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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 ***
+
+ HISTOIRE
+
+ DE
+
+ FRANCE
+
+
+
+
+ PAR
+
+ J. MICHELET
+
+
+
+
+ NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
+
+
+
+
+ TOME DEUXIÈME
+
+
+
+
+ PARIS
+
+ LIBRAIRIE INTERNATIONALE
+ A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
+ 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
+
+ 1876
+
+ Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
+
+
+
+
+HISTOIRE DE FRANCE
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Suite du chapitre II
+
+DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN
+
+
+C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
+nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
+divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
+souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
+guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
+l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
+prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
+Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
+battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
+ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
+intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
+méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
+en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
+les ramenant tous à la règle de saint Benoît.
+
+C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
+par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
+est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
+condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
+qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
+est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce
+fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
+diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.
+
+L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
+social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
+XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
+catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
+c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
+esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
+l'entoure, et vendu par les siens.
+
+ * * * * *
+
+Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut
+nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit
+plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
+la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le
+Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
+il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
+Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient;
+leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable
+vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il
+leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2].
+Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus
+sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle
+bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les
+enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
+Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles
+Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et
+le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines
+de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
+elles-mêmes[5].
+
+[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que
+l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis.
+«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad
+mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii,
+C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis
+et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum
+anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap.
+Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se
+gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator
+exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi
+procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad
+memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille
+nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur
+la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
+musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même
+désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.]
+
+[Note 2: L'Astronome.]
+
+[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B.
+Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati
+Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c.
+XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique
+librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi
+facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo
+monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque
+monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam
+feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»]
+
+[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus
+bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium
+tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus
+Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius
+esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu,
+et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le
+Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis
+quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te
+transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi
+apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri
+contra imperatorem moliretur.»]
+
+[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam
+natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio
+exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo...
+Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos
+majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem
+coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter
+paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat,
+concessit.]
+
+Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge
+intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait
+accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une
+telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à
+peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons,
+et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux
+gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les
+héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans
+les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants
+impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis
+rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le
+principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il
+laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV
+et Pascal Ier.
+
+[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de
+sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était
+naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
+différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le
+recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,
+Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour
+revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette
+sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les
+approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
+Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,
+considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la
+cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
+autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
+subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa
+libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
+blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son
+exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements
+militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant
+son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis,
+etc.]
+
+[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ
+hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
+imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi
+devotissimas habuit.»]
+
+[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486,
+487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
+præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
+deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
+postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
+suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
+quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
+ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»]
+
+Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains
+d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les
+barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son
+arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile
+et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait
+qu'il eût volontiers restitué l'Empire.
+
+[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se
+disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]
+
+Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait
+rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se
+liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi
+d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard
+et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait
+avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.
+
+[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
+essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_.
+
+«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et
+omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et
+custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal.,
+ap. Scr. F. VI, 177.]
+
+Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur
+celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il
+avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin,
+Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
+l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.
+
+[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et
+ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
+longtemps avant le neveu.]
+
+[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem
+obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu,
+episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans
+omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id
+est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes
+responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi
+consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco
+tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis
+meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi
+Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens,
+novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis
+despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem
+eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.]
+
+Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de
+s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui
+offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et
+dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de
+Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.
+L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint
+du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon
+qu'il en mourut au bout de trois jours.
+
+[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent
+capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus
+orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos
+tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium
+mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum
+luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator,
+magno cum dolore flevit multo tempore.»]
+
+L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
+pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
+de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
+tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.
+Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement
+envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,
+et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les
+Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.
+L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant
+de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes
+du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé
+par les siens.
+
+[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem
+constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis)
+quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum,
+etc.»]
+
+Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force
+et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son
+influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa
+sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se
+souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître
+devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus
+belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
+nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,
+Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les
+Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17],
+dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à
+l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà
+favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de
+son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
+encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle
+dégrada, elle perdit son époux.
+
+[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias
+inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis,
+qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith,
+quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam
+constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit:
+«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas
+visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI,
+355.]
+
+[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]
+
+[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et
+de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus
+studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr.
+VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268:
+
+ Organa dulcisomo percurrit pectine Judith.
+ O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda,
+ Ludere jam pedibus...
+ Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.
+ Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.
+
+--Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime
+instructa.»]
+
+Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être
+pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,
+ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,
+_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa
+sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et
+Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de
+leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
+d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois
+depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
+volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les
+plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence
+de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la
+conscience.
+
+Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la
+royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
+humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le
+prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
+aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une
+dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi
+pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
+lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent
+obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée
+des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En
+829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient
+si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre
+de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le
+mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils
+accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
+central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils
+voulaient régner chacun chez soi.
+
+Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
+fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le
+titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à
+Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.
+L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.
+Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé
+Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
+concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
+beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration
+des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre
+les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se
+trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne
+fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut
+succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se
+crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père
+dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
+trouva point de Cordelia.
+
+Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés
+à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
+Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son
+rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire;
+les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté,
+s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu
+des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour
+porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour,
+et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction,
+furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât.
+
+[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant,
+alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem
+clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens
+Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
+convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
+futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
+de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos
+postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
+imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent
+capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._
+aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.]
+
+Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le
+moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le
+Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.
+Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous
+ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des
+fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
+agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
+abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point
+que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène
+fut appelé le champ du Mensonge.
+
+[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus
+propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant
+ab eo.»]
+
+Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une
+fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne
+répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur
+dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait
+sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui
+imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût
+jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une
+liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
+Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait
+exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
+fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les
+partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis
+d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;
+sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et
+sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité
+ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
+d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20].
+
+[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la
+pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut
+désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des
+contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
+que violence et tyrannie.]
+
+Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard
+de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
+s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable,
+pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales
+qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice,
+et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la
+capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où
+Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur
+l'autel.
+
+Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva
+dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes
+pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
+l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses
+cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,
+nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il
+avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de
+calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de
+Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
+tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en
+lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans
+et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,
+comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de
+l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
+filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de
+Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
+patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les
+outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une
+image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.
+
+[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour
+les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
+les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
+(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
+Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.
+«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur
+et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une
+troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,
+c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches
+longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les
+bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la
+volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le
+roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière
+que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de
+plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs
+délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour
+les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus
+graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au
+supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des
+centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche
+qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)
+
+Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
+servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
+purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt
+pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
+principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job
+insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant,
+legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi
+molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos
+habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti
+sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex
+vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...»
+Puis vient une longue invective contre les parvenus.]
+
+Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:
+tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et
+ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire
+s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été
+(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de
+Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
+de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une
+foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa
+vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de
+Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de
+Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y
+mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant
+à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme
+de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique,
+ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par
+Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi
+d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom,
+jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis.
+
+[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement
+contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard
+semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire
+pour l'Aquitaine, même contre l'empereur.
+
+Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat
+universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
+dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
+poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous
+les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam
+Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis
+querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.
+XLIX.]
+
+[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ
+virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase
+Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le
+Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de
+déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle
+_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_;
+Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique,
+_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et
+_Amisarius_.]
+
+Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce
+qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une
+part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils
+avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés,
+qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le
+fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants
+de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le
+Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre
+Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà,
+mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles
+choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit
+l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait
+pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange,
+le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne.
+Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette
+guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à
+lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les
+cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une
+île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de
+l'Empire mourut avec lui.
+
+[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum
+omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris,
+partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter
+partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet,
+sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit,
+deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
+concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia
+regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,
+regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem
+Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo
+conferretur, consensit.»]
+
+C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le
+fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
+qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
+Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par
+opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée
+d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne.
+Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
+de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la
+Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
+l'indépendance.
+
+Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre
+d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
+soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
+paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de
+Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées
+furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui
+offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception
+des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui
+céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
+jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
+en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,
+selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
+lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur
+manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il
+voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas
+arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].»
+
+[Note 25: Nithard.]
+
+Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à
+Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en
+croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;
+si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,
+et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil
+massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette
+époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons
+déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et
+de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
+déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à
+rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
+était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des
+causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement
+de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois
+de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;
+il n'était resté que les lâches.
+
+[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita
+Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in
+posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique
+écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la
+France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne,
+se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.]
+
+[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux
+militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se
+tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les
+Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
+comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
+précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
+de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
+boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;
+mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils
+venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
+jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant
+leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt
+les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute
+cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans
+une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
+vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
+connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.»
+(Nithard.)]
+
+La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent
+poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne
+suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours
+en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent
+d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,
+seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le
+langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
+fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous
+pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
+paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux
+peuples, sont le premier monument de leur nationalité.
+
+Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian
+poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
+savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
+adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar
+dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
+prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque
+Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue
+allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
+bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
+gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
+mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
+Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
+scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,
+chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si
+Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
+meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
+ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà
+Lodhuwig nun lin iver[29].»
+
+[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre
+commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
+savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
+aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
+tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
+aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.
+
+Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
+traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
+je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
+de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
+époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des
+proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.]
+
+[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
+Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
+ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul
+aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
+leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]
+
+En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
+Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
+forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
+hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
+wirdhit.»
+
+«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
+Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
+Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après
+leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de
+leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant
+répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
+connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
+volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le
+royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
+conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux
+frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
+référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»
+
+Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
+Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
+l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
+contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
+ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
+rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
+demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
+On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30],
+jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le
+long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
+Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
+royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
+tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà
+des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.)
+
+[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
+envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
+eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
+son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
+se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec
+bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
+des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
+cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
+Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.]
+
+[Note 31: Nithard.]
+
+«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
+sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
+connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
+pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
+écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes
+les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
+Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
+impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
+On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
+partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
+nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
+décision des évêques[32].»
+
+[Note 32: Nithard.]
+
+L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont
+plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
+porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique,
+appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
+Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui,
+longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si
+puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le
+Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de
+Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34],
+paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier.
+D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand
+archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il
+fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci,
+dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à
+appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons
+vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le
+christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances
+avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la
+Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
+jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais
+de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
+détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré
+à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier,
+souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.
+
+[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
+hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
+immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
+lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
+idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
+de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
+seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
+la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
+son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
+avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
+craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
+cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
+qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion
+chrétienne.»
+
+_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de
+Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232,
+etc.]
+
+[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam
+violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI,
+289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr.
+VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum
+prodente.»]
+
+[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini
+Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a
+Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
+adventaverant.»]
+
+La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
+son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
+Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
+Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins,
+prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son
+courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la
+suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge
+pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui
+de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia
+longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à
+qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il
+força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et
+y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en
+même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire
+mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le
+Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils
+se partagèrent les États de Lothaire.
+
+[Note 36:
+
+SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II.
+
+ Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
+ Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
+ Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
+ Beneventani se adunarunt ad unum consilium,
+ Adalferio loquebatur et dicebant principi:
+ Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
+ Celus magnum preparavit in istam provinciam,
+ Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
+ Plures mara nobis fecit, rectum est moriar.
+ Deposuerunt sancto pio de suo palatio:
+ Adalferio illum ducebat isque ad pretorium,
+ Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
+ Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
+ Et ipse sancte pius incepiebat dicere:
+ Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
+ Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
+ Modo vero surrexistis adversus me consilium,
+ Nescio pro quid causam vultis me occidere.
+ Generatio crudelis veni interficere,
+ Ecclesieque sanctis Dei venio diligere,
+ Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
+ Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
+ Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
+ Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
+ Leto animo habebat de illo quo fecerat;
+ A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
+ Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
+ Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
+ Multa gens paganorum exit in Calabria,
+ Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
+ Juratum est ad Surete Dei reliquie
+ Ipse regum defendendum, et alium requirere.
+
+«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
+quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
+Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
+en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
+renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
+cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
+royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
+bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
+fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
+il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
+martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
+l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
+au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
+je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
+je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
+race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
+aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
+répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
+couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
+pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
+démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
+pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
+son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
+parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
+saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir
+un autre.»]
+
+Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
+l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
+l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
+séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
+Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
+plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
+défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
+force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
+présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
+moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
+riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien,
+excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
+une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient
+Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
+de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée,
+dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les
+miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
+Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
+Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
+Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
+possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les
+Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par
+excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
+eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
+fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois
+de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
+vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
+Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
+choisi Laon à côté de Reims.
+
+[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre
+chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses
+classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété
+et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
+dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les
+affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
+arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
+autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
+offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
+seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
+de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
+Mérovingiens, cent mille menses.]
+
+[Note 38: Frodoard.]
+
+Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques.
+Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec
+Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas
+l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la
+Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient
+partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le
+Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui
+avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les
+évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique,
+puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que
+la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de
+Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont
+combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois
+jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard,
+méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les
+moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le
+prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de
+quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle
+basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération,
+puis il se rendit à Reims[42]...»
+
+[Note 39: Nithard.]
+
+[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno
+tumescere coepit.»]
+
+[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei
+restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum
+divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an
+secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se
+velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et
+secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque
+præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
+sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
+fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
+concedunt.»]
+
+[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve
+voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
+dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
+emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]
+
+Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
+grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846)
+confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43]
+entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux
+curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette
+législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
+aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
+reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
+recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
+s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
+l'excommunication.
+
+[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir
+avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31,
+Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine...
+mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut
+unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores,
+etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad
+espiscopi præsentiam perducantur.»]
+
+[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les
+trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
+fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
+emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
+mariée.»]
+
+Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
+pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
+était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
+saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont
+on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
+à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
+les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
+France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la
+Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
+envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
+trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
+rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
+en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
+de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
+Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
+audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
+vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
+pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
+qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
+donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
+que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
+Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
+n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
+condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
+l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
+Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
+Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie:
+pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
+moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
+Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
+mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
+et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
+l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent:
+Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
+cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
+qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
+nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
+l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
+nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
+avant de s'être consulté avec ses évêques.»
+
+Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
+Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
+Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859),
+pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
+avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
+embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des
+Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
+récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
+engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
+ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
+élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
+qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
+acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
+Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
+ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
+m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
+et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
+devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
+avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
+j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
+la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
+Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
+paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
+présent[45].»
+
+[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
+expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist.
+(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
+progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
+conditione debitas leges servandi.»]
+
+Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
+Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
+lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
+gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
+«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
+au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
+levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de
+l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
+affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
+contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
+et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
+les comtes[46].»
+
+[Note 46: Frodoard.]
+
+Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
+dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
+commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
+allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
+gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
+léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
+s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
+le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
+Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
+pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
+féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.
+
+La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
+la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
+question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
+Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de
+Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna
+d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé
+dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les
+anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était
+pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières
+épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour
+consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir,
+toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la
+logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à
+travers le moyen âge.
+
+La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
+Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait
+professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui
+immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
+acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
+du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
+Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla
+à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
+voeux monastiques.
+
+[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa
+doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
+poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les
+textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)]
+
+Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
+allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
+séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
+nouveau Pélage.
+
+D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
+libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
+défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
+réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
+fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
+de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
+métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
+éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
+abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
+son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
+d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
+conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
+orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde,
+chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
+dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un
+Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de
+l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le
+Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des
+moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le
+continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
+avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
+saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
+avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
+et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux
+accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
+confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
+ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
+privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
+Palais_, mais le _Palais de l'École_.
+
+[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
+Scots (Low.)
+
+Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était
+assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
+ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
+et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
+chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
+disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid
+distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
+renvoyant l'injure à son auteur.»]
+
+Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
+pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de
+Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
+le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
+écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
+avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont
+parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
+l'apôtre de la Gaule.
+
+L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
+Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
+limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
+Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
+attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
+mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
+simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
+philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la
+liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
+et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
+avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa
+doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur
+du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de
+la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
+mysticisme de l'Allemagne.
+
+[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
+et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»
+
+J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
+pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
+serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
+similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
+faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
+grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
+l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de
+l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
+sans valeur, etc.]
+
+Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
+despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
+convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
+de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
+invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
+longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
+défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
+fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
+sauvages que ceux dont elle était délivrée.
+
+Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
+différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
+IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui
+occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre,
+y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a
+gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du
+IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels
+ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik,
+Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome
+germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des
+invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par
+terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de
+leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des
+mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur
+langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir
+été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la
+mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la
+famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et
+sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à
+force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la
+terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux
+Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
+nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
+conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
+fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
+que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
+serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
+et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
+robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
+la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces
+fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
+guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
+leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que
+par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.
+
+[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.]
+
+[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui
+désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans
+à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de
+Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga
+irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
+argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
+mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438.
+
+«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
+compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
+des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall,
+sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
+guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils
+prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
+Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
+pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs
+Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
+devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis
+grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
+the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.]
+
+[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
+compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
+exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]
+
+[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
+Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
+Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il
+était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira,
+dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant
+à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à
+s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service
+de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des
+vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).]
+
+Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
+leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
+les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en
+servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
+secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
+Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
+d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les
+torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
+fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
+comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
+dans l'Elbe.
+
+Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
+obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils
+vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
+avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
+néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
+dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
+furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient
+les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives,
+personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
+l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
+le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
+direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
+saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
+semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
+révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
+Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
+n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine.
+Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
+trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
+Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.
+
+[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator
+elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit
+ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal.
+Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands,
+amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu
+des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le
+baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et
+comme des païens.»]
+
+[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]
+
+[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
+relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de
+Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
+Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
+sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
+trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
+Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
+aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
+car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
+donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
+que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
+cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son
+pourrait être entendu des pirates.»]
+
+Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
+évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
+comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
+sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
+Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
+négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
+d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
+captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
+l'abbé de Saint-Denis[57].
+
+[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
+être réduit en cendres.]
+
+Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
+Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions.
+Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
+incursions proprement dites, celle des stations, celle des
+établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
+dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
+celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à
+Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils
+avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux
+défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins
+n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus
+disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent
+sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé
+de leur nom, Normandie.
+
+Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
+connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
+et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou
+pour les opposer les uns aux autres.
+
+«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui
+viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
+rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
+était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»
+
+«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
+Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
+remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les
+Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
+d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à
+titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité
+considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
+qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
+Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
+convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
+reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons,
+selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
+et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
+entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières,
+arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
+eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
+donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se
+joignent à eux.»
+
+«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
+guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des
+Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
+partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
+les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
+l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
+côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
+et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
+forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
+l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
+débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
+lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
+Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
+d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
+cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
+Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
+Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
+pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
+fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
+ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
+dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
+l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
+mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
+féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
+grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
+s'était fait préparer lui-même.»
+
+ * * * * *
+
+Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
+et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
+l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu:
+«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
+charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
+vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
+apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
+nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
+païens...»
+
+Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
+également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
+dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
+disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de
+Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de
+Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu
+Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble
+quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis
+II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il
+prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse,
+et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de
+Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son
+frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le
+propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à
+l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des
+Alpes (877)[60].
+
+[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques
+certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des
+clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée
+déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison
+à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la
+place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait
+autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il
+récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui
+passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité,
+avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges,
+etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
+désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
+de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
+brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi
+dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine
+envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
+exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
+savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
+constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
+payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
+militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._,
+ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
+adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
+fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
+_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de
+Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
+Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
+part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
+désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
+l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
+l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
+aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
+jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
+primatie de Reims.]
+
+[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam
+rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam
+talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque
+ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper
+imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat...
+Græcas glorias optimas arbitrabatur...»]
+
+[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
+un médecin juif.]
+
+Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
+qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
+Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
+de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il
+ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils
+encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en
+passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
+France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
+plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
+roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].»
+
+[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus
+misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus...
+polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»]
+
+[Note 62: Annales de Saint-Bertin.]
+
+Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
+Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
+encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
+occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
+chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
+Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
+consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
+de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
+fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
+dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom
+de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
+l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
+Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
+de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
+joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par
+l'extinction de la branche française des Carlovingiens.
+
+[Note 63:
+
+ Einen Kuning weiz ich,
+ Heisset er Ludwig
+ Der gerne Gott dienet, etc.
+
+Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
+qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
+mille hommes. (Marianus Scotus.)]
+
+Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince
+allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
+empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
+Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
+commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris
+avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
+n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
+de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
+ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand
+courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le
+Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les
+barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne,
+qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide
+connivence déshonorait Charles le Gros.
+
+C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du
+moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
+exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
+Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
+auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
+que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa
+force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées
+dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il
+portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
+oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à
+ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
+consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
+il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
+mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
+faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
+douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
+ceint d'une épée.»
+
+[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que
+lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire
+de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans
+Hérodote.]
+
+[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et
+Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili
+suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel
+certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes,
+huc illucque portare solebam.»]
+
+Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
+lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme
+devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
+assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
+unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop
+d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire.
+L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent
+assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme
+celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France
+dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le
+Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
+composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et
+non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
+simples seigneuries.
+
+L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé
+l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
+jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
+chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
+par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu
+d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
+au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
+nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était
+résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
+véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles
+aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.
+
+[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
+enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
+disposera du comté.]
+
+Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
+passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y
+maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
+qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il
+abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris
+pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de
+leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus
+populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette
+popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où
+Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque
+contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation
+commune des Carlovingiens.
+
+Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est
+le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de
+roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même
+temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
+aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
+Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
+Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
+le vicomte de Marseille.
+
+[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
+du midi et de l'Orient de la Gaule.]
+
+Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
+famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les
+Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
+l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
+Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
+veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
+vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
+d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
+la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
+Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.
+
+[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve
+refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons
+Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à
+l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p.
+688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien
+patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de
+propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le
+_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le
+_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme
+de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
+testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
+Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
+en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le
+Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas
+grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité
+de la charte d'Alahon (1841).]
+
+À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
+Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
+Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
+luttant avec avantage contre la brutalité de la force.
+
+Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
+Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois,
+parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens.
+
+[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
+les comtes d'Anjou.]
+
+Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
+Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se
+met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans,
+défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
+de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en
+plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
+ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur
+reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
+remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
+ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
+Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
+également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
+le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
+par cela seul homme libre.
+
+[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo
+cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ
+regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis
+expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum
+subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam
+dignitatem ascenderet.»]
+
+En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
+Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs
+d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
+châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes.
+Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a
+péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
+plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
+y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et
+vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
+Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
+En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le
+Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de
+Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse
+les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en
+délivre la Provence (965, 972).
+
+[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum
+inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in
+Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est
+eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»]
+
+[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus
+reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille,
+emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem
+ingressus.»]
+
+Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
+renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
+Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
+Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
+soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
+tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
+Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
+tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
+nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
+Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
+France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
+s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
+la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
+autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
+par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
+du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
+barbares.
+
+Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
+fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur
+toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
+seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
+des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
+destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
+patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
+donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
+Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
+la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
+les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?
+
+Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges
+ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est
+un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le
+pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
+comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
+n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
+conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
+Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de
+même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
+comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
+gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui
+seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.
+
+[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les
+Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
+Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes
+(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
+priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
+Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.]
+
+Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
+rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
+le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
+armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
+L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
+la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
+l'indépendance.
+
+Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
+guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
+sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
+la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
+et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
+sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.
+
+La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes,
+«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
+trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la
+forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de
+sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses
+descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
+Bretagne.
+
+[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256.
+«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia
+silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._)
+Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.]
+
+Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
+soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il
+confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du
+pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
+Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
+heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une
+grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles
+le Gros, il est élu roi de France (888).
+
+[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit
+formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils
+Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357.
+Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a
+donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette
+généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort,
+marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous
+apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de
+Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux
+fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de
+Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis
+VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de
+Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c.
+I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes
+et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut
+peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en
+Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à
+Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France.
+Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence
+même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en
+Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait
+_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière
+de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.]
+
+M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
+suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
+qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
+m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
+La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
+netteté singulière.
+
+«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
+mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
+entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
+premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
+France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la
+prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
+comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
+qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
+population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
+par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
+guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
+définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute
+germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
+de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
+par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
+venait de se fonder leur existence indépendante.
+
+«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
+nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
+violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
+firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
+L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
+ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se
+mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
+tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
+réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
+publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
+après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
+de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
+comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
+prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
+fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»
+
+[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis
+partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice
+dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_
+cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum
+_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus
+_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive
+_Stultus_.»]
+
+«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique,
+ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français.
+Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite,
+se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
+Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
+l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
+Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes
+ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait
+à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
+du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
+Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le
+territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
+armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
+bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette
+grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie
+une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait
+jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on
+promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En
+effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la
+mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
+question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
+descendant des rois francs.
+
+[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
+paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand
+et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
+armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
+Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]
+
+«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui
+avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
+aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
+chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
+l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
+duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
+contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
+ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
+avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez
+faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
+922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et
+lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
+déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
+couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
+après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple
+et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses
+premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une
+manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé
+d'Outre-mer.
+
+«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par
+prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
+héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
+alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
+prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
+alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
+aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
+nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
+était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
+cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
+furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
+les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues
+le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis
+d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre
+Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée
+l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention
+normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique.
+Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945,
+contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée,
+fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen,
+d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui
+l'emprisonnèrent à Laon.
+
+«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
+Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
+duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
+voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
+puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le
+comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi
+Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats
+d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en
+réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du
+roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de
+territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de
+France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946.
+À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps,
+Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en
+prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui
+des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut
+remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de
+Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La
+Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis
+qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion,
+et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au
+delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours.
+
+«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
+du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres
+affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le
+Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant
+cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que
+le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en
+ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte
+Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays
+d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon
+héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux
+acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de
+temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
+déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
+ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
+seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
+ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a
+quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
+prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
+et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
+présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
+partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
+l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
+instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
+sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
+excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
+tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
+résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
+souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
+voyage de Rome pour recevoir son absolution.»
+
+«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
+succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
+mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
+lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
+France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
+Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
+de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»
+
+Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
+la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la
+tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
+Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir
+gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
+de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations
+expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
+remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis
+d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une
+princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de
+l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois
+et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de
+ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les
+derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus
+belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à
+l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le
+Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de
+guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims.
+Mais reprenons le récit de M. Thierry.
+
+[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
+Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup
+pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
+auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
+soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
+France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]
+
+[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de
+Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux
+soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et
+jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de
+saint Bruno.)]
+
+Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
+l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
+germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
+royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
+séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
+expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
+qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
+Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
+où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
+L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il
+arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les
+Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve
+conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce
+traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de
+l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt
+fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point
+cessé d'exister.
+
+«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
+de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
+pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
+impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
+de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
+grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
+France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
+d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
+faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
+entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
+réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses
+prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
+compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
+moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
+minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait
+conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui
+devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne
+de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais
+chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se
+retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils
+de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
+surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
+«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
+des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en
+porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»
+
+[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
+Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent
+pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé
+_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
+et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et
+Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles
+_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival
+le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer
+montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer
+cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant
+l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_
+lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au
+siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers
+Mérovingiens.]
+
+[Note 81: Gerbert.]
+
+Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième
+restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
+ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
+frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
+de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
+l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
+il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
+jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues
+Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses
+deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après
+la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
+conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
+
+«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
+de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
+origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième
+génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la
+restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de
+l'Empire.
+
+«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
+d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
+proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une
+royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
+notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
+suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
+les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
+sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
+singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
+avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le
+bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de
+Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
+songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
+descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
+c'est-à-dire à perpétuité[82].»
+
+[Note 82: Chronique de Sithiu.]
+
+Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
+exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
+changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une
+mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de
+révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion
+répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle
+famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion,
+qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa
+cause[84].
+
+[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]
+
+[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
+dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de
+Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en
+remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
+l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de
+Paris.
+
+ Di me son nati i Filippi i Luigi,
+ Per cui novellamente è Francia retta.
+ Figluol fui d'un beccaio di Parigi,
+ Quando li regi antichi vener meno,
+ Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.]
+
+ * * * * *
+
+L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les
+provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
+Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
+le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?
+
+[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: .....
+Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
+alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
+suzerain.]
+
+Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
+un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
+l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
+montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
+Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine
+contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs,
+capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au
+comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À
+chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la
+royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne
+pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de
+Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.
+
+[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son
+règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
+dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
+lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le
+Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans,
+traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi
+en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses
+vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le
+défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis
+d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui
+accorda le droit de battre monnaie.]
+
+Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
+royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
+transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
+sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
+réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
+seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
+propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes
+sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et
+refleurir.
+
+ * * * * *
+
+Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la
+nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
+approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
+fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
+arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.
+
+Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
+et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
+se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
+monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
+
+Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
+s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
+l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
+l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à
+remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
+l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que
+par la féodalité.
+
+L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
+Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
+qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
+désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
+trouvaient unis par force.
+
+Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication,
+ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait
+cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus
+ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat
+corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet
+accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la
+promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples
+s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.
+
+La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
+essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
+matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
+seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
+dire, il aime.
+
+L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
+échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
+s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
+connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
+devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
+dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
+l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
+féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
+forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
+contenait que l'anarchie.
+
+En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
+la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
+division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
+s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
+dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
+avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
+sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
+vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam
+velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait
+par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
+lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
+personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
+territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.
+
+À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
+Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
+sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
+Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
+royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
+vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
+Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore.
+Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division
+triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée
+devient un royaume, la montagne un royaume.
+
+L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
+sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
+Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
+d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
+dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
+développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
+liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
+barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
+simple géographie est une histoire.
+
+
+
+
+LIVRE III
+
+TABLEAU DE LA FRANCE
+
+
+L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est
+le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre
+est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de
+843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la
+France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se
+caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si
+longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons
+maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et
+agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son
+histoire, chacune se raconte elle-même.
+
+La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
+laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins
+la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit
+dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et
+uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout
+obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par
+ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent
+ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit,
+confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et
+fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à
+peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires,
+d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la
+Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a
+imitée malgré elle.
+
+Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
+politique de la France, formée d'après sa division physique et
+naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
+raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
+aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
+suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées,
+c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
+les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point
+où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire
+et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à
+leur berceau.
+
+Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
+diviser d'elle-même.
+
+Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
+Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
+regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
+onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
+Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
+Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
+prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du
+côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à
+l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au
+midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et
+basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la
+France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la
+verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante
+volcans.
+
+Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
+que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
+mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne
+à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des
+temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples
+sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées,
+dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de
+l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le
+fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais
+l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient
+derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France,
+au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine
+et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se
+montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile.
+
+L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
+parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la
+Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec
+l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que
+soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le
+vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague
+Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer
+ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des
+pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue
+plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau
+monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un
+brouillard ondoyant sous un vent éternel.
+
+En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
+produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
+Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur
+vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et
+le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se
+charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le
+mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats
+du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En
+longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les
+rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les
+provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de
+Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre,
+Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait
+dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par
+ce dur noeud de la Bretagne.
+
+[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p.
+189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la
+première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième,
+les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où
+il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º
+du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne
+de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas
+la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues
+du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le
+Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation,
+peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte.
+
+Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est
+enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol
+et de climat qui caractérise notre patrie:
+
+«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
+voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
+châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
+partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
+XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
+plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
+procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
+trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
+jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
+commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie,
+la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus
+belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
+France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le
+mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle.
+Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de
+Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
+Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au
+Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères;
+le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
+micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil;
+la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
+Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
+en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
+Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
+la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin
+de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping,
+Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la
+Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie
+botanique.]
+
+ * * * * *
+
+On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine
+est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où
+les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez
+de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche,
+quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les
+villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages
+augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux
+châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs
+bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le
+bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les
+filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit
+dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt
+les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part,
+les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont
+s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en
+commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et
+Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne
+et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.
+
+C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
+France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le
+premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,
+aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le
+Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux
+pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié
+la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans
+l'espace et dans le temps.
+
+La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend
+ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de
+Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son
+étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays
+disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse,
+qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne
+commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et
+Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie
+Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au
+nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état
+primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait
+échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des
+pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie
+rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.
+
+Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une
+fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle
+désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes
+bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du
+Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance
+commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe
+siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis
+sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté
+religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires
+plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le
+premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit
+la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde
+meurt et ne se rend pas_.
+
+Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
+d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau,
+l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans
+l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage,
+qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier
+dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le
+breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à
+la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le
+dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique
+assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les
+mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88].
+
+[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à
+droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui
+semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement
+de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.]
+
+Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
+siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La
+même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a
+produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de
+nos jours, Chateaubriand et Lamennais.
+
+Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée.
+
+À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
+Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
+corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est
+singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
+nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans
+les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et
+triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île
+selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où
+le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs,
+anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour
+Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils
+ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il
+fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,
+qui couvaient déjà l'Océan[91].
+
+[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il
+pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur
+payer tout ce que leur doit la France?
+
+Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
+familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie
+et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on
+veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,
+et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]
+
+[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
+de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier
+et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
+est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
+etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]
+
+[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]
+
+À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
+Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
+vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout
+de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux
+montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
+port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
+vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à
+vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale
+est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi
+porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et
+l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe
+où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de
+fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il
+est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais
+l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe
+de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
+embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
+n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
+ports[94].
+
+[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]
+
+[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons
+en 1793.]
+
+[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]
+
+Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
+limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
+ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il
+faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues
+elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
+quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
+soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand
+l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
+en soi: _Tristis usque ad mortem!_
+
+[Note 95:
+
+ _Goélans, goélans,
+ Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]
+
+C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête.
+La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.
+Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte,
+hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas
+arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
+gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais
+on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
+promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
+écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
+arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient
+le doigt avec les dents[97].
+
+[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
+envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
+droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les
+plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil:
+«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne
+des rois.»]
+
+[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est
+superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
+chaque jour.]
+
+L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
+pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La
+vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il
+va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son
+champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte
+l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe
+du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de
+la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis
+tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans
+mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la
+pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si
+grande[98]!»
+
+[Note 98: Voyage de Cambry.]
+
+Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle
+poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet
+fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz,
+d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent
+éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,
+sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille
+plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande
+et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au
+bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
+s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
+d'une étrange petitesse dans ces îles.
+
+[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme
+prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,
+il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's
+Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier,
+demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis
+trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des
+Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.]
+
+Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
+cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
+côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.
+Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de
+Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques
+familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,
+sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées
+qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient
+leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec
+effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île,
+dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge.
+Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de
+Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces
+rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
+Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
+toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes
+du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux
+de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent
+la sépulture.
+
+À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande
+pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
+Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
+marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
+informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
+dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
+pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
+bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
+Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
+de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
+quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
+chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
+premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
+aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
+signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria
+Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des
+accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
+répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
+Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et
+vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de
+fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en
+filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres
+éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers
+Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a
+été avalé par la lune[101].
+
+[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
+Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi
+un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]
+
+[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations
+celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
+«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
+mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
+lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand
+l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et
+des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du
+beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,
+76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le
+premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les
+enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,
+Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en
+criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la
+fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,
+II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du
+Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné,
+p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir
+paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le
+soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
+soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,
+I, 86.)]
+
+Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
+ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
+monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces
+villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec
+ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
+regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
+mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
+moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
+sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
+conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres
+même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui
+passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique
+d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et
+le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons
+sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de
+grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses
+plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
+Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
+affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
+paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
+Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques
+moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont
+plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac
+n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout;
+la plus haute a quatorze pieds.
+
+Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
+haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race
+de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres
+y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
+populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
+religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
+pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En
+Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme
+symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence
+politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt
+chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps
+indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière
+essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui
+opposa celle de Dôle.
+
+[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
+guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
+après.]
+
+La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
+du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan.
+Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
+quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
+plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
+s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
+d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage
+était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
+condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
+Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en
+disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et
+moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et
+s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
+républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.
+
+[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
+Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui
+résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]
+
+[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises
+de Nantes, octobre 1832.]
+
+Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
+l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour
+prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen
+âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a
+fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois
+d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour
+leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore
+un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les
+Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut
+réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de
+Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne,
+tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du
+Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit
+romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation
+monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance
+recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,
+écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.
+
+[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en
+décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus,
+envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]
+
+Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
+France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
+langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
+poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
+d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
+devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
+le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune
+fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules
+apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
+des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de
+leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à
+T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
+connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six
+volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise
+séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre
+entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se
+ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme
+emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne
+pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité
+celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie
+expirantes.
+
+[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
+filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
+présentait avec un bas bleu et un blanc.]
+
+Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
+limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
+jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important
+peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
+ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.
+
+Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
+d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
+barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
+rompre la communication. À travers passe la grande Loire,
+tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades.
+_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime,
+_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_
+
+C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen
+Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des
+Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
+l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais
+l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
+population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable
+petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La
+_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et
+dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère
+féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de
+chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses,
+l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée
+incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve
+de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur
+les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien
+assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre,
+la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le
+bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes
+de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille
+Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et
+Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les
+villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la
+capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des
+prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami
+Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son
+prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.
+Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son
+tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes
+de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce
+grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et
+d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,
+dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les
+Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre
+et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne,
+de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua
+de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le
+dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims
+également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris,
+Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute
+aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose
+contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de
+Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel.
+Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris
+et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière.
+C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août
+comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,
+l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
+fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
+le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles
+fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
+vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
+contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine
+des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance,
+mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur
+de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un
+roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur
+légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide
+finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous
+la prière des vierges.
+
+[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
+regard de la Bretagne.]
+
+[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]
+
+[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds
+de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze
+pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un
+autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette
+disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]
+
+[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de
+colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues,
+entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard
+Coeur-de-Lion, avait disparu.]
+
+Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
+sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
+Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge,
+puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je
+parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au
+midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les
+Ibères, vers les Pyrénées.
+
+Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de
+la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers,
+mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent
+trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
+contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
+Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les
+armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
+et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique
+et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux
+hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois
+l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
+républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme:
+esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.
+
+Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
+que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
+Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi
+Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses
+légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même
+comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme
+et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des
+mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.
+
+[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]
+
+[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la
+Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est
+plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut
+jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.
+
+Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le
+Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat.
+de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]
+
+Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever;
+il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
+aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
+chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase
+pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous
+quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du
+christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la
+colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France
+était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de
+Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux
+située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa
+soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à
+Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au
+XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,
+excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault,
+conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il
+emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil
+auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut
+longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été
+alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert
+de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue
+d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut
+comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se
+releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et
+meurt avec Gilbert.
+
+[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]
+
+[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte
+lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]
+
+La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
+avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles
+le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
+Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
+fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de
+Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
+et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre
+de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
+populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
+Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
+tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
+s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
+l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
+ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
+brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
+l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
+domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
+Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
+fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
+cachée.
+
+Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
+jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
+lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans
+leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par
+les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à
+l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et
+de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France.
+Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les
+Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles
+(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et
+l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou
+oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une
+famille de Parthenay[115].
+
+[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
+ville, au village de Saint-Loup.]
+
+Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres
+verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la
+Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont
+fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue
+en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La
+_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme
+Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs,
+aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme
+l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de
+dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace
+sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates;
+d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie
+démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf
+Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la
+curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma
+les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,
+Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces
+intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.
+
+[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La
+difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les
+débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les
+_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des
+bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais
+mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La
+Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de
+la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de
+onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du
+Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_.
+Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de
+la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]
+
+[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à
+cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]
+
+[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal,
+homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles
+qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]
+
+La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût
+été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre
+Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination,
+et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de
+ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils
+cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause
+protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port;
+on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue.
+Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour
+mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La
+Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.
+
+Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
+l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
+s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
+nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
+vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
+terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze
+rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses
+bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus
+royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à
+ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite
+centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui
+arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et
+violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils
+de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le
+voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la
+proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit
+son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.
+Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres,
+comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et
+en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La
+guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_
+écossais, celle de Vendée une iliade.
+
+[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet
+Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable
+jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans
+la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la
+Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable
+jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne.
+Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la
+Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette
+navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de
+guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,
+Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.
+
+J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine
+Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous
+le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_
+ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français,
+ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de
+propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la
+Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une
+seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]
+
+[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
+cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes
+décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service
+militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un
+contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un
+seul volontaire.]
+
+En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
+ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
+Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
+salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
+froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
+granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
+châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide
+et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
+l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le
+caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant.
+Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,
+des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les
+hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils
+y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.
+
+[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]
+
+Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
+celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
+dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic
+ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint,
+aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122].
+Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre
+ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que
+certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne
+rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties
+de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,
+soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal
+et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île
+basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la
+fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept
+cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment
+et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet
+l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les
+vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les
+courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur
+les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver
+presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et
+lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais
+combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125]
+grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel
+étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il
+vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs
+pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier
+par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle
+qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus
+laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres
+fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi
+qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans
+des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.
+
+[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
+communs et grossiers, abondants il est vrai.]
+
+[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
+épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]
+
+[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou
+neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de
+moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier
+vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché;
+les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de
+l'Auvergne; Delarbre, etc.]
+
+[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
+jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
+espagnols. (De Pradt.)]
+
+[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à
+la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
+renouvelés.]
+
+[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
+pierreries grossières de l'Auvergne.]
+
+[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
+l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
+tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
+Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la
+terre, et calomniait sa fertilité.]
+
+Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
+sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
+L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les
+Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses
+ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui
+écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour
+la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].
+
+[Note 129: 1833.]
+
+Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
+d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
+l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du
+parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
+pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat,
+Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
+christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui
+ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
+souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
+l'ancienne foi.
+
+[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
+et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne
+Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de
+Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]
+
+Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi.
+Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle
+n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau
+de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur
+plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
+volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
+variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
+tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
+l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
+revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
+trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
+d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
+l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées
+aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
+vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
+montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et
+le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À
+midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout
+bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste
+ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous
+croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces
+maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et
+vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés
+du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose,
+peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si
+grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné
+encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui
+portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en
+justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent
+quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux
+vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans
+leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le
+capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres
+se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la
+ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des
+flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa
+curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].
+
+[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au
+roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées.
+_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de
+paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile
+de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et
+Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de
+M. Monteil.]
+
+[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.]
+
+[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
+Force.)]
+
+[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]
+
+[Note 135: Millin.]
+
+Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à
+peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn
+et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit
+tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de
+l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des
+Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec
+quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord
+donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend
+l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au
+nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses
+petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la
+Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La
+Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et
+gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en
+face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de
+la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par
+l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers
+l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois
+plus large que la Tamise à Londres.
+
+Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
+s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
+attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par
+Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long
+de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des
+arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans
+autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent
+leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à
+la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
+landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères
+pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du
+Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux
+montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec
+eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude,
+demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie
+de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les
+laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites
+routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la
+campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde
+antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays.
+Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui
+emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos
+mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger
+espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de
+ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son
+_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.
+
+[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons
+noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne.
+Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.
+
+Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons
+est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de
+Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix
+mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc,
+Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère,
+par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons
+quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin
+de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la
+Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc
+au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des
+Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.
+
+_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux
+de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés
+à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils
+remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent
+à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
+bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
+abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
+tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de
+leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des
+_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation,
+harcèlent et accablent les fermiers.]
+
+La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
+grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de
+pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse
+aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures,
+et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de
+l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni
+Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et
+Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et
+ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage
+des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien
+des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.
+
+[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._
+de Humboldt.)]
+
+[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
+l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
+villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers.
+Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie
+centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française
+d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]
+
+Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
+les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont,
+qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux,
+et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse
+épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
+Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la
+torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et
+chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu
+les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir
+celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en
+belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes
+abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la
+France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].
+
+[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
+verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
+faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
+jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des
+Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme
+celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]
+
+[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un
+coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres,
+dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie
+de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et
+arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des
+plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent
+étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres
+d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur
+graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M.
+Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique
+des Pyrénées est du côté de la France.]
+
+Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais
+seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
+mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le
+sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
+sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable
+féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche,
+éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces
+prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des
+grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un
+masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le
+long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements
+infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les
+rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave,
+battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux
+Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le
+gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de
+treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].
+
+[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché
+le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que
+le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu
+qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le
+Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme
+le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.]
+
+[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
+_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira
+près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est
+beau!»]
+
+[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
+décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
+entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
+sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en
+perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois;
+et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en
+sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une
+vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le
+remplacer.]
+
+[Note 144: Laboulinière.]
+
+[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur
+(Dralet.)]
+
+Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
+passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
+père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
+plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
+choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette
+embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
+deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
+France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
+l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
+versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol,
+exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le
+français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies,
+fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin.
+Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est
+obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux
+climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence,
+la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes
+splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces
+étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité
+du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque
+nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères!
+
+[Note 146: Dralet.]
+
+[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest,
+vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de
+Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]
+
+[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une
+évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir
+les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se
+contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux
+destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés
+par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce
+sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui
+leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable.
+Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en
+approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement
+la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec
+des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents
+moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et
+elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos
+départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces
+fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent
+mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles
+que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye
+en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les
+choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait
+Dralet (1812).]
+
+[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
+ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
+monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
+tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
+la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu
+de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays
+sauvage, désert et pauvre.»]
+
+Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées,
+c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix
+mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez
+souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le
+rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon,
+le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le
+voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois
+chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite
+le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine,
+qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne,
+qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et
+fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver
+quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne,
+d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des
+races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les
+nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et
+Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait
+à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit
+le Basque, nous ne datons plus.»
+
+[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des
+montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé
+par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de
+grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de
+la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne
+et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la
+différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre
+les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont
+plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses
+populations qui les entourent.
+
+Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple
+basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses
+champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de
+cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
+Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:
+
+ Bearnes
+ Faus et courtes.
+ Biaoèdan
+ Pir que can.
+
+«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
+Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
+mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont
+d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
+mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et
+perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il
+conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le
+Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la
+crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir
+aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de
+même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la
+Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit
+nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
+Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont
+bâties le long de cette chaîne de montagnes.»]
+
+Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
+souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y
+fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous
+les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon,
+Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
+Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout
+peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un
+cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en
+effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi
+dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora
+même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français.
+Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte
+de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à
+l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
+de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
+aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par
+un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris
+non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
+l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri
+IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut
+manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre.
+C'est une belle expression des origines primitives de la population
+française comme de la dynastie.
+
+Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
+Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière
+au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent
+partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y
+a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours
+_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y
+figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La
+montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans
+son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de
+sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant
+d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de
+forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache
+chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les
+pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé,
+exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il
+est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste
+un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne
+rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à
+travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et
+vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux
+ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé
+vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152].
+
+[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
+chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
+ans, selon Buffon.]
+
+[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois
+jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait
+une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la
+défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées
+vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été
+mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8
+mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses
+reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois
+en prés ou terrains labourables.»]
+
+Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter
+tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les
+terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756,
+et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait
+le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
+population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
+escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
+cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
+aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
+sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans
+nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux,
+les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête
+de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
+animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
+Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte
+de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient
+plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter
+pourtant cette guerre contre la nature.
+
+[Note 153: Dralet.]
+
+[Note 154: Ibid.]
+
+Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
+ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de
+Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées;
+passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes
+prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à
+recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce
+pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers,
+au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le
+canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs
+salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155];
+d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une
+autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne
+de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la
+lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à
+Carcassonne[156].
+
+[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
+glaces de Venise.]
+
+[Note 156: Trouvé.]
+
+C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un
+autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies
+aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces
+villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour
+d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à
+côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont
+les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les
+Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une
+terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme
+profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de
+vert-de-gris.
+
+[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
+tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
+Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
+d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le
+vent d'Afrique, lourd et putréfiant.
+
+Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui
+ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
+coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
+Gallia moraretur, et vovit et fecit.»]
+
+[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est
+bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]
+
+[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
+parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
+Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
+Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
+de Montpellier y étaient seules propres.]
+
+C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout
+les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
+Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
+de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160].
+L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
+créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
+sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
+enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du
+Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
+vaisseaux[161].
+
+[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
+couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
+inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des
+portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
+têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
+près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
+lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
+d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
+d'un théâtre.]
+
+[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et
+profond de trente.]
+
+Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
+C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
+Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre
+sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
+féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
+auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
+Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
+féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer
+l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
+Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
+que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
+d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous
+la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau
+de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les
+Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix
+d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au
+doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères
+rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de
+Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette
+population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence
+tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble
+l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des
+races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable
+catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la
+montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai,
+tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les
+Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas
+étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il
+y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de
+Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.
+
+[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père
+était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs
+aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de
+Languedoc et de Roussillon.]
+
+Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
+légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
+Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
+différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
+Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
+conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
+l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et
+de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme
+le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est
+bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables,
+très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit,
+comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait
+à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut
+périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et
+réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés
+aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.
+
+[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
+trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)]
+
+Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec
+le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les
+peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche,
+plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée
+par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des
+fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var
+à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à
+elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux
+côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est
+un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux
+pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne.
+La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les
+sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une
+pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le
+pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En
+Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont
+la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et
+du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des
+ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que
+maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté
+religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence
+y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux
+courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.
+
+[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de
+Louis XIV.]
+
+La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
+chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
+aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du
+Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur
+ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les
+vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre,
+ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré
+mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se
+rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques,
+italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à
+celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en
+terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui
+ne donnent que thym et lavande.
+
+[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
+d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
+comme depuis Avignon et Beaucaire.]
+
+[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
+construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet
+eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda
+l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du
+pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]
+
+[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
+Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et
+les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent
+faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en
+France.]
+
+[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III,
+645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum
+vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à
+Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon:
+«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat,
+nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario
+negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y
+eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807.
+En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin,
+IV, 35.
+
+Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire,
+Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique
+de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette
+ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des
+fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par
+Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.]
+
+Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler
+de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre
+du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les
+arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère
+moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et
+subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour
+s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la
+fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête,
+quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il
+le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des
+ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ
+au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à
+la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et
+charmante.
+
+Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
+celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
+qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
+colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
+tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
+tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
+fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage.
+La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé.
+
+[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du
+culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence,
+des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la
+Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en
+1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un
+autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon
+consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_.
+
+Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en
+Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le
+_dragon_; tous deux menacent Grenoble:
+
+ Le serpent et le dragon
+ Mettront Grenoble en savon.
+
+--À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
+_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la
+langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre
+dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen,
+c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait
+autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait
+délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme
+saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.]
+
+[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
+enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui
+jette.]
+
+Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
+contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
+pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de
+chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les
+taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le
+jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge
+à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête
+écumante.
+
+Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais
+non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la
+moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à
+treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins
+de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des
+Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des
+Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe
+de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut
+capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais
+connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque
+battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête
+à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux
+camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa
+tout son bien.
+
+[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
+Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]
+
+Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques,
+au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les
+campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la
+France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les
+vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline
+abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle
+nature des mains libres, intelligentes.
+
+Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
+dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur
+de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par
+Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve
+siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de
+l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même
+révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de
+Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric,
+avec un athée provençal (d'Argens).
+
+Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au
+XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
+ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
+C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la
+parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
+donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
+rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
+démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
+méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
+du Rhône.
+
+Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
+vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant,
+en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
+malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois
+partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
+l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
+Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
+l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui
+donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je
+trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au
+sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé
+par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais
+non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il
+appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.
+
+[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les
+communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de
+leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._]
+
+[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de
+ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches
+à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La
+fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par
+corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de
+Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336.
+C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une
+grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait
+autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient,
+tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la
+bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même
+usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_
+le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à
+une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui
+y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est
+placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le
+signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_.
+Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut
+pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la
+gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches
+à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en
+Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
+croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
+_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce
+jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines
+fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux
+Panepsies.)]
+
+[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
+dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.
+
+Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi
+René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme
+que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
+carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et
+l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de
+la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.]
+
+Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et
+marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville
+d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées
+méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a
+vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de
+sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole
+des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses
+champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les
+habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs
+morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils
+étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours
+décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le
+royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et
+obscur; ses grandes familles se sont éteintes.
+
+[Note 175:
+
+ Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna,
+ Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.
+
+ DANTE, Inferno. c. IX.]
+
+Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines
+d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique
+la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes
+villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des
+colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins
+puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les
+Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes,
+qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier,
+Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États
+du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent
+Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux
+et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées
+de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome
+prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent.
+La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les
+Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps
+s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des
+municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la
+république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y
+éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette
+décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que
+Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut
+sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque
+jour[176].
+
+[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
+poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a
+perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable
+où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une
+ombre:
+
+«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les
+voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le
+ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant
+les gonfle de pleurs.
+
+«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles
+sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid
+où j'aurais voulu vivre et mourir!
+
+«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui
+ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.
+
+«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
+feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»
+
+ Sonnet CCLXXIX.]
+
+La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète,
+me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus
+d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt
+bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y
+arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées
+tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.
+
+La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
+Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
+d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la
+Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme
+Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.
+
+ * * * * *
+
+Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura,
+aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du
+Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,
+isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer
+l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus
+dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de
+former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes
+invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est
+pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons
+normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et
+de l'Alsace.
+
+Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné
+appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
+latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
+pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
+D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
+le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la
+Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la
+Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de
+résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être
+incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles
+donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably
+et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois
+par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le
+grand anatomiste[177].
+
+[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
+Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
+grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des
+plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles
+Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le
+caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.]
+
+Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
+raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
+les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au
+Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
+frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
+usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent
+souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du
+Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous
+chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
+dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
+vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
+filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que
+c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les
+leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce
+n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une
+femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
+Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le
+génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une
+irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
+d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
+finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
+avec Mélusine et la fée de Sassenage.
+
+[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des
+traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires
+qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière
+assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
+pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
+Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
+procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
+éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»
+Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.]
+
+[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
+mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers
+et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]
+
+[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
+armure des princesses de la maison de Bouillon.]
+
+Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche
+simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
+les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même
+bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
+les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur
+ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où
+siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon
+coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par
+les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour
+les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations
+annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs
+d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin,
+l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs
+ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et
+d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais,
+et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers;
+ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du
+Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel
+esprit: il fait des vers et des vers satiriques.
+
+[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent
+en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
+vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux
+ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les
+domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le
+_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
+farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
+célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve
+en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]
+
+[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
+toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il
+existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde
+l'entrée avec une faux.]
+
+[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
+bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]
+
+[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
+instituteurs. (Peuchet.)]
+
+Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
+France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185],
+eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent
+moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près
+indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée
+à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à
+Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée
+au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant
+et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble,
+quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île
+d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république.
+
+[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
+dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le
+pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous
+Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de
+Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près
+de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée
+Chevallereuse_.]
+
+[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
+baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à
+genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De
+même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à
+genoux.]
+
+[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un
+courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
+cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.]
+
+[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)]
+
+[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
+qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]
+
+À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout
+le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait
+dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique;
+ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque
+s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le
+véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
+Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des
+comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques,
+«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des
+conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die
+et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands,
+tantôt sur les mécréants du Languedoc[190].
+
+[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
+seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
+calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
+Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
+Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
+1559; il est enterré à Westminster.]
+
+Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république
+ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
+chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
+l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille
+du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis
+les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant
+Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
+Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la
+pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie
+de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des
+chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont
+libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de
+colporteurs.
+
+[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
+Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines,
+la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de
+Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À
+Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de
+Charles-Quint, mort en 1564.]
+
+[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
+en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
+trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
+quartiers, huit de chaque côté.]
+
+[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On
+compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de
+fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
+peu de moutons; mauvaises laines.]
+
+Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle
+avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
+Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
+ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle,
+formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
+juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
+_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
+barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
+Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de
+l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient
+d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des
+monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses
+cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où
+Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où
+l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une
+miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout
+pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi
+se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans
+les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne
+savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le
+prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur
+ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut
+jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes
+contradictoires de cette Babel.
+
+[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la
+Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se
+trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et
+fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du
+Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange
+étaient deux francs-alleus de l'Empire.]
+
+[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et
+l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il
+est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son
+hydromel si vanté.]
+
+[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
+cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
+_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères
+et mères nobles.
+
+Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de
+la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de
+Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
+cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la
+justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
+essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
+L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
+grand _sonzier_, etc.]
+
+La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
+m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
+germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos
+qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
+Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
+aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la
+rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à
+l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles
+des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque
+fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse
+qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198].
+
+[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait
+un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui
+vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et
+triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la
+repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un
+monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre
+de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y
+venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion,
+un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la
+femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord
+du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de
+précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme
+fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette
+flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie
+sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne
+commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient
+régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le
+_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et
+devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de
+la Basse à Bischwiller.]
+
+[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
+l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
+cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la
+première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
+allemandes, la musique donne la vie et la mort.]
+
+Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au
+combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore
+dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse
+héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure
+dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier,
+Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du
+Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des
+fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe
+siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la
+Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et
+qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent
+presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de
+Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant
+épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par
+leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais,
+contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous
+tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à
+Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une
+pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité
+nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du
+peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se
+trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant
+méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval,
+maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René
+d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise
+des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de
+l'Angleterre et de la Hollande.
+
+[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet
+audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
+s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]
+
+En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
+d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun
+et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
+fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les
+couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour
+masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La
+grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous
+côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des
+bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne
+sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours
+les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous
+apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les
+uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois.
+Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du
+Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien
+des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout
+chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis
+les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes,
+au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit
+saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur
+la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si
+beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira
+discrètement.
+
+Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
+encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
+rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
+l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
+Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
+Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant
+son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la
+Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la
+veillée[200].
+
+[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
+Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait
+humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs
+énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.]
+
+Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
+Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
+vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
+blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
+finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits
+moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile
+fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de
+limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout
+cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose
+d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée
+à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point
+particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le
+même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à
+penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est
+l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur
+fortune.
+
+ * * * * *
+
+Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
+Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
+plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
+Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
+inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
+n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
+choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
+loisir la fleur délicate de la civilisation.
+
+D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon,
+avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
+fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
+toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
+druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent
+l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le
+vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son
+discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le
+fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont
+de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les
+taureaux.
+
+[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
+séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive
+gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
+relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
+Saint-Irénée.]
+
+La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
+l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
+nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
+autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
+de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
+montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine,
+puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
+Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
+terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
+grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
+se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
+concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
+Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien
+que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
+L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
+inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant
+de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
+papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
+et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
+pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
+poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
+meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
+forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
+dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
+soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des
+idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration
+poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune
+marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit,
+comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse
+et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il
+faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère
+lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec:
+Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps,
+saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y
+est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y
+mourir[205].
+
+[Note 202: Millin.]
+
+[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
+encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni
+instruments, comme au premier âge du christianisme.]
+
+[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour.
+Leurs familles du moins sont lyonnaises.]
+
+[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le
+parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon
+que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous
+Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze
+couvents.]
+
+C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le
+mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles,
+comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le
+coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés
+grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire
+aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation
+intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des
+rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il
+vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de
+doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur
+manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de
+plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent
+leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand
+Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de
+revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple
+d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas
+uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après
+les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent
+l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206].
+
+[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
+s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]
+
+Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui
+de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre
+du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas.
+D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne
+voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville
+impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de
+provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux
+Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire;
+devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.
+
+En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et
+Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
+ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au
+confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
+celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
+Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
+fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et
+facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est
+restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses
+forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui
+amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever
+Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour
+s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa
+divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut
+toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour
+d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce
+qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes,
+elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin,
+les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère
+s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze,
+l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
+
+[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
+Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
+quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et
+d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États
+de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre
+Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.]
+
+[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique,
+puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]
+
+[Note 209: Inscription trouvée à Autun:
+
+ DEAE BIBRACTI
+ P. CAPRIL PACATUS
+ I------I VIR AUGUSTA.
+ II I.
+
+ V. S. L. M.
+
+ MILLIN, I, 337.
+
+Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que
+le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance.
+«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des
+bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait
+pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI).
+On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes
+saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles
+Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance
+Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome
+française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène,
+ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.
+
+Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
+Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les
+Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
+par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on
+ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun,
+par Joseph de Rosny, 1802.]
+
+La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
+bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
+et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner
+par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
+pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout
+le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
+noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
+plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de
+Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la
+splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi
+de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans
+que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du
+moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint
+Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef
+d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères.
+Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle,
+fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade
+des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de
+Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse
+et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de
+celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties
+les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint
+Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la
+Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au
+nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa
+petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme
+religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de
+l'histoire et de l'humanité[212].
+
+[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de
+Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est
+local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a
+singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant
+la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal
+théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
+révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
+roi Machas.
+
+La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
+jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
+cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
+doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.]
+
+[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
+Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]
+
+[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
+Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite
+ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où
+mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le
+pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de
+la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.]
+
+La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable
+de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
+branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux
+royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à
+tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine,
+ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des
+Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a
+emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui
+avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre
+l'oppresseur des communes de Flandre.
+
+[Note 213: Charles VII.]
+
+Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
+Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
+démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
+descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
+l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
+le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
+quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de
+Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de
+la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et
+d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses
+formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la
+sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et
+Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère
+pour former le noyau de la France.
+
+C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la
+Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et
+crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays
+est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont
+chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières
+traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La
+maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu
+sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises,
+au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise,
+sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale,
+indigente.
+
+De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
+guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
+qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
+rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville
+autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville
+sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons
+petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.
+
+Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été
+l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui
+consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti
+les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours
+se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la
+quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en
+mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare
+que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas
+les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture.
+La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin
+ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants.
+
+[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France,
+et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15
+novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À
+la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères
+réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La
+coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants;
+de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de
+Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui
+partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs,
+Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre
+chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et
+chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses
+maisons et les domaines de la ville et du roi.]
+
+Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
+la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque,
+des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était
+pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands
+et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les
+Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de
+soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise
+était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de
+toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de
+coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
+originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires
+à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne
+grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient,
+dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer
+de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à
+peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt
+roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de
+l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des
+seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin
+l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au
+visage.
+
+[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit
+Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant
+des souliers.]
+
+Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
+transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
+contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour
+ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi,
+naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des
+facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire
+mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en
+Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires.
+La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et
+Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes
+leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous
+ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la
+satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut
+faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de
+Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes
+griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et
+satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la
+langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est
+la _Satyre Ménippée_.
+
+[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête
+Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré
+comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un
+désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de
+Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
+quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de
+Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux,
+comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le
+plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France
+aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et
+surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
+disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il
+y ait beaucoup de malice et d'ironie.]
+
+[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France
+éclate dans les fêtes populaires.
+
+En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour
+délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
+(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers
+(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
+(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
+aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
+_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque
+des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
+obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de
+Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de
+feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
+jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs
+lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait
+une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en
+choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux
+files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de
+l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à
+Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants
+sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de
+l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au
+mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président
+Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents
+de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la
+scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa
+femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
+l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.]
+
+Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
+que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
+Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme
+a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
+degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la
+rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
+le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
+blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein
+de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la
+terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi
+cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et
+rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.
+
+[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la
+transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
+caractères.]
+
+[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la
+vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent
+capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois
+arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu
+qui donne de bon vin.]
+
+[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six
+ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes,
+femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien
+le vin de Champagne exige de façons.]
+
+[Note 221: La Fontaine dit de lui-même:
+
+ Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
+ Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.
+ À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
+ J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
+ Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
+ Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.
+
+«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]
+
+Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le
+fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine
+avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver
+avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu
+en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie.
+La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête
+basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes
+superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de
+magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de
+Flandre et de Normandie[222].
+
+[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le
+paysage sont singulièrement anglais.]
+
+Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se
+ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
+laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
+triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
+existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
+qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
+celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
+Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si
+fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon
+une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
+eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
+français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons,
+qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes
+d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève
+acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de
+sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande,
+l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à
+envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille,
+au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs,
+quelques articles du Code civil[223].
+
+[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
+d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à
+quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il
+est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement
+séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence,
+dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants
+parler comme des orateurs...]
+
+Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
+l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
+avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie
+la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
+industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit
+d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan
+va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le
+grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor
+par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne.
+Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe
+siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la
+grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse
+haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de
+Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses
+recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand
+Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent
+volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une
+dialectique vaine et stérile.
+
+[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
+Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
+qu'ils en ont perdu la gloire.]
+
+Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
+forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
+_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
+campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
+grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
+grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
+l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
+peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
+musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
+département du Nord.
+
+La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de
+Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines,
+dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand,
+de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage.
+Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en
+sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente
+mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés.
+Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
+
+Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
+et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs
+affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
+l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne
+fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit
+mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La
+Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter
+pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans
+Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses
+empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont
+encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs
+publiques.
+
+[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
+foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
+_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un
+habit neuf aux grandes fêtes.]
+
+Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
+nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
+plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
+devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
+satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
+dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec
+le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture
+aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture
+normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de
+Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes.
+L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux.
+La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend
+au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante
+tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque
+corbeille tressée des joncs de l'Escaut.
+
+[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par
+Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26;
+(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera
+bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres
+légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif
+religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le
+doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage
+égal dans les successions, etc.
+
+Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
+était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
+l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
+l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
+Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.]
+
+Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
+éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
+ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
+Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
+coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
+vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
+en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
+plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
+pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces
+églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon,
+l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure
+en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais
+combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés
+sur l'établi[228].
+
+[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
+statues et figurines.]
+
+[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
+développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.
+_Voy._ t. VI, p. 120.]
+
+Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce
+n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de
+vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et
+des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des
+hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent
+lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents
+et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement
+belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux
+profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et
+sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme
+et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
+Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la
+peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux
+idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité
+du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri
+dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de
+l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée
+de la nature.
+
+[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
+Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]
+
+[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
+la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry.
+La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les
+penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire
+l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois
+la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique
+qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.]
+
+[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à
+genoux devant une hostie.]
+
+[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
+Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
+officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
+d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à
+Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et
+lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au
+vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est
+horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort,
+appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous
+sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien
+pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le
+Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige.
+La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère
+qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de
+saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la
+chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une
+pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang.
+Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes
+carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de
+peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées;
+mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps
+humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]
+
+[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux
+en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne,
+Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse,
+etc.]
+
+Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un
+grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes
+poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y
+pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et
+des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux
+funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique
+entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les
+Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.
+Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le
+temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de
+Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus,
+Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer
+Waterloo[235]!
+
+[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le
+traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
+significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II,
+fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi
+de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un
+fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur,
+la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
+française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
+(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
+celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).
+
+Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait
+à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans
+doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
+1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.»
+Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans
+plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme
+blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la
+Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire
+que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de
+1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit
+la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.]
+
+[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
+précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
+en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le
+monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare,
+celtique ou germanique.]
+
+Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à
+seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous
+toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à
+s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
+levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
+baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
+dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
+miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?
+
+Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
+Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et
+d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche,
+Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au
+couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée
+du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à
+l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière
+terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des
+bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la
+servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par
+les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés,
+Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le
+calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la
+grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi
+l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à
+mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont
+mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de
+races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys,
+Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a
+été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats
+d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et
+crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan,
+se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la
+mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le
+bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le
+monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux
+grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre
+et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande,
+qu'elle tient à terre se retourne et mugisse.
+
+[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine
+Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus
+que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
+lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français.
+Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire,
+d'Ostende à Brest.]
+
+[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de
+l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une
+des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers
+est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
+Châtillon.»]
+
+La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
+l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
+sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
+La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
+arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de
+Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du
+reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement
+obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
+ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
+ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
+secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur
+taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.
+
+[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]
+
+La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
+Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
+l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
+près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est
+des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa
+personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque
+le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence
+des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par
+composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de
+l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est
+l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler.
+
+Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout
+devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans
+l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la
+dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux,
+ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de
+la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation
+des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
+Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances
+plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est
+un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre
+de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la
+Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves
+qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom
+d'Île-de-France.
+
+On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
+de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
+Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
+n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
+provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
+le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
+Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
+brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui
+tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit
+lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de
+bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse
+couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur
+prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et
+la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se
+laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les
+manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De
+Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre
+Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans
+ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots
+d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits,
+jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce
+spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai,
+les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche
+point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès
+visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris
+vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique.
+
+Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons,
+Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une
+ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon,
+Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour
+atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la
+vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il
+décrit se relâchent et s'élargissent.
+
+Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné
+au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé
+notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES
+DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le
+Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise,
+entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son
+centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en
+vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les
+chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs
+Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église
+Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240].
+
+[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en
+Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
+Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]
+
+[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique.
+L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et
+métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les
+archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de
+Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme
+métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de
+Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres,
+Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne
+lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.]
+
+La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale
+Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à
+Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier
+chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se
+rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été
+souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne
+D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de
+guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la
+molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à
+côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble
+entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le
+Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue
+par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon,
+Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour,
+reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale
+tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore.
+Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243].
+
+ Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
+ Je suis le sire de Coucy.
+
+[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais
+avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose
+d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue:
+«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]
+
+[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.]
+
+[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et
+trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds
+d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le
+18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
+bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de
+hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux
+Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de
+grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle,
+auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en
+1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de
+Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
+connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
+tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
+minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.]
+
+Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande
+pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes
+de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux
+Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de
+Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244].
+
+[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
+Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands
+écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]
+
+Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette
+ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes
+villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon.
+Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un
+ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples,
+à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la
+changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
+sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république,
+elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de
+Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut
+chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France:
+«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier
+rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
+l'armée[248].
+
+[Note 245: Pierre l'Ermite.]
+
+[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]
+
+[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
+Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
+Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
+famille picarde.]
+
+[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution
+sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
+la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
+gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy;
+Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de
+Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.]
+
+Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége
+de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans
+le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge
+le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La
+plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin,
+Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent
+aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous
+regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue
+étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251].
+
+[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de
+mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a
+donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle
+de Sainte-Beuve.]
+
+[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort
+en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
+mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean
+Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers
+1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à
+Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre
+Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à
+Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste
+qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en
+1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à
+Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en
+1700, etc.]
+
+[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.]
+
+Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
+manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
+monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
+ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un
+pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France
+exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire
+Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et
+d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est
+dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre,
+loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à
+Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont
+sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France
+qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en
+Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français;
+ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera
+tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit
+moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma
+de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis
+Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.
+
+Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le
+général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
+s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
+faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
+Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
+plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
+qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
+toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas
+ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales,
+particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une
+force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252].
+
+[Note 252: Écrit en 1833.]
+
+C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
+centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
+organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
+opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir
+l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
+Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
+Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien
+entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
+convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
+résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
+
+Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
+organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
+cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
+Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de
+Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
+Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
+
+La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
+secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
+fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
+guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
+centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les
+provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent
+les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et
+renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé
+par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de
+la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
+politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute,
+et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui
+elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se
+reconnaissent à peine:
+
+ «Miranturque novas frondes et non sua poma.»
+
+Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
+attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
+l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris
+et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie;
+c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre
+même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies,
+atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont
+grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette
+préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne
+peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie
+centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans
+les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de
+nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la
+première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes,
+fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de
+l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à
+vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.
+
+C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
+frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
+chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
+allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France
+italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
+néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
+souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
+entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne
+Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
+France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
+force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
+quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
+donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
+territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
+Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
+solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
+provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
+bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
+belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
+réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
+Champagne!
+
+Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
+l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
+côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
+Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
+Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
+l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
+L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de
+l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté
+poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à
+pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce
+que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et
+énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la
+beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre
+monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non
+plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y
+trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science
+et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un
+empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.
+
+[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
+mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
+l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
+philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
+politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
+sont alsaciennes d'origine.]
+
+La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
+l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
+reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
+
+Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
+autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se
+trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et
+des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des
+organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué
+qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des
+autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les
+segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité
+du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux
+composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les
+organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de
+parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des
+degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que
+l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer
+comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties,
+la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions
+qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité
+sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité,
+où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité
+individuelle.
+
+[Note 254: Dugès.]
+
+Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de
+la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité
+humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution
+de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les
+degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le
+christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la
+Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux
+progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi
+celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus
+avancé la centralisation du monde.
+
+Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
+provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
+conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
+des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
+n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
+populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
+sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
+Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
+langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
+solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
+joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis
+au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
+
+Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit
+local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la
+race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a
+été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances
+matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son
+soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux,
+de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
+l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
+merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
+particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste,
+il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine
+est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
+l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
+patrie.
+
+Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
+pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
+ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
+L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
+partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
+puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
+en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira,
+la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village
+natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il
+compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie,
+idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à
+l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
+
+ * * * * *
+
+À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes
+bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité
+souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle
+longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles
+rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
+s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
+amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle
+l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
+entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
+grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui
+mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
+souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
+ne suffiront pas à nous consoler.
+
+
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS
+
+SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.
+
+
+On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
+population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
+et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
+savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
+jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
+plausibles, mais peu décisives.
+
+Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
+semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
+ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
+les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
+dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
+et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
+(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les
+affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
+Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
+Ducange). Enfin un auteur dit:
+
+ Libertate carens Colibertus discitur esse;
+ De servo factus liber, Libertus, etc.
+
+(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X,
+385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
+parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils
+étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
+situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
+Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
+redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere
+debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº
+83, ap. Ducange.)
+
+C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on
+trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de
+Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient
+établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie
+singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam
+genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat,
+quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a
+_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
+détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
+événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»
+
+Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255],
+_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
+dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
+Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
+pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
+cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
+qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
+modifiée en 1477 par le duc François.
+
+[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
+_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]
+
+En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
+dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
+_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.
+
+D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
+ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
+avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
+parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
+en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
+Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur
+fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
+pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
+ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit
+pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
+l'état de meunier (Marca, p. 71).
+
+Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
+alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
+nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
+fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans
+l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
+ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.
+
+Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
+(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
+les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains
+laissaient également croître leurs cheveux.
+
+Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une
+race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
+sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
+Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).
+
+Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
+retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
+dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
+Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
+semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
+actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
+point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
+gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
+janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
+Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
+écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
+fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
+nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
+des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés
+du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité
+dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le
+quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et
+quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se
+servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et
+dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.)
+
+Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien,
+bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
+parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
+leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
+conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.
+
+Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
+prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
+leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
+sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
+l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
+témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
+des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
+_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
+pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
+Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
+Savoyards[256].
+
+[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
+l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._
+le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait
+une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous
+apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine
+Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine
+Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).]
+
+Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
+nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
+lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
+croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
+inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
+buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
+(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
+espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
+compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
+et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
+Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
+aux ladres.
+
+De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes
+sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans
+certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le
+Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI).
+
+Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
+premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
+que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
+trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
+froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud
+adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
+qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
+soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent
+s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
+parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
+l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)
+
+Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
+que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
+successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de
+l'Occident.
+
+
+
+
+LIVRE IV
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
+GERBERT.--FRANCE FÉODALE
+
+1000-1031
+
+
+Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
+l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe
+siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son
+histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
+concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
+sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
+discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
+terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
+naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne.
+Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on
+croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des
+_Alleluia_.
+
+C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait
+finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme,
+les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la
+prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette
+terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le
+monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité
+antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et
+profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre,
+et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de
+légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de
+sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre
+chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée
+d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du
+safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente,
+avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le
+diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se
+présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
+d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de
+Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait
+pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il
+eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en
+effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire,
+_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit,
+morique desiit.»
+
+[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam
+jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum
+gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni,
+etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat
+(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi
+consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141):
+«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi,
+quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non
+longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli
+chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per
+orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit,
+et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV,
+ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab
+initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani
+generis interitum.»]
+
+[Note 258: Raoul Glaber.]
+
+Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et
+l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales
+du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur
+roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la
+mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment
+souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit
+les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer
+du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre
+monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé,
+celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru
+d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient.
+Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre
+chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon,
+dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à
+l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du
+cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des
+tentations et des chutes, des remords et des visions étranges,
+misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et
+qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille:
+«Tu es damné[259]!»
+
+[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum
+lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura
+mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte
+rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis
+tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas
+et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis,
+occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus,
+vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps;
+arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter
+concussit lectum.........»]
+
+Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
+valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
+jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
+aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de
+l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du
+cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.
+
+Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
+qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que
+l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des
+lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des
+malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et
+tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux
+de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement
+Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y
+entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les
+rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent
+porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection
+aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260].
+
+[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic.
+Ademari Cabannens., ibid. 147.
+
+Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
+l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
+glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
+sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature,
+trad. par Eyriès (1808), I, 200.]
+
+Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le
+monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre.
+«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols
+d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les
+racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent
+aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
+saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les
+mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit,
+et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage
+alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si
+c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine,
+il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus.
+Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer
+cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.»
+
+[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit
+de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989,
+grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande
+famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des
+_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033,
+famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et
+en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059,
+famine de sept ans, mortalité.]
+
+«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de
+Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la
+nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des
+ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes
+d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si
+affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la
+mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les
+loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture,
+commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu
+ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère,
+la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant
+lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux.
+Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en
+concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on
+ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait
+ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
+demeurât sans culture.»
+
+Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu
+de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
+tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine
+de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on
+allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait
+bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion
+de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des
+évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les
+églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins
+ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux.
+Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi
+matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_,
+plus tard _la trêve de Dieu_[262].
+
+[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples
+d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant
+à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une
+mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que,
+depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne
+n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire
+quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui
+qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie,
+ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le
+monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_
+(trêve) _de Dieu_.»]
+
+Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
+l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur
+l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
+portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche,
+disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
+baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou
+encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté
+chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants
+et ses hoirs...»
+
+Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à
+quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
+se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs
+demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher.
+Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les
+ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier,
+duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si
+l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un
+capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une
+petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues
+Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien
+voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri,
+entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était
+écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon
+habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit
+l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui
+demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu,
+répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre,
+et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit
+l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ,
+l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien!
+je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre
+âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
+du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
+l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir,
+avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].»
+L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine
+depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme.
+L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.
+
+[Note 263: Guillaume de Jumiéges.]
+
+[Note 264: Vie de saint Richard.]
+
+Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
+France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
+très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent
+musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_,
+les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et
+_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur
+l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et
+plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui
+demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit
+alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom
+de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église
+de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne,
+pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec
+les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il
+assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il
+avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à
+Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il
+chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les
+murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit
+possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint
+Hippolyte[265].»
+
+[Note 265: Chronique de Sithiu.]
+
+«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
+d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
+sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
+lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
+argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui
+demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne
+savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit
+d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière.
+L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment
+ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même
+de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon
+sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la
+reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et
+Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait
+comment cela s'était fait[266].»
+
+[Note 266: Helgaud.]
+
+«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
+ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait
+fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de
+ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer
+ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De
+même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait
+mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme
+les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut,
+celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne
+trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!»
+
+[Note 267: Helgaud.]
+
+La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il
+soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir,
+il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se
+mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le
+pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or
+de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite.
+Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et,
+indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes:
+«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe
+d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans
+doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant,
+lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de
+son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en;
+contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le
+voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient
+les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un
+clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge
+par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se
+troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
+seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
+de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
+père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
+qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
+sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
+va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que
+tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur
+soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et
+quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens:
+«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le
+Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se
+relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés
+dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait
+au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour
+eux[268].»
+
+[Note 268: Helgaud.]
+
+Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
+premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit
+et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la
+chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert
+que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la
+colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme
+incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore
+un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter
+à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à
+travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de
+trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers,
+surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises
+furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles
+pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens
+semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit
+que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la
+robe blanche des églises[270].»
+
+[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure,
+et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête
+est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet
+Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent.,
+ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour
+_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites
+longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X,
+293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo,
+cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et
+Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo
+_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo
+_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo
+_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le
+pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien
+étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de
+là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire
+le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter
+cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem
+jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c.
+IV.]
+
+[Note 270: Glaber.]
+
+Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations,
+des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes
+reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les
+saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre,
+et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
+consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le
+dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans
+l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau
+d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord.
+«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la
+position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était
+suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses
+peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident,
+placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi
+dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue
+pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être
+adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait
+en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].»
+
+[Note 271: Id.]
+
+[Note 272: Glaber.]
+
+La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
+tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
+pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes
+éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
+pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape
+français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il
+appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un
+siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un
+Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des
+Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de
+tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la
+profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il
+faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique
+fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux
+Français, de Gerbert et de Robert.
+
+[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est
+Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum
+bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor,
+spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An
+quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam?
+Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se
+minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc
+dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me
+Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina
+prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud
+me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate,
+tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.»
+Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis
+loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere
+ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis
+nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui
+das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit,
+nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro
+remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata
+relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette
+lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en
+Afrique.» Scr. fr. X, 426.
+
+Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si
+litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et
+incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
+perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
+portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per
+incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.
+Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia
+arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic.
+reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin
+potius nigromanticum.»]
+
+Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
+Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller
+étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand
+Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il
+professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon
+roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait
+déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut
+une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils
+aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.
+
+Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de
+Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie,
+Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat
+et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il
+ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à
+Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente
+et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez
+les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se
+donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille
+des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge,
+et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc
+il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne
+savais pas que j'étais logicien[274]!_»
+
+[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII:
+
+ Tu non pensavi ch'io loico fossi!
+
+Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
+dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est
+remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative
+de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus
+forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.]
+
+Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les
+premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux,
+fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient
+généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul
+Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes
+combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers
+Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont
+rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à
+l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux;
+nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours
+des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement
+les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes,
+amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient
+sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de
+lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en
+antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse
+de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du
+czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui
+appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
+était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à
+Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est
+resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient
+les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière
+la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
+Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276].
+
+[Note 275: Lettre de Gerbert.]
+
+[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de
+Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie,
+bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats
+d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des
+Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et
+Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.]
+
+L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage
+des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes;
+l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci,
+traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une
+fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les
+Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il
+convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti
+ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait
+sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la
+maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient
+en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais,
+descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais
+lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt
+avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait
+acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le
+Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des
+Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne.
+Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois
+refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux
+qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son
+fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois
+(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de
+Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets
+quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire.
+Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il
+le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa
+femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la
+fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient
+au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui
+accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la
+statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner
+l'épouse de Robert[279].
+
+[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
+sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
+Jumiéges.)]
+
+[Note 278: Albéric. ad ann. 904.]
+
+[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua
+suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos
+etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi
+simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus
+omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate
+recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine
+_Pédauque_ (pied-d'oie).]
+
+Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé
+Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta
+à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes
+osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession
+du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit
+tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la
+Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit
+relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
+Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.
+Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de
+Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent.
+Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva
+sur son corps un signe caché[281] (1037).
+
+[Note 280: Glaber.]
+
+[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
+Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.]
+
+Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
+cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable
+que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et
+Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs
+rivaux de Normandie et d'Anjou.
+
+La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de
+Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
+comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
+chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et
+combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques
+terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger,
+petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite,
+furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie,
+aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la
+Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes.
+Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que
+les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de
+grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et
+poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance
+qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand
+le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces
+comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance,
+fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard,
+était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de
+Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi
+le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme
+Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes
+et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui
+essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284].
+Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve
+et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une
+lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà
+fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour,
+partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du
+pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de
+Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques.
+Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires
+signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre
+sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à
+Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé
+l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères
+(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux
+(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore
+à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la
+puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua
+le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour
+rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte.
+Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par
+prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par
+mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de
+Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les
+Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de
+_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de
+la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France.
+
+[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.]
+
+[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus,
+ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.»
+Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue
+d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de
+Foulques.
+
+Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem
+trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto
+tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»]
+
+[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à
+la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
+bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi
+ni loi.»]
+
+[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]
+
+L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
+temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an
+1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
+Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
+dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
+la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la
+Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
+les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon
+de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets
+et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père
+de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui
+fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite
+lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne
+à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta
+le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais
+Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison
+de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un
+autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne,
+fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les
+seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale
+n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé
+comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait
+que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
+Franche-Comté à la Castille.
+
+[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de
+Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
+rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en
+personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]
+
+À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues
+Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre
+le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la
+Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue
+victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort
+indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque
+influence sur les moeurs et le gouvernement de la France
+septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui
+d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette
+domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au
+trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais
+l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons,
+Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son
+sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des
+Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter
+du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de
+Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne
+donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il
+se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de
+Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de
+reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le
+nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous
+parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et
+battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait
+tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique.
+
+Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs
+inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent
+l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades
+normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de
+Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent
+tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe,
+et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et
+Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La
+royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La
+France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement
+tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne
+les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte
+de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en
+Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la
+terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux
+Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la
+place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et
+les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
+L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.
+
+1026-1095
+
+
+Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
+aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
+l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle,
+à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les
+seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur
+des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de
+Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque
+les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a
+la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à
+leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du
+Sacerdoce et de l'Empire.
+
+Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le
+saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion
+des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut
+lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois
+reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore
+une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de
+l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les
+puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes
+des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les
+ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention
+superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une
+société séculière prend le titre de société sainte, et prétend
+réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine,
+mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main
+aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains
+les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi
+vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
+perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe
+encore entre les nations.
+
+[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les
+rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges
+provinciales_.]
+
+[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.]
+
+Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En
+est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe?
+Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
+révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain
+poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui
+va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la
+consommation des temps?
+
+Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas
+mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une
+montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et
+les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une
+table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe
+avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois.
+L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au
+berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui,
+encore.--Ah! bon, je puis me rendormir.
+
+Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
+saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes
+qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
+loi, la réconciliation définitive des nations.
+
+Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort
+avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce
+et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
+compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à
+la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
+joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
+suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
+candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
+empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits
+chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du
+monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les
+reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le
+fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle
+de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi
+Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux
+blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de
+rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au
+pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la
+prépondérance des empereurs.
+
+[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent
+un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
+selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]
+
+L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont
+il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
+chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
+profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
+rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
+sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on
+peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé,
+immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante
+armure.
+
+La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
+Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
+l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne
+connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que
+dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent,
+ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la
+forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.
+
+Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
+n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
+mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas
+moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du
+ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront
+de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul
+au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur
+enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux,
+nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont
+mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.
+
+[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]
+
+Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
+s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
+devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient
+corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses
+_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_.
+Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au
+rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.
+
+Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les
+cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les
+barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle
+devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent
+chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques
+s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille
+les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils
+s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils
+combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la
+masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre
+d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un
+abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les
+évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu
+vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques.
+Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils
+font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges
+ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
+balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge
+d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son
+nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en
+pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester,
+léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux
+glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son
+choix.
+
+[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
+par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
+serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa
+monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le
+prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit
+passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et
+le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort
+leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la
+sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége
+ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un
+chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes
+du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar,
+chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de
+Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille
+et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc
+ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor
+hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis
+notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni
+Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
+servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
+dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
+I, 197.]
+
+[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer
+ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape
+sa déposition.]
+
+[Note 293: Atto de Verceil.]
+
+Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
+vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de
+l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la
+splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les
+consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des
+fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel
+leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs
+petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il
+plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux
+évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces
+églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi
+l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église
+imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux
+filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre
+marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à
+l'épouse du comte.
+
+[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique
+laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque
+parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam
+habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem
+usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On
+avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre
+seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le
+clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme
+témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand,
+als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.
+
+ Rex immortalis! quam longo tempore talis
+ Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?
+
+ Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.
+
+D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même
+en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron
+et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
+publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
+hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui
+traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»]
+
+[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de
+Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
+évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles.
+(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
+Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce
+qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
+bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes
+prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]
+
+C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans
+l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
+dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
+telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la
+flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
+ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
+recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
+d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité
+asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.
+
+[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
+l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et
+dépassés. (1860.)]
+
+L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra
+au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
+réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans
+les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus
+mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie
+d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se
+peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et
+orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa
+l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre
+celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui
+donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie
+pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.
+
+[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit
+au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent
+servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c.
+VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne
+et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
+serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.]
+
+Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier.
+C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à
+cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel.
+Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.
+
+Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
+et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
+religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds
+nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se
+soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que
+l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre;
+ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait
+cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes
+donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un
+juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté.
+Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par
+l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il
+devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance
+spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des
+forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.
+
+Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
+qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
+la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans
+les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est
+par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le
+précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était
+plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent,
+enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent
+garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés,
+nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne
+recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple
+contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les
+pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois
+débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à
+outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait
+les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus,
+souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré,
+on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi
+mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la
+forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration
+révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les
+moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou
+concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche,
+courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci
+de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de
+l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le
+théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient
+tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation
+d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche,
+ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la
+Tauride.
+
+[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
+m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des
+dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage,
+ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui
+permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu
+m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les
+conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de
+Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit:
+«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de
+Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes,
+bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»]
+
+[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé,
+et peu de temps après le fit évêque.]
+
+Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen
+âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
+Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
+pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
+avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
+monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un
+péché, tout au moins un péché véniel[300].
+
+[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
+peu plus tard.]
+
+Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima
+de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire.
+Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu
+et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la
+primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de
+France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la
+monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent
+appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux
+évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la
+matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il
+faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force,
+l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires,
+le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre,
+il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple
+reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde
+revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il
+y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le
+plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le
+tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de
+l'empereur, et l'hommage des rois.»
+
+[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non
+rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et
+facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam
+Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno,
+de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus
+noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum
+anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur
+abscindere.»]
+
+[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi
+pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam,
+Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria,
+sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII,
+epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id
+est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et
+imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole,
+sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra
+sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut
+pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali
+dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies
+septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II,
+p. II, p. 98.]
+
+Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
+l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
+fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut
+dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri
+III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la
+toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie,
+et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome;
+il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit
+de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas
+une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles:
+«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans
+l'exil[303].» (1073-86.)
+
+[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation
+sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la
+fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards
+vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
+plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
+l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
+gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
+ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
+aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à
+son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels
+je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que
+les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur
+moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces;
+de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut
+de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours;
+car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut
+de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à
+Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme
+frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui
+se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
+malheureusement que trop éloignées.»]
+
+On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
+n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
+rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
+chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il
+fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
+Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
+coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
+jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne
+réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et
+la nature.
+
+[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus
+en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de
+Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau
+lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]
+
+La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
+d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
+empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
+étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
+vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
+encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
+salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim,
+il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie,
+demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et
+qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La
+terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture
+dans une cave de Liége.
+
+[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis,
+touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
+paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
+de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
+auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
+lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
+nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
+vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.]
+
+Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute
+l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels:
+d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la
+fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine,
+avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle
+était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était
+pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut
+tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde
+au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle
+réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme
+Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force
+de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et
+intercédait pour lui[306].
+
+[Note 306: À l'entrevue de Canossa.]
+
+Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape
+étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la
+croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par
+toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands
+devinrent les soldats du saint-siége.
+
+J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple
+mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément
+scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec
+leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs
+nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont
+les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant
+ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus
+alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés
+d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308].
+Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement
+français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit
+Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la
+civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de
+légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons
+chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie
+cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un
+peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers
+nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la
+multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles
+d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui
+donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec
+Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un
+légiste italien.
+
+[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
+
+[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I)
+confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis
+exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping,
+Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans
+un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des
+Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_.
+Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire
+de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux
+par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi:
+_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI,
+p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on
+ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de
+Bayeux et de Vire.
+
+Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.
+
+ Corpora derident Normannica, quæ breviora
+ Esse videbantur.
+
+Gibbon, XI, 151.
+
+Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.
+
+Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum
+ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
+dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
+avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185.
+«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.
+Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.
+
+ Audit... quia gens semper Normannica prona
+ Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.
+
+--Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient
+à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
+Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]
+
+[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel,
+Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine,
+Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes,
+Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose,
+Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut,
+Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette
+liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste
+encore plusieurs autres listes.]
+
+Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
+présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
+héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
+cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
+mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
+cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
+des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces
+forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie,
+se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs
+et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent
+peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.
+
+[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre,
+et les jette par-dessus une muraille.]
+
+Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les
+anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et
+bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur
+fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la
+_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race,
+c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_).
+
+[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
+corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]
+
+La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
+pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur
+fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe.
+Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe
+siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits
+chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence.
+Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à
+chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme
+d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou
+bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part,
+quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas
+beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient
+mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés,
+mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils
+prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût
+voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent
+traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en
+allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de
+Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le
+fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas
+d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des
+routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et
+l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages
+étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et
+gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur
+négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint
+Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
+profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
+église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
+d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.
+
+[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
+fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une
+rivière, sans que personne y touchât.]
+
+[Note 313: Wace, Roman de Rou.]
+
+[Note 314: Baronius.]
+
+C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie
+du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis
+dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les
+montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et
+d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins
+normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
+rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec
+de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs
+byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples
+les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards
+de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
+Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
+sept des douze étaient de la même mère.
+
+[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum
+generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus
+Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access.
+histor., p. 124. «Mediocri parentela.»
+
+Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum
+quærentes.»
+
+[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de
+Pouille exprime par ces vers:
+
+ Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_.
+
+ L. I, p. 254.
+
+Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:
+
+ Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
+ Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.
+
+ Id. Ibid., p. 256.]
+
+Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent
+de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède
+s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier
+normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se
+défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou
+_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à
+mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts,
+ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la
+Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de
+condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en
+vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à
+soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques
+centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les
+Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les
+deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils
+du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir
+(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la
+famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux
+quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les
+Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les
+mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils
+s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le
+contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils
+avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de
+l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du
+royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut
+renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit
+encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se
+fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en
+Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement
+indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par
+toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.
+
+La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_
+(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
+neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
+traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
+peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
+volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
+sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
+Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
+panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
+méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
+Deux-Siciles.
+
+[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
+qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de
+San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
+liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
+Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
+ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier
+d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
+Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]
+
+[Note 317: Gaufridus Malaterra.]
+
+Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques,
+au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
+mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des
+États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
+empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
+Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
+d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
+vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
+brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
+empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
+victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.
+
+Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes
+inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le
+Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse
+naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de
+la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura
+volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la
+peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en
+vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et
+très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement
+perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son
+tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un
+dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province.
+L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le
+laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte
+habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine
+Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force,
+aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux
+théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école
+monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna
+de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser
+Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de
+s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval
+boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il,
+fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait
+tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de
+faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché.
+Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder
+à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.
+
+[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
+outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
+assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs:
+«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
+d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento
+Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil
+des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans
+doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c.
+VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat...
+cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit
+sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in
+Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes
+extitisse.»
+
+Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ,
+immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris
+ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam
+obesitas ventris nimium protensa.»]
+
+C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
+déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
+projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
+côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour
+n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
+saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés
+par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris
+bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et
+fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point
+philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps
+de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le
+peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était,
+depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les
+races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné
+rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient
+dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus
+vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus
+_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des
+vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le
+Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en
+Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté
+vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple
+lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier
+souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de
+Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court
+entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami
+des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
+années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un
+puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les
+Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui
+ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex,
+Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre.
+On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard,
+et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait
+ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son
+cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre.
+Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les
+fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui
+avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible
+roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.
+
+[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
+l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
+Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient
+le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils,
+mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population
+d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens
+de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec
+leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi,
+reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V,
+c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de
+Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred
+moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]
+
+[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient,
+longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des
+lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une
+instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des
+sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la
+grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à
+laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs
+revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien
+différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et
+superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les
+vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des
+hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et
+d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une
+seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur
+esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au
+milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée;
+leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée
+par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait
+jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à
+l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs
+vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les
+moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore
+(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury)
+soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur
+nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne
+pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la
+force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez
+eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
+modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
+dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs,
+ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
+moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
+perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous
+les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils
+rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils
+ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.»
+Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr.
+fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)...
+more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter
+uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
+festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
+qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI,
+242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»]
+
+Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
+avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait
+désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur,
+qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on
+regardait comme valables les donations faites au dernier moment.
+Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois
+de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait
+donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur
+Harold, son nouveau roi.
+
+[Note 321: Guillaume de Poitiers.]
+
+Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
+vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
+qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
+frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita
+bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
+chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
+jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322]
+après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
+Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
+cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec
+lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen,
+Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323].
+Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de
+Guillaume.
+
+[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei
+fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi,
+quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut
+anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur;
+traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb...
+ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr.
+fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui
+disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._
+aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer
+au duc la promesse du trône d'Angleterre:
+
+ N'en sai mie voire ocoison,
+ Mais l'un et l'autre escrit trovons.
+
+Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
+154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII,
+222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son
+successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort,
+Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de
+Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie,
+t. XIII, p. 224.)]
+
+[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
+Siegfried, pour l'humilier.]
+
+À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans
+sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui
+parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le
+serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et
+saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas
+été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté
+était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans
+l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur
+un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une
+des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille
+qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
+Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et
+poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le
+plus sûr et le plus ferme.
+
+[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
+Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous
+fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
+Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]
+
+Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
+rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre
+fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs
+d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin,
+l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de
+Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une
+promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la
+royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit
+défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie
+fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs
+cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit
+et un cheveu de saint Pierre.
+
+[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
+pape.» Ingulf.]
+
+L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule
+d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en
+vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de
+l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur
+seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire
+de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était
+d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait
+adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était
+mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que
+celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande
+armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et
+sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il
+sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les
+rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour
+Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons
+prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent
+en Angleterre.
+
+Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
+étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis
+les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis
+que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois
+fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
+Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre
+ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs
+ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons
+combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec
+de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les
+plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est
+peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux
+normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une
+bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se
+défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient,
+combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
+flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était
+si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la
+Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.
+
+[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
+
+[Note 327: Guillaume de Poitiers.]
+
+[Note 328: Orderic Vital.]
+
+Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
+flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
+repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
+mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie
+avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé.
+Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine
+d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume
+avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que
+je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure
+et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés
+de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message
+produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères
+même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque
+après tout, disaient-ils, il avait juré[330].
+
+[Note 329: Chronique de Normandie.]
+
+[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]
+
+Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
+les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
+nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra
+la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet.
+Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des
+reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de
+lui l'étendard bénit par le pape.
+
+D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades,
+restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et
+impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les
+Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le
+bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette
+bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta
+devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement
+ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie
+normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les
+redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).
+
+Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
+saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
+Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
+soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
+conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
+d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
+face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde
+encore.»
+
+Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards
+pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée
+le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
+garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres,
+et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus
+belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée
+anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux
+conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury,
+réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des
+hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant
+essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne
+justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être
+justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite
+peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et
+s'assurait de tous les lieux forts.
+
+[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem
+plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas
+illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements
+sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.
+«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu
+impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum
+concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc.
+Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam
+fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par
+le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans
+armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son
+cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des
+escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit
+Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI,
+211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et
+le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]
+
+Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
+vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus
+absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens
+auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils
+n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec
+les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans
+doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui
+l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais,
+pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne
+pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus
+sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes,
+et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut
+mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés
+aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de
+la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors
+commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une
+si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas
+croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent
+des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour
+quarante et un manoirs dans le comté d'York[333].
+
+[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]
+
+[Note 333: Hallam.]
+
+On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
+conquérant:
+
+«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
+furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
+l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
+quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et
+très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
+prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu,
+et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu
+même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble
+monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut
+très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne,
+lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à
+la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était
+accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et
+évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au
+surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien
+entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes
+des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs
+évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité;
+enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en
+prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le
+bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne
+recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture
+pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer
+un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à
+l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si
+bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était
+et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le
+pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux.
+Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit
+l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
+appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis
+l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux
+armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
+douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et
+opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses
+sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines;
+quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans
+nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait
+ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait
+quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui
+adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi
+cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière
+criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien
+de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi,
+plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il
+fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une
+biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le
+fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il
+eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de
+laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres
+murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la
+haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on
+voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme
+peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire
+lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu
+tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses
+fautes[335]!»
+
+[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
+bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]
+
+[Note 335: Chronic. Saxon.]
+
+Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
+moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
+première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
+flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
+Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les
+barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le
+serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas
+été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui
+des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là
+cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands
+vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la
+hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle
+restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que
+les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base
+puissante.
+
+Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
+premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
+roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de
+cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
+s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur
+universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à
+qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336],
+mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant
+finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes
+qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le
+continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait
+réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas
+imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs
+était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des
+arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.
+
+[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
+n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
+comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
+espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel;
+un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
+licentia comedendi_). Hallam.]
+
+Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir
+à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
+vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même
+un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense
+d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels,
+aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux
+souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il
+s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et
+incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires,
+Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au
+roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait
+payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.
+
+Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte
+et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
+discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte
+part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à
+lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette
+Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une
+espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des
+ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent
+entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des
+vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de
+Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi,
+attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à
+l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre,
+lorsque Guillaume passait sur le continent.
+
+[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
+Langton, etc.]
+
+[Note 338: Mathieu Paris.]
+
+Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande
+fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de
+ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière
+qui régnait dans la Grande-Bretagne.
+
+Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
+organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la
+désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population
+prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu
+les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer
+d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient
+par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi.
+Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer,
+commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une
+prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la
+conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux
+monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine
+égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches
+hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des
+langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença.
+C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il
+faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont
+accompagnée.
+
+[Note 339: Hallam.]
+
+ * * * * *
+
+Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de
+Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins
+infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au
+temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du
+saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les
+empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux
+formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans
+réserve aux papes.
+
+En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires
+du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient
+celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église
+triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en
+Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou
+accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.
+
+Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
+autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
+grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
+sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
+grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
+christianisme vînt au secours.
+
+Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de
+vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre
+religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités
+de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence
+d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison
+toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir
+qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les
+papes, dès l'an 1000.
+
+Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes
+chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la
+tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce
+fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire.
+L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La
+guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont,
+prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par
+des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi
+de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il
+appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au
+grand événement qui fit de l'Europe une nation.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA CROISADE
+
+1095-1099
+
+
+Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
+l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane
+s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
+croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
+d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et
+que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce
+qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans
+leur vie de religion.
+
+L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
+vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
+ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
+croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
+vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
+Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.
+
+L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
+dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
+qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
+du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre
+Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans
+l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni
+l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de
+Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple
+élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère
+Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la
+Judée?
+
+Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité.
+Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
+d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
+être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
+suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
+encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
+quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
+les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
+familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité,
+semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une
+maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme
+ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière
+vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un
+Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.
+
+[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non
+héréditaires.]
+
+Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que
+le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu
+par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime;
+toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le
+ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique
+et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur
+la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le
+ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du
+ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme
+impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque
+d'acier.
+
+L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
+stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
+Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
+terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
+que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
+Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la
+ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va
+s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses
+roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La
+chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer;
+la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la
+violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au
+sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la
+Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont
+rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils
+proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la
+lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon
+d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs
+d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a
+disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir
+de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les
+représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux,
+ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de
+l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le
+magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les
+fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se
+mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la
+main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais
+l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
+ruine des Abassides et du Coran.
+
+[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la
+religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t.
+IV, p. 169.
+
+Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les
+musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes
+(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas
+moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses
+enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de
+Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.
+
+Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
+dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
+qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les
+Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
+crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel
+était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
+impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple
+lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite
+il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu
+es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et,
+quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II,
+163.
+
+Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
+était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois
+spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
+ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi
+la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les
+Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces
+nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap.
+Bonars, p. 312-13.]
+
+[Note 342: Hammer.]
+
+La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les
+Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_;
+immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion
+et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de
+l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
+conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
+mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue
+indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
+jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de
+ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
+recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
+des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
+l'indifférence du juste et de l'injuste.
+
+[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la
+sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire
+dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La
+progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des
+degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de
+ce précieux monument:
+
+«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
+la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur
+mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du
+pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
+l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
+passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes
+d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
+répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
+dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
+jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées
+d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et
+dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse
+de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et
+le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine
+à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau
+limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude
+d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et
+pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son
+espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques,
+ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance
+que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une
+étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des
+peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle
+qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de
+l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque
+jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors
+qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on
+arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de
+satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence
+incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son
+opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans
+l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la
+coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant
+un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à
+coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus
+de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient
+ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un
+trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit
+nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l.
+XIX, c. XVII.
+
+Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion
+le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever
+de l'amour du réel à celui de l'idéal.
+
+Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:
+
+«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est
+derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;
+
+«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
+Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de
+soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52.
+
+Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout
+est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les
+Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de
+l'indifférence en matière de religion_.]
+
+Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée
+dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
+sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
+tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
+Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
+intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
+leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
+certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des
+Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut
+(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace,
+la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le
+fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir
+été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge
+du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres
+et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les
+sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins,
+astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus,
+c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un
+pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur,
+sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On
+assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les
+fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des
+lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les
+prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces
+moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette
+contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des
+modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs
+fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins
+prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même
+celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant
+de la même chaîne.
+
+[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
+cent vingt-quatre.]
+
+[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
+grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une
+tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il
+fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de
+la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en
+faire autant.»]
+
+Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois
+d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa
+domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes
+entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un
+inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses
+n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y
+avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque
+instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un
+meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à
+son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il
+leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage.
+
+Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
+sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
+de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte
+et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
+Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille
+montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête
+du sultan.
+
+Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment
+des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
+balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
+chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait,
+et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
+s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
+effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
+c'est-à-dire en devenant barbare.
+
+Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
+L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
+je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
+pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
+montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
+d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien
+c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
+est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
+s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
+L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
+négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les
+belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la
+persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie.
+
+[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
+pour un ardent désir.]
+
+La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi.
+Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son
+Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur
+Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent
+mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme.
+Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem,
+s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron,
+ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors,
+et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les
+Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le
+vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour
+nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans
+son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et
+l'Orient s'étaient entendus.
+
+[Note 347: Guillaume de Tyr.]
+
+Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
+monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
+antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes
+les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
+chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie
+par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même
+temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et
+soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux
+aériens de nos cathédrales.
+
+Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis
+l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre
+et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
+s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin,
+aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y
+portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible
+voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau
+du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un
+contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour
+vous[348]!
+
+[Note 348: Pierre d'Auvergne.]
+
+Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les
+pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les
+traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils
+d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita
+cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà
+venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on
+n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme
+aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant
+sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou,
+Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à
+Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il
+trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint
+à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz.
+
+[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.]
+
+Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes
+si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des
+torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses
+qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes
+de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle
+ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
+les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque
+de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put
+arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de
+Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et
+formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à
+grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant
+les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant
+emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les
+partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec,
+resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en
+face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient
+derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent,
+comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà
+lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à
+son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des
+Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on
+pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la
+beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les
+promettre aux Occidentaux.
+
+[Note 350: Guibert de Nogent.]
+
+Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui
+communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
+avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
+l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque
+victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
+importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
+Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis
+un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de
+Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et
+massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
+que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
+animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers
+imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem,
+de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins
+portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise
+en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent
+une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.
+
+Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse
+du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères
+du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
+Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
+fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
+pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que
+la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait
+que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait,
+disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le
+soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
+bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
+arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
+D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été
+tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus
+simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante
+confiance de l'humanité enfant!
+
+[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
+lui-même commander la croisade.]
+
+[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes
+sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena
+Cadmus en Béotie, etc.]
+
+Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_
+(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on,
+puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au
+retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain
+II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La
+prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde
+s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés
+mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus
+grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent
+condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures
+mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule;
+les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y
+suffirent pas[354].
+
+[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de
+ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre
+l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les
+choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme,
+originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené
+d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais
+quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par
+quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et
+les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule,
+l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands
+éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne
+de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution
+de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs
+maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et
+rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient
+désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou
+disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en
+sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les
+garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais
+pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne
+portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui
+lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus,
+ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin
+et de poissons.»]
+
+[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge.
+(Albéric des Trois-Fontaines).]
+
+Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
+monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
+avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants,
+ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de
+prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le
+contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il,
+l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de
+rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas
+pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles
+restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles
+se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles
+s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute
+âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de
+guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux
+Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous
+auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond
+de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
+ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
+leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils
+faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi
+chrétienne.
+
+«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
+se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
+un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les
+moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur
+avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient
+d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes
+qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
+vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
+les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
+chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces
+petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient
+dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous
+allons[355]?»
+
+[Note 355: Guibert de Nogent.]
+
+Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
+s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne
+s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle.
+Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre
+l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres
+suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient
+_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient
+pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et
+partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous
+ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la
+grande route du genre humain[356].
+
+[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la
+croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos
+propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc
+expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p.
+119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.]
+
+Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
+sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les
+faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
+meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
+ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
+Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
+chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
+fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les
+flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
+qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et
+qu'on en bâtit les murs d'une ville.
+
+Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
+grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais
+bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de
+France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche
+Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le
+Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous
+égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le
+plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement.
+Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout.
+
+Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison,
+le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
+comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur
+lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne
+reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout
+le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon,
+de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef
+ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui
+était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et
+civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de
+piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de
+savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs
+cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les
+princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses
+États à un de ses bâtards.
+
+[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l.
+VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée
+par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler
+le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet
+ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap.
+Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et
+plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva
+et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe
+et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation;
+effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les
+Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut
+aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis
+augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi
+en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres
+chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII.
+
+Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à
+aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
+Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du
+canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs,
+le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et
+avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux...
+Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout
+le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute
+de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des
+cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils
+cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton
+que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les
+Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient
+souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres
+nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils
+pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque
+mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une
+blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux
+qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif,
+robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les
+spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en,
+l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du
+meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on
+les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils,
+mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la
+perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de
+lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun
+arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»]
+
+Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
+riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
+affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
+quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
+Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père,
+n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
+Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
+paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on
+lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs
+noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358];
+puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux
+de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le
+vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé
+avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus
+grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de
+la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras
+vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention,
+on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau
+très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient
+pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares.
+Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son
+menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son
+oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait
+entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient
+l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste
+poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément
+était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en
+tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne
+semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un
+frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage
+était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].»
+
+[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée,
+composée des peuples venus de presque toutes les contrées de
+l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert
+Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi.
+Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient
+enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux
+saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus
+combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant,
+pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette
+entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des
+armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce
+nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui
+répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils
+faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs,
+une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait
+été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils
+s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»]
+
+[Note 359: Anne Comnène.]
+
+Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui
+est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360],
+fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de
+Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de
+Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands
+malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le
+Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient
+contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le
+Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même
+en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la
+Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens.
+Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este,
+mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue
+prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et
+donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur
+Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens
+l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la
+croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia
+l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait
+fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église.
+Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César,
+Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son
+victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361].
+Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape,
+ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade
+fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour
+la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
+voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le
+suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains,
+Allemands.
+
+[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait
+encore à la fin du dernier siècle.]
+
+[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se
+croiser et fut guéri. (Albéric.)]
+
+[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
+le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
+contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]
+
+Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
+n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la
+tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
+fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un
+revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant
+écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un
+ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité
+de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté
+singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit
+ans[364].
+
+[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
+milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
+urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.]
+
+[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
+Jérusalem.]
+
+Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15
+août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa
+route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils
+de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du
+roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie
+jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres
+tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de
+Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la
+Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par
+les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins
+dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les
+Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés,
+sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se
+repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop
+tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par
+toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople.
+L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en
+jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois
+se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru
+détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon
+ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux
+cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le
+torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes
+bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de
+ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
+Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
+s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux,
+prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple
+les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré
+palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et
+d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et
+d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au
+cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis,
+qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le
+tuer.
+
+[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
+par Pierre l'Ermite.]
+
+C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople
+pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre
+Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les
+chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que
+l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble
+étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien:
+la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour
+eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils
+avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville
+sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu
+terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits
+enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?»
+
+Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient
+dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
+aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
+imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
+et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
+le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements
+à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre
+Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre
+sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le
+Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner
+seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il
+n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla
+comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce
+qu'il voulut par l'empereur[366].
+
+[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte,
+ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut
+en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
+conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à
+vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
+Comnène).]
+
+Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
+conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui
+soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
+puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains
+dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité.
+Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople;
+ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée
+et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs
+seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce
+que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des
+vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.
+
+[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
+«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.]
+
+«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter
+serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut
+l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien
+connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte
+Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui
+faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser
+assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient
+devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages
+du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait
+l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on
+pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul,
+lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le
+mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un
+interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement,
+lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et
+saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda
+qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et
+des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il
+y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a
+envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son
+adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a
+osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore
+trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].»
+
+[Note 368: Anne Comnène.]
+
+Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
+avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée.
+Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
+Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur
+valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
+assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent
+flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut
+signifié du haut des murs de respecter une ville impériale.
+
+[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs,
+sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses
+députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service,
+et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.»
+Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c.
+IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes
+aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition
+moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi
+Raymond d'Agiles, p. 142.]
+
+Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
+les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
+encore plus de leur grand nombre.
+
+Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau
+manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte,
+cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des
+grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la
+route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de
+ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles
+restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants
+nouveau-nés[370].»
+
+[Note 370: Albert d'Aix.]
+
+Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
+légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
+armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si
+je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une
+seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la
+bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les
+bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant
+d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.
+
+Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
+voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
+qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
+ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de
+Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
+premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
+fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs,
+et ne voulait pas être retardé[371].
+
+[Note 371: Raymond d'Agiles.]
+
+La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
+cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
+cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte
+de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
+d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il
+pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée,
+virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais
+il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y
+fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville
+une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en
+foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient
+réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs
+vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux,
+Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans
+ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.
+
+[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric
+ne compte que trois cent quarante églises.]
+
+[Note 373: Foulcher de Chartres.]
+
+Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
+Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où
+ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un
+secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
+annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
+la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il
+prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y
+brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux
+chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs
+jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par
+toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur
+sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des
+Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la
+campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem.
+
+[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et
+Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres
+s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit
+lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.]
+
+[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait
+douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le
+peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
+sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses
+habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre
+homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]
+
+Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en
+garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part
+de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et
+de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
+réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
+et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie
+Mineure et dans Antioche.
+
+[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord
+grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il
+est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux
+expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et,
+lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent
+les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette
+haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége
+d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés
+ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le
+blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient
+leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le
+plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et
+les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les
+autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce
+qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non
+imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars,
+p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101,
+102.]
+
+Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les
+Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus
+à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On
+prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes.
+
+Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la
+cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés
+par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége,
+s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il
+semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de
+l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui
+lançaient des paroles funestes sur les assiégeants.
+
+Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit.
+
+Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des
+magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377].
+
+[Note 377: Guillaume de Tyr.]
+
+Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
+Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction
+du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le
+comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés
+ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute
+l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le
+vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de
+la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les
+murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut
+effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant
+aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils
+rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ.
+
+[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége,
+les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de
+Tyr).]
+
+Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
+quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec
+larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
+tombeau.
+
+Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui
+aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
+enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
+interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le
+comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu
+probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à
+Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent
+la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après
+avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il
+restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices,
+qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires
+représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand
+mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379].
+
+[Note 379: Guillaume de Tyr.]
+
+Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne
+royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il
+n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre.
+Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne
+fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la
+jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année
+il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent
+attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une
+misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir
+conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les
+Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver
+les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester
+avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents
+chevaliers[380].
+
+[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
+la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]
+
+C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
+au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
+asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y
+organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de
+l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice
+féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par
+Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de
+Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms
+les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un
+travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de
+Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête
+blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que
+n'avait pas vu Daniel.
+
+La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les
+Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade.
+La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité
+de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de
+Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible
+encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier,
+ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins
+appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi
+des rois.
+
+[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais
+avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et
+je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que
+le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape
+Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette
+occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis
+alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches
+que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont
+la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à
+qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les
+Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes,
+ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le
+sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en
+faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La
+langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi
+les suites de la quatrième croisade.
+
+[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou].
+Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au
+roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
+chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs:
+«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo
+naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum,
+ap. Bongars, p. 7.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES
+
+--ABAILARD
+
+--PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE
+
+1100-1135
+
+
+Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci
+est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne,
+quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a
+vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît
+plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même.
+Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec
+tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de
+tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris
+Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il
+s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son
+sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et
+Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même
+exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand
+ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant
+de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue
+croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie.
+
+[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
+agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.]
+
+La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
+au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
+tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient
+plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
+pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
+chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec
+Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent
+l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver
+la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie,
+sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat!
+Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en
+dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383].
+
+[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine
+de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel.
+Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita,
+et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort
+naturelle.»...]
+
+C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade.
+Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
+réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
+d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des
+contemporains avant et après la croisade.
+
+«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
+Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les
+uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices:
+c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].»
+
+[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum
+tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis
+nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de
+Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et
+le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et
+consilio comes claruerit non facile referendum est.»]
+
+Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de
+Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille
+illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages,
+prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à
+l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes.
+Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un
+prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière
+musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que
+de l'abandonner dans le désert[387].
+
+[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
+certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
+aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]
+
+[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
+croisés:
+
+«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs;
+car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour
+contraindre personne à venir à lui.»]
+
+[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume
+de Tyr.)]
+
+Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
+charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
+communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
+instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
+européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
+entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
+ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
+moins en haine des infidèles[389].
+
+[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
+leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
+veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
+nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
+Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
+Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
+Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
+venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais,
+quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de
+frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du
+Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui
+appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien
+soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de
+recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait
+de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un
+saint pèlerinage.»]
+
+[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio
+scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc
+ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam
+inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere
+maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs
+sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne.
+Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les
+bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient
+accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.]
+
+Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
+désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
+l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
+instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au
+grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et
+rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange,
+qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard
+dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui
+l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable,
+qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses
+vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec
+eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put
+dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le
+désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de
+Jérusalem.
+
+[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]
+
+Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges.
+Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri,
+ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce
+que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque.
+Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils
+appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
+l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
+Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères
+des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était
+point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres
+avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de
+Bouillon.
+
+L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
+misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent
+ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait
+disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils
+s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de
+vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il
+pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.
+
+Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas
+nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les
+paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut
+réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes,
+dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il
+n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop
+isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge.
+Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par
+l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux:
+leur victoire eût été celle de la barbarie.
+
+[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes
+per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula,
+juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum
+compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti
+juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus,
+inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus
+omissis, ad sua aratra sunt reversi.»]
+
+Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
+pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
+seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population
+de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter
+leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
+commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
+mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
+beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes
+de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles,
+au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien
+laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs
+bras, ils auraient quitté le pays.
+
+C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
+villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
+privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
+franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
+contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
+particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
+excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital,
+la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
+prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les
+bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon
+le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
+suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
+d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le
+Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les
+hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses
+(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent
+plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu
+une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et
+les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux
+brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se
+dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils
+sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous
+pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques
+priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver,
+indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou
+tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés
+autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils
+s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain.
+Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.
+
+[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.
+
+ Li païsan e li vilain
+ Cil del boscage et cil del plain,
+ Ne sai par kel entichement,
+ Ne ki les meu premierement;
+ Par vinz, par trentaines, par cenz
+ Unt tenuz plusurs parlemenz...
+ Priveement ont porparlè
+ Et plusurs l'ont entre els juré
+ Ke jamez, par lur volonté,
+ N'arunt seingnur ne avoé.
+ Seingnur ne lur font se mal nun;
+ Ne poent aveir od elss raisun,
+ Ne lur gaainz, ne lur laburs;
+ Chescun jur vunt a grant dolurs...
+ Tute jur sunt lur bestes prises
+ Pur aïes e pur servises...
+ «Pur kei nus laissum damagier!
+ «Metum nus fors de lor dangier;
+ «Nus sumes homes cum il sunt,
+ «Tex membres avum cum ils unt,
+ «Et altresi grans cor avum,
+ «Et altretant sofrir poum.
+ «Ne nus faut fors cuer sulement;
+ «Alium nus par serement,
+ «Nos aveir e nus defendum,
+ «E tuit ensemble nus tenum.
+ «Es nus voilent guerreier;
+ «Bien avum, contre un
+ «Trente u quarante païsanz
+ «Maniables e cumbatans.»]
+
+Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit
+bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de
+la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables,
+partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique,
+s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des
+concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au
+prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on
+a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont
+un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui
+s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans
+toutes les villes du nord de la France.
+
+C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes
+avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de
+tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions.
+Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois
+pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait
+jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été
+donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous
+examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout
+autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici
+que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des
+proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de
+cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente
+mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait
+l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent
+héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles
+eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de
+marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche
+sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre
+l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes.
+Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château
+d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne
+Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population
+d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères,
+des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur
+joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se
+risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
+cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
+effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397].
+
+[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
+
+[Note 394: Maximilien, en 1492.]
+
+[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]
+
+[Note 396: Guibert de Nogent.]
+
+[Note 397: Guibert de Nogent.]
+
+On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
+vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
+n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
+des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
+communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
+les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
+conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à
+cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399].
+Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine
+de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
+brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
+férocité des Coucy.
+
+[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne
+se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à
+son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme
+séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de
+la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi
+rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux
+qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et
+détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr.
+Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.]
+
+[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de
+France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de
+l'abbaye de Saint-Denis.]
+
+Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
+avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
+petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs
+de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants
+par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe
+Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les
+rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
+conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les
+Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou
+historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes
+des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la
+mort de Godefroi de Bouillon?
+
+[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute
+sa vie. (Orderic Vital.)]
+
+Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas
+grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
+droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
+prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de
+ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
+héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait
+une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être
+bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité
+d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant,
+l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef
+militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à
+l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort,
+qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de
+Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança
+l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du
+Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens,
+Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.
+
+Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été
+d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la
+royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est
+pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis,
+pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres
+d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on
+sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine.
+Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour,
+armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs
+pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs
+fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et
+de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne
+s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et
+la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de
+l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la
+Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène
+de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le
+roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux
+de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs
+prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort
+et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs
+de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs
+étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec
+quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait
+plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse
+forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait
+un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville
+d'Orléans à sa ville de Paris.
+
+La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
+prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
+chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
+frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
+l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
+surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
+l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner
+la route entre Paris et Orléans.
+
+[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili,
+serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et
+fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
+Suger.]
+
+L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
+Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
+en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour,
+sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la
+terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et
+matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui
+souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour
+quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses
+hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était
+une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse
+_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de
+Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y
+ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les
+populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne
+heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du
+Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens.
+
+[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]
+
+[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]
+
+Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre.
+Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la
+croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils
+n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait
+bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France,
+plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons.
+Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet
+adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de
+l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la
+violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses
+forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du
+secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient
+l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce
+glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du
+peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en
+épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de
+solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de
+Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se
+défiait du roi de France.
+
+[Note 404: Sigebert de Gemblours.]
+
+[Note 405: Suger.]
+
+Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
+églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le
+voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des
+conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces
+conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne
+leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de
+l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du
+roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais
+la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte
+d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti
+contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une
+étroite ligue contre les Normands.
+
+Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient
+contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la
+réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur
+victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois
+se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
+résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit
+Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
+chevaleresques sont les temps héroïques (1119).
+
+Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui
+pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles
+étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien
+tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer
+un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique,
+lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims,
+où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y
+présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand
+d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens,
+et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques,
+dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui
+ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet
+ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de
+France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et
+ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de
+l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon
+congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par
+le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de
+ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute
+sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats
+français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait
+bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un
+ennemi du roi d'Angleterre.
+
+Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
+l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
+d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce
+droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques.
+Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon
+Dieu et selon le monde.
+
+[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
+attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
+en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
+règle.]
+
+Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit
+sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
+de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
+Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les
+hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea
+le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre
+pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à
+regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.
+
+Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses
+expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de
+Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le
+roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de
+l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du
+Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son
+prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y
+passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut
+pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en
+faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte
+d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de
+Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers.
+C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi.
+Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du
+comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après,
+l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France,
+prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était
+alors à la terre sainte (1134).
+
+[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait
+aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]
+
+On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant.
+L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune
+aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait
+d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la
+ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les
+grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le
+comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui
+faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les
+comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent
+contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la
+France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait
+annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son
+expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe
+siècle.
+
+[Note 408: Suger.]
+
+Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
+peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
+Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France.
+Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre.
+Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit.
+Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et
+la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des
+communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien
+breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui
+réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en
+douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette
+grande commune du monde antique.
+
+La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le
+Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en
+l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour
+disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
+l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le
+chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait
+de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme
+vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme
+hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées
+qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la
+poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains
+de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut
+étouffé pour quelque temps.
+
+[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
+plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
+de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de
+Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra,
+Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre,
+Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel
+Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la
+croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au
+Midi.]
+
+[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées
+aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis
+au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers
+professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
+s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
+enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
+Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]
+
+Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
+lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de
+Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit
+original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour
+l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le
+concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette
+découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre:
+«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la
+preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour
+l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes.
+Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la
+querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre
+l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la
+sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la
+politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
+christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
+Abailard après Bérenger.
+
+[Note 411: Proslogium, c. II.]
+
+[Note 412: Libellus pro insipiente.]
+
+[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
+ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
+avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]
+
+L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
+occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de
+Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes
+apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue
+vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné
+en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école
+de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là
+dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques,
+allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_
+commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité
+de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des
+Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant
+idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette
+circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris,
+une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu
+proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son
+centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée
+humaine.
+
+[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
+parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
+Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait
+rien.»]
+
+Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
+beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne
+ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
+chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
+temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
+fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou
+les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
+écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
+Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait
+Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
+soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au
+silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur,
+qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce
+chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux
+champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à
+celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417].
+Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où
+résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en
+foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait
+battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence
+les plus suffisants des clercs.
+
+[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid.
+Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
+adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis
+ei formæ gratiâ.»
+
+Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua
+invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
+Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
+frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul
+oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter
+inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras;
+dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos
+assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem
+exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo
+composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis
+quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter
+tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret
+immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant.
+Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me
+regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum
+accendit invidiam.»
+
+Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam
+omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et
+trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas
+disputando perambulans provincias.....»
+
+Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
+habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti
+mei compos extiti.»]
+
+[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça
+à son droit d'aînesse.]
+
+[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
+les lois.]
+
+Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait
+que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix
+humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et
+dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen
+âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le
+hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait,
+humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de
+divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là
+l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et
+facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais
+elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la
+philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans
+l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi
+plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché
+qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce
+que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors
+pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un
+acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle
+de la crainte._
+
+[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des
+docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il
+entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif
+de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un
+autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ,
+mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe
+entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la
+pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien
+ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur
+des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni
+la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le
+Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons
+et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et
+Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses
+disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques,
+prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs,
+savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq
+mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix
+d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf
+cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude
+infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure
+de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N.
+Peyrat, p. 128, 1860.]
+
+[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
+tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De
+cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au
+pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les
+auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes,
+toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement
+des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.
+
+Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
+Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu
+de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
+chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout
+de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la
+sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le
+monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.]
+
+Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer
+et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
+mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans
+les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et
+petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle
+était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les
+simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se
+taisait.
+
+[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi
+opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant
+Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite,
+si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim
+est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.»
+
+Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
+Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
+inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
+tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S.
+Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I,
+309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides,
+eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie
+ventilantur.»]
+
+Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué
+par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une
+peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard
+se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le
+christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt
+davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il
+se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la
+foi.
+
+Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
+réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
+immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
+volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
+moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
+devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et
+facile, qui n'avait que faire de tout cela[421].
+
+[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
+exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
+lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
+entendu.]
+
+L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé
+de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard.
+Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de
+Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux,
+soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et
+qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint
+Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans
+la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la
+_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs,
+qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre
+à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape.
+Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait
+tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une
+lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de
+France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée
+d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de
+France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie
+résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis,
+prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes
+d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le
+saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée
+par des miracles.
+
+[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est
+pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]
+
+[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
+villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
+roi d'Angleterre et à l'empereur.]
+
+Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
+l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
+et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
+d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
+d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
+s'isoler.
+
+Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son
+biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda
+où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang
+cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
+Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À
+peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher
+la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme
+qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec
+sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et
+faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient
+terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs
+maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il
+avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à
+Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de
+feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des
+cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.
+
+[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]
+
+[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les
+saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en
+méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
+coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela
+d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit
+à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
+aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
+docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes
+stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant
+frumento?»]
+
+Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
+d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
+prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
+son Dieu!
+
+Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
+celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
+commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait.
+Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes
+avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
+très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
+venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon
+amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit
+précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès
+de la _Nouvelle Héloïse_.
+
+L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine
+incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers
+1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
+d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
+elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
+dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
+Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les
+leçons d'Abailard. On sait le reste.
+
+[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
+abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou,
+selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
+prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
+Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]
+
+Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119).
+Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta
+pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
+enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
+reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
+triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert
+pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus
+dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux.
+Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit
+d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de
+saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard
+faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses
+ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à
+travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être
+examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné
+sans l'autorisation de l'Église.
+
+[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.]
+
+Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
+obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys
+l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
+c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le
+soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte
+de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux
+lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec
+lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de
+la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le
+Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était
+affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville
+s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien
+qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força
+encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la
+Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son
+sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait
+réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors,
+l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se
+réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer
+une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son
+zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il
+demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens.
+Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques
+devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec
+répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple
+et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire.
+
+[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut
+à la cour, dit-il lui-même.]
+
+[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis
+abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum
+videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.]
+
+Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
+incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur
+haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la
+soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et
+le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se
+trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il
+avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape.
+Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans
+son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et
+appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard.
+Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de
+Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au
+bout de deux ans.
+
+Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils
+de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre
+point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine
+et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431].
+On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment
+saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il
+faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
+républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
+_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
+entrevoit la _Nouvelle_.
+
+[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir
+bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei
+humanis committi ratiunculis agitandam.»
+
+S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)...
+antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama
+squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
+sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in
+unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam
+tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire,
+homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et
+sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput
+columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit,
+Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il
+avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit.
+Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou
+ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant
+aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem
+invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus
+præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si
+hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri
+estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ
+nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid.,
+106.]
+
+[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
+dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
+plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même,
+qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le
+néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent
+pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la
+science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.]
+
+Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de
+l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen
+âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des
+dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié
+Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux
+époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée
+d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.
+
+[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.]
+
+La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
+d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
+l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
+l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
+Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
+théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
+s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard,
+Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans
+son amour si constant et si désintéressé.
+
+La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
+sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai
+que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
+désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée;
+je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni
+mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
+trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
+ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
+plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
+quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
+mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
+(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une
+manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
+d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui
+que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît
+pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
+ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
+des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
+servantes[433]?»
+
+[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]
+
+La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
+passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
+lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il
+intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
+bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
+ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
+époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
+soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui
+sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans
+toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
+que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
+non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].»
+Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre
+le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus
+grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il
+que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre?
+C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins,
+accepte cette immolation volontaire[436]!»
+
+[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
+sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»]
+
+[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
+offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
+me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]
+
+[Note 436:
+
+ . . . . . O maxime conjux!
+ O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
+ In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
+ Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
+ Sed quas sponte luam.]
+
+Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les
+mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de
+l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans
+les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son
+dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en
+sainte Catherine et sainte Thérèse.
+
+[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.]
+
+La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle.
+Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
+par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
+l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de
+la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
+reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
+d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
+dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir.
+La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques
+et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand
+Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme
+et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse
+Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans
+ses fils.
+
+Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre
+mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
+traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
+remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du
+Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y
+eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438].
+L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes
+pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence
+de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à
+Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se
+chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est
+venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la
+miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui
+dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que
+voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des
+crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de
+sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À
+l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de
+joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit
+passer du démon au Christ[439].»
+
+[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en
+Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145,
+près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées,
+chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle
+ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum
+permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum
+vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim
+quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui
+atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce
+dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef
+aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo
+ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem
+omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos
+discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi.
+Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge
+élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et
+la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se
+reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et
+lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes
+élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne
+point manger de chair, de se vêtir grossièrement.
+
+Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
+cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare...
+Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
+noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
+inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
+præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
+familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter
+ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel
+aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus
+invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante
+diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere
+cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel,
+publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo
+de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste,
+per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti
+temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu,
+fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.»
+Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.]
+
+[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).]
+
+C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
+enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
+deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries
+amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions
+donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il
+couvrait tout du large manteau de la grâce.
+
+La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande
+révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La
+Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples
+et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
+chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de
+l'Immaculée Conception (1134).
+
+La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
+intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
+Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
+second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
+trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440].
+Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les
+femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour,
+siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires
+sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442].
+Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le
+fameux Simon de Montfort.
+
+[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]
+
+[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui
+ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
+premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son
+mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
+régence.]
+
+[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère,
+demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose
+interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans
+Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia
+legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi
+si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem
+administrare conceditur.»]
+
+Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes
+y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en
+Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
+Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
+La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le
+progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent
+avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent
+le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
+centralisation des grandes monarchies.
+
+Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut
+point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui
+transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et
+elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément
+féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint
+point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit,
+la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
+choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité
+de notre mobile patrie.
+
+ * * * * *
+
+Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
+venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
+d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
+une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu;
+affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
+femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
+retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa
+puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II
+(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS
+BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE).
+
+1135-1180
+
+
+L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume
+le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence
+qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de
+Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe
+vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation
+de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi
+(1200-1346).
+
+Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
+anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur
+de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent
+battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut
+pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre,
+tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.
+
+Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
+majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
+son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la
+triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de
+France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi
+d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son
+père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit,
+c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et
+avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises
+gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi
+qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus
+d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont
+il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les
+Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes
+Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son
+fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est
+fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils
+de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour
+lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la
+loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa
+qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de
+France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa
+légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de
+l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait
+Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous
+venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon
+Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né
+endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses
+provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
+poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
+Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.
+
+[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi
+d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à
+cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis.
+Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138,
+Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_.
+L'exception confirme la règle.]
+
+[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant
+(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le
+roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop
+étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes
+énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat,
+Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de
+vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique
+manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de
+Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre
+de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les
+trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son
+fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order.
+Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique
+statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait
+ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602:
+Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second
+fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort
+replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé.
+(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic
+Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles
+publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient
+retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer.
+fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed
+obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter
+inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et
+ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid.,
+p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis
+exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat,
+non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son
+jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards.
+Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en
+mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume
+et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p.
+218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p.
+1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr.
+X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands
+eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets
+semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux,
+défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval
+et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire,
+plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius
+excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang,
+son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap.
+Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule.
+Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque
+sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la
+paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après
+une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si
+hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et
+Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare,
+comme celui de l'histoire.]
+
+[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.]
+
+[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]
+
+[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
+Guienne, etc.]
+
+Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit
+se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi
+du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force
+n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante,
+d'une progression continue, lente et fatale comme la nature.
+Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout
+entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La
+personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être
+impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans
+l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément
+_catholique_ dans le sens étymologique du mot.
+
+Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le
+Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais
+saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui
+fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais
+moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
+conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois.
+Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est
+presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal
+avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour
+Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade,
+Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
+de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
+mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une
+armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa
+femme, la bonne Marguerite.
+
+[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques
+auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième
+volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....;
+sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.):
+«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»]
+
+Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
+d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain
+de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait
+aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses
+vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda
+bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de
+faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien
+dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans
+aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son
+précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant
+l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son
+mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir
+les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs
+amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le
+suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II,
+croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de
+nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines.
+Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette
+usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de
+Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis
+VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent
+sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg
+de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église,
+où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au
+nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt
+leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y
+périrent.
+
+[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90.....
+«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali
+gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»]
+
+[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en
+1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier
+confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le
+Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de
+ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78);
+mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309),
+une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les
+constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny
+ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que
+Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite
+cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée
+pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme
+nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais
+uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son
+administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple
+cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la
+fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait
+avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là
+que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la
+lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte
+et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage,
+il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il
+appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à
+quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait
+avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la
+paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une
+couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant
+le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de
+Saint-Denis.]
+
+Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
+docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
+était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
+permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le
+pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait
+et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
+L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
+croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois
+ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme
+timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse,
+égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours
+des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient
+secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il
+se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte,
+que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et
+qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis
+l'obligation d'accomplir son voeu (1147).
+
+Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
+quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
+dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel,
+n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près
+Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la
+sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui
+s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue
+matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger
+détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la
+prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût
+nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider
+l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois
+l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère
+visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un
+homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les
+deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad
+et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois.
+Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de
+Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les
+seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de
+France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse,
+de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon,
+de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y
+voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être
+nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses
+Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans
+l'histoire.
+
+[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem.
+(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à
+l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti
+pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris
+l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium
+viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes
+ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in
+campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus.
+Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum
+spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem,
+non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ
+servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater
+nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un
+passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par
+saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la
+recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
+fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une
+vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le
+cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils
+ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs
+têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de
+la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce
+beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été
+inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de
+la première édition.)]
+
+Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le
+roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir
+de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le
+seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection
+de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France
+préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
+d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de
+Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel
+et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
+l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
+conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands,
+sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien
+n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur
+Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les
+servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du
+Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais
+la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent
+occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent
+bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la
+cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et
+tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs,
+des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est
+un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les
+traduire[452].
+
+[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]]
+
+Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
+la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
+d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent
+eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes
+désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
+périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à
+travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée
+aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel
+le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne
+savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous
+leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides
+et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était
+engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur
+trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils
+arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y
+reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit
+loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait
+refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer
+de Constantinople.
+
+[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours
+vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
+toutes ses oeuvres.»]
+
+[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le
+sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]
+
+Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
+encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
+faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons
+étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils
+déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent
+des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné
+sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps
+de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna
+ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec
+Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent
+eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le
+durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur
+religion.
+
+ * * * * *
+
+Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
+s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
+pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la
+terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des
+malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut
+rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers,
+oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa
+nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y
+retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre
+sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur
+rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris.
+Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que
+Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été
+délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.
+
+C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
+Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
+infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les
+barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le
+péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore
+avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré
+dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle
+était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour
+mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un
+bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du
+chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de
+Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup
+les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de
+la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui
+elle voudra la prépondérance de l'Occident.
+
+[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»]
+
+Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
+divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
+duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie,
+bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la
+France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
+d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux
+du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur
+Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII.
+Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.
+
+Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
+dont la rivalité avec la France va nous occuper.
+
+La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
+anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque
+baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit
+en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et
+le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de
+nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre
+langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable
+férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs
+presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte
+de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient
+bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier
+d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de
+ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu
+nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si
+brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de
+révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie
+normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi
+l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus
+puissants devaient être plus tentés de le mépriser.
+
+[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées:
+248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans
+le comté de Northampton, etc.]
+
+La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
+et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols,
+elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui
+que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix
+basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt
+nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure
+flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est
+contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait
+bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste
+encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si
+détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des
+lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y
+fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du
+continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus
+redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la
+langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs
+fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y
+renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en
+renversant tout l'ouvrage de la conquête.
+
+[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
+conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six
+paroisses et en chassant les habitants.]
+
+[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc
+appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de
+leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.]
+
+Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant,
+Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui
+rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux
+barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un
+sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité,
+_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur;
+destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi,
+de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés,
+meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son
+visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait
+des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!
+
+[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.]
+
+ * * * * *
+
+Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le
+travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa
+passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme
+ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain
+prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme
+devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un
+rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit
+deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre
+de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la
+spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut
+encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On
+l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux
+vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens
+d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la
+charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point
+Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore
+(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait
+l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que
+Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le
+Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc,
+de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
+lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si
+bien due.
+
+[Note 460: Orderic Vital.]
+
+Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
+Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
+appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
+Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
+plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le
+mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus
+avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant,
+le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons,
+aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout
+autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires,
+l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il
+vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la
+table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les
+yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage
+héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient
+combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale,
+Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
+propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
+yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
+tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
+Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
+maternel, n'en dégénérèrent pas.
+
+[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
+anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
+ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on
+en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
+rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
+Paris.)]
+
+[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain
+n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses
+petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un
+fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]
+
+[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
+combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
+encore, et Guillaume maudit son fils.]
+
+Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de
+Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du
+comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des
+comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait
+les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et
+protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et
+poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère,
+celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de
+Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne
+pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands,
+Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et
+Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec
+lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des
+évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie
+fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde,
+et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur
+la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée,
+crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la
+laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle
+le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint
+de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet,
+comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure
+Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États.
+
+Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
+France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
+Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
+dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France,
+depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
+suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en
+vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le
+laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit
+la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en
+l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il
+aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas
+jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins
+obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone
+et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de
+Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France
+par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne,
+il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes
+de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les
+pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de
+France n'en avait pas vingt.
+
+[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte
+partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred
+Vosiens.)]
+
+Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
+singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père,
+Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père
+Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était
+le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les
+vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en
+lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
+d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint
+de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de
+Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit
+chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la
+découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la
+consommation des temps.
+
+Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
+vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
+jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
+de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
+être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
+sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
+légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
+de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
+Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
+confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
+impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
+d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
+même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
+traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un
+savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume
+le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à
+Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des
+continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et
+son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de
+Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
+persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
+disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
+s'y fit moine[466].
+
+[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au
+XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire
+(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
+professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent
+l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
+l'Université d'Angers.]
+
+[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science
+se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent
+pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»]
+
+Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à
+l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
+par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158),
+lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
+remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a
+été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu
+au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son
+pouvoir à lui et en lui_[467].»
+
+[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II,
+P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi
+concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi
+placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium
+et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre
+Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg.
+anglic., in proem.).]
+
+L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
+investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal
+pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout
+faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du
+commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la
+tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de
+Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au
+fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous
+un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur
+l'Europe.
+
+[Note 468: Radevicus.]
+
+Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit
+par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais,
+nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur
+dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard
+s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes
+absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une
+fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri,
+nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de
+Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas
+Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de
+Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le
+parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers
+ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à
+tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il
+était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon
+revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les
+dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien
+attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour
+exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre,
+Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait,
+il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles
+médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout.
+L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le
+nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et
+d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme,
+il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est
+le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme
+nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi,
+homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
+partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné
+sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son
+héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père.
+Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons,
+contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_,
+malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi,
+pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante,
+il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur
+laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait
+en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et
+plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison,
+assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il
+est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus
+riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence,
+pour moins alarmer les barons.
+
+[Note 469: Lingard.]
+
+[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
+habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
+son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
+arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert!
+et elle retrouva celui qu'elle appelait.]
+
+[Note 471: Radulph. Niger.]
+
+[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard,
+p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil
+le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le
+cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des
+airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient
+suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par
+cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et
+protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt
+en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale
+pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets
+nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier
+de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un
+quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux
+autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient
+douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un
+valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les
+écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de
+leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de
+gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les
+chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le
+dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec
+quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays
+s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son
+chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2.
+
+Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In
+aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles.
+epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis
+quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit
+à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut
+dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta
+sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos
+reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist.
+S. Thom., p. 190.]
+
+Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de
+la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent
+d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de
+Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci
+semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis
+recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait
+donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de
+se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri
+comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait.
+Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer
+l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il
+risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux
+chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et
+désarmé un chevalier ennemi.
+
+L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
+Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait
+des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité
+normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il
+avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église
+dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
+l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
+anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
+l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un
+second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux
+puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au
+XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il
+lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme
+naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais
+le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à
+l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y
+répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand
+ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand
+scandale du clergé normand.
+
+[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.]
+
+[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
+nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]
+
+Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait
+été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé
+confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les
+archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats
+d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère
+politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des
+résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si
+impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui
+fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient
+être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le
+plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de
+cette curieuse contrée.
+
+[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à
+Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur
+traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui
+apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º
+qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces
+des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et
+même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «...
+Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per
+omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de
+_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église
+anglo-saxonne, I, p. 489.]
+
+Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
+embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
+en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
+l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de
+former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les
+temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à
+la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le
+Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une
+terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son
+premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de
+Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses
+priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le
+Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de
+Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante.
+Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart
+mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à
+Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette
+douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude
+universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église.
+C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
+Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
+ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
+
+La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
+aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal
+entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par
+les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune,
+avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à
+l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre
+Bretagne.
+
+Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de
+Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent,
+qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
+droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant,
+voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
+autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
+le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
+étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses
+hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].»
+Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout
+le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout
+Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
+Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu
+là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il
+fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi,
+l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine
+juridiction, en toute indépendance et sécurité[477].
+
+[Note 476: Vie de saint Lanfranc.]
+
+[Note 477: Spence.]
+
+Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
+favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg,
+qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du
+pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui
+qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour
+la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
+Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua
+le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
+héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut
+préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même
+archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les
+serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte
+des priviléges féodaux et ecclésiastiques.
+
+Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
+Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux
+sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se
+ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint
+Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura
+des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier,
+mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et
+résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des
+pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478].
+
+[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
+se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents
+que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien
+il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
+assistance les rênes du gouvernement.]
+
+Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
+indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
+l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles,
+somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une
+terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il
+ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été
+pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de
+savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque
+saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la
+bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu
+si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle
+aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons
+qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement
+que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se
+tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par
+Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire
+accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé
+demander.
+
+Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
+(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
+roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
+l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
+sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
+procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
+roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou
+épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier
+civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra
+son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié
+sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand
+justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la
+permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent
+leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les
+laïques.»
+
+Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit
+d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être
+sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux,
+qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les
+évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être,
+mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants.
+L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les
+institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient
+nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses
+payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication
+l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec
+Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit
+d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave,
+c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la
+suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de
+grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par
+des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la
+fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est
+obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de
+salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées
+pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux
+Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.
+
+Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec
+courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de
+timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479],
+et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien,
+auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description
+de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
+suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
+Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté
+les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et
+défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.
+
+[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des
+instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la
+lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572,
+575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir
+au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque
+de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber.
+epist., ibid. 525.]
+
+[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
+comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à
+sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
+nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans
+sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
+patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera
+notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui
+chantent se souviendront de ta noble audace.»]
+
+[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de
+ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury
+qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour
+reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me
+incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi
+imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis
+examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia
+vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios
+episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist.,
+ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206),
+il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper,
+et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et
+justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un
+caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses
+propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p.
+509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514,
+etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne
+semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté
+n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p.
+97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les
+leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III.
+(Ibid., p. 311.)]
+
+Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre
+chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans
+Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le
+saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais
+tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne
+resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore
+la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y
+bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun
+pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de
+Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille
+pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950
+livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de
+la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une
+offrande.
+
+Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
+qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
+mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
+d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces
+goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur
+plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de
+chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine
+les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie,
+lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre
+en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et
+répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche
+se repentirait de son insolence.»
+
+[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des
+jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
+voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]
+
+Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
+de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et
+sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient
+ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que
+Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en
+avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric
+Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la
+ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les
+partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des
+villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la
+chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui
+l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et
+honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de
+misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
+au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
+diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait
+le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour
+elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher
+partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal
+de la sainteté.
+
+Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes
+les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De
+là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte.
+Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru
+qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses
+obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un
+homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il
+devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent,
+à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul
+les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État
+et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes
+âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.
+
+«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
+anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
+devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
+chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes
+et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc
+abandonné de Dieu.»
+
+Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
+Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout
+à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la
+montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela,
+si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains
+reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image
+des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les
+hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier
+livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du
+Christ et de saint François_.
+
+L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question,
+devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
+pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que
+toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât
+contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se
+présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet
+enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.
+
+Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
+tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
+contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
+barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
+premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis
+en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement
+et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande
+croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de
+lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils
+l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir
+célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le
+déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi
+attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà;
+quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque
+en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce
+fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe.
+Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des
+tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et
+fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint
+avec peine sur le continent.
+
+[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum,
+ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria
+circumquaque discumbentium.]
+
+Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit
+au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit
+tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
+vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on
+d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui
+qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre
+cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer
+de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette
+procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres
+des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le
+félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils
+espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les
+consolations des amis de Job.
+
+L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence.
+Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux,
+il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au
+pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et
+déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à
+Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi
+sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de
+Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire
+qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il
+froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le
+consolateur des pauvres.»
+
+[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
+frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
+secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
+l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
+bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.]
+
+Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
+trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
+d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
+L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
+martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection
+des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
+accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
+en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
+demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
+déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans
+ma terre le moindre des clercs.»
+
+Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
+recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
+Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait
+prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du
+plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
+excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les
+détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient
+communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait
+nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et
+tenait encore le glaive suspendu sur lui.
+
+Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
+fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
+arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
+enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
+écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
+dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
+envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
+l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il
+s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
+parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
+temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
+alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de
+lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir
+au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de
+Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!
+
+[Note 485: Jean de Salisbury.]
+
+Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
+lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
+ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement
+ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le
+pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour
+les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre
+doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de
+France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de
+s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que
+nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du
+siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?»
+
+[Note 486: Id.]
+
+[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois
+cents hommes.]
+
+Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
+passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
+reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de
+partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour
+médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
+d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
+l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu.
+«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
+mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
+des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
+s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
+seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
+remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort
+abattu[489].
+
+[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres,
+ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]
+
+[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de
+jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des
+siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la
+France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,
+archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius
+facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam,
+subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad
+pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus
+vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti.
+Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac
+culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi
+offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p.
+96.]
+
+Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il
+n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du
+peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui
+attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la
+tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique.
+Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître
+Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket,
+les titres de légiste et d'architecte[490].
+
+[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le
+Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique
+produit de l'architecture romane.]
+
+Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
+essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury,
+et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans
+l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
+sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis
+ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain
+dans l'oreille du jeune roi et des assistants.
+
+Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
+cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
+des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
+pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
+dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même,
+qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a
+envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église,
+porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les
+mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se
+justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on
+veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se
+taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai
+pasteur de l'église, se joindra à nous.
+
+«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
+être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a
+appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai
+choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison,
+d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes
+misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église.
+Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui
+trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je
+sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité,
+je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de
+rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons
+bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ.
+C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous
+demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»
+
+Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône
+étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient
+pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur
+pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde
+occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la
+cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra
+cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre,
+cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous,
+morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout
+souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes
+d'endurer la persécution pour sa justice.
+
+«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
+toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
+et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus,
+que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma
+proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux
+exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les
+faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la
+justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les
+homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire
+librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le
+monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les
+envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux
+courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir.
+Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent,
+tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma
+fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je
+remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit;
+qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus
+importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se
+prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice
+et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût
+à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et
+d'innocents!...»
+
+Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
+plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
+avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
+trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de
+toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York
+pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
+restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
+Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
+montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
+l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
+quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils
+avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas
+fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une
+sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me
+prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi.
+L'archevêque s'inclina et partit.
+
+Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le
+baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une
+messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée
+aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je
+crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un
+martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit
+délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit
+aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous
+conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de
+paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même
+assez du baiser.»
+
+[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas
+de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]
+
+Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son
+départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé
+lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda
+s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en
+son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini
+pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son
+serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en
+badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre
+et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est
+vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le
+Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.»
+
+[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
+que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
+prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
+réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
+coups de discipline, autant le jour, etc.]
+
+Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
+s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri
+avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
+détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
+passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous
+les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas
+le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable
+écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait
+voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne
+chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La
+nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y
+retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre
+piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je
+suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à
+moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!»
+
+Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était
+au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat
+et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port
+de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le
+rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord
+pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au
+passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de
+l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les
+prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés
+se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou
+tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la
+certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne
+m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence
+pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il
+encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y
+trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à
+tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.
+
+Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
+Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
+se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
+prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs
+vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du
+Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs
+paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié
+encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il
+avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands
+qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs
+épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des
+cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu
+pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui
+demander de dire à son intention les prières des agonisants[494].
+
+[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.]
+
+[Note 494: Roger de Hoveden.]
+
+Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé
+quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On
+racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs,
+d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de
+Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles
+du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en
+effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à
+Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se
+connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un
+misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux
+pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon
+trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me
+débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles
+homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas
+en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils
+laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force
+du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient
+l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas
+la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à
+Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de
+leur main.
+
+Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent
+tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand
+nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
+l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
+clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les
+quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte,
+ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
+l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer
+ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le
+Christ du Seigneur se taisait aussi.»
+
+Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
+des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre
+en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais
+celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on
+pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il
+vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer
+tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant
+ceux-ci.»
+
+Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre
+de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
+lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces
+paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
+l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
+saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
+«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
+voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
+garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés
+dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux,
+agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux
+assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet
+homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit
+l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni
+pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des
+Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en
+vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui
+semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent
+pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.
+
+ * * * * *
+
+La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma
+devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier
+qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser.
+Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le
+primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son
+appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on
+allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer
+que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon
+devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa
+croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers
+le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte.
+
+Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui
+fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
+s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
+pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
+siens qui étaient restés dehors.
+
+À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud
+Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de
+mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
+«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le
+suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant
+leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors
+fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta
+l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes
+instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de
+monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on
+arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés
+aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes
+armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne
+répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket,
+mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison
+de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu
+meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos
+épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à
+aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
+moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
+et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit
+pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
+l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux,
+et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
+exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et
+se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
+«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches
+de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
+mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
+main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête.
+Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
+terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur
+le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied
+le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a
+troublé le royaume et fait insurger les Anglais.»
+
+[Note 495: Thierry.]
+
+Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh
+bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades,
+ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir
+s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et
+fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.
+
+[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui
+Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.]
+
+[Note 497: Ibid.]
+
+C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
+détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre,
+c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux
+que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les
+partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome
+hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang,
+couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury
+jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers,
+répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut
+d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait
+délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué,
+reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une
+componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.
+
+Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
+épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
+rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils
+se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile:
+«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort
+tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit
+plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences,
+on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un
+contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane
+et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a
+péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des
+Saints-Innocents.»
+
+Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
+attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
+l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de
+Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes
+qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa
+la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands
+écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger
+ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru
+que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui
+d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par
+s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas;
+il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux
+pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il
+imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison,
+il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la
+croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara
+l'Angleterre fief du saint-siége[498].
+
+[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a
+domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et
+tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la
+même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est
+regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis
+duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI,
+650.]
+
+Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
+marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
+réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
+celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
+qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne,
+paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent
+sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table
+au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait.
+Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II
+suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux
+rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors
+le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_.
+
+D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
+satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang
+d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se
+soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la
+croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de
+pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis
+le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.
+
+Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
+encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
+père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
+nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
+enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir
+sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri
+lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus
+puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût
+forcés de lui faire hommage.
+
+Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
+fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
+Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand
+les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre,
+ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des
+habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit
+Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de
+celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre,
+sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne;
+s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné
+le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera
+remède avant qu'il soit peu.»
+
+Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte
+de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de
+France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu,
+avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux.
+Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec
+une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le
+comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir
+l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers
+brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se
+déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande,
+ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne
+nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les
+seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre
+lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de
+l'Église romaine.
+
+Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury.
+Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina
+en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
+tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un
+spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il
+se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés,
+simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques
+coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le
+chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour
+nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la
+nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre
+d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était
+venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après
+matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de
+l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau
+de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe;
+il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna
+joyeux de Kenterbury.»
+
+[Note 499: Robert du Mont.]
+
+Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
+était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
+devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion.
+Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
+châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
+jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout
+par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les
+guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races
+diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs
+intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour
+se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le
+Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire
+carlovingien.
+
+La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
+découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
+point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le
+centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur
+défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui
+tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que
+l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui
+armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du
+plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique
+jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri
+II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou
+Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente
+dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une
+tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait
+chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois
+une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la
+guerre.
+
+Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités
+perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses
+fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition
+des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le
+Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre
+la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son
+fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une
+femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les
+dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant
+de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en
+eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
+Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et
+les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais
+s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
+haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
+remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
+rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou,
+avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme
+leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore
+elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle
+avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On
+citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable,
+au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que
+saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre
+de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc
+vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se
+réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu
+voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit
+de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je
+ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit
+alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille
+que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et
+aucun de nous n'y renoncera jamais.»
+
+[Note 500: J. Bromton.]
+
+[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali
+genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
+revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]
+
+Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
+aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
+n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
+de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur
+laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants
+qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à
+gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut
+jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et
+de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et
+moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce
+jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était
+Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan,
+sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir
+quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours,
+et poussait des cris.
+
+[Note 502: J. Bromton.]
+
+La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et
+fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari
+la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un
+château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
+d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
+du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
+l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
+l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
+Merlin[503]:
+
+[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia
+nidificatione gaudebit._»]
+
+«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
+le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
+désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc,
+Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de
+l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre
+son seigneur, le roi du Sud.
+
+«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes
+aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres
+contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton
+pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en
+pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté
+royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu
+dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine
+double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux,
+reviens à tes villes, pauvre prisonnière.
+
+[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.]
+
+«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes
+conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort
+ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis,
+errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute;
+car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége.
+Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la
+trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes
+fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].»
+
+[Note 505: Richard de Poitiers.]
+
+Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
+persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
+dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
+chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
+viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
+toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506],
+héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
+lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
+n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507].
+
+[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
+ut incestus.»]
+
+[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]
+
+Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait
+reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature.
+C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
+qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
+Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite
+à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des
+haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces
+fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins
+voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si
+ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il
+apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509].
+
+[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
+architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina
+facile deprehenderetur.]
+
+[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
+Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
+vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance,
+en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
+s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
+prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
+sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
+faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance
+habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il
+est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois,
+dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua
+Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune
+roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et
+la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement
+à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et
+s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets
+de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui
+était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au
+lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession
+auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui
+dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens
+pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au
+monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir,
+et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et
+vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous
+avez reçus.» Thierry.]
+
+Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
+Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
+vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
+abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France,
+Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre,
+une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même
+plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade
+suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux
+roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou,
+par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les
+Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter
+la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il
+s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa
+miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour
+toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils,
+et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de
+France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les
+noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du
+traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant
+prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva
+sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et
+hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de
+prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour
+l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé
+de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien
+de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant
+son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra,
+je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].»
+
+[Note 510: Thierry.]
+
+La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
+ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber
+sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire
+reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et
+Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.
+
+La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire
+autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose
+dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui
+savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au
+moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une
+autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute
+sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre
+l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre
+l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu
+pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause
+chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le
+pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr.
+Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de
+l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le
+proclamer elle-même.
+
+Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et
+le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis
+l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne
+dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
+dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans
+ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation
+religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher
+ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de
+l'Église.
+
+Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint
+Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France.
+C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
+abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait
+fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul
+protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le
+meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et
+quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient
+gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie,
+c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique
+plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait,
+c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les
+moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter,
+c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand.
+«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni
+avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre
+également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de
+France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de
+Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de
+l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord
+restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas
+scrupule de le visiter.
+
+En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
+milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
+appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont
+on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche
+de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le
+clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et
+recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné
+à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis
+VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître
+de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que
+lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de
+l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui
+le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les
+austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua
+un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint.
+Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe
+Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne
+pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi
+d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des
+miracles[513].
+
+[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum
+adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo
+regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»]
+
+[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à
+Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
+de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
+cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
+que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
+Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
+l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
+conservée en mémoire de ses libertés.]
+
+[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après
+avoir pris le titre et les armes des rois de France.]
+
+Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le
+monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
+plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il
+avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge
+croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il
+touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer
+quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.
+
+Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son
+divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage
+selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus
+pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions
+de la monarchie.
+
+La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide
+par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de
+Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de
+chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
+victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et
+de la protection de l'Église.
+
+Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons
+d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans
+une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire
+et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en
+grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille
+les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un
+soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient,
+enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.
+
+[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva
+sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem
+per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi
+contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.»
+
+Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui
+baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.»
+Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug.,
+ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs
+dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la
+chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.
+
+Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne
+permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de
+l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
+qui niât les sacrements.»]
+
+Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
+l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les
+rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
+compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
+l'association populaire des _capuchons_[515].
+
+[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
+voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au
+maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une
+petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183,
+ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels
+se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau
+ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les
+prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par
+dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils:
+_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se
+faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient
+les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)]
+
+Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi.
+
+Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les
+prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une
+semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager
+à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de
+Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les
+barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et
+spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean
+d'Angleterre et les mécréants du Languedoc.
+
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+ Pages.
+
+CHAPITRE III
+
+ DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1
+
+ L'empire Franc aspire à se diviser 1
+
+ 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais
+ impérial 3
+
+ Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4
+
+ Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
+ Supplice de Bernard 7
+
+ Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8
+
+ Mariage de Louis avec Judith 8
+
+ 822. Il veut faire une pénitence publique 10
+
+ 820-829. Incursions des Northmans 10
+
+ 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur,
+ Lothaire, Louis, Pepin 11
+
+ Lothaire enferme Louis dans un monastère 11
+
+ Les Germains le délivrent 11
+
+ 833. Lothaire redevient maître de son père 12
+
+ et lui impose une pénitence publique. 13
+
+ Indignation et soulèvement de l'Empire 14
+
+ 834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16
+
+ 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17
+
+ Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18
+
+ 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les
+ rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à
+ Fontenaille 18
+
+ 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21
+
+ Les évêques leur confèrent le droit de régner 22
+
+ 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24
+
+ L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur
+ Lothaire et Pepin 25
+
+ Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville
+ épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29
+
+ Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à
+ l'Église 30
+
+ Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32
+
+ Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35
+
+ Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et
+ temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36
+
+ Question de l'Eucharistie 36
+
+ Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37
+
+ Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide
+ Jean le Scot 38
+
+ Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40
+
+ Impuissance du roi et des évêques 44
+
+ Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que
+ plus faible 48
+
+ 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49
+
+ Louis le Bègue et ses fils 49
+
+ 884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51
+
+ Siége de Paris par les Northmans 51
+
+ Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51
+
+ 888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie
+ carlovingienne 53
+
+ Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53
+
+ Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux
+ incursions barbares 54
+
+ Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent
+ en France (Normandie) 58
+
+ Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
+ ecclésiastiques 59
+
+ Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59
+
+ La famille populaire et nationale des Capets succède aux
+ Carlovingiens 60
+
+ Charles le Simple se met sous la protection du roi de
+ Germanie 62
+
+ Le parti carlovingien l'emporte 63
+
+ 898. Charles le Simple reconnu roi 64
+
+ 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64
+
+ Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65
+
+ 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance
+ de la Germanie 67
+
+ 987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race 71
+
+
+LIVRE III
+
+TABLEAU DE LA FRANCE
+
+ Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et
+ physiques 79
+
+ L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une
+ caractérisation géographique et physiologique de la France 80
+
+ La France se sépare en deux versants, occidental et oriental 81
+
+ La France peut se diviser par ses produits en zones
+ latitudinales 82
+
+ Bretagne 84
+
+ Anjou 99
+
+ Touraine 100
+
+ Poitou 102
+
+ Limousin 107
+
+ Auvergne 107
+
+ Rouergue 112
+
+ Guyenne 113
+
+ Pyrénées 115
+
+ Languedoc 126
+
+ Provence 130
+
+ Dauphiné 141
+
+ Franche-Comté 146
+
+ Lorraine 147
+
+ Ardennes 152
+
+ Lyonnais 153
+
+ Autunois et Morvan 157
+
+ Bourgogne 159
+
+ Champagne 162
+
+ Normandie 167
+
+ Flandre 169
+
+ Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France 178
+
+ Centralisation 187
+
+
+ÉCLAIRCISSEMENTS.
+
+ Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains 194
+
+
+LIVRE IV
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+ L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
+ GERBERT. FRANCE FÉODALE 199
+
+ Croyance universelle à la fin prochaine du monde 200
+
+ Calamités qui précèdent l'an 1000 203
+
+ Le monde aspire à entrer dans l'Église 204
+
+ Le roi de France, Robert, est un saint 207
+
+ Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture;
+ dogme de la Présence réelle; pèlerinages 212
+
+ Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215
+
+ Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands 216
+
+ Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois 218
+
+ Robert épouse Berthe, de la maison de Blois 219
+
+ 1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la
+ maison de Blois 219
+
+ La maison de Blois se divise en Blois et Champagne
+ et reste inférieure aux Normands de Normandie 219
+
+ La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance 220
+
+ Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220
+
+ 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
+ et lui soumettent la Bourgogne 222
+
+ 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224
+
+ 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier 225
+
+
+CHAPITRE II
+
+ XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
+ L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226
+
+ Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre
+ la féodalité et l'Église 227
+
+ Matérialisme profond du monde féodal 228
+
+ L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise 232
+
+ Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres 235
+
+ L'Église prétend à la domination universelle 239
+
+ L'Empire est vaincu 241
+
+ Le pape s'allie aux Normands 242
+
+ Caractère conquérant et chicaneur des Normands 245
+
+ 1000-26. Leurs pèlerinages en Italie 246
+
+ 1026. Premiers établissements des Normands en Italie 247
+
+ 1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les
+ Deux-Siciles 249
+
+ Guillaume le Bâtard, duc de Normandie 250
+
+ Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église
+ anglo-saxonne 252
+
+ Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par
+ le saxon Godwin 253
+
+ Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après
+ Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256
+
+ 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les
+ Normands 260
+
+ Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261
+
+ Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262
+
+ Utilité de la conquête. Forte organisation sociale 266
+
+ Puissance de la royauté et de l'Église anglaise 267
+
+ Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des
+ Français 270
+
+
+CHAPITRE III
+
+ LA CROISADE. 1095-1099 272
+
+ État de l'Islamisme en Asie 272
+
+ L'essence de l'Islamisme était l'unité 273
+
+ La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites 276
+
+ Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance
+ d'Hassan. 1090 277
+
+ Faiblesse des Califats 280
+
+ Jeunesse et vigueur du Christianisme 280
+
+ Pèlerinages armés; commencement des croisades 281
+
+ Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284
+
+ 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à
+ Clermont 287
+
+ Grandeur du mouvement populaire 288
+
+ Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois,
+ Raymond de Toulouse, etc. 290
+
+ Les Provençaux et les Normands. Bohémond 292
+
+ Godefroi de Bouillon 294
+
+ 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople 296
+
+ Haine mutuelle des croisés et des Grecs 298
+
+ Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés 299
+
+ Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée 300
+
+ Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde
+ Antioche 302
+
+ 1099. Prise de Jérusalem 305
+
+ Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité
+ française en Palestine 307
+
+
+CHAPITRE IV
+
+ SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE
+ MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE 310
+
+ Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
+ a diminué 313
+
+ La pensée de l'égalité s'est développée 314
+
+ Tentatives d'affranchissement. Communes 316
+
+ Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320
+
+ 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et
+ les marchands 322
+
+ La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis
+ pour la croisade 323
+
+ Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de
+ Brenneville, 1119 326
+
+ 1115. Expédition dans le Midi 327
+
+ 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la
+ France s'arme pour Louis VI 328
+
+ La liberté se produit dans la philosophie 329
+
+ Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école
+ de droit; université de Paris 330
+
+ Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la
+ philosophie. Immense popularité de son enseignement 332
+
+ Saint Bernard; sa puissance 337
+
+ Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339
+
+ 1119. Abailard se retire à Saint-Denis 340
+
+ Il fonde le Paraclet pour Héloïse 341
+
+ Il est condamné au concile de Sens 342
+
+ Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé 344
+
+ Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre
+ de Fontevrault, 1106 347
+
+ Progrès du culte de la Vierge 350
+
+ La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. 350
+
+
+CHAPITRE V
+
+ LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE,
+ HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE
+ LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU
+ XIIe SIÈCLE.) 353
+
+ Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie 354
+
+ Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a
+ pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie 357
+
+ Il est le symbole et le centre de la nation 357
+
+ 1137. Dévotion de Louis VII 358
+
+ 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360
+
+ 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence
+ entre la seconde croisade et la première 361
+
+ L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362
+
+ Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure 364
+
+ Retour honteux de Louis VII 365
+
+ La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie
+ à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366
+
+ Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus;
+ puissance de la féodalité 367
+
+ Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
+ Nécessité d'une fiscalité violente 368
+
+ 1087. Guillaume le Roux 369
+
+ 1100. Henri Beauclerc 370
+
+ 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur
+ Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371
+
+ 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372
+
+ Les vaincus espèrent sous Henri II 373
+
+ Résurrection du droit romain 375
+
+ Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier
+ d'Henri II 376
+
+ Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378
+
+ Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury 380
+
+ Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent
+ les libertés de Kent 382
+
+ Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri 384
+
+ 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon 385
+
+ Les races vaincues soutiennent Becket 387
+
+ Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de
+ l'Église 388
+
+ 1164. Il se réfugie en France 392
+
+ Louis VII l'accueille et le protége 393
+
+ Il excommunie ses persécuteurs 394
+
+ Le pape se déclare contre lui 395
+
+ Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon 400
+
+ 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands
+ assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_
+ de Becket 404
+
+ Henri obtient son pardon du saint-siége 410
+
+ Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore 411
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+ Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket 413
+
+ Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils 414
+
+ Caractère impie et parricide de cette famille 415
+
+ Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne 416
+
+ 1189. Malheur et mort de Henri II 420
+
+ Le roi de France surtout profite de la chute du roi
+ d'Angleterre 422
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+ Son dévouement à l'Église fait sa grandeur 423
+
+ 1180. Philippe-Auguste 424
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+Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61.
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+End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume
+2/19), by Jules Michelet
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+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 43321 ***