summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/43321-8.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '43321-8.txt')
-rw-r--r--43321-8.txt13396
1 files changed, 0 insertions, 13396 deletions
diff --git a/43321-8.txt b/43321-8.txt
deleted file mode 100644
index ec1821c..0000000
--- a/43321-8.txt
+++ /dev/null
@@ -1,13396 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19), by
-Jules Michelet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire de France 814-1189 (Volume 2/19)
-
-Author: Jules Michelet
-
-Release Date: July 27, 2013 [EBook #43321]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 ***
-
-
-
-
-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
-
-
-
-
-
-
-
-
- HISTOIRE
-
- DE
-
- FRANCE
-
-
-
-
- PAR
-
- J. MICHELET
-
-
-
-
- NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE
-
-
-
-
- TOME DEUXIÈME
-
-
-
-
- PARIS
-
- LIBRAIRIE INTERNATIONALE
- A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS
- 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13
-
- 1876
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés.
-
-
-
-
-HISTOIRE DE FRANCE
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Suite du chapitre II
-
-DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN
-
-
-C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son
-nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le
-divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes
-souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une
-guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
-l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation
-prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé.
-Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement
-battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
-ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette
-intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne
-méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse
-en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et
-les ramenant tous à la règle de saint Benoît.
-
-C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
-par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
-est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre
-condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
-qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
-est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce
-fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
-diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.
-
-L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde
-social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis
-XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
-catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non,
-c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un
-esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui
-l'entoure, et vendu par les siens.
-
- * * * * *
-
-Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut
-nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit
-plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
-la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le
-Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
-il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
-Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient;
-leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable
-vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il
-leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2].
-Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus
-sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle
-bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les
-enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
-Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles
-Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et
-le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines
-de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
-elles-mêmes[5].
-
-[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que
-l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis.
-«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad
-mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii,
-C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis
-et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum
-anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap.
-Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se
-gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator
-exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi
-procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad
-memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille
-nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur
-la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
-musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même
-désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.]
-
-[Note 2: L'Astronome.]
-
-[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B.
-Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati
-Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c.
-XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique
-librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi
-facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo
-monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque
-monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam
-feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»]
-
-[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus
-bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium
-tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus
-Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius
-esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu,
-et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le
-Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis
-quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te
-transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi
-apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri
-contra imperatorem moliretur.»]
-
-[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam
-natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio
-exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo...
-Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos
-majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem
-coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter
-paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat,
-concessit.]
-
-Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge
-intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait
-accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une
-telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à
-peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons,
-et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux
-gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les
-héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans
-les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants
-impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis
-rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le
-principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il
-laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV
-et Pascal Ier.
-
-[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de
-sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était
-naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
-différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le
-recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué,
-Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour
-revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette
-sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les
-approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
-Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde,
-considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la
-cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
-autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
-subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa
-libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
-blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son
-exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements
-militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant
-son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis,
-etc.]
-
-[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ
-hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
-imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi
-devotissimas habuit.»]
-
-[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486,
-487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
-præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
-deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
-postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
-suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
-quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
-ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»]
-
-Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains
-d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les
-barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son
-arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile
-et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait
-qu'il eût volontiers restitué l'Empire.
-
-[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se
-disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.]
-
-Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait
-rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se
-liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi
-d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard
-et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait
-avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné.
-
-[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
-essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_.
-
-«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et
-omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et
-custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal.,
-ap. Scr. F. VI, 177.]
-
-Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur
-celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il
-avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin,
-Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
-l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection.
-
-[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et
-ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
-longtemps avant le neveu.]
-
-[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem
-obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu,
-episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans
-omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id
-est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes
-responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi
-consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco
-tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis
-meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi
-Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens,
-novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis
-despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem
-eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.]
-
-Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de
-s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui
-offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et
-dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de
-Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort.
-L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint
-du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon
-qu'il en mourut au bout de trois jours.
-
-[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent
-capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus
-orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos
-tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium
-mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum
-luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator,
-magno cum dolore flevit multo tempore.»]
-
-L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
-pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
-de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
-tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes.
-Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement
-envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits,
-et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les
-Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme.
-L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant
-de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes
-du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé
-par les siens.
-
-[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem
-constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis)
-quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum,
-etc.»]
-
-Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force
-et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son
-influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa
-sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se
-souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître
-devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus
-belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
-nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père,
-Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les
-Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17],
-dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à
-l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà
-favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de
-son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
-encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle
-dégrada, elle perdit son époux.
-
-[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias
-inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis,
-qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith,
-quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam
-constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit:
-«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas
-visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI,
-355.]
-
-[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.]
-
-[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et
-de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus
-studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr.
-VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268:
-
- Organa dulcisomo percurrit pectine Judith.
- O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda,
- Ludere jam pedibus...
- Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas.
- Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.
-
---Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime
-instructa.»]
-
-Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être
-pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint,
-ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué,
-_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa
-sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et
-Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de
-leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
-d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois
-depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
-volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les
-plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence
-de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la
-conscience.
-
-Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la
-royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
-humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le
-prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
-aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une
-dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi
-pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
-lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent
-obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée
-des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En
-829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient
-si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre
-de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le
-mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils
-accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
-central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils
-voulaient régner chacun chez soi.
-
-Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
-fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le
-titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à
-Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire.
-L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie.
-Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé
-Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
-concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
-beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration
-des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre
-les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se
-trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne
-fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut
-succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se
-crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père
-dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
-trouva point de Cordelia.
-
-Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés
-à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
-Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son
-rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire;
-les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté,
-s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu
-des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour
-porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour,
-et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction,
-furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât.
-
-[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant,
-alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem
-clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens
-Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
-convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
-futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
-de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos
-postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
-imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent
-capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._
-aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.]
-
-Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le
-moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le
-Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau.
-Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous
-ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des
-fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
-agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
-abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point
-que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène
-fut appelé le champ du Mensonge.
-
-[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus
-propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant
-ab eo.»]
-
-Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une
-fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne
-répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur
-dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait
-sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui
-imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût
-jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une
-liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
-Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait
-exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
-fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les
-partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis
-d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment;
-sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et
-sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité
-ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
-d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20].
-
-[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la
-pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut
-désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des
-contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
-que violence et tyrannie.]
-
-Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard
-de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
-s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable,
-pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales
-qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice,
-et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la
-capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où
-Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur
-l'autel.
-
-Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva
-dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes
-pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
-l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses
-cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père,
-nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il
-avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de
-calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de
-Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
-tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en
-lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans
-et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple,
-comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de
-l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
-filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de
-Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
-patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les
-outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une
-image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe.
-
-[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour
-les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
-les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
-(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
-Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers.
-«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur
-et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une
-troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon,
-c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches
-longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les
-bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la
-volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le
-roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière
-que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de
-plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs
-délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour
-les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus
-graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au
-supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des
-centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche
-qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.)
-
-Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
-servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
-purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt
-pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
-principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job
-insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant,
-legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi
-molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos
-habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti
-sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex
-vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...»
-Puis vient une longue invective contre les parvenus.]
-
-Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même:
-tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et
-ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire
-s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été
-(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de
-Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
-de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une
-foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa
-vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de
-Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de
-Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y
-mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant
-à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme
-de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique,
-ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par
-Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi
-d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom,
-jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis.
-
-[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement
-contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard
-semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire
-pour l'Aquitaine, même contre l'empereur.
-
-Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat
-universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
-dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
-poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous
-les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam
-Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis
-querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c.
-XLIX.]
-
-[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ
-virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase
-Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le
-Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de
-déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle
-_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_;
-Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique,
-_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et
-_Amisarius_.]
-
-Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce
-qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une
-part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils
-avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés,
-qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le
-fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants
-de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le
-Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre
-Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà,
-mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles
-choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit
-l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait
-pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange,
-le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne.
-Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette
-guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à
-lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les
-cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une
-île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de
-l'Empire mourut avec lui.
-
-[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum
-omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris,
-partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter
-partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet,
-sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit,
-deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
-concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia
-regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit,
-regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem
-Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo
-conferretur, consensit.»]
-
-C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le
-fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
-qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
-Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par
-opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée
-d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne.
-Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
-de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la
-Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
-l'indépendance.
-
-Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre
-d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
-soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
-paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de
-Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées
-furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui
-offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception
-des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui
-céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
-jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
-en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit,
-selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
-lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur
-manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il
-voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas
-arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].»
-
-[Note 25: Nithard.]
-
-Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à
-Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en
-croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante;
-si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire,
-et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil
-massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette
-époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons
-déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et
-de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
-déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à
-rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
-était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des
-causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement
-de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois
-de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri;
-il n'était resté que les lâches.
-
-[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita
-Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in
-posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique
-écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la
-France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne,
-se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.]
-
-[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux
-militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se
-tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les
-Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
-comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
-précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
-de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
-boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi;
-mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils
-venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
-jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant
-leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt
-les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute
-cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans
-une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
-vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
-connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.»
-(Nithard.)]
-
-La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent
-poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne
-suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours
-en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent
-d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église,
-seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le
-langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
-fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous
-pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
-paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux
-peuples, sont le premier monument de leur nationalité.
-
-Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian
-poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
-savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
-adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar
-dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
-prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque
-Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue
-allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
-bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
-gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
-mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
-Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
-scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent,
-chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si
-Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
-meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
-ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà
-Lodhuwig nun lin iver[29].»
-
-[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre
-commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
-savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par
-aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère,
-tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
-aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.
-
-Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
-traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
-je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
-de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
-époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des
-proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.]
-
-[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère
-Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je
-ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul
-aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans
-leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]
-
-En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
-Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
-forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
-hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
-wirdhit.»
-
-«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
-Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
-Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après
-leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de
-leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant
-répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur
-connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
-volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le
-royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le
-conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux
-frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en
-référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.»
-
-Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et
-Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
-l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
-contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques
-ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les
-rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il
-demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume.
-On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30],
-jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le
-long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du
-Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du
-royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes,
-tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà
-des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.)
-
-[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
-envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers
-eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre
-son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de
-se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec
-bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et
-des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de
-cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par
-Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.]
-
-[Note 31: Nithard.]
-
-«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
-sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
-connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
-pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà
-écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes
-les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était
-Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était
-impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas.
-On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de
-partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que
-nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la
-décision des évêques[32].»
-
-[Note 32: Nithard.]
-
-L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont
-plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
-porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique,
-appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de
-Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui,
-longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si
-puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le
-Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de
-Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34],
-paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier.
-D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand
-archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il
-fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci,
-dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à
-appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons
-vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le
-christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances
-avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la
-Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
-jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais
-de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples
-détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré
-à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier,
-souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie.
-
-[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
-hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
-immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
-lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les
-idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom
-de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs
-seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous
-la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à
-son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur
-avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
-craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à
-cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
-qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion
-chrétienne.»
-
-_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de
-Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232,
-etc.]
-
-[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam
-violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI,
-289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr.
-VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum
-prodente.»]
-
-[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini
-Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a
-Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
-adventaverant.»]
-
-La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855),
-son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
-Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
-Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins,
-prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son
-courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la
-suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge
-pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui
-de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia
-longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à
-qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il
-força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et
-y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en
-même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire
-mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le
-Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils
-se partagèrent les États de Lothaire.
-
-[Note 36:
-
-SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II.
-
- Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
- Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
- Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
- Beneventani se adunarunt ad unum consilium,
- Adalferio loquebatur et dicebant principi:
- Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
- Celus magnum preparavit in istam provinciam,
- Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
- Plures mara nobis fecit, rectum est moriar.
- Deposuerunt sancto pio de suo palatio:
- Adalferio illum ducebat isque ad pretorium,
- Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
- Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
- Et ipse sancte pius incepiebat dicere:
- Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
- Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
- Modo vero surrexistis adversus me consilium,
- Nescio pro quid causam vultis me occidere.
- Generatio crudelis veni interficere,
- Ecclesieque sanctis Dei venio diligere,
- Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
- Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
- Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
- Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
- Leto animo habebat de illo quo fecerat;
- A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
- Exierunt multæ turmæ videre mirabilia.
- Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
- Multa gens paganorum exit in Calabria,
- Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
- Juratum est ad Surete Dei reliquie
- Ipse regum defendendum, et alium requirere.
-
-«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse,
-quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté
-Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés
-en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
-renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de
-cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre
-royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est
-bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
-fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui,
-il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le
-martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
-l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme
-au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où
-je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et
-je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la
-race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et
-aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été
-répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la
-couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
-pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le
-démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie
-pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé
-son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est
-parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les
-saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir
-un autre.»]
-
-Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
-l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à
-l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les
-séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les
-Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu
-plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée,
-défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
-force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne
-présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à
-moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
-riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien,
-excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait
-une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient
-Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
-de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée,
-dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les
-miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
-Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
-Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages.
-Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses
-possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les
-Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par
-excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
-eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il
-fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois
-de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et
-vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de
-Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
-choisi Laon à côté de Reims.
-
-[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre
-chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses
-classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété
-et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur
-dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les
-affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les
-arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize
-autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les
-offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient
-seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère
-de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les
-Mérovingiens, cent mille menses.]
-
-[Note 38: Frodoard.]
-
-Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques.
-Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec
-Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas
-l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la
-Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient
-partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le
-Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui
-avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les
-évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique,
-puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que
-la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de
-Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont
-combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois
-jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard,
-méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les
-moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le
-prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de
-quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle
-basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération,
-puis il se rendit à Reims[42]...»
-
-[Note 39: Nithard.]
-
-[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno
-tumescere coepit.»]
-
-[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei
-restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum
-divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an
-secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se
-velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et
-secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque
-præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos
-sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
-fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
-concedunt.»]
-
-[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve
-voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée
-dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient
-emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.]
-
-Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus
-grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846)
-confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43]
-entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux
-curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette
-législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et
-aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les
-reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle
-recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace,
-s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
-l'excommunication.
-
-[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir
-avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31,
-Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine...
-mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut
-unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores,
-etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad
-espiscopi præsentiam perducantur.»]
-
-[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les
-trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
-fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou
-emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
-mariée.»]
-
-Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai
-pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il
-était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
-saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont
-on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage
-à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans
-les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de
-France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la
-Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant
-envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
-trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il
-rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis
-en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages
-de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi
-Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna
-audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
-vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
-pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar,
-qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera
-donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon
-que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque
-Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
-n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune
-condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de
-l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques
-Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et
-Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie:
-pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que
-moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne.
-Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre
-mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
-et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
-l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent:
-Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à
-cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence
-qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il
-nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous
-l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il
-nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit
-avant de s'être consulté avec ses évêques.»
-
-Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à
-Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des
-Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859),
-pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il
-avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour
-embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des
-Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir
-récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les
-engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
-ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre
-élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume,
-qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs
-acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de
-Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition
-ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il
-m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal,
-et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne
-devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans
-avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels
-j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de
-la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
-Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections
-paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à
-présent[45].»
-
-[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
-expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist.
-(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac
-progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
-conditione debitas leges servandi.»]
-
-Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique.
-Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
-lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
-gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
-«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait
-au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler,
-levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de
-l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les
-affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
-contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission,
-et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et
-les comtes[46].»
-
-[Note 46: Frodoard.]
-
-Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis
-dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires,
-commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat
-allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni
-gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et
-léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu
-s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre
-le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des
-Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le
-pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La
-féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée.
-
-La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
-la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la
-question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède
-Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de
-Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna
-d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé
-dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les
-anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était
-pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières
-épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour
-consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir,
-toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la
-logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à
-travers le moyen âge.
-
-La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse.
-Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait
-professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui
-immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
-acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière
-du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon
-Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla
-à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
-voeux monastiques.
-
-[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa
-doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
-poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les
-textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)]
-
-Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines
-allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se
-séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un
-nouveau Pélage.
-
-D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du
-libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique
-défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était
-réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner,
-fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
-de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de
-métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
-éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup,
-abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
-son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles
-d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
-conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet
-orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde,
-chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait
-dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un
-Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de
-l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le
-Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des
-moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le
-continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
-avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de
-saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais
-avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal
-et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux
-accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith,
-confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
-ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le
-privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du
-Palais_, mais le _Palais de l'École_.
-
-[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été
-Scots (Low.)
-
-Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était
-assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets
-ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
-et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
-chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui
-disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid
-distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean,
-renvoyant l'injure à son auteur.»]
-
-Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors
-pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de
-Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
-le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces
-écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin
-avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont
-parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec
-l'apôtre de la Gaule.
-
-L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre
-Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les
-limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir.
-Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il
-attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi,
-mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est
-simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la
-philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la
-liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
-et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence
-avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa
-doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur
-du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de
-la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le
-mysticisme de l'Allemagne.
-
-[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion,
-et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.»
-
-J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que,
-pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se
-serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de
-similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre
-faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore
-grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou],
-l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de
-l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît
-sans valeur, etc.]
-
-Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
-despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était
-convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin
-de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles
-invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si
-longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée,
-défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses
-fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
-sauvages que ceux dont elle était délivrée.
-
-Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort
-différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
-IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui
-occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre,
-y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a
-gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du
-IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels
-ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik,
-Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome
-germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des
-invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par
-terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de
-leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des
-mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur
-langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir
-été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la
-mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la
-famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et
-sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à
-force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la
-terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux
-Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
-nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns
-conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons
-fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
-que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
-serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
-et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
-robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
-la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces
-fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme
-guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de
-leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que
-par la vengeance du serf et la rage de l'apostat.
-
-[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.]
-
-[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui
-désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans
-à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de
-Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga
-irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur
-argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
-mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438.
-
-«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses
-compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
-des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall,
-sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
-guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils
-prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du
-Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
-pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs
-Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir
-devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis
-grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
-the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.]
-
-[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour
-compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
-exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]
-
-[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de
-Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings.
-Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il
-était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira,
-dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant
-à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à
-s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service
-de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des
-vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).]
-
-Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
-leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent
-les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en
-servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
-secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
-Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et
-d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les
-torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les
-fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément
-comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
-dans l'Elbe.
-
-Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
-obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils
-vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
-avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
-néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement
-dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus
-furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient
-les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives,
-personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à
-l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on
-le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans
-direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
-saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils
-semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus
-révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à
-Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on
-n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine.
-Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
-trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter.
-Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France.
-
-[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator
-elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit
-ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal.
-Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands,
-amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu
-des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le
-baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et
-comme des païens.»]
-
-[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]
-
-[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes
-relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de
-Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent...
-Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
-sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla
-trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes...
-Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva
-aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres;
-car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
-donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant
-que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce
-cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son
-pourrait être entendu des pirates.»]
-
-Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les
-évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
-comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
-sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à
-Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
-négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
-d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé
-captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de
-l'abbé de Saint-Denis[57].
-
-[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par
-être réduit en cendres.]
-
-Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
-Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions.
-Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des
-incursions proprement dites, celle des stations, celle des
-établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement
-dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
-celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à
-Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils
-avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux
-défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins
-n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus
-disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent
-sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé
-de leur nom, Normandie.
-
-Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
-connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
-et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou
-pour les opposer les uns aux autres.
-
-«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui
-viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
-rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
-était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.»
-
-«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de
-Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles,
-remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les
-Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite
-d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à
-titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité
-considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin
-qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à
-Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs
-convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
-reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons,
-selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
-et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
-entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières,
-arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à
-eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère,
-donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se
-joignent à eux.»
-
-«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la
-guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des
-Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
-partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas
-les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
-l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous
-côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye,
-et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
-forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant
-l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
-débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et
-lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits
-Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres
-d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et
-cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré.
-Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les
-Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne
-pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
-fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon,
-ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque
-dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
-l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre;
-mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le
-féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un
-grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il
-s'était fait préparer lui-même.»
-
- * * * * *
-
-Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre
-et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane,
-l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu:
-«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous
-charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si
-vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur
-apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
-nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des
-païens...»
-
-Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent
-également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
-dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut
-disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de
-Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de
-Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu
-Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble
-quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis
-II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il
-prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse,
-et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de
-Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son
-frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le
-propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à
-l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des
-Alpes (877)[60].
-
-[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques
-certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des
-clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée
-déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison
-à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la
-place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait
-autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il
-récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui
-passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité,
-avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges,
-etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
-désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
-de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et
-brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi
-dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine
-envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait
-exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de
-savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des
-constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le
-payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions
-militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._,
-ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius
-adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ
-fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
-_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de
-Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de
-Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une
-part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs
-désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans
-l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers
-l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
-aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon,
-jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la
-primatie de Reims.]
-
-[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam
-rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam
-talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque
-ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper
-imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat...
-Græcas glorias optimas arbitrabatur...»]
-
-[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par
-un médecin juif.]
-
-Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance
-qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
-Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même
-de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il
-ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils
-encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en
-passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la
-France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit
-plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit
-roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].»
-
-[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus
-misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus...
-polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»]
-
-[Note 62: Annales de Saint-Bertin.]
-
-Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut.
-Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe
-encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette
-occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
-chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la
-Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
-consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même
-de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
-fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
-dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom
-de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et
-l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
-Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
-de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
-joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par
-l'extinction de la branche française des Carlovingiens.
-
-[Note 63:
-
- Einen Kuning weiz ich,
- Heisset er Ludwig
- Der gerne Gott dienet, etc.
-
-Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer
-qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
-mille hommes. (Marianus Scotus.)]
-
-Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince
-allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est
-empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision!
-Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
-commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris
-avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée,
-n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils
-de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés,
-ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand
-courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le
-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les
-barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne,
-qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide
-connivence déshonorait Charles le Gros.
-
-C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du
-moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
-exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul
-Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
-auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
-que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa
-force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées
-dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il
-portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits
-oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à
-ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé
-consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont
-il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
-mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu
-faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
-douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
-ceint d'une épée.»
-
-[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que
-lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire
-de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans
-Hérodote.]
-
-[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et
-Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili
-suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel
-certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes,
-huc illucque portare solebam.»]
-
-Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
-lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme
-devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
-assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût
-unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop
-d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire.
-L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent
-assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme
-celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France
-dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le
-Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
-composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et
-non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les
-simples seigneuries.
-
-L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé
-l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes,
-jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires,
-chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée
-par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu
-d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable
-au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la
-nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était
-résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les
-véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles
-aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre.
-
-[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore
-enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince
-disposera du comté.]
-
-Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les
-passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y
-maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
-qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il
-abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris
-pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de
-leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus
-populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette
-popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où
-Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque
-contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation
-commune des Carlovingiens.
-
-Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est
-le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de
-roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même
-temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
-aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les
-Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de
-Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et
-le vicomte de Marseille.
-
-[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques
-du midi et de l'Orient de la Gaule.]
-
-Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette
-famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les
-Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans
-l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
-Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières
-veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
-vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
-d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de
-la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
-Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.
-
-[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve
-refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons
-Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à
-l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p.
-688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien
-patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de
-propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le
-_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le
-_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme
-de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le
-testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les
-Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé
-en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le
-Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas
-grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité
-de la charte d'Alahon (1841).]
-
-À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
-Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie.
-Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
-luttant avec avantage contre la brutalité de la force.
-
-Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les
-Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois,
-parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens.
-
-[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que
-les comtes d'Anjou.]
-
-Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
-Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se
-met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans,
-défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire
-de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en
-plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de
-ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur
-reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va
-remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les
-ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les
-Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés
-également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et
-le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient
-par cela seul homme libre.
-
-[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo
-cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ
-regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis
-expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum
-subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam
-dignitatem ascenderet.»]
-
-En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les
-Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs
-d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de
-châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes.
-Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a
-péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes,
-plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
-y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et
-vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
-Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle.
-En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le
-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de
-Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse
-les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en
-délivre la Provence (965, 972).
-
-[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum
-inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in
-Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est
-eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»]
-
-[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus
-reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille,
-emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem
-ingressus.»]
-
-Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils
-renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
-Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
-Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
-soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un
-tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle
-Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald,
-tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
-nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
-Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de
-France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de
-s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de
-la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
-autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais
-par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied
-du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces
-barbares.
-
-Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se
-fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur
-toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes
-seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation
-des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
-destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la
-patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
-donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
-Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
-la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
-les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps?
-
-Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges
-ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est
-un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le
-pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le
-comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce
-n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou
-conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
-Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de
-même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
-comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église
-gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui
-seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie.
-
-[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les
-Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de
-Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes
-(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
-priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par
-Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.]
-
-Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus
-rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
-le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à
-armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
-L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de
-la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux
-l'indépendance.
-
-Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des
-guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
-sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur
-la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets
-et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
-sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays.
-
-La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes,
-«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
-trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la
-forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de
-sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses
-descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
-Bretagne.
-
-[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256.
-«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia
-silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._)
-Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.]
-
-Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce
-soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il
-confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du
-pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à
-Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
-heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une
-grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles
-le Gros, il est élu roi de France (888).
-
-[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit
-formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils
-Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357.
-Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a
-donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette
-généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort,
-marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous
-apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de
-Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux
-fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de
-Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis
-VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de
-Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c.
-I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes
-et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut
-peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en
-Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à
-Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France.
-Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence
-même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en
-Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait
-_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière
-de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.]
-
-M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
-suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte
-qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il
-m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit.
-La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une
-netteté singulière.
-
-«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un
-mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme
-entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
-premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
-France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la
-prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du
-comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se
-qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la
-population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État
-par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de
-guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion
-définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute
-germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
-de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée
-par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle
-venait de se fonder leur existence indépendante.
-
-«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
-nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays,
-violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et
-firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne.
-L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple
-ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se
-mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant
-tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
-réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée
-publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
-après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui
-de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux
-comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui
-prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
-fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.»
-
-[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis
-partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice
-dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_
-cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum
-_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus
-_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive
-_Stultus_.»]
-
-«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique,
-ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français.
-Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite,
-se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume.
-Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de
-l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
-Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes
-ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait
-à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
-du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime,
-Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le
-territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une
-armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
-bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette
-grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie
-une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait
-jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on
-promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En
-effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la
-mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
-question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
-descendant des rois francs.
-
-[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de
-paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand
-et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une
-armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le
-Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]
-
-«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui
-avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans
-aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
-chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
-l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le
-duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France
-contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
-ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il
-avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez
-faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en
-922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et
-lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se
-déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et
-couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années
-après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple
-et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses
-premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une
-manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé
-d'Outre-mer.
-
-«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par
-prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant
-héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une
-alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
-prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette
-alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
-aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion
-nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
-était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à
-cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se
-furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
-les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues
-le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis
-d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre
-Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée
-l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention
-normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique.
-Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945,
-contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée,
-fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen,
-d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui
-l'emprisonnèrent à Laon.
-
-«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
-Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur
-duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus
-voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
-puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le
-comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi
-Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats
-d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en
-réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du
-roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de
-territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de
-France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946.
-À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps,
-Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en
-prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui
-des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut
-remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de
-Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La
-Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis
-qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion,
-et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au
-delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours.
-
-«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre
-du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres
-affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le
-Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant
-cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que
-le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en
-ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte
-Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays
-d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon
-héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux
-acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de
-temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a
-déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu
-ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
-seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous
-ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a
-quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis
-prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
-et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se
-présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
-partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de
-l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les
-instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la
-sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous
-excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de
-tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à
-résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du
-souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
-voyage de Rome pour recevoir son absolution.»
-
-«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui
-succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues
-mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que
-lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de
-France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou
-Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et
-de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.»
-
-Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que
-la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la
-tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
-Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir
-gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque
-de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations
-expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry
-remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis
-d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une
-princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de
-l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois
-et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de
-ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les
-derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus
-belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à
-l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le
-Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de
-guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims.
-Mais reprenons le récit de M. Thierry.
-
-[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur
-Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup
-pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu
-auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
-soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de
-France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)]
-
-[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de
-Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux
-soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et
-jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de
-saint Bruno.)]
-
-Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à
-l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances
-germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son
-royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et
-séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
-expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit
-qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
-Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
-où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
-L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il
-arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les
-Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve
-conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce
-traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de
-l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt
-fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point
-cessé d'exister.
-
-«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables
-de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin
-pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour
-impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions
-de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista
-grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
-France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement
-d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives
-faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien
-entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de
-réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses
-prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
-compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun
-moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
-minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait
-conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui
-devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne
-de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais
-chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se
-retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils
-de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on
-surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps.
-«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un
-des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en
-porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.»
-
-[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M.
-Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent
-pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé
-_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois;
-et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et
-Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles
-_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival
-le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer
-montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer
-cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant
-l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_
-lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au
-siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers
-Mérovingiens.]
-
-[Note 81: Gerbert.]
-
-Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième
-restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne;
-ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles,
-frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté
-de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de
-l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où
-il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place,
-jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues
-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses
-deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après
-la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se
-conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté.
-
-«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence
-de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son
-origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième
-génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la
-restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de
-l'Empire.
-
-«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale,
-d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à
-proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une
-royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors,
-notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on
-suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans
-les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement
-sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un
-singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît
-avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le
-bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de
-Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en
-songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes
-descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération,
-c'est-à-dire à perpétuité[82].»
-
-[Note 82: Chronique de Sithiu.]
-
-Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans
-exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
-changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une
-mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de
-révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion
-répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle
-famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion,
-qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa
-cause[84].
-
-[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]
-
-[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
-dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de
-Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en
-remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit
-l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de
-Paris.
-
- Di me son nati i Filippi i Luigi,
- Per cui novellamente è Francia retta.
- Figluol fui d'un beccaio di Parigi,
- Quando li regi antichi vener meno,
- Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.]
-
- * * * * *
-
-L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les
-provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
-Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
-le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet?
-
-[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: .....
-Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était
-alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
-suzerain.]
-
-Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou
-un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
-l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la
-montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de
-Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine
-contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs,
-capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au
-comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À
-chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la
-royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne
-pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de
-Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.
-
-[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son
-règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
-dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
-lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le
-Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans,
-traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi
-en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses
-vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le
-défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis
-d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui
-accorda le droit de battre monnaie.]
-
-Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la
-royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint;
-transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui
-sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se
-réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la
-seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La
-propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes
-sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et
-refleurir.
-
- * * * * *
-
-Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la
-nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000
-approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la
-fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
-arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation.
-
-Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre,
-et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
-se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
-monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société.
-
-Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à
-s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
-l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité,
-l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à
-remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
-l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que
-par la féodalité.
-
-L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par
-Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est
-qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le
-désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se
-trouvaient unis par force.
-
-Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication,
-ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait
-cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus
-ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat
-corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet
-accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la
-promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples
-s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire.
-
-La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière,
-essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité
-matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
-seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
-dire, il aime.
-
-L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a
-échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
-s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à
-connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle
-devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
-dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences,
-l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde
-féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et
-forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne
-contenait que l'anarchie.
-
-En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut,
-la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
-division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils
-s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun
-dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
-avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne
-sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa
-vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam
-velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait
-par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
-lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était
-personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
-territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie.
-
-À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes.
-Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
-sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de
-Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre
-royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
-vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
-Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore.
-Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division
-triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée
-devient un royaume, la montagne un royaume.
-
-L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
-sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales.
-Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant
-d'une manière précise le caractère original des provinces où ces
-dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son
-développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La
-liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps
-barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la
-simple géographie est une histoire.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-TABLEAU DE LA FRANCE
-
-
-L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est
-le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre
-est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de
-843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la
-France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se
-caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si
-longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons
-maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et
-agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son
-histoire, chacune se raconte elle-même.
-
-La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par
-laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins
-la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit
-dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et
-uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout
-obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par
-ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent
-ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit,
-confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et
-fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à
-peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires,
-d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la
-Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a
-imitée malgré elle.
-
-Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division
-politique de la France, formée d'après sa division physique et
-naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons
-raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne
-aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne
-suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées,
-c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par
-les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point
-où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire
-et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à
-leur berceau.
-
-Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se
-diviser d'elle-même.
-
-Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au
-Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre
-regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne
-onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des
-Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la
-Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur
-prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du
-côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à
-l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au
-midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et
-basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la
-France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la
-verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante
-volcans.
-
-Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont
-que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand
-mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne
-à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des
-temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples
-sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées,
-dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de
-l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le
-fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais
-l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient
-derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France,
-au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine
-et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se
-montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile.
-
-L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt
-parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la
-Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec
-l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que
-soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le
-vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague
-Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer
-ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des
-pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue
-plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau
-monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un
-brouillard ondoyant sous un vent éternel.
-
-En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs
-produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de
-Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur
-vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et
-le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se
-charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le
-mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats
-du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En
-longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les
-rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les
-provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de
-Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre,
-Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait
-dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par
-ce dur noeud de la Bretagne.
-
-[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p.
-189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la
-première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième,
-les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où
-il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º
-du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne
-de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas
-la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues
-du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le
-Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation,
-peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte.
-
-Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est
-enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol
-et de climat qui caractérise notre patrie:
-
-«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y
-voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des
-châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande
-partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du
-XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des
-plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à
-procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du
-trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses
-jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au
-commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie,
-la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus
-belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en
-France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le
-mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle.
-Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de
-Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de
-Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au
-Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères;
-le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le
-micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil;
-la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à
-Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune,
-en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de
-Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à
-la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin
-de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping,
-Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la
-Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie
-botanique.]
-
- * * * * *
-
-On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine
-est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où
-les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez
-de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche,
-quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les
-villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages
-augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux
-châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs
-bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le
-bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les
-filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit
-dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt
-les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part,
-les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont
-s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en
-commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et
-Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne
-et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée.
-
-C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la
-France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le
-premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes,
-aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le
-Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux
-pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié
-la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans
-l'espace et dans le temps.
-
-La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend
-ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de
-Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son
-étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays
-disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse,
-qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne
-commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et
-Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie
-Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au
-nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état
-primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait
-échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des
-pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie
-rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest.
-
-Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une
-fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle
-désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes
-bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du
-Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance
-commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe
-siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis
-sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté
-religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires
-plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le
-premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit
-la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde
-meurt et ne se rend pas_.
-
-Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et
-d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau,
-l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans
-l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage,
-qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier
-dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le
-breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à
-la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le
-dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique
-assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les
-mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88].
-
-[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à
-droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui
-semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement
-de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.]
-
-Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier
-siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La
-même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a
-produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de
-nos jours, Chateaubriand et Lamennais.
-
-Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée.
-
-À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le
-Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des
-corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est
-singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que
-nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans
-les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et
-triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île
-selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où
-le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs,
-anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour
-Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils
-ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il
-fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues,
-qui couvaient déjà l'Océan[91].
-
-[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il
-pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur
-payer tout ce que leur doit la France?
-
-Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des
-familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie
-et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on
-veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent,
-et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.]
-
-[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux
-de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier
-et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur
-est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes,
-etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.]
-
-[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.]
-
-À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de
-Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et
-vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout
-de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux
-montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce
-port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux
-vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à
-vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale
-est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi
-porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et
-l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe
-où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de
-fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il
-est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais
-l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe
-de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante
-embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle
-n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos
-ports[94].
-
-[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).]
-
-[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons
-en 1793.]
-
-[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.]
-
-Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la
-limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux
-ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il
-faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues
-elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à
-quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les
-soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand
-l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir
-en soi: _Tristis usque ad mortem!_
-
-[Note 95:
-
- _Goélans, goélans,
- Ramenez-nous nos maris, nos amans!_]
-
-C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête.
-La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre.
-Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte,
-hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas
-arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la
-gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais
-on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache,
-promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les
-écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour
-arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient
-le doigt avec les dents[97].
-
-[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent
-envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible
-droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les
-plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil:
-«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne
-des rois.»]
-
-[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est
-superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît
-chaque jour.]
-
-L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn,
-pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La
-vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il
-va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son
-champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte
-l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe
-du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de
-la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis
-tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans
-mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la
-pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si
-grande[98]!»
-
-[Note 98: Voyage de Cambry.]
-
-Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle
-poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet
-fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz,
-d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent
-éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font,
-sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille
-plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande
-et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au
-bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi
-s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont
-d'une étrange petitesse dans ces îles.
-
-[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme
-prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas,
-il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's
-Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier,
-demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis
-trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des
-Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.]
-
-Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à
-cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de
-côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique.
-Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de
-Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques
-familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans,
-sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées
-qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient
-leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec
-effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île,
-dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge.
-Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de
-Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces
-rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est
-Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont
-toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes
-du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux
-de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent
-la sépulture.
-
-À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande
-pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et
-Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez
-marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments
-informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route
-dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses
-pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou
-bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites.
-Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs
-de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants,
-quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque
-chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce
-premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure,
-aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul
-signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria
-Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des
-accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils
-répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des
-Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et
-vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de
-fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en
-filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres
-éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers
-Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a
-été avalé par la lune[101].
-
-[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou.
-Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi
-un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.]
-
-[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations
-celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence:
-«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se
-mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs
-lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand
-l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et
-des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du
-beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I,
-76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le
-premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les
-enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin,
-Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en
-criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la
-fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan,
-II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du
-Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné,
-p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir
-paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le
-soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le
-soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou,
-I, 86.)]
-
-Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la
-ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands
-monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces
-villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec
-ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_,
-regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre
-mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la
-moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et
-sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement
-conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres
-même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui
-passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique
-d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et
-le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons
-sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de
-grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses
-plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin.
-Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance,
-affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de
-paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers
-Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques
-moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont
-plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac
-n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout;
-la plus haute a quatorze pieds.
-
-Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles
-haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race
-de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres
-y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces
-populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément
-religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce
-pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En
-Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme
-symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence
-politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt
-chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps
-indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière
-essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui
-opposa celle de Dôle.
-
-[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les
-guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment
-après.]
-
-La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée
-du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan.
-Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles;
-quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et
-plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils
-s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe
-d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage
-était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur
-condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve.
-Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en
-disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et
-moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et
-s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond
-républicaines_[104]; républicanisme social, non politique.
-
-[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des
-Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui
-résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»]
-
-[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises
-de Nantes, octobre 1832.]
-
-Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de
-l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour
-prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen
-âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a
-fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois
-d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour
-leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore
-un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les
-Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut
-réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de
-Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne,
-tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du
-Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit
-romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation
-monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance
-recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest,
-écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites.
-
-[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en
-décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus,
-envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.]
-
-Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute
-France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la
-langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation
-poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et
-d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint,
-devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage,
-le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune
-fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules
-apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux
-des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de
-leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à
-T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne
-connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six
-volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise
-séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre
-entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se
-ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme
-emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne
-pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité
-celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie
-expirantes.
-
-[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les
-filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se
-présentait avec un bas bleu et un blanc.]
-
-Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux
-limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien
-jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important
-peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole
-ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge.
-
-Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé
-d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux
-barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour
-rompre la communication. À travers passe la grande Loire,
-tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades.
-_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime,
-_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_
-
-C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen
-Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des
-Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers
-l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais
-l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette
-population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable
-petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La
-_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et
-dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère
-féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de
-chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses,
-l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée
-incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve
-de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur
-les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien
-assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre,
-la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le
-bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes
-de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille
-Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et
-Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les
-villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la
-capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des
-prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami
-Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son
-prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique.
-Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son
-tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes
-de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce
-grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et
-d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne,
-dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les
-Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre
-et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne,
-de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua
-de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le
-dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims
-également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris,
-Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute
-aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose
-contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de
-Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel.
-Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris
-et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière.
-C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août
-comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord,
-l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit
-fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans
-le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles
-fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en
-vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle
-contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine
-des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance,
-mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur
-de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un
-roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur
-légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide
-finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous
-la prière des vierges.
-
-[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en
-regard de la Bretagne.]
-
-[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.]
-
-[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds
-de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze
-pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un
-autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette
-disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.]
-
-[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de
-colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues,
-entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard
-Coeur-de-Lion, avait disparu.]
-
-Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus
-sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la
-Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge,
-puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je
-parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au
-midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les
-Ibères, vers les Pyrénées.
-
-Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de
-la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers,
-mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent
-trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les
-contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le
-Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les
-armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante;
-et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique
-et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux
-hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois
-l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme
-républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme:
-esprit indomptable d'opposition au gouvernement central.
-
-Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers
-que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les
-Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi
-Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses
-légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même
-comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme
-et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des
-mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître.
-
-[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.]
-
-[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la
-Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est
-plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut
-jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres.
-
-Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le
-Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat.
-de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.]
-
-Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever;
-il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers,
-aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école
-chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase
-pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous
-quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du
-christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la
-colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France
-était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de
-Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux
-située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa
-soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à
-Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au
-XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume,
-excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault,
-conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il
-emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil
-auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut
-longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été
-alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert
-de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue
-d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut
-comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se
-releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et
-meurt avec Gilbert.
-
-[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.]
-
-[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte
-lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.]
-
-La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle
-avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles
-le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de
-Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux
-fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de
-Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante,
-et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre
-de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les
-populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les
-Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les
-tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou
-s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur
-l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se
-ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes
-brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec
-l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies
-domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de
-Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne
-fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait
-cachée.
-
-Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent
-jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette
-lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans
-leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par
-les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à
-l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et
-de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France.
-Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les
-Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles
-(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et
-l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou
-oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une
-famille de Parthenay[115].
-
-[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette
-ville, au village de Saint-Loup.]
-
-Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres
-verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la
-Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont
-fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue
-en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La
-_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme
-Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs,
-aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme
-l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de
-dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace
-sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates;
-d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie
-démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf
-Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la
-curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma
-les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX,
-Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces
-intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer.
-
-[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La
-difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les
-débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les
-_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des
-bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais
-mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La
-Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de
-la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de
-onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du
-Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_.
-Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de
-la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.]
-
-[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à
-cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.]
-
-[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal,
-homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles
-qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.]
-
-La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût
-été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre
-Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination,
-et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de
-ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils
-cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause
-protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port;
-on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue.
-Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour
-mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La
-Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple.
-
-Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans
-l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle
-s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre
-nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage
-vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre
-terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze
-rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses
-bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus
-royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à
-ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite
-centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui
-arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et
-violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils
-de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le
-voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la
-proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit
-son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_.
-Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres,
-comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et
-en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La
-guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_
-écossais, celle de Vendée une iliade.
-
-[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet
-Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable
-jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans
-la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la
-Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable
-jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne.
-Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la
-Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette
-navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de
-guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier,
-Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée.
-
-J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine
-Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous
-le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_
-ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français,
-ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de
-propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la
-Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une
-seule, de cent hectares, appartenait au clergé.]
-
-[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable
-cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes
-décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service
-militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un
-contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un
-seul volontaire.]
-
-En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et
-ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de
-Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais
-salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé,
-froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines
-granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de
-châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide
-et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre
-l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le
-caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant.
-Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour,
-des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les
-hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils
-y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde.
-
-[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»]
-
-Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et
-celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier,
-dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic
-ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint,
-aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122].
-Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre
-ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que
-certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne
-rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties
-de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle,
-soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal
-et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île
-basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la
-fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept
-cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment
-et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet
-l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les
-vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les
-courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur
-les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver
-presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et
-lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais
-combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125]
-grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel
-étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il
-vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs
-pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier
-par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle
-qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus
-laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres
-fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi
-qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans
-des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées.
-
-[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont
-communs et grossiers, abondants il est vrai.]
-
-[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche
-épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.]
-
-[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou
-neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de
-moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier
-vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché;
-les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de
-l'Auvergne; Delarbre, etc.]
-
-[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude
-jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants
-espagnols. (De Pradt.)]
-
-[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à
-la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais
-renouvelés.]
-
-[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les
-pierreries grossières de l'Auvergne.]
-
-[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que
-l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans
-tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur
-Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la
-terre, et calomniait sa fertilité.]
-
-Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une
-sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal.
-L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les
-Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses
-ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui
-écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour
-la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129].
-
-[Note 129: 1833.]
-
-Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans
-d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans
-l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du
-parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le
-pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat,
-Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le
-christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui
-ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme
-souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de
-l'ancienne foi.
-
-[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat
-et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne
-Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de
-Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.]
-
-Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi.
-Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle
-n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau
-de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur
-plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de
-volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la
-variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices,
-tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à
-l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se
-revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de
-trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan
-d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans
-l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées
-aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile
-vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les
-montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et
-le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À
-midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout
-bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste
-ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous
-croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces
-maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et
-vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés
-du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose,
-peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si
-grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné
-encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui
-portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en
-justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent
-quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux
-vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans
-leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le
-capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres
-se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la
-ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des
-flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa
-curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135].
-
-[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au
-roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées.
-_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de
-paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile
-de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et
-Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de
-M. Monteil.]
-
-[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.]
-
-[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la
-Force.)]
-
-[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.]
-
-[Note 135: Millin.]
-
-Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à
-peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn
-et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit
-tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de
-l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des
-Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec
-quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord
-donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend
-l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au
-nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses
-petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la
-Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La
-Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et
-gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en
-face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de
-la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par
-l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers
-l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois
-plus large que la Tamise à Londres.
-
-Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut
-s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant
-attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par
-Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long
-de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des
-arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans
-autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent
-leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à
-la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur
-landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères
-pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du
-Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux
-montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec
-eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude,
-demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie
-de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les
-laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites
-routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la
-campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde
-antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays.
-Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui
-emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos
-mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger
-espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de
-ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son
-_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes.
-
-[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons
-noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne.
-Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue.
-
-Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons
-est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de
-Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix
-mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc,
-Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère,
-par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons
-quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin
-de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la
-Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc
-au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des
-Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux.
-
-_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux
-de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés
-à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils
-remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent
-à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de
-bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils
-abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le
-tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de
-leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des
-_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation,
-harcèlent et accablent les fermiers.]
-
-La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa
-grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de
-pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse
-aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures,
-et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de
-l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni
-Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et
-Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et
-ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage
-des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien
-des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel.
-
-[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._
-de Humboldt.)]
-
-[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de
-l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les
-villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers.
-Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie
-centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française
-d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.]
-
-Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer
-les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont,
-qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux,
-et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse
-épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des
-Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la
-torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et
-chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu
-les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir
-celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en
-belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes
-abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la
-France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140].
-
-[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la
-verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de
-faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la
-jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des
-Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme
-celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»]
-
-[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un
-coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres,
-dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie
-de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et
-arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des
-plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent
-étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres
-d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur
-graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M.
-Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique
-des Pyrénées est du côté de la France.]
-
-Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais
-seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux
-mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le
-sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces
-sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable
-féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche,
-éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces
-prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des
-grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un
-masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le
-long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements
-infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les
-rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave,
-battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux
-Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le
-gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de
-treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145].
-
-[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché
-le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que
-le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu
-qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le
-Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme
-le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.]
-
-[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la
-_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira
-près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est
-beau!»]
-
-[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la
-décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication
-entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder
-sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en
-perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois;
-et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en
-sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une
-vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le
-remplacer.]
-
-[Note 144: Laboulinière.]
-
-[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur
-(Dralet.)]
-
-Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce
-passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le
-père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique
-plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre
-choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette
-embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en
-deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la
-France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de
-l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux
-versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol,
-exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le
-français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies,
-fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin.
-Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est
-obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux
-climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence,
-la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes
-splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces
-étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité
-du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque
-nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères!
-
-[Note 146: Dralet.]
-
-[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest,
-vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de
-Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.]
-
-[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une
-évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir
-les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se
-contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux
-destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés
-par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce
-sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui
-leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable.
-Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en
-approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement
-la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec
-des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents
-moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et
-elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos
-départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces
-fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent
-mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles
-que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye
-en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les
-choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait
-Dralet (1812).]
-
-[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une
-ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau
-monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez
-tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et
-la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu
-de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays
-sauvage, désert et pauvre.»]
-
-Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées,
-c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix
-mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez
-souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le
-rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon,
-le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le
-voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois
-chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite
-le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine,
-qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne,
-qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et
-fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver
-quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne,
-d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des
-races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les
-nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et
-Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait
-à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit
-le Basque, nous ne datons plus.»
-
-[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des
-montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé
-par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de
-grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de
-la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne
-et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la
-différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre
-les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont
-plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses
-populations qui les entourent.
-
-Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple
-basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses
-champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de
-cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des
-Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416:
-
- Bearnes
- Faus et courtes.
- Biaoèdan
- Pir que can.
-
-«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le
-Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture
-mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont
-d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de
-mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et
-perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il
-conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le
-Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la
-crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir
-aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de
-même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la
-Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit
-nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du
-Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont
-bâties le long de cette chaîne de montagnes.»]
-
-Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour
-souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y
-fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous
-les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon,
-Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les
-Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout
-peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un
-cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en
-effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi
-dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora
-même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français.
-Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte
-de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à
-l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes
-de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret,
-aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par
-un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris
-non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée
-l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri
-IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut
-manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre.
-C'est une belle expression des origines primitives de la population
-française comme de la dynastie.
-
-Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la
-Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière
-au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent
-partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y
-a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours
-_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y
-figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La
-montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans
-son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de
-sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant
-d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de
-forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache
-chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les
-pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé,
-exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il
-est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste
-un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne
-rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à
-travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et
-vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux
-ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé
-vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152].
-
-[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le
-chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents
-ans, selon Buffon.]
-
-[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois
-jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait
-une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la
-défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées
-vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été
-mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8
-mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses
-reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois
-en prés ou terrains labourables.»]
-
-Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter
-tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les
-terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756,
-et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait
-le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la
-population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils
-escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles,
-cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés
-aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de
-sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans
-nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux,
-les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête
-de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun,
-animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la
-Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte
-de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient
-plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter
-pourtant cette guerre contre la nature.
-
-[Note 153: Dralet.]
-
-[Note 154: Ibid.]
-
-Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de
-ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de
-Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées;
-passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes
-prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à
-recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce
-pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers,
-au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le
-canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs
-salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155];
-d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une
-autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne
-de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la
-lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à
-Carcassonne[156].
-
-[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des
-glaces de Venise.]
-
-[Note 156: Trouvé.]
-
-C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un
-autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies
-aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces
-villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour
-d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à
-côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont
-les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les
-Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une
-terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme
-profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de
-vert-de-gris.
-
-[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la
-tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en
-Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent
-d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le
-vent d'Afrique, lourd et putréfiant.
-
-Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui
-ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem
-coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in
-Gallia moraretur, et vovit et fecit.»]
-
-[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est
-bâtie de laves. Lodève est noire aussi.]
-
-[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et
-parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de
-Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois
-Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves
-de Montpellier y étaient seules propres.]
-
-C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout
-les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les
-Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs
-de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160].
-L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de
-créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce
-sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont
-enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du
-Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands
-vaisseaux[161].
-
-[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et
-couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les
-inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des
-portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de
-têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a
-près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut
-lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs
-d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant
-d'un théâtre.]
-
-[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et
-profond de trente.]
-
-Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante.
-C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le
-Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre
-sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La
-féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme
-auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de
-Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie
-féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer
-l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique.
-Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique
-que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit
-d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous
-la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau
-de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les
-Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix
-d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au
-doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères
-rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de
-Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette
-population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence
-tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble
-l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des
-races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable
-catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la
-montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai,
-tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les
-Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas
-étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il
-y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de
-Nîmes n'est qu'un combat de taureaux.
-
-[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père
-était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs
-aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de
-Languedoc et de Roussillon.]
-
-Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la
-légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la
-Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même
-différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et
-Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La
-conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et
-l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et
-de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme
-le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est
-bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables,
-très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit,
-comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait
-à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut
-périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et
-réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés
-aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France.
-
-[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire
-trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)]
-
-Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec
-le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les
-peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche,
-plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée
-par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des
-fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var
-à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à
-elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux
-côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est
-un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux
-pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne.
-La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les
-sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une
-pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le
-pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En
-Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont
-la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et
-du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des
-ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que
-maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté
-religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence
-y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux
-courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique.
-
-[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de
-Louis XIV.]
-
-La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les
-chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés
-aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du
-Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur
-ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les
-vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre,
-ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré
-mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se
-rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques,
-italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à
-celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en
-terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui
-ne donnent que thym et lavande.
-
-[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois
-d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes,
-comme depuis Avignon et Beaucaire.]
-
-[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de
-construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet
-eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda
-l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du
-pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.]
-
-[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue
-Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et
-les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent
-faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en
-France.]
-
-[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III,
-645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum
-vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à
-Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon:
-«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat,
-nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario
-negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y
-eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807.
-En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin,
-IV, 35.
-
-Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire,
-Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique
-de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette
-ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des
-fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par
-Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.]
-
-Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler
-de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre
-du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les
-arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère
-moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et
-subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour
-s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la
-fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête,
-quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il
-le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des
-ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ
-au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à
-la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et
-charmante.
-
-Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est
-celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût
-qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la
-colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres
-tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de
-tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines
-fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage.
-La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé.
-
-[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du
-culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence,
-des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la
-Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en
-1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un
-autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon
-consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_.
-
-Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en
-Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le
-_dragon_; tous deux menacent Grenoble:
-
- Le serpent et le dragon
- Mettront Grenoble en savon.
-
---À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le
-_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la
-langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre
-dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen,
-c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait
-autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait
-délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme
-saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.]
-
-[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre
-enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui
-jette.]
-
-Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner
-contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux
-pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de
-chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les
-taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le
-jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge
-à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête
-écumante.
-
-Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais
-non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la
-moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à
-treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins
-de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des
-Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des
-Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe
-de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut
-capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais
-connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque
-battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête
-à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux
-camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa
-tout son bien.
-
-[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval
-Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.]
-
-Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques,
-au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les
-campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la
-France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les
-vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline
-abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle
-nature des mains libres, intelligentes.
-
-Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature,
-dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur
-de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par
-Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve
-siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de
-l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même
-révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de
-Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric,
-avec un athée provençal (d'Argens).
-
-Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au
-XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout
-ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée.
-C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la
-parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont
-donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les
-rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse,
-démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence
-méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force
-du Rhône.
-
-Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien
-vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant,
-en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes
-malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois
-partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de
-l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de
-Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans
-l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui
-donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je
-trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au
-sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé
-par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais
-non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il
-appartient, comme l'Italie, à l'antiquité.
-
-[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les
-communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de
-leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._]
-
-[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de
-ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches
-à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La
-fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par
-corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de
-Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336.
-C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une
-grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait
-autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient,
-tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la
-bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même
-usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_
-le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à
-une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui
-y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est
-placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le
-signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_.
-Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut
-pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la
-gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches
-à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en
-Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville
-croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une
-_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce
-jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines
-fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux
-Panepsies.)]
-
-[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade
-dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible.
-
-Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi
-René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme
-que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en
-carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et
-l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de
-la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.]
-
-Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et
-marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville
-d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées
-méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a
-vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de
-sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole
-des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses
-champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les
-habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs
-morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils
-étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours
-décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le
-royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et
-obscur; ses grandes familles se sont éteintes.
-
-[Note 175:
-
- Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna,
- Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo.
-
- DANTE, Inferno. c. IX.]
-
-Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines
-d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique
-la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes
-villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des
-colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins
-puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les
-Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes,
-qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier,
-Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États
-du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent
-Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux
-et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées
-de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome
-prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent.
-La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les
-Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps
-s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des
-municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la
-république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y
-éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette
-décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que
-Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut
-sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque
-jour[176].
-
-[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du
-poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a
-perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable
-où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une
-ombre:
-
-«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les
-voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le
-ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant
-les gonfle de pleurs.
-
-«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles
-sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid
-où j'aurais voulu vivre et mourir!
-
-«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui
-ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues.
-
-«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes
-feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.»
-
- Sonnet CCLXXIX.]
-
-La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète,
-me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus
-d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt
-bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y
-arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées
-tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles.
-
-La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de
-Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume,
-d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la
-Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme
-Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées.
-
- * * * * *
-
-Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura,
-aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du
-Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir,
-isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer
-l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus
-dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de
-former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes
-invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est
-pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons
-normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et
-de l'Alsace.
-
-Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné
-appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la
-latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de
-pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est.
-D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis
-le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la
-Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la
-Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de
-résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être
-incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles
-donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably
-et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois
-par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le
-grand anatomiste[177].
-
-[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de
-Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le
-grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des
-plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles
-Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le
-caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.]
-
-Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste
-raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer
-les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au
-Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la
-frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable
-usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent
-souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du
-Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous
-chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées
-dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles
-vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves,
-filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que
-c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les
-leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce
-n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une
-femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La
-Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le
-génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une
-irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de
-d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari,
-finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays
-avec Mélusine et la fée de Sassenage.
-
-[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des
-traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires
-qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière
-assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne
-pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la
-Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un
-procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur
-éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.»
-Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.]
-
-[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq
-mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers
-et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.]
-
-[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante
-armure des princesses de la maison de Bouillon.]
-
-Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche
-simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers
-les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même
-bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment
-les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur
-ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où
-siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon
-coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par
-les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour
-les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations
-annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs
-d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin,
-l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs
-ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et
-d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais,
-et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers;
-ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du
-Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel
-esprit: il fait des vers et des vers satiriques.
-
-[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent
-en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le
-vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux
-ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les
-domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le
-_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de
-farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on
-célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve
-en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.]
-
-[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de
-toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il
-existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde
-l'entrée avec une faux.]
-
-[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de
-bétail, etc., on se cotise pour la réparer.]
-
-[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents
-instituteurs. (Peuchet.)]
-
-Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la
-France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185],
-eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent
-moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près
-indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée
-à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à
-Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée
-au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant
-et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble,
-quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île
-d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république.
-
-[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse
-dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le
-pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous
-Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de
-Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près
-de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée
-Chevallereuse_.]
-
-[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et
-baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à
-genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De
-même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à
-genoux.]
-
-[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un
-courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le
-cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.]
-
-[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)]
-
-[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat,
-qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.]
-
-À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout
-le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait
-dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique;
-ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque
-s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le
-véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du
-Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des
-comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques,
-«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des
-conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die
-et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands,
-tantôt sur les mécréants du Languedoc[190].
-
-[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le
-seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille
-calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des
-Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut
-Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en
-1559; il est enterré à Westminster.]
-
-Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république
-ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble
-chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre
-l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille
-du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis
-les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant
-Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle.
-Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la
-pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie
-de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des
-chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont
-libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de
-colporteurs.
-
-[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À
-Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines,
-la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de
-Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À
-Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de
-Charles-Quint, mort en 1564.]
-
-[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché
-en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur
-trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize
-quartiers, huit de chaque côté.]
-
-[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On
-compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de
-fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs,
-peu de moutons; mauvaises laines.]
-
-Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle
-avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande
-Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes
-ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle,
-formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les
-juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le
-_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de
-barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en
-Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de
-l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient
-d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des
-monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses
-cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où
-Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où
-l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une
-miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout
-pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi
-se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans
-les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne
-savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le
-prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur
-ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut
-jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes
-contradictoires de cette Babel.
-
-[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la
-Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se
-trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et
-fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du
-Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange
-étaient deux francs-alleus de l'Empire.]
-
-[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et
-l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il
-est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son
-hydromel si vanté.]
-
-[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux
-cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou
-_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères
-et mères nobles.
-
-Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de
-la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de
-Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre
-cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la
-justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les
-essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit.
-L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un
-grand _sonzier_, etc.]
-
-La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je
-m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde
-germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos
-qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de
-Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en
-aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la
-rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à
-l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles
-des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque
-fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse
-qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198].
-
-[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait
-un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui
-vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et
-triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la
-repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un
-monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre
-de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y
-venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion,
-un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la
-femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord
-du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de
-précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme
-fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette
-flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie
-sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne
-commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient
-régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le
-_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et
-devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de
-la Basse à Bischwiller.]
-
-[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par
-l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de
-cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la
-première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes
-allemandes, la musique donne la vie et la mort.]
-
-Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au
-combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore
-dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse
-héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure
-dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier,
-Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du
-Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des
-fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe
-siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la
-Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et
-qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent
-presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de
-Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant
-épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par
-leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais,
-contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous
-tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à
-Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une
-pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité
-nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du
-peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se
-trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant
-méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval,
-maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René
-d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise
-des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de
-l'Angleterre et de la Hollande.
-
-[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet
-audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa
-s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.]
-
-En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse,
-d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun
-et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places
-fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les
-couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour
-masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La
-grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous
-côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des
-bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne
-sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours
-les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous
-apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les
-uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois.
-Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du
-Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien
-des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout
-chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis
-les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes,
-au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit
-saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur
-la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si
-beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira
-discrètement.
-
-Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait
-encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs
-rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis,
-l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de
-Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux
-Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant
-son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la
-Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la
-veillée[200].
-
-[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à
-Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait
-humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs
-énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.]
-
-Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la
-Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au
-vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et
-blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est
-finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits
-moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile
-fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de
-limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout
-cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose
-d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée
-à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point
-particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le
-même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à
-penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est
-l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur
-fortune.
-
- * * * * *
-
-Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté,
-Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et
-plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du
-Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie
-inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci
-n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le
-choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à
-loisir la fleur délicate de la civilisation.
-
-D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon,
-avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les
-fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été
-toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple
-druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent
-l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le
-vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son
-discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le
-fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont
-de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les
-taureaux.
-
-[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer,
-séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive
-gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon
-relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de
-Saint-Irénée.]
-
-La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour
-l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités
-nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une
-autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes
-de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la
-montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine,
-puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon,
-Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les
-terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette
-grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et
-se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople
-concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les
-Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien
-que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante.
-L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des
-inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant
-de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de
-papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers
-et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la
-pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa
-poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les
-meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers,
-forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent
-dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau
-soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des
-idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration
-poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune
-marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit,
-comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse
-et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il
-faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère
-lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec:
-Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps,
-saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y
-est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y
-mourir[205].
-
-[Note 202: Millin.]
-
-[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps
-encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni
-instruments, comme au premier âge du christianisme.]
-
-[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour.
-Leurs familles du moins sont lyonnaises.]
-
-[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le
-parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon
-que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous
-Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze
-couvents.]
-
-C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le
-mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles,
-comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le
-coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés
-grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire
-aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation
-intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des
-rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il
-vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de
-doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur
-manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de
-plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent
-leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand
-Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de
-revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple
-d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas
-uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après
-les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent
-l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206].
-
-[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs
-s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.]
-
-Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui
-de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre
-du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas.
-D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne
-voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville
-impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de
-provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux
-Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire;
-devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble.
-
-En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et
-Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière
-ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au
-confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle
-celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et
-Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La
-fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et
-facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est
-restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses
-forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui
-amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever
-Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour
-s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa
-divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut
-toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour
-d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce
-qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes,
-elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin,
-les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère
-s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze,
-l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin.
-
-[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189,
-Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre,
-quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et
-d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États
-de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre
-Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.]
-
-[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique,
-puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.]
-
-[Note 209: Inscription trouvée à Autun:
-
- DEAE BIBRACTI
- P. CAPRIL PACATUS
- I------I VIR AUGUSTA.
- II I.
-
- V. S. L. M.
-
- MILLIN, I, 337.
-
-Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que
-le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance.
-«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des
-bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait
-pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI).
-On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes
-saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles
-Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance
-Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome
-française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène,
-ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717.
-
-Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur
-Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les
-Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451,
-par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on
-ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun,
-par Joseph de Rosny, 1802.]
-
-La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité
-bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable
-et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner
-par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon
-pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout
-le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux
-noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches,
-plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de
-Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la
-splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi
-de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans
-que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du
-moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint
-Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef
-d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères.
-Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle,
-fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade
-des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de
-Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse
-et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de
-celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties
-les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint
-Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la
-Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au
-nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa
-petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme
-religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de
-l'histoire et de l'humanité[212].
-
-[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de
-Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est
-local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a
-singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant
-la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal
-théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se
-révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le
-roi Machas.
-
-La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines
-jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la
-cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au
-doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.]
-
-[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de
-Dijon (né en 1640, mort en 1727.)]
-
-[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à
-Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite
-ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où
-mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le
-pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de
-la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.]
-
-La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable
-de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux
-branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux
-royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à
-tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine,
-ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des
-Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a
-emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui
-avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre
-l'oppresseur des communes de Flandre.
-
-[Note 213: Charles VII.]
-
-Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France.
-Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et
-démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait
-descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et
-l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit,
-le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore
-quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de
-Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de
-la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et
-d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses
-formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la
-sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et
-Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère
-pour former le noyau de la France.
-
-C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la
-Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et
-crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays
-est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont
-chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières
-traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La
-maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu
-sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises,
-au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise,
-sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale,
-indigente.
-
-De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est
-guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide
-qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses
-rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville
-autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville
-sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons
-petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages.
-
-Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été
-l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui
-consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti
-les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours
-se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la
-quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en
-mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare
-que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas
-les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture.
-La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin
-ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants.
-
-[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France,
-et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15
-novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À
-la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères
-réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La
-coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants;
-de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de
-Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui
-partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs,
-Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre
-chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et
-chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses
-maisons et les domaines de la ville et du roi.]
-
-Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par
-la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque,
-des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était
-pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands
-et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les
-Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de
-soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise
-était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de
-toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de
-coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont
-originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires
-à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne
-grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient,
-dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer
-de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à
-peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt
-roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de
-l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des
-seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin
-l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au
-visage.
-
-[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit
-Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant
-des souliers.]
-
-Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques
-transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu
-contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour
-ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi,
-naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des
-facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire
-mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en
-Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires.
-La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et
-Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes
-leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous
-ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la
-satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut
-faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de
-Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes
-griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et
-satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la
-langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est
-la _Satyre Ménippée_.
-
-[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête
-Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré
-comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un
-désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de
-Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé,
-quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de
-Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux,
-comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le
-plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France
-aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et
-surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus
-disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il
-y ait beaucoup de malice et d'ironie.]
-
-[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France
-éclate dans les fêtes populaires.
-
-En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour
-délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle)
-(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers
-(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770
-(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers,
-aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris,
-_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque
-des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons
-obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de
-Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de
-feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se
-jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs
-lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait
-une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en
-choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux
-files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de
-l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à
-Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants
-sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de
-l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au
-mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président
-Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents
-de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la
-scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa
-femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait
-l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.]
-
-Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne
-que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la
-Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme
-a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois
-degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la
-rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est
-le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines
-blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein
-de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la
-terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi
-cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et
-rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux.
-
-[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la
-transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux
-caractères.]
-
-[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la
-vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent
-capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois
-arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu
-qui donne de bon vin.]
-
-[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six
-ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes,
-femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien
-le vin de Champagne exige de façons.]
-
-[Note 221: La Fontaine dit de lui-même:
-
- Je suis chose légère, et vole à tout sujet,
- Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet.
- À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire.
- J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire,
- Si dans un genre seul j'avais usé mes jours;
- Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours.
-
-«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»]
-
-Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le
-fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine
-avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver
-avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu
-en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie.
-La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête
-basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes
-superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de
-magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de
-Flandre et de Normandie[222].
-
-[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le
-paysage sont singulièrement anglais.]
-
-Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se
-ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et
-laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille
-triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles
-existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands
-qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où
-celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle?
-Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si
-fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon
-une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes
-eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange
-français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons,
-qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes
-d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève
-acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de
-sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande,
-l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à
-envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille,
-au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs,
-quelques articles du Code civil[223].
-
-[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président
-d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à
-quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il
-est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement
-séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence,
-dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants
-parler comme des orateurs...]
-
-Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour
-l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins
-avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie
-la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture,
-industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit
-d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan
-va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le
-grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor
-par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne.
-Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe
-siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la
-grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse
-haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de
-Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses
-recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand
-Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent
-volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une
-dialectique vaine et stérile.
-
-[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les
-Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret,
-qu'ils en ont perdu la gloire.]
-
-Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et
-forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé;
-_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses
-campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et
-grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi,
-grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer
-l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un
-peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force
-musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du
-département du Nord.
-
-La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de
-Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines,
-dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand,
-de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage.
-Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en
-sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente
-mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés.
-Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu.
-
-Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros
-et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs
-affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie,
-l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne
-fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit
-mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La
-Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter
-pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans
-Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses
-empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont
-encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs
-publiques.
-
-[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une
-foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du
-_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un
-habit neuf aux grandes fêtes.]
-
-Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au
-nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère,
-plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature
-devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à
-satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du
-dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec
-le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture
-aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture
-normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de
-Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes.
-L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux.
-La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend
-au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante
-tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque
-corbeille tressée des joncs de l'Escaut.
-
-[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par
-Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26;
-(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera
-bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres
-légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif
-religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le
-doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage
-égal dans les successions, etc.
-
-Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile,
-était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès
-l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme
-l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En
-Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.]
-
-Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande,
-éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs
-ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs.
-Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins
-coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la
-vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit
-en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de
-plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace
-pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces
-églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon,
-l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure
-en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais
-combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés
-sur l'établi[228].
-
-[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille
-statues et figurines.]
-
-[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est
-développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne.
-_Voy._ t. VI, p. 120.]
-
-Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce
-n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de
-vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et
-des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des
-hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent
-lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents
-et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement
-belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux
-profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et
-sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme
-et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle
-Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la
-peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux
-idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité
-du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri
-dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de
-l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée
-de la nature.
-
-[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête
-Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.]
-
-[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour
-la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry.
-La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les
-penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire
-l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois
-la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique
-qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.]
-
-[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à
-genoux devant une hostie.]
-
-[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à
-Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et
-officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux
-d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à
-Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et
-lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au
-vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est
-horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort,
-appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous
-sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien
-pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le
-Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige.
-La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère
-qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de
-saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la
-chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une
-pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang.
-Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes
-carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de
-peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées;
-mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps
-humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.]
-
-[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux
-en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne,
-Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse,
-etc.]
-
-Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un
-grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes
-poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y
-pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et
-des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux
-funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique
-entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les
-Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres.
-Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le
-temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de
-Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus,
-Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer
-Waterloo[235]!
-
-[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le
-traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est
-significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II,
-fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi
-de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un
-fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur,
-la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine
-française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques
-(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations
-celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_).
-
-Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait
-à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans
-doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en
-1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.»
-Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans
-plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme
-blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la
-Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire
-que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de
-1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit
-la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.]
-
-[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée
-précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas
-en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le
-monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare,
-celtique ou germanique.]
-
-Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à
-seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous
-toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à
-s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière
-levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du
-baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée
-dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de
-miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur?
-
-Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse
-Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et
-d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche,
-Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au
-couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée
-du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à
-l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière
-terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des
-bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la
-servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par
-les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés,
-Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le
-calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la
-grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi
-l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à
-mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont
-mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de
-races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys,
-Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a
-été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats
-d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et
-crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan,
-se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la
-mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le
-bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le
-monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux
-grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre
-et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande,
-qu'elle tient à terre se retourne et mugisse.
-
-[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine
-Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus
-que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de
-lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français.
-Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire,
-d'Ostende à Brest.]
-
-[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de
-l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une
-des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers
-est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de
-Châtillon.»]
-
-La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de
-l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français
-sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais.
-La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur
-arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de
-Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du
-reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement
-obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers
-ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf,
-ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient
-secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur
-taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes.
-
-[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.]
-
-La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service.
-Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre
-l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de
-près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est
-des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa
-personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque
-le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence
-des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par
-composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de
-l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est
-l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler.
-
-Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout
-devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans
-l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la
-dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux,
-ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de
-la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation
-des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la
-Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances
-plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est
-un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre
-de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la
-Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves
-qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom
-d'Île-de-France.
-
-On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes
-de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan.
-Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils
-n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les
-provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens
-le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible.
-Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la
-brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui
-tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit
-lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de
-bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse
-couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur
-prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et
-la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se
-laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les
-manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De
-Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre
-Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans
-ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots
-d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits,
-jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce
-spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai,
-les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche
-point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès
-visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris
-vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique.
-
-Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons,
-Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une
-ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon,
-Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour
-atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la
-vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il
-décrit se relâchent et s'élargissent.
-
-Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné
-au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé
-notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES
-DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le
-Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise,
-entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son
-centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en
-vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les
-chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs
-Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église
-Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240].
-
-[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en
-Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards,
-Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.]
-
-[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique.
-L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et
-métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les
-archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de
-Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme
-métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de
-Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres,
-Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne
-lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.]
-
-La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale
-Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à
-Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier
-chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se
-rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été
-souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne
-D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de
-guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la
-molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à
-côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble
-entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le
-Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue
-par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon,
-Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour,
-reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale
-tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore.
-Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243].
-
- Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi,
- Je suis le sire de Coucy.
-
-[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais
-avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose
-d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue:
-«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»]
-
-[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.]
-
-[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et
-trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds
-d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le
-18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en
-bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de
-hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux
-Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de
-grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle,
-auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en
-1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de
-Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de
-connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à
-tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la
-minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.]
-
-Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande
-pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes
-de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux
-Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de
-Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244].
-
-[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à
-Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands
-écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.]
-
-Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette
-ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes
-villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon.
-Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un
-ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples,
-à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la
-changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda
-sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république,
-elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de
-Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut
-chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France:
-«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier
-rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de
-l'armée[248].
-
-[Note 245: Pierre l'Ermite.]
-
-[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.]
-
-[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille
-Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à
-Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une
-famille picarde.]
-
-[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution
-sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à
-la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de
-gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy;
-Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de
-Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.]
-
-Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége
-de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans
-le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge
-le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La
-plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin,
-Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent
-aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous
-regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue
-étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251].
-
-[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de
-mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a
-donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle
-de Sainte-Beuve.]
-
-[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort
-en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594,
-mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean
-Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers
-1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à
-Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre
-Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à
-Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste
-qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en
-1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à
-Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en
-1700, etc.]
-
-[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.]
-
-Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une
-manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la
-monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres;
-ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un
-pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France
-exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire
-Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et
-d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est
-dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre,
-loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à
-Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont
-sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France
-qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en
-Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français;
-ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera
-tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit
-moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma
-de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis
-Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle.
-
-Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le
-général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment
-s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il
-faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de
-Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la
-plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait
-qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de
-toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas
-ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales,
-particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une
-force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252].
-
-[Note 252: Écrit en 1833.]
-
-C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du
-centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant
-organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées,
-opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir
-l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la
-Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la
-Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien
-entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la
-convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la
-résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre.
-
-Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes
-organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et
-cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et
-Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de
-Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de
-Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium.
-
-La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des
-secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des
-fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et
-guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au
-centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les
-provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent
-les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et
-renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé
-par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de
-la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la
-politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute,
-et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui
-elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se
-reconnaissent à peine:
-
- «Miranturque novas frondes et non sua poma.»
-
-Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle
-attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités;
-l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris
-et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie;
-c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre
-même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies,
-atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont
-grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette
-préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne
-peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie
-centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans
-les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de
-nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la
-première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes,
-fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de
-l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à
-vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe.
-
-C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses
-frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque
-chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France
-allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France
-italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et
-néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent
-souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont
-entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne
-Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la
-France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une
-force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par
-quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse
-donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux
-territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure
-Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et
-solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue
-provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds
-bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère
-belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la
-réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la
-Champagne!
-
-Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui
-l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de
-côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de
-Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une
-Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et
-l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool?
-L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de
-l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté
-poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à
-pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce
-que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et
-énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la
-beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre
-monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non
-plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y
-trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science
-et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un
-empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne.
-
-[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela,
-mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à
-l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres
-philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et
-politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche
-sont alsaciennes d'origine.]
-
-La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans
-l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en
-reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie.
-
-Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et
-autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se
-trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et
-des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des
-organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué
-qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des
-autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les
-segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité
-du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux
-composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les
-organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de
-parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des
-degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que
-l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer
-comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties,
-la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions
-qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité
-sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité,
-où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité
-individuelle.
-
-[Note 254: Dugès.]
-
-Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de
-la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité
-humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution
-de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les
-degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le
-christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la
-Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux
-progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi
-celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus
-avancé la centralisation du monde.
-
-Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit
-provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la
-conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner
-des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre
-n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux
-populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide
-sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste.
-Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de
-langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties
-solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a
-joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis
-au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin.
-
-Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit
-local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la
-race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a
-été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances
-matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son
-soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux,
-de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature,
-l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation
-merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du
-particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste,
-il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine
-est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de
-l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la
-patrie.
-
-Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette
-pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares
-ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel.
-L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire
-partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si
-puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est
-en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira,
-la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village
-natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il
-compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie,
-idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à
-l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence.
-
- * * * * *
-
-À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes
-bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité
-souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle
-longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles
-rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va
-s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour
-amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle
-l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des
-entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui
-grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui
-mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant
-souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes
-ne suffiront pas à nous consoler.
-
-
-
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS
-
-SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC.
-
-
-On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une
-population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention,
-et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les
-savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés,
-jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins
-plausibles, mais peu décisives.
-
-Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il
-semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves,
-ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou
-les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum,
-dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
-et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
-(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les
-affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul.
-Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
-Ducange). Enfin un auteur dit:
-
- Libertate carens Colibertus discitur esse;
- De servo factus liber, Libertus, etc.
-
-(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X,
-385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts
-parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils
-étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une
-situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
-Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des
-redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere
-debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº
-83, ap. Ducange.)
-
-C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on
-trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de
-Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient
-établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie
-singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam
-genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat,
-quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a
-_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en
-détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet
-événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.»
-
-Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255],
-_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
-dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
-Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir
-pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de
-cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
-qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut
-modifiée en 1477 par le duc François.
-
-[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage
-_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.]
-
-En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais,
-dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
-_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.
-
-D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots
-ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils
-avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du
-parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître
-en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en
-Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur
-fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
-pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
-ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit
-pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent
-l'état de meunier (Marca, p. 71).
-
-Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
-alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
-nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens
-fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans
-l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où
-ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens.
-
-Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens
-(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On
-les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains
-laissaient également croître leurs cheveux.
-
-Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une
-race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
-sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les
-Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89).
-
-Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la
-retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par
-dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés
-Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent
-semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les
-actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent
-point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les
-gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en
-janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
-Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux
-écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
-fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand
-nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
-des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés
-du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité
-dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le
-quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et
-quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se
-servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et
-dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.)
-
-Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien,
-bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots,
-parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On
-leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on
-conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements.
-
-Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les
-prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que
-leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots
-sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
-l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur
-témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants
-des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de
-_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
-pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn.
-Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
-Savoyards[256].
-
-[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
-l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._
-le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait
-une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous
-apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine
-Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine
-Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).]
-
-Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi
-nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la
-lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins
-croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur
-inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en
-buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen
-(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En
-espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre,
-compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
-et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les
-Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis
-aux ladres.
-
-De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes
-sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans
-certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le
-Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI).
-
-Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les
-premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce
-que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on
-trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
-froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud
-adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
-qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont
-soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent
-s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly,
-parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de
-l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.)
-
-Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses
-que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute
-successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de
-l'Occident.
-
-
-
-
-LIVRE IV
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
-GERBERT.--FRANCE FÉODALE
-
-1000-1031
-
-
-Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans
-l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe
-siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son
-histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense
-concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une
-sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et
-discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques,
-terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la
-naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne.
-Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on
-croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des
-_Alleluia_.
-
-C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait
-finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme,
-les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la
-prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette
-terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le
-monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité
-antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et
-profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre,
-et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de
-légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de
-sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre
-chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée
-d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du
-safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente,
-avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le
-diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se
-présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant
-d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de
-Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait
-pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il
-eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en
-effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire,
-_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit,
-morique desiit.»
-
-[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam
-jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum
-gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni,
-etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat
-(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi
-consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141):
-«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi,
-quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non
-longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli
-chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per
-orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit,
-et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV,
-ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab
-initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani
-generis interitum.»]
-
-[Note 258: Raoul Glaber.]
-
-Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et
-l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales
-du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur
-roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la
-mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment
-souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit
-les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer
-du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre
-monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé,
-celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru
-d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient.
-Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre
-chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon,
-dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à
-l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du
-cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des
-tentations et des chutes, des remords et des visions étranges,
-misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et
-qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille:
-«Tu es damné[259]!»
-
-[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum
-lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura
-mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte
-rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis
-tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas
-et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis,
-occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus,
-vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps;
-arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter
-concussit lectum.........»]
-
-Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur
-valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à
-jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir
-aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de
-l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du
-cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs.
-
-Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités
-qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que
-l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des
-lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des
-malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et
-tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux
-de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement
-Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y
-entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les
-rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent
-porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection
-aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260].
-
-[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic.
-Ademari Cabannens., ibid. 147.
-
-Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de
-l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la
-glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite
-sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature,
-trad. par Eyriès (1808), I, 200.]
-
-Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le
-monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre.
-«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols
-d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les
-racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent
-aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts
-saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les
-mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit,
-et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage
-alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si
-c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine,
-il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus.
-Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer
-cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.»
-
-[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit
-de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989,
-grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande
-famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des
-_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033,
-famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et
-en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059,
-famine de sept ans, mortalité.]
-
-«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de
-Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la
-nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des
-ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes
-d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si
-affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la
-mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les
-loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture,
-commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu
-ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère,
-la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant
-lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux.
-Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en
-concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on
-ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait
-ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne
-demeurât sans culture.»
-
-Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu
-de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau,
-tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine
-de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on
-allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait
-bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion
-de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des
-évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les
-églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins
-ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux.
-Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi
-matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_,
-plus tard _la trêve de Dieu_[262].
-
-[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples
-d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant
-à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une
-mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que,
-depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne
-n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire
-quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui
-qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie,
-ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le
-monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_
-(trêve) _de Dieu_.»]
-
-Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à
-l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur
-l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes
-portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche,
-disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou
-baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou
-encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté
-chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants
-et ses hoirs...»
-
-Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à
-quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils
-se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs
-demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher.
-Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les
-ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier,
-duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si
-l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un
-capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une
-petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues
-Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien
-voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri,
-entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était
-écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon
-habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit
-l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui
-demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu,
-répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre,
-et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit
-l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ,
-l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien!
-je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre
-âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte
-du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de
-l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir,
-avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].»
-L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine
-depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme.
-L'Église l'honore sous le nom de saint Henri.
-
-[Note 263: Guillaume de Jumiéges.]
-
-[Note 264: Vie de saint Richard.]
-
-Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de
-France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était
-très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent
-musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_,
-les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et
-_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur
-l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et
-plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui
-demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit
-alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom
-de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église
-de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne,
-pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec
-les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il
-assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il
-avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à
-Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il
-chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les
-murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit
-possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint
-Hippolyte[265].»
-
-[Note 265: Chronique de Sithiu.]
-
-«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme
-d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par
-sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette
-lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet
-argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui
-demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne
-savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit
-d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière.
-L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment
-ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même
-de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon
-sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la
-reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et
-Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait
-comment cela s'était fait[266].»
-
-[Note 266: Helgaud.]
-
-«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier
-ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait
-fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de
-ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer
-ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De
-même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait
-mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme
-les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut,
-celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne
-trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!»
-
-[Note 267: Helgaud.]
-
-La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il
-soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir,
-il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se
-mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le
-pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or
-de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite.
-Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et,
-indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes:
-«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe
-d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans
-doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant,
-lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de
-son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en;
-contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le
-voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient
-les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un
-clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge
-par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se
-troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le
-seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles
-de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son
-père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce
-qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce
-sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger,
-va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que
-tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur
-soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et
-quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens:
-«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le
-Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se
-relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés
-dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait
-au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour
-eux[268].»
-
-[Note 268: Helgaud.]
-
-Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le
-premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit
-et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la
-chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert
-que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la
-colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme
-incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore
-un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter
-à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à
-travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de
-trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers,
-surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises
-furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles
-pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens
-semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit
-que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la
-robe blanche des églises[270].»
-
-[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure,
-et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête
-est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet
-Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent.,
-ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour
-_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites
-longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X,
-293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo,
-cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et
-Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo
-_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo
-_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo
-_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le
-pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien
-étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de
-là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire
-le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter
-cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem
-jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c.
-IV.]
-
-[Note 270: Glaber.]
-
-Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations,
-des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes
-reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les
-saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre,
-et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de
-consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le
-dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans
-l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau
-d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord.
-«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la
-position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était
-suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses
-peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident,
-placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi
-dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue
-pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être
-adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait
-en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].»
-
-[Note 271: Id.]
-
-[Note 272: Glaber.]
-
-La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de
-tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la
-pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes
-éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme
-pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape
-français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il
-appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un
-siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un
-Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des
-Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de
-tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la
-profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il
-faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique
-fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux
-Français, de Gerbert et de Robert.
-
-[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est
-Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum
-bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor,
-spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An
-quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam?
-Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se
-minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc
-dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me
-Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina
-prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud
-me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate,
-tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.»
-Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis
-loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere
-ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis
-nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui
-das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit,
-nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro
-remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata
-relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette
-lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en
-Afrique.» Scr. fr. X, 426.
-
-Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si
-litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et
-incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus
-perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium
-portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per
-incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr.
-Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia
-arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic.
-reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin
-potius nigromanticum.»]
-
-Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à
-Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller
-étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand
-Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il
-professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon
-roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait
-déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut
-une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils
-aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois.
-
-Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de
-Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie,
-Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat
-et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il
-ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à
-Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente
-et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez
-les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se
-donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille
-des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge,
-et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc
-il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne
-savais pas que j'étais logicien[274]!_»
-
-[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII:
-
- Tu non pensavi ch'io loico fossi!
-
-Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont,
-dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est
-remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative
-de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus
-forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.]
-
-Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les
-premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux,
-fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient
-généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul
-Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes
-combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers
-Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont
-rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à
-l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux;
-nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours
-des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement
-les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes,
-amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient
-sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de
-lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en
-antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse
-de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du
-czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui
-appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison
-était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à
-Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est
-resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient
-les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière
-la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des
-Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276].
-
-[Note 275: Lettre de Gerbert.]
-
-[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de
-Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie,
-bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats
-d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des
-Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et
-Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.]
-
-L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage
-des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes;
-l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci,
-traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une
-fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les
-Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il
-convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti
-ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait
-sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la
-maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient
-en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais,
-descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais
-lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt
-avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait
-acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le
-Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des
-Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne.
-Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois
-refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux
-qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son
-fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois
-(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de
-Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets
-quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire.
-Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il
-le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa
-femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la
-fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient
-au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui
-accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la
-statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner
-l'épouse de Robert[279].
-
-[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le
-sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de
-Jumiéges.)]
-
-[Note 278: Albéric. ad ann. 904.]
-
-[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua
-suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos
-etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi
-simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus
-omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate
-recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine
-_Pédauque_ (pied-d'oie).]
-
-Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé
-Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta
-à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes
-osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession
-du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit
-tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la
-Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit
-relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers
-Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël.
-Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de
-Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent.
-Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva
-sur son corps un signe caché[281] (1037).
-
-[Note 280: Glaber.]
-
-[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse
-Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.]
-
-Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne,
-cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable
-que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et
-Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs
-rivaux de Normandie et d'Anjou.
-
-La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de
-Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait
-comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort
-chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et
-combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques
-terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger,
-petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite,
-furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie,
-aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la
-Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes.
-Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que
-les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de
-grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et
-poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance
-qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand
-le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces
-comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance,
-fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard,
-était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de
-Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi
-le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme
-Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes
-et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui
-essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284].
-Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve
-et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une
-lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà
-fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour,
-partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du
-pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de
-Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques.
-Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires
-signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre
-sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à
-Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé
-l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères
-(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux
-(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore
-à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la
-puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua
-le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour
-rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte.
-Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par
-prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par
-mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de
-Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les
-Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de
-_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de
-la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France.
-
-[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.]
-
-[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus,
-ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.»
-Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue
-d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de
-Foulques.
-
-Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem
-trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto
-tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»]
-
-[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à
-la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité,
-bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi
-ni loi.»]
-
-[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.]
-
-L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque
-temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an
-1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de
-Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci
-dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner
-la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la
-Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui
-les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon
-de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets
-et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père
-de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui
-fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite
-lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne
-à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta
-le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais
-Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison
-de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un
-autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne,
-fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les
-seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale
-n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé
-comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait
-que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de
-Franche-Comté à la Castille.
-
-[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de
-Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la
-rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en
-personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)]
-
-À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues
-Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre
-le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la
-Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue
-victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort
-indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque
-influence sur les moeurs et le gouvernement de la France
-septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui
-d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette
-domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au
-trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais
-l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons,
-Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son
-sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des
-Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter
-du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de
-Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne
-donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il
-se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de
-Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de
-reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le
-nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous
-parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et
-battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait
-tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique.
-
-Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs
-inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent
-l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades
-normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de
-Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent
-tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe,
-et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et
-Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La
-royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La
-France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement
-tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne
-les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte
-de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en
-Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la
-terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux
-Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la
-place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et
-les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
-L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE.
-
-1026-1095
-
-
-Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille
-aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu
-l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle,
-à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les
-seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur
-des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de
-Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque
-les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a
-la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à
-leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du
-Sacerdoce et de l'Empire.
-
-Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le
-saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion
-des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut
-lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois
-reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore
-une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de
-l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les
-puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes
-des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les
-ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention
-superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une
-société séculière prend le titre de société sainte, et prétend
-réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine,
-mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main
-aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains
-les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi
-vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix
-perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe
-encore entre les nations.
-
-[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les
-rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges
-provinciales_.]
-
-[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.]
-
-Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En
-est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe?
-Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande
-révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain
-poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui
-va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la
-consommation des temps?
-
-Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas
-mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une
-montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et
-les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une
-table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe
-avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois.
-L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au
-berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui,
-encore.--Ah! bon, je puis me rendormir.
-
-Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au
-saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes
-qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la
-loi, la réconciliation définitive des nations.
-
-Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort
-avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce
-et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des
-compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à
-la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi
-joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le
-suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et
-candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes
-empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits
-chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du
-monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les
-reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le
-fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle
-de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi
-Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux
-blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de
-rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au
-pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la
-prépondérance des empereurs.
-
-[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent
-un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est,
-selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.]
-
-L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont
-il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque
-chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme
-profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le
-rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur
-sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on
-peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé,
-immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante
-armure.
-
-La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité.
-Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à
-l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne
-connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que
-dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent,
-ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la
-forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_.
-
-Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander;
-n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa
-mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas
-moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du
-ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront
-de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul
-au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur
-enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux,
-nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont
-mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi.
-
-[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.]
-
-Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de
-s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien
-devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient
-corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses
-_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_.
-Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au
-rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_.
-
-Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les
-cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les
-barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle
-devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent
-chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques
-s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille
-les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils
-s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils
-combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la
-masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre
-d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un
-abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les
-évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu
-vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques.
-Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils
-font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges
-ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table,
-balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge
-d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son
-nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en
-pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester,
-léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux
-glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son
-choix.
-
-[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé
-par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses
-serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa
-monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le
-prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit
-passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et
-le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort
-leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la
-sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége
-ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un
-chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes
-du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar,
-chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de
-Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille
-et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc
-ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor
-hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis
-notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni
-Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et
-servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad
-dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p.
-I, 197.]
-
-[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer
-ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape
-sa déposition.]
-
-[Note 293: Atto de Verceil.]
-
-Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et
-vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de
-l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la
-splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les
-consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des
-fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel
-leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs
-petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il
-plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux
-évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces
-églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi
-l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église
-imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux
-filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre
-marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à
-l'épouse du comte.
-
-[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique
-laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque
-parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam
-habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem
-usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On
-avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre
-seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le
-clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme
-témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand,
-als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815.
-
- Rex immortalis! quam longo tempore talis
- Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt?
-
- Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444.
-
-D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même
-en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron
-et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri
-publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus
-hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui
-traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»]
-
-[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de
-Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et
-évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles.
-(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par
-Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce
-qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs
-bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes
-prenaient publiquement la qualité de prêtresses.]
-
-C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans
-l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était
-dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une
-telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la
-flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard,
-ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le
-recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit
-d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité
-asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne.
-
-[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours
-l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et
-dépassés. (1860.)]
-
-L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra
-au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était
-réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans
-les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus
-mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie
-d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se
-peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et
-orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa
-l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre
-celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui
-donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie
-pontificale: l'Église s'incarna dans un moine.
-
-[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit
-au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent
-servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c.
-VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne
-et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un
-serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.]
-
-Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier.
-C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à
-cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel.
-Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand.
-
-Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur,
-et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité
-religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds
-nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se
-soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que
-l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre;
-ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait
-cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes
-donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un
-juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté.
-Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par
-l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il
-devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance
-spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des
-forces, l'unité, l'identité, c'est la mort.
-
-Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait
-qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par
-la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans
-les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est
-par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le
-précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était
-plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent,
-enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent
-garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés,
-nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne
-recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple
-contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les
-pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois
-débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à
-outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait
-les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus,
-souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré,
-on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi
-mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la
-forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration
-révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les
-moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou
-concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche,
-courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci
-de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de
-l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le
-théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient
-tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation
-d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche,
-ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la
-Tauride.
-
-[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église
-m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des
-dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage,
-ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui
-permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu
-m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les
-conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de
-Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit:
-«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de
-Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes,
-bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»]
-
-[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé,
-et peu de temps après le fit évêque.]
-
-Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen
-âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de
-Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la
-pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui
-avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le
-monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un
-péché, tout au moins un péché véniel[300].
-
-[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un
-peu plus tard.]
-
-Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima
-de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire.
-Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu
-et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la
-primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de
-France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la
-monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent
-appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux
-évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la
-matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il
-faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force,
-l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires,
-le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre,
-il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple
-reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde
-revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il
-y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le
-plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le
-tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de
-l'empereur, et l'hommage des rois.»
-
-[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non
-rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et
-facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam
-Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno,
-de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus
-noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum
-anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur
-abscindere.»]
-
-[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi
-pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam,
-Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria,
-sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII,
-epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id
-est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et
-imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole,
-sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra
-sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut
-pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali
-dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies
-septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II,
-p. II, p. 98.]
-
-Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de
-l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le
-fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut
-dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri
-III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la
-toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie,
-et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome;
-il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit
-de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas
-une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles:
-«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans
-l'exil[303].» (1073-86.)
-
-[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation
-sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la
-fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards
-vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque
-plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans
-l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils
-gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une
-ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve
-aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à
-son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels
-je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que
-les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur
-moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces;
-de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut
-de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours;
-car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut
-de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à
-Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme
-frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui
-se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont
-malheureusement que trop éloignées.»]
-
-On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce
-n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se
-rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en
-chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il
-fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix.
-Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était
-coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le
-jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne
-réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et
-la nature.
-
-[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus
-en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de
-Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau
-lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.]
-
-La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils
-d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil
-empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui
-étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les
-vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait
-encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son
-salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim,
-il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie,
-demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et
-qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La
-terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture
-dans une cave de Liége.
-
-[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis,
-touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection
-paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom
-de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés
-auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir,
-lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son
-nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils
-vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.]
-
-Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute
-l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels:
-d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la
-fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine,
-avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle
-était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était
-pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut
-tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde
-au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle
-réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme
-Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force
-de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et
-intercédait pour lui[306].
-
-[Note 306: À l'entrevue de Canossa.]
-
-Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape
-étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la
-croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par
-toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands
-devinrent les soldats du saint-siége.
-
-J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple
-mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément
-scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec
-leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs
-nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont
-les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant
-ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus
-alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés
-d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308].
-Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement
-français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit
-Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la
-civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de
-légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons
-chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie
-cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un
-peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers
-nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la
-multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles
-d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui
-donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec
-Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un
-légiste italien.
-
-[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
-
-[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I)
-confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis
-exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping,
-Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans
-un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des
-Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_.
-Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire
-de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux
-par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi:
-_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI,
-p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on
-ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de
-Bayeux et de Vire.
-
-Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259.
-
- Corpora derident Normannica, quæ breviora
- Esse videbantur.
-
-Gibbon, XI, 151.
-
-Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183.
-
-Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum
-ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et
-dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et
-avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185.
-«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill.
-Apulus, l. II, ap. Muratori, 259.
-
- Audit... quia gens semper Normannica prona
- Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur.
-
---Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient
-à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.»
-Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.]
-
-[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel,
-Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine,
-Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes,
-Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose,
-Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut,
-Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette
-liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste
-encore plusieurs autres listes.]
-
-Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à
-présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des
-héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le
-cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante
-mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son
-cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis
-des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces
-forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie,
-se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs
-et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent
-peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique.
-
-[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre,
-et les jette par-dessus une muraille.]
-
-Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les
-anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et
-bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur
-fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la
-_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race,
-c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_).
-
-[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia
-corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)]
-
-La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils
-pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur
-fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe.
-Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe
-siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits
-chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence.
-Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à
-chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme
-d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou
-bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part,
-quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas
-beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient
-mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés,
-mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils
-prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût
-voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent
-traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en
-allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de
-Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le
-fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas
-d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des
-routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et
-l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages
-étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et
-gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur
-négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint
-Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand
-profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son
-église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement
-d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse.
-
-[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune
-fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une
-rivière, sans que personne y touchât.]
-
-[Note 313: Wace, Roman de Rou.]
-
-[Note 314: Baronius.]
-
-C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie
-du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis
-dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les
-montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et
-d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins
-normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les
-rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec
-de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs
-byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples
-les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards
-de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du
-Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants;
-sept des douze étaient de la même mère.
-
-[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum
-generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus
-Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access.
-histor., p. 124. «Mediocri parentela.»
-
-Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum
-quærentes.»
-
-[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de
-Pouille exprime par ces vers:
-
- Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_.
-
- L. I, p. 254.
-
-Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison:
-
- Pro numero comitum bis sex statuere plateas,
- Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe.
-
- Id. Ibid., p. 256.]
-
-Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent
-de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède
-s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier
-normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se
-défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou
-_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à
-mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts,
-ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la
-Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de
-condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en
-vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à
-soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques
-centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les
-Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les
-deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils
-du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir
-(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la
-famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux
-quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les
-Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les
-mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils
-s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le
-contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils
-avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de
-l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du
-royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut
-renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit
-encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se
-fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en
-Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement
-indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par
-toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire.
-
-La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_
-(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses
-neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne
-traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un
-peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en
-volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête
-sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque.
-Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les
-panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie
-méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des
-Deux-Siciles.
-
-[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard
-qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de
-San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la
-liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.»
-Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par
-ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier
-d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit
-Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»]
-
-[Note 317: Gaufridus Malaterra.]
-
-Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques,
-au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les
-mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des
-États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur
-empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les
-Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus
-d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes
-vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les
-brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les
-empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV
-victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne.
-
-Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes
-inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le
-Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse
-naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de
-la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura
-volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la
-peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en
-vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et
-très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement
-perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son
-tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un
-dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province.
-L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le
-laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte
-habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine
-Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force,
-aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux
-théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école
-monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna
-de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser
-Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de
-s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval
-boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il,
-fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait
-tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de
-faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché.
-Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder
-à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore.
-
-[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les
-outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des
-assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs:
-«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux
-d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento
-Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil
-des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans
-doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c.
-VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat...
-cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit
-sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in
-Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes
-extitisse.»
-
-Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ,
-immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris
-ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam
-obesitas ventris nimium protensa.»]
-
-C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine,
-déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs
-projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre
-côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour
-n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au
-saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés
-par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris
-bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et
-fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point
-philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps
-de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le
-peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était,
-depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les
-races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné
-rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient
-dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus
-vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus
-_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des
-vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le
-Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en
-Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté
-vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple
-lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier
-souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de
-Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court
-entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami
-des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles
-années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un
-puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les
-Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui
-ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex,
-Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre.
-On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard,
-et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait
-ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son
-cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre.
-Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les
-fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui
-avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible
-roi pour se faire désigner par lui pour son successeur.
-
-[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à
-l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les
-Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient
-le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils,
-mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population
-d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens
-de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec
-leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi,
-reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V,
-c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de
-Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred
-moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.]
-
-[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient,
-longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des
-lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une
-instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des
-sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la
-grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à
-laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs
-revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien
-différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et
-superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les
-vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des
-hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et
-d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une
-seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur
-esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au
-milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée;
-leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée
-par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait
-jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à
-l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs
-vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les
-moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore
-(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury)
-soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur
-nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne
-pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la
-force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez
-eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense
-modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient
-dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs,
-ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la
-moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la
-perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous
-les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils
-rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils
-ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.»
-Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr.
-fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)...
-more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter
-uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero
-festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori
-qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI,
-242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»]
-
-Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent
-avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait
-désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur,
-qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on
-regardait comme valables les donations faites au dernier moment.
-Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois
-de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait
-donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur
-Harold, son nouveau roi.
-
-[Note 321: Guillaume de Poitiers.]
-
-Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu,
-vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit
-qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son
-frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita
-bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit
-chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit
-jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322]
-après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de
-Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer
-cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec
-lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen,
-Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323].
-Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de
-Guillaume.
-
-[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei
-fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi,
-quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut
-anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur;
-traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb...
-ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr.
-fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui
-disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._
-aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer
-au duc la promesse du trône d'Angleterre:
-
- N'en sai mie voire ocoison,
- Mais l'un et l'autre escrit trovons.
-
-Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid.,
-154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII,
-222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son
-successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort,
-Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de
-Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie,
-t. XIII, p. 224.)]
-
-[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de
-Siegfried, pour l'humilier.]
-
-À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans
-sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui
-parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le
-serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et
-saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas
-été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté
-était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans
-l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur
-un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une
-des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille
-qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors
-Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et
-poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le
-plus sûr et le plus ferme.
-
-[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de
-Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous
-fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en
-Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»]
-
-Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en
-rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre
-fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs
-d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin,
-l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de
-Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une
-promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la
-royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit
-défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie
-fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs
-cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit
-et un cheveu de saint Pierre.
-
-[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du
-pape.» Ingulf.]
-
-L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule
-d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en
-vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de
-l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur
-seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire
-de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était
-d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait
-adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était
-mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que
-celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande
-armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et
-sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il
-sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les
-rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour
-Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons
-prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent
-en Angleterre.
-
-Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons
-étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis
-les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis
-que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois
-fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de
-Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre
-ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs
-ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons
-combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec
-de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les
-plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est
-peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux
-normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une
-bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se
-défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient,
-combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une
-flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était
-si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la
-Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres.
-
-[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.]
-
-[Note 327: Guillaume de Poitiers.]
-
-[Note 328: Orderic Vital.]
-
-Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de
-flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de
-repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses,
-mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie
-avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé.
-Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine
-d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume
-avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que
-je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure
-et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés
-de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message
-produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères
-même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque
-après tout, disaient-ils, il avait juré[330].
-
-[Note 329: Chronique de Normandie.]
-
-[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.]
-
-Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que
-les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants
-nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra
-la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet.
-Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des
-reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de
-lui l'étendard bénit par le pape.
-
-D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades,
-restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et
-impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les
-Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le
-bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette
-bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta
-devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement
-ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie
-normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les
-redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066).
-
-Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi
-saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la
-Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des
-soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des
-conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse
-d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en
-face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde
-encore.»
-
-Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards
-pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée
-le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de
-garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres,
-et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus
-belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée
-anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux
-conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury,
-réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des
-hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant
-essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne
-justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être
-justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite
-peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et
-s'assurait de tous les lieux forts.
-
-[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem
-plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas
-illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements
-sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101.
-«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu
-impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum
-concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc.
-Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam
-fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par
-le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans
-armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son
-cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des
-escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit
-Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI,
-211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et
-le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.]
-
-Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les
-vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus
-absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens
-auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils
-n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec
-les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans
-doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui
-l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais,
-pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne
-pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus
-sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes,
-et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut
-mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés
-aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de
-la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors
-commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une
-si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas
-croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent
-des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour
-quarante et un manoirs dans le comté d'York[333].
-
-[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.]
-
-[Note 333: Hallam.]
-
-On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le
-conquérant:
-
-«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels
-furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous
-l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés
-quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et
-très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses
-prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu,
-et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu
-même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble
-monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut
-très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne,
-lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à
-la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était
-accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et
-évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au
-surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien
-entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes
-des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs
-évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité;
-enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en
-prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le
-bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne
-recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture
-pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer
-un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à
-l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si
-bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était
-et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le
-pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux.
-Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit
-l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté
-appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis
-l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux
-armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des
-douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et
-opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses
-sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines;
-quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans
-nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait
-ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait
-quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui
-adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi
-cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière
-criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien
-de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi,
-plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il
-fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une
-biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le
-fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il
-eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de
-laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres
-murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la
-haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on
-voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme
-peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire
-lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu
-tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses
-fautes[335]!»
-
-[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les
-bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.]
-
-[Note 335: Chronic. Saxon.]
-
-Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon
-moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la
-première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et
-flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre.
-Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les
-barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le
-serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas
-été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui
-des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là
-cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands
-vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la
-hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle
-restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que
-les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base
-puissante.
-
-Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le
-premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du
-roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de
-cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de
-s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur
-universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à
-qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336],
-mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant
-finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes
-qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le
-continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait
-réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas
-imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs
-était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des
-arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi.
-
-[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour
-n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la
-comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure
-espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel;
-un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro
-licentia comedendi_). Hallam.]
-
-Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir
-à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des
-vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même
-un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense
-d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels,
-aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux
-souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il
-s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et
-incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires,
-Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au
-roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait
-payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche.
-
-Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte
-et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour
-discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte
-part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à
-lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette
-Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une
-espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des
-ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent
-entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des
-vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de
-Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi,
-attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à
-l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre,
-lorsque Guillaume passait sur le continent.
-
-[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et.
-Langton, etc.]
-
-[Note 338: Mathieu Paris.]
-
-Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande
-fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de
-ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière
-qui régnait dans la Grande-Bretagne.
-
-Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette
-organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la
-désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population
-prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu
-les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer
-d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient
-par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi.
-Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer,
-commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une
-prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la
-conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux
-monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine
-égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches
-hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des
-langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença.
-C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il
-faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont
-accompagnée.
-
-[Note 339: Hallam.]
-
- * * * * *
-
-Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de
-Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins
-infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au
-temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du
-saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les
-empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux
-formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans
-réserve aux papes.
-
-En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires
-du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient
-celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église
-triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en
-Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou
-accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi.
-
-Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des
-autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le
-grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe
-sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce
-grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le
-christianisme vînt au secours.
-
-Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de
-vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre
-religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités
-de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence
-d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison
-toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir
-qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les
-papes, dès l'an 1000.
-
-Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes
-chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la
-tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce
-fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire.
-L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La
-guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont,
-prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par
-des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi
-de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il
-appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au
-grand événement qui fit de l'Europe une nation.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-LA CROISADE
-
-1095-1099
-
-
-Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de
-l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane
-s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la
-croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut
-d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et
-que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce
-qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans
-leur vie de religion.
-
-L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus
-vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents
-ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des
-croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme
-vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des
-Arabes conservent silencieusement sans l'interroger.
-
-L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le
-dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme
-qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque
-du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre
-Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans
-l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni
-l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de
-Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple
-élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère
-Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la
-Judée?
-
-Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité.
-Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point
-d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut
-être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui
-suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu
-encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem;
-quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre
-les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les
-familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité,
-semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une
-maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme
-ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière
-vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un
-Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie.
-
-[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non
-héréditaires.]
-
-Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que
-le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu
-par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime;
-toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le
-ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique
-et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur
-la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le
-ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du
-ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme
-impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque
-d'acier.
-
-L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et
-stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer.
-Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et
-terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà
-que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à
-Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la
-ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va
-s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses
-roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La
-chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer;
-la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la
-violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au
-sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la
-Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont
-rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils
-proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la
-lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon
-d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs
-d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a
-disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir
-de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les
-représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux,
-ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de
-l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le
-magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les
-fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se
-mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la
-main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais
-l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la
-ruine des Abassides et du Coran.
-
-[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la
-religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t.
-IV, p. 169.
-
-Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les
-musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes
-(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas
-moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses
-enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de
-Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202.
-
-Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont
-dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire
-qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les
-Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne
-crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel
-était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était
-impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple
-lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite
-il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu
-es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et,
-quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II,
-163.
-
-Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet
-était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois
-spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le
-ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi
-la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les
-Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces
-nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap.
-Bonars, p. 312-13.]
-
-[Note 342: Hammer.]
-
-La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les
-Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_;
-immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion
-et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de
-l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser
-conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au
-mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue
-indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et
-jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de
-ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le
-recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides,
-des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et
-l'indifférence du juste et de l'injuste.
-
-[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la
-sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire
-dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La
-progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des
-degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de
-ce précieux monument:
-
-«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans
-la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur
-mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du
-pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant,
-l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des
-passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes
-d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts
-répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits
-dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand
-jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées
-d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et
-dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse
-de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et
-le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine
-à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau
-limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude
-d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et
-pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son
-espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques,
-ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance
-que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une
-étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des
-peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle
-qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de
-l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque
-jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors
-qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on
-arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de
-satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence
-incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son
-opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans
-l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la
-coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant
-un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à
-coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus
-de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient
-ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un
-trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit
-nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l.
-XIX, c. XVII.
-
-Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion
-le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever
-de l'amour du réel à celui de l'idéal.
-
-Un poète persan dit en s'adressant à Dieu:
-
-«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est
-derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes;
-
-«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de
-Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de
-soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52.
-
-Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout
-est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les
-Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de
-l'indifférence en matière de religion_.]
-
-Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée
-dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où
-sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux
-tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle.
-Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations
-intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et
-leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un
-certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des
-Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut
-(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace,
-la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le
-fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir
-été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge
-du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres
-et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les
-sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins,
-astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus,
-c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un
-pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur,
-sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On
-assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les
-fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des
-lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les
-prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces
-moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette
-contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des
-modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs
-fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins
-prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même
-celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant
-de la même chaîne.
-
-[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à
-cent vingt-quatre.]
-
-[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au
-grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une
-tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il
-fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de
-la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en
-faire autant.»]
-
-Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois
-d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa
-domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes
-entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un
-inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses
-n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y
-avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque
-instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un
-meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à
-son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il
-leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage.
-
-Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave
-sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui
-de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte
-et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des
-Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille
-montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête
-du sultan.
-
-Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment
-des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le
-balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la
-chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait,
-et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme
-s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en
-effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs,
-c'est-à-dire en devenant barbare.
-
-Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange.
-L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et
-je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut
-pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui
-montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne
-d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien
-c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt
-est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité
-s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines.
-L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne
-négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les
-belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la
-persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie.
-
-[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_,
-pour un ardent désir.]
-
-La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi.
-Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son
-Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur
-Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent
-mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme.
-Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem,
-s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron,
-ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors,
-et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les
-Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le
-vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour
-nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans
-son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et
-l'Orient s'étaient entendus.
-
-[Note 347: Guillaume de Tyr.]
-
-Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple
-monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes
-antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes
-les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme
-chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie
-par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même
-temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et
-soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux
-aériens de nos cathédrales.
-
-Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis
-l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre
-et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et
-s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin,
-aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y
-portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible
-voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau
-du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un
-contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour
-vous[348]!
-
-[Note 348: Pierre d'Auvergne.]
-
-Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les
-pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les
-traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils
-d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita
-cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà
-venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on
-n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme
-aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant
-sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou,
-Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à
-Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il
-trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint
-à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz.
-
-[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.]
-
-Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes
-si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des
-torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses
-qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes
-de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle
-ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement
-les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque
-de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put
-arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de
-Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et
-formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à
-grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant
-les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant
-emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les
-partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec,
-resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en
-face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient
-derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent,
-comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà
-lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à
-son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des
-Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on
-pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la
-beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les
-promettre aux Occidentaux.
-
-[Note 350: Guibert de Nogent.]
-
-Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui
-communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y
-avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de
-l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque
-victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement
-importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la
-Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis
-un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de
-Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et
-massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien
-que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger
-animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers
-imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem,
-de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins
-portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise
-en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent
-une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise.
-
-Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse
-du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères
-du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de
-Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la
-fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine
-pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que
-la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait
-que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait,
-disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le
-soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la
-bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était
-arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches.
-D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été
-tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus
-simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante
-confiance de l'humanité enfant!
-
-[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait
-lui-même commander la croisade.]
-
-[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes
-sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena
-Cadmus en Béotie, etc.]
-
-Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_
-(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on,
-puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au
-retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain
-II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La
-prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde
-s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés
-mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus
-grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent
-condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures
-mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule;
-les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y
-suffirent pas[354].
-
-[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de
-ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre
-l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les
-choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme,
-originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené
-d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais
-quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par
-quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et
-les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule,
-l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands
-éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne
-de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution
-de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs
-maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et
-rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient
-désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou
-disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en
-sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les
-garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais
-pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne
-portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui
-lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus,
-ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin
-et de poissons.»]
-
-[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge.
-(Albéric des Trois-Fontaines).]
-
-Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du
-monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils
-avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants,
-ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de
-prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le
-contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il,
-l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de
-rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas
-pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles
-restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles
-se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles
-s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute
-âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de
-guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux
-Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous
-auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond
-de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos
-ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait
-leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils
-faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi
-chrétienne.
-
-«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui
-se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant
-un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les
-moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur
-avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient
-d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes
-qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les
-vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir
-les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des
-chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces
-petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient
-dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous
-allons[355]?»
-
-[Note 355: Guibert de Nogent.]
-
-Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer,
-s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne
-s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle.
-Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre
-l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres
-suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient
-_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient
-pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et
-partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous
-ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la
-grande route du genre humain[356].
-
-[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la
-croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos
-propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc
-expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p.
-119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.]
-
-Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur
-sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les
-faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les
-meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent
-ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec.
-Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les
-chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur
-fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les
-flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire
-qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et
-qu'on en bâtit les murs d'une ville.
-
-Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des
-grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais
-bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de
-France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche
-Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le
-Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous
-égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le
-plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement.
-Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout.
-
-Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison,
-le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les
-comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur
-lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne
-reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout
-le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon,
-de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef
-ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui
-était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et
-civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de
-piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de
-savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs
-cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les
-princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses
-États à un de ses bâtards.
-
-[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l.
-VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée
-par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler
-le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet
-ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap.
-Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et
-plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva
-et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe
-et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation;
-effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les
-Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut
-aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis
-augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi
-en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres
-chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII.
-
-Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à
-aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces
-Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du
-canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs,
-le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et
-avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux...
-Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout
-le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute
-de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des
-cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils
-cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton
-que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les
-Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient
-souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres
-nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils
-pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque
-mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une
-blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux
-qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif,
-robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les
-spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en,
-l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du
-meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on
-les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils,
-mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la
-perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de
-lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun
-arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»]
-
-Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins
-riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs
-affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas
-quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain
-Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père,
-n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède,
-Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté
-paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on
-lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs
-noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358];
-puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux
-de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le
-vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé
-avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus
-grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de
-la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras
-vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention,
-on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau
-très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient
-pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares.
-Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son
-menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son
-oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait
-entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient
-l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste
-poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément
-était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en
-tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne
-semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un
-frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage
-était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].»
-
-[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée,
-composée des peuples venus de presque toutes les contrées de
-l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert
-Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi.
-Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient
-enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux
-saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus
-combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant,
-pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette
-entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des
-armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce
-nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui
-répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils
-faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs,
-une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait
-été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils
-s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»]
-
-[Note 359: Anne Comnène.]
-
-Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui
-est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360],
-fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de
-Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de
-Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands
-malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le
-Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient
-contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le
-Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même
-en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la
-Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens.
-Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este,
-mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue
-prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et
-donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur
-Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens
-l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la
-croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia
-l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait
-fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église.
-Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César,
-Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son
-victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361].
-Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape,
-ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade
-fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour
-la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il
-voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le
-suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains,
-Allemands.
-
-[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait
-encore à la fin du dernier siècle.]
-
-[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se
-croiser et fut guéri. (Albéric.)]
-
-[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que
-le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe
-contemporain, que des rois sortiraient d'elle.]
-
-Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il
-n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la
-tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il
-fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un
-revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant
-écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un
-ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité
-de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté
-singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit
-ans[364].
-
-[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le
-milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in
-urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.]
-
-[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à
-Jérusalem.]
-
-Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15
-août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa
-route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils
-de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du
-roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie
-jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres
-tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de
-Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la
-Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par
-les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins
-dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les
-Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés,
-sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se
-repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop
-tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par
-toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople.
-L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en
-jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois
-se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru
-détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon
-ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux
-cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le
-torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes
-bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de
-ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les
-Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils
-s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux,
-prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple
-les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré
-palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et
-d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et
-d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au
-cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis,
-qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le
-tuer.
-
-[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite
-par Pierre l'Ermite.]
-
-C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople
-pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre
-Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les
-chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que
-l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble
-étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien:
-la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour
-eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils
-avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville
-sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu
-terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits
-enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?»
-
-Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient
-dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des
-aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur
-imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine
-et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et
-le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements
-à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre
-Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre
-sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le
-Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner
-seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il
-n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla
-comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce
-qu'il voulut par l'empereur[366].
-
-[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte,
-ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut
-en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles
-conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à
-vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne
-Comnène).]
-
-Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces
-conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui
-soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond,
-puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains
-dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité.
-Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople;
-ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée
-et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs
-seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce
-que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des
-vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore.
-
-[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris...
-«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.]
-
-«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter
-serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut
-l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien
-connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte
-Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui
-faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser
-assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient
-devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages
-du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait
-l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on
-pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul,
-lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le
-mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un
-interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement,
-lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et
-saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda
-qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et
-des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il
-y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a
-envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son
-adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a
-osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore
-trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].»
-
-[Note 368: Anne Comnène.]
-
-Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse
-avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée.
-Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés.
-Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur
-valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les
-assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent
-flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut
-signifié du haut des murs de respecter une ville impériale.
-
-[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs,
-sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses
-députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service,
-et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.»
-Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c.
-IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes
-aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition
-moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi
-Raymond d'Agiles, p. 142.]
-
-Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par
-les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient
-encore plus de leur grand nombre.
-
-Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau
-manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte,
-cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des
-grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la
-route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de
-ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles
-restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants
-nouveau-nés[370].»
-
-[Note 370: Albert d'Aix.]
-
-Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie
-légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment
-armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si
-je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une
-seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la
-bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les
-bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant
-d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense.
-
-Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait
-voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour
-qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves
-ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de
-Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les
-premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle,
-fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs,
-et ne voulait pas être retardé[371].
-
-[Note 371: Raymond d'Agiles.]
-
-La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre
-cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent
-cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte
-de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler
-d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il
-pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée,
-virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais
-il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y
-fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville
-une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en
-foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient
-réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs
-vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux,
-Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans
-ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade.
-
-[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric
-ne compte que trois cent quarante églises.]
-
-[Note 373: Foulcher de Chartres.]
-
-Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que
-Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où
-ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un
-secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision,
-annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait
-la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il
-prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y
-brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux
-chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs
-jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par
-toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur
-sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des
-Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la
-campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem.
-
-[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et
-Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres
-s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit
-lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.]
-
-[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait
-douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le
-peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher
-sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses
-habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre
-homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.]
-
-Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en
-garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part
-de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et
-de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on,
-réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers
-et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie
-Mineure et dans Antioche.
-
-[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord
-grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il
-est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux
-expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et,
-lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent
-les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette
-haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége
-d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés
-ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le
-blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient
-leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le
-plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et
-les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les
-autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce
-qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non
-imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars,
-p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101,
-102.]
-
-Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les
-Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus
-à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On
-prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes.
-
-Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la
-cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés
-par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége,
-s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il
-semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de
-l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui
-lançaient des paroles funestes sur les assiégeants.
-
-Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit.
-
-Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des
-magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377].
-
-[Note 377: Guillaume de Tyr.]
-
-Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les
-Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction
-du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le
-comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés
-ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute
-l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le
-vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de
-la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les
-murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut
-effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant
-aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils
-rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ.
-
-[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége,
-les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de
-Tyr).]
-
-Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire
-quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec
-larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint
-tombeau.
-
-Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui
-aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une
-enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on
-interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le
-comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu
-probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à
-Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent
-la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après
-avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il
-restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices,
-qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires
-représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand
-mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379].
-
-[Note 379: Guillaume de Tyr.]
-
-Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne
-royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il
-n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre.
-Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne
-fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la
-jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année
-il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent
-attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une
-misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir
-conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les
-Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver
-les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester
-avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents
-chevaliers[380].
-
-[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas
-la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)]
-
-C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi,
-au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe
-asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y
-organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de
-l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice
-féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par
-Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de
-Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms
-les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un
-travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de
-Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête
-blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que
-n'avait pas vu Daniel.
-
-La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les
-Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade.
-La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité
-de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de
-Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible
-encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier,
-ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins
-appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi
-des rois.
-
-[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais
-avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et
-je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que
-le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape
-Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette
-occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis
-alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches
-que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont
-la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à
-qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les
-Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes,
-ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le
-sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en
-faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La
-langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi
-les suites de la quatrième croisade.
-
-[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou].
-Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au
-roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois
-chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs:
-«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo
-naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum,
-ap. Bongars, p. 7.]
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES
-
---ABAILARD
-
---PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE
-
-1100-1135
-
-
-Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci
-est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne,
-quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a
-vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît
-plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même.
-Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec
-tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de
-tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris
-Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il
-s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son
-sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et
-Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même
-exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand
-ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant
-de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue
-croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie.
-
-[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et
-agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.]
-
-La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent
-au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem
-tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient
-plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent
-pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents
-chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec
-Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent
-l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver
-la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie,
-sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat!
-Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en
-dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383].
-
-[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine
-de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel.
-Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita,
-et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort
-naturelle.»...]
-
-C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade.
-Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins
-réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines
-d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des
-contemporains avant et après la croisade.
-
-«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les
-Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les
-uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices:
-c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].»
-
-[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum
-tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis
-nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de
-Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et
-le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et
-consilio comes claruerit non facile referendum est.»]
-
-Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de
-Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille
-illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages,
-prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à
-l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes.
-Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un
-prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière
-musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que
-de l'abandonner dans le désert[387].
-
-[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un
-certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud
-aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»]
-
-[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers
-croisés:
-
-«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs;
-car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour
-contraindre personne à venir à lui.»]
-
-[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume
-de Tyr.)]
-
-Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de
-charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette
-communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un
-instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme
-européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur
-entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils
-ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au
-moins en haine des infidèles[389].
-
-[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à
-leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le
-veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de
-nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée,
-Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains,
-Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens,
-Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton
-venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais,
-quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de
-frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du
-Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui
-appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien
-soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de
-recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait
-de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un
-saint pèlerinage.»]
-
-[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio
-scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc
-ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam
-inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere
-maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs
-sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne.
-Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les
-bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient
-accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.]
-
-Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants
-désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de
-l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un
-instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au
-grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et
-rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange,
-qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard
-dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui
-l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable,
-qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses
-vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec
-eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put
-dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le
-désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de
-Jérusalem.
-
-[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»]
-
-Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges.
-Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri,
-ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce
-que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque.
-Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils
-appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de
-l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé
-Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères
-des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était
-point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres
-avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de
-Bouillon.
-
-L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus
-misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent
-ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait
-disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils
-s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de
-vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il
-pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux.
-
-Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas
-nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les
-paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut
-réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes,
-dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il
-n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop
-isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge.
-Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par
-l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux:
-leur victoire eût été celle de la barbarie.
-
-[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes
-per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula,
-juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum
-compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti
-juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus,
-inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus
-omissis, ad sua aratra sunt reversi.»]
-
-Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au
-pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les
-seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population
-de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter
-leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et
-commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie;
-mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons,
-beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes
-de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles,
-au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien
-laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs
-bras, ils auraient quitté le pays.
-
-C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les
-villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes
-privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs
-franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations
-contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en
-particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par
-excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital,
-la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les
-prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les
-bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon
-le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle
-suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle
-d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le
-Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les
-hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses
-(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent
-plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu
-une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et
-les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux
-brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se
-dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils
-sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous
-pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques
-priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver,
-indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou
-tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés
-autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils
-s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain.
-Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés.
-
-[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038.
-
- Li païsan e li vilain
- Cil del boscage et cil del plain,
- Ne sai par kel entichement,
- Ne ki les meu premierement;
- Par vinz, par trentaines, par cenz
- Unt tenuz plusurs parlemenz...
- Priveement ont porparlè
- Et plusurs l'ont entre els juré
- Ke jamez, par lur volonté,
- N'arunt seingnur ne avoé.
- Seingnur ne lur font se mal nun;
- Ne poent aveir od elss raisun,
- Ne lur gaainz, ne lur laburs;
- Chescun jur vunt a grant dolurs...
- Tute jur sunt lur bestes prises
- Pur aïes e pur servises...
- «Pur kei nus laissum damagier!
- «Metum nus fors de lor dangier;
- «Nus sumes homes cum il sunt,
- «Tex membres avum cum ils unt,
- «Et altresi grans cor avum,
- «Et altretant sofrir poum.
- «Ne nus faut fors cuer sulement;
- «Alium nus par serement,
- «Nos aveir e nus defendum,
- «E tuit ensemble nus tenum.
- «Es nus voilent guerreier;
- «Bien avum, contre un
- «Trente u quarante païsanz
- «Maniables e cumbatans.»]
-
-Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit
-bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de
-la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables,
-partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique,
-s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des
-concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au
-prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on
-a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont
-un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui
-s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans
-toutes les villes du nord de la France.
-
-C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes
-avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de
-tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions.
-Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois
-pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait
-jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été
-donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous
-examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout
-autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici
-que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des
-proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de
-cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente
-mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait
-l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent
-héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles
-eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de
-marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche
-sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre
-l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes.
-Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château
-d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne
-Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population
-d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères,
-des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur
-joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se
-risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les
-cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et
-effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397].
-
-[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.]
-
-[Note 394: Maximilien, en 1492.]
-
-[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.]
-
-[Note 396: Guibert de Nogent.]
-
-[Note 397: Guibert de Nogent.]
-
-On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt
-vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il
-n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et
-des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les
-communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont
-les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse,
-conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à
-cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399].
-Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine
-de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le
-brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable
-férocité des Coucy.
-
-[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne
-se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à
-son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme
-séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de
-la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi
-rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux
-qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et
-détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr.
-Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.]
-
-[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de
-France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de
-l'abbaye de Saint-Denis.]
-
-Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité
-avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre
-petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs
-de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants
-par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe
-Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les
-rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre,
-conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les
-Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou
-historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes
-des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la
-mort de Godefroi de Bouillon?
-
-[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute
-sa vie. (Orderic Vital.)]
-
-Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas
-grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le
-droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les
-prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de
-ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans
-héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait
-une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être
-bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité
-d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant,
-l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef
-militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à
-l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort,
-qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de
-Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança
-l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du
-Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens,
-Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc.
-
-Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été
-d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la
-royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est
-pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis,
-pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres
-d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on
-sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine.
-Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour,
-armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs
-pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs
-fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et
-de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne
-s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et
-la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de
-l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la
-Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène
-de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le
-roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux
-de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs
-prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort
-et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs
-de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs
-étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec
-quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait
-plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse
-forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait
-un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville
-d'Orléans à sa ville de Paris.
-
-La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry
-prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les
-chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses
-frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à
-l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le
-surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à
-l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner
-la route entre Paris et Orléans.
-
-[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili,
-serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et
-fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.»
-Suger.]
-
-L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de
-Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner
-en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour,
-sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la
-terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et
-matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui
-souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour
-quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses
-hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était
-une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse
-_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de
-Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y
-ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les
-populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne
-heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du
-Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens.
-
-[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.]
-
-[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»]
-
-Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre.
-Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la
-croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils
-n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait
-bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France,
-plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons.
-Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet
-adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de
-l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la
-violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses
-forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du
-secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient
-l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce
-glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du
-peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en
-épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de
-solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de
-Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se
-défiait du roi de France.
-
-[Note 404: Sigebert de Gemblours.]
-
-[Note 405: Suger.]
-
-Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux
-églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le
-voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des
-conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces
-conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne
-leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de
-l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du
-roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais
-la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte
-d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti
-contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une
-étroite ligue contre les Normands.
-
-Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient
-contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la
-réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur
-victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois
-se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de
-résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit
-Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps
-chevaleresques sont les temps héroïques (1119).
-
-Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui
-pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles
-étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien
-tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer
-un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique,
-lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims,
-où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y
-présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand
-d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens,
-et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques,
-dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui
-ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet
-ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de
-France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et
-ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de
-l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon
-congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par
-le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de
-ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute
-sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats
-français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait
-bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un
-ennemi du roi d'Angleterre.
-
-Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de
-l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit
-d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce
-droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques.
-Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon
-Dieu et selon le monde.
-
-[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans
-attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit
-en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la
-règle.]
-
-Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit
-sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain
-de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre.
-Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les
-hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea
-le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre
-pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à
-regarder le roi de France comme le ministre de la Providence.
-
-Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses
-expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de
-Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le
-roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de
-l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du
-Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son
-prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y
-passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut
-pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en
-faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte
-d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de
-Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers.
-C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi.
-Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du
-comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après,
-l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France,
-prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était
-alors à la terre sainte (1134).
-
-[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait
-aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.]
-
-On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant.
-L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune
-aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait
-d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la
-ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les
-grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le
-comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui
-faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les
-comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent
-contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la
-France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait
-annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son
-expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe
-siècle.
-
-[Note 408: Suger.]
-
-Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du
-peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de
-Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France.
-Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre.
-Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit.
-Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et
-la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des
-communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien
-breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui
-réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en
-douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette
-grande commune du monde antique.
-
-La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le
-Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en
-l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour
-disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya
-l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le
-chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait
-de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme
-vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme
-hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées
-qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la
-poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains
-de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut
-étouffé pour quelque temps.
-
-[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les
-plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon
-de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de
-Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra,
-Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre,
-Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel
-Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la
-croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au
-Midi.]
-
-[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées
-aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis
-au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers
-professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé
-s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins
-enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de
-Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.]
-
-Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les
-lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de
-Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit
-original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour
-l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le
-concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette
-découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre:
-«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la
-preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour
-l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes.
-Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la
-querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre
-l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la
-sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la
-politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du
-christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius,
-Abailard après Bérenger.
-
-[Note 411: Proslogium, c. II.]
-
-[Note 412: Libellus pro insipiente.]
-
-[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir
-ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui
-avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?]
-
-L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient
-occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de
-Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes
-apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue
-vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné
-en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école
-de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là
-dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques,
-allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_
-commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité
-de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des
-Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant
-idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette
-circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris,
-une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu
-proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son
-centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée
-humaine.
-
-[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle
-parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à
-Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait
-rien.»]
-
-Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un
-beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne
-ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les
-chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le
-temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il
-fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou
-les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux
-écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis
-Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait
-Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui
-soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au
-silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur,
-qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce
-chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux
-champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à
-celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417].
-Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où
-résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en
-foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait
-battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence
-les plus suffisants des clercs.
-
-[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid.
-Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat
-adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis
-ei formæ gratiâ.»
-
-Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua
-invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta.
-Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti,
-frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul
-oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter
-inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras;
-dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos
-assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem
-exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo
-composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis
-quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter
-tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret
-immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant.
-Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me
-regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum
-accendit invidiam.»
-
-Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam
-omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et
-trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas
-disputando perambulans provincias.....»
-
-Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem
-habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti
-mei compos extiti.»]
-
-[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça
-à son droit d'aînesse.]
-
-[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié
-les lois.]
-
-Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait
-que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix
-humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et
-dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen
-âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le
-hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait,
-humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de
-divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là
-l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et
-facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais
-elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la
-philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans
-l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi
-plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché
-qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce
-que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors
-pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un
-acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle
-de la crainte._
-
-[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des
-docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il
-entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif
-de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un
-autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ,
-mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe
-entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la
-pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien
-ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur
-des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni
-la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le
-Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons
-et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et
-Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses
-disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques,
-prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs,
-savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq
-mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix
-d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf
-cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude
-infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure
-de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N.
-Peyrat, p. 128, 1860.]
-
-[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la
-tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De
-cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au
-pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les
-auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes,
-toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement
-des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution.
-
-Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets?
-Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu
-de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre
-chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout
-de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la
-sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le
-monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.]
-
-Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer
-et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se
-mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans
-les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et
-petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle
-était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les
-simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se
-taisait.
-
-[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi
-opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant
-Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite,
-si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim
-est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.»
-
-Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere
-Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum
-inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis
-tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S.
-Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I,
-309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides,
-eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie
-ventilantur.»]
-
-Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué
-par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une
-peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard
-se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le
-christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt
-davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il
-se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la
-foi.
-
-Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée,
-réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient
-immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs
-volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des
-moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées
-devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et
-facile, qui n'avait que faire de tout cela[421].
-
-[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai
-exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa
-lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être
-entendu.]
-
-L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé
-de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard.
-Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de
-Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux,
-soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et
-qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint
-Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans
-la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la
-_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs,
-qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre
-à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape.
-Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait
-tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une
-lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de
-France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée
-d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de
-France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie
-résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis,
-prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes
-d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le
-saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée
-par des miracles.
-
-[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est
-pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.]
-
-[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux
-villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au
-roi d'Angleterre et à l'empereur.]
-
-Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous
-l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour
-et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi
-d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure,
-d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux
-s'isoler.
-
-Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son
-biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda
-où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang
-cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la
-Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À
-peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher
-la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme
-qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec
-sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et
-faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient
-terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs
-maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il
-avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à
-Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de
-feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des
-cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour.
-
-[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»]
-
-[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les
-saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en
-méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a
-coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela
-d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit
-à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede;
-aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides
-docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes
-stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant
-frumento?»]
-
-Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès
-d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la
-prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher
-son Dieu!
-
-Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais
-celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation
-commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait.
-Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes
-avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et
-très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais
-venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon
-amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit
-précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès
-de la _Nouvelle Héloïse_.
-
-L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine
-incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers
-1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré
-d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où
-elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de
-dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de
-Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les
-leçons d'Abailard. On sait le reste.
-
-[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première
-abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou,
-selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux
-prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de
-Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)]
-
-Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119).
-Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta
-pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son
-enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il
-reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses
-triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert
-pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus
-dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux.
-Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit
-d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de
-saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard
-faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses
-ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à
-travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être
-examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné
-sans l'autorisation de l'Église.
-
-[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.]
-
-Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut
-obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys
-l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende,
-c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le
-soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte
-de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux
-lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec
-lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de
-la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le
-Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était
-affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville
-s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien
-qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força
-encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la
-Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son
-sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait
-réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors,
-l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se
-réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer
-une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son
-zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il
-demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens.
-Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques
-devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec
-répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple
-et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire.
-
-[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut
-à la cour, dit-il lui-même.]
-
-[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis
-abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum
-videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.]
-
-Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages
-incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur
-haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la
-soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et
-le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se
-trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il
-avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape.
-Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans
-son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et
-appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard.
-Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de
-Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au
-bout de deux ans.
-
-Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils
-de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre
-point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine
-et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431].
-On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment
-saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il
-faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le
-républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du
-_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on
-entrevoit la _Nouvelle_.
-
-[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir
-bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei
-humanis committi ratiunculis agitandam.»
-
-S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)...
-antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama
-squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem
-sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in
-unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam
-tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire,
-homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et
-sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput
-columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit,
-Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il
-avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit.
-Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou
-ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant
-aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem
-invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus
-præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si
-hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri
-estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ
-nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid.,
-106.]
-
-[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la
-dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme,
-plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même,
-qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le
-néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent
-pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la
-science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.]
-
-Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de
-l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen
-âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des
-dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié
-Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux
-époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée
-d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour.
-
-[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.]
-
-La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur
-d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans
-l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À
-l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le
-Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de
-théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables
-s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard,
-Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans
-son amour si constant et si désintéressé.
-
-La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des
-sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai
-que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon
-désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée;
-je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni
-mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je
-trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de
-ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi,
-plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde,
-quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais
-mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice
-(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une
-manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme
-d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui
-que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît
-pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie
-ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages
-des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des
-servantes[433]?»
-
-[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.]
-
-La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la
-passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les
-lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il
-intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou
-bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le
-ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son
-époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa
-soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui
-sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans
-toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus
-que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et
-non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].»
-Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre
-le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus
-grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il
-que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre?
-C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins,
-accepte cette immolation volontaire[436]!»
-
-[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla
-sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»]
-
-[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc
-offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua
-me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»]
-
-[Note 436:
-
- . . . . . O maxime conjux!
- O thalamis indigne meis! hoc juris habebat
- In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi,
- Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas,
- Sed quas sponte luam.]
-
-Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les
-mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de
-l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans
-les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son
-dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en
-sainte Catherine et sainte Thérèse.
-
-[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.]
-
-La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle.
-Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée
-par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion
-l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de
-la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il
-reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme
-d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions
-dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir.
-La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques
-et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand
-Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme
-et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse
-Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans
-ses fils.
-
-Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre
-mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait
-traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui
-remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du
-Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y
-eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438].
-L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes
-pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence
-de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à
-Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se
-chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est
-venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la
-miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui
-dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que
-voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des
-crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de
-sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À
-l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de
-joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit
-passer du démon au Christ[439].»
-
-[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en
-Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145,
-près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées,
-chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle
-ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum
-permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum
-vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim
-quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui
-atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce
-dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef
-aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo
-ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem
-omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos
-discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi.
-Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge
-élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et
-la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se
-reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et
-lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes
-élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne
-point manger de chair, de se vêtir grossièrement.
-
-Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum
-cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare...
-Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per
-noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut
-inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges
-præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis
-familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter
-ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel
-aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus
-invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante
-diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere
-cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel,
-publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo
-de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste,
-per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti
-temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu,
-fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.»
-Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.]
-
-[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).]
-
-C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel
-enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des
-deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries
-amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions
-donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il
-couvrait tout du large manteau de la grâce.
-
-La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande
-révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La
-Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples
-et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie
-chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de
-l'Immaculée Conception (1134).
-
-La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons
-intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de
-Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le
-second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se
-trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440].
-Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les
-femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour,
-siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires
-sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442].
-Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le
-fameux Simon de Montfort.
-
-[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.]
-
-[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui
-ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le
-premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son
-mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la
-régence.]
-
-[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère,
-demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose
-interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans
-Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia
-legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi
-si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem
-administrare conceditur.»]
-
-Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes
-y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en
-Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en
-Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc.
-La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le
-progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent
-avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent
-le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la
-centralisation des grandes monarchies.
-
-Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut
-point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui
-transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et
-elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément
-féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint
-point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit,
-la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des
-choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité
-de notre mobile patrie.
-
- * * * * *
-
-Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous
-venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative
-d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été
-une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu;
-affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la
-femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce
-retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa
-puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II
-(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS
-BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE).
-
-1135-1180
-
-
-L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume
-le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence
-qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de
-Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe
-vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation
-de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi
-(1200-1346).
-
-Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois
-anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur
-de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent
-battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut
-pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre,
-tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge.
-
-Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine
-majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de
-son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la
-triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de
-France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi
-d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son
-père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit,
-c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et
-avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises
-gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi
-qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus
-d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont
-il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les
-Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes
-Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son
-fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est
-fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils
-de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour
-lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la
-loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa
-qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de
-France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa
-légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de
-l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait
-Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous
-venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon
-Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né
-endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses
-provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui
-poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure
-Philippe-Auguste ou Philippe le Bel.
-
-[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi
-d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à
-cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis.
-Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138,
-Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_.
-L'exception confirme la règle.]
-
-[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant
-(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le
-roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop
-étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes
-énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat,
-Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de
-vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique
-manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de
-Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre
-de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les
-trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son
-fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order.
-Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique
-statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait
-ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602:
-Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second
-fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort
-replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé.
-(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic
-Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles
-publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient
-retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer.
-fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed
-obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter
-inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et
-ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid.,
-p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis
-exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat,
-non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son
-jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards.
-Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en
-mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume
-et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p.
-218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p.
-1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr.
-X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands
-eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets
-semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux,
-défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval
-et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire,
-plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius
-excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang,
-son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap.
-Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule.
-Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque
-sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la
-paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après
-une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si
-hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et
-Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare,
-comme celui de l'histoire.]
-
-[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.]
-
-[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»]
-
-[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la
-Guienne, etc.]
-
-Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit
-se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi
-du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force
-n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante,
-d'une progression continue, lente et fatale comme la nature.
-Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout
-entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La
-personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être
-impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans
-l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément
-_catholique_ dans le sens étymologique du mot.
-
-Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le
-Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais
-saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui
-fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais
-moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et
-conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois.
-Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est
-presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal
-avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour
-Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade,
-Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée
-de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une
-mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une
-armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa
-femme, la bonne Marguerite.
-
-[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques
-auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième
-volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....;
-sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.):
-«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»]
-
-Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation
-d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain
-de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait
-aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses
-vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda
-bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de
-faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien
-dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans
-aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son
-précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant
-l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son
-mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir
-les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs
-amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le
-suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II,
-croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de
-nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines.
-Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette
-usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de
-Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis
-VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent
-sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg
-de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église,
-où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au
-nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt
-leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y
-périrent.
-
-[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90.....
-«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali
-gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»]
-
-[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en
-1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier
-confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le
-Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de
-ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78);
-mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309),
-une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les
-constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny
-ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que
-Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite
-cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée
-pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme
-nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais
-uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son
-administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple
-cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la
-fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait
-avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là
-que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la
-lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte
-et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage,
-il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il
-appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à
-quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait
-avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la
-paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une
-couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant
-le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de
-Saint-Denis.]
-
-Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup
-docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience
-était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais
-permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le
-pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait
-et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé.
-L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se
-croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois
-ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme
-timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse,
-égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours
-des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient
-secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il
-se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte,
-que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et
-qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis
-l'obligation d'accomplir son voeu (1147).
-
-Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente,
-quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le
-dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel,
-n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près
-Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la
-sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui
-s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue
-matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger
-détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la
-prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût
-nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider
-l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois
-l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère
-visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un
-homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les
-deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad
-et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois.
-Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de
-Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les
-seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de
-France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse,
-de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon,
-de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y
-voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être
-nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses
-Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans
-l'histoire.
-
-[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem.
-(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à
-l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti
-pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris
-l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium
-viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes
-ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in
-campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus.
-Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum
-spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem,
-non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ
-servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater
-nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un
-passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par
-saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la
-recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs
-fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une
-vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le
-cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils
-ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs
-têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de
-la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce
-beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été
-inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de
-la première édition.)]
-
-Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le
-roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir
-de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le
-seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection
-de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France
-préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur
-d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de
-Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel
-et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi
-l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de
-conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands,
-sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien
-n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur
-Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les
-servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du
-Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais
-la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent
-occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent
-bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la
-cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et
-tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs,
-des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est
-un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les
-traduire[452].
-
-[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]]
-
-Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord
-la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force
-d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent
-eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes
-désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit
-périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à
-travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée
-aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel
-le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne
-savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous
-leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides
-et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était
-engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur
-trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils
-arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y
-reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit
-loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait
-refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer
-de Constantinople.
-
-[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours
-vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de
-toutes ses oeuvres.»]
-
-[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le
-sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»]
-
-Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait
-encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en
-faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons
-étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils
-déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent
-des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné
-sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps
-de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna
-ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec
-Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent
-eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le
-durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur
-religion.
-
- * * * * *
-
-Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui
-s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils
-pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la
-terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des
-malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut
-rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers,
-oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa
-nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y
-retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre
-sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur
-rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris.
-Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que
-Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été
-délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile.
-
-C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision.
-Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux
-infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les
-barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le
-péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore
-avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré
-dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle
-était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour
-mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un
-bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du
-chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de
-Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup
-les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de
-la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui
-elle voudra la prépondérance de l'Occident.
-
-[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»]
-
-Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le
-divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet,
-duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie,
-bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la
-France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi
-d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux
-du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur
-Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII.
-Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival.
-
-Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre,
-dont la rivalité avec la France va nous occuper.
-
-La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance
-anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque
-baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit
-en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et
-le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de
-nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre
-langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable
-férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs
-presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte
-de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient
-bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier
-d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de
-ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu
-nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si
-brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de
-révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie
-normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi
-l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus
-puissants devaient être plus tentés de le mépriser.
-
-[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées:
-248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans
-le comté de Northampton, etc.]
-
-La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique
-et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols,
-elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui
-que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix
-basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt
-nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure
-flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est
-contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait
-bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste
-encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si
-détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des
-lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y
-fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du
-continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus
-redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la
-langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs
-fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y
-renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en
-renversant tout l'ouvrage de la conquête.
-
-[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le
-conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six
-paroisses et en chassant les habitants.]
-
-[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc
-appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de
-leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.]
-
-Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant,
-Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui
-rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux
-barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un
-sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité,
-_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur;
-destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi,
-de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés,
-meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son
-visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait
-des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face!
-
-[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.]
-
- * * * * *
-
-Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le
-travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa
-passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme
-ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain
-prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme
-devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un
-rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit
-deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre
-de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la
-spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut
-encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On
-l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux
-vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens
-d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la
-charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point
-Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore
-(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait
-l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que
-Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le
-Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc,
-de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec
-lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si
-bien due.
-
-[Note 460: Orderic Vital.]
-
-Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard
-Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé
-appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la
-Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le
-plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le
-mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus
-avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant,
-le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons,
-aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout
-autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires,
-l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il
-vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la
-table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les
-yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage
-héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient
-combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale,
-Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses
-propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les
-yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en
-tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les
-Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté
-maternel, n'en dégénérèrent pas.
-
-[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos
-anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de
-ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on
-en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se
-rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math.
-Paris.)]
-
-[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain
-n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses
-petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un
-fossé glacé, mérite-t-il ce doute?]
-
-[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le
-combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent
-encore, et Guillaume maudit son fils.]
-
-Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de
-Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du
-comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des
-comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait
-les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et
-protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et
-poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère,
-celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de
-Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne
-pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands,
-Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et
-Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec
-lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des
-évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie
-fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde,
-et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur
-la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée,
-crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la
-laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle
-le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint
-de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet,
-comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure
-Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États.
-
-Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de
-France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces.
-Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses
-dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France,
-depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette
-suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en
-vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le
-laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit
-la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en
-l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il
-aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas
-jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins
-obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone
-et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de
-Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France
-par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne,
-il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes
-de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les
-pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de
-France n'en avait pas vingt.
-
-[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte
-partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred
-Vosiens.)]
-
-Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité
-singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père,
-Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père
-Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était
-le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les
-vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en
-lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection
-d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint
-de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de
-Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit
-chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la
-découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la
-consommation des temps.
-
-Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des
-vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la
-jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque
-de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait
-être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité
-sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait
-légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi
-de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de
-Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait
-confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir
-impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc
-d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce
-même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les
-traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un
-savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume
-le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à
-Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des
-continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et
-son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de
-Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius
-persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux
-disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et
-s'y fit moine[466].
-
-[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au
-XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire
-(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient
-professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent
-l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à
-l'Université d'Angers.]
-
-[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science
-se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent
-pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»]
-
-Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à
-l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés
-par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158),
-lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles
-remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a
-été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu
-au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son
-pouvoir à lui et en lui_[467].»
-
-[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II,
-P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi
-concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi
-placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium
-et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre
-Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg.
-anglic., in proem.).]
-
-L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes
-investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal
-pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout
-faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du
-commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la
-tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de
-Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au
-fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous
-un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur
-l'Europe.
-
-[Note 468: Radevicus.]
-
-Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit
-par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais,
-nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur
-dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard
-s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes
-absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une
-fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri,
-nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de
-Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas
-Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de
-Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le
-parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers
-ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à
-tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il
-était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon
-revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les
-dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien
-attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour
-exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre,
-Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait,
-il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles
-médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout.
-L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le
-nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et
-d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme,
-il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est
-le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme
-nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi,
-homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon,
-partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné
-sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son
-héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père.
-Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons,
-contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_,
-malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi,
-pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante,
-il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur
-laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait
-en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et
-plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison,
-assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il
-est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus
-riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence,
-pour moins alarmer les barons.
-
-[Note 469: Lingard.]
-
-[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les
-habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de
-son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre;
-arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert!
-et elle retrouva celui qu'elle appelait.]
-
-[Note 471: Radulph. Niger.]
-
-[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard,
-p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil
-le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le
-cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des
-airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient
-suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par
-cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et
-protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt
-en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale
-pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets
-nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier
-de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un
-quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux
-autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient
-douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un
-valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les
-écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de
-leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de
-gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les
-chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le
-dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec
-quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays
-s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son
-chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2.
-
-Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In
-aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles.
-epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis
-quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit
-à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut
-dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta
-sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos
-reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist.
-S. Thom., p. 190.]
-
-Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de
-la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent
-d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de
-Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci
-semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis
-recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait
-donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de
-se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri
-comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait.
-Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer
-l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il
-risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux
-chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et
-désarmé un chevalier ennemi.
-
-L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à
-Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait
-des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité
-normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il
-avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église
-dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de
-l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté
-anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter
-l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un
-second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux
-puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au
-XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il
-lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme
-naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais
-le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à
-l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y
-répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand
-ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand
-scandale du clergé normand.
-
-[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.]
-
-[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter
-nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»]
-
-Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait
-été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé
-confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les
-archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats
-d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère
-politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des
-résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si
-impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui
-fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient
-être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le
-plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de
-cette curieuse contrée.
-
-[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à
-Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur
-traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui
-apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º
-qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces
-des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et
-même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «...
-Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per
-omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de
-_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église
-anglo-saxonne, I, p. 489.]
-
-Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom,
-embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé
-en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme
-l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de
-former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les
-temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à
-la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le
-Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une
-terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son
-premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de
-Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses
-priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le
-Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de
-Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante.
-Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart
-mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à
-Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette
-douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude
-universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église.
-C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de
-Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les
-ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon.
-
-La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore
-aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal
-entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par
-les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune,
-avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à
-l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre
-Bretagne.
-
-Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de
-Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent,
-qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du
-droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant,
-voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des
-autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout
-le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui
-étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses
-hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].»
-Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout
-le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout
-Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes.
-Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu
-là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il
-fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi,
-l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine
-juridiction, en toute indépendance et sécurité[477].
-
-[Note 476: Vie de saint Lanfranc.]
-
-[Note 477: Spence.]
-
-Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus
-favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg,
-qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du
-pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui
-qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour
-la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour
-Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua
-le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier
-héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut
-préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même
-archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les
-serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte
-des priviléges féodaux et ecclésiastiques.
-
-Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que
-Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux
-sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se
-ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint
-Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura
-des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier,
-mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et
-résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des
-pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478].
-
-[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de
-se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents
-que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien
-il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son
-assistance les rênes du gouvernement.]
-
-Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait
-indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il
-l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles,
-somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une
-terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il
-ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été
-pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de
-savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque
-saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la
-bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu
-si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle
-aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons
-qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement
-que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se
-tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par
-Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire
-accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé
-demander.
-
-Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon
-(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au
-roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après
-l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église,
-sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un
-procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le
-roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou
-épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier
-civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra
-son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié
-sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand
-justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la
-permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent
-leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les
-laïques.»
-
-Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit
-d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être
-sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux,
-qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les
-évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être,
-mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants.
-L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les
-institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient
-nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses
-payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication
-l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec
-Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit
-d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave,
-c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la
-suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de
-grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par
-des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la
-fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est
-obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de
-salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées
-pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux
-Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket.
-
-Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec
-courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de
-timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479],
-et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien,
-auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description
-de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le
-suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de
-Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté
-les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et
-défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement.
-
-[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des
-instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la
-lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572,
-575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir
-au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque
-de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber.
-epist., ibid. 525.]
-
-[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le
-comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à
-sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de
-nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans
-sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa
-patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera
-notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui
-chantent se souviendront de ta noble audace.»]
-
-[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de
-ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury
-qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour
-reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me
-incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi
-imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis
-examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia
-vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios
-episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist.,
-ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206),
-il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper,
-et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et
-justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un
-caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses
-propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p.
-509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514,
-etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne
-semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté
-n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p.
-97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les
-leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III.
-(Ibid., p. 311.)]
-
-Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre
-chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans
-Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le
-saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais
-tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne
-resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore
-la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y
-bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun
-pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de
-Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille
-pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950
-livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de
-la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une
-offrande.
-
-Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce
-qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa
-mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée
-d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces
-goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur
-plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de
-chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine
-les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie,
-lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre
-en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et
-répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche
-se repentirait de son insolence.»
-
-[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des
-jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller
-voir l'oiseau; cela faillit le trahir.]
-
-Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée
-de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et
-sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient
-ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que
-Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en
-avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric
-Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la
-ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les
-partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des
-villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la
-chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui
-l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et
-honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de
-misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant
-au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en
-diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait
-le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour
-elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher
-partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal
-de la sainteté.
-
-Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes
-les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De
-là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte.
-Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru
-qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses
-obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un
-homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il
-devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent,
-à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul
-les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État
-et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes
-âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante.
-
-«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église
-anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela
-devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été
-chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes
-et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc
-abandonné de Dieu.»
-
-Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence.
-Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout
-à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la
-montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela,
-si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains
-reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image
-des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les
-hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier
-livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du
-Christ et de saint François_.
-
-L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question,
-devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut
-pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que
-toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât
-contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se
-présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet
-enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait.
-
-Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et
-tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut
-contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des
-barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne,
-premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis
-en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement
-et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande
-croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de
-lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils
-l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir
-célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le
-déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi
-attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà;
-quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque
-en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce
-fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe.
-Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des
-tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et
-fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint
-avec peine sur le continent.
-
-[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum,
-ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria
-circumquaque discumbentium.]
-
-Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit
-au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit
-tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous,
-vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on
-d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui
-qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre
-cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer
-de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette
-procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres
-des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le
-félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils
-espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les
-consolations des amis de Job.
-
-L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence.
-Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux,
-il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au
-pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et
-déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à
-Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi
-sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de
-Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire
-qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il
-froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le
-consolateur des pauvres.»
-
-[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un
-frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât
-secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à
-l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit
-bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.]
-
-Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était
-trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était
-d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux.
-L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un
-martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection
-des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il
-accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier
-en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya
-demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a
-déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans
-ma terre le moindre des clercs.»
-
-Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne
-recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à
-Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait
-prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du
-plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il
-excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les
-détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient
-communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait
-nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et
-tenait encore le glaive suspendu sur lui.
-
-Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de
-fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits,
-arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête
-enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit
-écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux
-dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il
-envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître
-l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il
-s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient
-parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même
-temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards,
-alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de
-lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir
-au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de
-Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi!
-
-[Note 485: Jean de Salisbury.]
-
-Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après
-lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à
-ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement
-ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le
-pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour
-les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre
-doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de
-France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de
-s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que
-nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du
-siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?»
-
-[Note 486: Id.]
-
-[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois
-cents hommes.]
-
-Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa
-passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était
-reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de
-partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour
-médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi
-d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant
-l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu.
-«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos
-mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants
-des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français
-s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des
-seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois
-remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort
-abattu[489].
-
-[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres,
-ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.]
-
-[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de
-jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des
-siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la
-France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat,
-archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius
-facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam,
-subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad
-pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus
-vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti.
-Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac
-culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi
-offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p.
-96.]
-
-Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il
-n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du
-peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui
-attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la
-tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique.
-Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître
-Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket,
-les titres de légiste et d'architecte[490].
-
-[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le
-Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique
-produit de l'architecture romane.]
-
-Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat,
-essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury,
-et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans
-l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne
-sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis
-ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain
-dans l'oreille du jeune roi et des assistants.
-
-Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la
-cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles,
-des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la
-pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment
-dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même,
-qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a
-envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église,
-porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les
-mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se
-justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on
-veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se
-taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai
-pasteur de l'église, se joindra à nous.
-
-«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices,
-être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a
-appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai
-choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison,
-d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes
-misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église.
-Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui
-trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je
-sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité,
-je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de
-rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons
-bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ.
-C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous
-demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.»
-
-Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône
-étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient
-pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur
-pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde
-occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la
-cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra
-cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre,
-cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous,
-morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout
-souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes
-d'endurer la persécution pour sa justice.
-
-«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit
-toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve,
-et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus,
-que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma
-proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux
-exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les
-faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la
-justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les
-homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire
-librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le
-monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les
-envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux
-courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir.
-Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent,
-tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma
-fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je
-remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit;
-qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus
-importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se
-prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice
-et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût
-à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et
-d'innocents!...»
-
-Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva
-plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France
-avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches
-trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de
-toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York
-pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne
-restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à
-Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction,
-montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir
-l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se
-quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils
-avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas
-fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une
-sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me
-prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi.
-L'archevêque s'inclina et partit.
-
-Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le
-baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une
-messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée
-aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je
-crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un
-martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit
-délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit
-aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous
-conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de
-paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même
-assez du baiser.»
-
-[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas
-de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.]
-
-Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son
-départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé
-lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda
-s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en
-son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini
-pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son
-serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en
-badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre
-et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est
-vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le
-Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.»
-
-[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée
-que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne
-prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin
-réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq
-coups de discipline, autant le jour, etc.]
-
-Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens
-s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri
-avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les
-détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il
-passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous
-les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas
-le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable
-écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait
-voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne
-chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La
-nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y
-retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre
-piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je
-suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à
-moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!»
-
-Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était
-au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat
-et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port
-de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le
-rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord
-pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au
-passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de
-l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les
-prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés
-se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou
-tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la
-certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne
-m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence
-pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il
-encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y
-trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à
-tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur.
-
-Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de
-Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple
-se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se
-prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs
-vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du
-Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs
-paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié
-encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il
-avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands
-qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs
-épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des
-cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu
-pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui
-demander de dire à son intention les prières des agonisants[494].
-
-[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.]
-
-[Note 494: Roger de Hoveden.]
-
-Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé
-quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On
-racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs,
-d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de
-Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles
-du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en
-effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à
-Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se
-connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un
-misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux
-pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon
-trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me
-débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles
-homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas
-en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils
-laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force
-du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient
-l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas
-la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à
-Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de
-leur main.
-
-Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent
-tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand
-nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme
-l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques
-clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les
-quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte,
-ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à
-l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer
-ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le
-Christ du Seigneur se taisait aussi.»
-
-Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer
-des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre
-en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais
-celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on
-pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il
-vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer
-tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant
-ceux-ci.»
-
-Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre
-de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de
-lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces
-paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils
-l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis,
-saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent:
-«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous
-voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me
-garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés
-dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux,
-agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux
-assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet
-homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit
-l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni
-pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des
-Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en
-vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui
-semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent
-pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces.
-
- * * * * *
-
-La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma
-devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier
-qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser.
-Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le
-primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son
-appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on
-allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer
-que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon
-devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa
-croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers
-le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte.
-
-Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui
-fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance,
-s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient
-pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des
-siens qui étaient restés dehors.
-
-À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud
-Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de
-mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant:
-«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le
-suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant
-leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors
-fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta
-l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes
-instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de
-monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on
-arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés
-aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes
-armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne
-répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket,
-mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison
-de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu
-meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos
-épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à
-aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce
-moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules,
-et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit
-pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de
-l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux,
-et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à
-exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et
-se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit:
-«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches
-de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es
-mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la
-main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête.
-Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre
-terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur
-le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied
-le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a
-troublé le royaume et fait insurger les Anglais.»
-
-[Note 495: Thierry.]
-
-Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh
-bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades,
-ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir
-s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et
-fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré.
-
-[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui
-Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.]
-
-[Note 497: Ibid.]
-
-C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le
-détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre,
-c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux
-que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les
-partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome
-hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang,
-couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury
-jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers,
-répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut
-d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait
-délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué,
-reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une
-componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes.
-
-Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison
-épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les
-rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils
-se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile:
-«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort
-tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit
-plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences,
-on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un
-contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane
-et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a
-péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des
-Saints-Innocents.»
-
-Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui
-attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne,
-l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de
-Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes
-qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa
-la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands
-écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger
-ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru
-que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui
-d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par
-s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas;
-il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux
-pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il
-imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison,
-il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la
-croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara
-l'Angleterre fief du saint-siége[498].
-
-[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a
-domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et
-tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la
-même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est
-regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis
-duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI,
-650.]
-
-Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon
-marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri,
-réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de
-celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs
-qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne,
-paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent
-sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table
-au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait.
-Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II
-suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux
-rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors
-le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_.
-
-D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une
-satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang
-d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se
-soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la
-croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de
-pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis
-le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours.
-
-Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient
-encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur
-père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la
-nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres
-enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir
-sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri
-lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus
-puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût
-forcés de lui faire hommage.
-
-Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses
-fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune
-Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand
-les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre,
-ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des
-habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit
-Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de
-celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre,
-sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne;
-s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné
-le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera
-remède avant qu'il soit peu.»
-
-Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte
-de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de
-France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu,
-avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux.
-Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec
-une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le
-comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir
-l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers
-brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se
-déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande,
-ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne
-nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les
-seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre
-lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de
-l'Église romaine.
-
-Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury.
-Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina
-en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au
-tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un
-spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il
-se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés,
-simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques
-coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le
-chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour
-nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la
-nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre
-d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était
-venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après
-matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de
-l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau
-de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe;
-il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna
-joyeux de Kenterbury.»
-
-[Note 499: Robert du Mont.]
-
-Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie
-était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était
-devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion.
-Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs
-châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les
-jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout
-par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les
-guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races
-diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs
-intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour
-se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le
-Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire
-carlovingien.
-
-La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs
-découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient
-point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le
-centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur
-défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui
-tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que
-l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui
-armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du
-plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique
-jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri
-II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou
-Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente
-dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une
-tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait
-chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois
-une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la
-guerre.
-
-Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités
-perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses
-fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition
-des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le
-Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre
-la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son
-fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une
-femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les
-dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant
-de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en
-eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des
-Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et
-les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais
-s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se
-haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne
-remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le
-rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou,
-avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme
-leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore
-elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle
-avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On
-citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable,
-au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que
-saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre
-de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc
-vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se
-réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu
-voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit
-de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je
-ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit
-alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille
-que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et
-aucun de nous n'y renoncera jamais.»
-
-[Note 500: J. Bromton.]
-
-[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali
-genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo
-revertentes et ad Diabolum transeuntes.»]
-
-Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou,
-aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle
-n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa
-de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur
-laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants
-qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à
-gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut
-jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et
-de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et
-moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce
-jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était
-Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan,
-sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir
-quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours,
-et poussait des cris.
-
-[Note 502: J. Bromton.]
-
-La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et
-fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari
-la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un
-château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté
-d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes
-du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime
-l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon
-l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de
-Merlin[503]:
-
-[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia
-nidificatione gaudebit._»]
-
-«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé
-le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin
-désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc,
-Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de
-l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre
-son seigneur, le roi du Sud.
-
-«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes
-aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres
-contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton
-pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en
-pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté
-royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu
-dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine
-double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux,
-reviens à tes villes, pauvre prisonnière.
-
-[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.]
-
-«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes
-conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort
-ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis,
-errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute;
-car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége.
-Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la
-trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes
-fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].»
-
-[Note 505: Richard de Poitiers.]
-
-Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le
-persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait
-dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant,
-chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le
-viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait
-toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506],
-héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et
-lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui
-n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507].
-
-[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter,
-ut incestus.»]
-
-[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»]
-
-Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait
-reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature.
-C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut
-qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher
-Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite
-à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des
-haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces
-fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins
-voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si
-ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il
-apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509].
-
-[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis
-architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina
-facile deprehenderetur.]
-
-[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier
-Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le
-vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance,
-en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et
-s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui
-prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens,
-sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas
-faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance
-habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il
-est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois,
-dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua
-Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune
-roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et
-la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement
-à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et
-s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets
-de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui
-était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au
-lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession
-auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui
-dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens
-pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au
-monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir,
-et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et
-vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous
-avez reçus.» Thierry.]
-
-Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean.
-Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le
-vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même,
-abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France,
-Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre,
-une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même
-plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade
-suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux
-roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou,
-par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les
-Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter
-la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il
-s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa
-miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour
-toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils,
-et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de
-France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les
-noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du
-traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant
-prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva
-sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et
-hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de
-prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour
-l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé
-de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien
-de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant
-son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra,
-je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].»
-
-[Note 510: Thierry.]
-
-La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle
-ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber
-sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire
-reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et
-Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape.
-
-La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire
-autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose
-dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui
-savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au
-moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une
-autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute
-sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre
-l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre
-l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu
-pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause
-chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le
-pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr.
-Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de
-l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le
-proclamer elle-même.
-
-Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et
-le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis
-l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne
-dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent
-dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans
-ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation
-religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher
-ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de
-l'Église.
-
-Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint
-Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France.
-C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait
-abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait
-fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul
-protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le
-meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et
-quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient
-gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie,
-c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique
-plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait,
-c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les
-moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter,
-c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand.
-«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni
-avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre
-également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de
-France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de
-Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de
-l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord
-restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas
-scrupule de le visiter.
-
-En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs
-milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit
-appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont
-on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche
-de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le
-clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et
-recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné
-à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis
-VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître
-de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que
-lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de
-l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui
-le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les
-austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua
-un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint.
-Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe
-Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne
-pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi
-d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des
-miracles[513].
-
-[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum
-adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo
-regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»]
-
-[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à
-Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs
-de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils
-cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après
-que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de
-Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et
-l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps
-conservée en mémoire de ses libertés.]
-
-[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après
-avoir pris le titre et les armes des rois de France.]
-
-Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le
-monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il
-plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il
-avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge
-croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il
-touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer
-quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade.
-
-Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son
-divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage
-selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus
-pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions
-de la monarchie.
-
-La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide
-par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de
-Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de
-chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la
-victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et
-de la protection de l'Église.
-
-Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons
-d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans
-une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire
-et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en
-grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille
-les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un
-soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient,
-enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir.
-
-[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva
-sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem
-per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi
-contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.»
-
-Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui
-baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.»
-Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug.,
-ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs
-dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la
-chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250.
-
-Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne
-permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de
-l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou
-qui niât les sacrements.»]
-
-Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à
-l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les
-rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur
-compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux
-l'association populaire des _capuchons_[515].
-
-[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun
-voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au
-maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une
-petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183,
-ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels
-se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau
-ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les
-prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par
-dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils:
-_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se
-faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient
-les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)]
-
-Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi.
-
-Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les
-prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une
-semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager
-à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de
-Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les
-barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et
-spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean
-d'Angleterre et les mécréants du Languedoc.
-
-
-FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
- Pages.
-
-CHAPITRE III
-
- DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1
-
- L'empire Franc aspire à se diviser 1
-
- 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais
- impérial 3
-
- Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4
-
- Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
- Supplice de Bernard 7
-
- Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8
-
- Mariage de Louis avec Judith 8
-
- 822. Il veut faire une pénitence publique 10
-
- 820-829. Incursions des Northmans 10
-
- 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur,
- Lothaire, Louis, Pepin 11
-
- Lothaire enferme Louis dans un monastère 11
-
- Les Germains le délivrent 11
-
- 833. Lothaire redevient maître de son père 12
-
- et lui impose une pénitence publique. 13
-
- Indignation et soulèvement de l'Empire 14
-
- 834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16
-
- 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17
-
- Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18
-
- 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les
- rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à
- Fontenaille 18
-
- 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21
-
- Les évêques leur confèrent le droit de régner 22
-
- 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24
-
- L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur
- Lothaire et Pepin 25
-
- Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville
- épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29
-
- Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à
- l'Église 30
-
- Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32
-
- Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35
-
- Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et
- temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36
-
- Question de l'Eucharistie 36
-
- Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37
-
- Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide
- Jean le Scot 38
-
- Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40
-
- Impuissance du roi et des évêques 44
-
- Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que
- plus faible 48
-
- 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49
-
- Louis le Bègue et ses fils 49
-
- 884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51
-
- Siége de Paris par les Northmans 51
-
- Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51
-
- 888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie
- carlovingienne 53
-
- Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53
-
- Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux
- incursions barbares 54
-
- Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent
- en France (Normandie) 58
-
- Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
- ecclésiastiques 59
-
- Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59
-
- La famille populaire et nationale des Capets succède aux
- Carlovingiens 60
-
- Charles le Simple se met sous la protection du roi de
- Germanie 62
-
- Le parti carlovingien l'emporte 63
-
- 898. Charles le Simple reconnu roi 64
-
- 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64
-
- Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65
-
- 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance
- de la Germanie 67
-
- 987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race 71
-
-
-LIVRE III
-
-TABLEAU DE LA FRANCE
-
- Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et
- physiques 79
-
- L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une
- caractérisation géographique et physiologique de la France 80
-
- La France se sépare en deux versants, occidental et oriental 81
-
- La France peut se diviser par ses produits en zones
- latitudinales 82
-
- Bretagne 84
-
- Anjou 99
-
- Touraine 100
-
- Poitou 102
-
- Limousin 107
-
- Auvergne 107
-
- Rouergue 112
-
- Guyenne 113
-
- Pyrénées 115
-
- Languedoc 126
-
- Provence 130
-
- Dauphiné 141
-
- Franche-Comté 146
-
- Lorraine 147
-
- Ardennes 152
-
- Lyonnais 153
-
- Autunois et Morvan 157
-
- Bourgogne 159
-
- Champagne 162
-
- Normandie 167
-
- Flandre 169
-
- Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France 178
-
- Centralisation 187
-
-
-ÉCLAIRCISSEMENTS.
-
- Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains 194
-
-
-LIVRE IV
-
-CHAPITRE PREMIER
-
- L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET
- GERBERT. FRANCE FÉODALE 199
-
- Croyance universelle à la fin prochaine du monde 200
-
- Calamités qui précèdent l'an 1000 203
-
- Le monde aspire à entrer dans l'Église 204
-
- Le roi de France, Robert, est un saint 207
-
- Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture;
- dogme de la Présence réelle; pèlerinages 212
-
- Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215
-
- Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands 216
-
- Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois 218
-
- Robert épouse Berthe, de la maison de Blois 219
-
- 1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la
- maison de Blois 219
-
- La maison de Blois se divise en Blois et Champagne
- et reste inférieure aux Normands de Normandie 219
-
- La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance 220
-
- Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220
-
- 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert,
- et lui soumettent la Bourgogne 222
-
- 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224
-
- 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier 225
-
-
-CHAPITRE II
-
- XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE
- L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226
-
- Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre
- la féodalité et l'Église 227
-
- Matérialisme profond du monde féodal 228
-
- L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise 232
-
- Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres 235
-
- L'Église prétend à la domination universelle 239
-
- L'Empire est vaincu 241
-
- Le pape s'allie aux Normands 242
-
- Caractère conquérant et chicaneur des Normands 245
-
- 1000-26. Leurs pèlerinages en Italie 246
-
- 1026. Premiers établissements des Normands en Italie 247
-
- 1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les
- Deux-Siciles 249
-
- Guillaume le Bâtard, duc de Normandie 250
-
- Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église
- anglo-saxonne 252
-
- Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par
- le saxon Godwin 253
-
- Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après
- Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256
-
- 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les
- Normands 260
-
- Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261
-
- Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262
-
- Utilité de la conquête. Forte organisation sociale 266
-
- Puissance de la royauté et de l'Église anglaise 267
-
- Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des
- Français 270
-
-
-CHAPITRE III
-
- LA CROISADE. 1095-1099 272
-
- État de l'Islamisme en Asie 272
-
- L'essence de l'Islamisme était l'unité 273
-
- La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites 276
-
- Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance
- d'Hassan. 1090 277
-
- Faiblesse des Califats 280
-
- Jeunesse et vigueur du Christianisme 280
-
- Pèlerinages armés; commencement des croisades 281
-
- Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284
-
- 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à
- Clermont 287
-
- Grandeur du mouvement populaire 288
-
- Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois,
- Raymond de Toulouse, etc. 290
-
- Les Provençaux et les Normands. Bohémond 292
-
- Godefroi de Bouillon 294
-
- 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople 296
-
- Haine mutuelle des croisés et des Grecs 298
-
- Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés 299
-
- Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée 300
-
- Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde
- Antioche 302
-
- 1099. Prise de Jérusalem 305
-
- Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité
- française en Palestine 307
-
-
-CHAPITRE IV
-
- SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE
- MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE 310
-
- Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie
- a diminué 313
-
- La pensée de l'égalité s'est développée 314
-
- Tentatives d'affranchissement. Communes 316
-
- Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320
-
- 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et
- les marchands 322
-
- La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis
- pour la croisade 323
-
- Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de
- Brenneville, 1119 326
-
- 1115. Expédition dans le Midi 327
-
- 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la
- France s'arme pour Louis VI 328
-
- La liberté se produit dans la philosophie 329
-
- Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école
- de droit; université de Paris 330
-
- Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la
- philosophie. Immense popularité de son enseignement 332
-
- Saint Bernard; sa puissance 337
-
- Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339
-
- 1119. Abailard se retire à Saint-Denis 340
-
- Il fonde le Paraclet pour Héloïse 341
-
- Il est condamné au concile de Sens 342
-
- Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé 344
-
- Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre
- de Fontevrault, 1106 347
-
- Progrès du culte de la Vierge 350
-
- La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. 350
-
-
-CHAPITRE V
-
- LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE,
- HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE
- LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU
- XIIe SIÈCLE.) 353
-
- Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie 354
-
- Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a
- pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie 357
-
- Il est le symbole et le centre de la nation 357
-
- 1137. Dévotion de Louis VII 358
-
- 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360
-
- 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence
- entre la seconde croisade et la première 361
-
- L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362
-
- Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure 364
-
- Retour honteux de Louis VII 365
-
- La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie
- à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366
-
- Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus;
- puissance de la féodalité 367
-
- Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires.
- Nécessité d'une fiscalité violente 368
-
- 1087. Guillaume le Roux 369
-
- 1100. Henri Beauclerc 370
-
- 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur
- Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371
-
- 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372
-
- Les vaincus espèrent sous Henri II 373
-
- Résurrection du droit romain 375
-
- Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier
- d'Henri II 376
-
- Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378
-
- Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury 380
-
- Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent
- les libertés de Kent 382
-
- Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri 384
-
- 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon 385
-
- Les races vaincues soutiennent Becket 387
-
- Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de
- l'Église 388
-
- 1164. Il se réfugie en France 392
-
- Louis VII l'accueille et le protége 393
-
- Il excommunie ses persécuteurs 394
-
- Le pape se déclare contre lui 395
-
- Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon 400
-
- 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands
- assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_
- de Becket 404
-
- Henri obtient son pardon du saint-siége 410
-
- Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore 411
-
- Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket 413
-
- Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils 414
-
- Caractère impie et parricide de cette famille 415
-
- Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne 416
-
- 1189. Malheur et mort de Henri II 420
-
- Le roi de France surtout profite de la chute du roi
- d'Angleterre 422
-
- Son dévouement à l'Église fait sa grandeur 423
-
- 1180. Philippe-Auguste 424
-
-
-Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61.
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume
-2/19), by Jules Michelet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 ***
-
-***** This file should be named 43321-8.txt or 43321-8.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/4/3/3/2/43321/
-
-Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P.
-Travers and the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net
-
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions
-will be renamed.
-
-Creating the works from public domain print editions means that no
-one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
-(and you!) can copy and distribute it in the United States without
-permission and without paying copyright royalties. Special rules,
-set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
-copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
-protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
-Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
-charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
-do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
-rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
-such as creation of derivative works, reports, performances and
-research. They may be modified and printed and given away--you may do
-practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
-subject to the trademark license, especially commercial
-redistribution.
-
-
-
-*** START: FULL LICENSE ***
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
-Gutenberg-tm License (available with this file or online at
-http://gutenberg.org/license).
-
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
-electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
-all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
-If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
-Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
-terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
-entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
-and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
-works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
-or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
-Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
-collection are in the public domain in the United States. If an
-individual work is in the public domain in the United States and you are
-located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
-copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
-works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
-are removed. Of course, we hope that you will support the Project
-Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
-freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
-this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
-the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
-keeping this work in the same format with its attached full Project
-Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
-a constant state of change. If you are outside the United States, check
-the laws of your country in addition to the terms of this agreement
-before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
-creating derivative works based on this work or any other Project
-Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
-the copyright status of any work in any country outside the United
-States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
-access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
-whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
-phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
-Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
-copied or distributed:
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
-from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
-posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
-and distributed to anyone in the United States without paying any fees
-or charges. If you are redistributing or providing access to a work
-with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
-work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
-through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
-Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
-1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
-terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
-to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
-permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
-word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
-distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
-"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
-posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
-you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
-copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
-request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
-form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
-License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
-that
-
-- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
- owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
- has agreed to donate royalties under this paragraph to the
- Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
- must be paid within 60 days following each date on which you
- prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
- returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
- sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
- address specified in Section 4, "Information about donations to
- the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
-
-- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or
- destroy all copies of the works possessed in a physical medium
- and discontinue all use of and all access to other copies of
- Project Gutenberg-tm works.
-
-- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
- money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days
- of receipt of the work.
-
-- You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
-electronic work or group of works on different terms than are set
-forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
-both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
-Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
-Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
-collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
-works, and the medium on which they may be stored, may contain
-"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
-corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
-property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
-computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
-your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium with
-your written explanation. The person or entity that provided you with
-the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
-refund. If you received the work electronically, the person or entity
-providing it to you may choose to give you a second opportunity to
-receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
-is also defective, you may demand a refund in writing without further
-opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
-WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
-WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
-If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
-law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
-interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
-the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
-provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
-with this agreement, and any volunteers associated with the production,
-promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
-harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
-that arise directly or indirectly from any of the following which you do
-or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
-work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.