne! + +Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui +l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de +côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de +Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une +Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et +l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? +L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de +l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté +poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à +pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce +que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et +énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la +beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre +monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non +plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y +trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science +et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un +empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne. + +[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, +mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à +l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres +philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et +politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche +sont alsaciennes d'origine.] + +La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans +l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en +reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie. + +Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et +autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se +trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et +des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des +organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué +qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des +autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les +segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité +du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux +composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les +organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de +parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des +degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que +l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer +comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, +la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions +qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité +sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité, +où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité +individuelle. + +[Note 254: Dugès.] + +Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de +la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité +humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution +de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les +degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le +christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la +Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux +progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi +celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus +avancé la centralisation du monde. + +Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit +provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la +conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner +des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre +n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux +populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide +sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste. +Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de +langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties +solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a +joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis +au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. + +Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit +local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la +race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a +été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances +matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son +soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, +de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, +l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation +merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du +particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, +il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine +est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de +l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la +patrie. + +Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette +pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares +ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. +L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire +partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si +puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est +en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, +la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village +natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il +compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, +idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à +l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence. + + * * * * * + +À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes +bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité +souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle +longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles +rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va +s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour +amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle +l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des +entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui +grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui +mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant +souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes +ne suffiront pas à nous consoler. + + + + +ÉCLAIRCISSEMENTS + +SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC. + + +On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une +population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, +et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les +savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, +jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins +plausibles, mais peu décisives. + +Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il +semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, +ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou +les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum, +dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, +et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei +(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les +affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul. +Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. +Ducange). Enfin un auteur dit: + + Libertate carens Colibertus discitur esse; + De servo factus liber, Libertus, etc. + +(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X, +385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts +parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils +étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une +situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday +Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des +redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere +debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº +83, ap. Ducange.) + +C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on +trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de +Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient +établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie +singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam +genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, +quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a +_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en +détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet +événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.» + +Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255], +_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager +dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. +Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir +pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de +cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, +qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut +modifiée en 1477 par le duc François. + +[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage +_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.] + +En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais, +dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_, +_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_. + +D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots +ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils +avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du +parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître +en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en +Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur +fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les +pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur +ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit +pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent +l'état de meunier (Marca, p. 71). + +Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient +alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la +nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens +fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans +l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où +ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens. + +Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens +(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On +les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains +laissaient également croître leurs cheveux. + +Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une +race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques, +sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les +Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89). + +Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la +retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par +dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés +Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent +semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les +actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent +point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les +gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en +janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des +Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux +écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs +fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand +nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, +des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés +du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité +dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le +quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et +quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se +servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et +dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.) + +Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien, +bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, +parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On +leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on +conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements. + +Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les +prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que +leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots +sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et +l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur +témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants +des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de +_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le +pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. +Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois +Savoyards[256]. + +[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec +l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._ +le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait +une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous +apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine +Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine +Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).] + +Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi +nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la +lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins +croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur +inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en +buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen +(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En +espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre, +compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_ +et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les +Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis +aux ladres. + +De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes +sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans +certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le +Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI). + +Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les +premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce +que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on +trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins +froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud +adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce +qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont +soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent +s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, +parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de +l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.) + +Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses +que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute +successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de +l'Occident. + + + + +LIVRE IV + + + + +CHAPITRE PREMIER + +L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET +GERBERT.--FRANCE FÉODALE + +1000-1031 + + +Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans +l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe +siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son +histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense +concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une +sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et +discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, +terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la +naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. +Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on +croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des +_Alleluia_. + +C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait +finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme, +les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la +prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette +terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le +monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité +antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et +profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, +et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de +légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de +sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre +chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée +d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du +safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente, +avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le +diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se +présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant +d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de +Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait +pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il +eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en +effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire, +_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit, +morique desiit.» + +[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam +jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum +gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, +etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat +(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi +consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): +«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, +quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non +longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli +chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per +orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit, +et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV, +ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab +initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani +generis interitum.»] + +[Note 258: Raoul Glaber.] + +Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et +l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales +du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur +roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la +mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment +souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit +les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer +du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre +monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, +celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru +d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. +Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre +chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, +dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à +l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du +cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des +tentations et des chutes, des remords et des visions étranges, +misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et +qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille: +«Tu es damné[259]!» + +[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum +lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura +mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte +rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis +tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas +et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, +occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, +vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps; +arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter +concussit lectum.........»] + +Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur +valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à +jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir +aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de +l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du +cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs. + +Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités +qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que +l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des +lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des +malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et +tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux +de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement +Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y +entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les +rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent +porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection +aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260]. + +[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. +Ademari Cabannens., ibid. 147. + +Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de +l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la +glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite +sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, +trad. par Eyriès (1808), I, 200.] + +Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le +monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. +«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols +d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les +racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent +aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts +saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les +mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, +et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage +alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si +c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, +il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. +Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer +cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.» + +[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit +de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989, +grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande +famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des +_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033, +famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et +en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, +famine de sept ans, mortalité.] + +«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de +Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la +nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des +ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes +d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si +affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la +mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les +loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, +commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu +ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, +la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant +lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. +Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en +concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on +ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait +ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne +demeurât sans culture.» + +Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu +de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, +tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine +de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on +allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait +bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion +de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des +évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les +églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins +ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. +Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi +matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, +plus tard _la trêve de Dieu_[262]. + +[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples +d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant +à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une +mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que, +depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne +n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire +quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui +qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie, +ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le +monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_ +(trêve) _de Dieu_.»] + +Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à +l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur +l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes +portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, +disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou +baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou +encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté +chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants +et ses hoirs...» + +Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à +quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils +se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs +demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. +Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les +ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, +duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si +l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un +capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une +petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues +Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien +voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, +entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était +écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon +habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit +l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui +demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, +répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, +et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit +l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ, +l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! +je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre +âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte +du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de +l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir, +avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].» +L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine +depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme. +L'Église l'honore sous le nom de saint Henri. + +[Note 263: Guillaume de Jumiéges.] + +[Note 264: Vie de saint Richard.] + +Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de +France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était +très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent +musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_, +les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et +_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur +l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et +plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui +demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit +alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom +de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église +de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, +pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec +les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il +assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il +avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à +Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il +chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les +murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit +possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint +Hippolyte[265].» + +[Note 265: Chronique de Sithiu.] + +«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme +d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par +sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette +lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet +argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui +demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne +savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit +d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. +L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment +ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même +de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon +sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la +reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et +Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait +comment cela s'était fait[266].» + +[Note 266: Helgaud.] + +«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier +ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait +fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de +ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer +ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De +même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait +mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme +les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, +celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne +trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!» + +[Note 267: Helgaud.] + +La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il +soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, +il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se +mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le +pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or +de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. +Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, +indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes: +«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe +d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans +doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant, +lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de +son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en; +contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le +voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient +les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un +clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge +par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se +troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le +seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles +de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son +père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce +qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce +sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger, +va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que +tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur +soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et +quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: +«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le +Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se +relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés +dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait +au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour +eux[268].» + +[Note 268: Helgaud.] + +Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le +premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit +et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la +chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert +que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la +colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme +incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore +un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter +à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à +travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de +trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, +surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises +furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles +pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens +semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit +que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la +robe blanche des églises[270].» + +[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, +et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête +est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet +Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., +ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour +_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites +longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, +293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo, +cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et +Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo +_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo +_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo +_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le +pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien +étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de +là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire +le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter +cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem +jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c. +IV.] + +[Note 270: Glaber.] + +Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, +des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes +reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les +saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, +et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de +consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le +dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans +l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau +d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. +«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la +position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était +suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses +peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident, +placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi +dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue +pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être +adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait +en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].» + +[Note 271: Id.] + +[Note 272: Glaber.] + +La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de +tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la +pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes +éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme +pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape +français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il +appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un +siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un +Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des +Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de +tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la +profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il +faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique +fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux +Français, de Gerbert et de Robert. + +[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est +Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum +bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, +spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An +quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam? +Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se +minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc +dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me +Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina +prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud +me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, +tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.» +Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis +loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere +ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis +nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui +das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit, +nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro +remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata +relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette +lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en +Afrique.» Scr. fr. X, 426. + +Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si +litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et +incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus +perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium +portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per +incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr. +Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia +arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. +reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin +potius nigromanticum.»] + +Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à +Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller +étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand +Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il +professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon +roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait +déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut +une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils +aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois. + +Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de +Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, +Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat +et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il +ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à +Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente +et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez +les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se +donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille +des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, +et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc +il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne +savais pas que j'étais logicien[274]!_» + +[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII: + + Tu non pensavi ch'io loico fossi! + +Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, +dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est +remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative +de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus +forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.] + +Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les +premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, +fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient +généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul +Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes +combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers +Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont +rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à +l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux; +nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours +des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement +les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, +amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient +sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de +lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en +antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse +de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du +czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui +appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison +était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à +Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est +resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient +les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière +la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des +Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276]. + +[Note 275: Lettre de Gerbert.] + +[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de +Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, +bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats +d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des +Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et +Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.] + +L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage +des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; +l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci, +traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une +fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les +Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il +convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti +ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait +sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la +maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient +en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, +descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais +lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt +avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait +acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le +Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des +Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne. +Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois +refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux +qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son +fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois +(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de +Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets +quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire. +Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il +le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa +femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la +fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient +au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui +accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la +statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner +l'épouse de Robert[279]. + +[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le +sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de +Jumiéges.)] + +[Note 278: Albéric. ad ann. 904.] + +[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua +suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos +etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi +simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus +omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate +recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine +_Pédauque_ (pied-d'oie).] + +Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé +Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta +à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes +osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession +du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit +tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la +Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit +relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers +Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël. +Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de +Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. +Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva +sur son corps un signe caché[281] (1037). + +[Note 280: Glaber.] + +[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse +Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.] + +Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, +cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable +que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et +Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs +rivaux de Normandie et d'Anjou. + +La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de +Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait +comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort +chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et +combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques +terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, +petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, +furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, +aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la +Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. +Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que +les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de +grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et +poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance +qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand +le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces +comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance, +fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard, +était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de +Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi +le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme +Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes +et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui +essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284]. +Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve +et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une +lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà +fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, +partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du +pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de +Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. +Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires +signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre +sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à +Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé +l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères +(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux +(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore +à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la +puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua +le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour +rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte. +Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par +prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par +mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de +Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les +Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de +_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de +la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France. + +[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.] + +[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, +ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» +Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue +d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de +Foulques. + +Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem +trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto +tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»] + +[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à +la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité, +bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi +ni loi.»] + +[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.] + +L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque +temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an +1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de +Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci +dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner +la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la +Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui +les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon +de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets +et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père +de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui +fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite +lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne +à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta +le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais +Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison +de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un +autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, +fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les +seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale +n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé +comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait +que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de +Franche-Comté à la Castille. + +[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de +Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la +rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en +personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)] + +À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues +Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre +le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la +Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue +victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort +indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque +influence sur les moeurs et le gouvernement de la France +septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui +d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette +domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au +trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais +l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons, +Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son +sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des +Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter +du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de +Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne +donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il +se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de +Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de +reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le +nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous +parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et +battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait +tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique. + +Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs +inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent +l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades +normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de +Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent +tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, +et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et +Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La +royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La +France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement +tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne +les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte +de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en +Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la +terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux +Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la +place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et +les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même. + + + + +CHAPITRE II + +XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE +L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE. + +1026-1095 + + +Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille +aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu +l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle, +à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les +seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur +des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de +Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque +les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a +la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à +leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du +Sacerdoce et de l'Empire. + +Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le +saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion +des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut +lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois +reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore +une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de +l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les +puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes +des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les +ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention +superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une +société séculière prend le titre de société sainte, et prétend +réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine, +mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main +aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains +les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi +vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix +perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe +encore entre les nations. + +[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les +rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges +provinciales_.] + +[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.] + +Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En +est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? +Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande +révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain +poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui +va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la +consommation des temps? + +Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas +mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une +montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et +les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une +table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe +avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. +L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au +berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, +encore.--Ah! bon, je puis me rendormir. + +Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au +saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes +qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la +loi, la réconciliation définitive des nations. + +Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort +avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce +et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des +compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à +la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi +joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le +suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et +candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes +empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits +chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du +monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les +reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le +fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle +de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi +Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux +blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de +rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au +pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la +prépondérance des empereurs. + +[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent +un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est, +selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.] + +L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont +il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque +chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme +profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le +rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur +sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on +peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé, +immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante +armure. + +La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. +Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à +l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne +connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que +dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, +ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la +forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_. + +Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; +n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa +mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas +moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du +ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront +de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul +au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur +enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, +nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont +mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi. + +[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.] + +Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de +s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien +devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient +corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses +_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. +Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au +rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_. + +Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les +cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les +barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle +devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent +chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques +s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille +les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils +s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils +combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la +masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre +d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un +abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les +évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu +vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques. +Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils +font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges +ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, +balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge +d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son +nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en +pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, +léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux +glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son +choix. + +[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé +par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses +serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa +monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le +prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit +passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et +le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort +leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la +sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége +ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un +chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes +du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar, +chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de +Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille +et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc +ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor +hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis +notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni +Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et +servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad +dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. +I, 197.] + +[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer +ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape +sa déposition.] + +[Note 293: Atto de Verceil.] + +Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et +vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de +l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la +splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les +consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des +fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel +leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs +petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il +plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux +évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces +églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi +l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église +imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux +filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre +marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à +l'épouse du comte. + +[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique +laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque +parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam +habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem +usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On +avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre +seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le +clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme +témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, +als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815. + + Rex immortalis! quam longo tempore talis + Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt? + + Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444. + +D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même +en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron +et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri +publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus +hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui +traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»] + +[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de +Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et +évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles. +(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par +Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce +qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs +bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes +prenaient publiquement la qualité de prêtresses.] + +C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans +l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était +dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une +telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la +flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, +ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le +recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit +d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité +asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne. + +[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours +l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et +dépassés. (1860.)] + +L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra +au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était +réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans +les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus +mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie +d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se +peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et +orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa +l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre +celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui +donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie +pontificale: l'Église s'incarna dans un moine. + +[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit +au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent +servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c. +VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne +et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un +serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.] + +Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. +C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à +cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. +Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand. + +Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, +et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité +religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds +nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se +soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que +l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; +ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait +cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes +donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un +juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. +Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par +l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il +devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance +spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des +forces, l'unité, l'identité, c'est la mort. + +Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait +qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par +la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans +les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est +par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le +précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était +plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, +enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent +garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, +nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne +recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple +contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les +pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois +débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à +outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait +les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, +souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, +on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi +mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la +forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration +révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les +moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou +concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, +courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci +de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de +l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le +théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient +tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation +d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche, +ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la +Tauride. + +[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église +m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des +dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, +ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui +permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu +m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les +conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de +Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: +«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de +Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes, +bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»] + +[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé, +et peu de temps après le fit évêque.] + +Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen +âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de +Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la +pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui +avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le +monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un +péché, tout au moins un péché véniel[300]. + +[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un +peu plus tard.] + +Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima +de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. +Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu +et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la +primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de +France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la +monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent +appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux +évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la +matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il +faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, +l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, +le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, +il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple +reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde +revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il +y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le +plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le +tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de +l'empereur, et l'hommage des rois.» + +[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non +rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et +facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam +Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, +de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus +noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum +anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur +abscindere.»] + +[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi +pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam, +Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria, +sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII, +epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id +est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et +imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, +sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra +sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut +pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali +dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies +septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II, +p. II, p. 98.] + +Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de +l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le +fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut +dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri +III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la +toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, +et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome; +il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit +de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas +une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: +«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans +l'exil[303].» (1073-86.) + +[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation +sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la +fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards +vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque +plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans +l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils +gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une +ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve +aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à +son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels +je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que +les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur +moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; +de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut +de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; +car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut +de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à +Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme +frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui +se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont +malheureusement que trop éloignées.»] + +On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce +n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se +rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en +chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il +fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. +Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était +coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le +jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne +réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et +la nature. + +[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus +en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de +Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau +lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.] + +La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils +d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil +empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui +étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les +vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait +encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son +salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, +il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie, +demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et +qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La +terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture +dans une cave de Liége. + +[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis, +touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection +paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom +de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés +auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, +lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son +nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils +vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.] + +Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute +l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: +d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la +fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine, +avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle +était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était +pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut +tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde +au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle +réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme +Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force +de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et +intercédait pour lui[306]. + +[Note 306: À l'entrevue de Canossa.] + +Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape +étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la +croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par +toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands +devinrent les soldats du saint-siége. + +J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple +mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément +scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec +leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs +nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont +les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant +ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus +alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés +d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308]. +Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement +français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit +Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la +civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de +légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons +chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie +cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un +peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers +nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la +multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles +d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui +donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec +Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un +légiste italien. + +[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] + +[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I) +confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis +exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping, +Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans +un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des +Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_. +Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire +de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux +par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: +_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, +p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on +ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de +Bayeux et de Vire. + +Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259. + + Corpora derident Normannica, quæ breviora + Esse videbantur. + +Gibbon, XI, 151. + +Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183. + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum +ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et +dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et +avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185. +«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill. +Apulus, l. II, ap. Muratori, 259. + + Audit... quia gens semper Normannica prona + Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur. + +--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient +à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» +Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.] + +[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel, +Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, +Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, +Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, +Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, +Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette +liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste +encore plusieurs autres listes.] + +Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à +présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des +héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le +cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante +mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son +cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis +des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces +forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, +se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs +et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent +peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique. + +[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre, +et les jette par-dessus une muraille.] + +Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les +anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et +bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur +fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la +_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race, +c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_). + +[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia +corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)] + +La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils +pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur +fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe. +Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe +siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits +chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. +Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à +chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme +d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou +bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, +quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas +beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient +mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, +mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils +prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût +voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent +traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en +allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de +Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le +fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas +d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des +routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et +l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages +étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et +gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur +négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint +Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand +profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son +église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement +d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse. + +[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune +fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une +rivière, sans que personne y touchât.] + +[Note 313: Wace, Roman de Rou.] + +[Note 314: Baronius.] + +C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie +du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis +dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les +montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et +d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins +normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les +rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec +de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs +byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples +les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards +de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du +Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; +sept des douze étaient de la même mère. + +[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum +generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus +Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access. +histor., p. 124. «Mediocri parentela.» + +Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum +quærentes.» + +[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de +Pouille exprime par ces vers: + + Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_. + + L. I, p. 254. + +Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison: + + Pro numero comitum bis sex statuere plateas, + Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe. + + Id. Ibid., p. 256.] + +Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent +de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède +s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier +normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se +défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou +_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à +mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, +ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la +Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de +condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en +vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à +soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques +centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les +Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les +deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils +du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir +(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la +famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux +quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les +Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les +mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils +s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le +contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils +avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de +l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du +royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut +renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit +encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se +fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en +Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement +indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par +toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire. + +La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_ +(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses +neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne +traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un +peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en +volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête +sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. +Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les +panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie +méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des +Deux-Siciles. + +[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard +qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de +San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la +liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» +Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par +ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier +d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit +Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»] + +[Note 317: Gaufridus Malaterra.] + +Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, +au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les +mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des +États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur +empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les +Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus +d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes +vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les +brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les +empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV +victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne. + +Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes +inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le +Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse +naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de +la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura +volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la +peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en +vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et +très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement +perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son +tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un +dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province. +L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le +laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte +habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine +Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, +aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux +théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école +monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna +de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser +Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de +s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval +boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, +fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait +tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de +faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. +Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder +à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore. + +[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les +outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des +assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: +«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux +d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento +Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil +des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans +doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c. +VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat... +cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit +sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in +Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes +extitisse.» + +Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ, +immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris +ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam +obesitas ventris nimium protensa.»] + +C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, +déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs +projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre +côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour +n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au +saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés +par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris +bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et +fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point +philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps +de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le +peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était, +depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les +races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné +rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient +dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus +vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus +_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des +vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le +Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en +Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté +vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple +lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier +souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de +Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court +entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami +des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles +années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un +puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les +Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui +ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, +Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. +On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, +et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait +ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son +cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. +Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les +fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui +avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible +roi pour se faire désigner par lui pour son successeur. + +[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à +l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les +Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient +le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, +mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population +d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens +de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec +leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, +reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V, +c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de +Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred +moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.] + +[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, +longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des +lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une +instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des +sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la +grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à +laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs +revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien +différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et +superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les +vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des +hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et +d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une +seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur +esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au +milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée; +leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée +par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait +jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à +l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs +vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les +moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore +(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury) +soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur +nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne +pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la +force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez +eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense +modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient +dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, +ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la +moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la +perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous +les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils +rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils +ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.» +Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. +fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)... +more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter +uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero +festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori +qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, +242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»] + +Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent +avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait +désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, +qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on +regardait comme valables les donations faites au dernier moment. +Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois +de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait +donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur +Harold, son nouveau roi. + +[Note 321: Guillaume de Poitiers.] + +Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, +vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit +qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son +frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita +bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit +chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit +jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322] +après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de +Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer +cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec +lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, +Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323]. +Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de +Guillaume. + +[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei +fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, +quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut +anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; +traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb... +ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. +fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui +disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._ +aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer +au duc la promesse du trône d'Angleterre: + + N'en sai mie voire ocoison, + Mais l'un et l'autre escrit trovons. + +Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., +154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, +222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son +successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, +Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de +Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, +t. XIII, p. 224.)] + +[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de +Siegfried, pour l'humilier.] + +À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans +sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui +parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le +serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et +saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas +été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté +était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans +l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur +un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une +des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille +qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors +Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et +poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le +plus sûr et le plus ferme. + +[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de +Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous +fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en +Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»] + +Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en +rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre +fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs +d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, +l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de +Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une +promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la +royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit +défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie +fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs +cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit +et un cheveu de saint Pierre. + +[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du +pape.» Ingulf.] + +L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule +d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en +vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de +l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur +seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire +de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était +d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait +adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était +mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que +celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande +armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et +sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il +sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les +rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour +Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons +prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent +en Angleterre. + +Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons +étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis +les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis +que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois +fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de +Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre +ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs +ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons +combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec +de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les +plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est +peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux +normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une +bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se +défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, +combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une +flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était +si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la +Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres. + +[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] + +[Note 327: Guillaume de Poitiers.] + +[Note 328: Orderic Vital.] + +Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de +flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de +repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, +mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie +avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. +Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine +d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume +avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que +je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure +et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés +de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message +produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères +même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque +après tout, disaient-ils, il avait juré[330]. + +[Note 329: Chronique de Normandie.] + +[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.] + +Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que +les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants +nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra +la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. +Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des +reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de +lui l'étendard bénit par le pape. + +D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, +restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et +impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les +Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le +bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette +bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta +devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement +ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie +normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les +redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066). + +Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi +saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la +Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des +soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des +conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse +d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en +face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde +encore.» + +Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards +pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée +le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de +garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres, +et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus +belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée +anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux +conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, +réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des +hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant +essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne +justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être +justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite +peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et +s'assurait de tous les lieux forts. + +[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem +plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas +illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements +sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101. +«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu +impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum +concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. +Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam +fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par +le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans +armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son +cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des +escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit +Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, +211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et +le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.] + +Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les +vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus +absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens +auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils +n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec +les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans +doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui +l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, +pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne +pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus +sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, +et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut +mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés +aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de +la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors +commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une +si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas +croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent +des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour +quarante et un manoirs dans le comté d'York[333]. + +[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.] + +[Note 333: Hallam.] + +On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le +conquérant: + +«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels +furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous +l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés +quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et +très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses +prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, +et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu +même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble +monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut +très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, +lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à +la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était +accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et +évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au +surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien +entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes +des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs +évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; +enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en +prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le +bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne +recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture +pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer +un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à +l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si +bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était +et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le +pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux. +Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit +l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté +appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis +l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux +armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des +douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et +opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses +sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; +quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans +nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait +ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait +quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui +adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi +cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière +criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien +de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi, +plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il +fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une +biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le +fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il +eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de +laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres +murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la +haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on +voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme +peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire +lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu +tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses +fautes[335]!» + +[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les +bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.] + +[Note 335: Chronic. Saxon.] + +Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon +moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la +première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et +flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. +Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les +barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le +serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas +été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui +des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là +cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands +vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la +hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle +restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que +les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base +puissante. + +Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le +premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du +roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de +cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de +s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur +universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à +qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336], +mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant +finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes +qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le +continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait +réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas +imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs +était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des +arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi. + +[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour +n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la +comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure +espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel; +un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro +licentia comedendi_). Hallam.] + +Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir +à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des +vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même +un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense +d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, +aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux +souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il +s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et +incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, +Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au +roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait +payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche. + +Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte +et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour +discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte +part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à +lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette +Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une +espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des +ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent +entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des +vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de +Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi, +attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à +l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, +lorsque Guillaume passait sur le continent. + +[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. +Langton, etc.] + +[Note 338: Mathieu Paris.] + +Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande +fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de +ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière +qui régnait dans la Grande-Bretagne. + +Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette +organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la +désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population +prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu +les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer +d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient +par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. +Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, +commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une +prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la +conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux +monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine +égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches +hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des +langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença. +C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il +faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont +accompagnée. + +[Note 339: Hallam.] + + * * * * * + +Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de +Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins +infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au +temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du +saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les +empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux +formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans +réserve aux papes. + +En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires +du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient +celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église +triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en +Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou +accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi. + +Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des +autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le +grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe +sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce +grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le +christianisme vînt au secours. + +Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de +vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre +religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités +de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence +d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison +toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir +qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les +papes, dès l'an 1000. + +Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes +chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la +tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce +fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire. +L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La +guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont, +prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par +des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi +de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il +appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au +grand événement qui fit de l'Europe une nation. + + + + +CHAPITRE III + +LA CROISADE + +1095-1099 + + +Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de +l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane +s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la +croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut +d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et +que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce +qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans +leur vie de religion. + +L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus +vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents +ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des +croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme +vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des +Arabes conservent silencieusement sans l'interroger. + +L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le +dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme +qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque +du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre +Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans +l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni +l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de +Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple +élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère +Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la +Judée? + +Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité. +Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point +d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut +être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui +suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu +encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; +quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre +les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les +familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité, +semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une +maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme +ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière +vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un +Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie. + +[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non +héréditaires.] + +Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que +le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu +par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime; +toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le +ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique +et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur +la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le +ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du +ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme +impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque +d'acier. + +L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et +stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. +Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et +terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà +que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à +Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la +ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va +s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses +roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La +chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer; +la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la +violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au +sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la +Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont +rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils +proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la +lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon +d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs +d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a +disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir +de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les +représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, +ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de +l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le +magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les +fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se +mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la +main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais +l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la +ruine des Abassides et du Coran. + +[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la +religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t. +IV, p. 169. + +Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les +musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes +(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas +moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses +enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de +Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202. + +Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont +dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire +qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les +Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne +crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel +était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était +impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple +lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite +il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu +es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, +quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II, +163. + +Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet +était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois +spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le +ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi +la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les +Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces +nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap. +Bonars, p. 312-13.] + +[Note 342: Hammer.] + +La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les +Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; +immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion +et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de +l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser +conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au +mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue +indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et +jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de +ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le +recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, +des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et +l'indifférence du juste et de l'injuste. + +[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la +sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire +dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La +progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des +degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de +ce précieux monument: + +«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans +la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur +mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du +pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, +l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des +passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes +d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts +répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits +dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand +jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées +d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et +dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse +de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et +le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine +à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau +limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude +d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et +pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son +espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, +ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance +que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une +étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des +peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle +qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de +l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque +jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors +qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on +arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de +satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence +incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son +opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans +l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la +coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant +un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à +coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus +de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient +ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un +trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit +nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l. +XIX, c. XVII. + +Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion +le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever +de l'amour du réel à celui de l'idéal. + +Un poète persan dit en s'adressant à Dieu: + +«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est +derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes; + +«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de +Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de +soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52. + +Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout +est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les +Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de +l'indifférence en matière de religion_.] + +Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée +dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où +sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux +tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. +Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations +intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et +leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un +certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des +Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut +(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace, +la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le +fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir +été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge +du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres +et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les +sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins, +astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, +c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un +pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur, +sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On +assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les +fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des +lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les +prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces +moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette +contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des +modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs +fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins +prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même +celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant +de la même chaîne. + +[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à +cent vingt-quatre.] + +[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au +grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une +tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il +fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de +la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en +faire autant.»] + +Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois +d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa +domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes +entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un +inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses +n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y +avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque +instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un +meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à +son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il +leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage. + +Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave +sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui +de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte +et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des +Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille +montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête +du sultan. + +Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment +des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le +balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la +chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, +et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme +s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en +effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs, +c'est-à-dire en devenant barbare. + +Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. +L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et +je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut +pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui +montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne +d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien +c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt +est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité +s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. +L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne +négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les +belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la +persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie. + +[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_, +pour un ardent désir.] + +La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. +Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son +Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur +Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent +mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. +Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, +s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron, +ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, +et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les +Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le +vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour +nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans +son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et +l'Orient s'étaient entendus. + +[Note 347: Guillaume de Tyr.] + +Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple +monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes +antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes +les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme +chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie +par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même +temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et +soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux +aériens de nos cathédrales. + +Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis +l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre +et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et +s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, +aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y +portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible +voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau +du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un +contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour +vous[348]! + +[Note 348: Pierre d'Auvergne.] + +Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les +pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les +traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils +d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita +cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà +venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on +n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme +aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant +sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, +Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à +Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il +trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint +à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz. + +[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.] + +Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes +si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des +torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses +qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes +de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle +ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement +les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque +de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put +arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de +Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et +formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à +grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant +les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant +emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les +partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec, +resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en +face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient +derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent, +comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà +lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à +son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des +Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on +pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la +beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les +promettre aux Occidentaux. + +[Note 350: Guibert de Nogent.] + +Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui +communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y +avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de +l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque +victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement +importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la +Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis +un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de +Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et +massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien +que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger +animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers +imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, +de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins +portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise +en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent +une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise. + +Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse +du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères +du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de +Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la +fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine +pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que +la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait +que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, +disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le +soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la +bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était +arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. +D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été +tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus +simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante +confiance de l'humanité enfant! + +[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait +lui-même commander la croisade.] + +[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes +sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena +Cadmus en Béotie, etc.] + +Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ +(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, +puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au +retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain +II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La +prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde +s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés +mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus +grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent +condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures +mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule; +les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y +suffirent pas[354]. + +[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de +ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre +l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les +choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme, +originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené +d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais +quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par +quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et +les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule, +l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands +éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne +de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution +de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs +maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et +rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient +désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou +disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en +sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les +garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais +pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne +portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui +lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus, +ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin +et de poissons.»] + +[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge. +(Albéric des Trois-Fontaines).] + +Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du +monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils +avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants, +ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de +prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le +contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il, +l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de +rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas +pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles +restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles +se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles +s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute +âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de +guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux +Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous +auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond +de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos +ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait +leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils +faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi +chrétienne. + +«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui +se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant +un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les +moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur +avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient +d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes +qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les +vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir +les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des +chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces +petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient +dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous +allons[355]?» + +[Note 355: Guibert de Nogent.] + +Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, +s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne +s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. +Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre +l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres +suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient +_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient +pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et +partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous +ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la +grande route du genre humain[356]. + +[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la +croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos +propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc +expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p. +119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.] + +Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur +sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les +faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les +meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent +ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. +Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les +chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur +fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les +flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire +qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et +qu'on en bâtit les murs d'une ville. + +Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des +grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais +bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de +France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche +Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le +Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous +égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le +plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement. +Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout. + +Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison, +le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les +comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur +lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne +reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout +le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, +de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef +ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui +était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et +civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de +piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de +savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs +cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les +princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses +États à un de ses bâtards. + +[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. +VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée +par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler +le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet +ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap. +Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et +plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva +et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe +et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation; +effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les +Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut +aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis +augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi +en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres +chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII. + +Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à +aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces +Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du +canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, +le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et +avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... +Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout +le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute +de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des +cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils +cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton +que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les +Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient +souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres +nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils +pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque +mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une +blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux +qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif, +robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les +spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, +l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du +meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on +les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, +mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la +perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de +lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun +arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»] + +Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins +riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs +affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas +quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain +Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père, +n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède, +Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté +paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on +lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs +noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358]; +puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux +de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le +vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé +avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus +grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de +la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras +vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention, +on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau +très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient +pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. +Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son +menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son +oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait +entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient +l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste +poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément +était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en +tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne +semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un +frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage +était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].» + +[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée, +composée des peuples venus de presque toutes les contrées de +l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert +Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi. +Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient +enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux +saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus +combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, +pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette +entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des +armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce +nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui +répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils +faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs, +une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait +été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils +s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»] + +[Note 359: Anne Comnène.] + +Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui +est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360], +fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de +Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de +Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands +malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le +Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient +contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le +Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même +en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la +Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. +Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, +mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue +prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et +donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur +Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens +l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la +croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia +l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait +fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. +Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César, +Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son +victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361]. +Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, +ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade +fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour +la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il +voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le +suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, +Allemands. + +[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait +encore à la fin du dernier siècle.] + +[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se +croiser et fut guéri. (Albéric.)] + +[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que +le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe +contemporain, que des rois sortiraient d'elle.] + +Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il +n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la +tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il +fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un +revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant +écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un +ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité +de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté +singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit +ans[364]. + +[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le +milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in +urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.] + +[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à +Jérusalem.] + +Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 +août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa +route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils +de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du +roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie +jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres +tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de +Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la +Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par +les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins +dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les +Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés, +sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se +repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop +tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par +toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople. +L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en +jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois +se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru +détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon +ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux +cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le +torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes +bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de +ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les +Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils +s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, +prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple +les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré +palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et +d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et +d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au +cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, +qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le +tuer. + +[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite +par Pierre l'Ermite.] + +C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople +pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre +Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les +chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que +l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble +étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien: +la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour +eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils +avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville +sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu +terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits +enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?» + +Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient +dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des +aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur +imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine +et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et +le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements +à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre +Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre +sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le +Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner +seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il +n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla +comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce +qu'il voulut par l'empereur[366]. + +[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte, +ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut +en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles +conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à +vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne +Comnène).] + +Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces +conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui +soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond, +puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains +dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. +Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; +ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée +et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs +seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce +que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des +vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore. + +[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... +«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.] + +«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter +serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut +l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien +connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte +Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui +faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser +assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient +devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages +du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait +l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on +pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul, +lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le +mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un +interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, +lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et +saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda +qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et +des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il +y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a +envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son +adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a +osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore +trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].» + +[Note 368: Anne Comnène.] + +Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse +avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. +Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. +Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur +valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les +assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent +flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut +signifié du haut des murs de respecter une ville impériale. + +[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, +sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses +députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, +et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» +Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c. +IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes +aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition +moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi +Raymond d'Agiles, p. 142.] + +Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par +les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient +encore plus de leur grand nombre. + +Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau +manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, +cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des +grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la +route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de +ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles +restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants +nouveau-nés[370].» + +[Note 370: Albert d'Aix.] + +Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie +légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment +armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si +je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une +seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la +bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les +bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant +d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense. + +Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait +voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour +qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves +ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de +Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les +premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, +fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs, +et ne voulait pas être retardé[371]. + +[Note 371: Raymond d'Agiles.] + +La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre +cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent +cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte +de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler +d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il +pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, +virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais +il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y +fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville +une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en +foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient +réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs +vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, +Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans +ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade. + +[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric +ne compte que trois cent quarante églises.] + +[Note 373: Foulcher de Chartres.] + +Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que +Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où +ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un +secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, +annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait +la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il +prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y +brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux +chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs +jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par +toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur +sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des +Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la +campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem. + +[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et +Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres +s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit +lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.] + +[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait +douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le +peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher +sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses +habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre +homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.] + +Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en +garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part +de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et +de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, +réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers +et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie +Mineure et dans Antioche. + +[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord +grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il +est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux +expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, +lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent +les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette +haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége +d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés +ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le +blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient +leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le +plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et +les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les +autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce +qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non +imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars, +p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101, +102.] + +Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les +Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus +à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On +prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. + +Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la +cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés +par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége, +s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il +semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de +l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui +lançaient des paroles funestes sur les assiégeants. + +Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit. + +Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des +magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377]. + +[Note 377: Guillaume de Tyr.] + +Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les +Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction +du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le +comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés +ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute +l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le +vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de +la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les +murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut +effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant +aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils +rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ. + +[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége, +les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de +Tyr).] + +Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire +quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec +larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint +tombeau. + +Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui +aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une +enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on +interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le +comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu +probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à +Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent +la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après +avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il +restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, +qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires +représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand +mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379]. + +[Note 379: Guillaume de Tyr.] + +Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne +royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il +n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre. +Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne +fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la +jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année +il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent +attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une +misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir +conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les +Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver +les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester +avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents +chevaliers[380]. + +[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas +la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)] + +C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, +au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe +asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y +organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de +l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice +féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par +Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de +Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms +les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un +travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de +Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête +blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que +n'avait pas vu Daniel. + +La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les +Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. +La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité +de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de +Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible +encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier, +ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins +appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi +des rois. + +[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais +avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et +je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que +le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape +Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette +occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis +alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches +que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont +la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à +qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les +Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, +ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le +sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en +faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La +langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi +les suites de la quatrième croisade. + +[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou]. +Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au +roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois +chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: +«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo +naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, +ap. Bongars, p. 7.] + + + + +CHAPITRE IV + +SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES + +--ABAILARD + +--PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE + +1100-1135 + + +Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci +est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, +quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a +vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît +plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. +Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec +tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de +tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris +Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il +s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son +sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et +Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même +exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand +ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant +de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue +croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie. + +[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et +agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.] + +La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent +au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem +tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient +plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent +pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents +chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec +Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent +l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver +la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, +sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! +Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en +dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383]. + +[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine +de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel. +Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, +et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort +naturelle.»...] + +C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. +Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins +réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines +d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des +contemporains avant et après la croisade. + +«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les +Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les +uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices: +c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].» + +[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum +tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis +nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de +Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et +le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et +consilio comes claruerit non facile referendum est.»] + +Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de +Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille +illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages, +prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à +l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. +Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un +prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière +musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que +de l'abandonner dans le désert[387]. + +[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un +certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud +aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»] + +[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers +croisés: + +«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs; +car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour +contraindre personne à venir à lui.»] + +[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume +de Tyr.)] + +Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de +charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette +communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un +instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme +européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur +entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils +ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au +moins en haine des infidèles[389]. + +[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à +leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le +veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de +nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, +Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, +Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, +Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton +venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, +quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de +frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du +Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui +appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien +soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de +recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait +de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un +saint pèlerinage.»] + +[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio +scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc +ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam +inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere +maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs +sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. +Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les +bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient +accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.] + +Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants +désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de +l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un +instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au +grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et +rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, +qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard +dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui +l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable, +qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses +vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec +eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put +dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le +désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de +Jérusalem. + +[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»] + +Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. +Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, +ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce +que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. +Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils +appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de +l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé +Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères +des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était +point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres +avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de +Bouillon. + +L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus +misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent +ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait +disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils +s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de +vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il +pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux. + +Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas +nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les +paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut +réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, +dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il +n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop +isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. +Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par +l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: +leur victoire eût été celle de la barbarie. + +[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes +per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula, +juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum +compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti +juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, +inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus +omissis, ad sua aratra sunt reversi.»] + +Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au +pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les +seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population +de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter +leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et +commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; +mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, +beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes +de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, +au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien +laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs +bras, ils auraient quitté le pays. + +C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les +villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes +privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs +franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations +contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en +particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par +excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, +la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les +prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les +bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon +le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle +suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle +d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le +Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les +hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses +(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent +plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu +une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et +les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux +brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se +dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils +sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous +pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques +priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver, +indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou +tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés +autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils +s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain. +Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés. + +[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038. + + Li païsan e li vilain + Cil del boscage et cil del plain, + Ne sai par kel entichement, + Ne ki les meu premierement; + Par vinz, par trentaines, par cenz + Unt tenuz plusurs parlemenz... + Priveement ont porparlè + Et plusurs l'ont entre els juré + Ke jamez, par lur volonté, + N'arunt seingnur ne avoé. + Seingnur ne lur font se mal nun; + Ne poent aveir od elss raisun, + Ne lur gaainz, ne lur laburs; + Chescun jur vunt a grant dolurs... + Tute jur sunt lur bestes prises + Pur aïes e pur servises... + «Pur kei nus laissum damagier! + «Metum nus fors de lor dangier; + «Nus sumes homes cum il sunt, + «Tex membres avum cum ils unt, + «Et altresi grans cor avum, + «Et altretant sofrir poum. + «Ne nus faut fors cuer sulement; + «Alium nus par serement, + «Nos aveir e nus defendum, + «E tuit ensemble nus tenum. + «Es nus voilent guerreier; + «Bien avum, contre un + «Trente u quarante païsanz + «Maniables e cumbatans.»] + +Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit +bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de +la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, +partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique, +s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des +concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au +prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on +a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont +un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui +s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans +toutes les villes du nord de la France. + +C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes +avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de +tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. +Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois +pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait +jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été +donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous +examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout +autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici +que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des +proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de +cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente +mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait +l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent +héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles +eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de +marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche +sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre +l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes. +Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château +d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne +Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population +d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères, +des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur +joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se +risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les +cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et +effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397]. + +[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] + +[Note 394: Maximilien, en 1492.] + +[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.] + +[Note 396: Guibert de Nogent.] + +[Note 397: Guibert de Nogent.] + +On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt +vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il +n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et +des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les +communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont +les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse, +conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à +cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399]. +Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine +de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le +brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable +férocité des Coucy. + +[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne +se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à +son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme +séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de +la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi +rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux +qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et +détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr. +Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.] + +[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de +France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de +l'abbaye de Saint-Denis.] + +Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité +avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre +petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs +de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants +par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe +Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les +rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, +conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les +Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou +historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes +des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la +mort de Godefroi de Bouillon? + +[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute +sa vie. (Orderic Vital.)] + +Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas +grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le +droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les +prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de +ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans +héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait +une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être +bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité +d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant, +l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef +militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à +l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, +qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de +Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança +l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du +Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens, +Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc. + +Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été +d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la +royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est +pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, +pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres +d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on +sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. +Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, +armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs +pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs +fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et +de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne +s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et +la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de +l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la +Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène +de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le +roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux +de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs +prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort +et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs +de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs +étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec +quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait +plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse +forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait +un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville +d'Orléans à sa ville de Paris. + +La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry +prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les +chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses +frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à +l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le +surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à +l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner +la route entre Paris et Orléans. + +[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili, +serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et +fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.» +Suger.] + +L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de +Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner +en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, +sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la +terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et +matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui +souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour +quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses +hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était +une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse +_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de +Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y +ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les +populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne +heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du +Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens. + +[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.] + +[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»] + +Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. +Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la +croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils +n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait +bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, +plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. +Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet +adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de +l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la +violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses +forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du +secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient +l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce +glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du +peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en +épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de +solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de +Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se +défiait du roi de France. + +[Note 404: Sigebert de Gemblours.] + +[Note 405: Suger.] + +Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux +églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le +voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des +conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces +conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne +leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de +l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du +roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais +la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte +d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti +contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une +étroite ligue contre les Normands. + +Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient +contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la +réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur +victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois +se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de +résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit +Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps +chevaleresques sont les temps héroïques (1119). + +Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui +pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles +étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien +tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer +un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, +lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, +où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y +présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand +d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens, +et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques, +dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui +ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet +ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de +France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et +ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de +l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon +congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par +le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de +ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute +sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats +français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait +bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un +ennemi du roi d'Angleterre. + +Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de +l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit +d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce +droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. +Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon +Dieu et selon le monde. + +[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans +attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit +en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la +règle.] + +Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit +sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain +de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. +Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les +hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea +le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre +pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à +regarder le roi de France comme le ministre de la Providence. + +Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses +expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de +Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le +roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de +l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du +Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son +prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y +passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut +pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en +faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte +d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de +Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. +C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. +Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du +comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après, +l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France, +prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était +alors à la terre sainte (1134). + +[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait +aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.] + +On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant. +L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune +aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait +d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la +ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les +grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le +comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui +faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les +comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent +contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la +France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait +annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son +expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe +siècle. + +[Note 408: Suger.] + +Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du +peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de +Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. +Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. +Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit. +Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et +la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des +communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien +breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui +réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en +douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette +grande commune du monde antique. + +La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le +Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en +l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour +disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya +l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le +chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait +de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme +vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme +hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées +qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la +poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains +de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut +étouffé pour quelque temps. + +[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les +plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon +de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de +Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, +Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, +Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel +Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la +croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au +Midi.] + +[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées +aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis +au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers +professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé +s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins +enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de +Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.] + +Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les +lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de +Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit +original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour +l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le +concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette +découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: +«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la +preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour +l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes. +Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la +querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre +l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la +sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la +politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du +christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, +Abailard après Bérenger. + +[Note 411: Proslogium, c. II.] + +[Note 412: Libellus pro insipiente.] + +[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir +ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui +avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?] + +L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient +occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de +Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes +apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue +vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné +en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école +de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là +dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques, +allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_ +commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité +de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des +Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant +idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette +circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris, +une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu +proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son +centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée +humaine. + +[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle +parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à +Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait +rien.»] + +Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un +beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne +ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les +chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le +temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il +fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou +les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux +écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis +Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait +Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui +soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au +silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, +qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce +chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux +champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à +celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417]. +Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où +résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en +foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait +battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence +les plus suffisants des clercs. + +[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. +Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat +adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis +ei formæ gratiâ.» + +Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua +invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. +Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, +frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul +oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter +inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras; +dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos +assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem +exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo +composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis +quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter +tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret +immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. +Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me +regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum +accendit invidiam.» + +Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam +omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et +trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas +disputando perambulans provincias.....» + +Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem +habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti +mei compos extiti.»] + +[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça +à son droit d'aînesse.] + +[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié +les lois.] + +Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait +que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix +humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et +dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen +âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le +hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, +humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de +divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là +l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et +facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais +elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la +philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans +l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi +plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché +qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce +que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors +pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un +acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle +de la crainte._ + +[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des +docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il +entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif +de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un +autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, +mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe +entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la +pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien +ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur +des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni +la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le +Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons +et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et +Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses +disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, +prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, +savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq +mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix +d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf +cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude +infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure +de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N. +Peyrat, p. 128, 1860.] + +[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la +tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De +cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au +pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les +auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, +toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement +des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution. + +Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? +Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu +de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre +chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout +de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la +sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le +monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.] + +Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer +et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se +mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans +les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et +petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle +était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les +simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se +taisait. + +[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi +opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant +Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, +si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim +est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.» + +Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere +Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum +inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis +tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S. +Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I, +309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, +eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie +ventilantur.»] + +Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué +par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une +peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard +se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le +christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt +davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il +se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la +foi. + +Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, +réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient +immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs +volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des +moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées +devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et +facile, qui n'avait que faire de tout cela[421]. + +[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai +exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa +lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être +entendu.] + +L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé +de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. +Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de +Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, +soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et +qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint +Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans +la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la +_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, +qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre +à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. +Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait +tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une +lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de +France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée +d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de +France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie +résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, +prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes +d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le +saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée +par des miracles. + +[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est +pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.] + +[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux +villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au +roi d'Angleterre et à l'empereur.] + +Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous +l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour +et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi +d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, +d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux +s'isoler. + +Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son +biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda +où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang +cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la +Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À +peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher +la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme +qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec +sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et +faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient +terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs +maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il +avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à +Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de +feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des +cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour. + +[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»] + +[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les +saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en +méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a +coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela +d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit +à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; +aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides +docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes +stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant +frumento?»] + +Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès +d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la +prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher +son Dieu! + +Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais +celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation +commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. +Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes +avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et +très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais +venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon +amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit +précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès +de la _Nouvelle Héloïse_. + +L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine +incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers +1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré +d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où +elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de +dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de +Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les +leçons d'Abailard. On sait le reste. + +[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première +abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou, +selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux +prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de +Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)] + +Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). +Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta +pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son +enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il +reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses +triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert +pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus +dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. +Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit +d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de +saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard +faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses +ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à +travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être +examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné +sans l'autorisation de l'Église. + +[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.] + +Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut +obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys +l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, +c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le +soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte +de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux +lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec +lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de +la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le +Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était +affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville +s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien +qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força +encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la +Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son +sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait +réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors, +l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se +réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer +une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son +zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il +demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. +Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques +devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec +répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple +et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire. + +[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut +à la cour, dit-il lui-même.] + +[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis +abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum +videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.] + +Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages +incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur +haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la +soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et +le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se +trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il +avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. +Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans +son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et +appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. +Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de +Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au +bout de deux ans. + +Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils +de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre +point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine +et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431]. +On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment +saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il +faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le +républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du +_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on +entrevoit la _Nouvelle_. + +[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir +bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei +humanis committi ratiunculis agitandam.» + +S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)... +antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama +squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem +sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in +unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam +tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, +homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et +sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput +columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, +Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il +avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit. +Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou +ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant +aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem +invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus +præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si +hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri +estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ +nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., +106.] + +[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la +dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, +plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, +qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le +néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent +pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la +science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.] + +Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de +l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen +âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des +dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié +Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux +époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée +d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour. + +[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.] + +La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur +d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans +l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À +l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le +Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de +théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables +s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, +Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans +son amour si constant et si désintéressé. + +La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des +sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai +que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon +désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; +je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni +mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je +trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de +ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi, +plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde, +quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais +mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice +(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une +manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme +d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui +que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît +pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie +ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages +des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des +servantes[433]?» + +[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.] + +La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la +passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les +lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il +intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou +bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le +ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son +époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa +soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui +sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans +toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus +que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et +non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].» +Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre +le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus +grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il +que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? +C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, +accepte cette immolation volontaire[436]!» + +[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla +sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»] + +[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc +offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua +me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»] + +[Note 436: + + . . . . . O maxime conjux! + O thalamis indigne meis! hoc juris habebat + In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi, + Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas, + Sed quas sponte luam.] + +Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les +mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de +l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans +les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son +dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en +sainte Catherine et sainte Thérèse. + +[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.] + +La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle. +Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée +par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion +l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de +la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il +reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme +d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions +dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. +La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques +et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand +Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme +et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse +Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans +ses fils. + +Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre +mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait +traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui +remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du +Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y +eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438]. +L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes +pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence +de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à +Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se +chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est +venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la +miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui +dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que +voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des +crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de +sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À +l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de +joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit +passer du démon au Christ[439].» + +[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en +Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145, +près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, +chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle +ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum +permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum +vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim +quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui +atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce +dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef +aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo +ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem +omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos +discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi. +Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge +élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et +la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se +reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et +lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes +élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne +point manger de chair, de se vêtir grossièrement. + +Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum +cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare... +Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per +noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut +inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges +præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis +familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter +ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel +aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus +invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante +diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere +cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, +publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo +de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste, +per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti +temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu, +fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.» +Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.] + +[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).] + +C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel +enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des +deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries +amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions +donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il +couvrait tout du large manteau de la grâce. + +La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande +révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La +Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples +et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie +chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de +l'Immaculée Conception (1134). + +La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons +intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de +Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le +second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se +trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440]. +Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les +femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, +siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires +sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442]. +Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le +fameux Simon de Montfort. + +[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.] + +[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui +ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le +premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son +mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la +régence.] + +[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère, +demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose +interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans +Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia +legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi +si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem +administrare conceditur.»] + +Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes +y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en +Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en +Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. +La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le +progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent +avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent +le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la +centralisation des grandes monarchies. + +Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut +point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui +transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et +elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément +féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint +point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, +la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des +choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité +de notre mobile patrie. + + * * * * * + +Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous +venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative +d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été +une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu; +affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la +femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce +retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa +puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples. + + + + +CHAPITRE V + +LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II +(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS +BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE). + +1135-1180 + + +L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume +le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence +qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de +Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe +vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation +de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi +(1200-1346). + +Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois +anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur +de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent +battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut +pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre, +tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge. + +Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine +majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de +son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la +triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de +France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi +d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son +père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit, +c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et +avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises +gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi +qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus +d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont +il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les +Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes +Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son +fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est +fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils +de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour +lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la +loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa +qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de +France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa +légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de +l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait +Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous +venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon +Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né +endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses +provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui +poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure +Philippe-Auguste ou Philippe le Bel. + +[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi +d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à +cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. +Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138, +Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_. +L'exception confirme la règle.] + +[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant +(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le +roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop +étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes +énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, +Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de +vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique +manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de +Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre +de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les +trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son +fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. +Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique +statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait +ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: +Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second +fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort +replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé. +(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic +Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles +publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient +retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer. +fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed +obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter +inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et +ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid., +p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis +exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat, +non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son +jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards. +Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en +mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume +et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p. +218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p. +1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. +X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands +eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets +semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux, +défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval +et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire, +plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius +excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang, +son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap. +Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule. +Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque +sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la +paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après +une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si +hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et +Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare, +comme celui de l'histoire.] + +[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.] + +[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»] + +[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la +Guienne, etc.] + +Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit +se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi +du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force +n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, +d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. +Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout +entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La +personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être +impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans +l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément +_catholique_ dans le sens étymologique du mot. + +Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le +Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais +saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui +fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais +moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et +conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. +Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est +presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal +avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour +Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade, +Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée +de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une +mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une +armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa +femme, la bonne Marguerite. + +[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques +auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième +volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....; +sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.): +«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»] + +Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation +d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain +de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait +aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses +vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda +bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de +faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien +dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans +aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son +précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant +l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son +mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir +les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs +amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le +suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II, +croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de +nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. +Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette +usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de +Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis +VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent +sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg +de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église, +où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au +nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt +leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y +périrent. + +[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90..... +«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali +gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»] + +[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en +1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier +confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le +Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de +ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78); +mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309), +une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les +constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny +ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que +Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite +cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée +pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme +nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais +uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son +administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple +cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la +fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait +avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là +que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la +lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte +et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage, +il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il +appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à +quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait +avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la +paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une +couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant +le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de +Saint-Denis.] + +Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup +docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience +était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais +permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le +pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait +et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. +L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se +croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois +ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme +timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, +égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours +des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient +secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il +se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, +que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et +qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis +l'obligation d'accomplir son voeu (1147). + +Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, +quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le +dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, +n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près +Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la +sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui +s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue +matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger +détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la +prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût +nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider +l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois +l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère +visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un +homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les +deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad +et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois. +Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de +Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les +seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de +France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, +de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, +de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y +voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être +nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses +Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans +l'histoire. + +[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. +(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à +l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti +pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris +l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium +viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes +ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in +campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus. +Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum +spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem, +non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ +servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater +nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un +passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par +saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la +recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs +fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une +vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le +cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils +ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs +têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de +la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce +beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été +inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de +la première édition.)] + +Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le +roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir +de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le +seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection +de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France +préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur +d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de +Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel +et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi +l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de +conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, +sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien +n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur +Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les +servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du +Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais +la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent +occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent +bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la +cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et +tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs, +des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est +un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les +traduire[452]. + +[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]] + +Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord +la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force +d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent +eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes +désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit +périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à +travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée +aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel +le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne +savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous +leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides +et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était +engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur +trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils +arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y +reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit +loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait +refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer +de Constantinople. + +[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours +vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de +toutes ses oeuvres.»] + +[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le +sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»] + +Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait +encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en +faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons +étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils +déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent +des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné +sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps +de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna +ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec +Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent +eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le +durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur +religion. + + * * * * * + +Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui +s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils +pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la +terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des +malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut +rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, +oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa +nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y +retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre +sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur +rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris. +Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que +Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été +délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile. + +C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. +Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux +infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les +barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le +péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore +avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré +dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle +était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour +mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un +bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du +chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de +Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup +les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de +la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui +elle voudra la prépondérance de l'Occident. + +[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»] + +Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le +divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, +duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, +bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la +France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi +d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux +du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur +Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. +Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival. + +Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, +dont la rivalité avec la France va nous occuper. + +La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance +anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque +baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit +en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et +le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de +nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre +langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable +férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs +presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte +de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient +bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier +d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de +ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu +nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si +brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de +révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie +normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi +l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus +puissants devaient être plus tentés de le mépriser. + +[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées: +248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans +le comté de Northampton, etc.] + +La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique +et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, +elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui +que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix +basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt +nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure +flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est +contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait +bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste +encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si +détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des +lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y +fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du +continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus +redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la +langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs +fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y +renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en +renversant tout l'ouvrage de la conquête. + +[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le +conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six +paroisses et en chassant les habitants.] + +[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc +appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de +leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.] + +Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant, +Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui +rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux +barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un +sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité, +_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur; +destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi, +de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés, +meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son +visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait +des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face! + +[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.] + + * * * * * + +Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le +travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa +passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme +ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain +prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme +devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un +rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit +deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre +de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la +spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut +encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On +l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux +vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens +d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la +charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point +Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore +(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait +l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que +Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le +Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc, +de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec +lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si +bien due. + +[Note 460: Orderic Vital.] + +Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard +Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé +appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la +Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le +plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le +mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus +avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant, +le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons, +aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout +autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires, +l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il +vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la +table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les +yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage +héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient +combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale, +Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses +propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les +yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en +tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les +Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté +maternel, n'en dégénérèrent pas. + +[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos +anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de +ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on +en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se +rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. +Paris.)] + +[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain +n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses +petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un +fossé glacé, mérite-t-il ce doute?] + +[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le +combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent +encore, et Guillaume maudit son fils.] + +Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de +Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du +comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des +comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait +les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et +protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et +poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère, +celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de +Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne +pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, +Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et +Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec +lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des +évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie +fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, +et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur +la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée, +crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la +laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle +le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint +de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, +comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure +Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États. + +Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de +France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. +Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses +dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, +depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette +suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en +vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le +laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit +la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en +l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il +aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas +jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins +obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone +et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de +Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France +par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne, +il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes +de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les +pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de +France n'en avait pas vingt. + +[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte +partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred +Vosiens.)] + +Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité +singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, +Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père +Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était +le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les +vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en +lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection +d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint +de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de +Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit +chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la +découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la +consommation des temps. + +Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des +vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la +jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque +de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait +être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité +sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait +légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi +de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de +Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait +confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir +impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc +d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce +même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les +traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un +savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume +le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à +Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des +continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et +son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de +Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius +persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux +disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et +s'y fit moine[466]. + +[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au +XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire +(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient +professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent +l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à +l'Université d'Angers.] + +[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science +se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent +pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»] + +Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à +l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés +par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), +lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles +remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a +été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu +au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son +pouvoir à lui et en lui_[467].» + +[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, +P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi +concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi +placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium +et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre +Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg. +anglic., in proem.).] + +L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes +investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal +pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout +faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du +commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la +tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de +Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au +fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous +un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur +l'Europe. + +[Note 468: Radevicus.] + +Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit +par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais, +nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur +dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard +s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes +absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une +fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, +nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de +Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas +Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de +Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le +parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers +ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à +tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il +était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon +revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les +dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien +attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour +exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre, +Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait, +il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles +médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout. +L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le +nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et +d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme, +il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est +le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme +nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi, +homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon, +partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné +sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son +héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. +Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons, +contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_, +malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, +pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, +il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur +laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait +en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et +plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, +assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il +est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus +riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence, +pour moins alarmer les barons. + +[Note 469: Lingard.] + +[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les +habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de +son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; +arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert! +et elle retrouva celui qu'elle appelait.] + +[Note 471: Radulph. Niger.] + +[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, +p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil +le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le +cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des +airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient +suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par +cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et +protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt +en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale +pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets +nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier +de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un +quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux +autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient +douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un +valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les +écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de +leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de +gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les +chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le +dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec +quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays +s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son +chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2. + +Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In +aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles. +epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis +quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit +à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut +dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta +sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos +reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. +S. Thom., p. 190.] + +Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de +la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent +d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de +Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci +semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis +recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait +donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de +se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri +comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait. +Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer +l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il +risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux +chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et +désarmé un chevalier ennemi. + +L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à +Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait +des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité +normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il +avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église +dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de +l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté +anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter +l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un +second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux +puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au +XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il +lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme +naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais +le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à +l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y +répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand +ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand +scandale du clergé normand. + +[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.] + +[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter +nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»] + +Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait +été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé +confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les +archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats +d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère +politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des +résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si +impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui +fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient +être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le +plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de +cette curieuse contrée. + +[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à +Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur +traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui +apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º +qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces +des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et +même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «... +Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per +omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de +_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église +anglo-saxonne, I, p. 489.] + +Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, +embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé +en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme +l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de +former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les +temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à +la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le +Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une +terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son +premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de +Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses +priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le +Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de +Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. +Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart +mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à +Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette +douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude +universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église. +C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de +Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les +ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon. + +La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore +aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal +entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par +les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune, +avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à +l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre +Bretagne. + +Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de +Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent, +qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du +droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant, +voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des +autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout +le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui +étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses +hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].» +Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout +le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout +Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. +Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu +là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il +fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi, +l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine +juridiction, en toute indépendance et sécurité[477]. + +[Note 476: Vie de saint Lanfranc.] + +[Note 477: Spence.] + +Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus +favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg, +qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du +pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui +qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour +la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour +Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua +le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier +héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut +préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même +archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les +serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte +des priviléges féodaux et ecclésiastiques. + +Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que +Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux +sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se +ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint +Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura +des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, +mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et +résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des +pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478]. + +[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de +se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents +que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien +il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son +assistance les rênes du gouvernement.] + +Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait +indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il +l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles, +somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une +terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il +ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été +pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de +savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque +saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la +bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu +si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle +aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons +qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement +que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se +tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par +Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire +accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé +demander. + +Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon +(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au +roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après +l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, +sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un +procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le +roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou +épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier +civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra +son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié +sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand +justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la +permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent +leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les +laïques.» + +Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit +d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être +sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, +qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les +évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être, +mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. +L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les +institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient +nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses +payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication +l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec +Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit +d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave, +c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la +suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de +grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par +des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la +fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est +obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de +salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées +pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux +Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket. + +Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec +courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de +timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479], +et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien, +auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description +de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le +suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de +Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté +les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et +défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement. + +[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des +instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la +lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572, +575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir +au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque +de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber. +epist., ibid. 525.] + +[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le +comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à +sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de +nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans +sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa +patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera +notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui +chantent se souviendront de ta noble audace.»] + +[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de +ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury +qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour +reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me +incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi +imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis +examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia +vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios +episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist., +ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), +il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, +et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et +justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un +caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses +propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. +509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, +etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne +semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté +n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. +97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les +leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III. +(Ibid., p. 311.)] + +Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre +chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans +Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le +saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais +tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne +resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore +la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y +bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun +pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de +Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille +pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 +livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de +la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une +offrande. + +Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce +qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa +mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée +d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces +goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur +plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de +chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine +les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie, +lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre +en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et +répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche +se repentirait de son insolence.» + +[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des +jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller +voir l'oiseau; cela faillit le trahir.] + +Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée +de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et +sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient +ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que +Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en +avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric +Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la +ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les +partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des +villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la +chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui +l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et +honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de +misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant +au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en +diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait +le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour +elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher +partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal +de la sainteté. + +Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes +les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De +là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. +Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru +qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses +obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un +homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il +devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent, +à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul +les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État +et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes +âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante. + +«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église +anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela +devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été +chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes +et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc +abandonné de Dieu.» + +Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. +Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout +à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la +montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, +si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains +reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image +des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les +hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier +livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du +Christ et de saint François_. + +L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, +devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut +pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que +toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât +contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se +présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet +enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait. + +Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et +tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut +contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des +barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne, +premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis +en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement +et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande +croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de +lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils +l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir +célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le +déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi +attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà; +quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque +en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce +fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe. +Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des +tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et +fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint +avec peine sur le continent. + +[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum, +ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria +circumquaque discumbentium.] + +Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit +au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit +tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, +vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on +d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui +qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre +cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer +de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette +procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres +des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le +félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils +espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les +consolations des amis de Job. + +L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. +Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, +il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au +pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et +déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à +Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi +sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de +Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire +qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il +froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le +consolateur des pauvres.» + +[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un +frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât +secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à +l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit +bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.] + +Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était +trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était +d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. +L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un +martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection +des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il +accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier +en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya +demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a +déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans +ma terre le moindre des clercs.» + +Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne +recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à +Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait +prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du +plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il +excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les +détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient +communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait +nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et +tenait encore le glaive suspendu sur lui. + +Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de +fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, +arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête +enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit +écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux +dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il +envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître +l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il +s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient +parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même +temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, +alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de +lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir +au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de +Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi! + +[Note 485: Jean de Salisbury.] + +Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après +lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à +ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement +ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le +pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour +les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre +doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de +France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de +s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que +nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du +siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?» + +[Note 486: Id.] + +[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois +cents hommes.] + +Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa +passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était +reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de +partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour +médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi +d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant +l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu. +«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos +mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants +des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français +s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des +seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois +remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort +abattu[489]. + +[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres, +ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.] + +[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de +jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des +siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la +France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, +archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius +facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, +subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad +pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus +vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. +Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac +culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi +offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. +96.] + +Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il +n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du +peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui +attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la +tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. +Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître +Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, +les titres de légiste et d'architecte[490]. + +[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le +Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique +produit de l'architecture romane.] + +Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, +essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury, +et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans +l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne +sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis +ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain +dans l'oreille du jeune roi et des assistants. + +Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la +cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, +des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la +pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment +dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, +qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a +envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église, +porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les +mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se +justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on +veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se +taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai +pasteur de l'église, se joindra à nous. + +«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, +être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a +appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai +choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, +d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes +misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. +Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui +trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je +sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, +je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de +rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons +bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ. +C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous +demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.» + +Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône +étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient +pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur +pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde +occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la +cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra +cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, +cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, +morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout +souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes +d'endurer la persécution pour sa justice. + +«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit +toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, +et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus, +que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma +proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux +exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les +faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la +justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les +homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire +librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le +monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les +envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux +courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. +Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent, +tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma +fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je +remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; +qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus +importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se +prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice +et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût +à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et +d'innocents!...» + +Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva +plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France +avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches +trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de +toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York +pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne +restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à +Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, +montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir +l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se +quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils +avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas +fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une +sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me +prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi. +L'archevêque s'inclina et partit. + +Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le +baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une +messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée +aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je +crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un +martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit +délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit +aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous +conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de +paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même +assez du baiser.» + +[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas +de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.] + +Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son +départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé +lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda +s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en +son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini +pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son +serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en +badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre +et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est +vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le +Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.» + +[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée +que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne +prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin +réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq +coups de discipline, autant le jour, etc.] + +Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens +s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri +avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les +détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il +passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous +les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas +le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable +écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait +voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne +chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La +nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y +retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre +piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je +suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à +moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!» + +Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était +au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat +et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port +de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le +rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord +pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au +passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de +l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les +prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés +se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou +tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la +certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne +m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence +pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il +encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y +trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à +tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur. + +Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de +Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple +se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se +prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs +vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du +Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs +paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié +encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il +avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands +qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs +épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des +cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu +pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui +demander de dire à son intention les prières des agonisants[494]. + +[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.] + +[Note 494: Roger de Hoveden.] + +Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé +quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On +racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, +d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de +Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles +du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en +effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à +Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se +connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un +misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux +pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon +trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me +débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles +homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas +en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils +laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force +du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient +l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas +la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à +Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de +leur main. + +Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent +tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand +nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme +l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques +clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les +quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, +ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à +l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer +ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le +Christ du Seigneur se taisait aussi.» + +Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer +des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre +en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais +celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on +pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il +vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer +tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant +ceux-ci.» + +Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre +de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de +lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces +paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils +l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, +saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: +«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous +voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me +garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés +dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, +agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux +assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet +homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit +l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni +pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des +Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en +vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui +semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent +pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces. + + * * * * * + +La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma +devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier +qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. +Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le +primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son +appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on +allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer +que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon +devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa +croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers +le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte. + +Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui +fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance, +s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient +pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des +siens qui étaient restés dehors. + +À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud +Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de +mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant: +«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le +suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant +leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors +fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta +l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes +instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de +monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on +arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés +aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes +armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne +répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket, +mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison +de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu +meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos +épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à +aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce +moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, +et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit +pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de +l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, +et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à +exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et +se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit: +«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches +de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es +mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la +main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. +Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre +terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur +le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied +le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a +troublé le royaume et fait insurger les Anglais.» + +[Note 495: Thierry.] + +Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh +bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades, +ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir +s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et +fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré. + +[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui +Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.] + +[Note 497: Ibid.] + +C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le +détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, +c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux +que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les +partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome +hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, +couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury +jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers, +répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut +d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait +délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué, +reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une +componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes. + +Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison +épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les +rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils +se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: +«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort +tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit +plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, +on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un +contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane +et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a +péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des +Saints-Innocents.» + +Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui +attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, +l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de +Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes +qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa +la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands +écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger +ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru +que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui +d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par +s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; +il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux +pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il +imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison, +il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la +croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara +l'Angleterre fief du saint-siége[498]. + +[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a +domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et +tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la +même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est +regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis +duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, +650.] + +Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon +marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, +réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de +celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs +qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, +paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent +sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table +au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. +Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II +suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux +rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors +le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_. + +D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une +satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang +d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se +soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la +croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de +pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis +le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours. + +Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient +encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur +père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la +nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres +enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir +sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri +lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus +puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût +forcés de lui faire hommage. + +Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses +fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune +Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand +les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, +ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des +habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit +Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de +celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, +sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne; +s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné +le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera +remède avant qu'il soit peu.» + +Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte +de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de +France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, +avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. +Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec +une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le +comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir +l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers +brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se +déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, +ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne +nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les +seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre +lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de +l'Église romaine. + +Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. +Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina +en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au +tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un +spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il +se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, +simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques +coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le +chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour +nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la +nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre +d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était +venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après +matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de +l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau +de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe; +il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna +joyeux de Kenterbury.» + +[Note 499: Robert du Mont.] + +Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie +était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était +devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. +Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs +châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les +jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout +par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les +guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races +diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs +intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour +se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le +Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire +carlovingien. + +La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs +découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient +point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le +centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur +défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui +tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que +l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui +armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du +plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique +jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri +II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou +Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente +dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une +tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait +chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois +une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la +guerre. + +Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités +perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses +fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition +des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le +Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre +la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son +fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une +femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les +dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant +de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en +eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des +Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et +les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais +s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se +haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne +remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le +rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, +avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme +leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore +elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle +avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On +citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable, +au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que +saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre +de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc +vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se +réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu +voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit +de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je +ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit +alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille +que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et +aucun de nous n'y renoncera jamais.» + +[Note 500: J. Bromton.] + +[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali +genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo +revertentes et ad Diabolum transeuntes.»] + +Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, +aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle +n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa +de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur +laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants +qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à +gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut +jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et +de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et +moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce +jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était +Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, +sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir +quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours, +et poussait des cris. + +[Note 502: J. Bromton.] + +La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et +fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari +la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un +château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté +d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes +du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime +l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon +l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de +Merlin[503]: + +[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia +nidificatione gaudebit._»] + +«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé +le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin +désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, +Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de +l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre +son seigneur, le roi du Sud. + +«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes +aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres +contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton +pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en +pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté +royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu +dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine +double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, +reviens à tes villes, pauvre prisonnière. + +[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.] + +«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes +conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort +ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, +errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; +car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége. +Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la +trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes +fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].» + +[Note 505: Richard de Poitiers.] + +Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le +persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait +dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, +chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le +viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait +toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506], +héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et +lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui +n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507]. + +[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter, +ut incestus.»] + +[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»] + +Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait +reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. +C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut +qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher +Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite +à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des +haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces +fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins +voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si +ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il +apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509]. + +[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis +architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina +facile deprehenderetur.] + +[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier +Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le +vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, +en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et +s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui +prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, +sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas +faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance +habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il +est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, +dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua +Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune +roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et +la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement +à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et +s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets +de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui +était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au +lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession +auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui +dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens +pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au +monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir, +et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et +vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous +avez reçus.» Thierry.] + +Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. +Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le +vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, +abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France, +Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, +une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même +plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade +suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux +roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou, +par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les +Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter +la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il +s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa +miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour +toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils, +et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de +France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les +noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du +traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant +prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva +sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et +hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de +prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour +l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé +de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien +de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant +son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, +je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].» + +[Note 510: Thierry.] + +La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle +ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber +sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire +reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et +Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape. + +La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire +autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose +dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui +savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au +moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une +autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute +sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre +l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre +l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu +pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause +chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le +pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. +Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de +l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le +proclamer elle-même. + +Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et +le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis +l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne +dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent +dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans +ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation +religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher +ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de +l'Église. + +Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint +Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France. +C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait +abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait +fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul +protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le +meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et +quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient +gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, +c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique +plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, +c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les +moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, +c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. +«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni +avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre +également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de +France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de +Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de +l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord +restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas +scrupule de le visiter. + +En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs +milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit +appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont +on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche +de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le +clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et +recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné +à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis +VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître +de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que +lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de +l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui +le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les +austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua +un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint. +Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe +Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne +pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi +d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des +miracles[513]. + +[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum +adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo +regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»] + +[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à +Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs +de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils +cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après +que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de +Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et +l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps +conservée en mémoire de ses libertés.] + +[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après +avoir pris le titre et les armes des rois de France.] + +Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le +monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il +plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il +avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge +croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il +touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer +quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade. + +Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son +divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage +selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus +pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions +de la monarchie. + +La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide +par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de +Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de +chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la +victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et +de la protection de l'Église. + +Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons +d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans +une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire +et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en +grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille +les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un +soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, +enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir. + +[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva +sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem +per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi +contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.» + +Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui +baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.» +Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug., +ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs +dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la +chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250. + +Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne +permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de +l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou +qui niât les sacrements.»] + +Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à +l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les +rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur +compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux +l'association populaire des _capuchons_[515]. + +[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun +voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au +maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une +petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, +ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels +se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau +ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les +prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par +dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: +_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se +faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient +les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)] + +Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi. + +Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les +prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une +semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager +à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de +Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les +barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et +spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean +d'Angleterre et les mécréants du Languedoc. + + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + Pages. + +CHAPITRE III + + DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1 + + L'empire Franc aspire à se diviser 1 + + 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais + impérial 3 + + Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4 + + Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. + Supplice de Bernard 7 + + Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8 + + Mariage de Louis avec Judith 8 + + 822. Il veut faire une pénitence publique 10 + + 820-829. Incursions des Northmans 10 + + 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, + Lothaire, Louis, Pepin 11 + + Lothaire enferme Louis dans un monastère 11 + + Les Germains le délivrent 11 + + 833. Lothaire redevient maître de son père 12 + + et lui impose une pénitence publique. 13 + + Indignation et soulèvement de l'Empire 14 + + 834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16 + + 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17 + + Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18 + + 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les + rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à + Fontenaille 18 + + 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21 + + Les évêques leur confèrent le droit de régner 22 + + 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24 + + L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur + Lothaire et Pepin 25 + + Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville + épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29 + + Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à + l'Église 30 + + Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32 + + Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35 + + Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et + temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36 + + Question de l'Eucharistie 36 + + Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37 + + Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide + Jean le Scot 38 + + Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40 + + Impuissance du roi et des évêques 44 + + Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que + plus faible 48 + + 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49 + + Louis le Bègue et ses fils 49 + + 884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51 + + Siége de Paris par les Northmans 51 + + Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51 + + 888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie + carlovingienne 53 + + Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53 + + Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux + incursions barbares 54 + + Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent + en France (Normandie) 58 + + Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres + ecclésiastiques 59 + + Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59 + + La famille populaire et nationale des Capets succède aux + Carlovingiens 60 + + Charles le Simple se met sous la protection du roi de + Germanie 62 + + Le parti carlovingien l'emporte 63 + + 898. Charles le Simple reconnu roi 64 + + 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64 + + Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65 + + 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance + de la Germanie 67 + + 987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race 71 + + +LIVRE III + +TABLEAU DE LA FRANCE + + Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et + physiques 79 + + L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une + caractérisation géographique et physiologique de la France 80 + + La France se sépare en deux versants, occidental et oriental 81 + + La France peut se diviser par ses produits en zones + latitudinales 82 + + Bretagne 84 + + Anjou 99 + + Touraine 100 + + Poitou 102 + + Limousin 107 + + Auvergne 107 + + Rouergue 112 + + Guyenne 113 + + Pyrénées 115 + + Languedoc 126 + + Provence 130 + + Dauphiné 141 + + Franche-Comté 146 + + Lorraine 147 + + Ardennes 152 + + Lyonnais 153 + + Autunois et Morvan 157 + + Bourgogne 159 + + Champagne 162 + + Normandie 167 + + Flandre 169 + + Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France 178 + + Centralisation 187 + + +ÉCLAIRCISSEMENTS. + + Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains 194 + + +LIVRE IV + +CHAPITRE PREMIER + + L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET + GERBERT. FRANCE FÉODALE 199 + + Croyance universelle à la fin prochaine du monde 200 + + Calamités qui précèdent l'an 1000 203 + + Le monde aspire à entrer dans l'Église 204 + + Le roi de France, Robert, est un saint 207 + + Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; + dogme de la Présence réelle; pèlerinages 212 + + Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215 + + Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands 216 + + Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois 218 + + Robert épouse Berthe, de la maison de Blois 219 + + 1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la + maison de Blois 219 + + La maison de Blois se divise en Blois et Champagne + et reste inférieure aux Normands de Normandie 219 + + La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance 220 + + Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220 + + 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, + et lui soumettent la Bourgogne 222 + + 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224 + + 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier 225 + + +CHAPITRE II + + XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE + L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226 + + Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre + la féodalité et l'Église 227 + + Matérialisme profond du monde féodal 228 + + L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise 232 + + Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres 235 + + L'Église prétend à la domination universelle 239 + + L'Empire est vaincu 241 + + Le pape s'allie aux Normands 242 + + Caractère conquérant et chicaneur des Normands 245 + + 1000-26. Leurs pèlerinages en Italie 246 + + 1026. Premiers établissements des Normands en Italie 247 + + 1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les + Deux-Siciles 249 + + Guillaume le Bâtard, duc de Normandie 250 + + Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église + anglo-saxonne 252 + + Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par + le saxon Godwin 253 + + Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après + Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256 + + 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les + Normands 260 + + Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261 + + Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262 + + Utilité de la conquête. Forte organisation sociale 266 + + Puissance de la royauté et de l'Église anglaise 267 + + Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des + Français 270 + + +CHAPITRE III + + LA CROISADE. 1095-1099 272 + + État de l'Islamisme en Asie 272 + + L'essence de l'Islamisme était l'unité 273 + + La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites 276 + + Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance + d'Hassan. 1090 277 + + Faiblesse des Califats 280 + + Jeunesse et vigueur du Christianisme 280 + + Pèlerinages armés; commencement des croisades 281 + + Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284 + + 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à + Clermont 287 + + Grandeur du mouvement populaire 288 + + Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois, + Raymond de Toulouse, etc. 290 + + Les Provençaux et les Normands. Bohémond 292 + + Godefroi de Bouillon 294 + + 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople 296 + + Haine mutuelle des croisés et des Grecs 298 + + Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés 299 + + Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée 300 + + Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde + Antioche 302 + + 1099. Prise de Jérusalem 305 + + Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité + française en Palestine 307 + + +CHAPITRE IV + + SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE + MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE 310 + + Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie + a diminué 313 + + La pensée de l'égalité s'est développée 314 + + Tentatives d'affranchissement. Communes 316 + + Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320 + + 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et + les marchands 322 + + La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis + pour la croisade 323 + + Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de + Brenneville, 1119 326 + + 1115. Expédition dans le Midi 327 + + 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la + France s'arme pour Louis VI 328 + + La liberté se produit dans la philosophie 329 + + Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école + de droit; université de Paris 330 + + Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la + philosophie. Immense popularité de son enseignement 332 + + Saint Bernard; sa puissance 337 + + Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339 + + 1119. Abailard se retire à Saint-Denis 340 + + Il fonde le Paraclet pour Héloïse 341 + + Il est condamné au concile de Sens 342 + + Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé 344 + + Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre + de Fontevrault, 1106 347 + + Progrès du culte de la Vierge 350 + + La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. 350 + + +CHAPITRE V + + LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE, + HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE + LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU + XIIe SIÈCLE.) 353 + + Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie 354 + + Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a + pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie 357 + + Il est le symbole et le centre de la nation 357 + + 1137. Dévotion de Louis VII 358 + + 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360 + + 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence + entre la seconde croisade et la première 361 + + L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362 + + Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure 364 + + Retour honteux de Louis VII 365 + + La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie + à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366 + + Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; + puissance de la féodalité 367 + + Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. + Nécessité d'une fiscalité violente 368 + + 1087. Guillaume le Roux 369 + + 1100. Henri Beauclerc 370 + + 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur + Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371 + + 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372 + + Les vaincus espèrent sous Henri II 373 + + Résurrection du droit romain 375 + + Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier + d'Henri II 376 + + Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378 + + Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury 380 + + Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent + les libertés de Kent 382 + + Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri 384 + + 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon 385 + + Les races vaincues soutiennent Becket 387 + + Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de + l'Église 388 + + 1164. Il se réfugie en France 392 + + Louis VII l'accueille et le protége 393 + + Il excommunie ses persécuteurs 394 + + Le pape se déclare contre lui 395 + + Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon 400 + + 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands + assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_ + de Becket 404 + + Henri obtient son pardon du saint-siége 410 + + Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore 411 + + Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket 413 + + Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils 414 + + Caractère impie et parricide de cette famille 415 + + Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne 416 + + 1189. Malheur et mort de Henri II 420 + + Le roi de France surtout profite de la chute du roi + d'Angleterre 422 + + Son dévouement à l'Église fait sa grandeur 423 + + 1180. Philippe-Auguste 424 + + +Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume +2/19), by Jules Michelet + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 *** |
