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MICHELET - - - - - NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET AUGMENTÉE - - - - - TOME DEUXIÈME - - - - - PARIS - - LIBRAIRIE INTERNATIONALE - A. LACROIX & Cie, ÉDITEURS - 13, rue du Faubourg-Montmartre, 13 - - 1876 - - Tous droits de traduction et de reproduction réservés. - - - - -HISTOIRE DE FRANCE - - - - -CHAPITRE III - -Suite du chapitre II - -DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN - - -C'est sous Louis le Débonnaire, ou, pour traduire plus fidèlement son -nom, sous saint Louis, que devait s'opérer le déchirement et le -divorce des parties hétérogènes dont se composait l'Empire. Toutes -souffraient d'être ensemble. Le mal, c'était la solidarité d'une -guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de -l'Ostrasie; c'était le tyrannique effort d'une centralisation -prématurée. Plus Charlemagne s'en était approché, plus il avait pesé. -Sans doute Pepin, et son père _au marteau de forge_, avaient durement -battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les -ramener, diverses et hostiles qu'elles étaient encore, à cette -intolérable unité; unité administrative d'abord; mais Charlemagne -méditait celle de la législation. Son fils consomma l'unité religieuse -en nommant Benoît d'Aniane réformateur des monastères de l'Empire, et -les ramenant tous à la règle de saint Benoît. - -C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie -par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent -est puni. Son crime, à l'innocent, c'est de continuer un ordre -condamné à périr, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice -qui pèse au monde. À travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale -est frappée. Les moyens sont odieux; contre Louis le Débonnaire, ce -fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations -diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire. - -L'infortuné qui vient prêter sa vie à cette immolation d'un monde -social, qu'il s'appelle Louis le Débonnaire, Charles Ier, ou Louis -XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa -catastrophe toucherait moins s'il était au-dessus de l'homme. Non, -c'est un homme de chair et de sang comme nous, une âme douce, un -esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livré à ce qui -l'entoure, et vendu par les siens. - - * * * * * - -Le saint Louis du neuvième siècle[1], comme celui du treizième, fut -nourri dans les pensées de la croisade. Jeune encore, il conduisit -plusieurs expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit -la grande ville de Barcelone après un siége de deux ans. Élevé par le -Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille, -il eut de même dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du -Nord. Les prêtres qui l'avaient formé firent plus qu'ils ne voulaient; -leur élève se trouva plus prêtre qu'eux et, dans son intraitable -vertu, il commença par réformer ses maîtres. Réforme des évêques: il -leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs éperons[2]. -Réforme des monastères: Louis les soumit à l'inquisition du plus -sévère des moines, saint Benoît d'Aniane, qui trouvait que la règle -bénédictine elle-même avait été donnée pour les faibles et pour les -enfants[3]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et -Wala[4], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de Charles -Martel, qui dans les dernières années avaient gouverné Charlemagne. Et -le palais impérial eut aussi sa réforme: Louis chassa les concubines -de son père, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs -elles-mêmes[5]. - -[Note 1: Il y a une singulière ressemblance entre les portraits que -l'histoire nous a laissés de Louis le Débonnaire et de saint Louis. -«Imperator erat... manibus longis, digitis rectis, tibiis longis et ad -mensuram gracilibus, pedibus longis.» Theganus, de Gest. Ludov. Pii, -C. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.--«Ludovicus (saint Louis) erat subtilis -et gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum -anglicum (angelicum?), et faciem gratiosam.» Salimbeni, 302; ap. -Raumer, Geschichte der Hohenstaufen, IV, 271.--L'un et l'autre se -gardaient soigneusement de rire aux éclats. «Nunquam in risu imperator -exaltavit vocem suam, nec quando in festivitatibus ad lætitiam populi -procedebant themelici, scurræ et mimi cum choraulis et citharistis ad -memsam coram eo: tunc ad mensuram coram eo ridebat populus; ille -nunquam vel dentes candidos suos in risu ostendit.» Thegan. ibid.--Sur -la gravité de saint Louis et son horreur pour les baladins et les -musiciens, _V._ le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montré le même -désir de réparer par des restitutions les injustices de leurs pères.] - -[Note 2: L'Astronome.] - -[Note 3: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. «Regulam B. -Benedicti tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati -Basilii dicta necnon Pachomii regulam scandere nitens.» Astronom., c. -XXVIII, ap. Scr. Fr. VI, 100: «Ludovicus... fecit componi ordinarique -librum, canonicæ vitæ normam gestantem; misit... qui transcribi -facerent... itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo -monachos strenuæ vitæ per omnia monachorum euntes redeuntesque -monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris quam -feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.»] - -[Note 4: S. Adhalardi Vita, ibid., 277. «Invidia... pulsus præsentibus -bonis, dignitate exutus, vulgi existimatione foedatus... exilium -tulit.»--Acta SS. ord. S. Bened. sec. IV, p. 464: «Wala... cujus -Augustus, efficaciam auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius -esset, patrui ejus filius, decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, -et redigi inter infimos.»--P. 492. Un jour il dit à Louis le -Débonnaire: «Velim, reverendissime imperator Auguste, dicas nobis tuis -quid est quod tantum propriis interdum relictis officiis, ad divina te -transmittis.» Astronom., c. XXI: «Timebatur quam maxime Wala, summi -apud Carolum imperatorem habitus loci, ne forte aliquid sinistri -contra imperatorem moliretur.»] - -[Note 5: Astronom., c. XXI: «Moverat ejus animum jamdudum, quamquam -natura mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio -exercebatur paterno; quo solo domus paterna inurebatur nævo... -Misit... qui... aliquos stupri immanitate et superbiæ fastu, reos -majestatis caute ad adventum usque suum adservarent,» C. XXIII: «Omnem -coetum femineum, qui permaximus erat, palatio excludi judicavit præter -paucissimas. Sororum autem quæque in sua, quæ a patre acceperat, -concessit.] - -Les peuples, opprimés par Charlemagne, trouvèrent en son fils un juge -intègre, prêt à décider contre lui-même. Roi d'Aquitaine, il avait -accueilli les réclamations des Aquitains, et s'était réduit à une -telle pauvreté, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, à -peine sa bénédiction[6]. Empereur, il écouta les plaintes des Saxons, -et leur rendit le droit de succéder[7], ôtant ainsi aux évêques, aux -gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire passer les -héritages à qui ils voulaient. Les chrétiens d'Espagne, réfugiés dans -les Marches, étaient dépouillés par les grands et les lieutenants -impériaux des terres que Charlemagne leur avait attribuées; Louis -rendit un édit qui confirmait leurs droits[8]. Il respecta le -principe des élections épiscopales, constamment violé par son père; il -laissa les Romains élire, sans son autorisation, les papes Étienne IV -et Pascal Ier. - -[Note 6: Astronom., c. VII. «Le roi Louis donna bientôt une preuve de -sa sagesse, et fit voir la tendresse de miséricorde qui lui était -naturelle. Il régla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux -différents; après trois ans écoulés, un nouveau séjour devait le -recevoir pour le quatrième hiver; ces habitations étaient: Doué, -Chasseneuil, Audiac et Ébreuil. Ainsi chacune, quand son tour -revenait, pouvait suffire à la dépense du service royal. Après cette -sage disposition, il défendit qu'à l'avenir on exigeât du peuple les -approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_. -Les gens de guerre furent mécontents; mais cet homme de miséricorde, -considérant et la misère de ceux qui payaient cette taxe, et la -cruauté de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des -autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser -subsister un impôt si dur pour ses sujets. À la même époque, sa -libéralité déchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de -blé... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son père, qu'à son -exemple il supprima en France l'impôt des approvisionnements -militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres réformes, félicitant -son fils de ses heureux progrès.»--_Voy._ aussi Thegan., de gestis, -etc.] - -[Note 7: Astronom., c. XXIV. «Saxonibus atque Frisonibus jus paternæ -hæreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant, -imperatoria restituit clementia... Post hæc easdem gentes semper sibi -devotissimas habuit.»] - -[Note 8: Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, -487: «jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri -præceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de -deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui -postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus -suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub -quali convenientia atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et -ipsi possideant, et suæ posteritati derelinquant, etc.»] - -Ainsi, cet héritage de conquêtes et de violences était tombé aux mains -d'un homme simple et juste qui voulait à tout prix réparer. Les -barbares, qui reconnaissaient sa sainteté, se soumettaient à son -arbitrage[9]. Il siégeait au milieu des peuples, comme un père facile -et confiant. Il allait réparant, soulageant, restituant; il semblait -qu'il eût volontiers restitué l'Empire. - -[Note 9: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui se -disputaient l'héritage de Godfried, et décida en faveur d'Harold.] - -Dans ce jour de restitution, l'Italie réclama aussi. Elle ne voulait -rien moins que la liberté[10]. Les villes, les évêques, les peuples se -liguèrent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait roi -d'Italie Bernard, le fils de son aîné Pepin. Bernard, élève d'Adalhard -et Wala, longtemps gouverné par eux dans sa royauté d'Italie, croyait -avoir droit à l'empire comme fils de l'aîné. - -[Note 10: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier -essai de l'Italie pour se délivrer des _barbares_. - -«Omnes civitates regni et principes Italiæ verba conjuraverunt, sed et -omnes aditus, quibus in Italiam intratur; positis obicibus et -custodiis obserarunt.»--Astronom., c. XXIX.--_V._ aussi Eginh. Annal., -ap. Scr. F. VI, 177.] - -Cependant, le droit du frère puîné prévaut chez les barbares sur -celui du neveu[11]. Charlemagne d'ailleurs avait désigné Louis; il -avait consulté les grands un à un, et obtenu leurs voix[12]. Enfin, -Bernard lui-même avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui -l'usage, la volonté de son père, enfin l'élection. - -[Note 11: Ils veulent pour roi un homme plutôt qu'un enfant, et -ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors, -longtemps avant le neveu.] - -[Note 12: Thegan., c. VI. «Cum intellexisset appropinquare sibi diem -obitus sui, vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, -episcopis, abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans -omnes a maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id -est imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes -responderunt Dei esse admonitionem illius rei.»--Il avait aussi -consulté Alcuin au tombeau de saint Martin de Tours: «Quod in loco -tenens manum Albini, ait secrete: Domine magister, quem de his filiis -meis videtur tibi in isto honore quem indigno quanquam dedit mihi -Deus, habere me successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, -novissimum illorum, sed humilitate clarissimum, ob quam a multis -despicabilis notabatur, ait: Habebis Ludovicum humilem successorem -eximium.» Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 156.] - -Aussi, Bernard, abandonné d'une grande partie des siens, fut obligé de -s'en remettre aux promesses de l'impératrice Hermengarde, qui lui -offrait sa médiation. Il se livra lui-même à Châlon-sur-Saône, et -dénonça tous ses complices; un d'eux avait jadis conspiré la mort de -Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamnés à mort. -L'empereur ne pouvait consentir à l'exécution[13]. Hermengarde obtint -du moins qu'on privât Bernard de la vue; mais elle s'y prit de façon -qu'il en mourut au bout de trois jours. - -[Note 13: Astron., c. XXX. «Cum lege judicioque Francorum deberent -capitali invectione feriri, suppressa tristiori sententia, luminibus -orbari consensit, licet multis obnitentibus, et animadverti in eos -tota severitate legali cupientibus.» Thegan., ibid., 79. «Judicium -mortale imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum -luminibus privarunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, -magno cum dolore flevit multo tempore.»] - -L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient -pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux -de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre -tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mêmes. -Tous furent réprimés. Les Bretons virent leur pays complétement -envahi, peut-être pour la première fois; les Basques furent défaits, -et les Sarrasins repoussés; les Slaves vaincus aidèrent contre les -Danois: un roi de ces derniers embrassa même le christianisme. -L'archevêché de Hambourg fut fondé; la Suède eut un évêque, dépendant -de l'archevêque de Reims[14]. Il est vrai que ces premières conquêtes -du christianisme ne tinrent pas: le roi chrétien des Danois fut chassé -par les siens. - -[Note 14: S. Anscharrii vita, ibid., 305. «In civitate Hammaburg sedem -constituit archiepiscopalem.»--Ibid., 306. «Ebo (archiep. Remensis) -quemdam... pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, -etc.»] - -Jusqu'ici le règne de Louis était, il faut le dire, éclatant de force -et de justice. Il avait maintenu l'intégrité de l'Empire, étendu son -influence. Les barbares craignaient ses armes et vénéraient sa -sainteté. Au milieu de ses prospérités, l'âme du saint mollit, et se -souvint de l'humanité. Sa femme étant morte, il fit, dit-on, paraître -devant lui les filles des grands de ses États et choisit la plus -belle[15]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des -nations les plus odieuses aux Francs; sa mère était de Saxe, son père, -Welf, de Bavière, de ce peuple allié des Lombards, et par qui les -Slaves et les Avares furent appelés dans l'Empire[16]. Savante[17], -dit l'histoire, et plus qu'il n'eût fallu, elle livra son mari à -l'influence des hommes élégants et polis du Midi. Louis était déjà -favorable aux Aquitains, chez qui il avait été élevé. Bernard, fils de -son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et -encore plus celui de l'impératrice. Belle et dangereuse Ève, elle -dégrada, elle perdit son époux. - -[Note 15: Astron., c. LXXX. «Undecumque adductas procerum filias -inspiciens, Judith.»--Thegan., c. XXVI. «Accepit filiam Welfi ducis, -qui erat de nobilissima stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, -quæ erat ex parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam -constituit. Erat enim pulchra valde.»--L'évêque Friculfe lui écrit: -«Si agitur de venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas -visus vel auditus nostræ parvitatis comperit, reginas.» Scr. Fr. VI, -355.] - -[Note 16: En outre, ils avaient été alliés de l'Aquitain Hunald.] - -[Note 17: _V._ les épîtres dédicatoires du célèbre Raban de Fulde et -de l'évêque Friculfe. Celui-ci écrit: «In divinis et liberalibus -studiis, ut tuæ eruditiones cognovi facundiam, obstupui.» Script. Fr. -VI, 355, 356.--Walafridi versus, ibid., 268: - - Organa dulcisomo percurrit pectine Judith. - O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda, - Ludere jam pedibus... - Quidquid enim tibimet sexus subtraxit egestas. - Reddidit ingeniis culta atque exercita vita. - ---Annal. Met., ibid., 212. «Pulchra nimis et sapientiæ floribus optime -instructa.»] - -Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cessé d'être -pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'était plus saint, -ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminué, -_une vertu était sortie de lui_. Il commença à se repentir de sa -sévérité à l'égard de son neveu Bernard, à l'égard des moines Wala et -Adalhard, qu'il s'était pourtant contenté de renvoyer aux devoirs de -leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint -d'être soumis à une pénitence publique. C'était la première fois -depuis Théodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation -volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois Mérovingiens, après les -plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pénitence -de Louis est comme l'ère nouvelle de la moralité, l'avénement de la -conscience. - -Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit, pour la -royauté, de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son -humanité. Il leur sembla que celui qui avait baissé le front devant le -prêtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui -aussi, dégradé, désarmé. Les premiers malheurs qui commencèrent une -dissolution inévitable furent imputés à la faiblesse d'un roi -pénitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents -lieues de côtes, et se remplirent de tant de butin qu'ils furent -obligés de relâcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'armée -des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme à Roncevaux. En -829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques étaient -si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reçurent ordre -de se tenir prêts à marcher en masse. Ainsi s'accumula le -mécontentement public. Les grands, les évêques le fomentaient; ils -accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir -central les gênait; ils étaient impatients de l'unité de l'Empire; ils -voulaient régner chacun chez soi. - -Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres -fils. Dès le commencement de son règne, il leur avait donné, avec le -titre de roi, deux provinces frontières à gouverner et à défendre: à -Louis la Bavière, à Pepin l'Aquitaine, les deux barrières de l'Empire. -L'aîné, Lothaire, devait être empereur, avec la royauté d'Italie. -Quand Louis eut un fils de Judith, il donna à cet enfant, nommé -Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette -concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais -beaucoup à leurs espérances. Ils prêtèrent leur nom à la conjuration -des grands. Ceux-ci refusèrent de faire marcher leurs hommes contre -les Bretons, dont Louis voulait réprimer les ravages. L'empereur se -trouva seul, Franc de naissance, mais gouverné par un Aquitain, il ne -fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons déjà vu Brunehaut -succomber dans cette position équivoque. Le fils aîné, Lothaire, se -crut déjà empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son père -dans un monastère; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne -trouva point de Cordelia. - -Cependant ni les grands, ni les frères de Lothaire n'étaient disposés -à se soumettre à lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux -Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillèrent à son -rétablissement. Les Francs s'aperçurent que Louis leur ôtait l'Empire; -les Saxons, les Frisons, qui lui devaient leur liberté, -s'intéressèrent pour lui. Une diète fut assemblée à Nimègue au milieu -des peuples qui le soutenaient. «Toute la Germanie y accourut pour -porter secours à l'empereur[18].» Lothaire se trouva seul à son tour, -et à la discrétion de son père; Wala, tous les chefs de la faction, -furent condamnés à mort. Le bon empereur voulut qu'on les épargnât. - -[Note 18: Astron., c. XLV. «Hi qui imperatori contraria sentiebant, -alicubi in Francia conventum fieri generalem volebant. Imperator autem -clanculo obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens -Germanis. Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi -convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio -futura.» Louis se réconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace -de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--«Quos -postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique -imperatoris judicio legali, tamquam reos majestatis, decernerent -capitali sententia feriri, nullum ex eis permisit occidi.»--_Voy._ -aussi Annal. Bertinian., ibid. 193.] - -Cependant l'Aquitain Bernard, supplanté dans la faveur de Louis par le -moine Gondebaud, l'un de ses libérateurs, rallume la guerre dans le -Midi; il anime Pepin. Les trois frères s'entendent de nouveau. -Lothaire amène avec lui l'Italien Grégoire IV, qui excommunie tous -ceux qui n'obéiront pas au roi d'Italie. Les armées du père et des -fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font -agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant -abandonné d'une partie des siens, dit aux autres: «Je ne veux point -que personne meure pour moi[19].» Le théâtre de cette honteuse scène -fut appelé le champ du Mensonge. - -[Note 19: Thegan., c. XLII. «Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus -propter me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant -ab eo.»] - -Lothaire, redevenu maître de la personne de Louis, voulut en finir une -fois, et achever son père. Ce Lothaire était un homme à qui le sang ne -répugnait pas: il fit égorger un frère de Bernard et jeter sa soeur -dans la Saône; mais il craignait l'exécration publique s'il portait -sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dégrader en lui -imposant une pénitence publique et si humiliante, qu'il ne s'en pût -jamais relever. Les évêques de Lothaire présentèrent au prisonnier une -liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de -Bernard (il en était innocent); puis les parjures auxquels il avait -exposé le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir -fait la guerre en carême; puis d'avoir été trop sévère pour les -partisans de ses fils (il les avait soustraits à la mort); puis -d'avoir permis à Judith et autres de se justifier par serment; -sixièmement, d'avoir exposé l'État aux meurtres, pillages et -sacriléges, en excitant la guerre civile; septièmement, d'avoir excité -ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin -d'avoir ruiné l'État qu'il devait défendre[20]. - -[Note 20: De tous ces griefs, le septième est grave. Il révèle la -pensée du temps. C'est la réclamation de l'esprit local, qui veut -désormais suivre le mouvement matériel et fatal des races, des -contrées, des langues, et qui dans toute division politique ne voit -que violence et tyrannie.] - -Quand on eut lu cette confession absurde dans l'église de Saint-Médard -de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout, -s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, -pleura et demanda la pénitence publique pour réparer les scandales -qu'il avait causés. Il déposa son baudrier militaire, prit le cilice, -et son fils l'emmena ainsi, misérable, dégradé, humilié, dans la -capitale de l'empire, à Aix-la-Chapelle, dans la même ville où -Charlemagne lui avait jadis fait prendre lui-même la couronne sur -l'autel. - -Le parricide croyait avoir tué Louis. Mais une immense pitié s'éleva -dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-même, trouva des larmes -pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils -l'avait tenu à l'autel pleurant et balayant la poussière de ses -cheveux blancs; comment il s'était enquis des péchés de son père, -nouveau Cham qui livrait à la risée la nudité paternelle; comment il -avait dressé sa confession; quelle confession! toute pleine de -calomnies et de mensonges. C'était l'archevêque Ebbon, condisciple de -Louis et son frère de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait -tant[21], qui lui avait arraché le baudrier et mis le cilice. Mais en -lui enlevant la ceinture et l'épée, en lui ôtant le costume des tyrans -et des nobles, ils l'avaient fait apparaître au peuple comme peuple, -comme saint et comme homme. Et son histoire n'était autre que celle de -l'homme biblique: son Ève l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces -filles des géants qui, dans la _Genèse_, séduisent les enfants de -Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de -patience, dans cet homme injurié, conspué, et bénissant tous les -outrages, on croyait reconnaître la patience de Job, ou plutôt une -image du Sauveur; rien n'y avait manqué, ni le vinaigre ni l'absinthe. - -[Note 21: Plusieurs faits témoignent de la prédilection de Louis pour -les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous -les habits qu'il portait à un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall. -(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les -Aquitains; il avait dans sa jeunesse porté le costume de ces derniers. -«Le jeune Louis, obéissant aux ordres de son père, de tout son coeur -et de tout son pouvoir, vint le trouver à Paderborn, suivi d'une -troupe de jeunes gens de son âge, et revêtu de l'habit gascon, -c'est-à-dire portant le petit surtout rond, la chemise à manches -longues et pendantes jusqu'au genou, les éperons lacés sur les -bottines, et le javelot à la main. Tel avait été le plaisir et la -volonté du roi. (L'Astronome.)--«De plus, et se trouvant absent, le -roi Louis voulut que les procès des pauvres fussent réglés de manière -que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait doué de -plus d'énergie et d'intelligence que les autres, connût de leurs -délits, prescrivît les restitutions de vols, la peine du talion pour -les injures et les voies de fait, et prononçât même, dans les cas plus -graves, l'amputation des membres, la perte de la tête, et jusqu'au -supplice de la potence. Cet homme établit des ducs, des tribuns et des -centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermeté la tâche -qui lui était confiée.» (Moine de Saint-Gall.) - -Thegan., c. XLIV. «Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium -servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te -purpura et pallio, et tu eum induicti cilicio... Patres tui fuerunt -pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi -principis..... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job -insultabant, reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, -legales servi ejus erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi -molesti fuerunt ei, et maxime hi quos ex servili conditione honoratos -habebat, cum his qui ex barbaris notionibus ad hoc fastigium perducti -sunt.--«Id., c. XX: Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex -vilissimis servis summi pontifices fierent, et hoc non prohibuit...» -Puis vient une longue invective contre les parvenus.] - -Ainsi le vieil empereur se trouva relevé par son abaissement même: -tout le monde s'éloigna du parricide. Abandonné des grands (834-5), et -ne pouvant cette fois séduire les partisans de son père[22], Lothaire -s'enfuit en Italie. Malade lui-même, il vit, dans le cours d'un été -(836), mourir tous les chefs de son parti, les évêques d'Amiens et de -Troyes, son beau-père Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert -de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, préfet de ses chasses, une -foule d'autres. Ebbon, déposé du siége de Reims, passa le reste de sa -vie dans l'obscurité et dans l'exil. Wala se retira au monastère de -Bobbio, près du tombeau de saint Colomban; un frère de saint Arnulf de -Metz, l'aïeul des Carlovingiens, avait été abbé de ce monastère. Il y -mourut l'année même où périrent tant d'hommes de son parti, s'écriant -à chaque instant: «Pourquoi suis-je né un homme de querelle, un homme -de discorde[23]?» Ce petit-fils de Charles Martel, ce moine politique, -ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionné, enfermé par -Charlemagne dans un monastère, puis son conseiller, et presque roi -d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer un nom, -jusque-là sans tache, aux révoltes parricides des fils de Louis. - -[Note 22: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mécontentement -contre Lothaire, c'est-à-dire contre l'unité de l'Empire. Bernard -semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est-à-dire -pour l'Aquitaine, même contre l'empereur. - -Nithardi historiæ, l. I, c. IV, ap Scr. Fr. VII, 12. «Occurrebat -universæ plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem -dimiserant.»--C. V: «Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant, -poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.»--Tous -les peuples revenaient à Louis: «Gregatim populi tam Franciæ quam -Burgundiæ, necnon Aquitaniæ sed et Germaniæ coeuntes, calamitatis -querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc.» Astronom., c. -XLIX.] - -[Note 23: Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: «Virum rixæ -virumque discordiæ se progenitum frequenter ingemuerit.»--Pascase -Radbert, auteur de la vie de Wala, qui écrivait sous Louis le -Débonnaire et sous son fils Charles le Chauve, crut prudent de -déguiser ses personnages sous des noms supposés. Wala s'appelle -_Arsenius_; Adhalard, _Antonius_; Louis le Débonnaire, _Justinianus_; -Judith, _Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis le Germanique, -_Gratianus_; Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et -_Amisarius_.] - -Cependant le Débonnaire, dominé par les mêmes conseils, faisait ce -qu'il fallait pour renouveler la révolte et tomber de nouveau. D'une -part, il sommait les grands de rendre aux églises les biens qu'ils -avaient usurpés; de l'autre, il diminuait la part de ses fils aînés, -qui, il est vrai, l'avaient bien mérité, et dotait à leurs dépens le -fils de son choix, le fils de Judith, Charles le Chauve. Les enfants -de Pepin, qui venait de mourir, étaient dépouillés. Louis le -Germanique était réduit à la Bavière. Tout était partagé entre -Lothaire et Charles. Le vieil empereur aurait dit au premier: «Voilà, -mon fils, tout le royaume devant tes yeux, partage, et Charles -choisira; ou, si tu veux choisir, nous partagerons[24].» Lothaire prit -l'Orient, et Charles devait avoir l'Occident. Louis de Bavière armait -pour empêcher l'exécution de ce traité, et par une mutation étrange, -le père cette fois avait pour lui la France, et le fils l'Allemagne. -Mais le vieux Louis succomba au chagrin et aux fatigues de cette -guerre nouvelle. «Je pardonne à Louis, dit-il, mais qu'il songe à -lui-même, lui qui, méprisant la loi de Dieu, a conduit au tombeau les -cheveux blancs de son père.» L'empereur mourut à Ingelheim dans une -île du Rhin près Mayence, au centre de l'Empire, et l'unité de -l'Empire mourut avec lui. - -[Note 24: Nithard., l. I., c. VII: «Ecce, fili, ut promiseram, regnum -omne coram te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, -partium electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus similiter -partium electio tua erit. «Quod idem cum per triduum dividere vellet, -sed minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, -deprecans ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi -concederetur.... Testati quod pro nulla re alia, nisi sola ignorantia -regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut ægrius valuit, -regnum omne absque Bajoria cum suis divisit: et a Mosa partem -Australem Lodharius cum suis elegit. Occiduam vero, ut Carolo -conferretur, consensit.»] - -C'était une vaine entreprise que d'en tenter la résurrection, comme le -fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards -qui avaient si mal défendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre -Louis le Débonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit à lui par -opposition à Charles le Chauve, amenait pour contingent l'armée -d'Aquitaine, si souvent défaite par Pepin le Bref et Charlemagne. -Chose bizarre! c'étaient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes -de langue latine qui voulaient soutenir l'unité de l'Empire contre la -Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que -l'indépendance. - -Toutefois ce nom de fils aîné des fils de Charlemagne, ce titre -d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour -soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la -paix, de l'Église, des pauvres et des orphelins, que les rois de -Germanie et de Neustrie s'adressèrent à Lothaire quand les armées -furent en présence à Fontenai ou Fontenaille près d'Auxerre: «Ils lui -offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur armée, à l'exception -des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient à lui -céder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre -jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France -en portions égales, et lui laisseraient le choix. Lothaire répondit, -selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il -lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Héribert, il leur -manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien proposé de tel, et qu'il -voulait avoir du temps pour réfléchir. Mais au fait Pepin n'était pas -arrivé, et Lothaire voulait l'attendre[25].» - -[Note 25: Nithard.] - -Le lendemain, au jour et à l'heure qu'ils avaient eux-mêmes indiqués à -Lothaire, les deux frères l'attaquèrent et le défirent. Si l'on en -croyait les historiens, la bataille aurait été acharnée et sanglante; -si sanglante qu'elle eût épuisé la population militaire de l'Empire, -et l'eût laissé sans défense aux ravages des barbares[26]. Un pareil -massacre, difficile à croire en tout temps, l'est surtout à cette -époque d'amollissement[27] et d'influence ecclésiastique. Nous avons -déjà vu, et nous verrons mieux encore, que le règne de Charlemagne et -de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps -déplorables qui suivirent, une époque héroïque, dont ils aimaient à -rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il -était d'ailleurs impossible aux hommes de cet âge d'expliquer par des -causes politiques la dépopulation de l'Occident et l'affaiblissement -de l'esprit militaire. Il était plus facile et plus poétique à la fois -de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient péri; -il n'était resté que les lâches. - -[Note 26: Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. «In qua pugna ita -Francorum vires attenuatæ sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in -posteram sufficerent.»--«Dans cette bataille, dit une autre chronique -écrite au temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la -France, de l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, -se tuèrent mutuellement.» Hist. reg. Fr., 259.] - -[Note 27: On en peut juger par la modération extraordinaire des jeux -militaires donnés à Worms par Charles et Louis. «La multitude se -tenait tout autour; et d'abord, en nombre égal, les Saxons, les -Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti, -comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se -précipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes -de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs -boucliers, et feignant de vouloir échapper à la poursuite de l'ennemi; -mais, faisant volte-face, ils se mettaient à poursuivre ceux qu'ils -venaient de fuir, jusqu'à ce qu'enfin les deux rois, avec toute la -jeunesse, jetant un grand cri, lançant leurs chevaux, et brandissant -leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantôt -les uns, tantôt les autres. C'était un beau spectacle à cause de toute -cette grande noblesse, et à cause de la modération qui y régnait. Dans -une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne -vit pas même ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se -connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier un autre.» -(Nithard.)] - -La bataille fut si peu décisive, que les vainqueurs ne purent -poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui, à la campagne -suivante, serra de près Charles le Chauve. Charles et Louis, toujours -en péril, formèrent une nouvelle alliance à Strasbourg, et essayèrent -d'y intéresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'Église, -seule en usage jusque-là dans les traités et les conciles, mais le -langage populaire, usité en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands -fit serment en langue romane, ou française; celui des Français (nous -pouvons dès lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces -paroles solennelles prononcées au bord du Rhin, sur la limite des deux -peuples, sont le premier monument de leur nationalité. - -Louis, comme l'aîné, jura le premier. «Pro Don amur, et pro christian -poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus -savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in -adjudha, et in cadhuna cosa, si cùm om per dreit son fradre salvar -dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam -prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit.» Lorsque -Louis eut fait ce serment, Charles jura la même chose en langue -allemande: «In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser -bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got -gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man -mit rehtu sinan brader seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit -Lutheren inno kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce -scadhen vverhen[28].» Le serment que les deux peuples prononcèrent, -chacun dans sa propre langue, est ainsi conçu en langue romane: «Si -Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus -meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois, -ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contrà -Lodhuwig nun lin iver[29].» - -[Note 28: «Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre -commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de -savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karle ici présent, par -aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frère, -tant qu'il fera de même pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai -aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère. - -Nithard., l. III. c. V, ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la -traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais -je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux -de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une -époque semblable. Le latin devait se trouver mêlé selon des -proportions différentes dans les langues naissantes de l'Europe.] - -[Note 29: «Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère -Karle, et si Karle, mon seigneur, de son côté ne le tient pas, si je -ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nul -aide contre Lodewig.»--Les Allemands répétèrent la même chose dans -leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.] - -En langue allemande: «Oba Karl then eid then er sineno brodhuer -Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor -forbrihchit, ob ina ih nes irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh -hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne -wirdhit.» - -«Les évêques prononcèrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de -Dieu avait rejeté Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes. -Mais ils n'autorisèrent Louis et Charles à prendre possession qu'après -leur avoir demandé s'ils voulaient régner d'après les exemples de -leur frère détrôné ou selon la volonté de Dieu. Les rois ayant -répondu, qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et à leur -connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa -volonté, les évêques dirent: Au nom de l'autorité divine, prenez le -royaume et le gouvernez selon la volonté de Dieu; nous vous le -conseillons, nous vous y exhortons et vous le commandons. Les deux -frères choisirent chacun douze des leurs (j'étais du nombre), et s'en -référèrent, pour partager entre eux le royaume, à leur décision.» - -Ce qui assura la supériorité à Charles et Louis, c'est que Lothaire et -Pepin ayant essayé de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins, -l'Église se déclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se -contentât du titre d'empereur sans en exercer l'autorité. «Les évêques -ayant tous été d'avis que la paix régnât entre les trois frères, les -rois firent venir les députés de Lothaire, et lui accordèrent ce qu'il -demandait. Ils passèrent quatre jours et plus à partager le royaume. -On arrêta enfin que tout le pays situé entre le Rhin et la Meuse[30], -jusqu'à la source de la Meuse, de là jusqu'à la source de la Saône, le -long de la Saône jusqu'à son confluent avec le Rhône, et le long du -Rhône jusqu'à la mer, serait offert à Lothaire comme le tiers du -royaume, et qu'il posséderait tous les évêchés, toutes les abbayes, -tous les comtés, et tous les domaines royaux de ces régions en deçà -des Alpes, à l'exception de[31]...» (Traité de Verdun, 843.) - -[Note 30: «Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine -envoyèrent des messagers à Charles (840), lui demandant de venir vers -eux avant que Lothaire occupât leur pays, et lui promettant d'attendre -son arrivée. Charles, accompagné d'un petit nombre de gens, se hâta de -se mettre en route, et arriva d'Aquitaine à Quiersy; il y reçut avec -bienveillance les gens qui vinrent à lui de la forêt des Ardennes et -des pays situés au-dessous. Quant à ceux qui habitaient au delà de -cette forêt, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, séduits par -Odulf, manquèrent à la fidélité qu'ils avaient jurée.» Nithard.] - -[Note 31: Nithard.] - -«Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes -sur le partage projeté, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une -connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui -pût répondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'était déjà -écoulé, ils n'avaient pas envoyé des messagers pour parcourir toutes -les provinces et en dresser le tableau. On découvrit que c'était -Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il était -impossible de partager également une chose qu'on ne connaissait pas. -On examina alors s'ils avaient pu prêter loyalement le serment de -partager le royaume également et de leur mieux, quand ils savaient que -nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question à la -décision des évêques[32].» - -[Note 32: Nithard.] - -L'odieux secours que Lothaire avait demandé aux païens[33], et dont -plus tard son allié Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla -porter malheur à sa famille. Charles le Chauve et Louis le Germanique, -appuyés des évêques de leurs royaumes, perpétuèrent le nom de -Charlemagne, et fondèrent au moins l'institution royale, qui, -longtemps éclipsée sous la féodalité, devait un jour devenir si -puissant. Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles le -Chauve, qu'on croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de -Louis le Débonnaire et de Judith, et qui ressemblait à Bernard[34], -paraît avoir eu en effet l'adresse toute méridionale de ce dernier. -D'abord c'est l'homme des évêques, l'homme d'Hincmar, le grand -archevêque de Reims: c'est en quelque sorte au nom de l'Église qu'il -fait la guerre à Lothaire, à Pepin, alliés des païens. Celui-ci, -dirigé par les conseils d'un fils de Bernard, n'avait pas hésité à -appeler les Sarrasins, les Normands[35] dans l'Aquitaine. Nous avons -vu par le mariage de la fille d'Eudes avec un émir, que le -christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces alliances -avec les mécréants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin la -Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint -jusqu'à renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais -de tels secours devaient lui être plus funestes qu'utiles; les peuples -détestèrent l'ami des barbares, et lui imputèrent leurs ravages. Livré -à Charles le Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, -souvent fugitif, il n'établit que l'anarchie. - -[Note 33: Nithard. «Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux -hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est -immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les -lois dont leurs ancêtres avaient joui au temps où ils adoraient les -idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnèrent le nouveau nom -de Stellinga, se liguèrent, chassèrent presque du pays leurs -seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commença à vivre sous -la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appelé les Northmans à -son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrétiens, et leur -avait même permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis -craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se réunissent, à -cause de la parenté, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga, -qu'ils n'envahissent ses États, et n'y abolissent la religion -chrétienne.» - -_Voy._ aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de -Fulde, an 842, la Chronique d'Hermann Contract, ap. Scr. Fr. VII, 232, -etc.] - -[Note 34: Thegan., c. XXXVI. «Impii... dixerunt Judith reginam -violatam esse a duce Bernhardo.»--Vita venerab. Walæ, ap. Scr. Fr. VI, -289.--Agobardi, Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. -VII, 286: «Et os ejus mire ferebat, natura adulterium maternum -prodente.»] - -[Note 35: Annal. Bertin, ap, Scr. Fr. VII, 66.--Chronic. S. Benigini -Divion., ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. «Nortmanni... a -Pippino conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam -adventaverant.»] - -La famille de Lothaire ne fut guère plus heureuse. À sa mort (855), -son aîné, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et -Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de -Provence. Charles mourut bientôt. Louis, harcelé par les Sarrasins, -prisonnier des Lombards[36], fut toujours malheureux, malgré son -courage. Pour Lothaire II, son règne semble l'avénement de la -suprématie des papes sur les rois. Il avait chassé sa femme Teutberge -pour vivre avec la soeur de l'archevêque de Cologne, nièce de celui -de Trèves, et il accusait Teutberge d'adultère et d'inceste. Elle nia -longtemps, puis avoua, sans doute intimidée. Le pape Nicolas Ier, à -qui elle s'était adressée d'abord, refusa de croire à cet aveu. Il -força Lothaire de la reprendre. Lothaire vint se justifier à Rome, et -y reçut la communion des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en -même temps menacé, s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire -mourut dans la semaine, la plupart des siens dans l'année. Charles le -Chauve et Louis le Germanique profitèrent de ce jugement de Dieu; ils -se partagèrent les États de Lothaire. - -[Note 36: - -SUR LA CAPTIVITÉ DE LOUIS II. - - Audite omnes fines terre orrore cum tristitia, - Quale scelus fuit factum Benevento civitas. - Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto. - Beneventani se adunarunt ad unum consilium, - Adalferio loquebatur et dicebant principi: - Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus. - Celus magnum preparavit in istam provinciam, - Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum, - Plures mara nobis fecit, rectum est moriar. - Deposuerunt sancto pio de suo palatio: - Adalferio illum ducebat isque ad pretorium, - Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium. - Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio; - Et ipse sancte pius incepiebat dicere: - Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus, - Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus, - Modo vero surrexistis adversus me consilium, - Nescio pro quid causam vultis me occidere. - Generatio crudelis veni interficere, - Ecclesieque sanctis Dei venio diligere, - Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est. - Kalidus ille temtador, ratum atque nomine - Coronam imperii sibi in caput pronet et dicebat populo: - Ecce sumus imperator, possum vobis regero. - Leto animo habebat de illo quo fecerat; - A demonio vexatur, ad terram ceciderat, - Exierunt multæ turmæ videre mirabilia. - Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium: - Multa gens paganorum exit in Calabria, - Super Salerno pervenerunt, possidere civitas. - Juratum est ad Surete Dei reliquie - Ipse regum defendendum, et alium requirere. - -«Écoutez, limites de la terre, écoutez avec horreur, avec tristesse, -quel crime a été commis dans la ville de Bénévent. Ils ont arrêté -Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bénéventins se sont assemblés -en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le -renvoyons en vie, sans doute nous périrons tous. Il a préparé de -cruelles vengeances contre cette province: il nous enlève notre -royaume, il nous estime comme rien; il nous a accablés de maux: il est -bien juste qu'il périsse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont -fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prétoire, et lui, -il paraissait se réjouir de sa persécution comme un saint dans le -martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de -l'empire; lui-même il disait au peuple: Vous venez à moi comme -au-devant d'un voleur avec des épées et des bâtons; un temps était où -je vous ai soulagés, mais à présent vous avez comploté contre moi, et -je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour détruire la -race des infidèles; je suis venu pour rendre un culte à l'Église et -aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait été -répandu sur la terre. Le tentateur a osé mettre sur sa tête la -couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous -pouvons vous gouverner, et il s'est réjoui de son ouvrage; mais le -démon le tourmente et l'a renversé par terre, et la foule est sortie -pour être témoin du miracle. Le grand maître Jésus-Christ a prononcé -son jugement: la foule des païens a envahi la Calabre; elle est -parvenue à Salerne pour posséder cette cité: mais nous jurons sur les -saintes reliques de Dieu, de défendre ce royaume et d'en reconquérir -un autre.»] - -Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps, -l'homme de l'Église. Depuis que cette contrée avait échappé à -l'influence germanique, l'Église seule y était puissante; les -séculiers n'y balançaient plus son pouvoir. Les Germains, les -Aquitains, des Irlandais même et des Lombards, semblent avoir tenu -plus de place que les Neustriens à la cour carlovingienne. Gouvernée, -défendue par les étrangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de -force et de vie que dans son clergé. Du reste, il semble qu'elle ne -présentait guère que des esclaves épars sur les terres immenses et à -moitié incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus -riches, c'étaient les évêques et les abbés. Les villes n'étaient rien, -excepté les cités épiscopales; mais autour de chaque abbaye s'étendait -une ville, ou au moins une bourgade[37]. Les plus riches étaient -Saint-Médard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau -de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contrée, -dominait, par la dignité du siége, par la doctrine et par les -miracles, la grande métropole de Reims, aussi grande dans le Nord que -Lyon l'était dans le midi. Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de -Poitiers étaient bien déchues, au milieu des guerres et des ravages. -Reims succéda à leur influence sous la seconde race, étendant ses -possessions dans les provinces les plus lointaines, jusque dans les -Vosges, jusqu'en Aquitaine[38]; elle fut la ville épiscopale par -excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et -eut le triste honneur de défendre les derniers Carlovingiens. Il -fallut que les ravages des Normands fussent passés, pour que nos rois -de la troisième race se hasardassent à descendre en plaine, et -vinssent s'établir à Paris dans l'île de la Cité, à côté de -Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile, -choisi Laon à côté de Reims. - -[Note 37: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'était autre -chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses -classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété -et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur -dépendance. Le Père abbé était le Maître; les moines, comme les -affranchis de ce Maître, cultivaient les sciences, les lettres et les -arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possédait la ville de ce nom, treize -autres villes, trente villages, un nombre infini de métairies. Les -offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'élevaient -seules par an à près de deux millions de notre monnaie.--Le monastère -de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possédait cependant, sous les -Mérovingiens, cent mille menses.] - -[Note 38: Frodoard.] - -Charles le Chauve ne fut d'abord que l'humble client des évêques. -Avant, après la bataille de Fontenai, dans ses négociations avec -Lothaire, il se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas -l'Église[39]. Aussi Dieu le protége. Lorsque Lothaire arrive sur la -Seine avec son armée barbare et païenne, dont les Saxons faisaient -partie, le fleuve enfle miraculeusement et couvre Charles le -Chauve[40]. Les moines, avant de délivrer Louis le Débonnaire, lui -avaient demandé s'il voulait rétablir et soutenir le culte divin; les -évêques interrogent de même Charles le Chauve et Louis le Germanique, -puis leur confèrent le royaume. Plus tard les évêques _sont d'avis que -la paix règne entre les trois frères_[41]. Après la bataille de -Fontenai, les évêques s'assemblent, déclarent que Charles et Louis ont -combattu pour l'équité et la justice, et ordonnent un jeûne de trois -jours.--«Les Francs comme les Aquitains, dit son partisan Nithard, -méprisèrent le petit nombre de ceux qui suivaient Charles. Mais les -moines de Saint-Médard de Soissons vinrent à sa rencontre, et le -prièrent de porter sur ses épaules les reliques de saint Médard et de -quinze autres saints que l'on transportait dans leur nouvelle -basilique. Il les porta en effet sur ses épaules en toute vénération, -puis il se rendit à Reims[42]...» - -[Note 39: Nithard.] - -[Note 40: Nithard: «Sequana, mirabile dictu!... repentè aere sereno -tumescere coepit.»] - -[Note 41: Nithard., l. I, c. III. «Percontari... si respublica ei -restitueretur, an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum -divinum.» Nithard, l. IV, c. I. «Pallam illos percontati sunt... an -secundum Dei voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se -velle... aiunt: Et auctoritate divina ut illud suscipiatis, et -secundum Dei voluntatem illud regatis monemus, hortamur atque -præcipimus.» Nithard, ibid., c. III. «Solito more, ad episcopos -sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos -fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata -concedunt.»] - -[Note 42: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles le Chauve -voulut assister aux cérémonies que firent les Angevins à leur rentrée -dans la ville, pour remettre dans les châsses d'argent qu'ils avaient -emportées les corps de saint Aubin et de saint Lézin.] - -Créature des évêques et des moines, il dut leur transférer la plus -grande partie du pouvoir. Ainsi le capitulaire d'Épernay (846) -confirme le partage des attributions des commissaires royaux[43] -entre les évêques et les laïques, celui de Kiersy (857) confère aux -curés un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[44]. Cette -législation tout ecclésiastique prescrit, pour remède aux troubles et -aux brigandages qui désolaient le royaume, des serments sur les -reliques que prêteront les hommes libres et les centeniers. Elle -recommande les brigands aux instructions épiscopales, et les menace, -s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de -l'excommunication. - -[Note 43: C'est par erreur qu'un historien récent a dit que ce pouvoir -avait été transféré aux évêques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, -Capitul. Sparnac. ann. 846, art. 20. «Missos ex utroque ordine... -mittatis...» Capitul. Car. Calvi; ap. Scr. Fr. VII, 630. «Ut -unusquisque presbyter imbreviet in sua parrochia omnes malefactores, -etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare noluerint ad -espiscopi præsentiam perducantur.»] - -[Note 44: En 851. «Traité d'alliance et de secours mutuels entre les -trois fils de Louis le Débonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui -fuiraient l'excommunication des évêques d'un royaume à l'autre, ou -emmèneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme -mariée.»] - -Les maîtres du pays étaient donc les évêques. Le vrai roi, le vrai -pape de la France, était le fameux Hincmar, archevêque de Reims. Il -était né dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de -saint Guillaume de Toulouse et de ce Bernard, favori de Judith, dont -on croyait que Charles était le fils. Personne ne contribua davantage -à l'élévation de Charles et n'exerça plus d'autorité en son nom dans -les premières années. C'est Hincmar qui, à la tête du clergé de -France, semble avoir empêché Louis le Germanique de s'établir dans la -Neustrie et dans l'Aquitaine, où les grands l'appelaient. Louis ayant -envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya -trois députés pour lui offrir l'indulgence de l'Église, pourvu qu'il -rachetât, par une pénitence proportionnée, le péché qu'il avait commis -en envahissant le royaume de son frère, et en l'exposant aux ravages -de son armée. Hincmar était à la tête de cette députation. «Le roi -Louis, dirent les évêques à leur retour au concile, nous donna -audience à Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je -vous ai offensés en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner, -pour que je puisse ensuite parler en sûreté avec vous. À cela Hincmar, -qui était placé le premier à sa gauche, répondit: Notre affaire sera -donc bientôt terminée, car nous venons justement vous offrir le pardon -que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'évêque -Théodoric, ayant fait à Hincmar quelque observation, il reprit: Vous -n'avez rien fait contre moi qui ait laissé dans mon coeur une rancune -condamnable; s'il en était autrement, je n'oserais m'approcher de -l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les évêques -Théodoric et Salomon adressèrent encore quelques mots à Hincmar, et -Théodoric lui dit:--Faites ce dont le seigneur roi vous prie: -pardonnez-lui.--À quoi Hincmar répondit: Pour ce qui ne regarde que -moi et ma propre personne, je vous ai pardonné et je vous pardonne. -Mais quant aux offenses contre l'Église qui m'est commise, et contre -mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils, -et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez -l'absolution, si vous le voulez. Alors les évêques s'écrièrent: -Certainement il dit bien.--Tous nos frères s'étant trouvés unanimes à -cet égard, et ne s'en étant jamais départis, ce fut toute l'indulgence -qui lui fut accordée, et rien de plus... car nous attendions qu'il -nous demandât conseil sur le salut qui lui était offert, et alors nous -l'aurions conseillé selon l'écrit dont nous étions porteurs; mais il -nous répondit, de son trône, qu'il ne s'occuperait point de cet écrit -avant de s'être consulté avec ses évêques.» - -Peu de temps après, un autre concile plus nombreux fut assemblé à -Savonnières, près de Toul, pour rétablir la paix entre les rois des -Francs. Charles le Chauve s'adressa aux pères de ce concile (en 859), -pour leur demander justice contre Wénilon, clerc de sa chapelle, qu'il -avait fait archevêque de Sens, et qui cependant l'avait quitté pour -embrasser le parti de Louis le Germanique. La plainte du roi des -Français est remarquable par son ton d'humilité. Après avoir -récapitulé tous les bienfaits qu'il avait accordés à Wénilon, tous les -engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son -ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: «D'après sa propre -élection et celle des autres évêques et des fidèles de notre royaume, -qui exprimaient leur volonté, leur consentement par leurs -acclamations, Wénilon, dans son propre diocèse, à l'église de -Sainte-Croix d'Orléans, m'a consacré roi selon la tradition -ecclésiastique, en présence des autres archevêques et des évêques; il -m'a oint du saint-chrême, il m'a donné le diadème et le sceptre royal, -et il m'a fait monter sur le trône. Après cette consécration, je ne -devais être repoussé du trône ou supplanté par personne, du moins sans -avoir été entendu et jugé par les évêques, par le ministère desquels -j'ai été consacré comme roi. Ce sont eux qui sont nommés les trônes de -la Divinité; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements. -Dans tous les temps j'ai été prompt à me soumettre à leurs corrections -paternelles, à leurs jugements castigatoires, et je le suis encore à -présent[45].» - -[Note 45: Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard -expressément qu'il a _élu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III. epist. -(ap. Hincm. op. II, 198): «Ego cum collegis meis et cæteris Dei ac -progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub -conditione debitas leges servandi.»] - -Le royaume de Neustrie était réellement une république théocratique. -Les évêques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils -lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils -gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix. -«Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annoncé qu'il irait -au secours de Louis avec une armée telle qu'il avait pu la rassembler, -levée en grande partie par les évêques». «Le roi, dit l'historien de -l'Église de Reims, chargeait l'archevêque Hincmar de toutes les -affaires ecclésiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple -contre l'ennemi, c'était toujours à lui qu'il donnait cette mission, -et aussitôt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les évêques et -les comtes[46].» - -[Note 46: Frodoard.] - -Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc réunis -dans les mêmes mains. Des évêques, magistrats et grands propriétaires, -commandaient à ce triple titre. C'est dire assez que l'épiscopat -allait devenir mondain et politique, et que l'État ne serait ni -gouverné ni défendu. Deux événements brisèrent ce faible et -léthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigué eût pu -s'endormir. D'une part, l'esprit humain réclama en sens divers contre -le despotisme spirituel de l'Église; de l'autre, les incursions des -Northmans obligèrent les évêques à résigner, au moins en partie, le -pouvoir temporel à des mains plus capables de défendre le pays. La -féodalité se fonda; la philosophie scolastique fut au moins préparée. - -La première querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de -la Grâce et de la Liberté: d'abord la question divine, puis la -question humaine; c'est l'ordre nécessaire. Ainsi, Arius précède -Pélage, et Bérenger Abailard. Ce fut au IXe siècle le panégyriste de -Wala, l'abbé de Corbie, Pascase Ratbert qui, le premier, enseigna -d'une manière explicite cette prodigieuse poésie d'un Dieu enfermé -dans un pain, l'esprit dans la matière, l'infini dans l'atome. Les -anciens Pères avaient entrevu cette doctrine, mais le temps n'était -pas venu. Ce ne fut qu'au IXe siècle, à la veille des dernières -épreuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla descendre pour -consoler le genre humain dans ses extrêmes misères, et se laissa voir, -toucher et goûter. L'Église irlandaise eut beau réclamer au nom de la -logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas moins sa route à -travers le moyen âge. - -La question de la liberté fut l'occasion d'une plus vive controverse. -Un moine allemand, un Saxon[47], Gotteschalk (gloire de Dieu), avait -professé la doctrine de la prédestination, ce fanatisme religieux qui -immole la liberté humaine à la prescience divine. Ainsi l'Allemagne -acceptait l'héritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrière -du mysticisme, d'où elle n'est guère sortie depuis. Le Saxon -Gotteschalk présageait le Saxon Luther. Comme Luther, Gotteschalk alla -à Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses -voeux monastiques. - -[Note 47: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demande à prouver sa -doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de -poix, et en traversant un grand feu. (_Voy._ sur cette affaire les -textes qu'a réunis Gieseler, Kirchengeschichte, II, 101. sqq.)] - -Réfugié dans la France du Nord, il y fut mal reçu. Les doctrines -allemandes ne pouvaient être bien accueillies dans un pays qui se -séparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prédestinianisme s'éleva un -nouveau Pélage. - -D'abord l'Aquitain Hincmar, archevêque de Reims, réclama en faveur du -libre arbitre et de la morale en péril. Violent et tyrannique -défenseur de la liberté, il fit saisir Gotteschalk, qui s'était -réfugié dans son diocèse, le fit juger par un concile, condamner, -fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale -de Reims, sur laquelle elle eût voulu faire valoir son titre de -métropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes -éminents dans l'Église gauloise, Prudence, évêque de Troyes, Loup, -abbé de Ferrières, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait -son maître, essayèrent de le justifier, en interprétant ses paroles -d'une manière favorable. Il y eut des saints contre des saints, des -conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prévu cet -orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abbé de Fulde, -chez lequel Gotteschalk avait été moine, et qui, le premier, avait -dénoncé ses erreurs[48]. Raban hésitant, Hincmar s'adressa à un -Irlandais qui avait combattu Pascase Ratbert sur la question de -l'Eucharistie, et qui était alors en grand crédit près de Charles le -Chauve. L'Irlande était toujours l'école de l'Occident, la mère des -moines, et comme on disait l'_île des Saints_. Son influence sur le -continent avait diminué, il est vrai, depuis que les Carlovingiens -avaient partout fait prévaloir la règle de saint Benoît sur celle de -saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne même, l'École du Palais -avait été confiée à l'Irlandais Clément; avec lui étaient venus Dungal -et saint Virgile. Sous Charles le Chauve, les Irlandais furent mieux -accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mère Judith, -confia l'école du Palais à Jean l'Irlandais (autrement dit le _Scot_ -ou l'_Érigène_). Il assistait à ses leçons, et lui accordait le -privilége d'une extrême familiarité. On ne disait plus l'_École du -Palais_, mais le _Palais de l'École_. - -[Note 48: Selon quelques-uns, Raban et son maître Alcuin auraient été -Scots (Low.) - -Guillaume de Malmesbury l'apporte l'anecdote suivante: «Jean était -assis à table en face du roi, et de l'autre côté de la table. Les mets -ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai, -et après quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque -chose qui choquait la politesse gauloise, le tança doucement en lui -disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _scot_? (_Quid -distat inter sottum et scotum?_)--Rien que la table, répondit Jean, -renvoyant l'injure à son auteur.»] - -Ce Jean, qui savait le grec et peut-être l'hébreu, était célèbre alors -pour avoir traduit, à la prière de Charles le Chauve, les écrits de -Denys l'Aréopagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer -le manuscrit en présent au roi de France. On s'imaginait que ces -écrits, dont l'objet est la conciliation du néoplatonisme alexandrin -avec le christianisme, étaient l'ouvrage du Denys l'Aréopagite dont -parle saint Paul, et l'on se plaisait à confondre ce Denys avec -l'apôtre de la Gaule. - -L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il écrivit contre -Gotteschalk en faveur de la liberté; mais il ne resta pas dans les -limites où l'archevêque de Reims eût voulu sans doute le retenir. -Comme Pélage, dont il relève, comme Origène, leur maître commun, il -attesta moins l'autorité que la raison elle-même; il admit la foi, -mais comme commencement de la science. Pour lui, l'Écriture est -simplement un texte livré à l'interprétation; la religion et la -philosophie sont le même mot[49]. Il est vrai qu'il ne défendait la -liberté contre le prédestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber -et la perdre dans le panthéisme alexandrin. Toutefois, la violence -avec laquelle Rome attaqua Jean le Scot prouve assez combien sa -doctrine effraya l'autorité. Disciple du breton Pélage, prédécesseur -du breton Abailard, cet Irlandais marque à la fois la renaissance de -la philosophie et la rénovation du libre génie celtique contre le -mysticisme de l'Allemagne. - -[Note 49: Jean Érigène: «La vraie philosophie est la vraie religion, -et réciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.» - -J. Erig De nat. divis., l. I, c. LXVI... «Il ne faut pas croire que, -pour faire pénétrer en nous la nature divine, la sainte Écriture se -serve toujours des mots et des signes propres et précis; elle use de -similitudes, de termes détournés et figurés, condescend à notre -faiblesse, et élève, par un enseignement simple, nos esprits encore -grossiers et enfantins.» Dans le Traité [Grec: Peri phuseôs merismou], -l'autorité est dérivée de la raison, nullement la raison de -l'autorité. Toute autorité qui n'est pas avouée par la raison paraît -sans valeur, etc.] - -Au même moment où la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du -despotisme théologique, le gouvernement temporel des évêques était -convaincu d'impuissance. La France leur échappait; elle avait besoin -de mains plus fortes et plus guerrières pour la défendre des nouvelles -invasions barbares. À peine débarrassée des Allemands qui l'avaient si -longtemps gouvernée, elle se trouvait faible, inhabile, administrée, -défendue par des prêtres; et cependant arrivaient par tous ses -fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement -sauvages que ceux dont elle était délivrée. - -Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) étaient fort -différentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du -IVe au VIe siècle. Les barbares de cette première époque, qui -occupèrent la rive gauche du Rhin, ou qui s'établirent en Angleterre, -y ont laissé leur langue. La petite colonie des Saxons de Bayeux a -gardé la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les Northmen du -IXe et du Xe siècle, ont adopté la langue des peuples chez lesquels -ils s'établissent. Leurs rois, Rou, de Russie et de France (Ru-Rik, -Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie nouvelle l'idiome -germanique. Cette différence essentielle entre les deux époques des -invasions me porterait à croire que les premières, qui eurent lieu par -terre, furent faites par des familles, par des guerriers suivis de -leurs femmes et de leurs enfants; moins mêlés aux vaincus par des -mariages, ils purent mieux conserver la pureté de leur race et de leur -langue. Les pirates de l'époque où nous sommes parvenus semblent avoir -été le plus souvent des exilés, des bannis, qui se firent _rois de la -mer_, parce que la terre leur manquait. Loups[50] furieux, que la -famine avait chassés du gîte paternel[51], ils abordèrent seuls et -sans famille[52]; et lorsqu'ils furent soûls de pillage, lorsqu'à -force de revenir annuellement, ils se furent fait une patrie de la -terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines à ces nouveaux -Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive -nécessairement, parlèrent la langue de leurs mères. Quelques-uns -conjecturent que ces bandes purent être fortifiées par les Saxons -fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine -que non-seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout -serf courageux, fut reçu par ces pirates, ordinairement peu nombreux, -et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon -robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de -la mer, Hastings, fût originairement un paysan de Troyes[53]. Ces -fugitifs devaient leur être précieux comme interprètes et comme -guides. Souvent peut-être la fureur des Northmans et l'atrocité de -leurs ravages, furent moins inspirées par le fanatisme odinique, que -par la vengeance du serf et la rage de l'apostat. - -[Note 50: _Wargr._, loup; _wargus_, banni, V. Grimm.] - -[Note 51: La faim fut le génie de ces rois de la mer. Une famine qui -désola le Jutland fit établir une loi qui condamnait tous les cinq ans -à l'exil les fils puînés. Odo Cluniac., ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de -Mor. Duc de Normann., l. I. Guill. Gemetic., l. I, c. IV, 5.--Un Saga -irlandais dit que les parents faisaient brûler avec eux leur or, leur -argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur -mer. Vatzdæla, ap. Barth. 438. - -«Olivier Barnakall, intrépide pirate, défendit le premier à ses -compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe -des lances: c'était leur habitude. Il en reçu le nom de Barnakall, -sauveur des enfants.» Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme -guerrier des compagnons du chef s'excitait jusqu'à la frénésie, ils -prenaient le nom de _Bersekir_ (insensés, fous furieux). La place du -Bersekir était la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur -pour leur héros (V. l'Edda Sæmundar, l'Hervarar-Saga et plusieurs -Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdæla-Saga, le nom de Bersekir -devient un reproche. Barthol. 345.--«Furore bersekico si quis -grassetur, relegatione puniatur.» Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of -the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.] - -[Note 52: La forme poétique de la tradition qui leur donne pour -compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une -exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.] - -[Note 53: Raoul Glaber: «Dans la suite des temps naquit, près de -Troyes, un homme, de la plus basse classe des paysans, nommé Hastings. -Il était d'un village nommé Tranquille, à trois milles de la ville; il -était robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui inspira, -dans sa jeunesse, du mépris pour la pauvreté de ses parents; et cédant -à son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il parvint à -s'enfuir chez les Normands. Là, il commença par se mettre au service -de ceux qui se vouaient à un brigandage continuel pour procurer des -vivres au reste de la nation, et qu'on appelait la _flotte_ (flotta).] - -Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu -leur opposer à l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelèrent -les barbares et les prirent pour auxiliaires» Le jeune Pepin s'en -servit contre Charles le Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur -secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de -Toulouse, pillèrent trois fois Bordeaux, saccagèrent Bayonne et -d'autres villes au pied des Pyrénées. Toutefois les montagnes, les -torrents du midi les découragèrent de bonne heure (depuis 864). Les -fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément -comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et -dans l'Elbe. - -Ils réussirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut -obtenu du pieux Louis une province pour un baptême (826)[54], ils -vinrent tous à cette pâture. D'abord ils se faisaient baptiser pour -avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les -néophytes qui se présentaient. À mesure qu'on leur refusa le sacrement -dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrèrent d'autant plus -furieux. Dès que leurs _dragons_, leurs _serpents_[55] sillonnaient -les fleuves; dès que le cor d'ivoire[56] retentissait sur les rives, -personne ne regardait derrière soi. Tous fuyaient à la ville, à -l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux; à peine en prenait-on -le temps. Vils troupeaux eux-mêmes, sans force, sans unité, sans -direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des -saints. Mais les reliques n'arrêtaient pas les barbares. Ils -semblaient au contraire acharnés à violer les sanctuaires les plus -révérés. Ils forcèrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prés à -Paris, une foule d'autres monastères. L'effroi était si grand qu'on -n'osait plus récolter. On vit des hommes mêler la terre à la farine. -Les forêts s'épaissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de -trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pût l'arrêter. -Les bêtes fauves semblaient prendre possession de la France. - -[Note 54: Tregan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80 «...Quem imperator -elevavit de fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit -ei.» Astronom, c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. -Bertin., ann. 870. «Cependant furent baptisés quelques Normands, -amenés pour cela à l'empereur, par Hugues, abbé et marquis: ayant reçu -des présents, ils s'en retournèrent vers les leurs; et après le -baptême, ils se conduisirent de même qu'auparavant, en normands et -comme des païens.»] - -[Note 55: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.] - -[Note 56: Le cor d'ivoire joue un grand rôle dans les légendes -relatives aux Normands, par exemple, dans la légende bretonne de -Saint-Florent: «Le moine Guallon fut envoyé à Saint-Florent... -Lorsqu'il fut entré dans le couvent, il chassa des cryptes les laies -sauvages qui s'y étaient établies avec leurs petits... Ensuite il alla -trouver Hastings, le chef normand, qui résidait encore à Nantes... -Lorsque le chef le vit venir à lui avec des présents, il se leva -aussitôt et quitta son siége, et appliqua ses lèvres sur ses lèvres; -car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il -donna au moine un cor d'ivoire, appelé le Cor des tonnerres, ajoutant -que, lorsque les siens débarqueraient pour le pillage, il sonnât de ce -cor, et qu'il ne craignit rien pour son avoir aussi loin que le son -pourrait être entendu des pirates.»] - -Que faisaient cependant les souverains de la contrée, les abbés, les -évêques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants -comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction, -sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs armés à -Charles le Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares, -négocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres -d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abbé -captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la rançon de -l'abbé de Saint-Denis[57]. - -[Note 57: Le couvent se racheta lui-même plusieurs fois et finit par -être réduit en cendres.] - -Ces barbares désolèrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le -Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs excursions. -Il me suffit d'en distinguer les trois périodes principales: celle des -incursions proprement dites, celle des stations, celle des -établissements fixes. Les stations des Northmen étaient généralement -dans des îles à l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire; -celles des Sarrasins à Fraxinet (la Garde Fraisnet) en Provence, et à -Saint-Maurice-en-Valais; telle était l'audace de ces pirates qu'ils -avaient osé s'écarter de la mer et s'établir au sein même des Alpes, aux -défilés où se croisent les principales routes de l'Europe. Les Sarrasins -n'eurent d'établissements importants qu'en Sicile. Les Northmen, plus -disciplinables, finirent par adopter le christianisme, et s'établirent -sur plusieurs points de la France, particulièrement dans le pays appelé -de leur nom, Normandie. - -Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire -connaître l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi -et des évêques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares ou -pour les opposer les uns aux autres. - -«En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands, qui -viendraient à s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou -rachetés au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands -était tué, on payerait une somme pour le prix de sa vie.» - -«En 861, les Danois qui avaient dernièrement incendié la cité de -Térouanne, revenant, sous leur chef Wéland, du pays des Angles, -remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assiégent les -Normands dans le château qu'ils avaient construit en l'île dite -d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour donner aux assiégeants, à -titre de loyer, cinq mille livres d'argent avec une quantité -considérable de bestiaux et de grains, à prendre sur son royaume, afin -qu'il ne fût pas dévasté; puis, passant la Seine, il se rendit à -Méhun-sur-Loire, et y reçut le comte Robert avec les honneurs -convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait -reçu Robert, l'abandonnèrent cependant eux avec leurs compagnons, -selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives, -et se joignirent à Salomons, duc des Bretons. Un autre parti de Danois -entra par la Seine avec soixante navires dans la rivière d'Hières, -arriva de là vers ceux qui assiégeaient le château, et se joignit à -eux. Les assiégés, vaincus par la faim et la plus affreuse misère, -donnent aux assiégeants six mille livres, tant or qu'argent; et se -joignent à eux.» - -«En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant à faire la -guerre avec les Saxons contre les Wenèdes, qui sont dans le pays des -Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux -partis. En revenant de là, Roland, archevêque d'Arles, qui (non pas -les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge -l'abbaye de Saint-Césaire, éleva dans l'île de la Camargue, de tous -côtés extrêmement riche, où sont la plupart des biens de cette abbaye, -et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une -forteresse seulement de terre, et construite à la hâte; apprenant -l'arrivée des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins, -débarqués à ce château, y tuèrent plus de trois cents des siens, et -lui-même fut pris, conduit dans leur navire et enchaîné. Auxdits -Sarrasins furent donnés pour les racheter cent cinquante livres -d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes épées et -cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gré à gré. -Sur ces entrefaites, ce même évêque mourut sur les vaisseaux. Les -Sarrasins avaient habilement accéléré son rachat, disant qu'il ne -pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il -fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa rançon, -ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reçu, assirent l'évêque -dans une chaise, vêtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils -l'avaient pris, et, comme par honneur, le portèrent du navire à terre; -mais quand ceux qui l'avaient racheté voulurent lui parler et le -féliciter, ils trouvèrent qu'il était mort. Ils l'emportèrent avec un -grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le sépulcre qu'il -s'était fait préparer lui-même.» - - * * * * * - -Ainsi fut démontrée l'impuissance du pouvoir épiscopal pour défendre -et gouverner la France. En 870, le chef de l'Église gallicane, -l'archevêque de Reims, Hincmar, écrivait au pape ce pénible aveu: -«Voici les plaintes que le peuple élève contre nous: Cessez de vous -charger de notre défense, contentez-vous d'y aider de vos prières, si -vous voulez notre secours pour la défense commune... Priez le seigneur -apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin, -nous aider contre les fréquentes et soudaines incursions des -païens...» - -Le pouvoir local des évêques, le pouvoir central du roi, se trouvent -également condamnés par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien -dans l'Église, ne sera que plus faible en s'en séparant. Il peut -disposer de quelques évêques[58], opposer le pape de Rome au pape de -Reims. Il peut accumuler de vains titres, se faire couronner roi de -Lorraine et partager avec les Allemands le royaume de son neveu -Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa faiblesse est au comble -quand il devient empereur. En 875, la mort de son autre neveu, Louis -II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la dignité impériale. Il -prévient à Rome les fils de Louis le Germanique, les gagne de vitesse, -et dérobe pour ainsi dire le titre d'empereur. Mais le jour même de -Noël où il triomphe dans Rome sous la dalmatique grecque[59], son -frère, maître un instant de la Neustrie, triomphe lui aussi dans le -propre palais de Charles; le pauvre empereur s'enfuit d'Italie à -l'approche d'un de ses neveux et meurt de maladie dans un village des -Alpes (877)[60]. - -[Note 58: Annal. Bertin., année 859. «Charles distribua aux laïques -certains monastères, qui n'étaient jamais accordés qu'à des -clercs.»--Ann. 862: «L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donnée -déraisonnablement à son fils Hludowic, il la donna sans plus de raison -à Hubert, clerc marié.» Pendant longtemps il avait laissé vacante la -place d'abbé, et l'avait gardée à son profit. En 861, il en avait fait -autant des abbayes de Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il -récompensait, en leur donnant des abbayes, les transfuges qui -passaient dans son parti.--Ann. 865. «Il nomma de sa pleine autorité, -avant que la cause eût été jugée, Vulfade à l'archevêché de Bourges, -etc., etc.»--Frodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait -désapprouvé la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu -de ses délibérations. Charles exigea que la lettre lui fût remise, et -brisa pour la lire, les sceaux des archevêques, etc.--_Voy._ aussi -dans les Annales de Saint-Bertin, en 876, sa conduite dure et hautaine -envers les évêques assemblés au concile de Ponthion.--En 867, il avait -exigé des évêques et des abbés un état de leurs possessions, afin de -savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer à des -constructions. Dix ans après, il fit contribuer tout le clergé pour le -payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expéditions -militaires, il se fit peu de scrupule de piller les églises. _Ibid._, -ann. 851.--On alla jusqu'à douter de la pureté de sa foi (Lotharius -adversus Karolum occasione suspectæ fidei queritur... Multa catholicæ -fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur. -_Ibid._, ann, 855).--Nous le voyons même humilier l'archevêque de -Reims, auquel il devait tout, en donnant la primatie à celui de -Sens.--Hincmar avait plusieurs côtés faibles et vulnérables. D'une -part, il avait succédé à l'archevêque Ebbon, dont plusieurs -désapprouvaient la déposition. De l'autre, il s'était compromis dans -l'affaire de Gotteschalk, et par des procédés illégaux envers -l'hérétique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait -aussi ses violences à l'égard de son neveu Hincmar, évêque de Laon, -jeune et savant prélat, qu'il ne trouvait pas assez soumis à la -primatie de Reims.] - -[Note 59: Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII. «De Italia in Galliam -rediens, novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam -talari dalmatica indutus, et balteo desuper accinctus pendente usque -ad pedes, necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper -imposito, dominis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... -Græcas glorias optimas arbitrabatur...»] - -[Note 60: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonné par -un médecin juif.] - -Son fils Louis le Bègue, ne peut même conserver l'ombre de puissance -qu'avait eue Charles le Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la -Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord même -de la France, il est obligé d'avouer aux prélats et aux grands, qu'il -ne tient la couronne que de l'élection[61]. Il vit peu, ses fils -encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste, jette en -passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'où la -France était descendue: «Il bâtit un château de bois; mais il servit -plutôt à fortifier les païens qu'à défendre les chrétiens, car ledit -roi ne put trouver personne à qui en remettre la garde[62].» - -[Note 61: Annal. Bertin., ap, Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus -misericordia Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... -polliceor servaturum leges et statuta populo, etc.»] - -[Note 62: Annales de Saint-Bertin.] - -Louis eut pourtant, en 881, un succès sur les Northmans de l'Escaut. -Les historiens n'ont su comment célébrer ce rare événement. Il existe -encore en langue germanique un chant qui fut composé à cette -occasion[63]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur -chef Gotfried épousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit céder la -Frise; et quand Charles le Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut -consenti, il voulut encore un établissement sur le Rhin, au coeur même -de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui -fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur -dans une île du Rhin. Là il élevait de nouvelles prétentions au nom -de son beau-frère Hugues. Les impériaux perdirent patience et -l'assassinèrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec -Charles le Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans -de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le -joug du roi de Germanie, Charles le Gros, devenu roi de France par -l'extinction de la branche française des Carlovingiens. - -[Note 63: - - Einen Kuning weiz ich, - Heisset er Ludwig - Der gerne Gott dienet, etc. - -Un chroniqueur, postérieur de deux siècles, ne craint pas d'affirmer -qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent -mille hommes. (Marianus Scotus.)] - -Mais l'humiliation n'est pas complète jusqu'à l'avénement du prince -allemand (884). Celui-ci réunit tout l'empire de Charlemagne. Il est -empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique dérision! -Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils -commencent à vouloir s'emparer des places fortes. Ils assiégent Paris -avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaquée, -n'avait jamais été prise. Elle l'eût été alors, si le comte Eudes, fils -de Robert le Fort, l'évêque Gozlin et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, -ne se fussent jetés dedans et ne l'eussent défendue avec un grand -courage. Eudes osa même en sortir pour implorer le secours de Charles le -Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta d'observer les -barbares, et les détermina à laisser Paris, pour ravager la Bourgogne, -qui méconnaissait encore son autorité (885-886). Cette lâche et perfide -connivence déshonorait Charles le Gros. - -C'est une chose à la fois triste et comique, de voir les efforts du -moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les -exagérations ne coûtent rien au bon moine. Il lui conte que son aïeul -Pepin coupa la tête à un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme -auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut -que son épée; que le débonnaire fils de Charlemagne étonnait de sa -force les envoyés des Northmans, et se jouait à briser leurs épées -dans ses mains[64]. Il fait dire à un soldat de Charlemagne qu'il -portait sept, huit, neuf barbares embrochés à sa lance comme de petits -oiseaux[65]. Il l'engage à imiter ses pères, à se conduire en homme, à -ne pas ménager les grands et les évêques. «Charlemagne ayant envoyé -consulter un de ses fils, qui s'était fait moine, sur la manière dont -il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de -mauvaises herbes: Rapportez à mon père, dit-il, ce que vous m'avez vu -faire... Son monastère fut détruit. Pour quelle cause, cela n'est pas -douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard -ceint d'une épée.» - -[Note 64: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pièces les armes que -lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait l'histoire -de l'arc d'Ulysse dans l'_Odyssée_, de l'arc du roi d'Éthiopie dans -Hérodote.] - -[Note 65: Mon. Sangall., l. II, c. XX. «Is cum Behemanos, Wilzoz et -Avaros in modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili -suspenderet... aiebat: «Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel -certe novem de illis hasta mea perforatos et nescio quid murmurantes, -huc illucque portare solebam.»] - -Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles -lui-même rendait pourtant la chose douteuse, lorsqu'accusant sa femme -devant la diète de 887, il semblait se proclamer impuissant; il -assurait «qu'il n'avait point connu l'impératrice, quoiqu'elle lui fût -unie depuis dix ans en légitime mariage.» Il n'y avait que trop -d'apparence: l'empereur était impuissant comme l'Empire. -L'infécondité de huit reines, la mort prématurée de six rois, prouvent -assez la dégénération de cette race: elle finit d'épuisement comme -celle des Mérovingiens. La branche française est éteinte; la France -dédaigne d'obéir plus longtemps à la branche allemande. Charles le -Gros est déposé à la diète de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui -composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau séparés; et -non-seulement les royaumes, mais bientôt les duchés, les comtés, les -simples seigneuries. - -L'année même de sa mort (877), Charles le Chauve avait signé -l'hérédité des comtés; celle des fiefs existait déjà. Les comtes, -jusque-là magistrats amovibles, devinrent des souverains héréditaires, -chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amenée -par la force des choses. Charles le Chauve avait au contraire défendu -d'abord aux seigneurs de bâtir des châteaux, défense vaine et coupable -au milieu des ravages des Northmans. Il finit par céder à la -nécessité: il reconnut l'hérédité des comtés (877)[66]; c'était -résigner la souveraineté. Les comtes, les seigneurs, voilà les -véritables héritiers de Charles le Chauve. Déjà il a marié ses filles -aux plus vaillants d'entre eux, à ceux de Bretagne et de Flandre. - -[Note 66: Il assure l'héritage au fils, lors même qu'il est encore -enfant à la mort du père. S'il n'y a point de fils, le prince -disposera du comté.] - -Ces libérateurs du pays occuperont les défilés des montagnes, les -passes des fleuves, ils y dresseront leurs forts, ils s'y -maintiendront à la fois, et contre les barbares, et contre le prince, -qui de temps en temps aura la tentation de ressaisir le pouvoir qu'il -abandonne à regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et mépris -pour un roi qui ne sait point les défendre. Ils se serrent autour de -leurs défenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien de plus -populaire que la féodalité à sa naissance. Le souvenir confus de cette -popularité est resté dans les romans où Gérard de Roussillon, où -Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte héroïque -contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la désignation -commune des Carlovingiens. - -Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la féodalité, est -le beau-frère même de Charles le Chauve, Boson, qui prend le titre de -roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[67] (879). Presqu'en même -temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait -aussi un royaume. Voilà la barrière de la France au sud-est. Les -Sarrasins y auront des combats à rendre contre Boson, contre Gérard de -Roussillon, le célèbre héros de roman, contre l'évêque de Grenoble et -le vicomte de Marseille. - -[Note 67: Il fut élu au concile de Mantaille par vingt-trois évêques -du midi et de l'Orient de la Gaule.] - -Au pied des Pyrénées, le duché de Gascogne est rétabli par cette -famille d'Hunald et de Guaifer[68], si maltraitée par les -Carlovingiens, qui lui durent le désastre de Roncevaux. Dans -l'Aquitaine, s'élèvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne, -Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premières -veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le -vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et -d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles héroïques de -la Grèce, rois de Macédoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie, -Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule. - -[Note 68: _V._ la chartre de 845, par laquelle Charles le Chauve -refuse de _confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons -Vandregisile et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avait faits à -l'église d'Alahon (diocèse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. -688 et p. 85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien -patrimoine de ses aïeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de -propriétés et _de droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agénois_, le -_Quiercy_, le _pays d'Arles_, le _Périgueux_, la _Saintonge_ et le -_Poitou_. Les bénédictins ne trouvent dans l'état matériel et la forme -de cette pièce aucun motif d'en suspecter l'authenticité. Ce serait le -testament de l'ancienne dynastie aquitanique, réfugiée chez les -Basques, léguant à l'Église espagnole tout ce qu'elle a jamais possédé -en France. Du tiers de la France, le don est réduit par Charles le -Chauve à quelques terres en Espagne, sur lesquelles il n'avait pas -grand'chose à prétendre. (1833.) M. Rabanis a constaté l'authenticité -de la charte d'Alahon (1841).] - -À l'est le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux -Allemands, au féroce Swintibald, fils du roi de Germanie. -Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse -luttant avec avantage contre la brutalité de la force. - -Au nord, la France prend pour double défense contre les Belges et les -Allemands les _forestiers_ de Flandre[69] et les comtes de Vermandois, -parents et alliés, plus ou moins fidèles des Carlovingiens. - -[Note 69: Les comtes de Flandre portèrent d'abord ce nom, ainsi que -les comtes d'Anjou.] - -Mais la grande lutte est à l'ouest, vers la Normandie et la Bretagne. -Là, débarquent annuellement les hommes du Nord. Le breton Noménoé se -met à la tête du peuple, bat Charles le Chauve, bat les Northmans, -défend contre Tours l'indépendance de l'Église bretonne, et veut faire -de la Bretagne un royaume[70]. Après lui, les Northmans reviennent en -plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un désert, et quand l'un de -ses successeurs (937), l'héroïque Allan Barbetorte, parvint à leur -reprendre Nantes, il faut, pour arriver à la cathédrale, où il va -remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'épée à la main à travers les -ronces. Mais, cette fois, le pays est délivré; les Northmans, les -Allemands, appelés par le roi contre la Bretagne, sont repoussés -également. Allan assemble pour la première fois les états du comté, et -le roi finit par reconnaître que tout serf réfugié en Bretagne devient -par cela seul homme libre. - -[Note 70: Histor. Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. «... In corde suo -cogitavit ut se regem faceret... Reperit ut episcopos totius suæ -regionis manu Francorum regia factos, aliqua seductione à sedibus suis -expelleret, et alios concessione sua constitutos in locis illorum -subrogaret, et si sic fieri posset, faciliter per hoc ad regiam -dignitatem ascenderet.»] - -En 859, les seigneurs avaient empêché le peuple de s'armer contre les -Northmans[71]. En 864, Charles le Chauve avait défendu aux seigneurs -d'élever des châteaux. Peu d'années s'écoulent, et une foule de -châteaux se sont élevés; partout les seigneurs arment leurs hommes. -Les barbares commencent à rencontrer des obstacles. Robert le Fort a -péri en combattant les Northmans à Brisserte (866). Son fils Eudes, -plus heureux, défend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il -y rentre à travers le camp des Northmans[72]. Ils lèvent le siége et -vont encore échouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie -Arnulf force leur camp près de Louvain, et les précipite dans la Dyle. -En 933 et 955, les empereurs saxons, Henri l'Oiseleur et Othon le -Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires de -Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la même époque, l'évêque Izarn chasse -les Sarrasins du Dauphiné, et le vicomte de Marseille, Guillaume, en -délivre la Provence (965, 972). - -[Note 71: Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: «Vulgus promiscuum -inter Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in -Sequana consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est -eorum conjuratio, à potentioribus nostris facile interficiuntur.»] - -[Note 72: Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: «Nortmanni, ejus -reditum præscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, -emisso equo, a dextris et sinitris adversarios cædens, civitatem -ingressus.»] - -Peu à peu les barbares se découragent; ils se résignent au repos. Ils -renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la -Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en -Toscane, sont repoussés d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se -soucient point d'y mourir, comme leur héros Regnard Lodbrog, dans un -tonneau de vipères. Ils aiment mieux s'établir en France, sur la belle -Loire. Ils possèdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Théobald, -tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions -nouvelles, comme tout à l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la -Seine, sur laquelle il s'établit (911), du consentement du roi de -France, Charles le Simple ou le Sot. Il n'était pas si sot pourtant de -s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onéreuse suzeraineté de -la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les -autres. Rollon reçut le baptême et fit hommage, non en personne, mais -par un des siens; celui-ci s'y prit de manière qu'en baisant le pied -du roi, il le jeta à la renverse. Telle était l'insolence de ces -barbares. - -Les Northmans se fixent donc et s'établissent. Les indigènes se -fortifient. La France prend consistance, et se ferme peu à peu. Sur -toutes ses frontières s'élèvent, comme autant de tours, de grandes -seigneuries féodales. Elle retrouve quelque sécurité dans la formation -des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la -destruction de l'unité. Mais quoi! cette grande et noble unité de la -patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins -donné l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour? -Avons-nous décidément péri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de -la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous -les membres se rapprocheront, et formeront de nouveau un corps? - -Si l'idée de l'unité subsiste, c'est dans les grands siéges -ecclésiastiques qui conservent la prétention de la primatie. Tours est -un centre sur la Loire, Reims en est un dans le Nord. Mais partout le -pouvoir féodal limite celui des évêques. À Troyes, à Soissons, le -comte l'emporte sur le prélat. À Cambrai et à Lyon il y a partage. Ce -n'est guère que dans le domaine du roi que les évêques obtiennent ou -conservent la seigneurie de leur cité. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon, -Châlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume, il en est de -même des métropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le -comte; le second lui résiste. L'archevêque de Reims, chef de l'Église -gallicane, est longtemps l'appui fidèle des Carlovingiens[73]. Lui -seul semble s'intéresser encore à la monarchie, à la dynastie. - -[Note 73: Lorsque Charles le Simple appela ses vassaux contre les -Hongrois, en 919, aucun ne vint à son ordre, hors l'archevêque de -Reims, Hérivée, qui lui amena quinze cents hommes d'armes -(Frodoard).--Louis d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens -priviléges de l'église de Reims; ils furent confirmés de nouveau par -Lothaire, en 955, et plus tard par les Othons.] - -Cette vieille dynastie, sous la tutelle des évêques, ne peut plus -rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares, -le titre de roi doit passer à quelqu'un des chefs qui ont commencé à -armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales. -L'idée de l'unité ne peut être reprise et défendue par les hommes de -la frontière. Cette unité leur est odieuse; ils aiment mieux -l'indépendance. - -Le centre du monde mérovingien avait été l'Église de Tours. Celui des -guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi -sur la Loire, mais plus à l'occident, c'est-à-dire dans l'Anjou, sur -la marche de Bretagne. Là, deux familles s'élèvent, tiges des Capets -et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux -sortent de chefs obscurs qui s'illustrèrent en défendant le pays. - -La seconde veut remonter à un Torthulf ou Tertulle, breton de Rennes, -«simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il -trouvait dans les forêts.» Charles le Chauve le nomma forestier de la -forêt de Nid-de-Merle[74]. Son fils du même nom reçut le titre de -sénéchal d'Anjou. Son petit fils Ingelger, et les Foulques, ses -descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la -Bretagne. - -[Note 74: Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. -«Torquatus... seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copia -silvestri et venatico exercitio victitans, etc.» _V._ aussi (_ibid._) -Pactius Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.] - -Les Capets sont aussi d'abord établis dans l'Anjou. Il semble que ce -soient des chefs saxons au service de Charles le Chauve[75]. Il -confie à leur premier ancêtre connu, Robert le Fort, la défense du -pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, à -Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus -heureux, les repousse au siége de Paris (885), et remporte sur eux une -grande victoire, à Montfaucon. À l'époque de la déposition de Charles -le Gros, il est élu roi de France (888). - -[Note 75: Aimoin de Saint-Fleury, qui écrivit en 1005, dit -formellement Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils -Eudes et Rotbert. Acta SS. ord. S. Bened., P. II. sec. IV. p. 357. -Albéric des Trois-Fontaines, qui écrivit deux siècles plus tard, n'a -donc pas été, comme l'a cru M. Sismondi, le premier à donner cette -généalogie. «Les rois Robert et Eudes furent fils de Robert le Fort, -marquis de la race des Saxons... Mais les historiens ne nous -apprennent rien de plus sur cette race.» Ibid., 285.--Guillaume de -Jumièges: «Robert, comte d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux -fils, le prince Eudes et Robert, frère d'Eudes.» Item. Chron. de -Strozzi, ap. Scr. Fr. X, 278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis -VIII: «Le royaume passa de la race de Charles à celle des comtes de -Paris, qui provenaient d'origine saxonne.»--Helgald, vie de Robert, c. -I. «L'auguste famille de Robert, comme lui-même l'assurait en saintes -et humbles paroles, avait sa souche en Ausonie.» (Ausonia, il faut -peut-être lire Saxonia?)--Quelques historiens font naître Robert en -Neustrie; les uns à Séez (Saxia, civitas Saxorum), les autres à -Saisseau (Saxiacum). V. la préface du tome X des Historiens de France. -Toutes ces opinions se concilient et se confirment par leur divergence -même, en admettant que Robert le Fort descendait des Saxons établis en -Neustrie, et particulièrement à Bayeux. Tout le rivage s'appelait -_littus Saxonicum_. Les noms de _Séez_, de _Saisseau_, de la rivière -de _Sée_, etc., ont évidemment la même origine.] - -M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a -suivi avec beaucoup de sagacité les alternatives de cette longue lutte -qui, dans l'espace d'un siècle, fit prévaloir la nouvelle dynastie. Il -m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau récit. -La question n'y est traitée que sous un point de vue, mais avec une -netteté singulière. - -«À la révolution de 888, correspond de la manière la plus précise un -mouvement d'un autre genre, qui élève sur le trône un homme -entièrement étranger à la famille des Carlovingiens. Ce roi, le -premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de -France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou, selon la -prononciation romaine, qui commençait à prévaloir, Eudes, fils du -comte d'Anjou Robert le Fort. Élu au détriment d'un héritier qui se -qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la -population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État -par elle-même, et son règne marque l'ouverture d'une seconde série de -guerres civiles, terminées, après un siècle, par l'exclusion -définitive de la race de Charles le Grand. En effet, cette race toute -germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections -de parenté, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait être regardée -par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle -venait de se fonder leur existence indépendante. - -«Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du -nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachés à l'intérêt du pays, -violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et -firent sacrer roi à Compiègne, un homme de descendance saxonne. -L'héritier dépossédé par cette élection, Charles, surnommé le Simple -ou le Sot[76], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se -mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant -tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla -réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée -publique fut convoquée dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et, -après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui -de la royauté dont il avait pris le titre. L'ordre fut donné aux -comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui -prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y -fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita.» - -[Note 76: Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: «Fuit in occiduis -partibus quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice -dictus» Rad Glaber, l. I, c. I, ibid IV: «Carolum _Hebetem_ -cognominatum.» Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum -_Simplicem_.»--Chron. S. Maxent., ap. Scr. Fr. IX, 8: «Karolus -_Follus_.» Richard. Pictav., ibid., 22: «Karolus Simplex, sive -_Stultus_.»] - -«Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, -ne réussit point à l'emporter sur le parti qu'on peut nommer français. -Il fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, après chaque défaite, -se mettait en sûreté derrière la Meuse, hors des limites du royaume. -Charles le Simple parvint cependant, grâce au voisinage de -l'Allemagne, à obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine. -Un reste de la vieille opinion germanique, qui regardait les Welskes -ou Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait -à rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins -du Rhin. Sous prétexte de soutenir les droits de la royauté légitime, -Swintibald, fils naturel d'Arnulf, et roi de Lorraine, envahit le -territoire français en l'année 895. Il parvint jusqu'à Laon avec une -armée composée de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut -bientôt forcé de battre en retraite devant l'armée du roi Eudes. Cette -grande tentative ayant ainsi échoué, il se fit à la cour de Germanie -une sorte de réaction politique en faveur de celui qu'on avait -jusque-là qualifié d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[77], et l'on -promit de ne plus donner à l'avenir aucun secours au prétendant. En -effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vécut, mais à la -mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en -question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le -descendant des rois francs. - -[Note 77: Il ne faut pas se représenter cet Eudes comme assis dans de -paisibles possessions, ainsi que le furent après lui Hugues le Grand -et Hugues Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutôt qu'une -armée. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour à tour le -Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.] - -«Charles le Simple, reconnu en 898, par une grande partie de ceux qui -avaient travaillé à l'exclure, régna d'abord vingt-deux ans sans -aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au -chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de -l'embouchure de la Seine, et lui conféra le titre de duc (912). Le -duché de Normandie servit plus tard à flanquer le royaume de France -contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains -ou flamands. Le premier duc fut fidèle au traité d'alliance qu'il -avait fait avec Charles le Simple, et le soutint, quoique assez -faiblement, contre Rotbert ou Robert, frère du roi Eudes, élu roi en -922. Son fils, Guillaume Ier, suivit d'abord la même politique, et -lorsque le roi héréditaire eut été déposé et emprisonné à Laon, il se -déclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frère de Robert, élu et -couronné roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'années -après, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles le Simple -et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, espérant qu'un retour à ses -premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya d'une -manière énergique la restauration du fils de Charles, Louis, surnommé -d'Outre-mer. - -«Le nouveau roi, auquel le parti français soit par fatigue, soit par -prudence, n'opposa aucun compétiteur, poussé par un penchant -héréditaire à chercher des amis au delà du Rhin, contracta une -alliance étroite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le -prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'époque. Cette -alliance mécontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande -aversion pour l'influence teutonique. Le représentant de cette opinion -nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire, -était Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, à -cause de ses immenses domaines. Dès que les défiances mutuelles se -furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre -les deux partis, qui depuis cinquante ans étaient en présence, Hugues -le Grand, quoiqu'il ne prît point le titre de roi, joua contre Louis -d'Outre-mer le même rôle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient joué contre -Charles le Simple. Son premier soin fut d'enlever à la faction opposée -l'appui du duc de Normandie; il y réussit, et, grâce à l'intervention -normande, parvint à neutraliser les effets de l'influence germanique. -Toutes les forces du roi Louis et du parti franc se brisèrent, en 945, -contre le petit duché de Normandie. Le roi, vaincu en bataille rangée, -fut pris avec seize de ses comtes, et enfermé dans la tour de Rouen, -d'où il ne sortit que pour être livré aux chefs du parti national, qui -l'emprisonnèrent à Laon. - -«Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les -Normands, Hugues le Grand promit de donner sa fille en mariage à leur -duc. Mais cette confédération des deux puissances gauloises les plus -voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des -puissances teutoniques dont les principales étaient alors Othon et le -comte de Flandre. Le prétexte de la guerre devait être de tirer le roi -Louis de sa prison; mais les coalisés se promettaient des résultats -d'un autre genre. Leur but était d'anéantir la puissance normande, en -réunissant ce duché à la couronne de France, après la restauration du -roi leur allié: en retour, ils devaient recevoir une cession de -territoire, qui agrandirait leurs États aux dépens du royaume de -France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut lieu en 946. -À la tête de trente-deux légions, disent les historiens du temps, -Othon s'avança jusqu'à Reims. Le parti national, qui tenait un roi en -prison et n'avait pas de roi à sa tête, ne put rallier autour de lui -des forces suffisantes pour repousser les étrangers. Le roi Louis fut -remis en liberté, et les coalisés s'avancèrent jusque sous les murs de -Rouen: mais cette campagne brillante n'eut aucun résultat décisif. La -Normandie resta indépendante, et le roi délivré n'eut pas plus d'amis -qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les malheurs de l'invasion, -et, menacé bientôt d'être pour la seconde fois déposé, il retourna au -delà du Rhin pour implorer de nouveaux secours. - -«En l'année 948, les évêques de la Germanie s'assemblèrent, par ordre -du roi Othon, en concile, à Inghelheim, pour traiter, entre autres -affaires, des griefs de Louis d'Outre-mer contre le parti de Hugues le -Grand. Le roi des Français vint jouer le rôle de solliciteur devant -cette assemblée étrangère. Assis à côté du roi de Germanie, après que -le légat du pape eut annoncé l'objet du synode, il se leva et parla en -ces termes: «Personne de vous n'ignore que des messagers du comte -Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me trouver au pays -d'outre-mer, m'invitant à rentrer dans le royaume qui était mon -héritage paternel. J'ai été sacré et couronné par le voeu et aux -acclamations de tous les chefs et de l'armée de France. Mais, peu de -temps après, le comte Hugues s'est emparé de moi par trahison, m'a -déposé et emprisonné durant une année entière; enfin, je n'ai obtenu -ma délivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la -seule ville de la couronne que mes fidèles occupassent encore. Tous -ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avénement, s'il y a -quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivés par ma faute, je suis -prêt à me défendre de cette accusation, soit par le jugement du synode -et du roi ici présent, soit par un combat singulier.» Il ne se -présenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la -partie adverse, pour soumettre un différend national au jugement de -l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transféré à Trèves, sur les -instances de Leudulf, chapelain et délégué du César, prononça la -sentence suivante: «En vertu de l'autorité apostolique, nous -excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis, à cause des maux de -tout genre qu'il lui a faits, jusqu'à ce que ledit comte vienne à -résipiscence, et donne pleine satisfaction devant le légat du -souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le -voyage de Rome pour recevoir son absolution.» - -«À la mort de Louis d'Outre-mer, en l'année 954, son fils Lothaire lui -succéda sans opposition apparente. Deux ans après, le comte Hugues -mourut, laissant trois fils, dont l'aîné, qui portait le même nom que -lui, hérita du comté de Paris, qu'on appelait aussi le duché de -France. Son père avant de mourir, l'avait recommandé à Rikard ou -Richard, duc de Normandie, comme au défenseur naturel de sa famille et -de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'année 980.» - -Ce sommeil, que M. Thierry néglige d'expliquer, ne fut autre chose que -la minorité du roi Lothaire et du duc de France, Hugues Capet, sous la -tutelle de leurs mères Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du -Saxon Othon, roi de Germanie[78]. Ce puissant monarque semble avoir -gouverné la France par l'intermédiaire de son frère, Bruno, archevêque -de Cologne, et duc de Lorraine et des Pays-Bas[79]. Ces relations -expliquent suffisamment le caractère germanique que M. Thierry -remarque dans les derniers Carlovingiens. Il était naturel que Louis -d'Outre-mer élevé chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils d'une -princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La prépondérance de -l'Allemagne à cette époque, la gloire d'Othon, vainqueur des Hongrois -et maître de l'Italie, justifieraient d'ailleurs la prédilection de -ces princes pour la langue du roi. Pour être parents des Othons, les -derniers Carlovingiens, les premiers Capétiens, n'en furent pas plus -belliqueux. Hugues Capet, et son fils Robert, princes voués à -l'Église, ne rappellent guère le caractère aventureux de Robert le -Fort et d'Eudes, leurs aïeux, qui s'étaient fait si peu de scrupule de -guerroyer contre les évêques, nommément contre l'archevêque de Reims. -Mais reprenons le récit de M. Thierry. - -[Note 78: «Louis d'Outre-mer épousa Gerberge, soeur de l'empereur -Othon; le duc Hugues le Grand voyant cela, afin de lui rendre coup -pour coup, et de contre-balancer le crédit que Louis avait obtenu -auprès d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux -soeurs sortirent la race impériale de Germanie et les races royales de -France et d'Angleterre.» (Albéric des Trois-Fontaines.)] - -[Note 79: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection de -Bruno, et il rétablit la paix entre ses neveux (Frodoard). Les deux -soeurs vinrent rendre visite à Othon, lorsqu'il vint à Aix, en 965, et -jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie. (Vie de -saint Bruno.)] - -Après la mort d'Othon le Grand, «le roi Lothaire, s'abandonnant à -l'impulsion de l'esprit français, rompit avec les puissances -germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontière de son -royaume. Il entra à l'improviste sur les terres de l'Empire, et -séjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette -expédition aventureuse, qui flattait la vanité française, ne servit -qu'à amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands, -Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre, -où cette grande armée chanta en choeur un des versets du _Te Deum_. -L'empereur Othon II, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il -arrive souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les -Français au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trêve -conclue avec le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontière. Ce -traité, conclu, à ce que disent les chroniques, contre le gré de -l'armée française, ranima la querelle des deux partis, ou plutôt -fournit un nouveau prétexte à des ressentiments qui n'avaient point -cessé d'exister. - -«Menacé, comme son père et son aïeul, par les adversaires implacables -de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du côté du Rhin -pour obtenir un appui en cas de détresse. Il fit remise à la cour -impériale de ses conquêtes en Lorraine, et de toutes les prétentions -de la France sur une partie de ce royaume. «Cette chose contrista -grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de -France.» Néanmoins, ils ne firent point éclater leur mécontentement -d'une manière hostile. Instruits par le mauvais succès des tentatives -faites depuis près de cent ans, ils ne voulaient plus rien -entreprendre contre la dynastie régnante, à moins d'être sûrs de -réussir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses -prédécesseurs[80], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un -compte exact des difficultés de sa position, et ne négligeait aucun -moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la -minorité de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait -conclue avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine; agression qui -devait lui rendre un peu de popularité. Aussi, jusqu'à la fin du règne -de Lothaire, aucune rébellion déclarée ne s'éleva contre lui. Mais -chaque jour son pouvoir allait en décroissant; l'autorité, qui se -retirait de lui, pour ainsi dire, passa tout entière aux mains du fils -de Hugues le Grand, Hugues, comte de l'Île-de-France et d'Anjou, qu'on -surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue française du temps. -«Lothaire n'est roi que de nom, écrivait dans une de ses lettres l'un -des personnages les plus distingués du Xe siècle[81]; Hugues n'en -porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.» - -[Note 80: Nous remarquerons, à l'occasion de cette observation de M. -Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dégénération, ne tombèrent -pas si bas que les Mérovingiens. Si Louis le Bègue fut surnommé -_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne régna que dix-huit mois; -et les Annales de Metz vantent sa douceur et son équité.--Louis III et -Carloman remportèrent une victoire sur les Northmans (879).--Charles -_le Sot_ fit avec eux un traité fort utile (911). Il battit son rival -le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa main.--Louis d'Outre-mer -montra un courage et une activité qui n'auraient pas dû lui attirer -cette satire: «Dominus in convivio, rex in cubiculo.»--Enfin, suivant -l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de Louis _le Fainéant_ -lui-même, la brièveté de son règne, et la valeur dont il fit preuve au -siége de Reims, ne méritaient pas ce surnom des derniers -Mérovingiens.] - -[Note 81: Gerbert.] - -Les difficultés de tout genre que présentait, en 987, une quatrième -restauration des Carlovingiens effrayèrent les princes d'Allemagne; -ils ne firent marcher aucune armée au secours du prétendant Charles, -frère de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzeraineté -de l'Empire. Réduit à la faible assistance de ses partisans de -l'intérieur, Charles ne réussit qu'à s'emparer de la ville de Laon, où -il se maintint en état de blocus, à cause de la force de la place, -jusqu'au moment où il fut trahi et livré par l'un des siens. Hugues -Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orléans, où il mourut. Ses -deux fils, Louis et Charles, nés en prison et bannis de France après -la mort de leur père, trouvèrent un asile en Allemagne, où se -conservait à leur égard l'ancienne sympathie d'origine et de parenté. - -«Quoique le nouveau roi fût issu d'une famille germanique, l'absence -de toute parenté avec la dynastie impériale, l'obscurité même de son -origine dont on ne trouvait plus de trace certaine après la troisième -génération, le désignaient comme candidat à la race indigène, dont la -restauration s'opérait en quelque sorte depuis le démembrement de -l'Empire. - -«L'avénement de la troisième race est, dans notre histoire nationale, -d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, à -proprement parler, la fin du règne des Franks et la substitution d'une -royauté nationale au gouvernement fondé par la conquête. Dès lors, -notre histoire devient simple; c'est toujours le même peuple, qu'on -suit et qu'on reconnaît malgré les changements qui surviennent dans -les moeurs et la civilisation. L'identité nationale est le fondement -sur lequel repose, depuis tant de siècles, l'unité de dynastie. Un -singulier pressentiment de cette longue succession de rois paraît -avoir saisi l'esprit du peuple à l'avénement de la troisième race. Le -bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues Capet, alors comte de -Paris, venait de faire transférer les reliques, lui était apparu en -songe et lui avait dit: À cause de ce que tu as fait, toi et tes -descendants vous serez rois jusqu'à la septième génération, -c'est-à-dire à perpétuité[82].» - -[Note 82: Chronique de Sithiu.] - -Cette légende populaire est répétée par tous les chroniqueurs sans -exception, même par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le -changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une -mauvaise cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de -révolte contre les décrets de l'Église[83]. C'était une opinion -répandue parmi les gens de condition inférieure, que la nouvelle -famille régnante sortait de la classe plébéienne; et cette opinion, -qui se conserva plusieurs siècles, ne fut point nuisible à sa -cause[84]. - -[Note 83: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.] - -[Note 84: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de -dire: «Hugues Capet était fils d'Hugues le Grand, et petit-fils de -Robert le Fort; mais j'ai différé de rappeler son origine, parce qu'en -remontant plus haut elle est fort obscure.»--Dante a reproduit -l'opinion populaire qui faisait descendre les Capet d'un boucher de -Paris. - - Di me son nati i Filippi i Luigi, - Per cui novellamente è Francia retta. - Figluol fui d'un beccaio di Parigi, - Quando li regi antichi vener meno, - Tutti fuor ih' un renduto in panni bigi.] - - * * * * * - -L'avénement d'une dynastie nouvelle fut à peine remarquée dans les -provinces éloignées[85]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de -Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine -le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues Capet? - -[Note 85: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique: ..... -Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'était -alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour -suzerain.] - -Pendant longtemps le roi n'aura guère plus d'importance qu'un duc ou -un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins -l'égal des grands vassaux, que la royauté soit descendue de la -montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevêque de -Reims[86]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutté avec peine -contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants seigneurs, -capables de faire tête par leurs propres forces au comte d'Anjou, au -comte de Poitiers. Ils ont réuni plusieurs comtés dans leurs mains. À -chaque avénement ils ont acquis un titre nouveau, pour rançon de la -royauté, pour dédommagement de la couronne qu'ils voulaient bien ne -pas prendre encore. Hugues le Grand obtient de Louis IV le duché de -Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine. - -[Note 86: Déjà Charles le Chauve, dans la première époque de son -règne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui -dirigea Louis le Bègue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait -lui-même.--Son successeur Foulques fut le protecteur de Charles le -Simple en bas-âge. Il le couronna en 893, à l'âge de quatorze ans, -traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le fit enfin roi -en 898.--Après lui, Herivée ramena à Charles le Simple, en 920, ses -vassaux révoltés, et raffermit sa royauté chancelante. Seul il vint le -défendre avec ses hommes contre l'invasion des Hongrois.--Louis -d'Outre-mer fit la guerre à Héribert avec l'archevêque Arnoul, et lui -accorda le droit de battre monnaie.] - -Dans l'abaissement où l'avaient réduite les derniers Carlovingiens, la -royauté n'était plus qu'un nom, un souvenir bien près d'être éteint; -transférée aux Capets, c'est une espérance, un droit vivant, qui -sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu à peu se -réveiller. La royauté recommence avec la troisième race, comme avec la -seconde, par une famille de grands propriétaires, amis de l'Église. La -propriété et l'Église, la terre et Dieu, voilà les bases profondes -sur lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et -refleurir. - - * * * * * - -Parvenus au terme de la domination des Allemands, à l'avénement de la -nationalité française, nous devons nous arrêter un moment. L'an 1000 -approche, la grande et solennelle époque où le moyen âge attendait la -fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en -arrière. La France a déjà parcouru deux âges dans sa vie de nation. - -Dans le premier, les races sont venues se déposer l'une sur l'autre, -et féconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes -se sont placés les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du -monde. Voilà les éléments, les matériaux vivants de la société. - -Au second âge, la fusion des races commence et la société cherche à -s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais -l'organisation d'un tel monde suppose la fixité et l'ordre. La fixité, -l'attachement au sol, à la _propriété_, cette condition impossible à -remplir, tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle -l'est à peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera complétement que -par la féodalité. - -L'ordre, l'unité, ont été, ce semble, obtenus par les Romains, par -Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il été si peu durable? c'est -qu'il était tout matériel, tout extérieur, c'est qu'il cachait le -désordre profond, la discorde obstinée d'éléments hétérogènes qui se -trouvaient unis par force. - -Diversité de races, de langues et d'esprits, défaut de communication, -ignorance mutuelle, antipathies instinctives; voilà ce que cachait -cette magnifique et trompeuse unité de l'administration romaine, plus -ou moins reproduite par Charlemagne. «_Mortua quin etiam jungebat -corpora vivis, tormenti genus._» C'était une torture que cet -accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on en juge par la -promptitude et la violence avec laquelle tous ces peuples -s'efforcèrent de s'arracher de l'Empire. - -La matière veut la dispersion, l'esprit veut l'unité. La matière, -essentiellement divisible, aspire à la désunion, à la discorde. Unité -matérielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit -seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout -dire, il aime. - -L'Église elle-même doit devenir une. L'aristocratie épiscopale a -échoué dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle -s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne à -connaître la subordination, qu'elle accepte la hiérarchie, qu'elle -devienne, pour être efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la -dispersion matérielle apparaîtra l'invisible unité des intelligences, -l'unité réelle, celle des esprits et des volontés. Alors le monde -féodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie réelle et -forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unité impériale ne -contenait que l'anarchie. - -En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait soufflé d'en haut, -la matière s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La -division se subdivise, le grain de sable aspire à l'atome. Ils -s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connaître. Chacun -dit: Qui sont mes frères? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche -avec l'aigle, l'autre se retranche derrière le torrent. L'homme ne -sait bientôt plus s'il existe un monde au delà de son canton, de sa -vallée. Il prend racine, il s'incorpore à la terre. «_Pes, modo tam -velox, pigris radicibus hæret._» Naguère il se classait, il se jugeait -par la loi propre à sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne, -lombarde ou gothique. L'homme était une personne, la loi était -personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est -territoriale. La jurisprudence devient une affaire de géographie. - -À cette époque, la nature se charge de régler les affaires des hommes. -Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et -sur l'empire dessine les royaumes à grands traits. Les bassins de -Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Saône, du Rhône, voilà quatre -royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si -vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de -Provence. On croit les réunir, et, loin de là, ils se divisent encore. -Les rivières, les montagnes réclament contre l'unité. La division -triomphe, chaque point de l'espace redevient indépendant. La vallée -devient un royaume, la montagne un royaume. - -L'histoire devrait obéir à ce mouvement, se disperser aussi, et suivre -sur tous les points où elles s'élèvent toutes les dynasties féodales. -Essayons de préparer le débrouillement de ce vaste sujet, en marquant -d'une manière précise le caractère original des provinces où ces -dynasties ont surgi. Chacune d'elles obéit visiblement dans son -développement historique à l'influence diverse de sol et de climat. La -liberté est forte aux âges civilisés, la nature dans les temps -barbares; alors les fatalités locales sont toutes-puissantes, la -simple géographie est une histoire. - - - - -LIVRE III - -TABLEAU DE LA FRANCE - - -L'histoire de France commence avec la langue française. La langue est -le signe principal d'une nationalité. Le premier monument de la nôtre -est le serment dicté par Charles le Chauve à son frère, au traité de -843. C'est dans le demi-siècle suivant que les diverses parties de la -France, jusque-là confondues dans une obscure et vague unité, se -caractérisent chacune par une dynastie féodale. Les populations, si -longtemps flottantes, se sont enfin fixées et assises. Nous savons -maintenant où les prendre, et, en même temps qu'elles existent et -agissent à part, elles prennent peu à peu une voix; chacune a son -histoire, chacune se raconte elle-même. - -La variété infinie du monde féodal, la multiplicité d'objets par -laquelle il fatigue d'abord la vue et l'attention, n'en est pas moins -la révélation de la France. Pour la première fois elle se produit -dans sa forme géographique. Lorsque le vent emporte ce vain et -uniforme brouillard, dont l'empire allemand avait tout couvert et tout -obscurci, le pays apparaît, dans ses diversités locales, dessiné par -ses montagnes, par ses rivières. Les divisions politiques répondent -ici aux divisions physiques. Bien loin qu'il y ait, comme on l'a dit, -confusion et chaos, c'est un ordre, une régularité inévitable et -fatale. Chose bizarre! nos quatre-vingt-six départements répondent, à -peu de chose près, aux quatre-vingt-six districts des capitulaires, -d'où sont sorties la plupart des souverainetés féodales, et la -Révolution, qui venait donner le dernier coup à la féodalité, l'a -imitée malgré elle. - -Le vrai point de départ de notre histoire doit être une division -politique de la France, formée d'après sa division physique et -naturelle. L'histoire est d'abord toute géographie. Nous ne pouvons -raconter l'époque féodale ou _provinciale_ (ce dernier nom la désigne -aussi bien), sans avoir caractérisé chacune des provinces. Mais il ne -suffit pas de tracer la forme géographique de ces diverses contrées, -c'est surtout par leurs fruits qu'elles s'expliquent, je veux dire par -les hommes et les événements que doit offrir leur histoire. Du point -où nous nous plaçons, nous prédirons ce que chacune d'elles doit faire -et produire, nous leur marquerons leur destinée, nous les doterons à -leur berceau. - -Et d'abord contemplons l'ensemble de la France, pour la voir se -diviser d'elle-même. - -Montons sur un des points élevés des Vosges, ou, si vous voulez, au -Jura. Tournons le dos aux Alpes. Nous distinguerons (pourvu que notre -regard puisse percer un horizon de trois cents lieues) une ligne -onduleuse, qui s'étend des collines boisées du Luxembourg et des -Ardennes aux ballons des Vosges; de là, par les coteaux vineux de la -Bourgogne, aux déchirements volcaniques des Cévennes, et jusqu'au mur -prodigieux des Pyrénées. Cette ligne est la séparation des eaux: du -côté occidental, la Seine, la Loire et la Garonne descendent à -l'Océan; derrière s'écoulent la Meuse au nord, la Saône et le Rhône au -midi. Au loin, deux espèces d'îles continentales: la Bretagne, âpre et -basse, simple quartz et granit, grand écueil placé au coin de la -France pour porter le coup des courants de la Manche; d'autre part, la -verte et rude Auvergne, vaste incendie éteint avec ses quarante -volcans. - -Les bassins du Rhône et de la Garonne, malgré leur importance, ne sont -que secondaires. La vie forte est au nord. Là s'est opéré le grand -mouvement des nations. L'écoulement des races a eu lieu de l'Allemagne -à la France dans les temps anciens. La grande lutte politique des -temps modernes est entre la France et l'Angleterre. Ces deux peuples -sont placés front à front comme pour se heurter; les deux contrées, -dans leurs parties principales, offrent deux pentes en face l'une de -l'autre; ou si l'on veut, c'est une seule vallée dont la Manche est le -fond. Ici la Seine et Paris; là Londres et la Tamise. Mais -l'Angleterre présente à la France sa partie germanique; elle retient -derrière elle les Celtes de Galles, d'Écosse et d'Irlande. La France, -au contraire, adossée à ses provinces de langue germanique (Lorraine -et Alsace), oppose un front celtique à l'Angleterre. Chaque pays se -montre à l'autre par ce qu'il a de plus hostile. - -L'Allemagne n'est point opposée à la France, elle lui est plutôt -parallèle. Le Rhin, l'Elbe, l'Oder vont aux mers du Nord, comme la -Meuse et l'Escaut. La France allemande sympathise d'ailleurs avec -l'Allemagne, sa mère. Pour la France romaine et ibérienne, quelle que -soit la splendeur de Marseille et de Bordeaux, elle ne regarde que le -vieux monde de l'Afrique et de l'Italie, et d'autre part le vague -Océan. Le mur des Pyrénées nous sépare de l'Espagne, plus que la mer -ne la sépare elle-même de l'Afrique. Lorsqu'on s'élève au-dessus des -pluies et des basses nuées jusqu'au _por_ de Vénasque, et que la vue -plonge sur l'Espagne, on voit bien que l'Europe est finie; un nouveau -monde s'ouvre; devant, l'ardente lumière d'Afrique; derrière, un -brouillard ondoyant sous un vent éternel. - -En latitude, les zones de la France se marquent aisément par leurs -produits. Au nord, les grasses et basses plaines de Belgique et de -Flandre avec leurs champs de lin et de colza, et le houblon, leur -vigne amère du Nord. De Reims à la Moselle commence la vraie vigne et -le vin; tout esprit en Champagne, bon et chaud en Bourgogne, il se -charge, s'alourdit en Languedoc pour se réveiller à Bordeaux. Le -mûrier, l'olivier, paraissent à Montauban; mais ces enfants délicats -du Midi risquent toujours sous le ciel inégal de la France[87]. En -longitude, les zones ne sont pas moins marquées. Nous verrons les -rapports intimes qui unissent, comme en une longue bande, les -provinces frontières des Ardennes, de Lorraine, de Franche-Comté et de -Dauphiné. La ceinture océanique, composée d'une part de Flandre, -Picardie et Normandie, d'autre part de Poitou et Guienne, flotterait -dans son immense développement, si elle n'était serrée au milieu par -ce dur noeud de la Bretagne. - -[Note 87: Arthur Young, Voyage agronomique, t. II de la traduction, p. -189: «La France peut se diviser en trois parties principales, dont la -première comprend les vignobles; la seconde, le maïs; la troisième, -les oliviers. Ces plants forment les trois districts: 1º du nord, où -il n'y a pas de vignobles; 2º du centre, où il n'y a pas de maïs; 3º -du midi, où l'on trouve les vignes, les oliviers et le maïs. La ligne -de démarcation entre les pays vignobles et ceux où l'on ne cultive pas -la vigne, est, comme je l'ai moi-même observé à Coucy, à trois lieues -du nord de Soissons; à Clermont dans le Beauvoisis, à Beaumont dans le -Maine, et à Herbignai près Guérande, en Bretagne.»--Cette limitation, -peut-être trop rigoureuse, est pourtant généralement exacte. - -Le tableau suivant des importations dont le règne végétal s'est -enrichi en France, donne une haute idée de la variété infinie de sol -et de climat qui caractérise notre patrie: - -«Le verger de Charlemagne, à Paris, passait pour unique, parce qu'on y -voyait des pommiers, des poiriers, des noisetiers, des sorbiers et des -châtaigniers. La pomme de terre, qui nourrit aujourd'hui une si grande -partie de la population, ne nous est venue du Pérou qu'à la fin du -XVIe siècle. Saint Louis nous a apporté la renoncule inodore des -plaines de la Syrie. Des ambassadeurs employèrent leur autorité à -procurer à la France la renoncule des jardins. C'est à la croisade du -trouvère Thibaut, comte de Champagne et de Brie, que Provins doit ses -jardins de roses. Constantinople nous a fourni le marronnier d'Inde au -commencement du XVIIe siècle. Nous avons longtemps envié à la Turquie, -la tulipe, dont nous possédons maintenant neuf cents espèces plus -belles que celles des autres pays. L'orme était à peine connu en -France avant François Ier, et l'artichaut avant le XVIe siècle. Le -mûrier n'a été planté dans nos climats qu'au milieu du XIVe siècle. -Fontainebleau est redevable de ses chasselas délicieux à l'île de -Chypre. Nous sommes allés chercher le saule pleureur aux environs de -Babylone; l'acacia, dans la Virginie le frêne noir et le thuya, au -Canada; la belle-de-nuit, au Mexique; l'héliotrope, aux Cordillères; -le réséda, en Égypte; le millet altier, en Guinée; le ricin et le -micocoulier, en Afrique; la grenadille et le topinambour, au Brésil; -la gourde et l'agave, en Amérique; le tabac, au Mexique; l'amomon, à -Madère; l'angélique, aux montagnes de la Laponie; l'hémérocalle jaune, -en Sibérie; la balsamine dans l'Inde; la tubéreuse, dans l'île de -Ceylan; l'épine-vinette et le chou-fleur, dans l'Orient; le raifort, à -la Chine; la rhubarbe, en Tartarie; le blé sarrasin, en Grèce; le lin -de la Nouvelle-Zélande, dans les terres australes.» Depping, -Description de la France, t. I, p. 51.--Voy. aussi de Candolle, sur la -Statistique végétale de la France, et A. de Humboldt, Géographie -botanique.] - - * * * * * - -On l'a dit, _Paris, Rouen, le Havre, sont une même ville dont la Seine -est la grand'rue_. Éloignez-vous au midi de cette rue magnifique, où -les châteaux touchent aux châteaux, les villages aux villages; passez -de la Seine-Inférieure au Calvados, et du Calvados à la Manche, -quelles que soient la richesse et la fertilité de la contrée, les -villes diminuent de nombre, les cultures aussi; les pâturages -augmentent. Le pays est sérieux; il va devenir triste et sauvage. Aux -châteaux altiers de la Normandie vont succéder les bas manoirs -bretons. Le costume semble suivre le changement de l'architecture. Le -bonnet triomphal des femmes de Caux, qui annonce si dignement les -filles des conquérants de l'Angleterre, s'évase vers Caen, s'aplatit -dès Villedieu; à Saint-Malo, il se divise, et figure au vent, tantôt -les ailes d'un moulin, tantôt les voiles d'un vaisseau. D'autre part, -les habits de peau commencent à Laval. Les forêts qui vont -s'épaississant, la solitude de la Trappe, où les moines mènent en -commun la vie sauvage, les noms expressifs des villes, Fougères et -Rennes (Rennes veut dire aussi fougère), les eaux grises de la Mayenne -et de la Vilaine, tout annonce la rude contrée. - -C'est par là, toutefois, que nous voulons commencer l'étude de la -France. L'aînée de la monarchie, la province celtique, mérite le -premier regard. De là nous descendrons aux vieux rivaux des Celtes, -aux Basques ou Ibères, non moins obstinés dans leurs montagnes que le -Celte dans ses landes et ses marais. Nous pourrons passer ensuite aux -pays mêlés par la conquête romaine et germanique. Nous aurons étudié -la géographie dans l'ordre chronologique, et voyagé à la fois dans -l'espace et dans le temps. - -La pauvre et dure Bretagne, l'élément résistant de la France, étend -ses champs de quartz et de schiste, depuis les ardoisières de -Châteaulin près de Brest, jusqu'aux ardoisières d'Angers. C'est là son -étendue géologique. Toutefois, d'Angers à Rennes, c'est un pays -disputé et flottant, un _border_ comme celui d'Angleterre et d'Écosse, -qui a échappé de bonne heure à la Bretagne. La langue bretonne ne -commence pas même à Rennes, mais vers Elven, Pontivy, Loudéac et -Châtelaudren. De là, jusqu'à la pointe du Finistère, c'est la vraie -Bretagne, la Bretagne _bretonnante_, pays devenu tout étranger au -nôtre, justement parce qu'il est resté trop fidèle à notre état -primitif; peu français, tant il est gaulois; et qui nous aurait -échappé plus d'une fois, si nous ne le tenions serré, comme dans des -pinces et des tenailles, entre quatre villes françaises d'un génie -rude et fort: Nantes et Saint-Malo, Rennes et Brest. - -Et pourtant cette pauvre vieille province nous a sauvés plus d'une -fois; souvent, lorsque la patrie était aux abois et qu'elle -désespérait presque, il s'est trouvé des poitrines et des têtes -bretonnes plus dures que le fer de l'étranger. Quand les hommes du -Nord couraient impunément nos côtes et nos fleuves, la résistance -commença par le breton Noménoé; les Anglais furent repoussés au XIVe -siècle par Duguesclin, au XVIIe, par Richelieu; au XVIIIe, poursuivis -sur toutes les mers par Duguay-Trouin. Les guerres de la liberté -religieuse, et celles de la liberté politique, n'ont pas de gloires -plus innocentes et plus pures que Lanoue et Latour d'Auvergne, le -premier grenadier de la République. C'est un Nantais, si l'on en croit -la tradition, qui aurait poussé le dernier cri de Waterloo: _La garde -meurt et ne se rend pas_. - -Le génie de la Bretagne, c'est un génie d'indomptable résistance et -d'opposition intrépide, opiniâtre, aveugle; témoin Moreau, -l'adversaire de Bonaparte. La chose est plus sensible encore dans -l'histoire de la philosophie et de la littérature. Le breton Pélage, -qui mit l'esprit stoïcien dans le christianisme, et réclama le premier -dans l'Église en faveur de la liberté humaine, eut pour successeurs le -breton Abailard et le breton Descartes. Tous trois ont donné l'élan à -la philosophie de leur siècle. Toutefois, dans Descartes même, le -dédain des faits, le mépris de l'histoire et des langues, indique -assez que ce génie indépendant, qui fonda la psychologie et doubla les -mathématiques, avait plus de vigueur que d'étendue[88]. - -[Note 88: Il a percé bien loin sur une ligne droite, sans regarder à -droite ni à gauche; et la première conséquence de cet idéalisme qui -semblait donner tout à l'homme, fut, comme on le sait, l'anéantissement -de l'homme dans la vision de Malebranche et le panthéisme de Spinosa.] - -Cet esprit d'opposition, naturel à la Bretagne, est marqué au dernier -siècle et au nôtre par deux faits contradictoires en apparence. La -même partie de la Bretagne (Saint-Malo, Dinan et Saint-Brieuc) qui a -produit, sous Louis XV, Duclos, Maupertuis, et Lamettrie, a donné, de -nos jours, Chateaubriand et Lamennais. - -Jetons maintenant un rapide coup-d'oeil sur la contrée. - -À ses deux portes, la Bretagne a deux forêts, le Bocage normand et le -Bocage vendéen; deux villes, Saint-Malo et Nantes, la ville des -corsaires et celle des négriers[89]. L'aspect de Saint-Malo est -singulièrement laid et sinistre; de plus, quelque chose de bizarre que -nous retrouverons par toute la presqu'île, dans les costumes, dans -les tableaux, dans les monuments[90]. Petite ville, riche, sombre et -triste, nid de vautours ou d'orfraies, tour à tour île et presqu'île -selon le flux ou le reflux; tout bordé d'écueils sales et fétides, où -le varech pourrit à plaisir. Au loin, une côte de rochers blancs, -anguleux, découpés comme au rasoir. La guerre est le bon temps pour -Saint-Malo; ils ne connaissent pas de plus charmante fête. Quand ils -ont eu récemment l'espoir de courir sus aux vaisseaux hollandais, il -fallait les voir sur leurs noires murailles avec leurs longues-vues, -qui couvaient déjà l'Océan[91]. - -[Note 89: Ce sont deux faits que je constate. Mais que ne faudrait-il -pas ajouter, si l'on voulait rendre justice à ces deux villes, et leur -payer tout ce que leur doit la France? - -Nantes a encore une originalité qu'il faut signaler: la perpétuité des -familles commerçantes, les fortunes lentes et honorables, l'économie -et l'esprit de famille; quelque âpreté dans les affaires, parce qu'on -veut faire honneur à ses engagements. Les jeunes gens s'y observent, -et les moeurs y valent mieux que dans aucune ville maritime.] - -[Note 90: Par exemple, dans les clochers penchés, ou découpés en jeux -de cartes, ou lourdement étagés de balustrades, qu'on voit à Tréguier -et à Landernau; dans la cathédrale tortueuse de Quimper, où le choeur -est de travers par rapport à la nef; dans la triple église de Vannes, -etc. Saint-Malo n'a pas de cathédrale, malgré ses belles légendes.] - -[Note 91: L'auteur était à Saint-Malo au mois de septembre 1831.] - -À l'autre bout, c'est Brest, le grand port militaire, la pensée de -Richelieu, la main de Louis XIV; fort, arsenal et bagne, canons et -vaisseaux, armées et millions, la force de la France entassée au bout -de la France: tout cela dans un port serré, ou l'on étouffe entre deux -montagnes chargées d'immenses constructions. Quand vous parcourez ce -port, c'est comme si vous passiez dans une petite barque entre deux -vaisseaux de haut bord; il semble que ses lourdes masses vont venir à -vous et que vous allez être pris entre elles. L'impression générale -est grande, mais pénible. C'est un prodigieux tour de force, un défi -porté à l'Angleterre et à la nature. J'y sens partout l'effort, et -l'air du bagne et la chaîne du forçat. C'est justement à cette pointe -où la mer, échappée du détroit de la Manche, vient briser avec tant de -fureur que nous avons placé le grand dépôt de notre marine. Certes, il -est bien gardé. J'y ai vu mille canons[92]. L'on n'y entrera pas; mais -l'on n'en sort pas comme on veut. Plus d'un vaisseau a péri à la passe -de Brest[93]. Toute cette côte est un cimetière. Il s'y perd soixante -embarcations chaque hiver. La mer est anglaise d'inclination; elle -n'aime pas la France; elle brise nos vaisseaux; elle ensable nos -ports[94]. - -[Note 92: À l'arsenal, sans compter les batteries (1833).] - -[Note 93: Par exemple, le _Républicain_, vaisseau de cent vingt canons -en 1793.] - -[Note 94: Dieppe, le Havre, la Rochelle, Cette, etc.] - -Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest; c'est la -limite extrême, la pointe, la proue de l'ancien monde. Là, les deux -ennemis sont en face: la terre et la mer, l'homme et la nature. Il -faut voir quand elle s'émeut, la furieuse, quelles monstrueuses vagues -elle entasse à la pointe de Saint-Mathieu, à cinquante, à soixante, à -quatre-vingts pieds; l'écume vole jusqu'à l'église où les mères et les -soeurs sont en prières[95]. Et même dans les moments de trêve, quand -l'Océan se tait, qui a parcouru cette côte funèbre sans dire ou sentir -en soi: _Tristis usque ad mortem!_ - -[Note 95: - - _Goélans, goélans, - Ramenez-nous nos maris, nos amans!_] - -C'est qu'en effet il y a là pis que les écueils, pis que la tempête. -La nature est atroce, l'homme est atroce, et ils semblent s'entendre. -Dès que la mer leur jette un pauvre vaisseau, ils courent à la côte, -hommes, femmes et enfants; ils tombent sur cette curée. N'espérez pas -arrêter ces loups, ils pilleraient tranquillement sous le feu de la -gendarmerie[96]. Encore s'ils attendaient toujours le naufrage, mais -on assure qu'ils l'ont souvent préparé. Souvent, dit-on, une vache, -promenant à ses cornes un fanal mouvant, a mené les vaisseaux sur les -écueils. Dieu sait alors quelles scènes de nuit! On en a vu qui, pour -arracher une bague au doigt d'une femme qui se noyait, lui coupaient -le doigt avec les dents[97]. - -[Note 96: Attesté par les gendarmes mêmes. Du reste, ils semblent -envisager le _bris_ comme une sorte de droit d'alluvion. Ce terrible -droit de _bris_ était, comme on sait, l'un des priviléges féodaux les -plus lucratifs. Le vicomte de Léon disait, en parlant d'un écueil: -«J'ai là une pierre plus précieuse que celles qui ornent la couronne -des rois.»] - -[Note 97: Je rapporte cette tradition du pays sans la garantir. Il est -superflu d'ajouter que la trace de ces moeurs barbares disparaît -chaque jour.] - -L'homme est dur sur cette côte. Fils maudit de la création, vrai Caïn, -pourquoi pardonnerait-il à Abel? La nature ne lui pardonne pas. La -vague l'épargne-t-elle quand, dans les terribles nuits de l'hiver, il -va par les écueils attirer le varech flottant qui doit engraisser son -champ stérile, et que si souvent le flot apporte l'herbe et emporte -l'homme? L'épargne-t-elle quand il glisse en tremblant sous la pointe -du Raz, aux rochers rouges où s'abîme l'_enfer de Plogoff_, à côté de -la _baie des Trépassés_, où les courants portent les cadavres depuis -tant de siècles? C'est un proverbe breton: «Nul n'a passé le Raz sans -mal ou sans frayeur.» Et encore: «Secourez-moi, grand Dieu, à la -pointe du Raz, mon vaisseau est si petit, et la mer est si -grande[98]!» - -[Note 98: Voyage de Cambry.] - -Là, la nature expire, l'humanité devient morne et froide. Nulle -poésie, peu de religion; le christianisme y est d'hier. Michel Noblet -fut l'apôtre de Batz en 1648. Dans les îles de Sein, de Batz, -d'Ouessant, les mariages sont tristes et sévères. Les sens y semblent -éteints; plus d'amour, de pudeur, ni de jalousie. Les filles font, -sans rougir, les démarches pour leur mariage[99]. La femme y travaille -plus que l'homme, et dans les îles d'Ouessant, elle y est plus grande -et plus forte. C'est qu'elle cultive la terre; lui, il reste assis au -bateau, bercé et battu par la mer, sa rude nourrice. Les animaux aussi -s'altèrent et semblent changer de nature. Les chevaux, les lapins sont -d'une étrange petitesse dans ces îles. - -[Note 99: Voyage de Cambry.--Dans les Hébrides et autres îles, l'homme -prenait la femme à l'essai pour un an; si elle ne lui convenait pas, -il la cédait à un autre. V. Tolland's Letters, p. 2-3 et Martin's -Hebrides, etc. Naguère encore, le paysan qui voulait se marier, -demandait femme au lord de Barra, qui régnait dans ces îles depuis -trente-cinq générations. Solin, c. XXII, assure déjà que le roi des -Hébrides n'a point de femmes à lui, mais qu'il use de toutes.] - -Asseyons-nous à cette formidable pointe du Raz, sur ce rocher miné, à -cette hauteur de trois cents pieds, d'où nous voyons sept lieues de -côtes. C'est ici, en quelque sorte, le sanctuaire du monde celtique. -Ce que vous apercevez par delà la baie des Trépassés, est l'île de -Sein, triste banc de sable sans arbres et presque sans abri; quelques -familles y vivent, pauvres et compatissantes, qui, tous les ans, -sauvent des naufragés. Cette île était la demeure des vierges sacrées -qui donnaient aux Celtes beau temps ou naufrage. Là, elles célébraient -leur triste et meurtrière orgie; et les navigateurs entendaient avec -effroi de la pleine mer le bruit des cymbales barbares. Cette île, -dans la tradition, est le berceau de Myrddyn, le Merlin du moyen âge. -Son tombeau est de l'autre côté de la Bretagne, dans la forêt de -Broceliande, sous la fatale pierre où sa Vyvyan l'a enchanté. Tous ces -rochers que vous voyez, ce sont des villes englouties; c'est -Douarnenez, c'est Is, la Sodome bretonne; ces deux corbeaux, qui vont -toujours volant lourdement au rivage, ne sont rien autre que les âmes -du roi Grallon et de sa fille; et ces sifflements, qu'on croirait ceux -de la tempête, sont les _crierien_, ombres des naufragés qui demandent -la sépulture. - -À Lanvau, près Brest, s'élève comme la borne du continent, une grande -pierre brute. De là, jusqu'à Lorient, et de Lorient à Quiberon et -Carnac, sur toute la côte méridionale de la Bretagne, vous ne pouvez -marcher un quart d'heure sans rencontrer quelques-uns de ces monuments -informes qu'on appelle druidiques. Vous les voyez souvent de la route -dans des landes couvertes de houx et de chardons. Ce sont de grosses -pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut; ou -bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. -Qu'on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou de simples souvenirs -de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu'imposants, -quoi qu'on ait dit. Mais l'impression en est triste, ils ont quelque -chose de singulièrement rude et rebutant. On croit sentir dans ce -premier essai de l'art une main déjà intelligente, mais aussi dure, -aussi peu humaine que le roc qu'elle a façonné. Nulle inscription, nul -signe, si ce n'est peut-être sous les pierres renversées de Loc Maria -Ker, encore si peu distincts, qu'on est tenté de les prendre pour des -accidents naturels. Si vous interrogez les gens du pays, ils -répondront brièvement que ce sont les maisons des Korrigans, des -Courils, petits hommes lascifs qui, le soir, barrent le chemin, et -vous forcent de danser avec eux jusqu'à ce que vous en mouriez de -fatigue. Ailleurs, ce sont les fées qui, descendant des montagnes en -filant, ont apporté ces rocs dans leur tablier[100]. Ces pierres -éparses sont toute une noce pétrifiée. Une pierre isolée, vers -Morlaix, témoigne du malheur d'un paysan qui, pour avoir blasphémé, a -été avalé par la lune[101]. - -[Note 100: C'est la forme que la tradition prend dans l'Anjou. -Transplantée dans les belles provinces de la Loire, elle revêt ainsi -un caractère gracieux, et toutefois grandiose dans sa naïveté.] - -[Note 101: Cet astre est toujours redoutable aux populations -celtiques. Ils lui disent pour en détourner la malfaisante influence: -«Tu nous trouves bien, laisse-nous bien.» Quand elle se lève, ils se -mettent à genoux, et disent un _Pater_ et un _Ave_. Dans plusieurs -lieux, ils l'appellent Notre-Dame. D'autres se découvrent quand -l'étoile de Vénus se lève (Cambry, I, 193).--Le respect des lacs et -des fontaines s'est aussi conservé: ils y apportent à certain jour du -beurre et du pain. (Cambry, III, 35. _V._ aussi Depping, I, -76.)--Jusqu'en 1788, à Lesneven, on chantait solennellement, le -premier jour de l'an: GUY-NA-NÉ. (Cambry, II, 26.)--Dans l'Anjou, les -enfants demandaient leurs étrennes, en criant: MA GUILLANNEU. (Bodin, -Recherches sur Saumur.)--Dans le département de la Haute-Vienne, en -criant: GUI-GNE-LEU.--Il y a peu d'années que dans les Orcades, la -fiancée allait au temple de la Lune, et y invoquait Woden. (? Logan, -II, 360.)--La fête du Soleil se célébrerait encore dans un village du -Dauphiné, selon M. Champollion-Figeac (sur les dialectes du Dauphiné, -p. 11).--Aux environs de Saumur, on allait, à la Trinité, voir -paraître _trois soleils_.--À la Saint-Jean, on allait voir danser le -soleil levant, (Bodin, _loco citato_.)--Les Angevins appelaient le -soleil _Seigneur_, et la lune _Dame_. (Idem, Recherches sur l'Anjou, -I, 86.)] - -Je n'oublierai jamais le jour où je partis de grand matin d'Auray, la -ville sainte des chouans, pour visiter, à quelques lieues, les grands -monuments druidiques de Loc Maria Ker et de Carnac. Le premier de ces -villages, à l'embouchure de la sale et fétide rivière d'Auray, _avec -ses îles du Morbihan, plus nombreuses qu'il n'y a de jours dans l'an_, -regarde par-dessus une petite baie la plage de Quiberon, de sinistre -mémoire. Il tombait du brouillard, comme il y en a sur ces côtes la -moitié de l'année. De mauvais ponts sur des marais, puis le bas et -sombre manoir avec la longue avenue de chênes qui s'est religieusement -conservée en Bretagne; des bois fourrés et bas, où les vieux arbres -même ne s'élèvent jamais bien haut; de temps en temps un paysan qui -passe sans regarder; mais il vous a bien vu avec son oeil oblique -d'oiseau de nuit. Cette figure explique leur fameux cri de guerre, et -le nom de _chouans_, que leur donnaient les _bleus_. Point de maisons -sur les chemins; ils reviennent chaque soir au village. Partout de -grandes landes, tristement parées de bruyères roses et de diverses -plantes jaunes; ailleurs, ce sont des campagnes blanches de sarrasin. -Cette neige d'été, ces couleurs sans éclat et comme flétries d'avance, -affligent l'oeil plus qu'elles ne le récréent, comme cette couronne de -paille et de fleurs dont se pare la folle d'_Hamlet_. En avançant vers -Carnac, c'est encore pis. Véritables plaines de roc où quelques -moutons noirs paissent le caillou. Au milieu de tant de pierres, dont -plusieurs sont dressées d'elles-mêmes, les alignements de Carnac -n'inspirent aucun étonnement. Il en reste quelques centaines debout; -la plus haute a quatorze pieds. - -Le Morbihan est sombre d'aspect et de souvenirs; pays de vieilles -haines, de pèlerinages et de guerre civile, terre de caillou et race -de granit. Là, tout dure; le temps y passe plus lentement. Les prêtres -y sont très-forts. C'est pourtant une grave erreur de croire que ces -populations de l'Ouest, bretonnes et vendéennes, soient profondément -religieuses: dans plusieurs cantons de l'Ouest, le saint qui n'exauce -pas les prières risque d'être vigoureusement fouetté[102]. En -Bretagne, comme en Irlande, le catholicisme est cher aux hommes comme -symbole de la nationalité. La religion y a surtout une influence -politique. Un prêtre irlandais qui se fait ami des Anglais est bientôt -chassé du pays. Nulle église, au moyen âge, ne resta plus longtemps -indépendante de Rome que celle d'Irlande et de Bretagne. La dernière -essaya longtemps de se soustraire à la primatie de Tours, et lui -opposa celle de Dôle. - -[Note 102: Dans la Cornouaille.--Il leur est arrivé de même dans les -guerres des chouans de battre leurs chefs, et de leur obéir un moment -après.] - -La noblesse innombrable et pauvre de la Bretagne était plus rapprochée -du laboureur. Il y avait là aussi quelque chose des habitudes de clan. -Une foule de familles de paysans se regardaient comme nobles; -quelques-uns se croyaient descendus d'Arthur ou de la fée Morgane, et -plantaient, dit-on, des épées pour limites à leurs champs. Ils -s'asseyaient et se couvraient devant leur seigneur en signe -d'indépendance. Dans plusieurs parties de la province, le servage -était inconnu: les domaniers et quevaisiers, quelque dure que fût leur -condition, étaient libres de leur corps, si leur terre était serve. -Devant le plus fier des Rohan[103], ils se seraient redressés en -disant, comme ils font, d'un ton si grave: _Me zo deuzar armoriq_; et -moi aussi je suis Breton. Un mot profond a été dit sur la Vendée, et -s'applique aussi à la Bretagne: _Ces populations sont au fond -républicaines_[104]; républicanisme social, non politique. - -[Note 103: On connaît les prétentions de cette famille descendue des -Mac Tiern de Léon. Au XVIe siècle, ils avaient pris cette devise qui -résume leur histoire: «_Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis._»] - -[Note 104: Témoignage de M. le capitaine Galleran, à la cour d'assises -de Nantes, octobre 1832.] - -Ne nous étonnons pas que cette race celtique, la plus obstinée de -l'ancien monde, ait fait quelques efforts dans ces derniers temps pour -prolonger encore sa nationalité; elle l'a défendue de même au moyen -âge. Pour que l'Anjou prévalût au XIIe siècle sur la Bretagne, il a -fallu que les Plantagenets devinssent, par deux mariages, rois -d'Angleterre et ducs de Normandie et d'Aquitaine. La Bretagne, pour -leur échapper, s'est donnée à la France, mais il leur a fallu encore -un siècle de guerre entre les partis français et anglais, entre les -Blois et les Montfort. Quand le mariage d'Anne avec Louis XII eut -réuni la province au royaume, quand Anne eut écrit sur le château de -Nantes la vieille devise du château des Bourbons (_Qui qu'en grogne, -tel est mon plaisir_), alors commença la lutte légale des états, du -Parlement de Rennes, sa défense du droit coutumier contre le droit -romain, la guerre des priviléges provinciaux contre la centralisation -monarchique. Comprimée durement par Louis XIV[105], la résistance -recommença sous Louis XV, et La Chalotais, dans un cachot de Brest, -écrivit avec un curedent son courageux factum contre les jésuites. - -[Note 105: _V._ les Lettres de Mme de Sévigné, 1675, de septembre en -décembre. Il y eut un très-grand nombre d'hommes roués, pendus, -envoyés aux galères. Elle en parle avec une légèreté qui fait mal.] - -Aujourd'hui la résistance expire, la Bretagne devient peu à peu toute -France. Le vieil idiome, miné par l'infiltration continuelle de la -langue française, recule peu à peu. Le génie de l'improvisation -poétique, qui a subsisté si longtemps chez les Celtes d'Irlande et -d'Écosse, qui chez nos Bretons même n'est pas tout à fait éteint, -devient pourtant une singularité rare. Jadis, aux demandes de mariage, -le bazvalan[106] chantait un couplet de sa composition; la jeune -fille répondait quelques vers. Aujourd'hui ce sont des formules -apprises par coeur qu'ils débitent. Les essais, plus hardis qu'heureux -des Bretons qui ont essayé de raviver par la science la nationalité de -leur pays, n'ont été accueillis que par la risée. Moi-même j'ai vu à -T*** le savant ami de le Brigant, le vieux M. D*** (qu'ils ne -connaissent que sous le nom de M. Système). Au milieu de cinq ou six -volumes dépareillés, le pauvre vieillard, seul, couché sur une chaise -séculaire, sans soin filial, sans famille, se mourait de la fièvre -entre une grammaire irlandaise et une grammaire hébraïque. Il se -ranima pour me déclamer quelques vers bretons sur un rhythme -emphatique et monotone qui, pourtant, n'était pas sans charme. Je ne -pus voir, sans compassion profonde, ce représentant de la nationalité -celtique, ce défenseur expirant d'une langue et d'une poésie -expirantes. - -[Note 106: Le bazvalan était celui qui se chargeait de demander les -filles en mariage. C'était le plus souvent un tailleur, qui se -présentait avec un bas bleu et un blanc.] - -Nous pouvons suivre le monde celtique, le long de la Loire, jusqu'aux -limites géologiques de la Bretagne, aux ardoisières d'Angers; ou bien -jusqu'au grand monument druidique de Saumur, le plus important -peut-être qui reste aujourd'hui; ou encore jusqu'à Tours, la métropole -ecclésiastique de la Bretagne, au moyen âge. - -Nantes est un demi-Bordeaux, moins brillant et plus sage, mêlé -d'opulence coloniale et de sobriété bretonne. Civilisé entre deux -barbaries, commerçant entre deux guerres civiles, jeté là comme pour -rompre la communication. À travers passe la grande Loire, -tourbillonnant entre la Bretagne et la Vendée; le fleuve des noyades. -_Quel torrent!_ écrivait Carrier, enivré de la poésie de son crime, -_quel torrent révolutionnaire que cette Loire!_ - -C'est à Saint-Florent, au lieu même où s'élève la colonne du vendéen -Bonchamps, qu'au IXe siècle le breton Noménoé, vainqueur des -Northmans, avait dressé sa propre statue; elle était tournée vers -l'Anjou, vers la France, qu'il regardait comme sa proie[107]. Mais -l'Anjou devait l'emporter. La grande féodalité dominait chez cette -population plus disciplinable; la Bretagne, avec son innombrable -petite noblesse, ne pouvait faire de grande guerre ni de conquête. La -_noire ville_ d'Angers porte, non-seulement dans son vaste château et -dans sa Tour du Diable, mais sur sa cathédrale même, ce caractère -féodal. Cette église Saint-Maurice est chargée, non de saints, mais de -chevaliers armés de pied en cap: toutefois ses flèches boiteuses, -l'une sculptée, l'autre nue, expriment suffisamment la destinée -incomplète de l'Anjou. Malgré sa belle position sur le triple fleuve -de la Maine, et si près de la Loire, où l'on distingue à leur couleur -les eaux des quatre provinces, Angers dort aujourd'hui. C'est bien -assez d'avoir quelque temps réuni sous ses Plantagenets, l'Angleterre, -la Normandie, la Bretagne et l'Aquitaine; d'avoir plus tard, sous le -bon René et ses fils, possédé, disputé, revendiqué du moins les trônes -de Naples, d'Aragon, de Jérusalem et de Provence, pendant que sa fille -Marguerite soutenait la Rose rouge contre la Rose blanche, et -Lancastre contre York. Elles dorment aussi au murmure de la Loire, les -villes de Saumur et de Tours, la capitale du protestantisme, et la -capitale du catholicisme[108] en France; Saumur, le petit royaume des -prédicants et du vieux Duplessis-Mornay, contre lesquels leur bon ami -Henri IV bâtit la Flèche aux jésuites. Son château de Mornay et son -prodigieux _dolmen_[109] font toujours de Saumur une ville historique. -Mais bien autrement historique est la bonne ville de Tours, et son -tombeau de saint Martin, le vieil asile, le vieil oracle, le Delphes -de la France, où les Mérovingiens venaient consulter les sorts, ce -grand et lucratif pèlerinage pour lequel les comtes de Blois et -d'Anjou ont tant rompu de lances. Mans, Angers, toute la Bretagne, -dépendaient de l'archevêché de Tours; ses chanoines, c'étaient les -Capets, et les ducs de Bourgogne, de Bretagne, et le comte de Flandre -et le patriarche de Jérusalem, les archevêques de Mayence, de Cologne, -de Compostelle. Là, on battait monnaie, comme à Paris; là, on fabriqua -de bonne heure la soie, les tissus précieux, et aussi, s'il faut le -dire, ces confitures, ces rillettes, qui ont rendu Tours et Reims -également célèbres; villes de prêtres et de sensualité. Mais Paris, -Lyon et Nantes ont fait tort à l'industrie de Tours. C'est la faute -aussi de ce doux soleil, de cette molle Loire; le travail est chose -contre nature dans ce paresseux climat de Tours, de Blois et de -Chinon, dans cette patrie de Rabelais, près du tombeau d'Agnès Sorel. -Chenonceaux, Chambord, Montbazon, Langeais, Loches, tous les favoris -et favorites de nos rois, ont leurs châteaux le long de la rivière. -C'est le pays du _rire_ et du _rien à faire_. Vive verdure en août -comme en mai, des fruits, des arbres. Si vous regardez du bord, -l'autre rive semble suspendue en l'air, tant l'eau réfléchit -fidèlement le ciel: sable au bas, puis le saule qui vient boire dans -le fleuve; derrière, le peuplier, le tremble, le noyer, et les îles -fuyant parmi les îles; en montant, des têtes rondes d'arbres qui s'en -vont moutonnant doucement les uns sur les autres. Molle et sensuelle -contrée, c'est bien ici que l'idée dut venir de faire la femme reine -des monastères, et de vivre sous elle dans une voluptueuse obéissance, -mêlée d'amour et de sainteté. Aussi jamais abbaye n'eut la splendeur -de Fontevrault[110]. Il en reste aujourd'hui cinq églises. Plus d'un -roi voulut y être enterré: même le farouche Richard Coeur-de-Lion leur -légua son coeur; il croyait que ce coeur meurtrier et parricide -finirait par reposer peut-être dans une douce main de femme, et sous -la prière des vierges. - -[Note 107: Charles le Chauve, à son tour, s'en fit élever une en -regard de la Bretagne.] - -[Note 108: Du moins à l'époque mérovingienne.] - -[Note 109: C'est une espèce de grotte artificielle de quarante pieds -de long sur dix de large et huit de haut, le tout formé de onze -pierres énormes. Ce dolmen, placé dans la vallée, semble répondre à un -autre qu'on aperçoit sur une colline. J'ai souvent remarqué cette -disposition dans les monuments druidiques, par exemple, à Carnac.] - -[Note 110: En 1821, il restait de l'abbaye trois cloîtres, soutenus de -colonnes et de pilastres, cinq grandes églises et plusieurs statues, -entre autres celle de Henri II. Le tombeau de son fils, Richard -Coeur-de-Lion, avait disparu.] - -Pour trouver sur cette Loire quelque chose de moins mou et de plus -sévère, il faut remonter au coude par lequel elle s'approche de la -Seine, jusqu'à la sérieuse Orléans, ville de légistes au moyen âge, -puis calviniste, puis janséniste, aujourd'hui industrielle. Mais je -parlerai plus tard du centre de la France; il me tarde de pousser au -midi; j'ai parlé des Celtes de Bretagne, je veux m'acheminer vers les -Ibères, vers les Pyrénées. - -Le Poitou, que nous trouvons de l'autre côté de la Loire, en face de -la Bretagne et de l'Anjou, est un pays formé d'éléments très-divers, -mais non point mélangés. Trois populations fort distinctes y occupent -trois bandes de terrains qui s'étendent du nord au midi. De là les -contradictions apparentes qu'offre l'histoire de cette province. Le -Poitou est le centre du calvinisme au XVIe siècle, il recrute les -armées de Coligny, et tente la fondation d'une république protestante; -et c'est du Poitou qu'est sortie de nos jours l'opposition catholique -et royaliste de la Vendée. La première époque appartient surtout aux -hommes de la côte; la seconde, surtout, au Bocage vendéen. Toutefois -l'une et l'autre se rapportent à un même principe, dont le calvinisme -républicain, dont le royalisme catholique n'ont été que la forme: -esprit indomptable d'opposition au gouvernement central. - -Le Poitou est la bataille du Midi et du Nord. C'est près de Poitiers -que Clovis a défait les Goths, que Charles-Martel a repoussé les -Sarrasins, que l'armée anglo-gasconne du prince Noir a pris le roi -Jean. Mêlé de droit romain et de droit coutumier, donnant ses -légistes au Nord, ses troubadours au Midi, le Poitou est lui-même -comme sa Mélusine[111], assemblage de natures diverses, moitié femme -et moitié serpent. C'est dans le pays du mélange, dans le pays des -mulets et des vipères[112], que ce mythe étrange a dû naître. - -[Note 111: _Voy._ les Éclaircissements.] - -[Note 112: Les mules du Poitou sont recherchées par l'Auvergne, la -Provence, le Languedoc, l'Espagne même.--La naissance d'une mule est -plus fêtée que celle d'un fils.--Vers Mirebeau, un âne étalon vaut -jusqu'à 3,000 fr. Dupin, statistique des Deux-Sèvres. - -Les pharmaciens achetaient beaucoup de vipères dans le -Poitou.--Poitiers envoyait autrefois ses vipères jusqu'à Venise. Stat. -de la Vendée, par l'ingénieur La Bretonnière.] - -Ce génie mixte et contradictoire a empêché le Poitou de rien achever; -il a tout commencé. Et d'abord la vieille ville romaine de Poitiers, -aujourd'hui si solitaire, fut, avec Arles et Lyon, la première école -chrétienne des Gaules. Saint Hilaire a partagé les combats d'Athanase -pour la divinité de Jésus-Christ. Poitiers fut pour nous, sous -quelques rapports, le berceau de la monarchie, aussi bien que du -christianisme. C'est de sa cathédrale que brilla pendant la nuit la -colonne de feu qui guida Clovis contre les Goths. Le roi de France -était abbé de Saint-Hilaire de Poitiers, comme de Saint-Martin de -Tours. Toutefois cette dernière église, moins lettrée, mais mieux -située, plus populaire, plus féconde en miracles, prévalut sur sa -soeur aînée. La dernière lueur de la poésie latine avait brillé à -Poitiers avec Fortunat; l'aurore de la littérature moderne y parut au -XIIe siècle; Guillaume VII est le premier troubadour. Ce Guillaume, -excommunié pour avoir enlevé la vicomtesse de Châtellerault, -conduisit, dit-on, cent mille hommes à la terre sainte[113], mais il -emmena aussi la foule de ses maîtresses[114]. C'est de lui qu'un vieil -auteur dit: «Il fut bon troubadour, bon chevalier d'armes, et courut -longtemps le monde pour tromper les dames.» Le Poitou semble avoir été -alors un pays de libertins spirituels et de libres penseurs. Gilbert -de la Porée, né à Poitiers, et évêque de cette ville, collègue -d'Abailard à l'école de Chartres, enseigna avec la même hardiesse, fut -comme lui attaqué par saint Bernard, se rétracta comme lui, mais ne se -releva pas comme le logicien breton. La philosophie poitevine naît et -meurt avec Gilbert. - -[Note 113: Il arriva avec six hommes devant Antioche.] - -[Note 114: L'évêque d'Angoulême lui disait: «Corrigez-vous;» le comte -lui répondit: «Quand tu te peignera.» L'évêque était chauve.] - -La puissance politique du Poitou n'eut guère meilleure destinée. Elle -avait commencé au IXe siècle par la lutte que soutint, contre Charles -le Chauve, Aymon, père de Renaud, comte de Gascogne, et frère de -Turpin, comte d'Angoulême. Cette famille voulait être issue des deux -fameux héros de romans, saint Guillaume de Toulouse, et Gérard de -Roussillon, comte de Bourgogne. Elle fut en effet grande et puissante, -et se trouva quelque temps à la tête du Midi. Ils prenaient le titre -de ducs d'Aquitaine, mais ils avaient trop forte partie dans les -populations de Bretagne et d'Anjou, qui les serraient au nord; les -Angevins leur enlevèrent partie de la Touraine, Saumur, Loudun, et les -tournèrent en s'emparant de Saintes. Cependant les comtes de Poitou -s'épuisaient pour faire prévaloir dans le Midi, particulièrement sur -l'Auvergne, sur Toulouse, ce grand titre de ducs d'Aquitaine; ils se -ruinaient en lointaines expéditions d'Espagne et de Jérusalem; hommes -brillants et prodigues, chevaliers troubadours souvent brouillés avec -l'Église, moeurs légères et violentes, adultères célèbres, tragédies -domestiques. Ce n'était pas la première fois qu'une comtesse de -Poitiers assassinait sa rivale, lorsque la jalouse Éléonore de Guyenne -fit périr la belle Rosemonde dans le labyrinthe où son époux l'avait -cachée. - -Les fils d'Éléonore, Henri, Richard Coeur-de-Lion et Jean, ne surent -jamais s'ils étaient Poitevins ou Anglais, Angevins ou Normands. Cette -lutte intérieure de deux natures contradictoires se représenta dans -leur vie mobile et orageuse. Henri III, fils de Jean, fut gouverné par -les Poitevins; on sait quelles guerres civiles il en coûta à -l'Angleterre. Une fois réuni à la monarchie, le Poitou du _marais_ et -de la plaine se laissa aller au mouvement général de la France. -Fontenai fournit de grands légistes, les Tiraqueau, les Besly, les -Brisson. La noblesse du Poitou donna force courtisans habiles -(Thouars, Mortemar, Meilleraie, Mauléon). Le plus grand politique et -l'écrivain le plus populaire de la France, appartiennent au Poitou -oriental: Richelieu et Voltaire; ce dernier, né à Paris, était d'une -famille de Parthenay[115]. - -[Note 115: Il y aurait encore des Arouet dans les environs de cette -ville, au village de Saint-Loup.] - -Mais ce n'est pas là toute la province. Le plateau des deux Sèvres -verse ses rivières, l'une vers Nantes, l'autre vers Niort et la -Rochelle. Les deux contrées excentriques qu'elles traversent, sont -fort isolées de la France. La seconde, petite Hollande[116], répandue -en marais, en canaux, ne regarde que l'Océan, que la Rochelle. La -_ville blanche_[117] comme la ville noire. La Rochelle comme -Saint-Malo, fut originairement un asile ouvert par l'Église aux juifs, -aux serfs, aux _coliberts_ du Poitou. Le pape protégea l'une comme -l'autre[118] contre les seigneurs. Elles grandirent affranchies de -dîme et de tribut. Une foule d'aventuriers, sortis de cette populace -sans nom, exploitèrent les mers comme marchands, comme pirates; -d'autres exploitèrent la cour et mirent au service des rois leur génie -démocratique, leur haine des grands. Sans remonter jusqu'au serf -Leudaste, de l'île de Ré, dont Grégoire de Tours nous a conservé la -curieuse histoire, nous citerons le fameux cardinal de Sion, qui arma -les Suisses pour Jules II, les chanceliers Olivier sous Charles IX, -Balue et Doriole sous Louis XI; ce prince aimait à se servir de ces -intrigants, sauf à les loger ensuite dans une cage de fer. - -[Note 116: Le marais méridional est tout entier l'ouvrage de l'art. La -difficulté à vaincre, c'était moins le flux de la mer que les -débordements de la Sèvre.--Les digues sont souvent menacées.--Les -_cabaniers_ (habitants de fermes appelées _cabanes_) marchent avec des -bâtons de douze pieds pour sauter les fossés et les canaux. Le _Marais -mouillé_, au delà des digues, est sous l'eau tout l'hiver. La -Bretonnière.--Noirmoutiers est à douze pieds au-dessous du niveau de -la mer, et on trouve des digues artificielles, sur une longueur de -onze mille toises.--Les Hollandais desséchèrent le _marais du -Petit-Poitou_, par un canal appelé _Ceinture des Hollandais_. -Statistique de Peuchet et Chanlaire. _Voyez_ aussi la description de -la Vendée, par M. Cavoteau, 1812.] - -[Note 117: Les Anglais donnaient autrefois ce nom à la Rochelle, à -cause du reflet de la lumière sur les rochers et les falaises.] - -[Note 118: Raymond Perraud, né à la Rochelle, évêque et cardinal, -homme actif et hardi, obtint en 1502, pour les Rochellois, des bulles -qui défendent à tout juge forain de les citer à son tribunal.] - -La Rochelle crut un instant devenir une Amsterdam, dont Coligny eût -été le Guillaume d'Orange. On sait les deux fameux siéges contre -Charles IX et Richelieu, tant d'efforts héroïques, tant d'obstination, -et ce poignard que le maire avait déposé sur la table de l'hôtel de -ville, pour celui qui parlerait de se rendre. Il fallut bien qu'ils -cédassent pourtant, quand l'Angleterre, trahissant la cause -protestante et son propre intérêt, laissa Richelieu fermer leur port; -on distingue encore à la marée basse les restes de l'immense digue. -Isolée de la mer, la ville amphibie ne fit plus que languir. Pour -mieux la museler, Rochefort fut fondé par Louis XIV à deux pas de La -Rochelle, le port du roi à côté du port du peuple. - -Il y avait pourtant une partie du Poitou qui n'avait guère paru dans -l'histoire, que l'on connaissait peu et qui s'ignorait elle-même. Elle -s'est révélée par la guerre de la Vendée. Le bassin de la Sèvre -nantaise, les sombres collines qui l'environnent, tout le Bocage -vendéen, telle fut la principale et première scène de cette guerre -terrible qui embrasa tout l'Ouest. Cette Vendée qui a quatorze -rivières, et pas une navigable[119], pays perdu dans ses haies et ses -bois, n'était, quoi qu'on ait dit, ni plus religieuse, ni plus -royaliste que bien d'autres provinces frontières, mais elle tenait à -ses habitudes. L'ancienne monarchie, dans son imparfaite -centralisation, les avait peu troublées; la Révolution voulut les lui -arracher et l'amener d'un coup à l'unité nationale; brusque et -violente, portant partout une lumière subite, elle effaroucha ces fils -de la nuit. Ces paysans se trouvèrent des héros. On sait que le -voiturier Cathelineau pétrissait son pain quand il entendit la -proclamation républicaine; il essuya tout simplement ses bras et prit -son fusil[120]. Chacun en fit autant et l'on marcha droit aux _bleus_. -Et ce ne fut pas homme à homme, dans les bois, dans les ténèbres, -comme les chouans de Bretagne, mais en masse, en corps de peuple, et -en plaine. Ils étaient près de cent mille au siége de Nantes. La -guerre de Bretagne est comme une ballade guerrière du _border_ -écossais, celle de Vendée une iliade. - -[Note 119: _Voy._ Statist. du départ. de la Vienne, par le préfet -Cochon, an X.--Dès 1537, on proposa de rendre la Vienne navigable -jusqu'à Limoges; depuis, de la joindre à la Corrèze qui se jette dans -la Dordogne; elle eût joint Bordeaux et Paris par la Loire, mais la -Vienne a trop de rochers.--On pourrait rendre le Clain navigable -jusqu'à Poitiers, de manière à continuer la navigation de la Vienne. -Châtelleraut s'y est opposé par jalousie contre Poitiers.--Si la -Charente devenait navigable jusqu'au-dessus de Civrai, cette -navigation, unie au Clain par un canal, ferait communiquer en temps de -guerre Rochefort, la Loire et Paris.--_Voy._ aussi Texier, -Haute-Vienne, et la Bretonnière, Vendée. - -J'ai cité déjà le mot remarquable de M. le capitaine -Galleran.--Genoude. _Voy._ en Vendée, 1821: «Les paysans disent: Sous -le règne de M. Henri (de Larochejaquelein).»--Ils appelaient _patauds_ -ceux des leurs qui étaient républicains. Pour dire le bon français, -ils disaient _le parler noblat_.--Les prêtres avaient peu de -propriétés dans la Vendée; toutes les forêts nationales, dit la -Bretonnière (p. 6), proviennent du comte d'Artois ou des émigrés; une -seule, de cent hectares, appartenait au clergé.] - -[Note 120: Il résulte de l'interrogatoire de d'Elbée que la véritable -cause de l'insurrection vendéenne fut la levée de 300,000 hommes -décrétée par la République. Les Vendéens haïssent le service -militaire, qui les éloigne de chez eux. Lorsqu'il a fallu fournir un -contingent pour la garde de Louis XVIII, il ne s'est pas trouvé un -seul volontaire.] - -En avançant vers le Midi, nous passerons la sombre ville de Saintes et -ses belles campagnes, les champs de bataille de Taillebourg et de -Jarnac, les grottes de la Charente et ses vignes dans les marais -salants. Nous traverserons même rapidement le Limousin, ce pays élevé, -froid, pluvieux[121], qui verse tant de fleuves. Ses belles collines -granitiques, arrondies en demi-globes, ses vastes forêts de -châtaigniers, nourrissent une population honnête, mais lourde, timide -et gauche par indécision. Pays souffrant, disputé si longtemps entre -l'Angleterre et la France. Le bas Limousin est autre chose; le -caractère remuant et spirituel des méridionaux y est déjà frappant. -Les noms des Ségur, des Saint-Aulaire, des Noailles, des Ventadour, -des Pompadour, et surtout des Turenne, indiquent assez combien les -hommes de ces pays se sont rattachés au pouvoir central et combien ils -y ont gagné. Ce drôle de cardinal Dubois était de Brives-la-Gaillarde. - -[Note 121: Proverbe: «Le Limousin ne périra pas par sécheresse.»] - -Les montagnes du haut Limousin se lient à celles de l'Auvergne, et -celles-ci avec les Cévennes. L'Auvergne est la vallée de l'Allier, -dominée à l'Ouest par la masse du Mont-Dore, qui s'élève entre le pic -ou Puy-de-Dôme et la masse du Cantal. Vaste incendie éteint, -aujourd'hui paré presque partout d'une forte et rude végétation[122]. -Le noyer pivote sur le basalte, et le blé germe sur la pierre -ponce[123]. Les feux intérieurs ne sont pas tellement assoupis que -certaine vallée ne fume encore, et que les _étouffis_ du Mont-Dore ne -rappellent la Solfatare et la Grotte du chien. Villes noires, bâties -de lave (Clermont, Saint-Flour, etc.). Mais la campagne est belle, -soit que vous parcouriez les vastes et solitaires prairies du Cantal -et du Mont-Dore, au bruit monotone des cascades, soit que, de l'île -basaltique où repose Clermont, vous promeniez vos regards sur la -fertile Limagne et sur le Puy-de-Dôme, ce joli _dé à coudre_ de sept -cents toises, voilé, dévoilé tour à tour par les nuages qui l'aiment -et qui ne peuvent ni le fuir ni lui rester. C'est qu'en effet -l'Auvergne est battue d'un vent éternel et contradictoire, dont les -vallées opposées et alternées de ses montagnes, animent, irritent les -courants. Pays froid sous un ciel déjà méridional, où l'on gèle sur -les laves. Aussi, dans les montagnes, la population reste l'hiver -presque toujours blottie dans les étables, entourée d'une chaude et -lourde atmosphère[124]. Chargée, comme les Limousins, de je ne sais -combien d'habits épais et pesants, on dirait une race méridionale[125] -grelottant au vent du nord, et comme resserrée, durcie, sous ce ciel -étranger. Vin grossier, fromage amer[126], comme l'herbe rude d'où il -vient. Ils vendent aussi leurs laves, leurs pierres ponces, leurs -pierreries communes[127], leurs fruits communs qui descendent l'Allier -par bateau. Le rouge, la couleur barbare par excellence, est celle -qu'ils préfèrent; ils aiment le gros vin rouge, le bétail rouge. Plus -laborieux qu'industrieux, ils labourent encore souvent les terres -fortes et profondes de leurs plaines avec la petite charrue du Midi -qui égratigne à peine le sol[128]. Ils ont beau émigrer tous les ans -des montagnes, ils rapportent quelque argent, mais peu d'idées. - -[Note 122: Les produits de la terre, comme de l'industrie, sont -communs et grossiers, abondants il est vrai.] - -[Note 123: Au nord de Saint-Flour, la terre est couverte d'une couche -épaisse de pierres ponces, et n'en est pas moins très-fertile.] - -[Note 124: L'hiver, ils vivent dans l'étable, et se lèvent à huit ou -neuf heures. (Legrand d'Aussy, p. 283.) _Voy._ divers détails de -moeurs, dans les Mémoires de M. le comte de Montlosier, Ier -vol.--Consulter aussi l'élégant tableau du Puy-de-Dôme, par M. Duché; -les curieuses Recherches de M. Gonod, sur les antiquités de -l'Auvergne; Delarbre, etc.] - -[Note 125: En Limagne, race laide, qui semble méridionale; de Brioude -jusqu'aux sources de l'Allier, on dirait des crétins ou des mendiants -espagnols. (De Pradt.)] - -[Note 126: L'amertume de leurs fromages tient, soit à la façon, soit à -la dureté et l'aigreur de l'herbe, les pâturages ne sont jamais -renouvelés.] - -[Note 127: Jusqu'en 1784, les Espagnols venaient acheter les -pierreries grossières de l'Auvergne.] - -[Note 128: Dans le pays d'outre-Loire, on n'emploie guère que -l'_araire_, petite charrue insuffisante pour les terres fortes. Dans -tout le Midi, les chariots et outils sont petits et faibles.--Arthur -Young vit avec indignation cette petite charrue qui effleurait la -terre, et calomniait sa fertilité.] - -Et pourtant il y a une force réelle dans les hommes de cette race, une -sève amère, acerbe peut-être, mais vivace comme l'herbe du Cantal. -L'âge n'y fait rien. Voyez quelle verdeur dans leurs vieillards, les -Dulaure, les de Pradt; et ce Montlosier octogénaire, qui gouverne ses -ouvriers et tout ce qui l'entoure, qui plante et qui bâtit, et qui -écrirait au besoin un nouveau livre contre le _parti-prêtre_ ou pour -la féodalité, ami, et en même temps ennemi du moyen âge[129]. - -[Note 129: 1833.] - -Le génie inconséquent et contradictoire que nous remarquions dans -d'autres provinces de notre zone moyenne, atteint son apogée dans -l'Auvergne. Là se trouvent ces grands légistes[130], ces logiciens du -parti gallican, qui ne surent jamais s'ils étaient pour ou contre le -pape: le chancelier de l'Hôpital; les Arnaud; le sévère Domat, -Papinien janséniste, qui essaya d'enfermer le droit dans le -christianisme; et son ami Pascal, le seul homme du XVIIe siècle qui -ait senti la crise religieuse entre Montaigne et Voltaire, âme -souffrante où apparaît si merveilleusement le combat du doute et de -l'ancienne foi. - -[Note 130: Domat, de Clermont; les Laguesle, de Vic-le-Comte; Duprat -et Barillon, son secrétaire, d'Issoire; l'Hôpital, d'Aigueperse; Anne -Dubourg, de Riom; Pierre Lizel, premier président du Parlement de -Paris, au XVIe siècle; les Du Vair, d'Aurillac, etc.] - -Je pourrais entrer par le Rouergue dans la grande vallée du Midi. -Cette province en marque le coin d'un accident bien rude[131]. Elle -n'est elle-même, sous ses sombres châtaigniers, qu'un énorme monceau -de houille, de fer, de cuivre, de plomb. La houille[132] y brûle sur -plusieurs lieues, consumée d'incendies séculaires qui n'ont rien de -volcanique. Cette terre, maltraitée et du froid et du chaud dans la -variété de ses expositions et de ses climats, gercée de précipices, -tranchée par deux torrents, le Tarn et l'Aveyron, a peu à envier à -l'âpreté des Cévennes. Mais j'aime mieux entrer par Cahors. Là tout se -revêt de vignes. Les mûriers commencent avant Montauban. Un paysage de -trente ou quarante lieues s'ouvre devant vous, vaste océan -d'agriculture, masse animée, confuse, qui se perd au loin dans -l'obscur; mais par-dessus s'élève la forme fantastique des Pyrénées -aux têtes d'argent. Le boeuf attelé par les cornes laboure la fertile -vallée, la vigne monte à l'orme. Si vous appuyez à gauche vers les -montagnes, vous trouvez déjà la chèvre suspendue au coteau aride, et -le mulet, sous sa charge d'huile, suit à mi-côte le petit sentier. À -midi, un orage, et la terre est un lac; en une heure, le soleil a tout -bu d'un trait. Vous arrivez le soir dans quelque grande et triste -ville, si vous voulez, à Toulouse. À cet accent sonore, vous vous -croiriez en Italie; pour vous détromper, il suffit de regarder ces -maisons de bois et de brique; la parole brusque, l'allure hardie et -vive vous rappelleront aussi que vous êtes en France. Les gens aisés -du moins sont Français; le petit peuple est tout autre chose, -peut-être Espagnol ou Maure. C'est ici cette vieille Toulouse, si -grande sous ses comtes; sous nos rois, son Parlement lui a donné -encore la royauté, la tyrannie du Midi. Ces légistes violents, qui -portèrent à Boniface VIII le soufflet de Philippe le Bel, s'en -justifièrent souvent aux dépens des hérétiques; ils en brûlèrent -quatre cents en moins d'un siècle. Plus tard, ils se prêtèrent aux -vengeances de Richelieu, jugèrent Montmorency et le décapitèrent dans -leur belle salle marquée de rouge[133]. Ils se glorifiaient d'avoir le -capitole de Rome, et la cave aux morts[134] de Naples, où les cadavres -se conservaient si bien. Au capitole de Toulouse, les archives de la -ville étaient gardées dans une armoire de fer, comme celles des -flamines romains; et le sénat gascon avait écrit sur les murs de sa -curie: _Videant consules ne quid respublica detrimenti capiat_[135]. - -[Note 131: C'est, je crois, le premier pays de France qui ait payé au -roi (Louis VII) un droit pour qu'il y fît cesser les guerres privées. -_Voy._ le Glossaire de Laurière, t. I, p. 164, au mot _Commun de -paix_, et la Décrétale d'Alexandre III sur le premier canon du concile -de Clermont, publié par Marca.--Sur le Rouergue, voyez Peuchet et -Chanlaire, statistique de l'Aveyron, et surtout l'estimable ouvrage de -M. Monteil.] - -[Note 132: La houille forme plus des deux tiers de ce département.] - -[Note 133: Elle l'était encore au dernier siècle. (Piganiol de la -Force.)] - -[Note 134: On y conservait des morts de cinq cents ans.] - -[Note 135: Millin.] - -Toulouse est le point central du grand bassin du Midi. C'est là ou à -peu près, que viennent les eaux des Pyrénées et des Cévennes, le Tarn -et la Garonne, pour s'en aller ensemble à l'Océan. La Garonne reçoit -tout. Les rivières sinueuses et tremblotantes du Limousin et de -l'Auvergne y coulent au nord, par Périgueux, Bergerac; de l'est et des -Cévennes, le Lot, la Viaur, l'Aveyron et le Tarn s'y rendent avec -quelques coudes plus ou moins brusques, par Rodez et Albi. Le Nord -donne les rivières, le Midi les torrents. Des Pyrénées descend -l'Ariége; et la Garonne déjà grosse du Gers et de la Baize, décrit au -nord-ouest une courbe élégante, qu'au midi répète l'Adour dans ses -petites proportions. Toulouse sépare à peu près le Languedoc de la -Guyenne, ces deux contrées si différentes sous la même latitude. La -Garonne passe la vieille Toulouse, le vieux Languedoc romain et -gothique, et, grandissant toujours, elle s'épanouit comme une mer en -face de la mer, en face de Bordeaux. Celle-ci, longtemps capitale de -la France anglaise, plus longtemps anglaise de coeur, est tournée, par -l'intérêt de son commerce, vers l'Angleterre, vers l'Océan, vers -l'Amérique. La Garonne, disons maintenant la Gironde, y est deux fois -plus large que la Tamise à Londres. - -Quelque belle et riche que soit cette vallée de la Garonne, on ne peut -s'y arrêter; les lointains sommets des Pyrénées ont un trop puissant -attrait. Mais le chemin y est sérieux. Soit que vous preniez par -Nérac, triste seigneurie des Albret, soit que vous cheminiez le long -de la côte, vous ne voyez qu'un océan de landes, tout au plus des -arbres à liége, de vastes _pinadas_, route sombre et solitaire, sans -autre compagnie que les troupeaux de moutons noirs[136] qui suivent -leur éternel voyage des Pyrénées aux Landes, et vont, des montagnes à -la plaine, chercher la chaleur au nord, sous la conduite du pasteur -landais. La vie voyageuse des bergers est un des caractères -pittoresques du Midi. Vous les rencontrez montant des plaines du -Languedoc aux Cévennes, aux Pyrénées, et de la Crau provençale aux -montagnes de Gap et de Barcelonnette. Ces nomades, portant tout avec -eux, compagnons des étoiles, dans leur éternelle solitude, -demi-astronomes et demi-sorciers, continuent la vie asiatique, la vie -de Loth et d'Abraham, au milieu de notre Occident. Mais en France les -laboureurs, qui redoutent leur passage, les resserrent dans d'étroites -routes. C'est aux Apennins, aux plaines de la Pouille ou de la -campagne de Rome, qu'il faut les voir marcher dans la liberté du monde -antique. En Espagne, ils règnent; ils dévastent impunément le pays. -Sous la protection de la toute-puissante compagnie de la _Mesta_, qui -emploie de quarante à soixante mille bergers, le triomphant mérinos -mange la contrée, de l'Estramadure à la Navarre, à l'Aragon. Le berger -espagnol, plus farouche que le nôtre, a lui-même l'aspect d'une de -ses bêtes, avec sa peau de mouton sur son dos, et aux jambes son -_abarca_ de peau velue de boeuf, qu'il attache avec des cordes. - -[Note 136: Millin, t. IV, p. 347.--On trouve aussi beaucoup de moutons -noirs dans le Roussillon (_V._ Young, t. II, p. 59) et en Bretagne. -Cette couleur n'est pas rare dans les taureaux de la Camargue. - -Arthur Young, t. III, p. 83.--En Provence, l'émigration des moutons -est presque aussi grande qu'en Espagne. De la Crau aux montagnes de -Gap et de Barcelonnette, il en passe un million, par troupeaux de dix -mille à quarante mille. La route est de vingt ou trente jours (Darluc, -Hist. nat. de Provence, 1782, p. 303, 329.)--Statistique de la Lozère, -par M. Jerphanion, préfet de ce département, an X, p. 31. «Les moutons -quittent les Basses-Cévennes et les plaines du Languedoc vers la fin -de floréal, et arrivent par les montagnes de la Lozère et de la -Margéride, où ils vivent pendant l'été. Ils regagnent le Bas-Languedoc -au retour des frimas.»--Laboulinière, I, 245. Les troupeaux des -Pyrénées émigrent l'hiver jusque dans les landes de Bordeaux. - -_A year in Spain, by an American, 1832._ Au XVIe siècle, les troupeaux -de la _Mesta_ se composaient d'environ sept millions de têtes. Tombés -à deux millions et demi au commencement du XVIIe siècle, ils -remontèrent sur la fin à quatre millions, et maintenant ils s'élèvent -à cinq millions, à peu près la moitié de ce que l'Espagne possède de -bétail.--Les bergers sont plus redoutés que les voleurs même; ils -abusent sans réserve du droit de traduire tout citoyen devant le -tribunal de l'association, dont les décisions ne manquent jamais de -leur être favorables. La _Mesta_ emploie des _alcades_, des -_entregadors_, des _achagueros_, qui, au nom de la corporation, -harcèlent et accablent les fermiers.] - -La formidable barrière de l'Espagne nous apparaît enfin dans sa -grandeur. Ce n'est point, comme les Alpes, un système compliqué de -pics et de vallées, c'est tout simplement un mur immense qui s'abaisse -aux deux bouts[137]. Tout autre passage est inaccessible aux voitures, -et fermé au mulet, à l'homme même, pendant six ou huit mois de -l'année. Deux peuples à part, qui ne sont réellement ni Espagnols ni -Français, les Basques à l'Ouest, à l'est les Catalans et -Roussillonnais[138], sont les portiers des deux mondes. Ils ouvrent et -ferment; portiers irritables et capricieux, las de l'éternel passage -des nations, ils ouvrent à Abdérame, ils ferment à Roland; il y a bien -des tombeaux entre Roncevaux et la Seu d'Urgel. - -[Note 137: Le mot basque _murua_ signifie muraille, et Pyrénées. (_V._ -de Humboldt.)] - -[Note 138: A. Young. I. «Le Roussillon est vraiment une partie de -l'Espagne, les habitants sont Espagnols de langage et de moeurs. Les -villes font exception; elles ne sont guère peuplées que d'étrangers. -Les pêcheurs des côtes ont un aspect tout moresque.--La partie -centrale des Pyrénées, le comté de Foix (Ariége), est toute française -d'esprit et de langage; peu ou point de mots catalans.] - -Ce n'est pas à l'historien qu'il appartient de décrire et d'expliquer -les Pyrénées. Vienne la science de Cuvier et d'Élie de Beaumont, -qu'ils racontent cette histoire antéhistorique... Ils y étaient, eux, -et moi je n'y étais pas, quand la nature improvisa sa prodigieuse -épopée géologique, quand la masse embrasée du globe souleva l'axe des -Pyrénées, quand les monts se fendirent, et que la terre, dans la -torture d'un titanique enfantement, poussa contre le ciel la noire et -chauve _Maladetta_. Cependant une main consolante revêtit peu à peu -les plaies de la montagne de ces vertes prairies, qui font pâlir -celles des Alpes[139]. Les pics s'émoussèrent et s'arrondirent en -belles tours; des masses inférieures vinrent adoucir les pentes -abruptes, en retardèrent la rapidité, et formèrent du côté de la -France cet escalier colossal dont chaque gradin est un mont[140]. - -[Note 139: Ramond. «Ces pelouses des hautes montagnes, près de qui la -verdure même des vallées inférieures a je ne sais quoi de cru et de -faux.»--Laboulinière. «Les eaux des Pyrénées sont pures, et offrent la -jolie nuance appelée _vert d'eau_.»--Dralet. «Les rivières des -Pyrénées, dans leurs débordements ordinaires, ne déposent pas, comme -celles des Alpes, un limon malfaisant, au contraire...»] - -[Note 140: Dralet, I, 5.--Ramond: «Au midi tout s'abaisse tout d'un -coup et à la fois. C'est un précipice de mille à onze cents mètres, -dont le fond est le sommet des plus hautes montagnes de cette partie -de l'Espagne. Elles dégénèrent bientôt en collines basses et -arrondies, au delà desquelles s'ouvre l'immense perspective des -plaines de l'Aragon. Au nord, les montagnes primitives s'enchaînent -étroitement et forment une bande de plus de quatre myriamètres -d'épaisseur... Cette bande se compose de sept à huit rangs, de hauteur -graduellement décroissante.» Cette description, contredite par M. -Laboulinière, est confirmée par M. Élie de Beaumont. L'axe granitique -des Pyrénées est du côté de la France.] - -Montons donc, non pas au Vignemale, non pas au Mont-Perdu[141], mais -seulement au por de Paillers, où les eaux se partagent entre les deux -mers, ou bien entre Bagnères et Baréges, entre le beau et le -sublime[142]. Là vous saisirez la fantastique beauté des Pyrénées, ces -sites étranges, incompatibles, réunis par une inexplicable -féerie[143]; et cette atmosphère magique, qui tour à tour rapproche, -éloigne les objets[144]; ces gaves écumants ou vert d'eau, ces -prairies d'émeraude. Mais bientôt succède l'horreur sauvage des -grandes montagnes, qui se cache derrière, comme un monstre sous un -masque de belle jeune fille. N'importe, persistons, engageons-nous le -long du gave de Pau, par ce triste passage, à travers ces entassements -infinis de blocs de trois et quatre mille pieds cubes; puis les -rochers aigus, les neiges permanentes, puis les détours du gave, -battu, rembarré durement d'un mont à l'autre; enfin le prodigieux -Cirque et ses tours dans le ciel. Au pied, douze sources alimentent le -gave, qui mugit sous des _ponts de neige_, et cependant tombe de -treize cents pieds, la plus haute cascade de l'ancien monde[145]. - -[Note 141: On sait que le grand poëte des Pyrénées, Ramond, a cherché -le Mont-Perdu pendant dix ans.--«Quelques-uns, dit-il, assuraient que -le plus hardi chasseur du pays n'avait atteint la cime du Mont-Perdu -qu'à l'aide du diable, qui l'y avait conduit par dix-sept degrés.» Le -Mont-Perdu est la plus haute montagne des Pyrénées françaises, comme -le Vignemale, la plus haute des Pyrénées espagnoles.] - -[Note 142: C'est entre ces deux vallées, sur le plateau appelé la -_Hourquette des cinq Ours_, que le vieil astronome Plantade expira -près de son quart de cercle, en s'écriant: «Grand Dieu! que cela est -beau!»] - -[Note 143: Ramond. «À peine on pose le pied sur la corniche, que la -décoration change, et le bord de la terrasse coupe toute communication -entre deux sites incompatibles. De cette ligne, qu'on ne peut aborder -sans quitter l'un ou l'autre, et qu'on ne saurait outrepasser sans en -perdre un de vue, il semble impossible qu'ils soient réels à la fois; -et s'ils n'étaient point liés par la chaîne du Mont-Perdu, qui en -sauve un peu le contraste, on serait tenté de regarder comme une -vision, ou celui qui vient de disparaître, ou celui qui vient de le -remplacer.] - -[Note 144: Laboulinière.] - -[Note 145: Elle a mille deux cent soixante-dix pieds de hauteur -(Dralet.)] - -Ici finit la France. Le por de Gavarnie, que vous voyez là-haut, ce -passage tempétueux, où, comme ils disent, le fils n'attend pas le -père[146], c'est la porte de l'Espagne. Une immense poésie historique -plane sur cette limite des deux mondes, où vous pourriez voir à votre -choix, si le regard était assez perçant, Toulouse et Sarragosse. Cette -embrasure de trois cents pieds dans les montagnes, Roland l'ouvrit en -deux coups de sa Durandal. C'est le symbole du combat éternel de la -France et de l'Espagne, qui n'est autre que celui de l'Europe et de -l'Afrique. Roland périt, mais la France a vaincu. Comparez les deux -versants: combien le nôtre a l'avantage[147]. Le versant espagnol, -exposé au midi, est tout autrement abrupte, sec et sauvage; le -français, en pente douce, mieux ombragé, couvert de belles prairies, -fournit à l'autre une grande partie des bestiaux dont il a besoin. -Barcelone vit de nos boeufs[148]. Ce pays de vins et de pâturages est -obligé d'acheter nos troupeaux et nos vins. Là, le beau ciel, le doux -climat et l'indigence: ici la brume et la pluie, mais l'intelligence, -la richesse et la liberté. Passez la frontière, comparez nos routes -splendides et leurs âpres sentiers[149]; ou seulement, regardez ces -étrangers aux eaux de Cauterets, couvrant leurs haillons de la dignité -du manteau, sombres, dédaigneux de se comparer. Grande et héroïque -nation, ne craignez pas que nous insultions à vos misères! - -[Note 146: Dralet.] - -[Note 147: L'Èbre coule à l'est, vers Barcelone; la Garonne à l'ouest, -vers Toulouse et Bordeaux. Au canal de Louis XIV répond celui de -Charles-Quint. C'est toute la ressemblance.] - -[Note 148: Dralet, II, p. 197.--«Le territoire espagnol, sujet à une -évaporation considérable, a peu de pâturages assez gras pour nourrir -les bêtes à cornes; et comme les ânes, les mules et les mulets se -contentent d'une pâture moins succulente que les autres animaux -destinés aux travaux de l'agriculture, ils sont généralement employés -par les Espagnols pour le labourage et le transport des denrées. Ce -sont nos départements limitrophes et l'ancienne province de Poitou qui -leur fournissent ces animaux; et la quantité en est considérable. -Quant aux animaux destinés aux boucheries, c'est nous qui en -approvisionnons aussi les provinces septentrionales, particulièrement -la Catalogne et la Biscaye. La ville seule de Barcelone traite avec -des fournisseurs français pour lui fournir chaque jour cinq cents -moutons, deux cents brebis, trente boeufs, cinquante boucs châtrés, et -elle reçoit en outre plus de six mille cochons qui partent de nos -départements méridionaux pendant l'automne de chaque année. Ces -fournitures coûtent à la ville de Barcelone deux millions huit cent -mille francs par an, et l'on peut évaluer à une pareille somme celles -que nous faisons aux autres villes de la Catalogne. La Catalogne paye -en piastres et quadruples, en huile et liéges, en bouchons.» Les -choses ont dû, toutefois, changer beaucoup depuis l'époque où écrivait -Dralet (1812).] - -[Note 149: A. Young. «Entre Jonquières et Perpignan, sans passer une -ville, une barrière, ou même une muraille, on entre dans un nouveau -monde. Des pauvres et misérables routes de la Catalogne, vous passez -tout d'un coup sur une noble chaussée, faite avec toute la solidité et -la magnificence qui distinguent les grands chemins de France: au lieu -de ravines, il y a des ponts bien bâtis; ce n'est plus un pays -sauvage, désert et pauvre.»] - -Qui veut voir toutes les races et tous les costumes des Pyrénées, -c'est aux foires de Tarbes qu'il doit aller. Il y vient près de dix -mille âmes: on s'y rend de plus de vingt lieues. Là vous trouvez -souvent à la fois le bonnet blanc du Bigorre, le brun de Foix, le -rouge du Roussillon, quelquefois même le grand chapeau plat d'Aragon, -le chapeau rond de Navarre, le bonnet pointu de Biscaye[150]. Le -voiturier basque y viendra sur son âne, avec sa longue voiture à trois -chevaux: il porte le berret du Béarn; mais vous distinguerez bien vite -le Béarnais et le Basque; le joli petit homme sémillant de la plaine, -qui a la langue si prompte, la main aussi, et le fils de la montagne, -qui la mesure rapidement de ses grandes jambes, agriculteur habile et -fier de sa nation, dont il porte le nom. Si vous voulez trouver -quelque analogue au Basque, c'est chez les Celtes de Bretagne, -d'Écosse ou d'Irlande qu'il faut le chercher. Le Basque, aîné des -races de l'Occident, immuable au coin des Pyrénées, a vu toutes les -nations passer devant lui: Carthaginois, Celtes, Romains, Goths et -Sarrasins. Nos jeunes antiquités lui font pitié. Un Montmorency disait -à l'un d'eux: «Savez-vous que nous datons de mille ans?--Et nous, dit -le Basque, nous ne datons plus.» - -[Note 150: Arthur Young, t. I, p. 57 et 116. «Nous rencontrâmes des -montagnards _qui me rappelèrent ceux d'Écosse_; nous avions commencé -par en voir à Montauban. Ils ont des bonnets ronds et plats, et de -grandes culottes.» «On trouve des flûteurs, des bonnets bleus, et de -la farine d'avoine, dit sir James Stewart, en Catalogne, en Auvergne -et en Souabe, ainsi qu'à Lochabar.»--Toutefois, indépendamment de la -différence de race et de moeurs, il y en a une autre essentielle entre -les montagnards d'Écosse et ceux des Pyrénées; c'est que ceux-ci sont -plus riches, et sous quelques rapports plus policés que les diverses -populations qui les entourent. - -Iharce de Bidassouet, Cantabres et Basques, 1825, in-8º. «Le peuple -basque qui a conservé avec ses pâturages le moyen d'amender ses -champs, et avec ses chênes celui de nourrir une multitude infinie de -cochons, vit dans l'abondance, tandis que dans la majeure partie des -Pyrénées.......» Laboulinière, t. III, p. 416: - - Bearnes - Faus et courtes. - Biaoèdan - Pir que can. - -«Le Béarnais est réputé avoir plus de finesse et de courtoisie que le -Bigordan, qui l'emporterait pour la franchise et la simple droiture -mêlée d'un peu de rudesse.» Dralet, I, 170. «Ces deux peuples _ont -d'ailleurs peu de ressemblance_. Le Béarnais, forcé par les neiges de -mener ses troupeaux dans les pays de plaine, y polit ses moeurs et -perd de sa rudesse naturelle. Devenu fin, dissimulé et curieux, il -conserve néanmoins sa fierté et son amour de l'indépendance... Le -Béarnais est irascible et vindicatif autant que spirituel; mais la -crainte de la flétrissure et de la perte de ses biens le fait recourir -aux moyens judiciaires pour satisfaire ses ressentiments. Il en est de -même des autres peuples des Pyrénées, depuis le Béarn jusqu'à la -Méditerranée: tous sont plus ou moins processifs, et l'on ne voit -nulle part autant d'hommes de loi que dans les villes du Bigorre, du -Comminges, du Couserans, du comté de Foix et du Roussillon, qui sont -bâties le long de cette chaîne de montagnes.»] - -Cette race a un instant possédé l'Aquitaine. Elle y a laissé pour -souvenir le nom de Gascogne. Refoulée en Espagne au IXe siècle, elle y -fonda le royaume de Navarre, et en deux cents ans, elle occupa tous -les trônes chrétiens d'Espagne (Galice, Asturie et Léon, Aragon, -Castille). Mais la croisade espagnole poussant vers le Midi, les -Navarrois, isolés du théâtre de la gloire européenne, perdirent tout -peu à peu. Leur dernier roi, Sanche l'_Enfermé_, qui mourut d'un -cancer, est le vrai symbole des destinées de son peuple. Enfermée en -effet dans ses montagnes par des peuples puissants, rongée pour ainsi -dire par les progrès de l'Espagne et de la France, la Navarre implora -même les musulmans d'Afrique, et finit par se donner aux Français. -Sanche anéantit son royaume en le léguant à son gendre Thibault, comte -de Champagne; c'est Roland brisant sa Durandal pour la soustraire à -l'ennemi. La maison de Barcelone, tige des rois d'Aragon et des comtes -de Foix, saisit la Navarre à son tour, la donna un instant aux Albret, -aux Bourbons, qui perdirent la Navarre pour gagner la France. Mais par -un petit-fils de Louis XIV, descendu de Henri IV, ils ont repris -non-seulement la Navarre, mais l'Espagne entière. Ainsi s'est vérifiée -l'inscription mystérieuse du château de Coaraze, où fut élevé Henri -IV: _Lo que a de ser no puede faltar_: «Ce qui doit être ne peut -manquer.» Nos rois se sont intitulés rois de France et de Navarre. -C'est une belle expression des origines primitives de la population -française comme de la dynastie. - -Les vieilles races, les races pures, les Celtes et les Basques, la -Bretagne et la Navarre, devaient céder aux races mixtes, la frontière -au centre, la nature à la civilisation. Les Pyrénées présentent -partout cette image du dépérissement de l'ancien monde. L'antiquité y -a disparu; le moyen âge s'y meurt. Ces châteaux croulants, ces tours -_des Maures_, ces ossements des Templiers qu'on garde à Gavarnie, y -figurent, d'une manière toute significative, le monde qui s'en va. La -montagne elle-même, chose bizarre, semble aujourd'hui attaquée dans -son existence. Les cîmes décharnées qui la couronnent témoignent de -sa caducité[151]. Ce n'est pas en vain qu'elle est frappée de tant -d'orages; et d'en bas l'homme y aide. Cette profonde ceinture de -forêts qui couvraient la nudité de la vieille mère, il l'arrache -chaque jour. Les terres végétales, que le gramen retenait sur les -pentes, coulent en bas avec les eaux. Le rocher reste nu; gercé, -exfolié par le chaud, par le froid, miné par la fonte des neiges, il -est emporté par les avalanches. Au lieu d'un riche pâturage, il reste -un sol aride et ruiné: le laboureur, qui a chassé le berger, n'y gagne -rien lui-même. Les eaux, qui filtraient doucement dans la vallée à -travers le gazon et les forêts, y tombent maintenant en torrents, et -vont couvrir ses champs des ruines qu'il a faites. Quantité de hameaux -ont quitté les hautes vallées faute de bois de chauffage, et reculé -vers la France, fuyant leurs propres dévastations[152]. - -[Note 151: Plusieurs espèces animales disparaissent des Pyrénées. Le -chat sauvage y est devenu rare; le cerf en a disparu depuis deux cents -ans, selon Buffon.] - -[Note 152: Dralet, II, 105. Les habitants allaient voler du bois -jusqu'en Espagne.--Il y a de fortes amendes pour quiconque couperait -une branche d'arbre dans une grande forêt qui domine Cauterets, et la -défend des neiges.--Diodore de Sicile disait déjà (lib. II): «Pyrénées -vient du mot grec _pur_ (feu), parce qu'autrefois, le feu ayant été -mis par les bergers, toutes les forêts brûlèrent.»--Procès-verbal du 8 -mai 1670. «Il n'y a aucune forêt qui n'ait été incendiée à diverses -reprises par la malice des habitants, ou pour faire convertir les bois -en prés ou terrains labourables.»] - -Dès 1673, on s'alarma. Il fut ordonné à chaque habitant de planter -tous les ans un arbre dans les forêts du domaine, deux dans les -terrains communaux. Des forestiers furent établis. En 1669, en 1756, -et plus tard, de nouveaux règlements attestèrent l'effroi qu'inspirait -le progrès du mal. Mais à la Révolution, toute barrière tomba; la -population pauvre commença d'ensemble cette oeuvre de destruction. Ils -escaladèrent, le feu et la bêche en main, jusqu'au nid des aigles, -cultivèrent l'abîme, pendus à une corde. Les arbres furent sacrifiés -aux moindres usages; on abattait deux pins pour faire une paire de -sabots[153]. En même temps le petit bétail, se multipliant sans -nombre, s'établit dans la forêt, blessant les arbres, les arbrisseaux, -les jeunes pousses, dévorant l'espérance. La chèvre, surtout, la bête -de celui qui ne possède rien, bête aventureuse, qui vit sur le commun, -animal niveleur, fut l'instrument de cette invasion dévastatrice, la -Terreur du désert. Ce ne fut pas le moindre des travaux de Bonaparte -de combattre ces monstres rongeants. En 1813, les chèvres n'étaient -plus le dixième de leur nombre en l'an X[154]. Il n'a pu arrêter -pourtant cette guerre contre la nature. - -[Note 153: Dralet.] - -[Note 154: Ibid.] - -Tout ce Midi, si beau, c'est néanmoins, comparé au Nord, un pays de -ruines. Passez les paysages fantastiques de Saint-Bertrand de -Comminges et de Foix, ces villes qu'on dirait jetées là par les fées; -passez notre petite Espagne de France, le Roussillon, ses vertes -prairies, ses brebis noires, ses romances catalanes, si douces, à -recueillir le soir de la bouche des filles du pays. Descendez dans ce -pierreux Languedoc, suivez-en les collines mal ombragées d'oliviers, -au chant monotone de la cigale. Là, point de rivières navigables; le -canal des deux mers n'a pas suffi pour y suppléer; mais force étangs -salés, des terres salées aussi, où ne croît que le salicor[155]; -d'innombrables sources thermales, du bitume et du baume, c'est une -autre Judée. Il ne tenait qu'aux rabbins des écoles juives de Narbonne -de se croire dans leur pays. Ils n'avaient pas même à regretter la -lèpre asiatique; nous en avons eu des exemples récents à -Carcassonne[156]. - -[Note 155: L'arrondissement de Narbonne en fournit la manufacture des -glaces de Venise.] - -[Note 156: Trouvé.] - -C'est que, malgré le _cers_ occidental, auquel Auguste dressa un -autel, le vent chaud et lourd d'Afrique pèse sur ce pays. Les plaies -aux jambes ne guérissent guère à Narbonne[157]. La plupart de ces -villes sombres, dans les plus belles situations du monde, ont autour -d'elles des plaines insalubres: Albi, Lodève, Agde _la noire_[158], à -côté de son cratère. Montpellier, héritière de feue Maguelone, dont -les ruines sont à côté. Montpellier, qui voit à son choix les -Pyrénées, les Cévennes, les Alpes même, a près d'elle et sous elle une -terre malsaine[159], couverte de fleurs, tout aromatique, et comme -profondément médicamentée; ville de médecine, de parfums et de -vert-de-gris. - -[Note 157: Selon le même auteur, il en est de même des plaies à la -tête, à Bordeaux.--Le cers et l'autan dominent alternativement en -Languedoc. Le cers (_cyrch_, impétuosité, en gallois) est le vent -d'ouest, violent, mais salubre.--L'autan est le vent du sud-est, le -vent d'Afrique, lourd et putréfiant. - -Senec. quæst, natur I, III, c. XI. «Infestat..... Galliam Circius: cui -ædificia quassanti, tamen incolæ gratias agunt, tanquam salubritatem -coeli sui debeant ei. Divus certe Augustus templum illi, quum in -Gallia moraretur, et vovit et fecit.»] - -[Note 158: Proverbe: _Agde, ville noire, caverne de voleurs_. Elle est -bâtie de laves. Lodève est noire aussi.] - -[Note 159: Montpellier est célèbre par ses distilleries et -parfumeries. On attribue la découverte de l'eau-de-vie à Arnaud de -Villeneuve, qui créa les parfumeries dans cette ville.--Autrefois -Montpellier fabriquait seule le vert-de-gris; on croyait que les caves -de Montpellier y étaient seules propres.] - -C'est une bien vieille terre que ce Languedoc. Vous y trouverez partout -les ruines sous les ruines; les Camisards sur les Albigeois, les -Sarrasins sur les Goths, sous ceux-ci les Romains, les Ibères. Les murs -de Narbonne sont bâtis de tombeaux, de statues, d'inscriptions[160]. -L'amphithéâtre de Nîmes est percé d'embrasures gothiques, couronné de -créneaux sarrasins, noirci par les flammes de Charles-Martel. Mais ce -sont encore les plus vieux qui ont le plus laissé; les Romains ont -enfoncé la plus profonde trace; leur maison carrée, leur triple pont du -Gard, leur énorme canal de Narbonne qui recevait les plus grands -vaisseaux[161]. - -[Note 160: Sous François Ier, les murs de Narbonne furent réparés et -couverts de fragments de monuments antiques. L'ingénieur a placé les -inscriptions sur les murs, et les fragments de bas-reliefs, près des -portes et sur les voûtes. C'est un musée immense, amas de jambes, de -têtes, de mains, de troncs, d'armes, de mots sans aucun sens; il y a -près d'un million d'inscriptions presque entières, et qu'on ne peut -lire, vu la largeur du fossé, qu'avec une lunette.--Sur les murs -d'Arles, on voit encore grand nombre de pierres sculptées, provenant -d'un théâtre.] - -[Note 161: Le canal était large de cent pas, long de deux mille, et -profond de trente.] - -Le droit romain est bien une autre ruine, et tout autrement imposante. -C'est à lui, aux vieilles franchises qui l'accompagnaient, que le -Languedoc a dû de faire exception à la maxime féodale: Nulle terre -sans seigneur. Ici la présomption était toujours pour la liberté. La -féodalité ne put s'y introduire qu'à la faveur de la croisade, comme -auxiliaire de l'Église, comme _familière_ de l'Inquisition. Simon de -Montfort y établit quatre cent trente-quatre fiefs. Mais cette colonie -féodale, gouvernée par la Coutume de Paris, n'a fait que préparer -l'esprit républicain de la province à la centralisation monarchique. -Pays de liberté politique et de servitude religieuse, plus fanatique -que dévot, le Languedoc a toujours nourri un vigoureux esprit -d'opposition. Les catholiques même y ont eu leur protestantisme sous -la forme janséniste. Aujourd'hui encore, à Alet, on gratte le tombeau -de Pavillon, pour en boire la cendre qui guérit la fièvre. Les -Pyrénées ont toujours fourni des hérétiques, depuis Vigilance et Félix -d'Urgel. Le plus obstiné des sceptiques, celui qui a cru le plus au -doute, Bayle, est de Carlat. De Limoux, les Chénier[162], les frères -rivaux, non pourtant comme on l'a dit, jusqu'au fratricide; de -Carcassonne, Fabre d'Églantine. Au moins l'on ne refusera pas à cette -population la vivacité et l'énergie. Énergie meurtrière, violence -tragique. Le Languedoc, placé au coude du Midi, dont il semble -l'articulation et le noeud, a été souvent froissé dans la lutte des -races et des religions. Je parlerai ailleurs de l'effroyable -catastrophe du XIIIe siècle. Aujourd'hui encore, entre Nîmes et la -montagne de Nîmes, il y a une haine traditionnelle, qui, il est vrai, -tient de moins en moins à la religion: ce sont les Guelfes et les -Gibelins. Ces Cévennes sont si pauvres et si rudes; il n'est pas -étonnant qu'au point de contact avec la riche contrée de la plaine, il -y ait un choc plein de violence et de rage envieuse. L'histoire de -Nîmes n'est qu'un combat de taureaux. - -[Note 162: Les deux Chénier naquirent à Constantinople, où leur père -était consul général; mais leur famille était de Limoux, et leurs -aïeux avaient occupé longtemps la place d'inspecteur des mines de -Languedoc et de Roussillon.] - -Le fort et dur génie du Languedoc n'a pas été assez distingué de la -légèreté spirituelle de la Guyenne et de la pétulance emportée de la -Provence. Il y a pourtant entre le Languedoc et la Guyenne la même -différence qu'entre les Montagnards et les Girondins, entre Fabre et -Barnave, entre le vin fumeux de Lunel et le vin de Bordeaux. La -conviction est forte, intolérante en Languedoc, souvent atroce, et -l'incrédulité aussi. La Guyenne au contraire, le pays de Montaigne et -de Montesquieu, est celui des croyances flottantes; Fénelon, l'homme -le plus religieux qu'ils aient eu, est presque un hérétique. C'est -bien pis en avançant vers la Gascogne, pays de pauvres diables, -très-nobles et très-gueux, de drôles de corps, qui auraient tous dit, -comme leur Henri IV: _Paris vaut bien une messe_; ou comme il écrivait -à Gabrielle, au moment de l'abjuration: _Je vais faire le saut -périlleux!_[163] Ces hommes veulent à tout prix réussir, et -réussissent. Les Armagnacs s'allièrent aux Valois; les Albret, mêlés -aux Bourbons, ont fini par donner des rois à la France. - -[Note 163: Un proverbe gascon dit: Tout bon Gascon peut se dédire -trois fois. (_Tout boun Gascoun quès pot réprenqué très cops._)] - -Le génie provençal aurait plus d'analogie, sous quelque rapport, avec -le génie gascon qu'avec le languedocien. Il arrive souvent que les -peuples d'une même zone sont alternés ainsi; par exemple, l'Autriche, -plus éloignée de la Souabe que de la Bavière, en est plus rapprochée -par l'esprit. Riveraines du Rhône, coupées symétriquement par des -fleuves ou torrents qui se répondent (le Gard à la Durance, et le Var -à l'Hérault), les provinces de Languedoc et de Provence forment à -elles deux notre littoral sur la Méditerranée. Ce littoral a des deux -côtés ses étangs, ses marais, ses vieux volcans. Mais le Languedoc est -un système complet, un dos de montagnes ou collines avec les deux -pentes: c'est lui qui verse les fleuves à la Guyenne et à l'Auvergne. -La Provence est adossée aux Alpes; elle n'a point les Alpes, ni les -sources de ses grandes rivières; elle n'est qu'un prolongement, une -pente des monts vers le Rhône et la mer; au bas de cette pente, et le -pied dans l'eau, sont ses belles villes, Marseille, Arles, Avignon. En -Provence, toute la vie est au bord. Le Languedoc, au contraire, dont -la côte est moins favorable, tient ses villes en arrière de la mer et -du Rhône. Narbonne, Aigues-Mortes et Cette ne veulent point être des -ports[164]. Aussi l'histoire du Languedoc est plus continentale que -maritime; ses grands événements sont les luttes de la liberté -religieuse. Tandis que le Languedoc recule devant la mer, la Provence -y entre, elle lui jette Marseille et Toulon; elle semble élancée aux -courses maritimes, aux croisades, aux conquêtes d'Italie et d'Afrique. - -[Note 164: Trois essais impuissants des Romains, de saint Louis et de -Louis XIV.] - -La Provence a visité, a hébergé tous les peuples. Tous ont chanté les -chants, dansé les danses d'Avignon, de Beaucaire; tous se sont arrêtés -aux passages du Rhône, à ces grands carrefours des routes du -Midi[165]. Les saints de Provence (de vrais saints que j'honore) leur -ont bâti des ponts[166], et commencé la fraternité de l'Occident. Les -vives et belles filles d'Arles et d'Avignon, continuant cette oeuvre, -ont pris par la main le Grec, l'Espagnol, l'Italien, leur ont, bon gré -mal gré, mené la farandole[167]. Et ils n'ont plus voulu se -rembarquer. Ils ont fait en Provence des villes grecques, moresques, -italiennes. Ils ont préféré les figues fiévreuses de Fréjus[168] à -celles d'Ionie ou de Tusculum, combattu les torrents, cultivé en -terrasses les pentes rapides, exigé le raisin des coteaux pierreux qui -ne donnent que thym et lavande. - -[Note 165: Ce pont d'Avignon, tant chanté, succédait au pont de bois -d'Arles qui, dans son temps, avait reçu ces grandes réunions d'hommes, -comme depuis Avignon et Beaucaire.] - -[Note 166: Le berger saint Benezet reçut, dans une vision, l'ordre de -construire le pont d'Avignon; l'évêque n'y crut qu'après que Benezet -eut porté sur son dos, pour première pierre, un roc énorme. Il fonda -l'ordre des _frères pontifes_, qui contribuèrent à la construction du -pont du Saint-Esprit, et qui en avaient commencé un sur la Durance.] - -[Note 167: L'une des quatre espèces de farandoles que distingue -Fischer s'appelle la _Turque_; une autre, la _Moresque_. Ces noms, et -les rapports de plusieurs de ces danses avec le _boléro_, doivent -faire présumer que ce sont les Sarrasins qui en ont laissé l'usage en -France.] - -[Note 168: Millin, II, 487. Sur l'insalubrité d'Arles; _id._, III, -645.--Papon, I, 20, proverbe: Avenio ventosa, sine vento venenosa, cum -vento fastidiosa.--En 1213, les évêques de Narbonne, etc., écrivent à -Innocent III, qu'un concile provincial ayant été convoqué à Avignon: -«Multi ex prælatis, quia generalis corruptio aeris ibi erat, -nequivimus colloquio interesse; sicque factum est ut necessario -negotium differetur.» Epist. Innoc. III (Éd. Baluze, II, 762).--Il y -eut des lépreux à Martigues jusqu'en 1731; à Vitrolles, jusqu'en 1807. -En général, les maladies cutanées sont communes en Provence. Millin, -IV, 35. - -Il y a quatre cent mille arpents de marais. Peuchet et Chanlaire, -Statistique des Bouches-du-Rhône. _Voy._ aussi la grande Statistique -de M. de Villeneuve, 4 vol. in-4º.--Les marais d'Hyères rendent cette -ville inhabitable l'été; on respire la mort avec les parfums des -fruits et des fleurs. De même à Fréjus. Statistique du Var, par -Fauchet, préfet, an IX, p. 52, sqq.] - -Cette poétique Provence n'en est pas moins un rude pays. Sans parler -de ses marais pontins, et du val d'Olioul, et de la vivacité de tigre -du paysan de Toulon, ce vent éternel qui enterre dans le sable les -arbres du rivage, qui pousse les vaisseaux à la côte, n'est guère -moins funeste sur terre que sur mer. Les coups de vent, brusques et -subits, saisissent mortellement. Le Provençal est trop vif pour -s'emmailloter du manteau espagnol. Et ce puissant soleil aussi, la -fête ordinaire de ce pays de fêtes, il donne rudement sur la tête, -quand d'un rayon il transfigure l'hiver en été. Il vivifie l'arbre, il -le brûle. Et les gelées brûlent aussi. Plus souvent des orages, des -ruisseaux qui deviennent des fleuves. Le laboureur ramasse son champ -au bas de la colline, ou le suit voguant à grande eau, et s'ajoutant à -la terre du voisin. Nature capricieuse, passionnée, colère et -charmante. - -Le Rhône est le symbole de la contrée, son fétiche, comme le Nil est -celui de l'Égypte. Le peuple n'a pu se persuader que ce fleuve ne fût -qu'un fleuve; il a bien vu que la violence du Rhône était de la -colère[169], et reconnu les convulsions d'un monstre dans ses gouffres -tourbillonnants. Le monstre c'est le _drac_, la _tarasque_, espèce de -tortue-dragon, dont on promène la figure à grand bruit dans certaines -fêtes[170]. Elle va jusqu'à l'église, heurtant tout sur son passage. -La fête n'est pas belle, s'il n'y a pas au moins un bras cassé. - -[Note 169: On trouve le long de tout le cours du Rhône des traces du -culte sanguinaire de Mithra.--On voit à Arles, à Tain et à Valence, -des autels tauroboliques; un autre à Saint-Andéol. À la -Bâtie-Mont-Saléon, ensevelie par la formation d'un lac, et déterrée en -1804, on a trouvé un groupe mithriaque.--À Fourvières, on a trouvé un -autel mithriaque consacré à Adrien; il y en a encore un autre à Lyon -consacré à Septime-Sévère. Millin, _passim_. - -Millin, III, 453. Cette fête se retrouve, je crois, en -Espagne.--L'Isère est surnommée le _serpent_, comme le _Drac_ le -_dragon_; tous deux menacent Grenoble: - - Le serpent et le dragon - Mettront Grenoble en savon. - ---À Metz, on promène le jour des Rogations un dragon qu'on nomme le -_graouilli_; les boulangers et les pâtissiers lui mettent sur la -langue des petits pains et des gâteaux. C'est la figure d'un monstre -dont la ville fut délivrée par son évêque, saint Clément.--À Rouen, -c'est un mannequin d'osier, la _gargouille_, à qui on remplissait -autrefois la gueule de petits cochons de lait. Saint Romain avait -délivré la ville de ce monstre, qui se tenait dans la Seine, comme -saint Marcel délivra Paris du monstre de la Bièvre, etc.] - -[Note 170: Le jour de Sainte-Marthe, une jeune fille mène le monstre -enchaîné à l'église pour qu'il meure sous l'eau bénite qu'on lui -jette.] - -Ce Rhône, emporté comme un taureau qui a vu du rouge, vient donner -contre son delta de la Camargue, l'île des taureaux et des beaux -pâturages. La fête de l'île, c'est la _Ferrade_. Un cercle de -chariots est chargé de spectateurs. On y pousse à coups de fourche les -taureaux qu'on veut marquer. Un homme adroit et vigoureux renverse le -jeune animal, et pendant qu'on le tient à terre, on offre le fer rouge -à une dame invitée; elle descend et l'applique elle-même sur la bête -écumante. - -Voilà le génie de la basse Provence, violent, bruyant, barbare, mais -non sans grâce. Il faut voir ces danseurs infatigables danser la -moresque, les sonnettes aux genoux, ou exécuter à neuf, à onze, à -treize, la danse des épées, le _bacchuber_, comme disent leurs voisins -de Gap; ou bien à Riez, jouer tous les ans la _bravade_ des -Sarrasins[171]. Pays de militaires, des Agricola, des Baux, des -Crillon; pays des marins intrépides; c'est une rude école que ce golfe -de Lion. Citons le bailli de Suffren, et ce renégat qui mourut -capitan-pacha en 1706; nommons le mousse Paul (il ne s'est jamais -connu d'autre nom); né sur mer d'une blanchisseuse, dans une barque -battue par la tempête, il devint amiral et donna sur son bord une fête -à Louis XIV; mais il ne méconnaissait pas pour cela ses vieux -camarades, et voulut être enterré avec les pauvres, auxquels il laissa -tout son bien. - -[Note 171: Dans les Pyrénées, c'est Renaud, monté sur son bon cheval -Bayard, qui délivre une jeune fille des mains des infidèles.] - -Cet esprit d'égalité ne peut surprendre dans ce pays de républiques, -au milieu des cités grecques et des municipes romains. Dans les -campagnes même, le servage n'a jamais pesé comme dans le reste de la -France. Ces paysans étaient leurs propres libérateurs et les -vainqueurs des Maures; eux seuls pouvaient cultiver la colline -abrupte, et resserrer le lit du torrent. Il fallait contre une telle -nature des mains libres, intelligentes. - -Libre et hardi fut encore l'essor de la Provence dans la littérature, -dans la philosophie. La grande réclamation du breton Pélage en faveur -de la liberté humaine fut accueillie, soutenue en Provence par -Faustus, par Cassien, par cette noble école de Lerins, la gloire du Ve -siècle. Quand le breton Descartes affranchit la philosophie de -l'influence théologique, le provençal Gassendi tenta la même -révolution au nom du sensualisme. Et au dernier siècle, les athées de -Saint-Malo, Maupertuis et Lamettrie, se rencontrèrent chez Frédéric, -avec un athée provençal (d'Argens). - -Ce n'est pas sans raison que la littérature du Midi au XIIe et au -XIIIe siècles, s'appelle la littérature provençale. On vit alors tout -ce qu'il y a de subtil et de gracieux dans le génie de cette contrée. -C'est le pays des beaux parleurs, passionnés (au moins pour la -parole), et, quand ils veulent, artisans obstinés de langage; ils ont -donné Massillon, Mascaron, Fléchier, Maury, les orateurs et les -rhéteurs. Mais la Provence entière, municipes, Parlement et noblesse, -démagogie et rhétorique, le tout couronné d'une magnifique insolence -méridionale s'est rencontré dans Mirabeau, le col du taureau, la force -du Rhône. - -Comment ce pays-là n'a-t-il pas vaincu et dominé la France? Il a bien -vaincu l'Italie au XIII siècle. Comment est-il si terne maintenant, -en exceptant Marseille, c'est-à-dire la mer? Sans parler des côtes -malsaines, et des villes qui se meurent, comme Fréjus[172], je ne vois -partout que ruines. Et il ne s'agit pas ici de ces beaux restes de -l'antiquité, de ces ponts romains, de ces aqueducs, de ces arcs de -Saint-Remi et d'Orange, et de tant d'autres monuments. Mais dans -l'esprit du peuple, dans sa fidélité aux vieux usages[173], qui lui -donnent une physionomie si originale et si antique; là aussi je -trouve une ruine. C'est un peuple qui ne prend pas le temps passé au -sérieux, et qui pourtant en conserve la trace[174]. Un pays traversé -par tous les peuples aurait dû, ce semble, oublier davantage; mais -non, il s'est obstiné dans ses souvenirs. Sous plusieurs rapports, il -appartient, comme l'Italie, à l'antiquité. - -[Note 172: «Cette ville devient plus déserte chaque jour, et les -communes voisines ont perdu, depuis un demi-siècle, neuf dixièmes de -leur population.» Fauchet, an IX, _loc. cit._] - -[Note 173: Dans ses jolies danses mauresques, dans les _romérages_ de -ses bourgs, dans les usages de la bûche _calendaire_, des pois chiches -à certaines fêtes, dans tant d'autres coutumes. Millin, III, 346. La -fête patronale de chaque village s'appelle _Romna-Vagi_, et par -corruption _Romerage_, parce qu'elle précédait souvent un voyage de -Rome que le seigneur faisait ou faisait faire (?)--Millin, III, 336. -C'est à Noël qu'on brûle le _caligneau_ ou _calendeau_; c'est une -grosse bûche de chêne qu'on arrose de vin et d'huile. On criait -autrefois en la plaçant: _Calene ven_, _tout ben ven_, calende vient, -tout va bien. C'est le chef de la famille qui doit mettre le feu à la -bûche; la flamme s'appelle _caco fuech_, feu d'amis. On trouve le même -usage en Dauphiné. Champollion-Figeac, p. 124. On appelle _chalendes_ -le jour de Noël. De ce mot on a fait _chalendat_, nom que l'on donne à -une grosse bûche que l'on met au feu la veille de Noël au soir, et qui -y reste allumée jusqu'à ce qu'elle soit consumée. Dès qu'elle est -placée dans le foyer, on répand dessus un verre de vin en faisant le -signe de la croix, et c'est ce qu'on appelle: _batisa la chalendal_. -Dès ce moment cette bûche est pour ainsi dire sacrée, et l'on ne peut -pas s'asseoir dessus sans risquer d'en être puni, au moins par la -gale.--Millin, III, 339. On trouve l'usage de manger des pois chiches -à certaines fêtes, non-seulement à Marseille, mais en Italie, en -Espagne, à Gênes et à Montpellier. Le peuple de cette dernière ville -croit que, lorsque Jésus-Christ entra dans Jérusalem, il traversa une -_sesierou_, un champ de pois chiches, et que c'est en mémoire de ce -jour que s'est perpétué l'usage de manger des _sesés_. À certaines -fêtes, les Athéniens mangeaient aussi des pois chiches (aux -Panepsies.)] - -[Note 174: La procession du bon roi René, à Aix, est une parade -dérisoire de la fable, de l'histoire et de la Bible. - -Millin, II, 299. On y voit le duc Urbain (le malheureux général du roi -René) et la duchesse Urbain, montés sur des ânes; on y voyait une âme -que se disputaient deux diables; les chevaux _frux_ ou fringants, en -carton; le roi Hérode, la reine de Saba, le Temple de Salomon, et -l'étoile des Mages au bout d'un bâton, ainsi que la Mort, l'_abbé de -la jeunesse_ couvert de poudre et de rubans, etc., etc.] - -Franchissez les tristes embouchures du Rhône, obstruées et -marécageuses, comme celles du Nil et du Pô. Remontez à la ville -d'Arles. La vieille métropole du christianisme dans nos contrées -méridionales avait cent mille âmes au temps des Romains; elle en a -vingt mille aujourd'hui; elle n'est riche que de morts et de -sépulcres[175]. Elle a été longtemps le tombeau commun, la nécropole -des Gaules. C'était un bonheur souhaité de pouvoir reposer dans ses -champs Élysiens (les Aliscamps). Jusqu'au XIIe siècle, dit-on, les -habitants des deux rives mettaient, avec une pièce d'argent, leurs -morts dans un tonneau enduit de poix qu'on abandonnait au fleuve; ils -étaient fidèlement recueillis. Cependant cette ville a toujours -décliné. Lyon l'a bientôt remplacée dans la primatie des Gaules; le -royaume de Bourgogne, dont elle fut la capitale, a passé rapide et -obscur; ses grandes familles se sont éteintes. - -[Note 175: - - Si comme ad Arli, ove'l Rodano stagna, - Fanno i sepolcri tutto 'l loco varo. - - DANTE, Inferno. c. IX.] - -Quand de la côte et des pâturages d'Arles, on monte aux collines -d'Avignon, puis aux montagnes qui approchent des Alpes, on s'explique -la ruine de la Provence. Ce pays tout excentrique n'a de grandes -villes qu'à ses frontières. Ces villes étaient en grande partie des -colonies étrangères; la partie vraiment provençale était la moins -puissante. Les comtes de Toulouse finirent par s'emparer du Rhône, les -Catalans de la côte et des ports; les Baux, les Provençaux indigènes, -qui avaient jadis délivré le pays des Maures, eurent Forcalquier, -Sisteron, c'est-à-dire l'intérieur. Ainsi allaient en pièces les États -du Midi, jusqu'à ce que vinrent les Français qui renversèrent -Toulouse, rejetèrent les Catalans en Espagne, unirent les Provençaux -et les menèrent à la conquête de Naples. Ce fut la fin des destinées -de la Provence. Elle s'endormit avec Naples sous un même maître. Rome -prêta son pape à Avignon; les richesses et les scandales abondèrent. -La religion était bien malade dans ces contrées, surtout depuis les -Albigeois; elle fut tuée par la présence des papes. En même temps -s'affaiblissaient et venaient à rien les vieilles libertés des -municipes du Midi. La liberté romaine et la religion romaine, la -république et le christianisme, l'antiquité et le moyen âge, s'y -éteignaient en même temps. Avignon fut le théâtre de cette -décrépitude. Aussi ne croyez pas que ce soit seulement pour Laure que -Pétrarque ait tant pleuré à la source de Vaucluse; l'Italie aussi fut -sa Laure, et la Provence, et tout l'antique Midi qui se mourait chaque -jour[176]. - -[Note 176: Je ne sais lequel est le plus touchant des plaintes du -poète sur les destinées de l'Italie, ou de ses regrets lorsqu'il a -perdu Laure. Je ne résiste pas au plaisir de citer ce sonnet admirable -où le pauvre vieux poète s'avoue enfin qu'il n'a poursuivi qu'une -ombre: - -«Je le sens et le respire encore, c'est mon air d'autrefois. Les -voilà, les douces collines où naquit la belle lumière, qui tant que le -ciel le permit, remplit mes yeux de joie et de désir, et maintenant -les gonfle de pleurs. - -«Ô fragile espoir! ô folles pensées!... l'herbe est veuve, et troubles -sont les ondes. Il est vide et froid, le nid qu'elle occupait, ce nid -où j'aurais voulu vivre et mourir! - -«J'espérais, sur ses douces traces, j'espérais de ses beaux yeux qui -ont consumé mon coeur, quelque repos après tant de fatigues. - -«Cruelle, ingrate servitude! j'ai brûlé tant qu'a duré l'objet de mes -feux, et aujourd'hui je vais pleurant sa cendre.» - - Sonnet CCLXXIX.] - -La Provence, dans son imparfaite destinée, dans sa forme incomplète, -me semble un chant des troubadours, un canzone de Pétrarque; plus -d'élan que de portée. La végétation africaine des côtes est bientôt -bornée par le vent glacial des Alpes. Le Rhône court à la mer, et n'y -arrive pas. Les pâturages font place aux sèches collines, parées -tristement de myrte et de lavande, parfumées et stériles. - -La poésie de ce destin du Midi semble reposer dans la mélancolie de -Vaucluse, dans la tristesse ineffable et sublime de la Sainte-Baume, -d'où l'on voit les Alpes et les Cévennes, le Languedoc et la -Provence, au delà, la Méditerranée. Et moi aussi, j'y pleurerais comme -Pétrarque au moment de quitter ces belles contrées. - - * * * * * - -Mais il faut que je fraye ma route vers le nord, aux sapins du Jura, -aux chênes des Vosges et des Ardennes, vers les plaines décolorées du -Berry et de la Champagne. Les provinces que nous venons de parcourir, -isolées par leur originalité même, ne me pourraient servir à composer -l'unité de la France. Il y faut des éléments plus liants, plus -dociles; il faut des hommes plus disciplinables, plus capables de -former un noyau compacte, pour fermer la France du Nord aux grandes -invasions de terre et de mer, aux Allemands et aux Anglais. Ce n'est -pas trop pour cela des populations serrées du centre, des bataillons -normands, picards, des massives et profondes légions de la Lorraine et -de l'Alsace. - -Les Provençaux appellent les Dauphinois les _Franciaux_. Le Dauphiné -appartient déjà à la vraie France, la France du Nord. Malgré la -latitude, cette province est septentrionale. Là commence cette zone de -pays rudes et d'hommes énergiques qui couvrent la France à l'est. -D'abord le Dauphiné, comme une forteresse sous le vent des Alpes; puis -le marais de la Bresse; puis dos à dos la Franche-Comté et la -Lorraine, attachées ensemble par les Vosges, qui versent à celle-ci la -Moselle, à l'autre la Saône et le Doubs. Un vigoureux génie de -résistance et d'opposition signale ces provinces. Cela peut être -incommode au dedans, mais c'est notre salut contre l'étranger. Elles -donnent aussi à la science des esprits sévères et analytiques: Mably -et Condillac son frère, sont de Grenoble; d'Alembert est Dauphinois -par sa mère; de Bourg-en-Bresse, l'astronome Lalande, et Bichat, le -grand anatomiste[177]. - -[Note 177: Même esprit critique en Franche-Comté; ainsi Guillaume de -Saint-Amour, l'adversaire du mysticisme des ordres mendiants, le -grammairien d'Olivet, etc. Si nous voulions citer quelques-uns des -plus distingués de nos contemporains, nous pourrions nommer Charles -Nodier, Jouffroy et Droz. Cuvier était de Montbéliard; mais le -caractère de son génie fut modifié par une éducation allemande.] - -Leur vie morale et leur poésie, à ces hommes de la frontière, du reste -raisonneurs et intéressés[178], c'est la guerre. Qu'on parle de passer -les Alpes ou le Rhin, vous verrez que les Bayards ne manqueront pas au -Dauphiné, ni les Ney, les Fabert, à la Lorraine. Il y a là, sur la -frontière, des villes héroïques où c'est de père en fils un invariable -usage de se faire tuer pour le pays[179]. Et les femmes s'en mêlent -souvent comme les hommes[180]. Elles ont dans toute cette zone, du -Dauphiné aux Ardennes, un courage, une grâce d'amazones, que vous -chercheriez en vain partout ailleurs. Froides, sérieuses et soignées -dans leur mise, respectables aux étrangers et à leurs familles, elles -vivent au milieu des soldats, et leur imposent. Elles-mêmes, veuves, -filles de soldats, elles savent ce que c'est que la guerre, ce que -c'est que de souffrir et mourir; mais elles n'y envoient pas moins les -leurs, fortes et résignées; au besoin elles iraient elles-mêmes. Ce -n'est pas seulement la Lorraine qui sauva la France par la main d'une -femme: en Dauphiné, Margot de Lay défendit Montélimart, et Philis La -Tour-du-Pin. La Charce ferma la frontière au duc de Savoie (1692). Le -génie viril des Dauphinoises a souvent exercé sur les hommes une -irrésistible puissance: témoin la fameuse madame Tencin, mère de -d'Alembert; et cette blanchisseuse de Grenoble qui, de mari en mari, -finit par épouser le roi de Pologne; on la chante encore dans le pays -avec Mélusine et la fée de Sassenage. - -[Note 178: On trouve dans les habitudes de langage des Dauphinois, des -traces singulières de leur vieil esprit processif. «Les propriétaires -qui jouissent de quelque aisance parlent le français d'une manière -assez intelligible, mais ils y mêlent souvent les termes de l'ancienne -pratique, que le barreau n'ose pas encore abandonner. Avant la -Révolution, quand les enfants avaient passé un an ou deux chez un -procureur, à mettre au net des exploits et des appointements, leur -éducation était faite, et ils retournaient à la charrue.» -Champollion-Figeac, patis du Dauphiné, p. 67.] - -[Note 179: La petite ville de Sarrelouis, qui compte à peine cinq -mille habitants, a fourni en vingt années cinq ou six cents officiers -et militaires décorés, presque tous morts au champ de bataille.] - -[Note 180: On conserve, au Musée d'artillerie, la riche et galante -armure des princesses de la maison de Bouillon.] - -Il y a dans les moeurs communes du Dauphiné une vive et franche -simplicité à la montagnarde, qui charme tout d'abord. En montant vers -les Alpes surtout, vous trouverez l'honnêteté savoyarde[181], la même -bonté, avec moins de douceur. Là, il faut bien que les hommes s'aiment -les uns les autres; la nature, ce semble, ne les aime guère[182]. Sur -ces pentes exposées au nord, au fond de ces sombres entonnoirs où -siffle le vent maudit des Alpes, la vie n'est adoucie que par le bon -coeur et le bon sens du peuple. Des greniers d'abondance fournis par -les communes suppléent aux mauvaises récoltes. On bâtit gratis pour -les veuves, et pour elles d'abord[183]. De là partent des émigrations -annuelles. Mais ce ne sont pas seulement des maçons, des porteurs -d'eau, des rouliers, des ramoneurs, comme dans le Limousin, -l'Auvergne, le Jura, la Savoie; ce sont surtout des instituteurs -ambulants[184] qui descendent tous les hivers des montagnes de Gap et -d'Embrun. Ces maîtres d'école s'en vont par Grenoble dans le Lyonnais, -et de l'autre côté du Rhône. Les familles les reçoivent volontiers; -ils enseignent les enfants et aident au ménage. Dans les plaines du -Dauphiné, le paysan, moins bon et moins modeste, est souvent bel -esprit: il fait des vers et des vers satiriques. - -[Note 181: Cette simplicité, ces moeurs presque patriarcales, tiennent -en grande partie à la conservation de traditions antiques. Le -vieillard est l'objet du respect et le centre de la famille, et deux -ou trois générations exploitent souvent ensemble la même ferme.--Les -domestiques mangent à la table des maîtres.--Au 1er novembre (c'est le -_misdu_ de Bretagne), on sert pour les morts un repas d'oeufs et de -farines bouillies; chaque mort a son couvert. Dans un village, on -célèbre encore la fête du soleil, selon M. Champollion.--On retrouve -en Dauphiné, comme en Bretagne, les _brayes_ celtiques.] - -[Note 182: Malgré la pauvreté du pays, leur bon sens les préserve de -toute entreprise hasardeuse. Dans certaines vallées, on croit qu'il -existe de riches mines; mais une vierge vêtue de blanc en garde -l'entrée avec une faux.] - -[Note 183: Quand une veuve ou un orphelin fait quelque perte de -bétail, etc., on se cotise pour la réparer.] - -[Note 184: Sur quatre mille quatre cents émigrants, sept cents -instituteurs. (Peuchet.)] - -Jamais dans le Dauphiné la féodalité ne pesa comme dans le reste de la -France. Les seigneurs, en guerre éternelle avec la Savoie[185], -eurent intérêt de ménager leurs hommes; les _vavasseurs_ y furent -moins des arrière-vassaux que des petits nobles à peu près -indépendants[186]. La propriété s'y est trouvée de bonne heure divisée -à l'infini. Aussi la Révolution française n'a point été sanglante à -Grenoble; elle y était faite d'avance[187]. La propriété est divisée -au point que telle maison a dix propriétaires, chacun d'eux possédant -et habitant une chambre[188]. Bonaparte connaissait bien Grenoble, -quand il la choisit pour sa première station en revenant de l'île -d'Elbe[189]; il voulait alors relever l'empire par la république. - -[Note 185: Ces guerres jetèrent un grand éclat sur la noblesse -dauphinoise. On l'appelait l'_écarlate des gentilhommes_. C'est le -pays de Bayard, et de ce Lesdiguières qui fut roi du Dauphiné, sous -Henri IV. Le premier y laissa un long souvenir; on disait _prouesse de -Terrail_, comme _loyauté de Salvaing_, _noblesse de Sassenage_.--Près -de la vallée du Graisivaudan est le territoire de Royans, _la vallée -Chevallereuse_.] - -[Note 186: Le noble faisait hommage debout; le bourgeois à genoux et -baisant le dos de la main du seigneur; l'homme du peuple, aussi à -genoux, mais baisant seulement le pouce de la main du seigneur.--De -même à Metz, le maître échevin parlait au roi debout, et non à -genoux.] - -[Note 187: Dans la Terreur, les ouvriers y maintinrent l'ordre avec un -courage et une humanité admirables, à peu près comme à Florence le -cardeur de laine, Michel Lando, dans l'insurrection des Ciampi.] - -[Note 188: Perrin Dulac. (Grenoble.)] - -[Note 189: Il descendit dans une auberge tenue par un vieux soldat, -qui lui avait donné une orange dans la campagne d'Égypte.] - -À Grenoble, comme à Lyon, comme à Besançon, comme à Metz et dans tout -le Nord, l'industrialisme républicain est moins sorti, quoi qu'on ait -dit, de la municipalité romaine que de la protection ecclésiastique; -ou plutôt l'une et l'autre se sont accordées, confondues, l'évêque -s'étant trouvé, au moins jusqu'au IXe siècle, de nom ou de fait, le -véritable _defensor civitatis_. L'évêque Izarn chassa les Sarrasins du -Dauphiné en 965; et jusqu'en 1044, où l'on place l'avénement des -comtes d'Albon, comme dauphins, Grenoble, disent les chroniques, -«avait toujours été un franc-alleu de l'évêque.» C'est aussi par des -conquêtes sur les évêques que commencèrent les comtes poitevins de Die -et de Valence. Ces barons s'appuyèrent tantôt sur les Allemands, -tantôt sur les mécréants du Languedoc[190]. - -[Note 190: D'abord les Vaudois, plus tard les protestants. Dans le -seul département de la Drôme, il y a environ trente-quatre mille -calvinistes (Peuchet). On se rappelle la lutte atroce du baron des -Adrets et de Montbrun.--Le plus célèbre des protestants dauphinois fut -Isaac Casaubon, fils du ministre de Bourdeaux sur le Roubion, né en -1559; il est enterré à Westminster.] - -Besançon[191], comme Grenoble, est encore une république -ecclésiastique, sous son archevêque, prince d'empire, et son noble -chapitre[192]. Mais l'éternelle guerre de la Franche-Comté contre -l'Allemagne, y a rendu la féodalité plus pesante. La longue muraille -du Jura avec ses deux portes de Joux et de la Pierre-Pertuis, puis -les replis du Doubs, c'étaient de fortes barrières[193], Cependant -Frédéric Barberousse n'y établit pas moins ses enfants pour un siècle. -Ce fut sous les serfs de l'Église, à Saint-Claude, comme dans la -pauvre Nantua de l'autre côté de la montagne, que commença l'industrie -de ces contrées. Attachés à la glèbe, ils taillèrent d'abord des -chapelets pour l'Espagne et pour l'Italie; aujourd'hui qu'ils sont -libres, ils couvrent les routes de la France de rouliers et de -colporteurs. - -[Note 191: L'ancienne devise de Besançon était: _Plût à Dieu!_--À -Salins, on lisait sur la porte d'un des forts où étaient les salines, -la devise de Philippe le Bon: _Autre n'auray_. Plusieurs monuments de -Dijon portaient celle de Philippe le Hardi: _Moult me tarde_.--À -Besançon naquit l'illustre diplomate Granvelle, chancelier de -Charles-Quint, mort en 1564.] - -[Note 192: De même à l'abbaye de Saint-Claude, transformée en évêché -en 1741, les religieux devaient faire preuve de noblesse jusqu'à leur -trisaïeul, paternel et maternel. Les chanoines devaient prouver seize -quartiers, huit de chaque côté.] - -[Note 193: La Franche-Comté est le pays le mieux boisé de la France. On -compte trente forêts, sur la Saône, le Doubs et le Lougnon.--Beaucoup de -fabriques de boulets, d'armes, etc. Beaucoup de chevaux et de boeufs, -peu de moutons; mauvaises laines.] - -Sous son évêque même, Metz était libre, comme Liége, comme Lyon; elle -avait son échevin, ses Treize, ainsi que Strasbourg. Entre la grande -Meuse et la petite (la Moselle, _Mosula_), les trois villes -ecclésiastiques, Metz, Toul et Verdun[194], placées en triangle, -formaient un terrain neutre, une île, un asile aux serfs fugitifs. Les -juifs même, proscrits partout, étaient reçus dans Metz. C'était le -_border_ français entre nous et l'Empire. Là, il n'y avait point de -barrière naturelle contre l'Allemagne, comme en Dauphiné et en -Franche-Comté. Les beaux ballons des Vosges, la chaîne même de -l'Alsace, ces montagnes à formes douces et paisibles, favorisaient -d'autant mieux la guerre. Cette terre ostrasienne, partout marquée des -monuments carlovingiens[195], avec ses douze grandes maisons, ses -cent vingt pairs, avec son abbaye souveraine de Remiremont, où -Charlemagne et son fils faisaient leurs grandes chasses d'automne, où -l'on portait l'épée devant l'abbesse[196], la Lorraine offrait une -miniature de l'empire germanique. L'Allemagne y était partout -pêle-mêle avec la France, partout se trouvait la frontière. Là aussi -se forma, et dans les vallées de la Meuse et de la Moselle, et dans -les forêts des Vosges, une population vague et flottante, qui ne -savait pas trop son origine, vivant sur le commun, sur le noble et le -prêtre, qui les prenaient tour à tour à leur service. Metz était leur -ville, à tous ceux qui n'en avaient pas, ville mixte s'il en fut -jamais. On a essayé en vain de rédiger en une coutume les coutumes -contradictoires de cette Babel. - -[Note 194: Sur les moeurs des habitants des Trois-Évêchés et de la -Lorraine en général, voyez le Mémoire manuscrit de M. Turgot, qui se -trouve à la bibliothèque publique de Metz: _Description exacte et -fidèle du pays Messin, etc._--Les trois évêques étaient princes du -Saint-Empire.--Le comté de Gréange et la baronnie de Fenestrange -étaient deux francs-alleus de l'Empire.] - -[Note 195: On voyait à Metz le tombeau de Louis le Débonnaire et -l'original des Annales de Metz, mess. de 894.--Les abeilles, dont il -est si souvent question dans les capitulaires, donnaient à Metz son -hydromel si vanté.] - -[Note 196: Pour être _dame de Remiremont_, il fallait prouver deux -cents ans de noblesse des deux côtés.--Pour être chanoinesse, ou -_demoiselle_ à Épinal, il fallait prouver quatre générations de pères -et mères nobles. - -Piganiol de la Force, XIII. Elle était pour moitié dans la justice de -la ville, et nommait, avec son chapitre, des députés aux États de -Lorraine.--La doyenne et la sacristaine disposaient chacune de quatre -cures. La _sonzier_, ou receveuse, partageait avec l'abbesse la -justice (val de Joux), consistant en dix-neuf villages; tous les -essaims d'abeilles qui s'y trouvaient lui appartenaient de droit. -L'abbaye avait un grand prévôt, un grand et un petit chancelier, un -grand _sonzier_, etc.] - -La langue française s'arrête en Lorraine, et je n'irai pas au delà. Je -m'abstiens de franchir la montagne, de regarder l'Alsace. Le monde -germanique est dangereux pour moi. Il y a là un tout-puissant lotos -qui fait oublier la patrie. Si je vous découvrais, divine flèche de -Strasbourg, si j'apercevais mon héroïque Rhin, je pourrais bien m'en -aller au courant du fleuve, bercé par leurs légendes[197], vers la -rouge cathédrale de Mayence, vers celle de Cologne, et jusqu'à -l'Océan; ou peut-être resterais-je enchanté aux limites solennelles -des deux empires, aux ruines de quelque camp romain, de quelque -fameuse église de pèlerinage, au monastère de cette noble religieuse -qui passa trois cents ans à écouter l'oiseau de la forêt[198]. - -[Note 197: Un duc d'Alsace et de Lorraine, au VIIe siècle, souhaitait -un fils; il n'eut qu'une fille aveugle, et la fit exposer. Un fils lui -vint plus tard, qui ramena la fille au vieux duc, devenu farouche et -triste, solitairement retiré dans le château d'Hohenbourg. Il la -repoussa d'abord, puis se laissa fléchir, et fonda pour elle un -monastère, qui depuis s'appela de son nom, sainte Odile. On découvre -de la hauteur Baden et l'Allemagne. De toutes parts les rois y -venaient en pèlerinage: l'empereur Charles IV, Richard Coeur-de-Lion, -un roi de Danemark, un roi de Chypre, un pape... Ce monastère reçut la -femme de Charlemagne et celle de Charles le Gros.--À Winstein, au nord -du Bas-Rhin, le diable garde dans un château taillé dans le roc de -précieux trésors.--Entre Haguenau et Wissembourg, une flamme -fantastique sort de la _fontaine de la poix_ (Pechelbrunnen); cette -flamme, c'est le _chasseur_, le fantôme d'un ancien seigneur qui expie -sa tyrannie, etc.--Le génie musical et enfantin de l'Allemagne -commence avec ses poétiques légendes. Les ménétriers d'Alsace tenaient -régulièrement leurs assemblées. Le sire de Rapolstein s'intitulait le -_Roi des Violons_. Les violons d'Alsace dépendaient d'un seigneur, et -devaient se présenter, ceux de la Haute-Alsace à Rapolstein, ceux de -la Basse à Bischwiller.] - -[Note 198: À côté de cette belle légende, où l'extase produite par -l'harmonie prolonge la vie pendant des siècles, plaçons l'histoire de -cette femme qui, sous Louis le Débonnaire, entendit l'orgue pour la -première fois, et mourut de ravissement. Ainsi, dans les légendes -allemandes, la musique donne la vie et la mort.] - -Non, je m'arrête sur la limite des deux langues, en Lorraine, au -combat des deux races, au _Chêne des Partisans_, qu'on montre encore -dans les Vosges. La lutte de la France et de l'Empire, de la ruse -héroïque et de la force brutale, s'est personnifiée de bonne heure -dans celle de l'Allemand Zwentebold et du Français Rainier (Renier, -Renard?), d'où viennent les comtes de Hainaut. La guerre du Loup et du -Renard est la grande légende du nord de la France, le sujet des -fabliaux et des poèmes populaires: un épicier de Troyes a donné au XVe -siècle le dernier de ces poèmes. Pendant deux cent cinquante ans, la -Lorraine eut des ducs alsaciens d'origine, créatures des empereurs, et -qui, au dernier siècle, ont fini par être empereurs. Ces ducs furent -presque toujours en guerre avec l'évêque et la république de -Metz[199], avec la Champagne, avec la France; mais l'un d'eux ayant -épousé, en 1255, une fille du comte de Champagne, devenus Français par -leur mère, ils secondèrent vivement la France contre les Anglais, -contre le parti anglais de Flandre et de Bretagne. Ils se firent tous -tuer ou prendre en combattant pour la France, à Courtray, à Cassel, à -Crécy, à Auray. Une fille des frontières de Lorraine et Champagne, une -pauvre paysanne, Jeanne Darc, fit davantage: elle releva la moralité -nationale; en elle apparut, pour la première fois, la grande image du -peuple, sous une forme virginale et pure. Par elle, la Lorraine se -trouvait attachée à la France. Le duc même, qui avait un instant -méconnu le roi et lié les pennons royaux à la queue de son cheval, -maria pourtant sa fille à un prince du sang, au comte de Bar, René -d'Anjou. Une branche cadette de cette famille a donné dans les Guise -des chefs au parti catholique contre les calvinistes alliés de -l'Angleterre et de la Hollande. - -[Note 199: À Metz naquirent le maréchal Fabert, Custine, et cet -audacieux et infortuné Pilâtre des Rosiers, qui le premier osa -s'embarquer dans un ballon. L'édit de Nantes en chassa les Ancillon.] - -En descendant de Lorraine aux Pays-Bas par les Ardennes, la Meuse, -d'agricole et industrielle, devient de plus en plus militaire. Verdun -et Stenay, Sedan, Mézières et Givet, Maëstricht, une foule de places -fortes, maîtrisent son cours. Elle leur prête ses eaux, elle les -couvre ou leur sert de ceinture. Tout ce pays est boisé, comme pour -masquer la défense et l'attaque aux approches de la Belgique. La -grande forêt d'Ardenne, la _profonde_ (ar duinn), s'étend de tous -côtés, plus vaste qu'imposante. Vous rencontrez des villes, des -bourgs, des pâturages; vous vous croyez sorti des bois, mais ce ne -sont là que des clairières. Les bois recommencent toujours; toujours -les petits chênes, humble et monotone océan végétal, dont vous -apercevez de temps à autre, du sommet de quelque colline, les -uniformes ondulations. La forêt était bien plus continue autrefois. -Les chasseurs pouvaient courir, toujours à l'ombre, de l'Allemagne, du -Luxembourg en Picardie, de Saint-Hubert à Notre-Dame-de-Liesse. Bien -des histoires se sont passées sous ces ombrages; ces chênes tout -chargés de gui, ils en savent long, s'ils voulaient raconter. Depuis -les mystères des druides jusqu'aux guerres du Sanglier des Ardennes, -au XVe siècle; depuis le cerf miraculeux dont l'apparition convertit -saint Hubert, jusqu'à la blonde Iseult et son amant. Ils dormaient sur -la mousse, quand l'époux d'Iseult les surprit; mais il les vit si -beaux, si sages, avec la large épée qui les séparait, il se retira -discrètement. - -Il faut voir, au delà de Givet, le Trou du Han, où naguère on n'osait -encore pénétrer; il faut voir les solitudes de Layfour et les noirs -rochers de la Dame de Meuse, la table de l'enchanteur Maugis, -l'ineffaçable empreinte que laissa dans le roc le pied du cheval de -Renaud. Les quatre fils Aymon sont à Château-Renaud comme à Uzès, aux -Ardennes comme en Languedoc. Je vois encore la fileuse qui, pendant -son travail, tient sur les genoux le précieux volume de la -Bibliothèque bleue, le livre héréditaire, usé, noirci dans la -veillée[200]. - -[Note 200: Là se lit comment le bon Renaud joua maint tour à -Charlemagne, comment il eut pourtant bonne fin, s'étant fait -humblement de chevalier maçon, et portant sur son dos des blocs -énormes pour bâtir la sainte église de Cologne.] - -Ce sombre pays des Ardennes ne se rattache pas naturellement à la -Champagne. Il appartient à l'évêché de Metz, au bassin de la Meuse, au -vieux royaume d'Ostrasie. Quand vous avez passé les blanches et -blafardes campagnes qui s'étendent de Reims à Rethel, la Champagne est -finie. Les bois commencent avec les bois, les pâturages, et les petits -moutons des Ardennes. La craie a disparu; le rouge mat de la tuile -fait place au sombre éclat de l'ardoise; les maisons s'enduisent de -limaille de fer. Manufactures d'armes, tanneries, ardoisières, tout -cela n'égaye pas le pays. Mais la race est distinguée: quelque chose -d'intelligent, de sobre, d'économe; la figure un peu sèche, et taillée -à vives arêtes. Ce caractère de sécheresse et de sévérité n'est point -particulier à la petite Genève de Sedan; il est presque partout le -même. Le pays n'est pas riche, et l'ennemi à deux pas; cela donne à -penser. L'habitant est sérieux. L'esprit critique domine. C'est -l'ordinaire chez les gens qui sentent qu'ils valent mieux que leur -fortune. - - * * * * * - -Derrière cette rude et héroïque zone de Dauphiné, Franche-Comté, -Lorraine, Ardennes, s'en développe une autre tout autrement douce, et -plus féconde des fruits de la pensée. Je parle des provinces du -Lyonnais, de la Bourgogne et de la Champagne. Zone vineuse, de poésie -inspirée, d'éloquence, d'élégante et ingénieuse littérature. Ceux-ci -n'avaient pas, comme les autres, à recevoir et renvoyer sans cesse le -choc de l'invasion étrangère. Ils ont pu, mieux abrités, cultiver à -loisir la fleur délicate de la civilisation. - -D'abord, tout près du Dauphiné, la grande et aimable ville de Lyon, -avec son génie éminemment sociable, unissant les peuples comme les -fleuves[201]. Cette pointe du Rhône et de la Saône semble avoir été -toujours un lieu sacré. Les Segusii de Lyon dépendaient du peuple -druidique des Édues. Là, soixante tribus de la Gaule dressèrent -l'autel d'Auguste, et Caligula y établit ces combats d'éloquence où le -vaincu était jeté dans le Rhône, s'il n'aimait mieux effacer son -discours avec sa langue. À sa place, on jetait des victimes dans le -fleuve, selon le vieil usage celtique et germanique. On montre au pont -de Saint-Nizier l'_arc merveilleux_ d'où l'on précipitait les -taureaux. - -[Note 201: La Saône jusqu'au Rhône, et le Rhône jusqu'à la mer, -séparaient la France de l'Empire. Lyon, bâtie surtout sur la rive -gauche de la Saône, était une cité impériale; mais les comtes de Lyon -relevaient de la France pour les faubourgs de Saint-Just et de -Saint-Irénée.] - -La fameuse table de bronze, où on lit encore le discours de Claude pour -l'admission des Gaulois dans le sénat, est la première de nos antiquités -nationales, le signe de notre initiation dans le monde civilisé. Une -autre initiation, bien plus sainte, a son monument dans les catacombes -de Saint-Irénée, dans la crypte de Saint-Pothin, dans Fourvières, la -montagne des pèlerins. Lyon fut le siége de l'administration romaine, -puis de l'autorité ecclésiastique pour les quatre Lyonnaises (Lyon, -Tours, Sens et Rouen), c'est-à-dire pour toute la Celtique. Dans les -terribles bouleversements des premiers siècles du moyen âge, cette -grande ville ecclésiastique ouvrit son sein à une foule de fugitifs, et -se peupla de la dépopulation générale, à peu près comme Constantinople -concentra peu à peu en elle tout l'empire grec, qui reculait devant les -Arabes ou les Turcs. Cette population n'avait ni champs ni terres, rien -que ses bras et son Rhône; elle fut industrielle et commerçante. -L'industrie y avait commencé dès les Romains. Nous avons des -inscriptions tumulaires: _À la mémoire d'un vitrier africain_ habitant -de Lyon. _À la mémoire d'un vétéran des légions, marchand de -papier_[202]. Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers -et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la -pluie et l'éternel brouillard, elle eut sa vie morale pourtant et sa -poésie. Ainsi notre maître Adam, le menuisier de Nevers, ainsi les -meistersaenger de Nuremberg et de Francfort, tonneliers, serruriers, -forgerons, aujourd'hui encore le ferblantier de Nuremberg. Ils rêvèrent -dans leurs cités obscures la nature qu'ils ne voyaient pas, et ce beau -soleil qui leur était envié. Ils martelèrent dans leurs ateliers des -idylles sur les champs, les oiseaux et les fleurs. À Lyon, l'inspiration -poétique ne fut point la nature, mais l'amour: plus d'une jeune -marchande, pensive dans le demi-jour de l'arrière-boutique, écrivit, -comme Louise Labbé, comme Pernette Guillet, des vers pleins de tristesse -et de passion, qui n'étaient pas pour leurs époux. L'amour de Dieu, il -faut le dire, et le plus doux mysticisme, fut encore un caractère -lyonnais. L'Église de Lyon fut fondée par l'_homme du désir_ ([Grec: -Potheinos], saint Pothin). Et c'est à Lyon que, dans les derniers temps, -saint Martin, l'_homme du désir_, établit son école[203]. Ballanche y -est né[204]. L'auteur de l'_Imitation_, Jean Gerson, voulut y -mourir[205]. - -[Note 202: Millin.] - -[Note 203: Il était né à Amboise en 1743.--Il n'y a pas longtemps -encore, on chantait l'office à Lyon, sans orgues, livres, ni -instruments, comme au premier âge du christianisme.] - -[Note 204: Ainsi que Ampère, Degerando, Camille Jordan, de Sénancour. -Leurs familles du moins sont lyonnaises.] - -[Note 205: En 1429.--Saint Remi de Lyon soutint contre Jean Scot le -parti de Gotteschalk et de la grâce.--Selon Du Boulay, c'est à Lyon -que fut enseigné d'abord le dogme de l'Immaculée Conception.--Sous -Louis XIII, un seul homme, Denis de Marquemont, fonda à Lyon quinze -couvents.] - -C'est une chose bizarre et contradictoire en apparence que le -mysticisme ait aimé à naître dans ces grandes cités industrielles, -comme aujourd'hui Lyon et Strasbourg. Mais c'est que nulle part le -coeur de l'homme n'a plus besoin du ciel. Là où toutes les voluptés -grossières sont à portée, la nausée vient bientôt. La vie sédentaire -aussi de l'artisan, assis à son métier, favorise cette fermentation -intérieure de l'âme. L'ouvrier en soie, dans l'humide obscurité des -rues de Lyon, le tisserand d'Artois et de Flandre, dans la cave où il -vivait, se créèrent un monde, au défaut du monde, un paradis moral de -doux songes et de visions; en dédommagement de la nature qui leur -manquait, ils se donnèrent Dieu. Aucune classe d'hommes n'alimenta de -plus de victime les bûchers du moyen âge. Les Vaudois d'Arras eurent -leurs martyrs, comme ceux de Lyon. Ceux-ci, disciples du marchand -Valdo, Vaudois ou pauvres de Lyon, comme on les appelait, tâchaient de -revenir aux premiers jours de l'Évangile. Ils donnaient l'exemple -d'une touchante fraternité; et cette union des coeurs ne tenait pas -uniquement à la communauté des opinions religieuses. Longtemps après -les Vaudois, nous trouvons à Lyon des contrats où deux amis s'adoptent -l'un l'autre, et mettent en commun leur fortune et leur vie[206]. - -[Note 206: Après avoir rédigé cet acte, les frères adoptifs -s'envoyaient des chapeaux de fleurs et des coeurs d'or.] - -Le génie de Lyon est plus moral, plus sentimental du moins, que celui -de la Provence; cette ville appartient déjà au Nord. C'est un centre -du Midi, qui n'est point méridional, et dont le Midi ne veut pas. -D'autre part la France a longtemps renié Lyon, comme étrangère, ne -voulant point reconnaître la primatie ecclésiastique d'une ville -impériale. Malgré sa belle situation sur deux fleuves, entre tant de -provinces, elle ne pouvait s'étendre. Elle avait derrière, les deux -Bourgognes, c'est-à-dire la féodalité française, et celle de l'Empire; -devant, les Cévennes, et ses envieuses, Vienne et Grenoble. - -En remontant de Lyon au Nord, vous avez à choisir entre Châlon et -Autun. Les Segusii lyonnais étaient une colonie de cette dernière -ville[207]. Autun, la vieille cité druidique[208], avait jeté Lyon au -confluent du Rhône et de la Saône, à la pointe de ce grand triangle -celtique dont la base était l'Océan, de la Seine à la Loire. Autun et -Lyon, la mère et la fille, ont eu des destinées toutes diverses. La -fille, assise sur une grande route des peuples, belle, aimable et -facile, a toujours prospéré et grandi; la mère, chaste et sévère, est -restée seule sur son torrentueux Arroux, dans l'épaisseur de ses -forêts mystérieuses, entre ses cristaux et ses laves. C'est elle qui -amena les Romains dans les Gaules, et leur premier soin fut d'élever -Lyon contre elle. En vain, Autun quitta son nom sacré de Bibracte pour -s'appeler Augustodunum, et enfin Flavia; en vain elle déposa sa -divinité[209], et se fit de plus en plus romaine. Elle déchut -toujours; toutes les grandes guerres des Gaules se décidèrent autour -d'elle et contre elle. Elle ne garda pas même ses fameuses écoles. Ce -qu'elle garda, ce fut son génie austère. Jusqu'aux temps modernes, -elle a donné des hommes d'État, des légistes, le chancelier Rolin, -les Montholon, les Jeannin, et tant d'autres. Cet esprit sévère -s'étend loin à l'ouest et au nord. De Vézelai, Théodore de Bèze, -l'orateur du calvinisme, le verbe de Calvin. - -[Note 207: Gallia Christiana, t. IV.--Dans un diplôme de l'an 1189, -Philippe-Auguste reconnaît que Lyon et Autun ont l'une sur l'autre, -quand un des siéges vient à vaquer, le droit de régale et -d'administration.--L'évêque d'Autun était de droit président des États -de Bourgogne. On se rappelle les liaisons qui existaient entre -Saint-Léger, le fameux évêque d'Autun, et l'évêque de Lyon.] - -[Note 208: Autun avait dans ses armes, d'abord le serpent druidique, -puis le porc, l'animal qui se nourrit du gland celtique.] - -[Note 209: Inscription trouvée à Autun: - - DEAE BIBRACTI - P. CAPRIL PACATUS - I------I VIR AUGUSTA. - II I. - - V. S. L. M. - - MILLIN, I, 337. - -Il semble que l'aristocratie se livra entièrement à Rome, tandis que -le parti druidique et populaire chercha à ressaisir l'indépendance. -«Le sage gouvernement d'Autun, dit Tacite, comprima la révolte des -bandes fanatiques de Maricus, Boie de la lie du peuple, qui se donnait -pour un dieu et pour le libérateur des Gaules (Annal., l. II, c. LXI). -On a vu, au Ier vol., la révolte de Sacrovir.--Enfin les Bagaudes -saccagèrent deux fois Autun. Alors furent fermées les écoles -Moeniennes, que le Grec Eumène rouvrit sous le patronage de Constance -Chlore.--François Ier visita Autun en 1521, et la nomma «sa Rome -française.» Autun avait été appelée la soeur de Rome, selon Eumène, -ap. Scr. fr. 1, 712, 716, 717. - -Elle fut presque ruinée par Aurélien, au temps de sa victoire sur -Tétricus qui y faisait frapper ses médailles.--Saccagée par les -Allemands en 280, par les Bagaudes sous Dioclétien, par Attila en 451, -par les Sarrasins en 732, par les Normands en 886 et 895. En 924, on -ne put en éloigner les Hongrois qu'à prix d'argent. Histoire d'Autun, -par Joseph de Rosny, 1802.] - -La sèche et sombre contrée d'Autun et du Morvan n'a rien de l'aménité -bourguignonne. Celui qui veut connaître la vraie Bourgogne, l'aimable -et vineuse Bourgogne, doit remonter la Saône par Châlon, puis tourner -par la Côte-d'Or au plateau de Dijon, et redescendre vers Auxerre; bon -pays, où les villes mettent des pampres dans leurs armes[210], où tout -le monde s'appelle frère ou cousin, pays de bons vivants et de joyeux -noëls[211]. Aucune province n'eut plus grandes abbayes, plus riches, -plus fécondes en colonies lointaines: Saint-Bénigne à Dijon; près de -Mâcon, Cluny; enfin Cîteaux, à deux pas de Châlon. Telle était la -splendeur de ces monastères que Cluny reçut une fois le pape, le roi -de France, et je ne sais combien de princes avec leurs suites, sans -que les moines se dérangeassent. Cîteaux fut plus grande encore, ou du -moins plus féconde. Elle est la mère de Clairvaux, la mère de saint -Bernard; son abbé, l'_abbé des abbés_, était reconnu pour chef -d'ordre, en 1491, par trois mille deux cent cinquante-deux monastères. -Ce sont les moines de Cîteaux qui, au commencement du XIIIe siècle, -fondèrent les ordres militaires d'Espagne, et prêchèrent la croisade -des Albigeois, comme saint Bernard avait prêché la seconde croisade de -Jérusalem. La Bourgogne est le pays des orateurs, celui de la pompeuse -et solennelle éloquence. C'est de la partie élevée de la province, de -celle qui verse la Seine, de Dijon et de Montbard, que sont parties -les voix les plus retentissantes de la France, celles de saint -Bernard, de Bossuet et de Buffon. Mais l'aimable sentimentalité de la -Bourgogne est remarquable sur d'autres points, avec plus de grâce au -nord, plus d'éclat au midi. Vers Semur, Mme de Chantal, et sa -petite-fille, Mme de Sévigné; à Mâcon, Lamartine, le poëte de l'âme -religieuse et solitaire; à Charolles, Edgar Quinet, celui de -l'histoire et de l'humanité[212]. - -[Note 210: Voyez les armes de Dijon et de Beaune. Un bas-relief de -Dijon représente les triumvirs tenant chacun un gobelet. Ce trait est -local.--La culture de la vigne, si ancienne dans ce pays, a -singulièrement influé sur le caractère de son histoire, en multipliant -la population dans les classes inférieures. Ce fut le principal -théâtre de la guerre des Bagaudes. En 1630, les vignerons se -révoltèrent sous la conduite d'un ancien soldat, qu'ils appelaient le -roi Machas. - -La _Fête des Fous_ se célébra à Auxerre jusqu'en 1407.--Les chanoines -jouaient à la balle (_pelota_), jusqu'en 1538, dans la nef de la -cathédrale. Le dernier chanoine fournissait la balle, et la donnait au -doyen; la partie finie, venaient les danses et le banquet. Millin, I.] - -[Note 211: Voir le curieux recueil de la Monnoye.--Piron était de -Dijon (né en 1640, mort en 1727.)] - -[Note 212: Notre cher et grand Quinet, né à Bourg, a été élevé à -Charolles. N'oublions pas non plus la pittoresque et mystique petite -ville de Paray-le-Monial, où naquit la dévotion du Sacré-Coeur, où -mourut Mme de Chantal. Il y a certainement un souffle religieux sur le -pays du traducteur de la Symbolique, et de l'auteur de l'Histoire de -la Liberté de conscience, MM. Guignaut et Dargaud.] - -La France n'a pas d'élément plus liant que la Bourgogne, plus capable -de réconcilier le Nord et le Midi. Ses comtes ou ducs, sortis de deux -branches des Capets, ont donné, au XIIe siècle, des souverains aux -royaumes d'Espagne; plus tard, à la Franche-Comté, à la Flandre, à -tous les Pays-Bas. Mais ils n'ont pu descendre la vallée de la Seine, -ni s'établir dans les plaines du centre, malgré le secours des -Anglais. Le pauvre _roi de Bourges_[213], d'Orléans et de Reims, l'a -emporté sur le grand-duc de Bourgogne. Les communes de France, qui -avaient d'abord soutenu celui-ci, se rallièrent peu à peu contre -l'oppresseur des communes de Flandre. - -[Note 213: Charles VII.] - -Ce n'est pas en Bourgogne que devait s'achever le destin de la France. -Cette province féodale ne pouvait lui donner la forme monarchique et -démocratique à laquelle elle tendait. Le génie de la France devait -descendre dans les plaines décolorées du centre, abjurer l'orgueil et -l'enflure, la forme oratoire elle-même, pour porter son dernier fruit, -le plus exquis, le plus français. La Bourgogne semble avoir encore -quelque chose de ses Burgundes; la sève enivrante de Beaune et de -Mâcon trouble comme celle du Rhin. L'éloquence bourguignonne tient de -la rhétorique. L'exubérante beauté des femmes de Vermanton et -d'Auxerre n'exprime pas mal cette littérature et l'ampleur de ses -formes. La chair et le sang dominent ici; l'enflure aussi, et la -sentimentalité vulgaire. Citons seulement Crébillon, Longepierre et -Sedaine. Il nous faut quelque chose de plus sobre et de plus sévère -pour former le noyau de la France. - -C'est une triste chute que de tomber de la Bourgogne dans la -Champagne, de voir, après ces riants coteaux, des plaines basses et -crayeuses. Sans parler du désert de la Champagne-Pouilleuse, le pays -est généralement plat, pâle, d'un prosaïsme désolant. Les bêtes sont -chétives; les minéraux, les plantes peu variés. De maussades rivières -traînent leur eau blanchâtre entre deux rangs de jeunes peupliers. La -maison, jeune aussi, et caduque en naissant, tâche de défendre un peu -sa frêle existence en s'encapuchonnant tant qu'elle peut d'ardoises, -au moins de pauvres ardoises de bois; mais sous sa fausse ardoise, -sous sa peinture délavée par la pluie, perce la craie, blanche, sale, -indigente. - -De telles maisons ne peuvent pas faire de belles villes. Châlons n'est -guère plus gaie que ses plaines. Troyes est presque aussi laide -qu'industrieuse. Reims est triste dans la largeur solennelle de ses -rues, qui fait paraître les maisons plus basses encore; ville -autrefois de bourgeois et de prêtres, vraie soeur de Tours, ville -sacrée et tant soit peu dévote; chapelets et pains d'épice, bons -petits draps, petit vin admirable, des foires et des pèlerinages. - -Ces villes, essentiellement démocratiques et anti-féodales, ont été -l'appui principal de la monarchie. La coutume de Troyes, qui -consacrait l'égalité des partages, a de bonne heure divisé et anéanti -les forces de la noblesse. Telle seigneurie qui allait ainsi toujours -se divisant put se trouver morcelée en cinquante, en cent parts, à la -quatrième génération. Les nobles appauvris essayèrent de se relever en -mariant leurs filles à de riches roturiers. La même coutume déclare -que _le ventre anoblit_[214]. Cette précaution illusoire n'empêcha pas -les enfants des mariages inégaux de se trouver fort près de la roture. -La noblesse ne gagna pas à cette addition de nobles roturiers. Enfin -ils jetèrent la vraie honte, et se firent commerçants. - -[Note 214: Cette noblesse de mère se trouve ailleurs aussi en France, -et même sous la première race. (_Voy._ Beaumanoir.) Charles V (15 -novembre 1370) assujettit les nobles de mère au droit de franc fief. À -la deuxième rédaction de la coutume de Chaumont, les nobles de pères -réclament contre: Louis XII ordonne que la chose reste en suspens.--La -coutume de Troyes consacrait l'égalité de partage entre les enfants; -de là l'affaiblissement de la noblesse. Par exemple, Jean, sire de -Dampierre, vicomte de Troyes, décéda, laissant plusieurs enfants qui -partagèrent entre eux la vicomté. Par l'effet des partages successifs, -Eustache de Conflans en posséda un tiers, qu'il céda à un autre -chapitre de moines. Le second tiers fut divisé en quatre parts, et -chaque part en douze lots, lesquels se sont divisés entre diverses -maisons et les domaines de la ville et du roi.] - -Le malheur, c'est que ce commerce ne se relevait ni par l'objet ni par -la forme. Ce n'était point le négoce lointain, aventureux, héroïque, -des Catalans ou des Génois. Le commerce de Troyes, de Reims, n'était -pas de luxe; on n'y voyait pas ces illustres corporations, ces Grands -et Petits Arts de Florence, où des hommes d'État, tels que les -Médicis, trafiquaient des nobles produits de l'Orient et du Nord, de -soie, de fourrures, de pierres précieuses. L'industrie champenoise -était profondément plébéienne. Aux foires de Troyes, fréquentées de -toute l'Europe, on vendait du fil, de petites étoffes, des bonnets de -coton, des cuirs[215]: nos tanneurs du faubourg Saint-Marceau sont -originairement une colonie troyenne. Ces vils produits, si nécessaires -à tous, firent la richesse du pays. Les nobles s'assirent de bonne -grâce au comptoir, et firent politesse au manant. Ils ne pouvaient, -dans ce tourbillon d'étrangers qui affluaient aux foires, s'informer -de la généalogie des acheteurs, et disputer du cérémonial. Ainsi peu à -peu commença l'égalité. Et le grand comte de Champagne aussi, tantôt -roi de Jérusalem, et tantôt de Navarre, se trouvait fort bien de -l'amitié de ces marchands. Il est vrai qu'il était mal vu des -seigneurs, et qu'ils le traitaient comme un marchand lui-même, témoin -l'insulte brutale du fromage mou, que Robert d'Artois lui fit jeter au -visage. - -[Note 215: Urbain IV était fils d'un cordonnier de Troyes. Il y bâtit -Saint-Urbain, et fit représenter sur une tapisserie son père faisant -des souliers.] - -Cette dégradation précoce de la féodalité, ces grotesques -transformations de chevaliers en boutiquiers, tout cela ne dut pas peu -contribuer à égayer l'esprit champenois, et lui donner ce tour -ironique de niaiserie maligne qu'on appelle, je ne sais pourquoi, -naïveté[216] dans nos fabliaux. C'était le pays des bons contes, des -facétieux récits sur le noble chevalier, sur l'honnête et débonnaire -mari, sur M. le curé et sa servante. Le génie narratif qui domine en -Champagne, en Flandre, s'étendit en longs poëmes, en belles histoires. -La liste de nos poëtes romanciers s'ouvre par Chrétien de Troyes et -Guyot de Provins. Les grands seigneurs du pays écrivent eux-mêmes -leurs gestes: Villehardouin, Joinville, et le cardinal de Retz nous -ont conté eux-mêmes les croisades et la Fronde. L'histoire et la -satire sont la vocation de la Champagne. Pendant que le comte Thibaut -faisait peindre ses poésies sur les murailles de son palais de -Provins, au milieu des roses orientales, les épiciers de Troyes -griffonnaient sur leurs comptoirs les histoires allégoriques et -satiriques de Renard et Isengrin. Le plus piquant pamphlet de la -langue est dû en grande partie à des procureurs de Troyes[217]; c'est -la _Satyre Ménippée_. - -[Note 216: L'ancien type du paysan du nord de la France est l'honnête -Jacques, qui pourtant finit par faire la Jacquerie. Le même, considéré -comme simple et débonnaire, s'appelle Jeannot; quand il tombe dans un -désespoir enfantin, et qu'il devient _rageur_, il prend le nom de -Jocrisse. Enrôlé par la Révolution, il s'est singulièrement déniaisé, -quoique sous la Restauration on lui ait rendu le nom de -Jean-Jean.--Ces mots divers ne désignent pas des ridicules locaux, -comme ceux d'Arlequin, Pantalon, Polichinelle en Italie.--Les noms le -plus communément portés par les domestiques, dans la vieille France -aristocratique, étaient des noms de province: Lorrain, Picard, et -surtout la Brie et Champagne. Le Champenois est en effet le plus -disciplinable des provinciaux, quoique sous sa simplicité apparente il -y ait beaucoup de malice et d'ironie.] - -[Note 217: Passerat et Pithou. L'esprit railleur du nord de la France -éclate dans les fêtes populaires. - -En Champagne et ailleurs, _roi de l'aumône_ (bourgeois élu pour -délivrer deux prisonniers, etc.); _roi de l'éteuf_ (ou de la balle) -(Dupin, Deux-Sèvres), _roi des Arbalétriers_ avec ses chevaliers -(Cambry, Oise, II); _roi des guétifs_ ou pauvres, encore en 1770 -(almanach d'Artois, 1770); _roi des rosiers_ ou des jardiniers, -aujourd'hui encore en Normandie, Champagne, Bourgogne, etc.--À Paris, -_fêtes des sous-diacres_ ou _diacres soûls_, qui faisaient un évêque -des fous, l'encensaient avec du cuir brûlé; on chantait des chansons -obscènes; on mangeait sur l'autel.--À Évreux, le 1er mai, jour de -Saint-Vital, c'était la _fête des cornards_, on se couronnait de -feuillages, les prêtres mettaient leur surplis à l'envers, et se -jetaient les uns aux autres du son dans les yeux; les sonneurs -lançaient des _casse-museaux_ (galettes).--À Beauvais, on promenait -une fille et un enfant sur un âne... à la messe, le refrain chanté en -choeur était _hihan_!--À Reims, les chanoines marchaient sur deux -files, traînant chacun un hareng, chacun marchant sur le hareng de -l'autre...--À Bouchain, fête du _prévôt des étourdis_; à -Châlon-sur-Saône, des _guillardons_; à Paris, des _enfants -sans-souci_, du _régiment de la calotte_, et de la _confrérie de -l'aloyau_.--À Dijon, procession de la _mère folle_.--À Harfleur, au -mardi gras, _fête de la scie_. (Dans les armes du président -Cossé-Brissac, il y avait une scie.) Les magistrats baisent les dents -de la scie. Deux masques portent le _bâton friseux_ (montants de la -scie). Puis on porte le _bâton friseux_ à un époux qui bat sa -femme.--Dès le temps de la conquête de Guillaume existait -l'association de la _chevalerie d'Honfleur_.] - -Ici, dans cette naïve et maligne Champagne, se termine la longue ligne -que nous avons suivie, du Languedoc et de la Provence par Lyon et la -Bourgogne. Dans cette zone vineuse et littéraire, l'esprit de l'homme -a toujours gagné en netteté, en sobriété. Nous y avons distingué trois -degrés: la fougue et l'ivresse spirituelle du Midi; l'éloquence et la -rhétorique bourguignonne[218]; la grâce et l'ironie champenoise. C'est -le dernier fruit de la France et le plus délicat. Sur ces plaines -blanches, sur ces maigres coteaux, mûrit le vin léger du Nord, plein -de caprice[219] et de saillies. À peine doit-il quelque chose à la -terre; c'est le fils du travail, de la société[220]. Là crût aussi -cette _chose légère_[221], profonde pourtant, ironique à la fois et -rêveuse, qui retrouva et ferma pour toujours la veine des fabliaux. - -[Note 218: Sur la montagne de Langres naquit Diderot. C'est la -transition, entre la Bourgogne et la Champagne. Il réunit les deux -caractères.] - -[Note 219: Cela doit s'entendre, non-seulement du vin, mais de la -vigne. Les terres qui donnent le vin de Champagne semblent -capricieuses. Les gens du pays assurent que dans une pièce de trois -arpents parfaitement semblables, il n'y a souvent que celui du milieu -qui donne de bon vin.] - -[Note 220: Une terre, qui semée de froment occuperait cinq ou six -ménages, occupe quelquefois six ou sept cents personnes, hommes, -femmes et enfants, lorsqu'elle est plantée de vignes. On sait combien -le vin de Champagne exige de façons.] - -[Note 221: La Fontaine dit de lui-même: - - Je suis chose légère, et vole à tout sujet, - Je vais de fleur en fleur; et d'objet en objet. - À beaucoup de plaisir je mêle un peu de gloire. - J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire, - Si dans un genre seul j'avais usé mes jours; - Mais quoi! je suis volage, en vers comme en amours. - -«Le poëte, dit Platon, est chose légère et sacrée.»] - -Par les plaines plates de la Champagne s'en vont nonchalamment le -fleuve des Pays-Bas, le fleuve de la France, la Meuse, et la Seine -avec la Marne son acolyte. Ils vont mais grossissant, pour arriver -avec plus de dignité à la mer. Et la terre elle-même surgit peu à peu -en collines dans l'Île-de-France, dans la Normandie, dans la Picardie. -La France devient plus majestueuse. Elle ne veut pas arriver la tête -basse en face de l'Angleterre; elle se pare de forêts et de villes -superbes, elle enfle ses rivières, elle projette en longues ondes de -magnifiques plaines, et présente à sa rivale cette autre Angleterre de -Flandre et de Normandie[222]. - -[Note 222: Du côté de Coutances particulièrement, les figures et le -paysage sont singulièrement anglais.] - -Il y a là une émulation immense. Les deux rivages se haïssent et se -ressemblent. Des deux côtés, dureté, avidité, esprit sérieux et -laborieux. La vieille Normandie regarde obliquement sa fille -triomphante, qui lui sourit avec insolence du haut de son bord. Elles -existent pourtant encore les tables où se lisent les noms des Normands -qui conquirent l'Angleterre. La conquête n'est-elle pas le point d'où -celle-ci a pris l'essor? Tout ce qu'elle a d'art, à qui le doit-elle? -Existaient-ils avant la conquête, ces monuments dont elle est si -fière? Les merveilleuses cathédrales anglaises que sont-elles, sinon -une imitation, une exagération de l'architecture normande? Les hommes -eux-mêmes et la race, combien se sont-ils modifiés par le mélange -français? L'esprit guerrier et chicaneur, étranger aux Anglo-Saxons, -qui a fait de l'Angleterre, après la conquête, une nation d'hommes -d'armes et de scribes, c'est là le pur esprit normand. Cette sève -acerbe est la même des deux côtés du détroit. Caen, la _ville de -sapience_, conserve le grand monument de la fiscalité anglo-normande, -l'échiquier de Guillaume le Conquérant. La Normandie n'a rien à -envier, les bonnes traditions s'y sont perpétuées. Le père de famille, -au retour des champs, aime à expliquer à ses petits, attentifs, -quelques articles du Code civil[223]. - -[Note 223: «Voyez-vous ce petit champ? me disait M. D., ex-président -d'un des tribunaux de la basse Normandie; si demain il passait à -quatre frères, il serait à l'instant coupé par quatre haies. Tant il -est nécessaire, ici, que les propriétés soient nettement -séparées.»--Les Normands sont si adonnés aux études de l'éloquence, -dit un auteur du XIe siècle, qu'on entend jusqu'aux petits enfants -parler comme des orateurs...] - -Le Lorrain et le Dauphinois ne peuvent rivaliser avec le Normand pour -l'esprit processif. L'esprit breton, plus dur, plus négatif, est moins -avide et moins absorbant. La Bretagne est la résistance, la Normandie -la conquête; aujourd'hui conquête sur la nature, agriculture, -industrialisme. Ce génie ambitieux et conquérant se produit -d'ordinaire par la ténacité, souvent par l'audace et l'élan; et l'élan -va parfois au sublime: témoin tant d'héroïques marins[224], témoin le -grand Corneille. Deux fois la littérature française a repris l'essor -par la Normandie, quand la philosophie se réveillait par la Bretagne. -Le vieux poème de Rou paraît au XIIe siècle avec Abailard; au XVIIe -siècle, Corneille avec Descartes. Pourtant, je ne sais pourquoi la -grande et féconde idéalité est refusée au génie normand. Il se dresse -haut, mais tombe vide. Il tombe dans l'indigente correction de -Malherbe, dans la sécheresse de Mézerai, dans les ingénieuses -recherches de la Bruyère et de Fontenelle. Les héros mêmes du grand -Corneille, toutes les fois qu'ils ne sont pas sublimes, deviennent -volontiers d'insipides plaideurs, livrés aux subtilités d'une -dialectique vaine et stérile. - -[Note 224: Il paraît que les Dieppois avaient découvert avant les -Portugais la route des Indes; mais ils en gardèrent si bien le secret, -qu'ils en ont perdu la gloire.] - -Ni subtil, ni stérile, à coup sûr, n'est le génie de notre bonne et -forte Flandre, mais bien positif et réel, bien solidement fondé; -_solidis fundatum ossibus intus_. Sur ces grasses et plantureuses -campagnes, uniformément riches d'engrais, de canaux, d'exubérante et -grossière végétation, herbes, hommes et animaux, poussent à l'envi, -grossissent à plaisir. Le boeuf et le cheval y gonflent, à jouer -l'éléphant. La femme vaut un homme et souvent mieux. Race pourtant un -peu molle dans sa grosseur, plus forte que robuste, mais d'une force -musculaire immense. Nos hercules de foire sont venus souvent du -département du Nord. - -La force prolifique des Bolg d'Irlande se trouve chez nos Belges de -Flandre et des Pays-Bas. Dans l'épais limon de ces riches plaines, -dans ces vastes et sombres communes industrielles, d'Ypres, de Gand, -de Bruges, les hommes grouillaient comme les insectes après l'orage. -Il ne fallait pas mettre le pied sur ces fourmilières. Ils en -sortaient à l'instant, piques baissées, par quinze, vingt, trente -mille hommes, tous forts et bien nourris, bien vêtus, bien armés. -Contre de telles masses la cavalerie féodale n'avait pas beau jeu. - -Avaient-ils si grand tort d'être fiers, ces braves Flamands? Tout gros -et grossiers qu'ils étaient[225], ils faisaient merveilleusement leurs -affaires. Personne n'entendait comme eux le commerce, l'industrie, -l'agriculture. Nulle part le bon sens, le sens du positif, du réel, ne -fut plus remarquable. Nul peuple peut-être au moyen âge ne comprit -mieux la vie courante du monde, ne sut mieux agir et conter. La -Champagne et la Flandre sont alors les seuls pays qui puissent lutter -pour l'histoire avec l'Italie. La Flandre a son Villani dans -Froissart, et dans Commines son Machiavel. Ajoutez-y ses -empereurs-historiens de Constantinople. Ses auteurs de fabliaux sont -encore des historiens, au moins en ce qui concerne les moeurs -publiques. - -[Note 225: Cette grossièreté de la Belgique est sensible dans une -foule de choses. On peut voir à Bruxelles la petite statue du -_Mannekenpiss_, «le plus vieux bourgeois de la ville;» on lui donne un -habit neuf aux grandes fêtes.] - -Moeurs peu édifiantes, sensuelles et grossières. Et plus on avance au -nord dans cette grasse Flandre, sous cette douce et humide atmosphère, -plus la contrée s'amollit, plus la sensualité domine, plus la nature -devient puissante[226]. L'histoire, le récit ne suffisent plus à -satisfaire le besoin de la réalité, l'exigence des sens. Les arts du -dessin viennent au secours. La sculpture commence en France même avec -le fameux disciple de Michel-Ange, Jean de Boulogne. L'architecture -aussi prend l'essor; non plus la sobre et sévère architecture -normande, aiguisée en ogives et se dressant au ciel, comme un vers de -Corneille; mais une architecture riche et pleine en ses formes. -L'ogive s'assouplit en courbes molles, en arrondissements voluptueux. -La courbe tantôt s'affaisse et s'avachit, tantôt se boursoufle et tend -au ventre. Ronde et onduleuse dans tous ses ornements, la charmante -tour d'Anvers s'élève doucement étagée, comme une gigantesque -corbeille tressée des joncs de l'Escaut. - -[Note 226: _Voy._ les coutumes du comté de Flandre, traduites par -Legrand, Cambrai, 1719, 1er vol. Coutume de Gand, p. 149, rub. 26; -(Niemandt en sal bastaerdi wesen van de moeder...); _personne ne sera -bâtard de la mère_; mais ils succéderont à la mère avec les autres -légitimes (non au père). Ceci montre bien que ce n'est pas le motif -religieux ou moral qui les exclut de la succession du père, mais le -doute de la paternité. Dans cette coutume, il y a communauté, partage -égal dans les successions, etc. - -Vous y retrouvez la prédilection pour le cygne, qui, selon Virgile, -était l'ornement du Mincius et des autres fleuves de Lombardie. Dès -l'entrée de l'ancienne Belgique, Amiens, la petite Venise, comme -l'appelait Louis XIV, nourrissait sur la Somme les cygnes du roi. En -Flandre, une foule d'auberges ont pour enseigne le cygne.] - -Ces églises, soignées, lavées, parées, comme une maison flamande, -éblouissent de propreté et de richesse, dans la splendeur de leurs -ornements de cuivre, dans leur abondance de marbres blancs et noirs. -Elles sont plus propres que les églises italiennes, et non pas moins -coquettes. La Flandre est une Lombardie prosaïque, à qui manquent la -vigne et le soleil. Quelque autre chose manque aussi; on s'en aperçoit -en voyant ces innombrables figures de bois que l'on rencontre de -plain-pied dans les cathédrales; sculpture économique qui ne remplace -pas le peuple de marbre des cités d'Italie[227]. Par-dessus ces -églises, au sommet de ces tours, sonne l'uniforme et savant carillon, -l'honneur et la joie de la commune flamande. Le même air joué d'heure -en heure pendant des siècles, a suffi au besoin musical de je ne sais -combien de générations d'artisans, qui naissaient et mouraient fixés -sur l'établi[228]. - -[Note 227: La seule cathédrale de Milan est couronnée de cinq mille -statues et figurines.] - -[Note 228: Il est juste de remarquer que cet instinct musical s'est -développé d'une manière remarquable, surtout dans la partie wallonne. -_Voy._ t. VI, p. 120.] - -Mais la musique et l'architecture sont trop abstraites encore. Ce -n'est pas assez de ces sons, de ces formes; il faut des couleurs, de -vives et vraies couleurs, des représentations vivantes de la chair et -des sens. Il faut dans les tableaux de bonnes et rudes fêtes, où des -hommes rouges et des femmes blanches boivent, fument et dansent -lourdement[229]. Il faut des supplices atroces, des martyrs indécents -et horribles, des Vierges énormes, fraîches, grasses, scandaleusement -belles. Au delà de l'Escaut, au milieu des tristes marais, des eaux -profondes, sous les hautes digues de Hollande, commence la sombre et -sérieuse peinture; Rembrandt et Gérard Dow peignent où écrivent Érasme -et Grotius[230]. Mais dans la Flandre, dans la riche et sensuelle -Anvers, le rapide pinceau de Rubens fera les bacchanales de la -peinture. Tous les mystères seront travestis[231] dans ses tableaux -idolâtriques qui frissonnent encore de la fougue et de la brutalité -du génie[232]. Cet homme terrible, sorti du sang slave[233], nourri -dans l'emportement des Belges, né à Cologne, mais ennemi de -l'idéalisme allemand, a jeté dans ses tableaux une apothéose effrénée -de la nature. - -[Note 229: _Voy._ au Musée du Louvre le tableau intitulé: _Fête -Flamande_. C'est la plus effrénée et la plus sensuelle bacchanale.] - -[Note 230: Selon moi, la haute expression du génie belge, c'est pour -la partie flamande, Rubens, et pour la wallonne ou celtique, Grétry. -La spontanéité domine en Belgique, la réflexion en Hollande. Les -penseurs ont aimé ce dernier pays. Descartes est venu y faire -l'apothéose du moi humain, et Spinosa, celle de la nature. Toutefois -la philosophie propre à la Hollande, c'est une philosophie pratique -qui s'applique aux rapports politiques des peuples: Grotius.] - -[Note 231: Son élève, Van-Dyck, peint dans un de ses tableaux un âne à -genoux devant une hostie.] - -[Note 232: Nous avons ici la belle suite des tableaux commandés à -Rubens par Marie de Médicis, mais cette peinture allégorique et -officielle ne donne pas l'idée de son génie. C'est dans les tableaux -d'Anvers et de Bruxelles que l'on comprend Rubens. Il faut voir à -Anvers la Sainte Famille, où il a mis ses trois femmes sur l'autel, et -lui, derrière, en saint Georges, un drapeau au poing et les cheveux au -vent. Il fit ce grand tableau en dix-sept jours.--Sa Flagellation est -horrible de brutalité; l'un des flagellants, pour frapper plus fort, -appuie le pied sur le mollet du Sauveur; un autre regarde par-dessous -sa main, et rit au nez du spectateur. La copie de Van-Dyck semble bien -pâle à côté du tableau original. Au Musée de Bruxelles, il y a le -Portement de Croix, d'une vigueur et d'un mouvement qui va au vertige. -La Madeleine essuie le sang du Sauveur avec le sang-froid d'une mère -qui débarbouille son enfant.--On peut voir au même Musée le Martyre de -saint Liévin, une scène de boucherie; pendant qu'on déchiquète la -chair du martyr, et qu'un des bourreaux en donne aux chiens avec une -pince, un autre tient dans les dents son stylet qui dégoutte de sang. -Au milieu de ces horreurs, toujours un étalage de belles et immodestes -carnations.--Le Combat des Amazones lui a donné une belle occasion de -peindre une foule de corps de femmes dans des attitudes passionnées; -mais son chef-d'oeuvre est peut-être cette terrible colonne de corps -humains qu'il a tissus ensemble dans son Jugement dernier.] - -[Note 233: Sa famille était de Styrie. Ce qu'il y a de plus impétueux -en Europe est aux deux bouts: à l'orient, les Slaves de Pologne, -Illyrie, Styrie, etc.; à l'occident, les Celtes d'Irlande, Écosse, -etc.] - -Cette frontière des races et des langues[234] européennes, est un -grand théâtre des victoires de la vie et de la mort. Les hommes -poussent vite, multiplient à étouffer; puis les batailles y -pourvoient. Là se combat à jamais la grande bataille des peuples et -des races. Cette bataille du monde qui eut lieu, dit-on, aux -funérailles d'Attila, elle se renouvelle incessamment en Belgique -entre la France, l'Angleterre et l'Allemagne, entre les Celtes et les -Germains. C'est là le coin de l'Europe, le rendez-vous des guerres. -Voilà pourquoi elles sont si grasses, ces plaines; le sang n'a pas le -temps d'y sécher! Lutte terrible et variée! À nous les batailles de -Bouvines, Roosebeck, Lens, Steinkerke, Denain, Fontenoi, Fleurus, -Jemmapes; à eux celles des Éperons, de Courtray. Faut-il nommer -Waterloo[235]! - -[Note 234: La Flandre hollandaise est composée de places cédées par le -traité de 1648 et par le _traité de la Barrière_ (1715). Ce nom est -significatif.--La Marche, ou Marquisat d'Anvers, créée par Othon II, -fut donnée par Henri IV au plus vaillant homme de l'Empire, à Godefroi -de Bouillon.--C'est au Sas de Gand qu'Othon fit creuser, en 980, un -fossé qui séparait l'Empire de la France.--À Louvain, dit un voyageur, -la langue est germanique, les moeurs hollandaises et la cuisine -française.--Avec l'idiome germanique commencent les noms astronomiques -(_Al-ost_, _Ost-ende_); en France, comme chez toutes les nations -celtiques, les noms sont empruntés à la terre (Lille, _l'île_). - -Avant l'émigration des tisserands en Angleterre, vers 1382, il y avait -à Louvain cinquante mille tisserands. Forster, 1364. À Ypres (sans -doute en y comprenant la banlieue), il y en avait deux cent mille en -1342.--En 1380, «ceux de Gand sortirent avec trois armées.» -Oudegherst, Chronique de Flandre, folio 301.--Ce pays humide est dans -plusieurs parties aussi insalubre que fertile. Pour dire un homme -blême, on disait: «Il ressemble à la mort d'Ypres.»--Au reste, la -Belgique a moins souffert des inconvénients naturels de son territoire -que des révolutions politiques. Bruges a été tuée par la révolte de -1492; Gand, par celle de 1540; Anvers, par le traité de 1648, qui fit -la grandeur d'Amsterdam en fermant l'Escaut.] - -[Note 235: La grande bataille des temps modernes s'est livrée -précisément sur la limite des deux langues, à Waterloo. À quelques pas -en deçà de ce nom flamand, on trouve le _Mont-Saint-Jean_.--Le -monticule qu'on a élevé dans cette plaine semble un _tumulus_ barbare, -celtique ou germanique.] - -Angleterre! Angleterre! vous n'avez pas combattu ce jour-là seul à -seul: vous aviez le monde avec vous. Pourquoi prenez-vous pour vous -toute la gloire? Que veut dire votre pont de Waterloo! Y a-t-il tant à -s'enorgueillir, si le reste mutilé de cent batailles, si la dernière -levée de la France, légion imberbe, sortie à peine des lycées et du -baiser des mères, s'est brisée contre votre armée mercenaire, ménagée -dans tous les combats, et gardée contre nous comme le poignard _de -miséricorde_ dont le soldat aux abois assassinait son vainqueur? - -Je ne tairai rien pourtant. Elle me semble bien grande, cette odieuse -Angleterre, en face de l'Europe, en face de Dunkerque[236], et -d'Anvers en ruines[237]. Tous les autres pays, Russie, Autriche, -Italie, Espagne, France, ont leurs capitales à l'ouest et regardent au -couchant; le grand vaisseau européen semble flotter, la voile enflée -du vent qui jadis souffla de l'Asie. L'Angleterre seule a la proue à -l'est, comme pour braver le monde, _unum omnia contra_. Cette dernière -terre du vieux continent est la terre héroïque, l'asile éternel des -bannis, des hommes énergiques. Tous ceux qui ont jamais fui la -servitude, druides poursuivis par Rome, Gaulois-Romains chassés par -les barbares, Saxons proscrits par Charlemagne, Danois affamés, -Normands avides, et l'industrialisme flamand persécuté, et le -calvinisme vaincu, tous ont passé la mer, et pris pour patrie la -grande île: _Arva, beata petamus arva, divites et insulas_.... Ainsi -l'Angleterre a engraissé de malheurs, et grandi de ruines. Mais à -mesure que tous ces proscrits, entassés dans cet étroit asile, se sont -mis à se regarder, à mesure qu'ils ont remarqué les différences de -races et de croyances qui les séparaient, qu'ils se sont vus Kymrys, -Gaëls, Saxons, Danois, Normands, la haine et le combat sont venus. Ç'a -été comme ces combats bizarres dont on régalait Rome, ces combats -d'animaux étonnés d'être ensemble: hippopotames et lions, tigres et -crocodiles. Et quand les amphibies, dans leur cirque fermé de l'Océan, -se sont assez longtemps mordus et déchirés, ils se sont jetés à la -mer, ils ont mordu la France. Mais la guerre intérieure, croyez-le -bien, n'est pas finie encore. La bête triomphante a beau narguer le -monde sur son trône des mers. Dans son amer sourire se mêle un furieux -grincement de dents, soit qu'elle n'en puisse plus à tourner l'aigre -et criante roue de Manchester, soit que le taureau de l'Irlande, -qu'elle tient à terre se retourne et mugisse. - -[Note 236: Les magistrats de Dunkerque supplièrent vainement la reine -Anne; ils essayèrent de prouver que les Hollandais gagneraient plus -que les Anglais à la démolition de leur ville. Il n'est point de -lecture plus douloureuse et plus humiliante pour un Français. -Cherbourg n'existait pas encore; il ne resta plus un port militaire, -d'Ostende à Brest.] - -[Note 237: «J'ai là, disait Bonaparte, un pistolet chargé au coeur de -l'Angleterre.» «La place d'Anvers, disait-il à Sainte-Hélène, est une -des grandes causes pour lesquelles je suis ici; la cession d'Anvers -est un des motifs qui m'avaient déterminé à ne pas signer la paix de -Châtillon.»] - -La guerre des guerres, le combat des combats, c'est celui de -l'Angleterre et de la France; le reste est épisode. Les noms français -sont ceux des hommes qui tentèrent de grandes choses contre l'Anglais. -La France n'a qu'un saint, la Pucelle; et le nom de Guise qui leur -arracha Calais des dents, le nom des fondateurs de Brest, de -Dunkerque et d'Anvers[238], voilà, quoique ces hommes aient fait du -reste, des noms chers et sacrés. Pour moi, je me sens personnellement -obligé envers ces glorieux champions de la France et du monde, envers -ceux qu'ils armèrent, les Duguay-Trouin, les Jean-Bart, les Surcouf, -ceux qui rendaient pensifs les gens de Plymouth, qui leur faisaient -secouer tristement la tête à ces Anglais, qui les tiraient de leur -taciturnité, qui les obligeaient d'allonger leurs monosyllabes. - -[Note 238: Il faut entendre ici Richelieu, Louis XIV et Bonaparte.] - -La lutte contre l'Angleterre a rendu à la France un immense service. -Elle a confirmé, précisé sa nationalité. À force de se serrer contre -l'ennemi, les provinces se sont trouvées un peuple. C'est en voyant de -près l'Anglais, qu'elles ont senti qu'elles étaient France. Il en est -des nations comme de l'individu, il connaît et distingue sa -personnalité par la résistance de ce qui n'est pas elle, il remarque -le moi par le non-moi. La France s'est formée ainsi sous l'influence -des grandes guerres anglaises, par opposition à la fois, et par -composition. L'opposition est plus sensible dans les provinces de -l'Ouest et du Nord, que nous venons de parcourir. La composition est -l'ouvrage des provinces centrales dont il nous reste à parler. - -Pour trouver le centre de la France, le noyau autour duquel tout -devait s'agréger, il ne faut pas prendre le point central dans -l'espace; ce serait vers Bourges, vers le Bourbonnais, berceau de la -dynastie; il ne faut pas chercher la principale séparation des eaux, -ce seraient les plateaux de Dijon ou de Langres, entre les sources de -la Saône, de la Seine et de la Meuse; pas même le point de séparation -des races, ce serait sur la Loire, entre la Bretagne, l'Auvergne et la -Touraine. Non, le centre s'est trouvé marqué par des circonstances -plus politiques que naturelles, plus humaines que matérielles. C'est -un centre excentrique, qui dérive et appuie au Nord, principal théâtre -de l'activité nationale, dans le voisinage de l'Angleterre, de la -Flandre et de l'Allemagne. Protégé, et non pas isolé, par les fleuves -qui l'entourent, il se caractérise selon la vérité par le nom -d'Île-de-France. - -On dirait, à voir les grands fleuves de notre pays, les grandes lignes -de terrains qui les encadrent, que la France coule avec eux à l'Océan. -Au Nord, les pentes sont peu rapides, les fleuves sont dociles. Ils -n'ont point empêché la libre action de la politique de grouper les -provinces autour du centre qui les attirait. La Seine est en tout sens -le premier de nos fleuves, le plus civilisable, le plus perfectible. -Elle n'a ni la capricieuse et perfide mollesse de la Loire, ni la -brusquerie de la Garonne, ni la terrible impétuosité du Rhône, qui -tombe comme un taureau échappé des Alpes, perce un lac de dix-huit -lieues, et vole à la mer, en mordant ses rivages. La Seine reçoit de -bonne heure l'empreinte de la civilisation. Dès Troyes, elle se laisse -couper, diviser à plaisir, allant chercher les manufactures et leur -prêtant ses eaux. Lors même que la Champagne lui a versé la Marne, et -la Picardie l'Oise, elle n'a pas besoin de fortes digues, elle se -laisse serrer dans nos quais, sans s'en irriter davantage. Entre les -manufactures de Troyes, et celles de Rouen, elle abreuve Paris. De -Paris au Havre, ce n'est plus qu'une ville. Il faut la voir entre -Pont-de-l'Arche et Rouen, la belle rivière, comme elle s'égare dans -ses îles innombrables, encadrées au soleil couchant dans des flots -d'or, tandis que, tout du long, les pommiers mirent leurs fruits, -jaunes et rouges sous des masses blanchâtres. Je ne puis comparer à ce -spectacle que celui du lac de Genève. Le lac a de plus, il est vrai, -les vignes de Vaud, Meillerie et les Alpes. Mais le lac ne marche -point; c'est l'immobilité, ou du moins l'agitation sans progrès -visible. La Seine marche, et porte la pensée de la France, de Paris -vers la Normandie, vers l'Océan, l'Angleterre, la lointaine Amérique. - -Paris a pour première ceinture, Rouen, Amiens, Orléans, Châlons, -Reims, qu'il emporte dans son mouvement. À quoi se rattache une -ceinture extérieure, Nantes, Bordeaux, Clermont et Toulouse, Lyon, -Besançon, Metz et Strasbourg. Paris se reproduit en Lyon pour -atteindre par le Rhône l'excentrique Marseille. Le tourbillon de la -vie nationale a toute sa densité au Nord; au Midi les cercles qu'il -décrit se relâchent et s'élargissent. - -Le vrai centre s'est marqué de bonne heure; nous le trouvons désigné -au siècle de saint Louis, dans les deux ouvrages qui ont commencé -notre jurisprudence: ÉTABLISSEMENTS DE FRANCE ET D'ORLÉANS;--COUTUMES -DE FRANCE ET DE VERMANDOIS[239]. C'est entre l'Orléanais et le -Vermandois, entre le coude de la Loire et les sources de l'Oise, -entre Orléans et Saint-Quentin, que la France a trouvé enfin son -centre, son assiette, et son point de repos. Elle l'avait cherché en -vain, et dans les pays druidiques de Chartres et d'Autun, et dans les -chefs-lieux des clans galliques, Bourges, Clermont (_Agendicum_, _urbs -Arvernorum_). Elle l'avait cherché dans les capitales de l'église -Mérovingienne et Carlovingienne, Tours et Reims[240]. - -[Note 239: À Orléans, la science et l'enseignement du droit romain; en -Picardie, l'originalité du droit féodal et coutumier; deux Picards, -Beaumanoir et Desfontaines, ouvrent notre jurisprudence.] - -[Note 240: Bourges était aussi un grand centre ecclésiastique. -L'archevêque de Bourges était patriarche, primat des Aquitaines, et -métropolitain. Il étendait sa juridiction comme patriarche sur les -archevêques de Narbonne et de Toulouse, comme primat sur ceux de -Bordeaux et d'Auch (métropolitain de la 2me et 3me Aquitaine); comme -métropolitain, il avait anciennement onze suffragants, les évêques de -Clermont, Saint-Flour, le Puy, Tulle, Limoges, Mende, Rodez, Vabres, -Castres, Cahors. Mais l'érection de l'évêché d'Albi en archevêché ne -lui laissa sous sa juridiction que les cinq premiers de ces siéges.] - -La France capétienne du _roi de Saint-Denys_, entre la féodale -Normandie et la démocratique Champagne, s'étend de Saint-Quentin à -Orléans, à Tours. Le roi est abbé de Saint-Martin de Tours, et premier -chanoine de Saint-Quentin. Orléans se trouvant placée au lieu où se -rapprochent les deux grands fleuves, le sort de cette ville a été -souvent celui de la France; les noms de César, d'Attila, de Jeanne -D'Arc, des Guises, rappellent tout ce qu'elle a vu de siéges et de -guerres. La sérieuse Orléans[241] est près de la Touraine, près de la -molle et rieuse patrie de Rabelais, comme la colérique Picardie à -côté de l'ironique Champagne. L'histoire de l'antique France semble -entassée en Picardie. La royauté, sous Frédégonde et Charles le -Chauve, résidait à Soissons[242], à Crépy, Verbery, Attigny; vaincue -par la féodalité, elle se réfugia sur la montagne de Laon. Laon, -Péronne, Saint-Médard de Soissons, asiles et prisons tour à tour, -reçurent Louis le Débonnaire, Louis d'Outre-mer, Louis XI. La royale -tour de Laon a été détruite en 1832; celle de Péronne dure encore. -Elle dure, la monstrueuse tour féodale des Coucy[243]. - - Je ne suis roi, ne duc, prince, ne comte aussi, - Je suis le sire de Coucy. - -[Note 241: La raillerie orléanaise était amère et dure. Les Orléanais -avaient reçu le sobriquet de _guépins_. On dit aussi: «La glose -d'Orléans est pire que le texte.»--La Sologne a un caractère analogue: -«Niais de Sologne, qui ne se trompe qu'à son profit.»] - -[Note 242: Pepin y fut élu, en 750. Louis d'Outre-mer y mourut.] - -[Note 243: La tour de Coucy a cent soixante-douze pieds de haut, et -trois cent cinq de circonférence. Les murs ont jusqu'à trente-deux pieds -d'épaisseur. Mazarin fit sauter la muraille extérieure en 1652, et, le -18 septembre 1692, un tremblement de terre fendit la tour du haut en -bas.--Un ancien roman donne à l'un des ancêtres de Coucy neuf pieds de -hauteur. Enguerrand VII, qui combattit à Nicopolis, fit placer aux -Célestins de Soissons son portrait et celui de sa première femme, de -grandeur colossale.--Parmi les Coucy, citons seulement Thomas de Marle, -auteur de la Loi de Vervins (législation favorable aux vassaux), mort en -1130. Raoul Ier, le trouvère, l'amant, vrai ou prétendu, de Gabrielle de -Vergy, mort à la croisade en 1191.--Enguerrand VII, qui refusa l'épée de -connétable et la fit donner à Clisson, mort en 1397.--On a prétendu à -tort qu'Enguerrand III, en 1228, voulut s'emparer du trône pendant la -minorité de saint Louis. Art de vérifier les dates, XII, 219, sqq.] - -Mais en Picardie la noblesse entra de bonne heure dans la grande -pensée de la France. La maison de Guise, branche picarde des princes -de Lorraine, défendit Metz contre les Allemands, prit Calais aux -Anglais, et faillit prendre aussi la France au roi. La monarchie de -Louis XIV fut dite et jugée par le Picard Saint-Simon[244]. - -[Note 244: Cette famille récente, qui prétendait remonter à -Charlemagne, a bien assez d'avoir produit l'un des plus grands -écrivains du XVIIe siècle, et l'un des plus hardis penseurs du nôtre.] - -Fortement féodale, fortement communale et démocratique fut cette -ardente Picardie. Les premières communes de France sont les grandes -villes ecclésiastiques de Noyon, de Saint-Quentin, d'Amiens, de Laon. -Le même pays donna Calvin, et commença la Ligue contre Calvin. Un -ermite d'Amiens[245] avait enlevé toute l'Europe, princes et peuples, -à Jérusalem, par l'élan de la religion. Un légiste de Noyon[246] la -changea, cette religion, dans la moitié des pays occidentaux; il fonda -sa Rome à Genève, et mit la république dans la foi. La république, -elle, fut poussée par les mains picardes dans sa course effrénée, de -Condorcet en Camille Desmoulins, en Gracchus Baboeuf[247]. Elle fut -chantée par Béranger, qui dit si bien le mot de la nouvelle France: -«Je suis vilain et très-vilain.» Entre ces vilains, plaçons au premier -rang notre illustre général Foy, l'homme pur, la noble pensée de -l'armée[248]. - -[Note 245: Pierre l'Ermite.] - -[Note 246: Calvin, né en 1509, mort en 1564.] - -[Note 247: Condorcet, né à Ribemont en 1743, mort en 1794.--Camille -Desmoulins, né à Guise en 1762, mort en 1794.--Baboeuf, né à -Saint-Quentin, mort en 1797.--Béranger est né à Paris, mais d'une -famille picarde.] - -[Note 248: Né à Pithon ou à Ham.--Plusieurs généraux de la Révolution -sont sortis de la Picardie: Dumas, Dupont, Serrurier, etc.--Ajoutons à -la liste de ceux qui ont illustré ce pays fécond en tout genre de -gloire: Anselme, de Laon; Ramus, tué à la Saint-Barthélemy; -Boutillier, l'auteur de la _Somme rurale_; l'historien Guibert de -Nogent; Charlevoix; les d'Estrées et les Genlis.] - -Le Midi et les pays vineux n'ont pas, comme l'on voit, le privilége -de l'éloquence. La Picardie vaut la Bourgogne: ici il y a du vin dans -le coeur. On peut dire qu'en avançant du centre à la frontière belge -le sang s'anime, et que la chaleur augmente vers le Nord[249]. La -plupart de nos grands artistes, Claude Lorrain, le Poussin, -Lesueur[250], Goujon, Cousin, Mansart, Lenôtre, David, appartiennent -aux provinces septentrionales; et si nous passons la Belgique, si nous -regardons cette petite France de Liége, isolée au milieu de la langue -étrangère, nous y trouvons notre Grétry[251]. - -[Note 249: J'en dis autant de l'Artois, qui a produit tant de -mystiques. Arras est la patrie de l'abbé Prévost. Le Boulonnais a -donné en un même homme un grand poëte et un grand critique, je parle -de Sainte-Beuve.] - -[Note 250: Claude le Lorrain, né à Chamagne en Lorraine, en 1600, mort -en 1682.--Poussin, originaire de Soissons, né aux Andelys en 1594, -mort en 1665.--Lesueur, né à Paris en 1617, mort en 1655.--Jean -Cousin, fondateur de l'École française, né à Soucy, près Sens, vers -1501.--Jean Goujon, né à Paris, mort en 1572.--Germain Pilon, né à -Loué, à six lieues du Mans, mort à la fin du XVIe siècle.--Pierre -Lescot, l'architecte à qui l'on doit la fontaine des Innocents, né à -Paris en 1510, mort en 1571.--Callot, ce rapide et spirituel artiste -qui grava quatorze cents planches, né à Nancy en 1593, mort en -1635.--Mansart, l'architecte de Versailles et des Invalides, né à -Paris en 1645, mort en 1708.--Lenôtre, né à Paris en 1613, mort en -1700, etc.] - -[Note 251: Né en 1741, mort en 1813.] - -Pour le centre du centre, Paris, l'Île-de-France, il n'est qu'une -manière de les faire connaître, c'est de raconter l'histoire de la -monarchie. On les caractériserait mal en citant quelques noms propres; -ils ont reçu, ils ont donné l'esprit national; ils ne sont pas un -pays, mais le résumé du pays. La féodalité même de l'Île-de-France -exprime des rapports généraux. Dire les Montfort, c'est dire -Jérusalem, la croisade du Languedoc, les communes de France et -d'Angleterre et les guerres de Bretagne; dire les Montmorency, c'est -dire la féodalité rattachée au pouvoir royal, d'un génie médiocre, -loyal et dévoué. Quant aux écrivains si nombreux, qui sont nés à -Paris, ils doivent beaucoup aux provinces dont leurs parents sont -sortis, ils appartiennent surtout à l'esprit universel de la France -qui rayonna en eux. En Villon, en Boileau, en Molière et Regnard, en -Voltaire, on sent ce qu'il y a de plus général dans le génie français; -ou si l'on veut y chercher quelque chose de local, on y distinguera -tout au plus un reste de cette vieille sève d'esprit bourgeois, esprit -moyen, moins étendu que judicieux, critique et moqueur, qui se forma -de bonne humeur gauloise et d'amertume parlementaire entre le parvis -Notre-Dame et les degrés de la Sainte-Chapelle. - -Mais ce caractère indigène et particulier est encore secondaire; le -général domine. Qui dit Paris, dit la monarchie tout entière. Comment -s'est formé en une ville ce grand et complet symbole du pays? Il -faudrait toute l'histoire du pays pour l'expliquer: la description de -Paris en serait le dernier chapitre. Le génie parisien est la forme la -plus complexe à la fois et la plus haute de la France. Il semblerait -qu'une chose qui résultait de l'annihilation de tout esprit local, de -toute provincialité, dût être purement négative. Il n'en est pas -ainsi. De toutes ces négations d'idées matérielles, locales, -particulières, résulte une généralité vivante, une chose positive, une -force vive. Nous l'avons vu en Juillet[252]. - -[Note 252: Écrit en 1833.] - -C'est un grand et merveilleux spectacle de promener ses regards du -centre aux extrémités, et d'embrasser de l'oeil ce vaste et puissant -organisme, où les parties diverses sont si habilement rapprochées, -opposées, associées, le faible au fort, le négatif au positif; de voir -l'éloquente et vineuse Bourgogne entre l'ironique naïveté de la -Champagne, et l'âpreté critique, polémique, guerrière, de la -Franche-Comté et de la Lorraine; de voir le fanatisme languedocien -entre la légèreté provençale et l'indifférence gasconne; de voir la -convoitise, l'esprit conquérant de la Normandie contenus entre la -résistante Bretagne et l'épaisse et massive Flandre. - -Considérée en longitude, la France ondule en deux longs systèmes -organiques, comme le corps humain est double d'appareil, gastrique et -cérébro-spinal. D'une part, les provinces de Normandie, Bretagne et -Poitou, Auvergne et Guyenne; de l'autre, celles de Languedoc et de -Provence, Bourgogne et Champagne, enfin celles de Picardie et de -Flandre, où les deux systèmes se rattachent. Paris est le sensorium. - -La force et la beauté de l'ensemble consistent dans la réciprocité des -secours, dans la solidarité des parties, dans la distribution des -fonctions, dans la division du travail social. La force résistante et -guerrière, la vertu d'action est aux extrémités, l'intelligence au -centre; le centre se sait lui-même et sait tout le reste. Les -provinces frontières, coopérant plus directement à la défense, gardent -les traditions militaires, continuent l'héroïsme barbare, et -renouvellent sans cesse d'une population énergique le centre énervé -par le froissement rapide de la rotation sociale. Le centre, abrité de -la guerre, pense, innove dans l'industrie, dans la science, dans la -politique; il transforme tout ce qu'il reçoit. Il boit la vie brute, -et elle se transfigure. Les provinces se regardent en lui; en lui -elles s'aiment et s'admirent sous une forme supérieure; elles se -reconnaissent à peine: - - «Miranturque novas frondes et non sua poma.» - -Cette belle centralisation, par quoi la France est la France, elle -attriste au premier coup d'oeil. La vie est au centre, aux extrémités; -l'intermédiaire est faible et pâle. Entre la riche banlieue de Paris -et la riche Flandre, vous traversez la vieille et triste Picardie; -c'est le sort des provinces centralisées qui ne sont pas le centre -même. Il semble que cette attraction puissante les ait affaiblies, -atténuées. Elles le regardent uniquement, ce centre, elles ne sont -grandes que par lui. Mais plus grandes sont-elles par cette -préoccupation de l'intérêt central, que les provinces excentriques ne -peuvent l'être par l'originalité qu'elles conservent. La Picardie -centralisée a donné Condorcet, Foy, Béranger, et bien d'autres, dans -les temps modernes. La riche Flandre, la riche Alsace, ont-elles eu de -nos jours des noms comparables à leur opposer? Dans la France, la -première gloire est d'être Français. Les extrémités sont opulentes, -fortes, héroïques, mais souvent elles ont des intérêts différents de -l'intérêt national; elles sont moins françaises. La Convention eut à -vaincre le fédéralisme provincial avant de vaincre l'Europe. - -C'est néanmoins une des grandeurs de la France que sur toutes ses -frontières elle ait des provinces qui mêlent au génie national quelque -chose du génie étranger. À l'Allemagne, elle oppose une France -allemande; à l'Espagne une France espagnole; à l'Italie une France -italienne. Entre ces provinces et les pays voisins, il y a analogie et -néanmoins opposition. On sait que les nuances diverses s'accordent -souvent moins que les couleurs opposées; les grandes hostilités sont -entre parents. Ainsi la Gascogne ibérienne n'aime par l'ibérienne -Espagne. Ces provinces analogues et différentes en même temps, que la -France présente à l'étranger, offrent tour à tour à ses attaques une -force résistante ou neutralisante. Ce sont des puissances diverses par -quoi la France touche le monde, par où elle a prise sur lui. Pousse -donc, ma belle et forte France, pousse les longs flots de ton onduleux -territoire au Rhin, à la Méditerranée, à l'Océan. Jette à la dure -Angleterre la dure Bretagne, la tenace Normandie; à la grave et -solennelle Espagne, oppose la dérision gasconne; à l'Italie la fougue -provençale; au massif Empire germanique, les solides et profonds -bataillons de l'Alsace et de la Lorraine; à l'enflure, à la colère -belge, la sèche et sanguine colère de la Picardie, la sobriété, la -réflexion, l'esprit disciplinable et civilisable des Ardennes et de la -Champagne! - -Pour celui qui passe la frontière et compare la France aux pays qui -l'entourent, la première impression n'est pas favorable. Il est peu de -côtés où l'étranger ne semble supérieur. De Mons à Valenciennes, de -Douvres à Calais, la différence est pénible. La Normandie est une -Angleterre, une pâle Angleterre. Que sont pour le commerce et -l'industrie, Rouen, le Havre, à côté de Manchester et de Liverpool? -L'Alsace est une Allemagne, moins ce qui fait la gloire de -l'Allemagne: l'omniscience, la profondeur philosophique, la naïveté -poétique[253]. Mais il ne faut pas prendre ainsi la France pièce à -pièce, il faut l'embrasser dans son ensemble. C'est justement parce -que la centralisation est puissante, la vie commune, forte et -énergique, que la vie locale est faible. Je dirai même que c'est là la -beauté de notre pays. Il n'a pas cette tête de l'Angleterre -monstrueusement forte d'industrie, de richesse; mais il n'a pas non -plus le désert de la haute Écosse, le cancer de l'Irlande. Vous n'y -trouvez pas, comme en Allemagne et en Italie, vingt centres de science -et d'art; il n'en a qu'un, un de vie sociale. L'Angleterre est un -empire, l'Allemagne un pays, une race; la France est une personne. - -[Note 253: Je ne veux pas dire que l'Alsace n'ait rien de tout cela, -mais seulement qu'elle l'a généralement dans un degré inférieur à -l'Allemagne. Elle a produit, elle possède encore plusieurs illustres -philologues. Toutefois la vocation de l'Alsace est plutôt pratique et -politique. La seconde maison de Flandre et celle de Lorraine-Autriche -sont alsaciennes d'origine.] - -La personnalité, l'unité, c'est par là que l'être se place haut dans -l'échelle des êtres. Je ne puis mieux me faire comprendre qu'en -reproduisant le langage d'une ingénieuse physiologie. - -Chez les animaux d'ordre inférieur, poissons, insectes, mollusques et -autres, la vie locale est forte. «Dans chaque segment de sangsue se -trouve un système complet d'organes, un centre nerveux, des anses et -des renflements vasculaires, une paire de lobes gastriques, des -organes respiratoires, des vésicules séminales. Aussi a-t-on remarqué -qu'un de ces segments peut vivre quelque temps, quoique séparé des -autres. À mesure qu'on s'élève dans l'échelle animale, on voit les -segments s'unir plus intimement les uns aux autres, et l'individualité -du grand tout se prononcer davantage. L'individualité dans les animaux -composés ne consiste pas seulement dans la soudure de tous les -organismes, mais encore dans la jouissance commune d'un nombre de -parties, nombre qui devient plus grand à mesure qu'on approche des -degrés supérieurs. La centralisation est plus complète, à mesure que -l'animal monte dans l'échelle[254].» Les nations peuvent se classer -comme les animaux. La jouissance commune d'un grand nombre de parties, -la solidarité de ces parties entre elles, la réciprocité de fonctions -qu'elles exercent l'une à l'égard de l'autre, c'est là la supériorité -sociale. C'est celle de la France, le pays du monde où la nationalité, -où la personnalité nationale, se rapproche le plus de la personnalité -individuelle. - -[Note 254: Dugès.] - -Diminuer, sans la détruire, la vie locale, particulière, au profit de -la vie générale et commune, c'est le problème de la sociabilité -humaine. Le genre humain approche chaque jour plus près de la solution -de ce problème. La formation des monarchies, des empires, sont les -degrés par où il arrive. L'Empire romain a été un premier pas, le -christianisme un second. Charlemagne et les Croisades, Louis XIV et la -Révolution, l'Empire français qui en est sorti, voilà de nouveaux -progrès dans cette route. Le peuple le mieux centralisé est aussi -celui qui par son exemple, et par l'énergie de son action, a le plus -avancé la centralisation du monde. - -Cette unification de la France, cet anéantissement de l'esprit -provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la -conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner -des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre -n'ont fait qu'ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux -populations isolées l'occasion de se connaître; la vive et rapide -sympathie du génie gallique, son instinct social ont fait le reste. -Chose bizarre! ces provinces, diverses de climats, de moeurs et de -langage, se sont comprises, se sont aimées; toutes se sont senties -solidaires. Le Gascon s'est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a -joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées; le Breton, assis -au rivage de l'Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. - -Ainsi s'est formé l'esprit général, universel de la contrée. L'esprit -local a disparu chaque jour; l'influence du sol, du climat, de la -race, a cédé à l'action sociale et politique. La fatalité des lieux a -été vaincue, l'homme a échappé à la tyrannie des circonstances -matérielles. Le Français du Nord a goûté le Midi, s'est animé à son -soleil, le Méridional a pris quelque chose de la ténacité, du sérieux, -de la réflexion du Nord. La société, la liberté, ont dompté la nature, -l'histoire a effacé la géographie. Dans cette transformation -merveilleuse, l'esprit a triomphé de la matière, le général du -particulier, et l'idée du réel. L'homme individuel est matérialiste, -il s'attache volontiers à l'intérêt local et privé; la société humaine -est spiritualiste, elle tend à s'affranchir sans cesse des misères de -l'existence locale, à atteindre la haute et abstraite unité de la -patrie. - -Plus on s'enfonce dans les temps anciens, plus on s'éloigne de cette -pure et noble généralisation de l'esprit moderne. Les époques barbares -ne présentent presque rien que de local, de particulier, de matériel. -L'homme tient encore au sol, il y est engagé, il semble en faire -partie. L'histoire alors regarde la terre, et la race elle-même, si -puissamment influencée par la terre. Peu à peu la force propre qui est -en l'homme le dégagera, le déracinera de cette terre. Il en sortira, -la repoussera, la foulera; il lui faudra, au lieu de son village -natal, de sa ville, de sa province, une grande patrie, par laquelle il -compte lui-même dans les destinées du monde. L'idée de cette patrie, -idée abstraite qui doit peu aux sens, l'amènera par un nouvel effort à -l'idée de la patrie universelle, de la cité de la Providence. - - * * * * * - -À l'époque où cette histoire est parvenue, au Xe siècle, nous sommes -bien loin de cette lumière des temps modernes. Il faut que l'humanité -souffre et patiente, qu'elle mérite d'arriver... Hélas! à quelle -longue et pénible initiation elle doit se soumettre encore! quelles -rudes épreuves elle doit subir! Dans quelles douleurs elle va -s'enfanter elle-même! Il faut qu'elle sue la sueur et le sang pour -amener au monde le moyen âge, et qu'elle le voie mourir, quand elle -l'a si longtemps élevé, nourri, caressé. Triste enfant, arraché des -entrailles mêmes du christianisme, qui naquit dans les larmes, qui -grandit dans la prière et la rêverie, dans les angoisses du coeur, qui -mourut sans achever rien; mais il nous a laissé de lui un si poignant -souvenir, que toutes les joies, toutes les grandeurs des âges modernes -ne suffiront pas à nous consoler. - - - - -ÉCLAIRCISSEMENTS - -SUR LES COLLIBERTS CAGOTS, CAQUEUX, GÉSITAINS, ETC. - - -On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques débris d'une -population opprimée, dont nos anciens monuments font souvent mention, -et que poursuivent encore une horreur et un dégoût traditionnels. Les -savants qui ont cherché à en découvrir l'origine ne sont arrivés, -jusqu'à ce jour, qu'à des conjectures contradictoires plus ou moins -plausibles, mais peu décisives. - -Ducange dérive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. «Il -semble, dit-il, que les Colliberts n'étaient ni tout à fait esclaves, -ni tout à fait libres. Leur maître pouvait, il est vrai, les vendre ou -les donner, et confisquer leur terre.--«Iratus graviter contra eum, -dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere, -et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei -(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Glos.)» On les -affranchissait de la même manière que les esclaves (vid. Tabul. -Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap. -Ducange). Enfin un auteur dit: - - Libertate carens Colibertus discitur esse; - De servo factus liber, Libertus, etc. - -(Ebrardus Betum; Ibid. Vid. Acta pontific. Cenomann, ap. Scr. Fr. X, -385.) Mais, d'un autre côté, la loi des Lombards compte les Colliberts -parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XVI, XXVIII, LV). Ils -étaient sans doute en général _serfs sous conditions_, et dans une -situation peu différente de celle des _homines de capite_. Le Domesday -Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets à des -redevances: «De Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere -debent de capite tres denarios.» (Liber chart. S. Cyrici Nivern., nº -83, ap. Ducange.) - -C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on -trouve le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'île de -Maillesais les représente comme une peuplade de pêcheurs qui s'étaient -établis sur la Sèvre, et donne de leur nom une étymologie -singulière.--«In extremis quoque insulæ, supra Separis alveum quoddam -genus hominum, piscando quæritans victum, nonnulla tuguria confecerat, -quod a majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus a -_cultu imbrium_ descendere putatur.» Il ajoute que les Normands en -détruisirent une grande quantité, et qu'on chante encore cet -événement: «Deleta cantatur maxima multitudo.» - -Dans la Bretagne, c'étaient les _Caqueux_, _Caevas_, _Cacous_[255], -_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager -dans le duché que vêtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten. -Anecdoct., IV, 1442). Le parlement de Rennes fut obligé d'intervenir -pour leur faire accorder la sépulture. Il leur était défendu de -cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition, -qui réduisait ceux qui n'avaient pas de terre à mourir de faim, fut -modifiée en 1477 par le duc François. - -[Note 255: Le chef suprême des Truands s'appelait dans leur langage -_coërse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppôts.] - -En Guyenne, c'étaient les _Cahets_; chez les Basques et les Béarnais, -dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_, -_Capots_, _Caffos_, _Crétins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_. - -D'après l'ancien for de Béarn, il fallait la déposition de sept Cagots -ou Crétins pour valoir un témoignage (Marca, Béarn, p. 73). Ils -avaient une porte et un bénitier à part, à l'église, et un arrêt du -parlement de Bordeaux leur défendit, sous peine du fouet, de paraître -en public autrement que chaussés et habillés de rouge (comme en -Bretagne). En 1460, les États du Béarn demandèrent à Gaston qu'il leur -fût défendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les -pieds percés d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur -ancienne marque d'un pied d'oie ou d'un canard. Le prince ne répondit -pas à cette demande. En 1606, les États de Soule leur interdisent -l'état de meunier (Marca, p. 71). - -Marca dérive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient -alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la -nouvelle coutume de Béarn, réformée en 1551, tandis que les anciens -fors manuscrits donnent celui de _Chrestinas_, ou chrétiens; dans -l'usage on les appelle plus souvent Chrétiens que Cagots. Le lieu où -ils habitent s'appelle le quartier des Chrétiens. - -Oihenart conjecture que les Cagots étaient autrefois appelés Chrétiens -(crétins) par les Basques, lorsque ceux-ci étaient encore païens. On -les appelait aussi _pelluti_ et _comati_; cependant les Aquitains -laissaient également croître leurs cheveux. - -Ce qui pourrait encore les faire considérer comme les débris d'une -race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques, -sont généralement blondes et belles. Selon M. Barraut, médecin, les -Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinière, I, 89). - -Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, restés après la -retraite des infidèles, surnommés peut-être _Caas-Goths_, par -dérision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appelés -Chrétiens en qualité de nouveaux convertis. L'isolement où ils vivent -semble rappeler la retraite des catéchumènes. Il est dit dans les -actes du comité de Mayence, chap. V: «Les catéchumènes ne doivent -point manger avec les baptisés ni les baiser; encore moins les -gentils.» Et d'un autre côté, une lettre de Benoît XII, adressée en -janvier 1340 à Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des -Sarrasins, comme celles des Cagots, étaient situées dans des lieux -écartés. «Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs -fidèles habitants de vos États, que les Sarrasins, qui y sont en grand -nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure, -des habitations séparées et enfermées de murailles, pour être éloignés -du trop grand commerce avec les chrétiens et de leur familiarité -dangereuse: mais à présent ces infidèles étendent leur quartier ou le -quittent entièrement, et logent pêle-mêle avec les chrétiens, et -quelquefois dans les mêmes maisons. Ils cuisent aux mêmes feux, se -servent des mêmes bancs, et ont une communication scandaleuse et -dangereuse.» (_Voy._ Laboulinière, I, 82.) - -Le mot de Crétin, selon Fodéré (ap. Dralet, t. I), vient de Chrétien, -bon Chrétien, Chrétien par excellence, titre qu'on donne à ces idiots, -parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun péché. On -leur donne encore le nom de Bienheureux, et après leur mort on -conserve avec soin leurs béquilles et leurs vêtements. - -Dans une requête qu'ils adressèrent en 1514 à Léon X, sur ce que les -prêtres refusaient de les ouïr en confession, ils disent eux-mêmes que -leurs ancêtres étaient Albigeois. Cependant, dès l'an 1000, les Cagots -sont appelés Chrétiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et -l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient à l'appui de leur -témoignage, c'est que dans le Dauphiné et les Alpes, les descendants -des Albigeois sont encore appelés _Caignards_, corruption de -_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le -pied de canard dont il est parlé dans l'histoire des Cagots de Béarn. -Rabelais, pour la même raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois -Savoyards[256]. - -[Note 256: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec -l'histoire de Berthe la _reine pédauque_ (pes aucæ, pied d'oie. _Voy._ -le chapitre suivant.) Un passage de Rabelais indique que l'on voyait -une image de la reine Pédauque à Toulouse. Les Contes d'Eutrapel nous -apprennent qu'on jurait à Toulouse _par la quenouille de la reine -Pédauque_. Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine -Berthe filait_ (Bullet, Mythologie française).] - -Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient été aussi -nommés _Gésitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frappé de la -lèpre pour son avarice. Les Juifs et les Agaréniens ou Sarrasins -croyaient, selon les écrivains du moyen âge, échapper à la puanteur -inhérente à leur race en se soumettant au baptême chrétien, ou en -buvant le sang des enfants chrétiens.--Le P. Grégoire de Rostrenen -(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lépreux. En -espagnol: _gafo_, lépreux; _gafi_, lèpre. L'ancien for de Navarre, -compilé vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_ -et les traite comme ladres. Le for de Béarn distingue pourtant les -Cagots des lépreux: le port d'armes leur est défendu, et il est permis -aux ladres. - -De Bosquet, lieutenant général au siége de Narbonne, dans ses notes -sur les lettres d'Innocent III, croit reconnaître les _Capots_ dans -certains marchands juifs, désignés dans les Capitulaires de Charles le -Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. app. 877, c. XXXI). - -Dralet pense que ce furent des goîtreux qui formèrent ces races. Les -premiers habitants, dit-il, durent être plus sujets aux goîtres, parce -que le climat dut être alors plus froid et plus humide. En effet, on -trouve peu de goîtreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins -froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud -adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce -qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, où elles sont -soumises à une très-faible pression atmosphérique et ne peuvent -s'imprégner d'air. (De même on voit beaucoup de goîtres à Chantilly, -parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains où la pression de -l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, février 1832.) - -Au reste, peut-être doit-on admettre à la fois les opinions diverses -que nous avons rapportées; tous ces éléments entrèrent sans doute -successivement dans ses races maudites, qui semblent les parias de -l'Occident. - - - - -LIVRE IV - - - - -CHAPITRE PREMIER - -L'AN 1000. LE ROI DE FRANGE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET -GERBERT.--FRANCE FÉODALE - -1000-1031 - - -Cette vaste révélation de la France, que nous venons d'indiquer dans -l'espace, et que nous allons suivre dans le temps, elle commence au Xe -siècle, à l'avénement des Capets. Chaque province a dès lors son -histoire; chacune prend une voix, et se raconte elle-même. Cet immense -concert de voix naïves et barbares, comme un chant d'église dans une -sombre cathédrale pendant la nuit de Noël, est d'abord âpre et -discordant. On y trouve des accents étranges, des voix grotesques, -terribles, à peine humaines; et vous douteriez quelquefois si c'est la -naissance du Sauveur, ou la Fête des fous, la Fête de l'âne. -Fantastique et bizarre harmonie, à quoi rien ne ressemble, où l'on -croit entendre à la fois tout cantique, et des _Dies iræ_, et des -_Alleluia_. - -C'était une croyance universelle au moyen âge, que le monde devait -finir avec l'an 1000 de l'incarnation[257]. Avant le christianisme, -les Étrusques aussi avaient fixé leur terme à dix siècles, et la -prédiction s'était accomplie. Le christianisme, passager sur cette -terre, hôte exilé du ciel, devait adopter aisément ces croyances. Le -monde du moyen âge n'avait pas la régularité extérieure de la cité -antique, et il était bien difficile d'en discerner l'ordre intime et -profond. Ce monde ne voyait que chaos en soi; il aspirait à l'ordre, -et l'espérait dans la mort. D'ailleurs, en ces temps de miracles et de -légendes, où tout apparaissait bizarrement coloré comme à travers de -sombres vitraux, on pouvait douter que cette réalité visible fût autre -chose qu'un songe. Les merveilles composaient la vie commune. L'armée -d'Othon avait bien vu le soleil en défaillance et jaune comme du -safran[258]. Le roi Robert, excommunié pour avoir épousé sa parente, -avait, à l'accouchement de la reine, reçu dans ses bras un monstre. Le -diable ne prenait plus la peine de se cacher: on l'avait vu à Rome se -présenter solennellement devant un pape magicien. Au milieu de tant -d'apparitions, de visions, de voix étranges, parmi les miracles de -Dieu et les prestiges du démon, qui pouvait dire si la terre n'allait -pas un matin se résoudre en fumée, au son de la fatale trompette? Il -eût bien pu se faire alors que ce que nous appelons la vie fût en -effet la mort, et qu'en finissant, le monde comme ce saint légendaire, -_commençât de vivre et cessât de mourir_. «Et tunc vivere incepit, -morique desiit.» - -[Note 257: Concil. Troslej., ann. 909 (Mansi, XVIII, p. 266). «Dum jam -jamque adventus imminet illius in majestate terribili, ubi omnes cum -gregibus suis venient pastores in conspectum pastoris æterni, -etc.»--Trithemii chronic. ann. 960: «Diem jamjam imminere dicebat -(Bernhardus, eremita Thuringiæ) extremum, et mundum in brevi -consummandum.»--Abbas Floriacensis, ann. 990 (Gallaudius, XIV, 141): -«De fine mundi coram populo sermonem in ecclesia Parisiorum audivi, -quod statim finito mille annorum numero Antechristus adveniret, et non -longo post tempore universale judicium succederet.»--Will. Godelli -chronic., ap. Scr. fr. Y, 262; «Ann. Domini MX, in multis locis per -orbem tali rumore audito, timor et moeror corda plurimorum occupavit, -et suspicati sunt multi finem sæculi adesse.»--Rad. Glaber, I, IV, -ibid. 49: «Æstimabatur enim ordo temporum et elementorum præterita ab -initio moderans secula in chaos decidisse perpetuum, atque humani -generis interitum.»] - -[Note 258: Raoul Glaber.] - -Cette fin d'un monde si triste était tout ensemble l'espoir et -l'effroi du moyen âge. Voyez ces vieilles statues dans les cathédrales -du Xe et du XIe siècle, maigres, muettes et grimaçantes dans leur -roideur contractée, l'air souffrant comme la vie, et laides comme la -mort. Voyez comme elles implorent, les mains jointes, ce moment -souhaité et terrible, cette seconde mort de la résurrection, qui doit -les faire sortir de leurs ineffables tristesses, et les faire passer -du néant à l'être, du tombeau en Dieu. C'est l'image de ce pauvre -monde sans espoir après tant de ruines. L'empire romain avait croulé, -celui de Charlemagne s'en était allé aussi; le christianisme avait cru -d'abord devoir remédier aux maux d'ici-bas, et ils continuaient. -Malheur sur malheur, ruine sur ruine. Il fallait bien qu'il vînt autre -chose, et l'on attendait. Le captif attendait dans le noir donjon, -dans le sépulcral _in pace_; le serf attendait sur son sillon, à -l'ombre de l'odieuse tour; le moine attendait, dans les abstinences du -cloître, dans les tumultes solitaires du coeur, au milieu des -tentations et des chutes, des remords et des visions étranges, -misérable jouet du diable qui folâtrait cruellement autour de lui, et -qui le soir, tirant sa couverture, lui disait gaiement à l'oreille: -«Tu es damné[259]!» - -[Note 259: Raoul Glaber, I. V, c. I. «Astitit mihi ex parte pedum -lectuli forma homunculi teterrimæ speciei. Erat enim statura -mediocris, collo gracili, facie macilenta, oculis nigerrimis, fronte -rugosa et contracta, depressis naribus, os exporrectum, labellis -tumentibus, mento subtracto ac perangusto, barba caprina, aures hirtas -et præacutas, capillis stantibus et incompositis, dentibus caninis, -occipitio acuto, pectore tumido, dorso gibbato, clunibus agitantibus, -vestibus sordidis, conatu æstuans, ac toto corpore præceps; -arripiensque summitatem strati in quo cubabam, totum terribiliter -concussit lectum.........»] - -Tous souhaitaient sortir de peine, et n'importe à quel prix! Il leur -valait mieux tomber une fois entre les mains de Dieu et reposer à -jamais, fût-ce dans une couche ardente. Il devait d'ailleurs avoir -aussi son charme, ce moment où l'aiguë et déchirante trompette de -l'archange percerait l'oreille des tyrans. Alors, du donjon, du -cloître, du sillon, un rire terrible eût éclaté au milieu des pleurs. - -Cet effroyable espoir du jugement dernier s'accrut dans les calamités -qui précédèrent l'an 1000, ou suivirent de près. Il semblait que -l'ordre des saisons se fût interverti, que les éléments suivissent des -lois nouvelles. Une peste terrible désola l'Aquitaine; la chair des -malades semblait frappée par le feu, se détachait de leurs os, et -tombait en pourriture. Ces misérables couvraient les routes des lieux -de pèlerinage, assiégeaient les églises, particulièrement -Saint-Martin, à Limoges; ils s'étouffaient aux portes, et s'y -entassaient. La puanteur qui entourait l'église ne pouvait les -rebuter. La plupart des évêques du Midi s'y rendirent, et y firent -porter les reliques de leurs églises. La foule augmentait, l'infection -aussi; ils mouraient sur les reliques des saints[260]. - -[Note 260: Translatio S. Genulfi, ap. Scr. fr. X, 361.--Chronic. -Ademari Cabannens., ibid. 147. - -Chronic. Virdunense, ap. Scr. fr. X, 209. On sait que les sauvages de -l'Amérique du Sud et les nègres de Guinée mangent habituellement de la -glaise ou de l'argile pendant une partie de l'année. On la vend frite -sur les marchés de Java.--Alex, de Humboldt. Tableaux de la Nature, -trad. par Eyriès (1808), I, 200.] - -Ce fut encore pis quelques années après. La famine ravagea tout le -monde depuis l'Orient, la Grèce, l'Italie, la France, l'Angleterre. -«Le muid de blé, dit un contemporain[261], s'éleva à soixante sols -d'or. Les riches maigrirent et pâlirent; les pauvres rongèrent les -racines des forêts; plusieurs, chose horrible à dire, se laissèrent -aller à dévorer des chairs humaines. Sur les chemins, les forts -saisissaient les faibles, les déchiraient, les rôtissaient et les -mangeaient. Quelques-uns présentaient à des enfants un oeuf, un fruit, -et les attiraient à l'écart pour les dévorer. Ce délire, cette rage -alla au point que la bête était plus en sûreté que l'homme. Comme si -c'eût été désormais une coutume établie de manger de la chair humaine, -il y en eut un qui osa en étaler à vendre dans le marché de Tournus. -Il ne nia point, et fut brûlé. Un autre alla pendant la nuit déterrer -cette même chair, la mangea, et fut brûlé de même.» - -[Note 261: Glaber.--«Sur soixante-treize ans, il y en eut quarante-huit -de famines et d'épidémies.--An 987, grande famine et épidémie.--989, -grande famine.--990-994, famine et mal des _ardents_.--1001, grande -famine.--1003-1008, famine et mortalité.--1010-1014, famine, mal des -_ardents_, mortalité.--1027-1029, famine (anthropophages).--1031-1033, -famine atroce.--1035, famine, épidémie.--1045-1046, famine en France et -en Allemagne.--1053-1058, famine et mortalité pendant cinq ans.--1059, -famine de sept ans, mortalité.] - -«.... Dans la forêt de Mâcon, près l'église de Saint-Jean de -Castanedo, un misérable avait bâti une chaumière, où il égorgeait la -nuit ceux qui lui demandaient l'hospitalité. Un homme y aperçut des -ossements, et parvint à s'enfuir. On y trouva quarante-huit têtes -d'hommes, de femmes et d'enfants. Le tourment de la faim était si -affreux que, plusieurs, tirant de la craie du fond de la terre, la -mêlaient à la farine. Une autre calamité survint; c'est que les -loups, alléchés par la multitude des cadavres sans sépulture, -commencèrent à s'attaquer aux hommes. Alors les gens craignant Dieu -ouvrirent des fosses, où le fils traînait le père, le frère son frère, -la mère son fils, quand ils les voyaient défaillir; et le survivant -lui-même, désespérant de la vie, s'y jetait souvent après eux. -Cependant les prélats des cités de la Gaule, s'étant assemblés en -concile pour chercher remède à de tels maux, avisèrent que, puisqu'on -ne pouvait alimenter tous ces affamés, on sustentât comme on pourrait -ceux qui semblaient les plus robustes, de peur que la terre ne -demeurât sans culture.» - -Ces excessives misères brisèrent les coeurs et leur rendirent un peu -de douceur et de pitié. Ils mirent le glaive dans le fourreau, -tremblants eux-mêmes sous le glaive de Dieu. Ce n'était plus la peine -de se battre, ni de faire la guerre pour cette terre maudite qu'on -allait quitter. De vengeance, on n'en avait plus besoin; chacun voyait -bien que son ennemi, comme lui-même, avait peu à vivre. À l'occasion -de la peste de Limoges, ils coururent de bon coeur aux pieds des -évêques, et s'engagèrent à rester désormais paisibles, à respecter les -églises, à ne plus infester les grands chemins, à ménager du moins -ceux qui voyageraient sous la sauvegarde des prêtres ou des religieux. -Pendant les jours saints de chaque semaine (du mercredi soir au lundi -matin), toute guerre était interdite: c'est ce qu'on appela _la paix_, -plus tard _la trêve de Dieu_[262]. - -[Note 262: Glaber, I, V, c. I. «On vit bientôt aussi les peuples -d'Aquitaine et toutes les provinces des Gaules, à leur exemple, cédant -à la crainte ou à l'amour du Seigneur, adopter successivement une -mesure qui leur était inspirée par la grâce divine. On ordonna que, -depuis le mercredi soir jusqu'au matin du lundi suivant, personne -n'eût la témérité de rien enlever par la violence, ou de satisfaire -quelque vengeance particulière, ou même d'exiger caution; que celui -qui oserait violer ce décret public payerait cet attentat de sa vie, -ou serait banni de son pays et de la société des chrétiens. Tout le -monde convient aussi de donner à cette loi le nom de _treugue_ -(trêve) _de Dieu_.»] - -Dans cet effroi général, la plupart ne trouvaient un peu de repos qu'à -l'ombre des églises. Ils apportaient en foule, ils mettaient sur -l'autel des donations de terres, de maisons, de serfs. Tous ces actes -portent l'empreinte d'une même croyance: «Le soir du monde approche, -disent-ils; chaque jour entasse de nouvelles ruines; moi, comte ou -baron, j'ai donné à telle église pour le remède de mon âme...» Ou -encore: «Considérant que le servage est contraire à la liberté -chrétienne, j'affranchis un tel, mon serf de corps, lui, ses enfants -et ses hoirs...» - -Mais le plus souvent tout cela ne les rassurait point. Ils aspiraient à -quitter l'épée, le baudrier, tous les signes de la milice du siècle; ils -se réfugiaient parmi les moines et sous leur habit; ils leurs -demandaient dans leurs couvents une toute petite place où se cacher. -Ceux-ci n'avaient d'autre peine que d'empêcher les grands du monde, les -ducs et les rois, de devenir moines, ou frères convers. Guillaume Ier, -duc de Normandie, aurait tout laissé pour se retirer à Jumiéges, si -l'abbé le lui eût permis. Au moins, il trouva moyen d'enlever un -capuchon et une étamine, les emporta avec lui, les déposa dans une -petit coffre, et en garda toujours la clef à sa ceinture[263]. Hugues -Ier, duc de Bourgogne, et avant lui l'empereur Henri II, auraient bien -voulu aussi se faire moines. Hugues en fut empêché par le pape. Henri, -entrant dans l'église de l'abbaye de Saint-Vanne, à Verdun, s'était -écrié avec le psalmiste: «Voici le repos que j'ai choisi, et mon -habitation aux siècles des siècles!» Un religieux l'entendit, et avertit -l'abbé. Celui-ci appela l'empereur dans le chapitre des moines, et lui -demanda qu'elle était son intention. «Je veux, avec la grâce de Dieu, -répondit-il en pleurant, renoncer à l'habit du siècle, revêtir le vôtre, -et ne plus servir que Dieu avec vos frères.--Voulez-vous donc, reprit -l'abbé, promettre, selon nos règles et à l'exemple de Jésus-Christ, -l'obéissance jusqu'à la mort?--Je le veux, reprit l'empereur.--Eh bien! -je vous reçois comme moine, dès ce jour j'accepte la charge de votre -âme; et ce que j'ordonnerai, je veux que vous le fassiez avec la crainte -du Seigneur. Or, je vous ordonne de retourner au gouvernement de -l'empire que Dieu vous a confié; et de veiller de tout votre pouvoir, -avec crainte et tremblement, au salut de tout le royaume[264].» -L'empereur, lié par son voeu, obéit à regret. Au reste, il était moine -depuis longtemps; il avait toujours vécu en frère avec sa femme. -L'Église l'honore sous le nom de saint Henri. - -[Note 263: Guillaume de Jumiéges.] - -[Note 264: Vie de saint Richard.] - -Un autre saint, qu'elle n'a pas canonisé, est notre Robert, roi de -France. «Robert, dit l'auteur de la Chronique de Saint-Bertin, était -très-pieux, sage et lettré, passablement philosophe, et excellent -musicien. Il composa la prose du Saint-Esprit: _Adsit nobis gratia_, -les rhythmes _Judæa et Hierusalem_, _Concede nobis quæsumus_, et -_Cornelius centurio_, qu'il offrit, mis en musique et notés, sur -l'autel de Saint-Pierre à Rome, de même que l'antiphone _Eripe_, et -plusieurs autres belles choses. Il avait pour femme Constance, qui lui -demanda un jour de faire quelque chose en mémoire d'elle; il écrivit -alors le rhythme _O constantia martyrum_, que la reine, à cause du nom -de Constantia, crut avoir été fait pour elle. Le roi venait à l'église -de Saint-Denis dans ses habits royaux, et couronné de sa couronne, -pour diriger le choeur à matines, à vêpres et à la messe, chanter avec -les moines, et les défier au combat du chant. Aussi, comme il -assiégeait certain château le jour de Saint-Hippolyte, pour qui il -avait une dévotion particulière, il quitta le siége pour venir à -Saint-Denis diriger le choeur pendant la messe; et tandis qu'il -chantait dévotement avec les moines _Agnus Dei, dona nobis pacem_, les -murs du château tombèrent subitement, et l'armée du roi en prit -possession; ce que Robert attribua toujours aux mérites de saint -Hippolyte[265].» - -[Note 265: Chronique de Sithiu.] - -«Un jour qu'il revenait de faire sa prière, où il avait, comme -d'habitude, répandu une pluie de larmes, il trouva sa lance garnie par -sa vaniteuse épouse d'ornements d'argent. Tout en considérant cette -lance, il regardait s'il ne verrait pas dehors quelqu'un à qui cet -argent fut nécessaire; et, trouvant un pauvre en haillons, il lui -demande prudemment quelque outil pour ôter l'argent. Le pauvre ne -savait ce qu'il en voulait faire; mais le serviteur de Dieu lui dit -d'en chercher au plus vite. Cependant il se livrait à la prière. -L'autre revient avec un outil; le roi et le pauvre s'enferment -ensemble, et enlèvent l'argent de la lance, et le roi le met lui-même -de ses saintes mains dans le sac du pauvre en lui recommandant, selon -sa coutume, de bien prendre garde que sa femme ne le vît. Lorsque la -reine vint, elle s'étonna fort de voir sa lance ainsi dépouillée; et -Robert jura par plaisanterie le nom du Seigneur qu'il ne savait -comment cela s'était fait[266].» - -[Note 266: Helgaud.] - -«Il avait une grande horreur pour le mensonge. Aussi, pour justifier -ceux dont il recevait le serment, aussi bien que lui-même, il avait -fait faire une châsse de cristal tout entourée d'or, où il eut soin de -ne mettre aucune relique: c'est sur cette châsse qu'il faisait jurer -ses grands, qui n'étaient point instruits de sa fraude pieuse. De -même, il faisait jurer les gens du peuple sur une châsse où il avait -mis un oeuf. Oh! avec quelle exactitude se rapportent à ce saint homme -les paroles du Prophète: «Il habitera dans le tabernacle du Très-Haut, -celui qui dit la vérité selon son coeur, celui dont la langue ne -trompe pas, et qui n'a jamais fait de mal à son prochain[267]!» - -[Note 267: Helgaud.] - -La charité de Robert s'étendait à tous les pécheurs. «Comme il -soupait à Étampes, dans un château que Constance venait de lui bâtir, -il ordonna d'ouvrir la porte à tous les pauvres. L'un d'eux vint se -mettre aux pieds du roi, qui le nourrissait sous la table. Mais le -pauvre, ne s'oubliant pas, lui coupa avec un couteau un ornement d'or -de six onces qui pendait de ses genoux, et s'enfuit au plus vite. -Lorsqu'on se leva de table, la reine vit son seigneur dépouillé, et, -indignée, se laissa emporter contre le saint à des paroles violentes: -«Quel ennemi de Dieu, bon seigneur, a déshonoré votre robe -d'or?»--«Personne, répondit-il, ne m'a déshonoré; cela était sans -doute nécessaire à celui qui l'a pris plus qu'à moi, et, Dieu aidant, -lui profitera.»--Un autre voleur lui coupant la moitié de la frange de -son manteau, Robert se retourna, et lui dit: «Va-t-en, va-t-en; -contente-toi de ce que tu as pris; un autre aura besoin du reste.» Le -voleur s'en alla tout confus.--Même indulgence pour ceux qui volaient -les choses saintes. Un jour qu'il priait dans sa chapelle, il vit un -clerc nommé Ogger qui montait furtivement à l'autel, posait un cierge -par terre, et emportait le chandelier dans sa robe. Les clercs se -troublent, qui auraient dû empêcher ce vol. Ils interrogent le -seigneur roi, et il proteste qu'il n'a rien vu. Cela vint aux oreilles -de la reine Constance; enflammée de fureur, elle jure par l'âme de son -père qu'elle fera arracher les yeux aux gardiens, s'ils ne rendent ce -qu'on a volé au trésor du saint et du juste. Dès qu'il le sut, ce -sanctuaire de piété, il appela le larron, et lui dit: «Ami Ogger, -va-t-en d'ici, que mon inconstante Constance ne te mange pas. Ce que -tu as te suffit pour arriver au pays de ta naissance. Que le Seigneur -soit avec toi!» Il lui donna même de l'argent pour faire sa route; et -quand il crut le voleur en sûreté, il dit gaiement aux siens: -«Pourquoi tant vous tourmenter à la recherche de ce chandelier? Le -Seigneur l'a donné à son pauvre.»--Une autre fois enfin, comme il se -relevait la nuit pour aller à l'église, il vit deux amants couchés -dans un coin: aussitôt il détacha une fourrure précieuse qu'il portait -au cou, et la jeta sur ces pécheurs. Puis il alla prier pour -eux[268].» - -[Note 268: Helgaud.] - -Tel fut la douceur et l'innocence du premier roi capétien. Je dis le -premier roi; car son père, Hugues Capet[269], se défia de son droit -et ne voulut jamais porter la couronne; il lui suffit de porter la -chape, comme abbé de Saint-Martin de Tours. C'est sous ce bon Robert -que se passa cette terrible époque de l'an 1000; et il sembla que la -colère divine fût désarmée par cet homme simple, en qui s'était comme -incarnée la paix de Dieu. L'humanité se rassura et espéra durer encore -un peu; elle vit, comme Ézéchias, que le Seigneur voulait bien ajouter -à ses jours. Elle se leva de son agonie, se remit à vivre, à -travailler, à bâtir: à bâtir d'abord les églises de Dieu. «Près de -trois ans après l'an 1000, dit Glaber, dans presque tout l'univers, -surtout dans l'Italie et dans les Gaules, les basiliques des églises -furent renouvelées, quoique la plupart fussent encore assez belles -pour n'en avoir nul besoin. Et cependant les peuples chrétiens -semblaient rivaliser à qui élèverait les plus magnifiques. On eût dit -que le monde se secouait et dépouillait sa vieillesse, pour revêtir la -robe blanche des églises[270].» - -[Note 269: Quelques-uns ont cru que le mot de Capet était une injure, -et venait de _Capito_, grosse tête. On sait que la grosseur de la tête -est souvent un signe d'imbécillité. Une chronique appelle Capet -Charles le Simple (Karolus Stultus vel Capet. Chron. saint Florent., -ap. Scr. fr. IX, 55).--Mais il est évident que Capet est pris pour -_Chapet_, ou _Cappatus_.--Plusieurs chroniques françaises, écrites -longtemps après, ont traduit _Hue Chapet_ ou _Chappet_. (Scr. fr. X, -293, 303, 313.)--Chronic., S. Medard. Suess., ibid. IX, 55. Hugo, -cognominatus _Chapet_. _Voy._ aussi Richard de Poitiers, ibid. 24, et -Chronic. Andegav., X, 272, etc. Albéric. Tr.-Font., IX, 286: Hugo -_Cappatus_, et plus loin: _Cappet_.--Guill. Nang. IX, 82: Hugo -_Capucii_.--Chron. Sith., VII, 269.--Chron. Strozz. X, 273: Hugo -_Caputius_.--Cette dernière chronique ajoute que le fils d'Hugues, le -pieux Robert, chantait les vêpres revêtu d'une chape.--L'ancien -étendard des rois de France était la chape de saint Martin; c'est de -là, dit le Moine de Saint-Gall, qu'ils avaient donné à leur oratoire -le nom de _Chapelle_. «Capella, quo nomine Francorum reges propter -cappam S. Martini quam secum ob sui tuitionem et hostium oppressionem -jugiter ad bella portabant, Sancta sua appellare solebant.» L. I, c. -IV.] - -[Note 270: Glaber.] - -Et en récompense il y eut d'innombrables miracles. Des révélations, -des visions merveilleuses firent partout découvrir de saintes -reliques, depuis longtemps enfouies, et cachées à tous les yeux: «Les -saints vinrent réclamer les honneurs d'une résurrection sur la terre, -et apparurent aux regards des fidèles, qu'ils remplirent de -consolations[271].» Le Seigneur lui-même descendit sur l'autel; le -dogme de la présence réelle, jusque-là obscur et caché à demi dans -l'ombre, éclata dans la croyance des peuples: ce fut comme un flambeau -d'immense poésie qui illumina, transfigura l'Occident et le Nord. -«Tout cela se trouvait annoncé comme par un présage certain dans la -position même de la croix du Seigneur quand le Sauveur y était -suspendu sur le Calvaire. En effet, pendant que l'Orient avec ses -peuples féroces était caché derrière la face du Sauveur, l'Occident, -placé devant ses regards, recevait de ses yeux la lumière de la foi -dont il devait être bientôt rempli. Sa droite toute-puissante, étendue -pour le grand oeuvre de miséricorde, montrait le Nord qui allait être -adouci par l'effet de la parole divine, pendant que sa gauche tombait -en partage aux nations barbares et tumultueuses du Midi[272].» - -[Note 271: Id.] - -[Note 272: Glaber.] - -La lutte de l'Occident et de l'Orient, cette grande idée qui vient de -tomber en paroles enfantines de la bouche ignorante du moine, c'est la -pensée de l'avenir, et le mouvement de l'humanité. De grands signes -éclatent, des multitudes d'hommes s'acheminent déjà un à un, et comme -pèlerins, à Rome, au mont Cassin, à Jérusalem. Le premier pape -français, Gerbert, proclame déjà la croisade; sa belle lettre, où il -appelle tous les princes au nom de la cité sainte[273], précède d'un -siècle les prédications de Pierre l'Ermite. Prêchée alors par un -Français et sous un pape français, Urbain II, exécutée surtout par des -Français, la grande entreprise commune du moyen âge, celle qui fit de -tous les Francs une nation, elle nous appartiendra, elle révélera la -profonde sociabilité de la France. Mais il faut encore un siècle, il -faut que le monde s'assoie avant d'agir. En l'an 1000, un politique -fonde la papauté, un saint fonde la royauté: je parle de deux -Français, de Gerbert et de Robert. - -[Note 273: Gerberti epist. 107, ap. Scr. fr. X, 426. «Ea quæ est -Hierosolymis, universali Ecclesiæ sceptris regnorum imperanti: Cum -bene vigeas, immaculata sponsa Domini, cujus membrum esse me fateor, -spes mihi maxima per te caput attollendi jam pene attritum. An -quicquam diffiderem de te, rerum domina, si me recognoscis tuam? -Quisquamne tuorum famosam cladem illatam mihi putare debebit ad se -minime pertinere, utque rerum infima abhorrere? Et quamvis nunc -dejecta, tamen habuit me orbis terrarum optimam sui partem: penes me -Prophetarum oracula, Patriarcharum insignia; hinc clara mundi lumina -prodierunt Apostoli; hinc Christi fidem repetit orbis terrarum, apud -me redemptorem suum invenit. Etenim quamvis ubique sit divinitate, -tamen hic humanitate natus, passus, sepultus, hinc ad coelos elatus.» -Sed cum propheta dixerit: «Erit sepulchrum ejus gloriosum,» paganis -loca cuncta subvertentibus, tentat Diabolus reddere inglorium. Enitere -ergo, miles Christi, esto signifer et compugnator, et quod armis -nequis, consilii et opum auxilio subveni. Quid est quod das, aut cui -das? Nempe ex multo modicum, et ei qui omne quod habes gratis dedit, -nec tamen gratis recipit; et hic eum multiplicat et in futuro -remunerat; per me benedicit tibi, ut largiendo crescas; et peccata -relaxat, ut secum regnando vivas.»--«Les Pisans partirent sur cette -lettre, et massacrèrent, dit-on, un nombre prodigieux d'infidèles en -Afrique.» Scr. fr. X, 426. - -Guill. Malmsbur., l. II, ap. Scr. fr. X, 243. «Non absurdum, si -litteris mandemus quæ per omnium ora volitant..... Divinationibus et -incantationibus more gentis familiari studentes ad Saracenos Gerbertus -perveniens, desiderio satisfecit..... Ibi quid cantus et volatus avium -portendit, didicit; ibi excire tenues ex inferno figuras..... Per -incantationes Diabolo accersito, perpetuum paciscitur hominium.»--Fr. -Andreæ chronic, ibid. 289: «A quibusdam etiam nigromancia -arguitur..... a Diabolo enim percussus dicitur obiisse.»--Chronic. -reg. Francorum, ibid., 301..... «Gerbertum monachum philosophum, quin -potius nigromanticum.»] - -Ce Gerbert, disent-ils, n'était pas moins qu'un magicien. Moine à -Aurillac, chassé, réfugié à Barcelone, il se défroque pour aller -étudier les lettres et l'algèbre à Cordoue. De là, à Rome; le grand -Othon le fait précepteur de son fils, de son petit-fils. Puis il -professe aux fameuses écoles de Reims; il a pour disciple notre bon -roi Robert. Secrétaire et confident de l'archevêque, il le fait -déposer, et obtient sa place par l'influence d'Hugues Capet. Ce fut -une grande chose pour les Capets d'avoir pour eux un tel homme; s'ils -aident à le faire archevêque, il aide à les faire rois. - -Obligé de se retirer près d'Othon III, il devient archevêque de -Ravenne, enfin pape. Il juge les grands, il nomme des rois (Hongrie, -Pologne), donne des rois aux républiques; il règne par le pontificat -et par la science. Il prêche la croisade; un astrologue a prédit qu'il -ne mourra qu'à Jérusalem. Tout va bien; mais un jour qu'il siégeait à -Rome dans une chapelle qu'on appelait Jérusalem, le diable se présente -et réclame le pape. C'est un marché qu'ils ont passé en Espagne chez -les musulmans. Gerbert étudiait alors; trouvant l'étude longue, il se -donna au diable pour abréger. C'est de lui qu'il apprit la merveille -des chiffres arabes, et l'algèbre, et l'art de construire une horloge, -et l'art de se faire pape. Eût-il pu sans cela? Il s'est donné; donc -il est à son maître. Le diable prouve, et puis l'emporte. _Tu ne -savais pas que j'étais logicien[274]!_» - -[Note 274: Dante, Inferno, c. XXVIII: - - Tu non pensavi ch'io loico fossi! - -Les deux grands mythes du savant identifié avec le magicien, ce sont, -dans les légendes du moyen âge, Gerbert et Albert le Grand. Ce qui est -remarquable, c'est qu'ici la France ait sur l'Allemagne l'initiative -de deux siècles. En récompense, le sorcier allemand laisse une plus -forte trace, et ressuscite au XVe siècle dans Faust.] - -Sauf leur amitié pour cet homme diabolique, il n'y eut dans les -premiers Capets aucune méchanceté. Le bon Robert, indulgent et pieux, -fut un roi homme, un roi peuple et moine. Les Capets passaient -généralement pour une race plébéienne, Saxonne d'origine. Leur aïeul -Robert le Fort avait défendu le pays contre les Normand: Eudes -combattit sans cesse les empereurs qui soutenaient les derniers -Carlovingiens; mais les rois qui suivent jusqu'à Louis le Gros n'ont -rien de militaire. Les chroniques ne manquent pas de nous dire, à -l'avénement de chacun de ces princes, qu'il était fort chevalereux; -nous voyons cependant qu'il ne se soutiennent guère que par le secours -des Normands et les évêques, surtout celui de Reims. Vraisemblablement -les évêques payaient, les Normands combattaient pour eux. Ces princes, -amis des prêtres, auxquels ils devaient leur grandeur, cherchaient -sans doute par leur conseil à se rattacher au passé, et, par de -lointaines alliances avec le monde grec, à primer les Carlovingiens en -antiquité. Hugues Capet demanda pour son fils la main d'une princesse -de Constantinople[275]. Son petit-fils Henri Ier épousa la fille du -czar de Russie, princesse byzantine par une de ses aïeules, qui -appartenait à la maison macédonienne. La prétention de cette maison -était de remonter à Alexandre le Grand, à Philippe, et par eux à -Hercule. Le roi de France appela son fils Philippe, et ce nom est -resté jusqu'à nous commun parmi les Capets. Ces généalogies flattaient -les traditions romanesques du moyen âge, qui expliquait à sa manière -la parenté réelle des races indo-germaniques, en tirant les Francs des -Troyens et les Saxons des Macédoniens, soldats d'Alexandre[276]. - -[Note 275: Lettre de Gerbert.] - -[Note 276: Dans le panégyrique allemand d'Hannon, archevêque de -Cologne, César, exécutant les ordres du Sénat, envahit la Germanie, -bat les Souabes, les Bavarois, les Saxons, anciens soldats -d'Alexandre. Il rencontre enfin les Francs, descendus comme lui des -Troyens, les gagne, les ramène en Italie, chasse de Rome Caton et -Pompée, et fonde la monarchie barbare. Schilter, t. I.] - -L'élévation de cette dynastie fut, comme nous l'avons dit, l'ouvrage -des prêtres, auxquels Hugues Capet rendit leurs nombreuses abbayes; -l'ouvrage aussi du duc de Normandie, Richard Sans-peur. Celui-ci, -traité si mal dans son enfance par Louis d'Outre-mer[277], plus d'une -fois trahi par Lothaire, avait de bonnes raisons de haïr les -Carlovingiens. Hugues Capet était son pupille et son beau-frère. Il -convenait d'ailleurs au Normand de se rattacher au parti -ecclésiastique et à la dynastie que ce parti élevait; il espérait -sans doute y primer par l'épée. C'était de même l'espérance de la -maison normande de Blois, Tours et Chartres; ceux-ci, qui possédaient -en outre les établissements éloignés de Provins, Meaux et Beauvais, -descendaient d'un Thiébolt, selon quelques-uns, parent de Rollon, mais -lié avec le roi Eudes, comme Rollon avec Charles le Simple. Thiébolt -avait épousé une soeur d'Eudes, s'était fait donner Tours, et avait -acquis Chartres du vieux pirate Hastings[278]. Son fils, Thibault le -Tricheur, épousa une fille d'Herbert de Vermandois, l'ennemi des -Carlovingiens, et soutint les Capets contre les empereurs d'Allemagne. -Rivaux jaloux des Normands de Normandie, les Normands de Blois -refusèrent quelque temps de reconnaître Hugues Capet, en haine de ceux -qui l'avaient fait roi. Mais il les apaisa en faisant épouser à son -fils, le roi Robert, la fameuse Berthe, veuve d'Eudes Ier de Blois -(fils de Thibault le Tricheur). Cette veuve, héritière du royaume de -Bourgogne par le roi Rodolphe, son frère, pouvait donner aux Capets -quelques prétentions sur ce royaume, légué par Rodolphe à l'Empire. -Aussi, le pape allemand, Grégoire V, créature des empereurs, saisit-il -le prétexte d'une parenté éloignée pour forcer Robert de quitter sa -femme et l'excommunier sur son refus. On connaît l'histoire ou la -fable de l'abandon de Robert, délaissé de ses serviteurs, qui jetaient -au feu tout ce qu'il avait touché, et la légende de Berthe qui -accoucha d'un monstre. On voit au portail de plusieurs cathédrales la -statue d'une reine qui a un pied d'oie, et qui semble désigner -l'épouse de Robert[279]. - -[Note 277: Louis le tenait prisonnier, mais un de ses serviteurs le -sauva en l'emportant dans une botte de fourrage. (Guillaume de -Jumiéges.)] - -[Note 278: Albéric. ad ann. 904.] - -[Note 279: P. Damiani epist., l. II, ap. Scr. fr. X, 492: «Ex qua -suscepit filium, anserinum per omnia collum et caput habentem. Quos -etiam, virum scilicet et uxorem, omnes fere Galliarum episcopi communi -simul excommunicavere sententia. Cujus sacerdotalis edicti tantus -omnem undique populum terror invasit, ut ab ejus universi societate -recederent, etc.»--_Voy._ la Dissertation de Bullet, sur la reine -_Pédauque_ (pied-d'oie).] - -Berthe avait eu du comte de Blois, son premier époux, un fils nommé -Eudes, comme son père, et surnommé _le Champenois_, parce qu'il ajouta -à ses vastes domaines une partie de la Brie et de la Champagne. Eudes -osa entreprendre une guerre contre l'Empire. Il se mit en possession -du royaume de Bourgogne, auquel il avait droit par sa mère; il soumit -tout jusqu'au Jura, et fut reçu dans Vienne. Appelé à la fois par la -Lorraine et par l'Italie, qui le voulait pour roi[280], il prétendit -relever l'ancien royaume d'Ostrasie. Il prit Bar, et marcha vers -Aix-la-Chapelle, où il comptait se faire couronner aux fêtes de Noël. -Mais le duc de Lorraine, le comte de Namur, les évêques de Liége et de -Metz, tous les grands du pays vinrent à sa rencontre et le défirent. -Tué en fuyant, il ne put être reconnu que par sa femme, qui retrouva -sur son corps un signe caché[281] (1037). - -[Note 280: Glaber.] - -[Note 281: Id. C'est l'histoire d'Harold reconnu par sa maîtresse -Édith. Elle se reproduit à la mort de Charles le Téméraire.] - -Ses États, divisés dès lors en comtés de Blois et de Champagne, -cessèrent de composer une puissance redoutable. Famille plus aimable -que guerrière, poètes, pèlerins, croisés, les comtes de Blois et -Champagne n'eurent ni l'esprit de suite, ni la ténacité de leurs -rivaux de Normandie et d'Anjou. - -La maison d'Anjou n'était ni Normande comme celles de Blois et de -Normandie, ni Saxonne comme les Capets, mais indigène. Elle désignait -comme son premier auteur un Breton de Rennes, Tortulf, le fort -chasseur[282]. Son fils se mit au service de Charles le Chauve, et -combattit vaillamment les Normands; il eut en récompense quelques -terres dans le Gâtinais, et la fille du duc de Bourgogne. Ingelger, -petit-fils de Tortulf, et les deux Foulques, qui vinrent ensuite, -furent d'implacables ennemis des Normands de Blois et de Normandie, -aussi bien que des Bretons, disputant aux premiers et aux seconds la -Touraine et le Maine; aux troisièmes ce qui s'étend d'Angers à Nantes. -Plus unis et plus disciplinables que les Bretons; plus vaillants que -les Poitevins et Aquitains, les Angevins remportèrent au midi de -grands avantages, s'étendirent de l'autre côté de la Loire, et -poussèrent jusqu'à Saintes. Ils succédèrent à la prépondérance -qu'avaient eue un instant les comtes de Blois et de Champagne. Quand -le roi Robert fut obligé de quitter Berthe, veuve et mère de ces -comtes, l'Angevin Foulques Nerra lui fit épouser sa nièce Constance, -fille du comte de Toulouse[283]. Le frère de Foulques, Bouchard, -était déjà comte de Paris, et possédait les châteaux importants de -Melun et de Corbeil; le fils de Bouchard devint évêque de Paris. Ainsi -le bon Robert, dans la maison des Angevins, docile à sa femme -Constance et à son oncle Bouchard, put à son aise composer des hymnes -et vaquer au lutrin. Hugues de Beauvais, un de ses serviteurs, qui -essaya de rappeler Berthe, fut tué impunément sous ses yeux[284]. -Beauvais appartenait aux comtes de Blois, dont Berthe était la veuve -et la mère. L'évêque de Chartres, Fulbert, écrivit à Foulques une -lettre où il le désignait comme auteur de ce crime. Foulques, déjà -fort mal avec l'Église pour les biens qu'il lui enlevait chaque jour, -partit pour Rome avec une forte somme d'argent, acheta l'absolution du -pape, fit un pèlerinage à Jérusalem, et bâtit au retour l'abbaye de -Beaulieu près Loches: un légat la consacra, au refus des évêques. -Toute la vie de ce méchant homme fut une alternative de victoires -signalées, de crimes et de pèlerinages; il alla trois fois à la terre -sainte. La dernière fois, il revint à pied et mourut de fatigue à -Metz. De ses deux femmes, il avait relégué l'une à Jérusalem et brûlé -l'autre comme adultère. Mais il fonda une foule de monastères -(Beaulieu, Saint-Nicolas d'Angers, etc.), bâtit force châteaux -(Montrichard, Montbazon, Mirebeau, Château-Gonthier). On montre encore -à Angers sa noire TOUR DU DIABLE. C'est le vrai fondateur de la -puissance des comtes d'Anjou. Son fils, Geoffroi Martel, défit et tua -le comte de Poitiers, prit celui de Blois et exigea la Touraine pour -rançon. Il gouvernait aussi le Maine comme tuteur du jeune comte. -Malgré ses discordes intérieures, la maison d'Anjou finit par -prévaloir sur celles de Blois et Champagne. Toutes deux se lièrent par -mariage aux Normands conquérants de l'Angleterre. Mais les comtes de -Blois n'occupèrent le trône d'Angleterre qu'un instant, tandis que les -Angevins le gardèrent du XIIe au XIIIe siècle, sous le nom de -_Plantagenets_[285], y joignirent quelque temps tout notre littoral de -la Flandre aux Pyrénées, et faillirent y joindre la France. - -[Note 282: _V._ p. 59 du présent volume.] - -[Note 283: Fragment historique, ap. Scr. fr. X, 211.--Will. Godellus, -ibid. 262. «Cognomento, ob suæ pulchritudinis immensitatem, Candidam.» -Rad. Glaber, l. III, c. II.--Guillaume Taille-Fer l'avait eue -d'Arsinde, fille de Geoffroy Grise-Gonelle, comte d'Anjou, et soeur de -Foulques. - -Rad. Glaber, l. III, c. II. «Missi à Fulcone... Hugonem ante regem -trucidaverunt. Ipse vero rex, licet aliquanto tempore tali facto -tristis effectus, postea tamen, ut decebat, concors reginæ fuit.»] - -[Note 284: Raoul Glaber se plaint de ce que la nouvelle reine attire à -la cour une foule d'Aquitains et d'Auvergnats, «pleins de frivolité, -bizarres d'habits comme de moeurs, rasés comme des histrions, sans foi -ni loi.»] - -[Note 285: Ce nom est expressif pour qui a vu la Loire.] - -L'Île-de-France et le roi, que les Angevins avaient eus quelque -temps dans leurs mains, leur échappèrent de bonne heure. Dès l'an -1012, nous voyons l'Angevin Bouchard se retirer à l'abbaye de -Saint-Maur-des-Fossés, et laisser Corbeil aux Normands. Ceux-ci -dominent alors sous le nom du roi Robert, et essayent de lui donner -la Bourgogne. Ce qui les eût rendus maîtres de tout le cours de la -Seine. Le pauvre Robert qu'ils tenaient avec eux, voyant contre lui -les évêques et les abbés de Bourgogne[286], leur demandait pardon -de leur faire la guerre. La liaison était ancienne entre les Capets -et les ducs de Bourgogne. Le premier duc, Richard le Justicier, père -de Boson, roi de la Bourgogne cisjurane, eut pour fils Raoul, qui -fit roi de France le duc Robert en l'an 922, et le fut ensuite -lui-même; puis un gendre de Richard fit passer le duché de Bourgogne -à deux frères de Hugues Capet. Le dernier de ses deux frères adopta -le fils de sa femme, Otto-Guillaume, Lombard par son père, mais -Bourguignon par sa mère. Cet Otto-Guillaume, fondateur de la maison -de Franche-Comté, attaqué par les Normands et Robert, menacé d'un -autre côté par l'empereur, qui réclamait le royaume de Bourgogne, -fut obligé de renoncer au titre de duché. Je dis au titre, car les -seigneurs étaient si puissants dans ce pays, que la dignité ducale -n'était guère alors qu'un vain nom. Le fils cadet de Robert, nommé -comme lui, fut le premier duc capétien de Bourgogne (1032). On sait -que cette maison donna des rois au Portugal, comme celle de -Franche-Comté à la Castille. - -[Note 286: Il allait entreprendre le siége du couvent de -Saint-Germain-d'Auxerre, lorsqu'un brouillard épais s'éleva de la -rivière; le roi crut que saint Germain venait le combattre en -personne, et toute l'armée prit la fuite. (Glaber.)] - -À l'époque où les Angevins gouvernaient les Capétiens, sous Hugues -Capet et Robert, ils semblent avoir essayé de se servir d'eux contre -le Poitou, comme les Normands s'en servirent ensuite contre la -Bourgogne. Mais, malgré ce que l'on nous conte d'une prétendue -victoire d'Hugues Capet sur le comte de Poitou, le Midi resta fort -indépendant du Nord. C'est même plutôt le Midi qui exerça quelque -influence sur les moeurs et le gouvernement de la France -septentrionale. Constance, fille du comte de Toulouse, nièce de celui -d'Anjou, régna, comme on a vu, sous Robert. Pour prolonger cette -domination après la mort de son mari (1031), elle voulait élever au -trône son second fils Robert, au préjudice de l'aîné, Henri; mais -l'Église se déclara pour l'aîné. Les évêques de Reims, Laon, Soissons, -Amiens, Noyon, Beauvais, Châlons, Troyes et Langres, assistèrent à son -sacre, ainsi que les comtes de Champagne et de Poitou. Le duc des -Normands le prit sous sa protection, et força Robert de se contenter -du duché de Bourgogne. C'est la tige de cette première maison de -Bourgogne qui fonda le royaume de Portugal. Toutefois le Normand ne -donna la royauté à Henri qu'affaiblie et désarmée pour ainsi dire. Il -se fit céder le Vexin, et se trouva ainsi établi à six lieues de -Paris. Henri essaya en vain d'échapper à cette servitude et de -reprendre le Vexin, à la faveur des révoltes qui eurent lieu contre le -nouveau duc de Normandie, Guillaume le Bâtard. Ce Guillaume, dont nous -parlerons tout au long dans le chapitre suivant, battit ses barons et -battit le roi. Ce fut peut-être le salut de celui-ci, que le duc ait -tourné contre l'Angleterre ses armes et sa politique. - -Henri et son fils, Philippe Ier (1031-1108), restèrent spectateurs -inertes et impuissants des grands événements qui bouleversèrent -l'Europe sous leur règne. Ils ne prirent part ni aux croisades -normandes de Naples et d'Angleterre, ni à la croisade européenne de -Jérusalem, ni à la lutte des papes et des empereurs; ils laissèrent -tranquillement l'Empereur Henri III établir sa suprématie en Europe, -et refusèrent de seconder les comtes de Flandre, Hollande, Brabant et -Lorraine, dans la grande guerre des Pays-Bas contre l'Empire. La -royauté française n'est guère qu'une espérance, un titre, un droit. La -France féodale, qui doit s'absorber en elle, a jusqu'ici un mouvement -tout excentrique. Qui veut suivre ce mouvement, il faut qu'il détourne -les yeux du centre encore impuissant, qu'il assiste à la grande lutte -de l'Empire et du Sacerdoce, qu'il suive les Normands en Sicile, en -Angleterre, sous le drapeau de l'Église, qu'enfin il s'achemine à la -terre sainte avec toute la France. Alors il sera temps de revenir aux -Capets, et de voir comment l'Église les prit pour instruments à la -place des Normands, trop indociles; comment elle fit leur fortune, et -les éleva si haut, qu'ils furent en état de l'abaisser elle-même. - - - - -CHAPITRE II - -XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE -L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE. - -1026-1095 - - -Ce n'est pas sans raison que les papes ont appelé la France la fille -aînée de l'Église. C'est par elle qu'ils ont partout combattu -l'opposition politique et religieuse au moyen âge. Dès le XIe siècle, -à l'époque où la royauté capétienne, faible et inerte, ne peut les -seconder encore, l'épée des Français de Normandie repousse l'empereur -des murs de Rome, chasse les Grecs et les Sarrasins d'Italie et de -Sicile, assujettit les Saxons dissidents de l'Angleterre. Et lorsque -les papes parviennent à entraîner l'Europe à la croisade, la France a -la part principale dans cet événement, qui contribue si puissamment à -leur grandeur, et les arme d'une si grande force dans la lutte du -Sacerdoce et de l'Empire. - -Au XIe siècle, la querelle est entre le saint pontificat romain et le -saint empire romain. L'Allemagne, qui a renversé Rome par l'invasion -des barbares, prend son nom pour lui succéder; non-seulement elle veut -lui succéder dans la domination temporelle (déjà tous les rois -reconnaissent la suprématie de l'empereur), mais elle affecte encore -une suprématie morale; elle s'intitule le _Saint-Empire_; hors de -l'Empire, point d'ordre ni de sainteté. De même que là-haut les -puissances célestes, trônes, dominations, archanges, relèvent les unes -des autres; de même l'empereur a droit sur les rois, les rois sur les -ducs, ceux-ci sur les margraves et les barons. Voilà une prétention -superbe, mais en même temps une idée bien féconde dans l'avenir. Une -société séculière prend le titre de société sainte, et prétend -réfléchir dans la vie civile l'ordre céleste et la hiérarchie divine, -mettre le ciel sur la terre. L'empereur tient le globe dans sa main -aux jours de cérémonies; son chancelier appelle les autres souverains -les _rois provinciaux_[287], ses jurisconsultes le déclarent la _loi -vivante_[288]; il prétend établir sur la terre une sorte de paix -perpétuelle, et substituer un état légal à l'état de nature qui existe -encore entre les nations. - -[Note 287: C'est ainsi que le chancelier de l'Empire qualifia tous les -rois dans une diète solennelle, sous Frédéric Barberousse: _Reges -provinciales_.] - -[Note 288: Imperator est _animata lex_ in terris.] - -Maintenant, en a-t-il le droit, de faire cette grande chose? En -est-il digne, ce prince féodal, ce barbare de Franconie ou de Souabe? -Lui appartient-il d'être, sur la terre, l'instrument d'une si grande -révolution? Cet idéal de calme et d'ordre, que le genre humain -poursuit depuis si longtemps, est-ce bien l'empereur d'Allemagne qui -va le donner, ou bien serait-il ajourné à la fin du monde, à la -consommation des temps? - -Ils disent que leur grand empereur Frédéric Barberousse n'est pas -mort; il dort seulement. C'est dans un vieux château désert, sur une -montagne. Un berger l'y a vu, ayant pénétré à travers les ronces et -les broussailles; il était dans son armure de fer, accoudé sur une -table de pierre, et sans doute il y avait longtemps, car sa barbe -avait crû autour de la table et l'avait embrassée neuf fois. -L'empereur, soulevant à peine sa tête appesantie, dit seulement au -berger: Les corbeaux volent-ils encore autour de la montagne?--Oui, -encore.--Ah! bon, je puis me rendormir. - -Qu'il dorme, ce n'est ni à lui, ni aux rois, ni aux empereurs, ni au -saint-empire du moyen âge, ni à la sainte-alliance des temps modernes -qu'il appartient de réaliser l'idéal du genre humain: la paix sous la -loi, la réconciliation définitive des nations. - -Sans doute, c'était un noble monde que ce monde féodal qui s'endort -avec la maison de Souabe; on ne peut le traverser, même après la Grèce -et Rome, sans lui jeter un regard et un regret. Il y avait là des -compagnons bien fidèles, bien loyalement dévoués à leur seigneur et à -la dame de leur seigneur; joyeux à sa table et à son foyer, tout aussi -joyeux quand il fallait passer avec lui les défilés des Alpes, ou le -suivre à Jérusalem et jusqu'au désert de la mer Morte; de pieuses et -candides âmes d'hommes sous la cuirasse d'acier. Et ces magnanimes -empereurs de la maison de Souabe, cette race de poètes et de parfaits -chevaliers, avaient-ils si grand tort de prétendre à l'empire du -monde? Leurs ennemis les admiraient en les combattant. On les -reconnaissait partout à leur beauté. Ceux qui cherchaient Enzio, le -fils fugitif de Frédéric II, le découvrirent sur la vue d'une boucle -de ses cheveux. Ah! disaient-ils, il n'y a dans le monde que le roi -Enzio qui ait de si beaux cheveux blonds[289]. Ces beaux cheveux -blonds, et ces poésies, et ce grand courage, tout cela ne servit de -rien. Le frère de saint Louis n'en fit pas moins couper la tête au -pauvre jeune Conradin, et la maison de France succéda à la -prépondérance des empereurs. - -[Note 289: Une jeune fille vint le consoler dans sa prison; ils eurent -un fils qui s'appela _Bentivoglio_ (_je te veux du bien_). C'est, -selon la tradition, la tige de l'illustre famille de ce nom.] - -L'empereur doit périr, l'Empire doit périr, et le monde féodal, dont -il est le centre et la haute expression. Il y a en ce monde-là quelque -chose qui le condamne et le voue à la ruine; c'est son matérialisme -profond. L'homme s'est attaché à la terre, il a pris racine dans le -rocher où s'élève sa tour. _Nulle terre sans seigneur_, nul seigneur -sans terre. L'homme appartient à un lieu; il est jugé, selon qu'on -peut dire qu'il est de _haut_ ou _de bas lieu_. Le voilà localisé, -immobile, fixé sous la masse de son pesant château, de sa pesante -armure. - -La terre, c'est l'homme; à elle appartient la véritable personnalité. -Comme personne, elle est indivisible; elle doit rester une et passer à -l'aîné. Personne immortelle, indifférente, impitoyable, elle ne -connaît point la nature ni l'humanité. L'aîné possédera seul; que -dis-je? c'est lui qui est possédé: les usages de sa terre le dominent, -ce fier baron; sa terre le gouverne, lui impose ses devoirs; selon la -forte expression du moyen âge, il faut _qu'il serve son fief_. - -Le fils aura tout, le fils aîné. La fille n'a rien à demander; -n'est-elle pas dotée du petit chapeau de roses et du baiser de sa -mère[290]? Les puînés, oh! leur héritage est vaste! Ils n'ont pas -moins que toutes les grandes routes, et par-dessus, toute la voûte du -ciel. Leur lit, c'est le seuil de la maison paternelle; ils pourront -de là, les soirs d'hiver, grelottants et affamés, voir leur aîné seul -au foyer où ils s'assirent eux aussi dans le bon temps de leur -enfance, et peut-être leur fera-t-il jeter quelques morceaux, -nonobstant le grognement de ses chiens. Doucement, mes dogues, ce sont -mes frères; il faut bien qu'ils aient quelque chose aussi. - -[Note 290: Par exemple dans les anciennes Coutumes de Normandie.] - -Je conseille aux puînés de se tenir contents, et de ne pas risquer de -s'établir sous un autre seigneur: de pauvres, ils pourraient bien -devenir serfs. Au bout d'un an de séjour, ils lui appartiendraient -corps et biens. _Bonne aubaine_ pour lui, ils deviendraient ses -_aubains_; autant presque vaudrait dire ses _serfs_, ses _juifs_. -Tout malheureux qui cherche asile, tout vaisseau qui se brise au -rivage, appartient au seigneur; il a l'_aubaine_ et le _bris_. - -Il n'est qu'un asile sûr, l'Église. C'est là que se réfugient les -cadets des grandes maisons. L'Église, impuissante pour repousser les -barbares, a été obligée de laisser la force à la féodalité; elle -devient elle-même peu à peu toute féodale. Les chevaliers restent -chevaliers sous l'habit de prêtres. Dès Charlemagne, les évêques -s'indignent qu'on leur présente la pacifique mule, et qu'on veuille -les aider à monter. C'est un destrier qu'il leur faut, et ils -s'élancent d'eux-mêmes[291]. Ils chevauchent, ils chassent, ils -combattent, ils bénissent à coups de sabre, et _imposent avec la -masse d'armes de lourdes pénitences_. C'est une oraison funèbre -d'évêque: _bon clerc et brave soldat_. À la bataille d'Hastings, un -abbé saxon amène douze moines, et tous les treize se font tuer. Les -évêques d'Allemagne déposent un des leurs, comme pacifique et _peu -vaillant_[292]. Les évêques deviennent barons, et les barons évêques. -Tout père prévoyant ménage à ses cadets un évêché, une abbaye. Ils -font élire par leurs serfs leurs petits enfants aux plus grands siéges -ecclésiastiques. Un archevêque de six ans monte sur une table, -balbutie deux mots de catéchisme[293], il est élu; il prend charge -d'âmes, il gouverne une province ecclésiastique. Le père vend en son -nom les bénéfices, reçoit les dîmes, le prix des messes, sauf à n'en -pas faire dire. Il fait confesser ses vassaux, les fait tester, -léguer, bon gré, mal gré, et recueille. Il frappe le peuple des deux -glaives: tour à tour il combat, il excommunie; il tue, damne à son -choix. - -[Note 291: Moine de Saint-Gall. «Un jeune clerc venait d'être nommé -par Charlemagne à un évêché. Comme il s'en allait tout joyeux, ses -serviteurs, considérant la gravité épiscopale, lui amenèrent sa -monture près d'un perron; mais lui, indigné, et croyant qu'on le -prenait pour infirme, s'élança à cheval si lestement, qu'il faillit -passer de l'autre côté. Le roi le vit par le treillage du palais, et -le fit appeler aussitôt: «Ami, lui dit-il, tu es vif et léger, fort -leste et fort agile. Or, tu sais combien de guerres troublent la -sérénité de notre Empire; j'ai besoin d'un tel clerc dans mon cortége -ordinaire, sois donc le compagnon de tous nos travaux.» _Voy._ un -chant suisse inséré dans le Des Knaben Wunderhorn.--_V._ aussi Actes -du concile de Vernon, en 845, article 8. (Baluze, II, 17.)--Dithmar, -chron., I, II, 34: «Un évêque de Ratisbonne accompagna les princes de -Bavière dans une guerre contre les Hongrois. Il y perdit une oreille -et fut laissé parmi les morts. Un Hongrois voulut l'achever. «Tunc -ipse confortatus in Domino post longum mutui agonis luctamen victor -hostem prostravit; et inter multas itineris asperitates incolumis -notos pervenit ad fines. Inde gaudium gregi suo exoritur, et omni -Christum cognoscenti. Excipitur ab omnibus miles bonus in clero, et -servatur optimus pastor in populo, et fuit ejusdem mutilatio non ad -dedecus sed ad honorem magis.»--Gieseler, Kirchengeschichte, t. II, p. -I, 197.] - -[Note 292: C'était Christian, archevêque de Mayence; il eut beau citer -ces mots de l'Évangile: _Mets ton épée au fourreau_; on obtint du pape -sa déposition.] - -[Note 293: Atto de Verceil.] - -Il ne manquait qu'une chose à ce système. C'est que ces nobles et -vaillants prêtres n'achetassent plus la jouissance des biens de -l'Église par les abstinences du célibat[294]; qu'ils eussent la -splendeur sacerdotale, la dignité des saints, et, de plus, les -consolations du mariage; qu'ils élevassent autour d'eux des -fourmilières de petits prêtres; qu'ils égayassent du vin de l'autel -leurs repas de famille, et que du pain sacré ils gorgeassent leurs -petits. Douce et sainte espérance! ils grandiront ces petits, s'il -plaît à Dieu! ils succéderont tout naturellement aux abbayes, aux -évêchés de leur père. Il serait dur de les ôter de ces palais, de ces -églises; l'église, elle leur appartient, c'est leur fief, à eux. Ainsi -l'hérédité succède à l'élection, la naissance au mérite. L'Église -imite la féodalité et la dépasse; plus d'une fois elle fit part aux -filles, une fille eut en dot un évêché[295]. La femme du prêtre -marche près de lui à l'autel; celle de l'évêque dispute le pas à -l'épouse du comte. - -[Note 294: Nicol. a Clemangis, de præsul. simon., p. 165. «Denique -laïci usque adeo persuasum nullos cælibes esse, ut in plerisque -parochiis non aliter velint presbyterum tolerare, nisi concubinam -habeat, quo vel sic suis sit consultum uxoribus, quæ nec sic quidem -usquequaque sunt extra periculum.»--_Voy._ aussi Muratori, VI, 335. On -avait déclaré que les enfants nés d'un prêtre et d'une femme libre -seraient serfs de l'Église; ils ne pouvaient être admis dans le -clergé, ni hériter selon la loi civile, ni être entendus comme -témoins. Schroeckh, Kirchengeschichte, p. 22, ap. Voigt. Hildebrand, -als Papst Gregorius der siebente, und sein Zeit alter, 1815. - - Rex immortalis! quam longo tempore talis - Mundi risus erunt, quos presbyterii ganuerunt? - - Carmen pro nothis, ap. Scr. fr. XI, 444. - -D. Lobineau, 110. D. Morice, Preuves, I, 463, 542. Il en était de même -en Normandie, d'après les biographes des bienheureux Bernard de Tiron -et Harduin, abbé du Bec: «Per totam Normanniam hoc erat ut presbyteri -publice uxores ducerent, filios ac filias procrearent, quibus -hereditatis jure ecclesias relinquerent et filias suas nuptui -traductas, si alia deesset possessio, ecclesiam dabant in dotem.»] - -[Note 295: Il y avait en Bretagne quatre évêques mariés; ceux de -Quimper, Vannes, Rennes et Nantes; leurs enfants devenaient prêtres et -évêques; celui de Dôle pillait son église pour doter ses filles. -(Lettres du clergé de Noyon, 1079, et de Cambrai, 1076, conservées par -Mabillon.)--Les clercs se plaignaient comme d'une injustice de ce -qu'on refusait l'ordination à leurs enfants. Ils donnaient même leurs -bénéfices en dot à leurs filles (au IXe siècle). Leurs femmes -prenaient publiquement la qualité de prêtresses.] - -C'était fait du christianisme[296], si l'Église se matérialisait dans -l'hérédité féodale. Le sel de la terre s'évanouissait, et tout était -dit. Dès lors plus de force intérieure, ni d'élan au ciel. Jamais une -telle Église n'aurait soulevé la voûte du choeur de Cologne, ni la -flèche de Strasbourg; elle n'aurait enfanté ni l'âme de saint Bernard, -ni le pénétrant génie de saint Thomas: à de tels hommes, il faut le -recueillement solitaire. Dès lors, point de croisade. Pour avoir droit -d'attaquer l'Asie, il faut que l'Europe dompte la sensualité -asiatique, qu'elle devienne plus Europe, plus pure, plus chrétienne. - -[Note 296: Quand je parle du christianisme, j'entends toujours -l'humanité pendant les âges chrétiens. Elle les a traversés et -dépassés. (1860.)] - -L'Église en péril se contracta pour vivre encore. La vie se concentra -au coeur. Le monde, depuis la tempête de l'invasion barbare, s'était -réfugié dans l'Église et l'avait souillée; l'Église se réfugia dans -les moines, c'est-à-dire dans sa partie la plus sévère et la plus -mystique; disons encore la plus démocratique alors; cette vie -d'abstinences était moins recherchée des nobles. Les cloîtres se -peuplaient de fils de serfs[297]. En face de cette Église splendide et -orgueilleuse, qui se parait d'un faste aristocratique, se dressa -l'autre, pauvre, sombre, solitaire, l'Église des souffrances contre -celle des jouissances. Elle la jugea, la condamna, la purifia, lui -donna l'unité. À l'aristocratie épiscopale succéda la monarchie -pontificale: l'Église s'incarna dans un moine. - -[Note 297: Le clergé de Laon reprocha un jour à son évêque d'avoir dit -au roi: «Clericos non esse reverendos, quia pene omnes ex regia forent -servitute progeniti.» Guibertus Novigentinus, de vita sua, l. III, c. -VIII.--_Voy._ plus haut comment l'Église se recrutait sous Charlemagne -et Louis le Débonnaire. L'archevêque de Reims, Ebbon, était fils d'un -serf.--_Voy._ un passage de Thegan, page 15 du présent volume.] - -Le réformateur, comme le fondateur, était fils d'un charpentier. -C'était un moine de Cluny, un Italien, né à Saona; il appartenait à -cette poétique et positive Toscane qui a produit Dante et Machiavel. -Cet ennemi de l'Allemagne portait le nom germanique d'Hildebrand. - -Lorsqu'il était encore à Cluny, le pape Léon IX, parent de l'empereur, -et nommé par lui, passa par ce monastère; et telle était l'autorité -religieuse du moine, qu'il décida le prince à se rendre à Rome pieds -nus, et comme pèlerin, à renoncer à la nomination impériale pour se -soumettre à l'élection du peuple. C'était le troisième pape que -l'empereur nommait, et il semblait à peine que l'on pût s'en plaindre; -ces papes allemands étaient exemplaires. Leur nomination avait fait -cesser les épouvantables scandales de Rome, quand deux femmes -donnaient tour à tour la papauté à leurs amants; quand le fils d'un -juif, quand un enfant de douze ans fut mis à la tête de la chrétienté. -Toutefois, c'était peut-être encore pis que le pape fût nommé par -l'empereur, et que les deux pouvoirs se trouvassent ainsi réunis. Il -devait arriver, comme à Bagdad, comme au Japon, que la puissance -spirituelle fut anéantie: la vie, c'est la lutte et l'équilibre des -forces, l'unité, l'identité, c'est la mort. - -Pour que l'Église échappât à la domination des laïques, il fallait -qu'elle cessât d'être laïque elle-même, qu'elle recouvrât sa force par -la vertu de l'abstinence et des sacrifices, qu'elle se plongeât dans -les froides eaux du Styx, qu'elle se trempât dans la chasteté. C'est -par là que commença le moine. Déjà sous les deux papes qui le -précédèrent au pontificat, il fit déclarer qu'un prêtre marié n'était -plus prêtre. Là-dessus grande rumeur; ils s'écrivent, ils se liguent, -enhardis par leur nombre, ils déclarent hautement qu'ils veulent -garder leurs femmes. Nous quitterons plutôt, dirent-ils, nos évêchés, -nos abbayes, nos cures; qu'il garde ses bénéfices. Le réformateur ne -recula pas; le fils du charpentier n'hésita pas à lâcher le peuple -contre les prêtres. Partout la multitude se déclara contre les -pasteurs mariés, et les arracha de l'autel. Le peuple une fois -débridé, un brutal instinct de nivellement lui fit prendre plaisir à -outrager ce qu'il avait adoré, à fouler aux pieds ceux dont il baisait -les pieds, à déchirer l'aube et briser la mitre. Ils furent battus, -souffletés, mutilés dans leurs cathédrales; on but leur vin consacré, -on dispersa leurs hosties. Les moines poussaient, prêchaient: un hardi -mysticisme s'infiltrait dans le peuple: il s'habituait à mépriser la -forme, à la briser comme pour en dégager l'esprit. Cette épuration -révolutionnaire de l'Église lui communiqua un immense ébranlement. Les -moyens furent atroces. Le moine Dunstan avait fait mutiler la femme ou -concubine du roi d'Angleterre. Pietro Damiani, l'anachorète farouche, -courut l'Italie au milieu des menaces et des malédictions, sans souci -de sa vie, dévoilant avec un pieux cynisme la turpitude de -l'Église[298]. C'était désigner les prêtres mariés à la mort. Le -théologien Manegold enseigna que les adversaires de la réforme étaient -tuables sans difficulté. Grégoire VII lui-même approuva la mutilation -d'un moine révolté[299]. L'Église, armée d'une pureté farouche, -ressembla aux vierges sanguinaires de la Gaule druidique et de la -Tauride. - -[Note 298: Damiani: Lorsqu'à Lodi les boeufs gras de l'Église -m'entourèrent, lorsque beaucoup de veaux rebelles grincèrent des -dents, comme s'ils eussent voulu me cracher tout leur fiel au visage, -ils se fondèrent sur le canon d'un concile tenu à Tribur, qui -permettait le mariage aux prêtres; mais je leur répondis: Peu -m'importe votre concile; je regarde comme nuls et non avenus tous les -conciles qui ne s'accordent pas avec les décisions des évêques de -Rome.» Ailleurs, s'adressant aux femmes des clercs, il leur dit: -«C'est à vous que je m'adresse, séductrices des clercs, amorce de -Satan, écume du paradis, poison des âmes, glaive des coeurs, huppes, -bijoux, chouettes, louves, sangsues insatiables, etc.»] - -[Note 299: Il déclara qu'il était satisfait de la conduite de l'abbé, -et peu de temps après le fit évêque.] - -Il y eut alors dans le monde une chose étrange. De même que le moyen -âge repoussait les Juifs et les souffletait comme meurtriers de -Jésus-Christ, la femme fut honnie comme meurtrière du genre humain: la -pauvre Ève paya encore pour la pomme. On vit en elle la Pandore qui -avait lâché les maux sur la terre. Les docteurs enseignèrent que le -monde était assez peuplé, et déclarèrent que le mariage était un -péché, tout au moins un péché véniel[300]. - -[Note 300: Ce fut toutefois, je pense, Pierre Lombard, qui vivait un -peu plus tard.] - -Ainsi s'accomplit cette violente réforme de l'Église; elle se rédima -de la chair en la maudissant. C'est alors qu'elle attaqua l'Empire. -Alors, dans la fierté sauvage de sa virginité, ayant repris sa vertu -et sa force, elle interrogea le siècle, et le somma de lui rendre la -primatie qui lui était due. L'adultère et la simonie du roi de -France[301], l'isolement schismatique de l'Église d'Angleterre, la -monarchie féodale elle-même personnifiée dans l'empereur, furent -appelés à rendre compte. Cette terre, que l'empereur ose inféoder aux -évêques, de qui la tient-il, si ce n'est de Dieu? De quel droit la -matière entend-elle dominer l'esprit? La vertu a dompté la nature; il -faut que l'idéal commande au réel, l'intelligence à la force, -l'élection à l'hérédité. «Dieu a mis au ciel deux grands luminaires, -le soleil, et la lune qui emprunte sa lumière au soleil; sur la terre, -il y a le pape, et l'empereur qui est le reflet du pape[302]; simple -reflet, ombre pâle, qu'il reconnaisse ce qu'il est. Alors, le monde -revenant à l'ordre véritable, Dieu régnera, et le vicaire de Dieu: il -y aura hiérarchie selon l'esprit et la sainteté. L'élection élèvera le -plus digne. Le pape mènera le monde chrétien à Jérusalem, et sur le -tombeau délivré du Christ son vicaire recevra le serment de -l'empereur, et l'hommage des rois.» - -[Note 301: Gregor. VII, epist. ad episc. «Francorum vester qui non -rex, sed tyrannus dicendus est, omnem ætatem suam flagitiis et -facinoribus polluit... Quod si vos audire noluerit, per universam -Franciam omne divinum officium publice celebrari interdicite.»--Bruno, -de Bello Sax., p. 121, ibid.: «Quod si in his sacris canonibus -noluisset rex obediens existere.... se eum velut putre membrum -anathematis gladio ab unitate S. Matris Ecclesiæ minabatur -abscindere.»] - -[Note 302: Gregori VII epist. ad reg. Angl., ibid., 6: «Sicut ad mundi -pulchritudinem oculis carneis diversis temporibus repræsentandam, -Solem et Lunam omnibus aliis et minentoria disposuit (Deus) luminaria, -sic.....»--_V._ aussi Innocent III, l. I, epist. 401.--Bonifacii VIII, -epist., ibid. 197: «Fecit Deus duo luminaria magna, scilicet Solem, id -est, ecclesiasticam potestatem, et Lunam, hoc est, temporalem et -imperialem. Et sicut Luna nullum lumen habet nisi quod recipit a Sole, -sic...»--La glose des Décrétales fait le calcul suivant: «Cum terra -sit septies major luna, sol autem octies major terra, restat ergo ut -pontificatus dignitas quadragies septies sit major regali -dignitate.»--Laurentius va plus loin: «.....Papam esse millies -septingenties quater imperatore et regibus sublimiorem.» Gieseler, II, -p. II, p. 98.] - -Ainsi se détermina dans l'Église, sous la forme du pontificat et de -l'empire, la lutte de la loi et de la nature. L'empereur, c'était le -fougueux Henri IV, aussi emporté dans la nature, que Grégoire VII fut -dur dans la loi. Les forces semblaient d'abord bien inégales. Henri -III avait légué à son fils de vastes États patrimoniaux, la -toute-puissance féodale en Allemagne, une immense influence en Italie, -et la prétention de faire les papes. Hildebrand n'avait pas même Rome; -il n'avait rien, et il avait tout. C'est la vraie nature de l'esprit -de n'occuper aucun lieu. Chassé partout et triomphant, il n'eut pas -une pierre à mettre sous sa tête, et dit en mourant ces paroles: -«J'ai suivi la justice et fui l'iniquité; voilà pourquoi je meurs dans -l'exil[303].» (1073-86.) - -[Note 303: Il écrivait à l'abbé de Cluny: «Ma douleur et ma désolation -sont au comble lorsque je vois l'Église d'Orient séparée, par la -fourbe du Diable, de la foi catholique; et si je tourne mes regards -vers l'Occident, vers le Midi ou vers le Nord, je n'y trouve presque -plus d'évêques qui le soient légitimement, soit par leur conduite dans -l'épiscopat, soit par la manière dont ils y sont parvenus. Ils -gouvernent leurs troupeaux, non pour l'amour de Jésus, mais par une -ambition toute profane, et parmi les princes séculiers je n'en trouve -aucun qui préférât l'honneur de Dieu au sien propre, et la justice à -son intérêt. Les Romains, les Lombards et les Normands, parmi lesquels -je vis, seront bientôt (et je le leur dis souvent) plus exécrables que -les juifs et les païens. Et lorsque mes regards se reportent sur -moi-même, je vois que ma vaste entreprise est au-dessus de mes forces; -de sorte que je dois perdre toute espérance d'assurer jamais le salut -de l'Église, si la miséricorde de Jésus-Christ ne vient à mon secours; -car si je n'espérais une meilleure vie, et si ce n'était pour le salut -de la sainte Église, j'en prends Dieu à témoin, je ne resterais plus à -Rome, où je vis déjà depuis vingt ans malgré moi. Je suis donc comme -frappé de mille foudres, comme un homme qui souffre d'une douleur qui -se renouvelle sans cesse, et dont toutes les espérances ne sont -malheureusement que trop éloignées.»] - -On a accusé l'obstination des deux partis; et l'on n'a pas vu que ce -n'était pas là une lutte d'hommes. Les hommes essayèrent de se -rapprocher, et ne purent jamais. Lorsque Henri IV resta trois jours en -chemise, sur la neige, dans les cours du château de Canossa[304], il -fallut bien que le pape l'admît. Des deux côtés on voulait la paix. -Grégoire communia avec son ennemi, demandant la mort s'il était -coupable, et appelant le jugement de Dieu. Dieu ne décida pas. Le -jugement, comme la réconciliation, était impossible. Rien ne -réconciliera l'esprit et la matière, la chair et l'esprit, la loi et -la nature. - -[Note 304: Gregor. ep.--Il se jeta aux pieds du pape, les bras étendus -en croix, et demandant pardon.--C'était la première fois, dit Otton de -Freysingen, qu'un pape avait osé excommunier un empereur. J'ai beau -lire et relire nos histoires, je n'en trouve pas un exemple.] - -La nature fut vaincue, mais d'une façon dénaturée. Ce fut le fils -d'Henri IV qui exécuta l'arrêt de l'Église. Quand le pauvre vieil -empereur fut saisi à l'entrevue de Mayence, et que les évêques qui -étaient restés purs de simonie lui arrachèrent la couronne et les -vêtements royaux[305], il supplia avec larmes ce fils qu'il aimait -encore de s'abstenir de ces violences parricides dans l'intérêt de son -salut éternel. Dépouillé, abandonné, en proie au froid et à la faim, -il vint à Spire, à l'église même de la Vierge, qu'il avait bâtie, -demander à être nourri comme clerc; il alléguait qu'il savait lire et -qu'il pourrait chanter au lutrin. Il n'obtint pas cette faveur. La -terre même fut refusée à son corps; il resta cinq ans sans sépulture -dans une cave de Liége. - -[Note 305: Il écrivit au roi de France, en 1106: «Sitôt que je le vis, -touché jusqu'au fond du coeur, de douleur autant que d'affection -paternelle, je me jetai à ses pieds, le suppliant, le conjurant au nom -de son Dieu, de sa foi, du salut de son âme, lors même que mes péchés -auraient mérité que je fusse puni par la main de Dieu, de s'abstenir, -lui du moins, de souiller, à mon occasion, son âme, son honneur et son -nom; car jamais aucune sanction, aucune loi divine, n'établit les fils -vengeurs des fautes de leurs pères.» Sigebert de Gembloux.] - -Dans cette lutte terrible que le saint-siége poursuivit dans toute -l'Europe, il eut deux auxiliaires, deux instruments temporels: -d'abord la fameuse comtesse Mathilde, si puissante en Italie, la -fidèle amie de Grégoire VII. Cette princesse, française d'origine, -avait grandi dans l'exil et sous la persécution des Allemands. Elle -était alliée à la famille de Godefroi de Bouillon. Mais Godefroi était -pour Henri IV. Il portait le drapeau de l'Empire à la bataille où fut -tué Rodolphe, le rival d'Henri, et c'est Godefroi qui le tua. Mathilde -au contraire ne connut pas d'autre drapeau que celui de l'Église. Elle -réhabilitait la femme aux yeux du monde. Pure et courageuse comme -Grégoire lui-même, cette femme héroïque faisait la grâce et la force -de son parti. Elle soutenait le pape, combattait l'empereur et -intercédait pour lui[306]. - -[Note 306: À l'entrevue de Canossa.] - -Après cette princesse française, les meilleurs soutiens du pape -étaient nos Normands de Naples et d'Angleterre. Longtemps avant la -croisade de Jérusalem, ce peuple aventureux faisait la croisade par -toute l'Europe. Il est curieux d'examiner comment ces pieux brigands -devinrent les soldats du saint-siége. - -J'ai parlé ailleurs de l'origine des Normands. C'était un peuple -mixte, où l'élément neustrien dominait de beaucoup l'élément -scandinave. Sans doute à les voir sur la tapisserie de Bayeux avec -leurs armures en forme d'écailles, avec leurs casques pointus et leurs -nazaires[307], on serait tenté de croire que ces poissons de fer sont -les descendants légitimes et purs des vieux pirates du Nord. Cependant -ils parlaient français dès la troisième génération, et n'avaient plus -alors parmi eux personne qui entendît le danois; ils étaient obligés -d'envoyer leurs enfants l'apprendre chez les Saxons de Bayeux[308]. -Les noms de ceux qui suivent Guillaume le Bâtard sont purement -français[309]. Les conquérants de l'Angleterre abhorraient, dit -Ingulf, la langue anglo-saxonne. Leur préférence était pour la -civilisation romaine et ecclésiastique. Ce génie de scribes et de -légistes qui a rendu leur nom proverbial en Europe, nous le trouvons -chez eux dès le Xe et le XIe siècles. C'est ce qui explique en partie -cette multitude prodigieuse de fondations ecclésiastiques chez un -peuple qui n'était pas autrement dévot. Le moine Guillaume de Poitiers -nous dit que la Normandie était une Égypte, une Thébaïde pour la -multitude des monastères. Ces monastères étaient des écoles -d'écriture, de philosophie, d'art et de droit. Le fameux Lanfranc, qui -donna tant d'éclat à l'école du Bec, avant de passer le détroit avec -Guillaume et de devenir en quelque sorte pape d'Angleterre, c'était un -légiste italien. - -[Note 307: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] - -[Note 308: Guill. Gemetic. l. III, c. VIII. «Quem (Richard I) -confestim pater Baiocas mittens... ut ibi lingua eruditus danica suis -exterisque hominibus sciret aperte dare responsa.»--_Voy._ Depping, -Hist. des Expéditions normandes, t. II; Estrup, Remarques faites dans -un voyage en Normandie, Copenhague, 1821: et Antiquités des -Anglo-Normands.--On trouve aux environs de Bayeux, _Saon_ et _Saonet_. -Plusieurs familles portent le nom de _Saisne_, _Sesne_. Un capitulaire -de Charles le Chauve (Scr. fr. VII, 616) désigne le canton de Bayeux -par le mot d'_Otlingua Saxonia_.--Le nom de Caen est saxon aussi: -_Cathim_, maison du conseil. Mém. de l'Acad. des Inscript., t. XXXI, -p. 242.--Beaucoup de Normands m'ont assuré que dans leur province on -ne rencontrait guère le blond prononcé et le roux que dans le pays de -Bayeux et de Vire. - -Guill. Apulus, l. II, ap. Muratori, V, 259. - - Corpora derident Normannica, quæ breviora - Esse videbantur. - -Gibbon, XI, 151. - -Guill. Malmsbur., ap. Scr. fr. XI, 183. - -Gaufred. Malaterra, l. I, c. III. Est gens astutissima, injuriarum -ultrix; spe alias plus lucrandi, patrios agros vilipendens, quæstus et -dominationis avida, cujuslibet rei simulatrix: inter largitatem et -avaritiam quoddam modium habens.»--Guill. Malmsb., ap. Scr. fr. XI, 185. -«Cum fato ponderare perfidiam, cum nummo mutare sententiam.»--Guill. -Apulus, l. II, ap. Muratori, 259. - - Audit... quia gens semper Normannica prona - Est id avaritiam; plus, qui plus præbet, amatur. - ---Ceux qui ne pouvaient faire fortune dans leur pays, ou qui verraient -à encourir la disgrâce de leur duc, partaient aussitôt pour l'Italie.» -Guill. Gemetic., l. VII, XIX, XXX. Guill. Apul., l. I, p. 259.] - -[Note 309: Aumerle, Archer, Avenans, Basset, Barbason, Blundel, -Breton, Beauchamp, Bigot, Camos, Colet, Clarvaile, Champaine, -Dispenser, Devaus, Durand, Estrange, Gascogne, Jay, Longspes, -Lonschampe, Malebranche, Musard, Mautravers, Perot, Picard, Rose, -Rous, Rond, Saint-Amand, Saint-Léger, Sainte-Barbe, Truflot, Trusbut, -Taverner, Valence, Verdon, Vilan, etc., etc. On remarque dans cette -liste plusieurs noms de provinces et de villes de France. Il reste -encore plusieurs autres listes.] - -Les historiens de la conquête d'Angleterre et de Sicile se sont plu à -présenter leurs Normands sous les formes et la taille colossale des -héros de chevalerie. En Italie, un d'eux tue d'un coup de poing le -cheval de l'envoyé grec[310]. En Sicile, Roger, combattant cinquante -mille Sarrazins avec cent trente chevaliers, est renversé sous son -cheval, mais se dégage seul, et rapporte encore la selle. Les ennemis -des Normands, sans nier leur valeur, ne leur attribuent point ces -forces surnaturelles. Les Allemands, qui les combattirent en Italie, -se moquaient de leur petite taille. Dans leur guerre contre les Grecs -et les Vénitiens, ces descendants de Rollon et d'Hastings se montrent -peu marins, et fort effrayés des tempêtes de l'Adriatique. - -[Note 310: Un autre prend par la queue un lion qui tenait une chèvre, -et les jette par-dessus une muraille.] - -Mélange d'audace et de ruse, conquérants et chicaneurs comme les -anciens Romains, scribes et chevaliers, rasés comme les prêtres et -bons amis des prêtres (au moins pour commencer), ils firent leur -fortune par l'Église et malgré l'Église. La lance y fit, mais aussi la -_lance de Judas_, comme parle Dante[311]. Le héros de cette race, -c'est Robert l'AVISÉ (Guiscard, _Wise_). - -[Note 311: «Ubi vires non successissent, non minus dolo et pecunia -corrumpere.» (Guillaume de Malmesbury.)] - -La Normandie était petite, et la police y était trop bonne pour qu'ils -pussent butiner grand'chose les uns sur les autres[312]. Il leur -fallait donc aller, comme ils disaient _gaaignant_[313] par l'Europe. -Mais l'Europe féodale, hérissée de châteaux, n'était pas, au XIe -siècle, facile à parcourir. Ce n'était plus le temps où les petits -chevaux des Hongrois galopaient jusqu'au Tibre, jusqu'à la Provence. -Chaque passe des fleuves, chaque poste dominant avait sa tour; à -chaque défilé, on voyait descendre de la montagne quelque homme -d'armes avec ses varlets et ses dogues, qui demandait péage ou -bataille; il visitait le petit bagage du voyageur, prenait part, -quelquefois prenait tout, et l'homme par-dessus. Il n'y avait pas -beaucoup à _gaaigner_ en voyageant ainsi. Nos Normands s'y prenaient -mieux. Ils se mettaient plusieurs ensemble, bien montés, bien armés, -mais de plus affublés en pèlerins de bourdons et coquilles; ils -prenaient même volontiers quelque moine avec eux. Alors, à qui eût -voulu les arrêter, ils auraient répondu doucement, avec leur accent -traînant et nasillard, qu'ils étaient de pauvres pèlerins, qu'ils s'en -allaient au mont Cassin, au Saint-Sépulcre, à Saint-Jacques de -Compostelle: on respectait d'ordinaire une dévotion si bien armée. Le -fait est qu'ils aimaient ces lointains pélerinages: il n'y avait pas -d'autre moyen d'échapper à l'ennui du manoir. Et puis c'étaient des -routes fréquentées; il y avait de bons coups à faire sur le chemin, et -l'absolution au bout du voyage. Tout au moins, comme ces pélerinages -étaient aussi des foires, on pouvait faire un peu de commerce, et -gagner plus de cent pour cent en faisant son salut[314]. Le meilleur -négoce était celui des reliques: on rapportait une dent de saint -Georges, un cheveu de la Vierge. On trouvait à s'en défaire à grand -profit; il y avait toujours quelque évêque qui voulait achalander son -église, quelque prince prudent qui n'était pas fâché à tout événement -d'avoir en bataille quelque relique sous sa cuirasse. - -[Note 312: Guillaume de Jumièges raconte que le bracelet d'une jeune -fille resta suspendu pendant trois ans à un arbre au bord d'une -rivière, sans que personne y touchât.] - -[Note 313: Wace, Roman de Rou.] - -[Note 314: Baronius.] - -C'est un pélerinage qui conduisit d'abord les Normands dans l'Italie -du sud, où ils devaient fonder un royaume. Il y avait là, si je puis -dire, trois débris, trois ruines de peuples: des Lombards dans les -montagnes, des Grecs dans les ports, des Sarrasins de Sicile et -d'Afrique qui voltigeaient sur les côtes. Vers l'an 1000, des pèlerins -normands aident les habitants de Salerne à chasser les Arabes qui les -rançonnaient. Bien payés, ces Normands en attirent d'autres. Un Grec -de Bari, nommé Melo ou Melès, en loue pour combattre les Grecs -byzantins et affranchir sa ville. Puis la république grecque de Naples -les établit au fort d'Aversa, entre elle et ses ennemis, les Lombards -de Capoue (1026). Enfin arrivent les fils d'un pauvre gentilhomme du -Cotentin[315], Tancrède de Hauteville. Tancrède avait douze enfants; -sept des douze étaient de la même mère. - -[Note 315: Chronic. Malleac., ap. Scr. fr. XI, 644: «Wiscardus... cum -generis esset ignoti et pauperculi.» Richard. Cluniac.: «Robertus -Wiscardi, vir pauper, miles tamen.» Alberic. ap. Leibnitzii access. -histor., p. 124. «Mediocri parentela.» - -Gaufred. Malaterra, l. I, c. V. «Per diversa loca militariter lucrum -quærentes.» - -[Grec: Kata pan], commandant général. C'est ce que Guillaume de -Pouille exprime par ces vers: - - Quod _Catapan_ Græci, nos _juxta_ dicimus _omne_. - - L. I, p. 254. - -Chacun des douze comtes y avait à part son quartier et sa maison: - - Pro numero comitum bis sex statuere plateas, - Atque domus comitum totidem fabricantur in urbe. - - Id. Ibid., p. 256.] - -Pendant la minorité de Guillaume, lorsque tant de barons essayèrent -de se soustraire au joug du Bâtard, les fils de Tancrède -s'acheminèrent vers l'Italie, où l'on disait qu'un simple chevalier -normand était devenu comte d'Aversa. Ils s'en allèrent sans argent, se -défrayant sur les routes avec leur épée (1037?). Le gouverneur (ou -_kata pan_) byzantin les embaucha, les mena contre les Arabes. Mais à -mesure qu'il leur vint des compatriotes, qu'ils se virent assez forts, -ils tournèrent contre ceux qui les payaient, s'emparèrent de la -Pouille et la partagèrent en douze comtés. Cette république de -condottieri avait ses assemblées à Melphi. Les Grecs essayèrent en -vain de se défendre. Ils réunirent contre les Normands jusqu'à -soixante mille Italiens. Les Normands, qui étaient, dit-on, quelques -centaines d'hommes bien armés, dissipèrent cette multitude. Alors les -Byzantins appelèrent à leur secours les Allemands leurs ennemis. Les -deux empires d'Orient et d'Occident se confédérèrent contre les fils -du gentilhomme de Coutances. Le tout-puissant empereur, Henri le Noir -(Henri III), chargea son pape Léon IX, qui était un Allemand de la -famille impériale, d'exterminer ces brigands. Le pape mena contre eux -quelques Allemands et une nuée d'Italiens. Au moment du combat les -Italiens s'évanouirent, et laissèrent le belliqueux pontife entre les -mains des Normands. Ceux-ci n'eurent garde de le maltraiter; ils -s'agenouillèrent dévotement aux pieds de leur prisonnier, et le -contraignirent de leur donner comme fief de l'Église, tout ce qu'ils -avaient pris et pourraient prendre dans la Pouille, la Calabre et de -l'autre côté du détroit. Le pape devint, malgré lui, suzerain du -royaume des Deux-Siciles (1052-1053). Cette scène bizarre fut -renouvelée un siècle après. Un descendant de ces premiers Normands fit -encore un pape prisonnier; il le força de recevoir son hommage, et se -fit de plus déclarer, lui et ses successeurs, légats du saint-siége en -Sicile. Cette dépendance nominale les rendait effectivement -indépendants, et leur assurait ce droit d'investiture qui fit par -toute l'Europe l'objet de la guerre du sacerdoce et de l'Empire. - -La conquête de l'Italie méridionale fut achevée par Robert l'_Avisé_ -(Guiscard). Il se fit duc de Pouille et de Calabre, malgré ses -neveux[316], qui réclamaient comme fils d'un frère aîné. Robert ne -traita pas mieux le plus jeune de ses frères, Roger, qui était venu un -peu tard réclamer part dans la conquête. Roger vécut quelque temps en -volant des chevaux[317], puis il passa en Sicile et en fit la conquête -sur les Arabes, après la lutte la plus inégale et la plus romanesque. -Malheureusement nous ne connaissons ces événements que par les -panégyristes de cette famille. Un descendant de Roger réunit l'Italie -méridionale à ses États insulaires, et fonda le royaume des -Deux-Siciles. - -[Note 316: Gauttier d'Arc. «Guiscard fit dire à son neveu Abailard -qu'il venait de s'emparer de son jeune frère, mais que, si sa place de -San-Severino était remise à ses troupes, il rendrait le captif à la -liberté, aussitôt que lui, Guiscard, serait arrivé au mont Gargano.» -Abailard n'hésita pas: les portes de San-Severino furent ouvertes par -ses ordres; et il alla trouver en toute hâte son oncle pour le prier -d'exécuter sa promesse, en se rendant à Gargano: «Mon neveu, lui dit -Guiscard, je n'y compte pas arriver avant sept ans.»] - -[Note 317: Gaufridus Malaterra.] - -Ce royaume féodal au bout de la péninsule, parmi des cités grecques, -au milieu du monde de l'Odyssée, fut de grande utilité à l'Italie. Les -mahométans n'osèrent plus guère en approcher avant la création des -États barbaresques au XVIe siècle. Les Byzantins en sortirent, et leur -empire lui-même fut envahi par Robert Guiscard et ses successeurs. Les -Allemands enfin, dans leur éternelle expédition d'Italie, vinrent plus -d'une fois heurter lourdement contre nos Français de Naples. Les papes -vraiment italiens, comme Grégoire VII, fermèrent les yeux sur les -brigandages des Normands et s'unirent étroitement avec eux contre les -empereurs grecs et allemands. Robert Guiscard chassa de Rome Henri IV -victorieux, et recueillit Grégoire VII, qui mourut chez lui à Salerne. - -Cette prodigieuse fortune d'une famille de simples gentilshommes -inspira de l'émulation au duc de Normandie (1035-87). Guillaume _le -Bâtard_ (il s'intitule ainsi lui-même dans ses chartes) était de basse -naissance du côté de sa mère. Le duc Robert l'avait eu par hasard de -la fille d'un tanneur de Falaise. Il n'en rougit point, et s'entoura -volontiers des autres fils de sa mère[318]. Il eut d'abord bien de la -peine à mettre à la raison ses barons qui le méprisaient, mais il en -vint à bout. C'était un gros homme chauve, très-brave, très-avide et -très-_saige_, à la manière du temps, c'est-à-dire horriblement -perfide. On prétendait qu'il avait empoisonné le duc de Bretagne son -tuteur. Un comte qui lui disputait le Maine était mort en sortant d'un -dîner de réconciliation, et il avait mis la main sur cette province. -L'Anjou et la Bretagne, déchirées par des guerres civiles, le -laissaient en repos. Il avait eu l'adresse de suspendre la lutte -habituelle de la Flandre et de la Normandie, en épousant sa cousine -Mathilde, fille du comte de Flandre. Cette alliance faisait sa force, -aussi il entra dans une grande colère quand il apprit que le fameux -théologien et légiste lombard, Lanfranc, qui enseignait à l'école -monastique du Bec, parlait contre ce mariage entre parents. Il ordonna -de brûler la ferme dont subsistaient les moines, et de chasser -Lanfranc. L'Italien ne s'effraya pas; en homme d'esprit, au lieu de -s'enfuir, il vint trouver le duc. Il était monté sur un mauvais cheval -boiteux: «Si vous voulez que je m'en aille de Normandie, lui dit-il, -fournissez-m'en un autre.» Guillaume comprit le parti qu'il pouvait -tirer de cet homme; il l'envoya lui-même à Rome, et le chargea de -faire trouver bon au pape le mariage contre lequel il avait prêché. -Lanfranc réussit: Guillaume et Mathilde en furent quittes pour fonder -à Caen les deux magnifiques abbayes que nous voyons encore. - -[Note 318: On sait d'ailleurs que Guillaume ne supportait guère les -outrages que lui attirait la bassesse de son origine maternelle. Des -assiégés, pour la lui reprocher, criaient en battant sur des cuirs: -«La peau! la peau!» Il fit couper les pieds et les mains à trente-deux -d'entre eux.» Guill. de Jumièges. «Ego Guillelmus, cognomento -Bastardus...» _Voy._ une charte citée au douzième volume du Recueil -des Historiens de France, page 568.--Ce nom de Bâtard n'était sans -doute pas une injure en Normandie. On lit dans Raoul Glaber, l. IV, c. -VI (ap. Scr. fr., X, 51): «Robertus ex concubina Willelmum genuerat... -cui... universos sui ducaminis principes militaribus adstrinxit -sacramentis... Fuit enim usui a primo adventu ipsius gentis in -Gallias, ex hujusmodi concubinarum commixtione illorum principes -extitisse.» - -Will. Malmsb., l. III, ap. Scr. fr. XI, 190. «Justæ fuit staturæ, -immensæ corpulentiæ: facie fera, fronte capillis nuda, roboris -ingentis in lacertis, magnæ dignitatis sedens et stans, quanquam -obesitas ventris nimium protensa.»] - -C'est que l'amitié de Guillaume était précieuse pour l'Église romaine, -déjà gouvernée par Hildebrand, qui fut bientôt Grégoire VII. Leurs -projets s'accordaient. Les Normands avaient en face d'eux, de l'autre -côté de la Manche, une autre Sicile à conquérir[319]. Celle-ci, pour -n'être pas occupée par les Arabes, n'en était guère moins odieuse au -saint-siége. Les Anglo-Saxons, d'abord dociles aux papes, et opposés -par eux à l'Église indépendante d'Écosse et d'Irlande, avaient pris -bientôt cet esprit d'opposition, qui était, ce semble, nécessaire et -fatal en Angleterre. Mais cette opposition n'était point -philosophique, comme celle de la vieille Église irlandaise, au temps -de saint Colomban et de Jean l'Erigène. L'Église saxonne, comme le -peuple, semble avoir été grossière et barbare[320]. Cette île était, -depuis des siècles, un théâtre d'invasions continuelles. Toutes les -races du Nord, Celtes, Saxons, Danois, semblaient s'y être donné -rendez-vous, comme celles du Midi en Sicile. Les Danois y avaient -dominé cinquante ans, vivant à discrétion chez les Saxons; les plus -vaillants de ceux-ci s'étaient enfuis dans les forêts, étaient devenus -_têtes de loup_, comme on appelait ces proscrits. Les discordes des -vainqueurs avaient permis le retour et le rétablissement d'Édouard le -Confesseur, fils d'un roi saxon et d'une Normande, et élevé en -Normandie. Ce bon homme, qui est devenu un saint, pour être resté -vierge dans le mariage, ne put faire ni bien ni mal. Mais le peuple -lui a su gré de son bon vouloir, et a regretté en lui son dernier -souverain national, comme la Bretagne s'est souvenue d'Anne de -Bretagne, et la Provence du roi René. Son règne ne fut qu'un court -entr'acte qui sépara l'invasion danoise de l'invasion normande. Ami -des Normands plus civilisés et chez qui il avait passé ses belles -années, il fit de vains efforts pour échapper à la tutelle d'un -puissant chef saxon, nommé Godwin, qui l'avait rétabli en chassant les -Danois, mais qui dans la réalité régnait lui-même; possédant par lui -ou par ses fils le duché de Wessex, et les comtés de Kent, Sussex, -Surrey, Hereford et Oxford, c'est-à-dire tout le midi de l'Angleterre. -On accusait Godwin d'avoir autrefois appelé Alfred, frère d'Édouard, -et de l'avoir livré aux Danois. Cette puissante famille ne se souciait -ni du roi, ni de la loi; Sweyn, l'un des fils de Godwin, avait tué son -cousin Beorn, et le pauvre roi Édouard n'avait pu venger ce meurtre. -Les Normands qu'il opposait à Godwin furent chassés à main armée; les -fils de Godwin devinrent maîtres et l'un d'eux, nommé Harold, qui -avait en effet de grandes qualités, prit assez d'empire sur le faible -roi pour se faire désigner par lui pour son successeur. - -[Note 319: Il y avait longtemps que la Normandie faisait peur à -l'Angleterre. En 1003, Ethelred avait envoyé une expédition contre les -Normands. Quand ses hommes revinrent, il leur demanda s'ils amenaient -le duc de Normandie: «Nous n'avons point vu le duc, répondirent-ils, -mais nous avons combattu pour notre perte, avec la terrible population -d'un seul comté. Nous n'y avons pas seulement trouvé de vaillants gens -de guerre, mais des femmes belliqueuses, qui cassent la tête avec -leurs cruches aux plus robustes ennemis.» À ce récit, le roi, -reconnaissant sa folie, rougit plein de douleur.» Will. Gemetic, l. V, -c. IV, ap. Scr. fr. X, 186. En 1034, le roi Canut, par crainte de -Robert de Normandie, aurait offert de rendre aux fils d'Ethelred -moitié de l'Angleterre. Id., l. V, c. XII; ibid. XI, 37.] - -[Note 320: «Les Anglo-Saxons, dit Guillaume de Malmesbury avaient, -longtemps avant l'arrivée des Normands, abandonné les études des -lettres et de la religion. Les clercs se contentaient d'une -instruction tumultuaire; à peine balbutiaient-ils les paroles des -sacrements, et ils s'émerveillaient tous si l'un d'eux savait la -grammaire. Ils buvaient tous ensemble, et c'était là l'étude à -laquelle ils consacraient les jours et les nuits. Ils mangeaient leurs -revenus à table, dans de petites et misérables maisons. Bien -différents des Français et des Normands, qui, dans leurs vastes et -superbes édifices, ne font que très-peu de dépense. De là tous les -vices qui accompagnent l'ivrognerie, et qui efféminent le coeur des -hommes. Aussi, après avoir combattu Guillaume avec plus de témérité et -d'aveugle fureur que de science militaire, vaincus sans peine en une -seule bataille, ils tombèrent eux et leur patrie dans un dur -esclavage.--Les habits des Anglais leur descendaient alors jusqu'au -milieu du genou; ils portaient les cheveux courts et la barbe rasée; -leurs bras étaient chargés de bracelets d'or, leur peau était relevée -par des peintures et des stigmates colorés, leur gloutonnerie allait -jusqu'à la crapule, leur passion pour la boisson jusqu'à -l'abrutissement. Ils communiquèrent ces deux derniers vices à leurs -vainqueurs; et, à d'autres égards, ce furent eux qui adoptèrent les -moeurs des Normands. De leur côté, les Normands étaient et sont encore -(au milieu du XIIe siècle, époque où écrivait Guillaume de Malmesbury) -soigneux dans leurs habits, jusqu'à la recherche, délicats dans leur -nourriture, mais sans excès, accoutumés à la vie militaire, et ne -pouvant vivre sans guerre; ardents à l'attaque, ils savent, lorsque la -force ne suffit pas, employer également la ruse et la corruption. Chez -eux, comme je l'ai dit, ils font de grands édifices et une dépense -modérée pour la table. Ils sont envieux de leurs égaux; ils voudraient -dépasser leurs supérieurs, et, tout en dépouillant leurs inférieurs, -ils les protégent contre les étrangers. Fidèles à leurs seigneurs, la -moindre offense les rend pourtant infidèles. Ils savent peser la -perfidie avec la fortune, et vendre leur serment. Au reste, de tous -les peuples, ils sont les plus susceptibles de bienveillance; ils -rendent aux étrangers autant d'honneur qu'à leurs compatriotes, et ils -ne dédaignent point de contracter des mariages avec leurs sujets.» -Willelm. Malmesburiensis, de Gestis regum Anglorum, l. III, ap. Scr. -fr. XI, 185.--Matth. Paris (éd. 1644), p. 4. «Optimates (Saxonum)... -more christiano ecclesiam mane non potebant, sed in cubiculis et inter -uxoris amplexus, matutinarum solemnia ac missarum a presbytero -festinantes auribus tantum prælibabant... Clerici... ut esset stupori -qui grammaticam didicisset.»--Order. Vital., l. IV, ap. Scr. fr. XI, -242: «Anglos agrestes et pene illiteratos invenerunt Normanni.»] - -Les Normands, qui comptaient bien régner après Édouard, persévérèrent -avec la ténacité qu'on leur connaît. Ils assurèrent qu'il avait -désigné Guillaume. Harold prétendait que son droit était meilleur, -qu'Édouard l'avait nommé sur son lit de mort, et qu'en Angleterre on -regardait comme valables les donations faites au dernier moment. -Guillaume déclara cependant qu'il était prêt à plaider selon les lois -de Normandie ou celles d'Angleterre[321]. Un hasard singulier avait -donné à leur duc une apparence de droit sur l'Angleterre et sur -Harold, son nouveau roi. - -[Note 321: Guillaume de Poitiers.] - -Harold, poussé par une tempête sur les terres du comte de Ponthieu, -vassal de Guillaume, fut livré par lui à son suzerain. Il prétendit -qu'il était parti d'Angleterre pour redemander au duc de Normandie son -frère et son neveu, qu'il retenait comme ôtages. Guillaume le traita -bien, mais il ne le laissa pas aller si aisément. D'abord, il le fit -chevalier, et Harold devint ainsi son fils d'armes; puis il lui fit -jurer sur des reliques qu'il l'aiderait à conquérir l'Angleterre[322] -après la mort d'Édouard. Harold devait en outre épouser la fille de -Guillaume, et marier sa soeur à un comte normand. Pour mieux confirmer -cette promesse de dépendance et de vasselage, Guillaume le mena avec -lui contre les Bretons. C'est ainsi que, dans les Niebelungen, -Siegfried devient vassal du roi Gunther en combattant pour lui[323]. -Dans les idées du moyen âge, Harold s'était donc fait l'_homme_ de -Guillaume. - -[Note 322: Guill. Pictav., ap. Scr. fr. XI, 87. «Heraldus ei -fidelitatem sancto ritu Christianorum juravit... Se in curia Edwardi, -quamdiu superesset, ducis Guillelmi vicarium fore, enisurum... ut -anglica monarchia post Edwardi decessum in ejus manu confirmaretur; -traditurum interim... castrum Doveram.» (_Voy._ aussi Guill. Malmsb... -ibid. 176, etc.)--Suivant les uns, dit Wace (Roman du Rou, ap. Scr. -fr. XIII, 223), le roi Édouard détourna Harold de ce voyage, lui -disant que Guillaume le haïssait et lui jouerait quelque tour. (_Voy._ -aussi Eadmer, XI, 192.) Suivant les autres, il l'envoya pour confirmer -au duc la promesse du trône d'Angleterre: - - N'en sai mie voire ocoison, - Mais l'un et l'autre escrit trovons. - -Guillaume de Jumiéges (ap. Scr. XI, 49), Ingulf de Croyland (ibid., -154), Orderic Vital (ibid., 234), la Chronique de Normandie (XIII, -222), etc., affirment qu'Édouard avait désigné Guillaume pour son -successeur. Eadmer même ne le nie point (XI, 192).--Au lit de mort, -Edward, obsédé par les amis d'Harold, rétracta sa promesse. (Roger de -Hoved., ap. Scr. fr. XI, 312. Roman du Rou, et Chronique de Normandie, -t. XIII, p. 224.)] - -[Note 323: C'est ce que la femme de Gunther rappelle à celle de -Siegfried, pour l'humilier.] - -À la mort d'Édouard, comme Harold s'établissait tranquillement dans -sa nouvelle royauté, il vit arriver un messager de Normandie qui lui -parla en ces termes: «Guillaume, duc des Normands, te rappelle le -serment que tu lui as juré de ta bouche et de ta main, sur de bons et -saints reliquaires[324].» Harold répondit que le serment n'avait pas -été libre, qu'il avait promis ce qui n'était pas à lui; que la royauté -était au peuple. Quant à ma soeur, dit-il, elle est morte dans -l'année. Veut-il que je lui envoie son corps?» Guillaume répliqua sur -un ton de douceur et d'amitié, priant le roi de remplir au moins une -des conditions de son serment, et de prendre en mariage la jeune fille -qu'il avait promis d'épouser. Mais Harold prit une autre femme. Alors -Guillaume jura que dans l'année il viendrait exiger toute sa dette et -poursuivre son parjure jusqu'aux lieux où il croirait avoir le pied le -plus sûr et le plus ferme. - -[Note 324: Chronique de Normandie: «Sire, je suis message de -Guillaume, le duc de Northmandie, qui m'envoie devers vous, et vous -fait savoir que vous ayez mémoire du serment que vous lui feistes en -Northmandie publiquement, et sur tant de bons saintuaires.»] - -Cependant, avant de prendre les armes, le Normand déclara qu'il s'en -rapporterait au jugement du pape[325], et le procès de l'Angleterre -fut plaidé dans les règles au conclave de Latran. Quatre motifs -d'agression furent allégués: le meurtre d'Alfred trahi par Godwin, -l'expulsion d'un Normand porté par Édouard à l'archevêché de -Kenterbury, et remplacé par un Saxon, enfin le serment d'Harold et une -promesse qu'Édouard aurait faite à Guillaume de lui laisser la -royauté. Les envoyés normands comparurent devant le pape: Harold fit -défaut. L'Angleterre fut adjugée aux Normands. Cette décision hardie -fut prise à l'instigation d'Hildebrand, et contre l'avis de plusieurs -cardinaux. Le diplôme en fut envoyé à Guillaume avec un étendard bénit -et un cheveu de saint Pierre. - -[Note 325: «Quant à Harold, il ne se souciait guère du jugement du -pape.» Ingulf.] - -L'invasion prenant ainsi le caractère d'une croisade, une foule -d'hommes d'armes affluèrent de toute l'Europe près de Guillaume. Il en -vint de la Flandre et du Rhin, de la Bourgogne, du Piémont, de -l'Aquitaine. Les Normands, au contraire, hésitaient à aider leur -seigneur dans une entreprise hasardeuse dont le succès pouvait faire -de leur pays une province de l'Angleterre. La Normandie était -d'ailleurs menacée par Conan, duc de Bretagne. Ce jeune homme avait -adressé à Guillaume le plus outrageant défi. Toute la Bretagne s'était -mise en mouvement comme pour conquérir la Normandie, pendant que -celle-ci allait conquérir l'Angleterre. Conan, amenant une grande -armée, entra solennellement en Normandie, jeune, plein de confiance et -sonnant du cor, comme pour appeler l'ennemi. Mais pendant qu'il -sonnait, les forces lui manquèrent peu à peu, il laissa aller les -rênes, le cor était empoisonné. Cette mort vint à point pour -Guillaume, elle le tira d'un grand embarras; une foule de Bretons -prirent parti dans ses troupes, au lieu de l'attaquer, et le suivirent -en Angleterre. - -Le succès de Guillaume devenait alors presque certain. Les Saxons -étaient divisés. Le frère même de Harold appela les Normands, puis -les Danois, qui en effet attaquèrent l'Angleterre par le nord, tandis -que Guillaume l'envahissait par le midi. La brusque attaque des Danois -fut aisément repoussée par Harold, qui les tailla en pièces. Celle de -Guillaume fut lente; le vent lui manqua longtemps. Mais l'Angleterre -ne pouvait lui échapper. D'abord les Normands avaient sur leurs -ennemis une grande supériorité d'armes et de discipline; les Saxons -combattaient à pied avec de courtes haches, les Normands à cheval avec -de longues lances[326]. Depuis longtemps Guillaume faisait acheter les -plus beaux chevaux en Espagne, en Gascogne et en Auvergne[327]; c'est -peut-être lui qui a créé ainsi la belle et forte race de nos chevaux -normands. Les Saxons ne bâtissaient point de châteaux[328]; ainsi une -bataille perdue, tout était perdu, ils ne pouvaient plus guère se -défendre; et cette bataille, il était probable qu'ils la perdraient, -combattant dans un pays de plaine contre une excellente cavalerie. Une -flotte seule pouvait défendre l'Angleterre; mais celle d'Harold était -si mal approvisionnée, qu'après avoir croisé quelques temps dans la -Manche, elle fut obligée de rentrer pour prendre des vivres. - -[Note 326: _Voy._ la tapisserie de Bayeux.] - -[Note 327: Guillaume de Poitiers.] - -[Note 328: Orderic Vital.] - -Guillaume, débarqué à Hastings, ne rencontra pas plus d'armée que de -flotte. Harold était alors à l'autre bout de l'Angleterre, occupé de -repousser les Danois. Il revint enfin avec des troupes victorieuses, -mais fatiguées, diminuées, et, dit-on, mécontentes de la parcimonie -avec laquelle il avait partagé le butin. Lui-même était blessé. -Cependant le Normand ne se hâta point encore. Il chargea un moine -d'aller dire au Saxon qu'il se contenterait de partager le royaume -avec lui: «S'il s'obstine, ajouta Guillaume, à ne point prendre ce que -je lui offre, vous lui direz, devant tous ses gens, qu'il est parjure -et menteur, que lui et tous ceux qui le soutiendront sont excommuniés -de la bouche du pape, et que j'en ai la bulle[329].» Ce message -produisit son effet. Les Saxons doutèrent de leur cause. Les frères -même d'Harold l'engagèrent à ne pas combattre de sa personne, puisque -après tout, disaient-ils, il avait juré[330]. - -[Note 329: Chronique de Normandie.] - -[Note 330: Guillaume, au contraire, proposa le combat singulier.] - -Les Normands employèrent la nuit à se confesser dévotement, tandis que -les Saxons buvaient, faisaient grand bruit, et chantaient leurs chants -nationaux. Le matin, l'évêque de Bayeux, frère de Guillaume, célébra -la messe et bénit les troupes, armé d'un haubert sous son rochet. -Guillaume lui-même tenait suspendues à son col les plus révérées des -reliques sur lesquelles Harold avait juré, et faisait porter près de -lui l'étendard bénit par le pape. - -D'abord les Anglo-Saxons, retranchés derrière des palissades, -restèrent, sous les flèches des archers de Guillaume, immobiles et -impassibles. Quoique Harold eût l'oeil crevé d'une flèche, les -Normands eurent d'abord le dessous. La terreur gagnait parmi eux, le -bruit courait que le duc était tué; il est vrai qu'il eut dans cette -bataille trois chevaux tués sous lui. Mais il se montra, se jeta -devant les fuyards et les arrêta. L'avantage des Saxons fut justement -ce qui les perdit. Ils descendirent en plaine, et la cavalerie -normande reprit le dessus. Les lances prévalurent sur les haches. Les -redoutes furent enfoncées. Tout fut tué ou se dispersa (1066). - -Sur la colline où la vieille Angleterre avait péri avec le dernier roi -saxon, Guillaume bâtit une belle et riche abbaye, l'_abbaye de la -Bataille_, selon le voeu qu'il avait fait à saint Martin, patron des -soldats de la Gaule. On y lisait naguère encore les noms des -conquérants, gravés sur des tables; c'est le Livre d'or de la noblesse -d'Angleterre. Harold fut enterré par les moines sur cette colline, en -face de la mer. «Il gardait la côte, dit Guillaume, qu'il l'a garde -encore.» - -Le Normand s'y prit d'abord avec quelque douceur et quelques égards -pour les vaincus. Il dégrada un des siens qui avait frappé de son épée -le cadavre d'Harold; il prit le titre de roi des Anglais; il promit de -garder les bonnes lois d'Édouard le Confesseur; il s'attacha Londres, -et confirma les priviléges des hommes de Kent. C'était le plus -belliqueux des comtés, celui qui avait l'avant-garde dans l'armée -anglaise, celui où les vieilles libertés celtiques s'étaient le mieux -conservées. Lorsque Lanfranc, le nouvel archevêque de Kenterbury, -réclama contre la tyrannie du frère de Guillaume, les priviléges des -hommes de Kent, il fut écouté favorablement du roi. Le conquérant -essaya même d'apprendre l'anglais, afin de pouvoir rendre bonne -justice aux hommes de cette langue[331]. Il se piquait d'être -justicier, jusqu'à déposer son oncle d'un archevêché pour une conduite -peu édifiante. Cependant il fondait une garde de châteaux, et -s'assurait de tous les lieux forts. - -[Note 331: Order. Vital, ap. Scr. fr. XI, 243. «Anglicam locutionem -plerumque sategit ediscere... Ast a perceptione hujusmodi durior ætas -illum compescebat.» Il avait commencé par réprimer par des règlements -sévères la licence de ses mercenaires. Guill. Pictav., ibid., 101. -«Tutæ erant a vi mulieres; etiam illa delicta quæ fierent consensu -impudicarum... vetabantur. Potare militem in tabernis non multum -concessit... seditiones interdixit, cædem et omnem rapinam, etc. -Portus et quælibet itinera negotiatoribus patere, et nullam injuriam -fieri jussit.» Ce passage du panégyriste de Guillaume a été copié par -le consciencieux Orderic Vital, ibid., 238.--«L'homme faible et sans -armes, dit encore Guillaume de Poitiers, s'en allait chantant sur son -cheval, partout où il lui plaisait, sans trembler à la vue des -escadrons des chevaliers.»--«Une jeune fille chargée d'or, dit -Huntingdon, eût impunément traversé tout le royaume.»--(Scr. fr. XI, -211.) Plus tard, la résistance des Anglo-Saxons irrita Guillaume, et -le poussa à ces violences dont retentissent toutes les Chroniques.] - -Peut-être Guillaume n'eût-il pas mieux demandé que de traiter les -vaincus avec douceur. C'était son intérêt. Il n'eût été que plus -absolu en Normandie. Mais ce n'était pas le compte de tant de gens -auxquels il avait promis des dépouilles, et qui attendaient. Ils -n'avaient pas combattu à Hastings pour que Guillaume s'arrangeât avec -les Saxons. Il repassa en Normandie et y resta plusieurs années, sans -doute pour éluder, pour ajourner, pour donner aux étrangers qui -l'avaient suivi le temps de se rebuter et de se disperser. Mais, -pendant son absence, éclata une grande révolte. Les Saxons ne -pouvaient se persuader qu'en une bataille ils eussent été vaincus -sans retour. Guillaume eut alors grand besoin de ses hommes d'armes, -et, cette fois, il fallut un partage. L'Angleterre tout entière fut -mesurée, décrite; soixante mille fiefs de chevaliers y furent créés -aux dépens des Saxons, et le résultat consigné dans le livre noir de -la conquête, le _Doomsday book_, le livre du jour du Jugement. Alors -commencèrent ces effroyables scènes de spoliation dont nous avons une -si vive et si dramatique histoire[332]. Toutefois il ne faudrait pas -croire que tout fut ôté aux vaincus. Beaucoup d'entre eux conservèrent -des biens, et cela dans tous les comtés. Un seul est porté pour -quarante et un manoirs dans le comté d'York[333]. - -[Note 332: _Voy._ l'ouvrage de M. Augustin Thierry.] - -[Note 333: Hallam.] - -On ne verra pas sans intérêt comment les Saxons eux-mêmes jugèrent le -conquérant: - -«Si quelqu'un désire connaître quelle espèce d'homme c'était, et quels -furent ses honneurs et possessions, nous allons le décrire comme nous -l'avons connu; car nous l'avons vu et nous nous sommes trouvés -quelquefois à sa cour. Le roi Guillaume était un homme très-sage et -très-puissant, plus puissant et plus honoré qu'aucun de ses -prédécesseurs. Il était doux avec les bonnes gens qui aimaient Dieu, -et sévère à l'excès pour ceux qui résistaient à sa volonté. Au lieu -même où Dieu lui permit de vaincre l'Angleterre il éleva un noble -monastère, y plaça des moines et les dota richement... Certes, il fut -très-honoré; trois fois chaque année, il portait sa couronne, -lorsqu'il était en Angleterre: à Pâques, il la portait à Winchester; à -la Pentecôte, à Westminster, et à Noël, à Glocester. Et alors il était -accompagné de tous les riches hommes de l'Angleterre, archevêques et -évêques diocésains, abbés et comtes, thanes et chevaliers. Il était au -surplus très-rude et très-sévère; aussi personne n'osait rien -entreprendre contre sa volonté. Il lui arriva de charger de chaînes -des comtes qui lui résistaient. Il renvoya des évêques de leurs -évêchés, des abbés de leurs abbayes, et mit des comtes en captivité; -enfin, il n'épargna pas même son propre frère Odon: il le mit en -prison. Toutefois, entre autres choses, nous ne devons pas oublier le -bon ordre qu'il établit dans cette contrée; toute personne -recommandable pouvait voyager à travers le royaume avec sa ceinture -pleine d'or sans aucune vexation; et aucun homme n'en aurait osé tuer -un autre, en eût-il reçu la plus forte injure. Il donna des lois à -l'Angleterre, et par son habileté il était parvenu à la connaître si -bien, qu'il n'y a pas un hide de terre dont il ne sût à qui il était -et de quelle valeur, et qu'il n'ait inscrite sur ses registres. Le -pays de Galles était sous sa domination, et il y bâtit des châteaux. -Il gouverna aussi l'île de Man: de plus, sa puissance lui soumit -l'Écosse; la Normandie était à lui de droit. Il gouverna le comté -appelé Mans; et s'il eût vécu deux ans de plus, il eût conquis -l'Irlande par la seule renommée de son courage et sans recourir aux -armes. Certainement les hommes de son temps ont souffert bien des -douleurs et mille injustices. Il laissa construire des châteaux et -opprimer les pauvres. Ce fut un roi rude et cruel. Il prit à ses -sujets bien des marcs d'or, des livres d'argent par centaines; -quelquefois avec justice, mais presque toujours injustement et sans -nécessité. Il était fort avare et d'une ardente rapacité. Il donnait -ses terres à rentes aussi cher qu'il pouvait. S'il se présentait -quelqu'un qui en offrit plus que le premier n'avait donné, le roi lui -adjugeait à l'instant; un troisième venait-il encore enchérir, le roi -cédait encore au plus offrant. Il se souciait peu de la manière -criminelle dont ses baillis prenaient l'argent des pauvres, et combien -de choses ils faisaient illégalement. Car plus ils parlaient de loi, -plus ils la violaient. Il établit plusieurs deer-friths[334], et il -fit à cet égard des lois portant que quiconque tuerait un cerf ou une -biche perdrait la vue. Ce qu'il avait établi pour les biches, il le -fit pour les sangliers; car il aimait autant les bêtes fauves que s'il -eût été leur père. Il en fit autant pour les lièvres, qu'il ordonna de -laisser courir en paix. Les riches se plaignirent, et les pauvres -murmuraient; mais il était si dur, qu'il n'avait aucun souci de la -haine d'eux tous. Il fallait suivre en tout la volonté du roi si l'on -voulait avoir des terres, ou des biens, ou sa faveur. Hélas! un homme -peut-il être aussi capricieux, aussi bouffi d'orgueil, et se croire -lui-même autant au-dessus de tous les autres hommes! Puisse Dieu -tout-puissant avoir merci de son âme, et lui accorder le pardon de ses -fautes[335]!» - -[Note 334: Les _deer-friths_ étaient des forêts dans lesquelles les -bêtes fauves étaient sous la protection ou _frith_ du roi.] - -[Note 335: Chronic. Saxon.] - -Quels qu'aient été les maux de la conquête, le résultat en fut, selon -moi, immensément utile à l'Angleterre et au genre humain. Pour la -première fois, il y eut un gouvernement. Le lien social, lâche et -flottant en France et en Allemagne, fut tendu à l'excès en Angleterre. -Peu nombreux au milieu d'un peuple entier qu'ils opprimaient, les -barons furent obligés de se serrer autour du roi. Guillaume reçut le -serment des arrière-vassaux comme celui des vassaux, mais il n'eût pas -été bien venu à demander au duc de Guienne, au comte de Flandre, celui -des barons, des chevaliers qui dépendaient d'eux. Tout était là -cependant; une royauté qui ne portait que sur l'hommage des grands -vassaux était purement nominale. Éloignée, par son élévation dans la -hiérarchie, des rangs inférieurs qui faisaient la force réelle, elle -restait solitaire et faible à la pointe de cette pyramide, tandis que -les grands vassaux, placés au milieu, en tenaient sous eux la base -puissante. - -Ce danger continuel où se trouvait l'aristocratie normande dans le -premier siècle lui faisait supporter d'étranges choses de la part du -roi. Dépositaire de l'intérêt commun de la conquête, défenseur de -cette immense et périlleuse injustice, on lui laissa tout moyen de -s'assurer que la terre serait bien défendue. Il fut le tuteur -universel de tous les mineurs nobles; il maria les nobles héritières à -qui il voulut. Tutelles et mariages, il fit argent de tout[336], -mangeant le bien des enfants dont il avait la garde-noble, tirant -finance de ceux qui voulaient épouser des femmes riches, et des femmes -qui refusaient ses protégés. Ces droits féodaux existaient sur le -continent, mais sous forme bien différente. Le roi de France pouvait -réclamer contre un mariage qui eût nui à ses intérêts, mais non pas -imposer un mari à la fille de son vassal; la garde-noble des mineurs -était exercée, mais conformément à la hiérarchie féodale; celle des -arrière-vassaux l'était au profit des vassaux et non du roi. - -[Note 336: L'évêque de Winchester payait une pièce de bon vin pour -n'avoir pas fait ressouvenir le roi Jean de donner une ceinture à la -comtesse d'Albemarle; et Robert de Vaux, cinq chevaux de la meilleure -espèce pour que le même roi tînt sa paix avec la femme de Henri Pinel; -un autre payait quatre marcs pour avoir la permission de manger (_pro -licentia comedendi_). Hallam.] - -Indépendamment du _danegeld_, levé sur tous, sous prétexte de pourvoir -à la défense contre les Danois, indépendamment des tailles exigées des -vaincus, des non-nobles, le roi d'Angleterre tira de la noblesse même -un impôt, sous l'honorable nom d'_escuage_. C'était une dispense -d'aller à la guerre. Les barons, fatigués d'appels continuels, -aimaient mieux donner quelque argent que de suivre leur aventureux -souverain dans les entreprises où il s'embarquait; et lui, il -s'arrangeait fort de cet échange. Au lieu du service capricieux et -incertain des barons, il achetait celui des soldats mercenaires, -Gascons, Brabançons, Gallois et autres. Ces gens-là ne tenaient qu'au -roi, et faisaient sa force contre l'aristocratie. Elle se trouvait -payer la bride et le mors que le roi lui mettait à la bouche. - -Ainsi la royauté se constitua, et l'Église à côté: une Église forte -et politique, comme celle que Charlemagne avait fondée en Saxe pour -discipliner les anciens Saxons. Nulle part le clergé n'eût si forte -part; aujourd'hui encore le revenu de l'Église anglicane surpasse à -lui seul ceux de toutes les Églises du monde mis ensemble. Cette -Église eut son unité dans l'archevêque de Kenterbury. Ce fut comme une -espèce de patriarche ou de pape, qui ne tint pas toujours compte des -ordres de celui de Rome, et qui, d'autre part, s'interposa souvent -entre le roi et le peuple, quelquefois même au profit des Saxons, des -vaincus[337]. «L'archevêque Lanfranc, conseiller et confesseur de -Guillaume, animé et armé de la faveur du pape et de celle du roi, -attaqua, écrasa les prélats et les grands qui se montraient rebelles à -l'autorité royale[338].» C'est lui qui gouvernait l'Angleterre, -lorsque Guillaume passait sur le continent. - -[Note 337: _Voy._ plus bas Lanfranc, saint Anselme, Th. Becket, Et. -Langton, etc.] - -[Note 338: Mathieu Paris.] - -Cette forte organisation de la royauté et de l'Église anglo-normande -fut un exemple pour le monde. Les rois envièrent la toute-puissance de -ceux de l'Angleterre, les peuples, la police tyrannique mais régulière -qui régnait dans la Grande-Bretagne. - -Les vaincus avaient, il est vrai, chèrement payé cet ordre et cette -organisation. Mais à la longue les villes se peuplèrent de la -désolation des campagnes[339]. Leur forte et compacte population -prépara à l'Angleterre une destinée nouvelle. Le roi avait maintenu -les tribunaux saxons des comtés et des _hundred_, pour resserrer -d'autant les juridictions féodales, qui, d'autre part, rencontraient -par en haut un obstacle dans l'autorité souveraine de la cour du roi. -Ainsi l'Angleterre, enfermée par la conquête dans un cadre de fer, -commença à connaître l'ordre public. Cet ordre développa une -prodigieuse force sociale. Dans les deux siècles qui suivirent la -conquête, malgré tant de calamités, s'élevèrent ces merveilleux -monuments que toute la puissance du temps présent pourrait à peine -égaler. Les basses et sombres églises saxonnes s'élancèrent en flèches -hardies, en majestueuses tours. Si la diversité des races et des -langues retarda l'essor de la littérature, l'art du moins commença. -C'est sur ces monuments, sur la force sociale qu'ils révèlent, qu'il -faut juger la conquête, et non sur les calamités passagères qui l'ont -accompagnée. - -[Note 339: Hallam.] - - * * * * * - -Quoique les Normands fussent loin de tenir tout ce que l'Église de -Rome s'était promis de leurs victoires, elle y gagna néanmoins -infiniment. Ceux de Naples dès leur origine, ceux d'Angleterre au -temps d'Henri II et de Jean, se reconnurent comme feudataires du -saint-siége. Les Normands d'Italie tinrent souvent en respect les -empereurs d'Orient et d'Occident. Les Normands d'Angleterre, vassaux -formidables du roi de France, l'obligèrent longtemps de se livrer sans -réserve aux papes. - -En même temps, les Capétiens de Bourgogne concouraient aux victoires -du Cid, occupaient, par mariage, le royaume de Castille et fondaient -celui de Portugal (1094 ou 1095). De toutes parts, l'Église -triomphait dans l'Europe par l'épée des Français. En Sicile et en -Espagne, en Angleterre et dans l'empire grec, ils avaient commencé ou -accompli la croisade contre les ennemis du pape et de la foi. - -Toutefois, ces entreprises avaient été trop indépendantes les unes des -autres, et aussi trop égoïstes, trop intéressées, pour accomplir le -grand but de Grégoire VII et de ses successeurs: l'unité de l'Europe -sous le pape, et l'abaissement des deux empires. Pour approcher de ce -grand but de l'unité, il fallait que l'Église s'en mêlât, que le -christianisme vînt au secours. - -Le monde du XIe siècle avait dans sa diversité un principe commun de -vie, la religion; une forme commune, féodale et guerrière. Une guerre -religieuse pouvait seule l'unir; il ne devait oublier les diversités -de races et d'intérêts politiques qui le déchiraient qu'en présence -d'une diversité générale et plus grande; si grande qu'en comparaison -toute autre s'effaçât. L'Europe ne pouvait se croire une et le devenir -qu'en se voyant en face de l'Asie. C'est à quoi travaillèrent les -papes, dès l'an 1000. - -Un pape français, Gerbert, Sylvestre II, avait écrit aux princes -chrétiens, au nom de Jérusalem. Grégoire VII eût voulu se mettre à la -tête de cinquante mille chevaliers pour délivrer le Saint-Sépulcre. Ce -fut Urbain II, Français comme Gerbert, qui en eut la gloire. -L'Allemagne avait sa croisade en Italie; l'Espagne chez elle-même. La -guerre sainte de Jérusalem, résolue en France au concile de Clermont, -prêchée par le Français Pierre l'Ermite, fut accomplie surtout par -des Français. Les croisades ont leur idéal en deux Français: Godefroi -de Bouillon les ouvre; elles sont fermées par saint Louis. Il -appartenait à la France de contribuer plus que tous les autres au -grand événement qui fit de l'Europe une nation. - - - - -CHAPITRE III - -LA CROISADE - -1095-1099 - - -Il y avait bien longtemps que ces deux soeurs, ces deux moitiés de -l'humanité, l'Europe et l'Asie, la religion chrétienne et la musulmane -s'étaient perdues de vue, lorsqu'elles furent replacées en face par la -croisade, et qu'elles se regardèrent. Le premier coup d'oeil fut -d'horreur. Il fallut quelque temps pour qu'elles se reconnussent et -que le genre humain s'avouât son identité. Essayons d'apprécier ce -qu'elles étaient alors, de fixer quel âge elles avaient atteint dans -leur vie de religion. - -L'islamisme était la plus jeune des deux, et déjà pourtant la plus -vieille, la plus caduque. Ses destinées furent courtes; née six cents -ans plus tard que le christianisme, elle finissait au temps des -croisades. Ce que nous en voyons depuis, c'est une ombre, une forme -vide, d'où la vie s'est retirée, et que les barbares héritiers des -Arabes conservent silencieusement sans l'interroger. - -L'islamisme, la plus récente des religions asiatiques, est aussi le -dernier et impuissant effort de l'Orient pour échapper au matérialisme -qui pèse sur lui. La Perse n'a pas suffi, avec son opposition héroïque -du royaume de la lumière contre celui des ténèbres, d'Iran contre -Turan. La Judée n'a pas suffi, tout enfermée qu'elle était dans -l'unité de son Dieu abstrait, et toute concentrée et durcie en soi. Ni -l'une ni l'autre n'a pu opérer la rédemption de l'Asie. Que sera-ce de -Mahomet, qui ne fait qu'adopter ce dieu judaïque, le tirer du peuple -élu pour l'imposer à tous? Ismaël en saura-t-il plus que son frère -Israël? Le désert arabique sera-t-il plus fécond que la Perse et la -Judée? - -Dieu est Dieu, voilà l'islamisme; c'est la religion de l'unité. -Disparaisse l'homme, et que la chair se cache: point d'images, point -d'art. Ce Dieu terrible serait jaloux de ses propres symboles. Il veut -être seul à seul avec l'homme. Il faut qu'il le remplisse et lui -suffise. La famille est à peu près détruite, la parenté, la tribu -encore, tous ces vieux liens de l'Asie. La femme est cachée au harem; -quatre épouses, mais des concubines sans nombre. Peu de rapports entre -les frères, les parents; le nom de musulman remplace ces noms. Les -familles sans nom commun, sans signes propres[340], sans perpétuité, -semblent se renouveler à chaque génération. Chacun se bâtit une -maison, et la maison meurt avec l'homme. L'homme ne tient ni à l'homme -ni à la terre. Isolés et sans trace, ils passent comme la poussière -vole au désert; égaux devant les grains de sable, sous l'oeil d'un -Dieu niveleur, qui ne veut nulle hiérarchie. - -[Note 340: Les Orientaux n'ont que des armoiries personnelles, et non -héréditaires.] - -Point de Christ, point de médiateur, de Dieu-homme. Cette échelle, que -le christianisme nous avait jetée d'en haut, et qui montait vers Dieu -par les saints, la Vierge, les anges et Jésus, Mahomet la supprime; -toute hiérarchie périt: la divine et l'humaine. Dieu recule dans le -ciel à une profondeur infinie, ou bien pèse sur la terre, s'y applique -et l'écrase. Misérables atomes, égaux dans le néant, nous gisons sur -la plaine aride. Cette religion, c'est vraiment l'Arabie elle-même. Le -ciel, la terre, rien entre; point de montagne qui nous rapproche du -ciel, point de douce vapeur qui nous trompe sur la distance; un dôme -impitoyablement tendu d'un sombre azur, comme un brûlant casque -d'acier. - -L'islamisme, né pour s'étendre, ne demeurera pas dans ce sublime et -stérile isolement. Il faut qu'il coure le monde, au risque de changer. -Ce Dieu que Mahomet a volé à Moïse, il pouvait rester abstrait, pur et -terrible sur la montagne juive ou dans le désert arabique; mais voilà -que les cavaliers du Prophète le promènent victorieusement de Bagdad à -Cordoue, de Damas à Surate. Dès que la rotation du sabre, la -ventilation du cimeterre n'allumera plus son ardeur farouche, il va -s'humaniser. Je crains pour son austérité les paradis du harem, et ses -roses solitaires et les fontaines jaillissantes de l'Alhambra. La -chair maudite par cette religion superbe[341] s'obstine à réclamer; -la matière proscrite revient sous une autre forme, et se venge avec la -violence d'un exilé qui rentre en maître. Ils ont enfermé la femme au -sérail, mais elle les y enferme avec elle; ils n'ont pas voulu de la -Vierge, et ils se battent depuis deux mille ans pour Fatema. Ils ont -rejeté le Dieu-homme et repoussé l'incarnation en haine du Christ; ils -proclament celle d'Ali. Ils ont condamné le magisme, le règne de la -lumière; et ils enseignent que Mahomet est la lumière incarnée; selon -d'autres, Ali est cette lumière; les imans, descendants et successeurs -d'Ali, sont des rayons incarnés. Le dernier de ces imans, Ismaël, a -disparu de la terre; mais sa race subsiste, inconnue; c'est un devoir -de la chercher. Les califes fatemites d'Égypte étaient les -représentants visibles de cette famille d'Ali et de Fatema. Avant eux, -ces doctrines avaient prévalu dans les montagnes orientales de -l'ancien empire persan, où l'islamisme n'avait pu étouffer le -magisme[342]. Elles éclatèrent au VIIIe et au IXe siècles, lorsque les -fanatiques Karmathiens, qui s'appelaient eux-mêmes ISMAÏLITES, se -mirent à courir l'Asie, cherchant leur iman invisible, le sabre à la -main. Les Abassides les exterminèrent par centaines de mille; mais -l'un d'eux, réfugié en Égypte, fonda la dynastie fatemite, pour la -ruine des Abassides et du Coran. - -[Note 341: «Chez les musulmans, les mots femme et objet défendu par la -religion peuvent se dire l'un pour l'autre.» Bibl. des Croisades, t. -IV, p. 169. - -Fatema entrera dans le Paradis la première après Mahomet; les -musulmans l'appellent la Dame du Paradis.--Quelques Schyytes -(sectateurs d'Ali) soutiennent qu'en devenant mère Fatema n'en est pas -moins restée vierge, et que Dieu s'est incarné dans ses -enfants.--Description des Monuments musulmans du cabinet de M. de -Blacas, par M. Reinaud, II, 130, 202. - -Aujourd'hui encore, des provinces entières, en Perse et en Syrie, sont -dans la même croyance. «Ceux mêmes des Schyytes qui n'ont pas osé dire -qu'_Ali était Dieu_ ont été persuadés que peu s'en fallait: et les -Persans disent souvent: «Je ne pense pas qu'Ali soit Dieu; mais je ne -crois pas qu'il en soit loin.»--Les Schyytes disent à ce sujet que tel -était l'éclat qui reluisait sur la personne d'Ali, qu'il était -impossible de soutenir ses regards. Dès qu'il paraissait, le peuple -lui criait: _Tu es Dieu!_--À ces mots, Ali les faisait mourir: ensuite -il les ressuscitait, et eux de crier encore plus fort: Tu es Dieu, tu -es Dieu! De là ils l'ont surnommé le Dispensateur des lumières; et, -quand ils peignent sa figure, ils lui couvrent le visage. Reinaud, II, -163. - -Suivant quelques docteurs, au moment de la création, l'idée de Mahomet -était sous l'oeil de Dieu, et cette idée, substance à la fois -spirituelle et lumineuse, jeta trois rayons: du premier, Dieu créa le -ciel; du second, la terre; du troisième, Adam et toute sa race. Ainsi -la Trinité rentre dans l'islamisme, comme l'incarnation.--Les -Occidentaux crurent y voir aussi la hiérarchie chrétienne. «Ces -nations, dit Guibert de Nogent, ont leur pape comme nous.» L. V, ap. -Bonars, p. 312-13.] - -[Note 342: Hammer.] - -La mystérieuse Égypte ressuscita ses vieilles initiations. Les -Fatemites fondèrent au Caire la loge ou _maison de la sagesse_; -immense et ténébreux atelier de fanatisme et de science, de religion -et d'athéisme[343]. La seule doctrine certaine de ces protées de -l'islamisme, c'était l'obéissance pure. Il n'y avait qu'à se laisser -conduire; ils vous menaient par neuf degrés de la religion au -mysticisme, du mysticisme à la philosophie au doute, à l'absolue -indifférence. Leurs missionnaires pénétraient dans toute l'Asie, et -jusque dans le palais de Bagdad, inondant le califat des Abassides de -ce dissolvant destructif. La Perse était préparée de longue date à le -recevoir. Avant Karmath, avant Mahomet, sous les derniers Sassanides, -des sectaires avaient prêché la communauté des biens et des femmes, et -l'indifférence du juste et de l'injuste. - -[Note 343: Hammer, Histoire des Assassins, p. 4.--La _maison de la -sagesse_ n'est peut-être qu'une même chose avec ce palais du Caire -dont Guillaume de Tyr nous a laissé une si pompeuse description. La -progression de richesses et de grandeur semblerait correspondre à des -degrés d'initiation. Quoi qu'il en soit, nous donnons la traduction de -ce précieux monument: - -«Hugues de Césarée et Geoffroi, de la milice du Temple, entrèrent dans -la ville du Caire, conduits par le soudan, pour s'acquitter de leur -mission; ils montèrent au palais, appelé _Casher_, dans la langue du -pays, avec une troupe nombreuse d'appariteurs qui marchaient en avant, -l'épée à la main et à grand bruit; on les conduisit à travers des -passages étroits et privés de jour, et à chaque porte, des cohortes -d'Éthiopiens armés rendaient leurs hommages au Soudan par des saluts -répétés. Après avoir franchi le premier et le second poste, introduits -dans un local plus vaste, où pénétrait le soleil, et exposé au grand -jour, ils trouvent des galeries en colonnes de marbre, lambrissées -d'or, et enrichies de sculptures en relief, pavées en mosaïque, et -dignes dans toute leur étendue de la magnificence royale; la richesse -de la matière et des ouvrages retenait involontairement les yeux, et -le regard avide, charmé par la nouveauté de ce spectacle, avait peine -à s'en rassasier. Il y avait aussi des bassins remplis d'une eau -limpide; on entendait les gazouillements variés d'une multitude -d'oiseaux inconnus à notre monde, de forme et de couleur étranges, et -pour chacun d'eux une nourriture diverse et selon le goût de son -espèce. Admis plus loin encore, sous la conduite du chef des eunuques, -ils trouvent des édifices aussi supérieurs aux premiers en élégance -que ceux-ci l'emportaient sur la plus vulgaire maison. Là était une -étonnante variété de quadrupèdes, telle qu'en imagine le caprice des -peintres, telle qu'en peuvent décrire les mensonges poétiques, telle -qu'on en voit en rêve, telle enfin qu'on en trouve dans les pays de -l'Orient et du Midi, tandis que l'Occident n'a rien vu et presque -jamais rien ouï de pareil.--Après beaucoup de détours et de corridors -qui auraient pu arrêter les regards de l'homme le plus occupé, on -arriva au palais même, où des corps plus nombreux d'hommes armés et de -satellite proclamaient par leur nombre et leur costume la magnificence -incomparable de leur maître; l'aspect des lieux annonçait aussi son -opulence et ses richesses prodigieuses. Lorsqu'ils furent entrés dans -l'intérieur du palais, le soudan, pour honorer son maître selon la -coutume, se prosterna deux fois devant lui, et lui rendit en suppliant -un culte qui ne semblait dû qu'à lui, une espèce d'adoration. Tout à -coup s'écartèrent avec une merveilleuse rapidité les rideaux, tissus -de perles et d'or, qui pendaient au milieu de la salle et voilaient -ainsi le trône; la face du calife fut alors révélée: il apparut sur un -trône d'or, vêtu plus magnifiquement que les rois, entouré d'un petit -nombre de domestiques et d'eunuques familiers.» Willelm. Tyrens., l. -XIX, c. XVII. - -Ce mysticisme des Alides leur a souvent fait appliquer à la dévotion -le langage de l'amour, comme il leur a donné une tendance à s'élever -de l'amour du réel à celui de l'idéal. - -Un poète persan dit en s'adressant à Dieu: - -«C'est votre beauté, ô Seigneur! qui, toute cachée qu'elle est -derrière un voile, a fait un nombre infini d'amants et d'amantes; - -«C'est par l'attrait de vos parfums que Leyla ravit le coeur de -Medjnoun; c'est par le désir de vous posséder que Vamek poussa tant de -soupirs pour celle qu'il adorait.» Reinaud, I, 52. - -Le principe de la doctrine ésotérique était: _Rien n'est vrai et tout -est permis_. Hammer, p. 87. Un imam célèbre écrivit contre les -Hassanites un livre intitulé: _De la Folie des partisans de -l'indifférence en matière de religion_.] - -Cette doctrine ne porta tout son fruit que quand elle fut replacée -dans les montagnes de la vieille Perse, vers Casbin, au lieu même d'où -sortirent les anciens libérateurs, le forgeron Kawe, avec son fameux -tablier de cuir, et le héros Feridun, avec sa massue à tête de buffle. -Ce protestantisme mahométan, porté au milieu de ces populations -intrépides, s'y associa avec le génie de la résistance nationale, et -leur enseigna un exécrable héroïsme d'assassinat. Ce fut d'abord un -certain Hassan-ben-Sabah-Homairi, rejeté des Abassides et des -Fatemites, qui s'empara, en 1090, de la forteresse d'Alamut -(c'est-à-dire _Repaire des vautours_); il l'appela, dans son audace, -la _Demeure de la fortune_. Il y fonda une association dont le -fatemisme était le masque, mais dont la secrète pensée semble avoir -été la ruine de toute religion. Cette corporation avait, comme la loge -du Caire, ses savants, ses missionnaires. Alamut était plein de livres -et d'instruments de mathématiques. Les arts y étaient cultivés; les -sectaires pénétraient partout sous mille déguisements, comme médecins, -astrologues, orfèvres, etc. Mais l'art qu'ils exerçaient le plus, -c'était l'assassinat. Ces hommes terribles se présentaient un à un -pour poignarder un sultan, un calife, et se succédaient sans peur, -sans découragement, à mesure qu'on les taillait en pièces[344]. On -assure que, pour leur inspirer ce courage furieux, le chef les -fascinait par des breuvages enivrants, les portait endormis dans des -lieux de délices, et leur persuadait ensuite qu'ils avaient goûté les -prémices du paradis promis aux hommes dévoués[345]. Sans doute à ces -moyens se joignait le vieil héroïsme montagnard, qui a fait de cette -contrée le berceau des vieux libérateurs de la Perse, et celui des -modernes Wahabites. Comme à Sparte, les mères se vantaient de leurs -fils morts, et ne pleuraient que les vivants. Le chef des Assassins -prenait pour titre celui de _scheick de la montagne_; c'était de même -celui des chefs indigènes qui avaient leurs forts sur l'autre versant -de la même chaîne. - -[Note 344: Pour assassiner un sultan, il en vint, un à un, jusqu'à -cent vingt-quatre.] - -[Note 345: Henri, comte de Champagne, étant venu rendre visite au -grand prieur des Assassins, celui-ci le fit monter avec lui sur une -tour élevée, garnie à chaque créneau de deux _fedavis_ (dévoués); il -fit un signe, et deux de ces sentinelles se précipitèrent du haut de -la tour. «Si vous le désirez, dit-il au comte, tous ces hommes vont en -faire autant.»] - -Cet Hassan, qui pendant trente-cinq ans ne sortit pas une fois -d'Alamut ni deux fois de sa chambre, n'en étendit pas moins sa -domination sur la plupart des châteaux et lieux forts des montagnes -entre la Caspienne et la Méditerranée. Ses assassins inspiraient un -inexprimable effroi. Les princes sommés de livrer leurs forteresses -n'osaient ni les céder ni les garder; il les démolissaient. Il n'y -avait plus de sûreté pour les rois. Chacun d'eux pouvait voir à chaque -instant du milieu de ses plus fidèles serviteurs s'élancer un -meurtrier. Un sultan qui persécutait les Assassins voit le matin, à -son réveil, un poignard planté en terre, à deux doigts de sa tête: il -leur paya tribut, et les exempta de tout impôt, de tout péage. - -Telle était la situation de l'islamisme: le califat de Bagdad, esclave -sous une garde turque; celui du Caire, se mourant de corruption; celui -de Cordoue, démembré et tombé en pièces. Une seule chose était forte -et vivante dans le monde mahométan; c'était cet horrible héroïsme des -Assassins, puissance hideuse, plantée fermement sur la vieille -montagne persane en face du califat comme le poignard près de la tête -du sultan. - -Combien le christianisme était plus vivant et plus jeune au moment -des croisades! Le pouvoir spirituel, esclave du temporel en Asie, le -balançait, le primait en Europe; il venait de se retremper par la -chasteté monastique, par le célibat des prêtres. Le califat tombait, -et la papauté s'élevait. Le mahométisme se divisait, le christianisme -s'unissait. Le premier ne pouvait attendre qu'invasion et ruine; et en -effet, il ne résista qu'en recevant les Mongols et les Turcs, -c'est-à-dire en devenant barbare. - -Ce pèlerinage de la croisade n'est point un fait nouveau ni étrange. -L'homme est pèlerin de sa nature; il y a longtemps qu'il est parti, et -je ne sais quand il arrivera. Pour le mettre en mouvement, il ne faut -pas grand'chose. Et d'abord, la nature le mène comme un enfant en lui -montrant une belle place au soleil, en lui offrant un fruit, la vigne -d'Italie aux Gaulois, aux Normands l'orange de Sicile[346], ou bien -c'est sous la forme de la femme qu'elle le tente et l'attire. Le rapt -est la première conquête. C'est la belle Hélène, puis, la moralité -s'élevant, la chaste Pénélope, l'héroïque Brynhild ou les Sabines. -L'empereur Alexis, en appelant nos Français à la guerre sainte, ne -négligeait pas de leur vanter la beauté des femmes grecques. Les -belles Milanaises étaient, dit-on, pour quelque chose dans la -persévérance de François Ier pour la conquête d'Italie. - -[Note 346: L'Islandais dit encore aujourd'hui, _désir des figues_, -pour un ardent désir.] - -La patrie est une autre amante après laquelle nous courons aussi. -Ulysse ne se lassa point qu'il n'eût vu fumer les toits de son -Ithaque. Dans l'Empire, les hommes du Nord cherchèrent en vain leur -Asgard, leur ville des Ases, des héros et des dieux. Ils trouvèrent -mieux. En courant à l'aveugle, ils heurtèrent contre le christianisme. -Nos croisés, qui marchèrent d'un si ardent amour à Jérusalem, -s'aperçurent que la patrie divine n'était point au torrent de Cédron, -ni dans l'aride vallée de Josaphat. Ils regardèrent plus haut alors, -et attendirent dans un espoir mélancolique une autre Jérusalem. Les -Arabes s'étonnaient en voyant Godefroi de Bouillon assis par terre. Le -vainqueur leur dit tristement: «La terre n'est-elle pas bonne pour -nous servir de siége, quand nous allons rentrer pour si longtemps dans -son sein[347]?» Ils se retirèrent pleins d'admiration. L'Occident et -l'Orient s'étaient entendus. - -[Note 347: Guillaume de Tyr.] - -Il fallait pourtant que la croisade s'accomplît. Ce vaste et multiple -monde du moyen âge, qui contenait en soi tous les éléments des mondes -antérieurs, grec, romain et barbare, devait aussi reproduire toutes -les luttes du genre humain. Il fallait qu'il représentât sous la forme -chrétienne, et dans des proportions colossales, l'invasion de l'Asie -par les Grecs et la conquête de la Grèce par les Romains, en même -temps que la colonne grecque et l'arc romain seraient reliés et -soulevés au ciel, dans les gigantesques piliers, dans les arceaux -aériens de nos cathédrales. - -Il y avait déjà longtemps que l'ébranlement avait commencé. Depuis -l'an 1000 surtout, depuis que l'humanité croyait avoir chance de vivre -et espérait un peu, une foule de pèlerins prenaient leur bâton et -s'acheminaient, les uns à Saint-Jacques, les autres au mont Cassin, -aux Saints-Apôtres de Rome, et de là à Jérusalem. Les pieds y -portaient d'eux-mêmes. C'était pourtant un dangereux et pénible -voyage. Heureux qui revenait! plus heureux qui mourait près du tombeau -du Christ, et qui pouvait lui dire selon l'audacieuse expression d'un -contemporain: Seigneur, vous êtes mort pour moi, je suis mort pour -vous[348]! - -[Note 348: Pierre d'Auvergne.] - -Les Arabes, peuple commerçant, accueillaient bien d'abord les -pèlerins. Les Fatemites d'Égypte, ennemis secrets du Coran, les -traitèrent bien encore. Tout changea lorsque le calif Hakem, fils -d'une chrétienne, se donna lui-même pour une incarnation. Il maltraita -cruellement les chrétiens qui prétendaient que le Messie était déjà -venu, et les Juifs qui s'obstinaient à l'attendre encore. Dès lors, on -n'aborda guère le saint tombeau qu'à condition de l'outrager, comme -aux derniers temps les Hollandais n'entraient au Japon qu'en marchant -sur la croix. On sait la ridicule histoire de ce comte d'Anjou, -Foulques Nerra, qui avait tant à expier, et qui alla tant de fois à -Jérusalem. Condamné par les fidèles à salir le saint tombeau, il -trouva moyen de verser au lieu d'urine un vin précieux[349]. Il revint -à pied de Jérusalem, et mourut de fatigue à Metz. - -[Note 349: Gestâ Consulum Andegav.] - -Mais les fatigues et les outrages ne les rebutaient pas. Ces hommes -si fiers, qui pour un mot auraient fait couler dans leur pays des -torrents de sang, se soumettaient pieusement à toutes les bassesses -qu'il plaisait aux Sarrasins d'exiger. Le duc de Normandie, les comtes -de Barcelone, de Flandre, de Verdun, accomplirent dans le XIe siècle -ce rude pèlerinage. L'empressement augmentait avec le péril; seulement -les pèlerins se mettaient en plus grandes troupes. En 1054, l'évêque -de Cambrai tenta le voyage avec trois mille Flamands et ne put -arriver. Treize ans après, les évêques de Mayence, de Ratisbonne, de -Bamberg et d'Utrecht, s'associèrent à quelques chevaliers normands et -formèrent une petite armée de sept mille hommes. Ils parvinrent à -grand'peine, et deux mille tout au plus revirent l'Europe. Cependant -les Turcs, maîtres de Bagdad et partisans de son calife, s'étant -emparés de Jérusalem, y massacrèrent indistinctement tous les -partisans de l'incarnation, Alides et Chrétiens. L'empire grec, -resserré chaque jour, vit leur cavalerie pousser jusqu'au Bosphore, en -face de Constantinople. D'autre part, les Fatemites tremblaient -derrière les remparts de Damiette et du Caire. Ils s'adressèrent, -comme les Grecs, aux princes de l'Occident. Alexis Comnène était déjà -lié avec le comte de Flandre, qu'il avait accueilli magnifiquement à -son passage; ses ambassadeurs célébraient, avec le génie hableur des -Grecs, les richesses de l'Orient, les empires, les royaumes qu'on -pouvait y conquérir: les lâches allaient jusqu'à vanter la -beauté[350] de leurs filles et de leurs femmes, et semblaient les -promettre aux Occidentaux. - -[Note 350: Guibert de Nogent.] - -Tous ces motifs n'auraient pas suffi pour émouvoir le peuple, et lui -communiquer cet ébranlement profond qui le porta vers l'Orient. Il y -avait déjà longtemps qu'on lui parlait de guerres saintes. La vie de -l'Espagne n'était qu'une croisade: chaque jour on apprenait quelque -victoire du Cid, la prise de Tolède ou de Valence, bien autrement -importantes que Jérusalem. Les Génois, les Pisans, conquérants de la -Sardaigne et de la Corse, ne poursuivaient-ils pas la croisade depuis -un siècle? Lorsque Sylvestre II écrivit sa fameuse lettre au nom de -Jérusalem, les Pisans armèrent une flotte, débarquèrent en Afrique, et -massacrèrent, dit-on, cent mille Maures. Toutefois, l'on sentait bien -que la religion était pour peu de chose dans tout cela. Le danger -animait les Espagnols, l'intérêt les Italiens. Ces derniers -imaginèrent plus tard de couper court à toute croisade de Jérusalem, -de détourner et d'attirer chez eux tout l'or que les pèlerins -portaient dans l'Orient: ils chargèrent leurs galères de terre prise -en Judée, rapprochèrent ce qu'on allait chercher si loin, et se firent -une terre sainte dans le Campo-Santo de Pise. - -Mais on ne pouvait donner ainsi le change à la conscience religieuse -du peuple, ni le détourner du saint tombeau. Dans les extrêmes misères -du moyen âge, les hommes conservaient des larmes pour les misères de -Jérusalem. Cette grande voix qui en l'an 1000 les avait menacés de la -fin du monde se fit entendre encore, et leur dit d'aller en Palestine -pour s'acquitter du répit que Dieu leur donnait. Le bruit courait que -la puissance des Sarrasins avait atteint son terme. Il ne s'agissait -que d'aller devant soi par la grande route que Charlemagne avait, -disait-on, frayée autrefois[351], de marcher sans se lasser vers le -soleil levant, de recueillir la dépouille toute prête, de ramasser la -bonne manne de Dieu. Plus de misère ni de servage; la délivrance était -arrivée. Il y en avait assez dans l'Orient pour les faire tous riches. -D'armes, de vivres, de vaisseaux, il n'en était besoin; c'eût été -tenter Dieu. Ils déclarèrent qu'ils auraient pour guides les plus -simples des créatures, une oie et une chèvre[352]. Pieuse et touchante -confiance de l'humanité enfant! - -[Note 351: Des prophètes annonçaient que Charlemagne viendrait -lui-même commander la croisade.] - -[Note 352: C'est ainsi que les Sabins descendirent de leurs montagnes -sous la conduite d'un loup, d'un pic et d'un boeuf; qu'une vache mena -Cadmus en Béotie, etc.] - -Un Picard, qu'on nommait trivialement _Coucou Piètre_ -(Pierre-Capuchon, ou Pierre l'Ermite, _à Cucullo_), contribua, dit-on, -puissamment par son éloquence à ce grand mouvement du peuple[353]. Au -retour d'un pèlerinage à Jérusalem, il décida le pape français Urbain -II à prêcher la croisade à Plaisance, puis à Clermont (1095). La -prédication fut à peu près inutile en Italie; en France tout le monde -s'arma. Il y eut au concile de Clermont quatre cents évêques ou abbés -mitrés. Ce fut le triomphe de l'Église et du peuple. Les deux plus -grands noms de la terre, l'Empereur et le roi de France, y furent -condamnés, aussi bien que les Turcs, et la querelle des investitures -mêlée à celle de Jérusalem. Chacun mit la croix rouge à son épaule; -les étoffes, les vêtements rouges furent mis en pièces et n'y -suffirent pas[354]. - -[Note 353: Guibert. Nov., l. II, c. VIII: «Le petit peuple, dénué de -ressources, mais fort nombreux, s'attacha à un certain Pierre -l'Hermite, et lui obéit comme à son maître, du moins tant que les -choses se passèrent dans notre pays. J'ai découvert que cet homme, -originaire, si je ne me trompe, de la ville d'Amiens, avait mené -d'abord une vie solitaire sous l'habit de moine, dans je ne sais -quelle partie de la Gaule supérieure. Il partit de là, j'ignore par -quelle inspiration; mais nous le vîmes alors parcourant les villes et -les bourgs, et prêchant partout: le peuple l'entourait en foule, -l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands -éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne -de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution -de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs -maris les femmes prostituées, non sans y ajouter lui-même des dons, et -rétablissait la paix et la bonne intelligence entre ceux qui étaient -désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou -disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin: en -sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet, pour les -garder comme reliques: ce que je rapporte ici, non comme louable, mais -pour le vulgaire qui aime toutes les choses extraordinaires. Il ne -portait qu'une tunique de laine et, par-dessus, un manteau de bure qui -lui descendait jusqu'aux talons; il avait les bras et les pieds nus, -ne mangeait point ou presque point de pain, et se nourrissait de vin -et de poissons.»] - -[Note 354: Il y en eut qui s'imprimèrent la croix avec un fer rouge. -(Albéric des Trois-Fontaines).] - -Ce fut alors un spectacle extraordinaire, et comme un renversement du -monde. On vit les hommes prendre subitement en dégoût tout ce qu'ils -avaient aimé. Leurs riches châteaux, leurs épouses, leurs enfants, -ils avaient hâte de tout laisser là. Il n'était besoin de -prédications; ils se prêchaient les uns les autres, dit le -contemporain, et de parole et d'exemple. «C'était, continue-t-il, -l'accomplissement du mot de Salomon: _Les sauterelles n'ont point de -rois, et elles s'en vont ensemble par bandes_. Elles n'avaient pas -pris l'essor des bonnes oeuvres, ces sauterelles, tant qu'elles -restaient engourdies et glacées dans leur iniquité. Mais dès qu'elles -se furent échauffées aux rayons du soleil de justice, elles -s'élancèrent et prirent leur vol. Elles n'eurent point de roi; toute -âme fidèle prit Dieu seul pour guide, pour chef, pour camarade de -guerre... Bien que la prédication ne se fût fait entendre qu'aux -Français, quel peuple chrétien ne fournit aussi des soldats? Vous -auriez vu les Écossais couverts d'un manteau hérissé, accourir du fond -de leurs marais... Je prends Dieu à témoin qu'il débarqua dans nos -ports des barbares de je ne sais quelle nation; personne ne comprenait -leur langue: eux, plaçant leurs doigts en forme de croix, ils -faisaient signe qu'ils voulaient aller à la défense de la foi -chrétienne. - -«Il y avait des gens qui n'avaient d'abord nulle envie de partir, qui -se moquaient de ceux qui se défaisaient de leurs biens, leur prédisant -un triste voyage et un plus triste retour. Et le lendemain, les -moqueurs eux-mêmes, par un mouvement soudain, donnaient tout leur -avoir pour quelque argent, et partaient avec ceux dont ils s'étaient -d'abord raillés. Qui pourrait dire les enfants, les vieilles femmes -qui se préparaient à la guerre? Qui pourrait compter les vierges, les -vieillards tremblant sous le poids de l'âge?... Vous auriez ri de voir -les pauvres ferrer leurs boeufs comme des chevaux, traînant dans des -chariots leurs minces provisions et leurs petits enfants; et ces -petits, à chaque ville ou château qu'ils apercevaient, demandaient -dans leur simplicité: N'est ce pas là cette Jérusalem où nous -allons[355]?» - -[Note 355: Guibert de Nogent.] - -Le peuple partit sans rien attendre, laissant les princes délibérer, -s'armer, se compter; hommes de peu de foi! Les petits ne -s'inquiétaient de rien de tout cela: ils étaient sûrs d'un miracle. -Dieu en refuserait-il un à la délivrance du saint sépulcre? Pierre -l'Ermite marchait à la tête, pieds nus, ceint d'une corde. D'autres -suivirent un brave et pauvre chevalier, qu'ils appelaient -_Gautier-sans-avoir_. Dans tant de milliers d'hommes, ils n'avaient -pas huit chevaux. Quelques Allemands imitèrent les Français et -partirent sous la conduite d'un des leurs, nommé Gottesschalk. Tous -ensemble descendirent la vallée du Danube, la route d'Attila, la -grande route du genre humain[356]. - -[Note 356: Les environs du Rhin prirent peu de part à la -croisade.--Orientales Francos, Saxones, Thoringos, Bavarios, Alemannos -propter schisma quod tempore inter regnum et sacerdotium fuit. hæc -expedito minus permovit Alberic., ap. Leibniz. Acces., p. -119.--_Voyez_ Guibert, l. II, c. I.] - -Chemin faisant, ils prenaient, pillaient, se payant d'avance de leur -sainte guerre. Tout ce qu'ils pouvaient trouver de juifs, ils les -faisaient périr dans les tortures. Ils croyaient devoir punir les -meurtriers du Christ avant de délivrer son tombeau. Ils arrivèrent -ainsi, farouches, couverts de sang, en Hongrie et dans l'empire grec. -Ces bandes féroces y firent horreur; on les suivit à la piste, on les -chassa comme des bêtes fauves. Ceux qui restaient, l'empereur leur -fournit des vaisseaux, et les fit passer en Asie, comptant sur les -flèches des Turcs. L'excellente Anne Comnène est heureuse de croire -qu'ils laissèrent dans la plaine de Nicée des montagnes d'ossements et -qu'on en bâtit les murs d'une ville. - -Cependant s'ébranlaient lentement les lourdes armées des princes, des -grands, des chevaliers. Aucun roi ne prit part à la croisade, mais -bien des seigneurs plus puissants que les rois. Le frère du roi de -France, Hugues de Vermandois, le gendre du roi d'Angleterre, le riche -Étienne de Blois, Robert Courte-Heuse, fils de Guillaume le -Conquérant, enfin le comte de Flandre, partirent en même temps. Tous -égaux, point de chef. Le gros Robert, l'homme du monde qui perdit le -plus gaiement un royaume, n'allait à Jérusalem que par désoeuvrement. -Hugues et Étienne revinrent sans aller jusqu'au bout. - -Le comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gille, était, sans comparaison, -le plus riche de ceux qui prirent la croix. Il venait de réunir les -comtés de Rouergue, de Nîmes et le duché de Narbonne. Cette grandeur -lui donnait bien d'autres espérances. Il avait juré qu'il ne -reviendrait pas; il emportait avec lui des sommes immenses[357]; tout -le Midi le suivait: les seigneurs d'Orange, de Forez, de Roussillon, -de Montpellier, de Turenne et d'Albret, sans parler du chef -ecclésiastique de la croisade, l'évêque du Puy, légat du pape, qui -était sujet de Raymond. Ces gens du Midi, commerçants, industrieux et -civilisés comme les Grecs, n'avaient guère meilleure réputation de -piété ni de bravoure. On leur trouvait trop de savoir et de -savoir-faire, trop de loquacité. Les hérétiques abondaient dans leurs -cités demi-mauresques; leurs moeurs étaient un peu mahométanes. Les -princes avaient force concubines. Raymond, en partant, laissa ses -États à un de ses bâtards. - -[Note 357: Willelm. Tyr., l. VIII, c. VI, 9, 10.--Guibert. Novig., l. -VII, c. VIII: Au siége de Jérusalem «il fit crier dans toute l'armée -par les hérauts, que quiconque apporterait trois pierres pour combler -le fossé recevrait un denier de lui. Or, il fallut, pour achever cet -ouvrage, trois jours et trois nuits.» Radulph. Cadom., c. XV, ap. -Muratori, V, 291: «Il fut tout d'abord un des principaux chefs, et -plus tard, lorsque l'argent des autres s'en fut allé, le sien arriva -et lui donna le pas. C'est qu'en effet toute cette nation est économe -et non point prodigue, ménageant plus son avoir que sa réputation; -effrayée de l'exemple des autres, elle travaillait non comme les -Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux.»--Raymond reçut -aussi force présents d'Alexis (... quibus de die in diem de domo regis -augebatur. Albert. Aq., l. II, c. XXIV, ap. Bongars, p. 205.) Godefroi -en reçut également, mais il distribua tout au peuple et aux autres -chefs. Willelm. Tyr., l. II, c. XII. - -Guibert. Nov., l. II, c. XVIII. «L'armée de Raymond ne le cédait à -aucune autre, si ce n'est à cause de l'éternelle loquacité de ces -Provençaux.»--Radulph. Cadom., c. LXI: «Autant la poule diffère du -canard, autant les Provençaux différaient des Francs par les moeurs, -le caractère, le costume, la nourriture; gens économes, inquiets et -avides, âpres au travail; mais, pour ne rien taire, peu belliqueux... -Leur prévoyance leur fut bien plus en aide pendant la famine, que tout -le courage du monde à bien des peuples plus guerriers; pour eux, faute -de pain, ils se contentaient de racines, ne faisaient pas fi des -cosses de légumes; ils portaient à la main un long fer avec lequel ils -cherchaient leur vie dans les entrailles de la terre: de là ce dicton -que chantent encore les enfants: «Les Francs à la bataille, les -Provençaux à la victuaille.» Il y avait une chose qu'ils commettaient -souvent par avidité et à leur grande honte; ils vendaient aux autres -nations du chien pour du lièvre, de l'âne pour de la chèvre; et, s'ils -pouvaient s'approcher sans témoin de quelque cheval ou de quelque -mulet bien gras, ils lui faisaient pénétrer dans les entrailles une -blessure mortelle, et la bête mourait. Grande surprise de tous ceux -qui, ignorant cet artifice, avaient vu naguère l'animai gras, vif, -robuste et fringant: nulle trace de blessure, aucun signe de mort. Les -spectateurs, effrayés de ce prodige, se disaient: Allons-nous-en, -l'esprit du démon a soufflé sur cette bête. Là-dessus, les auteurs du -meurtre approchaient sans faire semblant de rien savoir, et comme on -les prévenait de n'y pas toucher: Nous aimons mieux, disaient-ils, -mourir de cette viande que de faim. Ainsi celui qui supportait la -perte s'apitoyait sur l'assassin, tandis que l'assassin se moquait de -lui. Alors s'abattant tous comme des corbeaux sur ce cadavre, chacun -arrachait son morceau, et l'envoyait dans son ventre ou au marché.»] - -Les Normands d'Italie ne furent pas les derniers à la croisade. Moins -riches que les Languedociens, ils comptaient bien aussi y faire leurs -affaires. Les successeurs de Guiscard et Roger n'auraient pourtant pas -quitté leur conquête pour cette hasardeuse expédition; mais un certain -Bohémond, bâtard de Robert l'Avisé, et non moins avisé que son père, -n'avait rien eu en héritage que Tarente et son épée. Un Tancrède, -Normand par sa mère, mais, à ce qu'on croit, Piémontais du côté -paternel, prit aussi les armes. Bohémond assiégait Amalfi, quand on -lui apprit le passage des croisés. Il s'informa curieusement de leurs -noms, de leur nombre, de leurs armes et de leurs ressources[358]; -puis, sans mot dire, il prit la croix et laissa Amalfi. Il est curieux -de voir le portrait qu'en fait Anne Comnène, la fille d'Alexis, qui le -vit à Constantinople, et qui en eut si grand'peur. Elle l'a observé -avec l'intérêt et la curiosité d'une femme. «Il passait les plus -grands d'une coudée; il était mince du ventre, large des épaules et de -la poitrine; il n'était ni maigre ni gras. Il avait les bras -vigoureux, les mains charnues et un peu grandes. À y faire attention, -on s'apercevait qu'il était tant soit peu courbé. Il avait la peau -très-blanche, et ses cheveux tiraient sur le blond; ils ne passaient -pas les oreilles, au lieu de flotter, comme ceux des autres barbares. -Je ne puis dire de quelle couleur était sa barbe; ses joues et son -menton étaient rasés; je crois pourtant qu'elle était rousse. Son -oeil, d'un bleu tirant sur le vert de mer ([Grec: glaukon]), laissait -entrevoir sa bravoure et sa violence. Ses larges narines aspiraient -l'air librement, au gré du coeur ardent qui battait dans cette vaste -poitrine. Il y avait de l'agrément dans cette figure, mais l'agrément -était détruit par la terreur. Cette taille, ce regard, il y avait en -tout cela quelque chose qui n'était point aimable, et qui même ne -semblait pas de l'homme. Son sourire me semblait plutôt comme un -frémissement de menace... Il n'était qu'artifice et ruse: son langage -était précis, ses réponses ne donnaient aucune prise[359].» - -[Note 358: Guibert, l. III, c. I. «Lorsque cette innombrable armée, -composée des peuples venus de presque toutes les contrées de -l'Occident, eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert -Guiscard, ne tarda pas à en être informé. Il assiégeait alors Amalfi. -Il demanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient -enlever Jérusalem, ou plutôt le sépulcre du Seigneur et les lieux -saints, à la domination des Gentils. On ne lui cacha pas non plus -combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, -pour ainsi dire, l'éclat de leurs honneurs, se portaient à cette -entreprise avec une ardeur inouïe. Il demanda s'ils transportaient des -armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce -nouveau pèlerinage; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui -répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française; qu'ils -faisaient coudre à leurs vêtements sur l'épaule ou partout ailleurs, -une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur avait -été prescrit; qu'enfin, renonçant à l'orgueil des cris d'armes, ils -s'écriaient tous humbles et fidèles: «Dieu le veut!»] - -[Note 359: Anne Comnène.] - -Quelque grandes choses que Bohémond ait faites, la voix du peuple, qui -est celle de Dieu, a donné la gloire de la croisade à Godefroi[360], -fils du comte de Boulogne, margrave d'Anvers, duc de Bouillon et de -Lothier, roi de Jérusalem. La famille de Godefroi, issue, dit-on, de -Charlemagne, était déjà signalée par de grandes aventures et de grands -malheurs. Son père, Eustache de Boulogne, beau-frère d'Édouard le -Confesseur, avait manqué l'Angleterre, où les Saxons l'appelaient -contre Guillaume le Conquérant. Son grand-père maternel, Godefroi le -Barbu, ou le Hardi, duc de Lothier et de Brabant, qui échoua de même -en Lorraine, combattit trente ans les empereurs à la tête de toute la -Belgique, et brûla, dans Aix-la-Chapelle, le palais des Carlovingiens. -Il fut plusieurs fois chassé, banni, captif; sa femme, Béatrix d'Este, -mère de la fameuse comtesse Mathilde, fut indignement retenue -prisonnière par Henri III, qui finit par lui ravir son patrimoine, et -donner la Lorraine à la maison d'Alsace. Toutefois, quand l'empereur -Henri IV fut persécuté par les papes, et que tant de gens -l'abandonnaient, le petit-fils du proscrit, le Godefroi de la -croisade, ne manqua pas à son suzerain. L'empereur lui confia -l'étendard de l'Empire, cet étendard que la famille de Godefroi avait -fait chanceler, et contre lequel Mathilde soutenait celui de l'Église. -Mais Godefroi le raffermit: du fer de ce drapeau, il tua l'anti-César, -Rodolphe, le roi des prêtres (1080), et le porta ensuite, son -victorieux drapeau, sur les murs de Rome, où il monta le premier[361]. -Toutefois, d'avoir violé la ville de saint Pierre et chassé le pape, -ce fut une grande tristesse pour cette âme pieuse. Dès que la croisade -fut publiée, il vendit ses terres à l'évêque de Liége, et partit pour -la terre sainte. Il avait dit souvent, étant encore tout petit, qu'il -voulait aller avec une armée à Jérusalem[362]. Dix mille chevaliers le -suivirent avec soixante-dix mille hommes de pied, Français, Lorrains, -Allemands. - -[Note 360: Né à Bézi, près Nivelle, dans un château qu'on montrait -encore à la fin du dernier siècle.] - -[Note 361: La fatigue lui causa une fièvre violente, il fit voeu de se -croiser et fut guéri. (Albéric.)] - -[Note 362: Guibert de Nogent.--Sa mère, sainte Ida, rêva un jour que -le soleil descendait dans son sein. Cela signifiait, dit le biographe -contemporain, que des rois sortiraient d'elle.] - -Godefroi appartenait aux deux nations; il parlait les deux langues. Il -n'était pas grand de taille, et son frère Baudouin le passait de la -tête; mais sa force était prodigieuse. On dit que d'un coup d'épée il -fendait un cavalier de la tête à la selle; il faisait voler d'un -revers la tête d'un boeuf ou d'un chameau[363]. En Asie, s'étant -écarté, il trouva dans une caverne un des siens aux prises avec un -ours: il attira la bête sur lui, et la tua, mais resta longtemps alité -de ses cruelles morsures. Cet homme héroïque était d'une pureté -singulière. Il ne se maria point, et mourut vierge à trente-huit -ans[364]. - -[Note 363: Robert le Moine.--Une autre fois il coupa un Turc par le -milieu du corps... «Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in -urbem equitaret, alter arcitenens in flumine nataret.» Raoul de Caen.] - -[Note 364: Il avait amené une colonie de moines qu'il établit à -Jérusalem.] - -Le concile de Clermont s'était tenu au mois de novembre 1095. Le 15 -août 1096, Godefroi partit avec les Lorrains et les Belges, et prit sa -route par l'Allemagne et la Hongrie. En septembre, partirent le fils -de Guillaume le Conquérant, le comte de Blois, son gendre, le frère du -roi de France et le comte de Flandre; ils allèrent par l'Italie -jusqu'à la Pouille; puis les uns passèrent à Durazzo, les autres -tournèrent la Grèce. En octobre, nos Méridionaux, sous Raymond de -Saint-Gille, s'acheminèrent par la Lombardie, le Frioul et la -Dalmatie. Bohémond, avec ses Normands et Italiens, perça sa route par -les déserts de la Bulgarie. C'était le plus court et le moins -dangereux; il valait mieux éviter les villes, et ne rencontrer les -Grecs qu'en rase campagne. La sauvage apparition des premiers croisés, -sous Pierre l'Ermite, avait épouvanté les Byzantins; ils se -repentaient amèrement d'avoir appelé les Francs, mais il était trop -tard; ils entraient en nombre innombrable par toutes les vallées, par -toutes les avenues de l'empire. Le rendez-vous était à Constantinople. -L'empereur eut beau leur dresser des piéges, les barbares s'en -jouèrent dans leur force et leur masse: le seul Hugues de Vermandois -se laissa prendre. Alexis vit tout ses corps d'armée, qu'il avait cru -détruire, arriver un à un devant Constantinople, et saluer leur bon -ami l'empereur. Les pauvres Grecs, condamnés à voir défiler devant eux -cette effrayante revue du genre humain, ne pouvaient croire que le -torrent passât sans les emporter. Tant de langues, tant de costumes -bizarres, il y avait bien de quoi s'effrayer. La familiarité même de -ces barbares, leurs plaisanteries grossières, déconcertaient les -Byzantins. En attendant que toute l'armée fût réunie, ils -s'établissaient amicalement dans l'empire, faisaient comme chez eux, -prenant dans leur simplicité tout ce qui leur plaisait: par exemple -les plombs des églises pour les revendre aux Grecs[365]. Le sacré -palais n'était pas plus respecté. Tout ce peuple de scribes et -d'eunuques ne leur imposait guère. Ils n'avaient pas assez d'esprit et -d'imagination pour se laisser saisir aux pompes terribles, au -cérémonial tragique de la majesté byzantine. Un beau lion d'Alexis, -qui faisait l'ornement et l'effroi du palais, ils s'amusèrent à le -tuer. - -[Note 365: Ceci ne se rapporte, il est vrai, qu'à la troupe conduite -par Pierre l'Ermite.] - -C'était une grande tentation que cette merveilleuse Constantinople -pour des gens qui n'avaient vu que les villes de boue de notre -Occident. Ces dômes d'or, ces palais de marbre, tous les -chefs-d'oeuvre de l'art antique entassés dans la capitale depuis que -l'empire s'était tant resserré; tout cela composait un ensemble -étonnant et mystérieux qui les confondait; ils n'y entendaient rien: -la seule variété de tant d'industries et de marchandises était pour -eux un inexplicable problème. Ce qu'ils y comprenaient, c'est qu'ils -avaient grande envie de tout cela; ils doutaient même que la ville -sainte valût mieux. Nos Normands et nos Gascons auraient bien voulu -terminer là la croisade; ils auraient dit volontiers comme les petits -enfants dont parle Guibert: «N'est-ce pas là Jérusalem?» - -Ils se souvinrent alors de tous les piéges que les Grecs leur avaient -dressés sur la route: ils prétendirent qu'ils leur fournissaient des -aliments nuisibles, qu'ils empoisonnaient les fontaines, et leur -imputèrent les maladies épidémiques que les alternatives de la famine -et de l'intempérance avaient pu faire naître dans l'armée. Bohémond et -le comte de Toulouse soutenaient qu'on ne devait point de ménagements -à ces empoisonneurs, et qu'en punition, il fallait prendre -Constantinople. On pourrait ensuite à loisir conquérir la terre -sainte. La chose était facile s'ils se fussent accordés; mais le -Normand comprit qu'en renversant Alexis, il pourrait fort bien donner -seulement l'empire au Toulousain. D'ailleurs, Godefroi déclara qu'il -n'était pas venu pour faire la guerre à des chrétiens. Bohémond parla -comme lui, et tira bon parti de sa vertu. Il se fit donner tout ce -qu'il voulut par l'empereur[366]. - -[Note 366: On le mena dans une galerie du palais, où une porte, -ouverte comme par hasard, lui faisait voir une chambre remplie du haut -en bas d'or et d'argent, de bijoux et de meubles précieux. Quelles -conquêtes, s'écria-t-il, ne ferait-on pas avec un tel trésor! Il est à -vous, lui dit-on aussitôt. Il se fit peu prier pour accepter. (Anne -Comnène).] - -Telle fut l'habileté d'Alexis, qu'il trouva moyen de décider ces -conquérants, qui pouvaient l'écraser[367], à lui faire hommage et lui -soumettre d'avance leur conquête. Hugues jura d'abord, puis Bohémond, -puis Godefroi. Godefroi s'agenouilla devant le Grec, mit ses mains -dans les siennes et se fit son vassal. Il en coûta peu à son humilité. -Dans la réalité, les croisés ne pouvaient se passer de Constantinople; -ne la possédant pas, il fallait qu'ils l'eussent au moins pour alliée -et pour amie. Prêts à s'engager dans les déserts de l'Asie, les Grecs -seuls pouvaient les préserver de leur ruine. Ceux-ci promirent tout ce -que l'on voulut pour se débarrasser, vivres, troupes auxiliaires, des -vaisseaux surtout pour faire passer au plus tôt le Bosphore. - -[Note 367: Ils parlaient des Grecs avec un souverain mépris... -«Græculos istos omnium inertissimos, etc.» Guibert de Nogent.] - -«Godefroi ayant donné l'exemple, tous se réunirent pour prêter -serment. Alors un d'entre eux, c'était un comte de haute noblesse, eut -l'audace de s'asseoir dans le trône impérial. L'empereur ne dit rien -connaissant de longue date l'outrecuidance des Latins. Mais le comte -Baudouin prit cet insolent par la main, et l'ôta de sa place, lui -faisant entendre que ce n'était pas l'usage des empereurs de laisser -assis à côté d'eux ceux qui leur avait fait hommage, et qui étaient -devenus leurs hommes; il fallait, disait-il, se conformer aux usages -du pays où l'on vivait. L'autre ne répondait rien, mais il regardait -l'empereur d'un air irrité, murmurant en sa langue quelques mots qu'on -pourrait traduire ainsi: Voyez ce rustre qui est assis tout seul, -lorsque tant de capitaines sont debout! L'empereur remarqua le -mouvement de ses lèvres, et se fit expliquer ses paroles par un -interprète, mais pour le moment il ne dit rien encore. Seulement, -lorsque les comtes, ayant accompli la cérémonie, se retiraient et -saluaient l'empereur, il prit à part cet orgueilleux, et lui demanda -qui il était, son pays et son origine: «Je suis pur Franc, dit-il, et -des plus nobles. Je ne sais qu'une chose, c'est que dans mon pays, il -y a à la rencontre de trois routes une vieille église, où quiconque a -envie de se battre en duel vient prier Dieu, et attendre son -adversaire. Moi, j'ai eu beau attendre à ce carrefour, personne n'a -osé venir.»--«Eh bien! dit l'empereur, si vous n'avez pas encore -trouvé d'ennemi, voici le temps où vous n'en manquerez pas[368].» - -[Note 368: Anne Comnène.] - -Les voilà dans l'Asie, en face des cavaliers turcs. La lourde masse -avance, harcelée sur les flancs. Elle se pose d'abord devant Nicée. -Les Grecs voulaient recouvrer cette ville; ils y menèrent les croisés. -Ceux-ci, inhabiles dans l'art des siéges, auraient pu, avec toute leur -valeur, y languir à jamais. Ils servirent du moins à effrayer les -assiégés, qui traitèrent avec Alexis. Un matin les Francs virent -flotter sur la ville[369] le drapeau de l'empereur et il leur fut -signifié du haut des murs de respecter une ville impériale. - -[Note 369: «Il envoya en même temps de grands présents aux chefs, -sollicitant leur bienveillance par ses lettres et par la voix de ses -députés; il leur rendit mille actions de grâces pour ce loyal service, -et pour l'accroissement qu'ils venaient de donner à l'empire.» -Willelm. Tyr., l. III, c. XII.--«Il envoya, dit Guibert, l. III, c. -IX, des dons infinis aux princes, et aux plus pauvres d'abondantes -aumônes; il jetait ainsi des germes de haine parmi ceux de condition -moyenne, dont sa munificence semblait se détourner.» _Voy._ aussi -Raymond d'Agiles, p. 142.] - -Ils continuèrent donc leur route vers le midi, fidèlement escortés par -les Turcs, qui enlevaient tous les traîneurs. Mais ils souffraient -encore plus de leur grand nombre. - -Malgré les secours des Grecs, aucune provision ne suffisait, l'eau -manquait à chaque instant sur ces arides collines. En une seule halte, -cinq cents personnes moururent de soif. «Les chiens de chasse des -grands seigneurs, que l'on conduisait en laisse, expirèrent sur la -route, dit le chroniqueur, et les faucons moururent sur le poing de -ceux qui les portaient. Des femmes accouchèrent de douleur; elles -restaient toutes nues sur la plaine, sans souci de leurs enfants -nouveau-nés[370].» - -[Note 370: Albert d'Aix.] - -Ils auraient eu plus de ressources s'ils eussent eu de la cavalerie -légère contre celle des Turcs. Mais que pouvaient des hommes pesamment -armés contre ces nuées de vautours? L'armée des croisés voyageait, si -je puis dire, captive dans un cercle de turbans et de cimeterres. Une -seule fois les Turcs essayèrent de les arrêter et leur offrirent la -bataille. Ils n'y gagnèrent pas; ils sentirent ce que pesaient les -bras de ceux contre lesquels ils combattaient de loin avec tant -d'avantage; toutefois la perte des croisés fut immense. - -Ils parvinrent ainsi par la Cilicie jusqu'à Antioche. Le peuple aurait -voulu passer outre, vers Jérusalem, mais les chefs insistèrent pour -qu'on s'arrêtât. Ils étaient impatients de réaliser enfin leurs rêves -ambitieux. Déjà ils s'étaient disputé l'épée à la main la ville de -Tarse; Baudouin et Tancrède soutenaient tous deux y être entrés les -premiers. Une autre ville, qui allait exciter une semblable querelle, -fut démolie par le peuple, qui se souciait peu des intérêts des chefs, -et ne voulait pas être retardé[371]. - -[Note 371: Raymond d'Agiles.] - -La grande ville d'Antioche avait trois cent soixante églises, quatre -cent cinquante tours. Elle avait été la métropole de cent -cinquante-trois évêchés[372]. C'était là une belle proie pour le comte -de Saint-Gille et pour Bohémond. Antioche pouvait seule les consoler -d'avoir manqué Constantinople. Bohémond fut le plus habile. Il -pratiqua les gens de la ville. Les croisés, trompés comme à Nicée, -virent flotter sur les murs le drapeau rouge des Normands[373]. Mais -il ne put les empêcher d'y entrer, ni le comte Raymond de s'y -fortifier dans quelques tours. Ils trouvèrent dans cette grande ville -une abondance funeste après tant de jeûnes. L'épidémie les emporta en -foule. Bientôt les vivres prodigués s'épuisèrent, et ils se trouvaient -réduits de nouveau à la famine, quand une armée innombrable de Turcs -vint les assiéger dans leur conquête. Un grand nombre d'entre eux, -Hugues de France, Étienne de Blois, crurent l'armée perdue sans -ressources, et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la croisade. - -[Note 372: Trois cent soixante églises (Guibert de Nogent).--Albéric -ne compte que trois cent quarante églises.] - -[Note 373: Foulcher de Chartres.] - -Tel était en effet l'excès d'abattement de ceux qui restaient, que -Bohémond ne trouva d'autre moyen pour les faire sortir des maisons où -ils se tenaient blottis que d'y mettre le feu. La religion fournit un -secours plus efficace. Un homme du peuple, averti par une vision, -annonça aux chefs qu'en creusant la terre à telle place, on trouverait -la sainte lance qui avait percé le côté de Jésus-Christ[374]. Il -prouva la vérité de sa révélation en passant dans les flammes, s'y -brûla, mais on n'en cria pas moins au miracle[375]. On donna aux -chevaux tout ce qui restait de fourrage, et tandis que les Turcs -jouaient et buvaient, croyant tenir ces affamés, ils sortent par -toutes les portes, et en tête la sainte lance. Leur nombre leur -sembla doublé par les escadrons des anges. L'innombrable armée des -Turcs fut dispersée, et les croisés se retrouvèrent maîtres de la -campagne d'Antioche et du chemin de Jérusalem. - -[Note 374: Raymond de Agil., p. 155. «Vidi ego hæc quæ loquor, et -Dominicam lanceam ibi (in pugna) ferebam.»--Foulcher de Chartres -s'écrie: _Audite fraudem et non fraudem!_ et ensuite: _Invenit -lanceam, fallaciter occultatam forsitan_, c. X.] - -[Note 375: Raymond d'Agiles: «Il se brûla, parce que lui-même il avait -douté un instant; il le dit au peuple en sortant des flammes, et le -peuple glorifia Dieu.» Selon Guibert de Nogent, il sortit du bûcher -sain et sauf, mais le peuple se précipita sur lui pour déchirer ses -habits et en garder les morceaux comme des reliques, et le pauvre -homme, ballotté et meurtri, mourut de fatigue et d'épuisement.] - -Antioche resta à Bohémond, malgré les efforts de Raymond pour en -garder les tours[376]. Le Normand recueillit ainsi la meilleure part -de la croisade. Toutefois il ne put se dispenser de suivre l'armée, et -de l'aider à prendre Jérusalem. Cette prodigieuse armée était, dit-on, -réduite alors à vingt-cinq mille hommes. Mais c'étaient les chevaliers -et leurs hommes. Le peuple avait trouvé son tombeau dans l'Asie -Mineure et dans Antioche. - -[Note 376: «Tancrède, dit son historien Raoul de Caen, eut d'abord -grande envie de tomber sur les Provençaux; mais il se souvint qu'il -est défendu de verser le sang chrétien; il aima mieux recourir aux -expédients de Guiscard. Il fit entrer ses hommes pendant la nuit, et, -lorsqu'ils furent en nombre, ils tirèrent leurs épées et chassèrent -les soldats de Raymond, avec force soufflets.--L'origine de cette -haine, ajoute-t-il, c'était une querelle pour du fourrage, au siége -d'Antioche. Des fourrageurs des deux nations s'étaient trouvés -ensemble au même endroit, et s'étaient battus à qui aurait le -blé.--Depuis lors, chaque fois qu'ils se rencontraient, ils déposaient -leurs fardeaux et se chargeaient d'une grêle de coups de poings; le -plus fort emportait la proie.» C. 98, 99, p. 316.--Ensuite Raymond et -les siens soutinrent l'authenticité de la sainte lance, «parce que les -autres nations, dans leur simplicité, y apportaient des offrandes; ce -qui enflait la bourse de Raymond. Mais le rusé Bohémond (_non -imprudens, multividus_. Rad. Cad., p. 317; Robert. Mon., ap. Bongars, -p. 40) découvrit tout le mensonge. Cela envenima la querelle.» C. 101, -102.] - -Les Fatemites d'Égypte qui, comme les Grecs, avaient appelé les -Francs contre les Turcs, se repentirent de même. Ils étaient parvenus -à enlever aux Turcs Jérusalem, et c'étaient eux qui la défendaient. On -prétend qu'ils y avaient réuni jusqu'à quarante mille hommes. - -Les croisés qui, dans le premier enthousiasme où les jeta la vue de la -cité sainte, avaient cru pouvoir l'emporter d'assaut, furent repoussés -par les assiégés. Il leur fallut se résigner aux lenteurs d'un siége, -s'établir dans cette campagne désolée, sans arbres et sans eau. Il -semblait que le démon eût tout brûlé de son souffle, à l'approche de -l'armée du Christ. Sur les murailles paraissaient des sorcières qui -lançaient des paroles funestes sur les assiégeants. - -Ce ne fut point par des paroles qu'on leur répondit. - -Des pierres lancées par les machines des chrétiens frappèrent une des -magiciennes pendant qu'elle faisait ses conjurations[377]. - -[Note 377: Guillaume de Tyr.] - -Le seul bois qui se trouvât dans le voisinage avait été coupé par les -Génois et les Gascons, qui en firent des machines, sous la direction -du vicomte de Béarn. Deux tours roulantes furent construites pour le -comte de Saint-Gille et pour le duc de Lorraine. Enfin, les croisés -ayant fait, pieds nus, pendant huit jours, le tour de Jérusalem, toute -l'armée attaqua; la tour de Godefroi fut approchée des murs, et le -vendredi 15 juillet 1099, à trois heures, à l'heure et au jour même de -la passion, Godefroi de Bouillon descendit de sa tour sur les -murailles de Jérusalem. La ville prise, le massacre fut -effroyable[378]. Les croisés, dans leur aveugle ferveur, ne tenant -aucun compte des temps, croyaient, en chaque infidèle qu'ils -rencontraient à Jérusalem, frapper un des bourreaux de Jésus-Christ. - -[Note 378: Les chrétiens indigènes avaient éprouvé, pendant le siége, -les plus cruels traitements de la part des infidèles (Guillaume de -Tyr).] - -Quand il leur sembla que le Sauveur était assez vengé, c'est-à-dire -quand il ne resta presque personne dans la ville, ils allèrent avec -larmes et gémissements, en se battant la poitrine, adorer le saint -tombeau. - -Il s'agit ensuite de savoir quel serait le roi de la conquête, qui -aurait le triste honneur de défendre Jérusalem. On institua une -enquête sur chacun des princes, afin d'élire le plus digne; on -interrogea leurs serviteurs, pour découvrir leurs vices cachés. Le -comte de Saint-Gille, le plus riche des croisés, eût été élu -probablement; mais ses serviteurs, craignant de rester avec lui à -Jérusalem, n'hésitèrent pas à noircir leur maître, et lui épargnèrent -la royauté. Ceux du duc de Lorraine, interrogés à leur tour, après -avoir bien cherché, ne trouvèrent rien à dire contre lui, sinon qu'il -restait trop longtemps dans les églises, au delà même des offices, -qu'il allait toujours s'enquérant aux prêtres des histoires -représentées dans les images et les peintures sacrées, au grand -mécontentement de ses amis, qui l'attendaient pour le repas[379]. - -[Note 379: Guillaume de Tyr.] - -Godefroi se résigna, mais il ne voulut jamais prendre la couronne -royale dans un lieu où le Sauveur en avait porté une d'épines. Il -n'accepta d'autre titre que celui d'avoué et baron du saint sépulcre. -Le patriarche réclamant Jérusalem et tout le royaume, le conquérant ne -fit point d'objection; il céda tout devant le peuple, se réservant la -jouissance seulement, c'est-à-dire la défense. Dès la première année -il lui fallut battre une armée innombrable d'Égyptiens, qui vinrent -attaquer les croisés à Ascalon. C'était une guerre éternelle, une -misère irrémédiable, un long martyre que Godefroi se trouvait avoir -conquis. Dès le commencement, le royaume se trouvait infesté par les -Arabes jusqu'aux portes de la capitale; l'on osait à peine cultiver -les campagnes. Tancrède fut le seul des chefs qui voulut bien rester -avec Godefroi. Celui-ci put à peine garder en tout trois cents -chevaliers[380]. - -[Note 380: À Antioche, Tancrède avait juré qu'il n'abandonnerait pas -la place tant qu'il lui resterait quarante chevaliers. (Guibert.)] - -C'était cependant une grande chose pour la chrétienté d'occuper ainsi, -au milieu des infidèles, le berceau de sa religion. Une petite Europe -asiatique y fut faite à l'image de la grande. La féodalité s'y -organisa dans une forme plus sévère même que dans aucun pays de -l'Occident. L'ordre hiérarchique, et tout le détail de la justice -féodale, y fut réglé dans les fameuses Assises de Jérusalem par -Godefroi et ses barons. Il y eut un prince de Galilée, un marquis de -Jaffa, un baron de Sidon. Ces titres du moyen âge attachés aux noms -les plus vénérables de l'antiquité biblique semblent un -travestissement. Que la forteresse de David fût crénelée par un duc de -Lorraine, qu'un géant barbare de l'Occident, un Gaulois, une tête -blonde masquée de fer, s'appelât le marquis de Tyr, voilà ce que -n'avait pas vu Daniel. - -La Judée était devenue une France. Notre langue, portée par les -Normands en Angleterre et en Sicile, le fut en Asie par la croisade. -La langue française succéda, comme langue politique, à l'universalité -de la langue latine, depuis l'Arabie jusqu'à l'Irlande. Le nom de -Francs[381] devint le nom commun des Occidentaux. Et quelque faible -encore que fût la royauté française, le frère du triste Philippe Ier, -ce Hugues de Vermandois qui se sauva d'Antioche, n'en était pas moins -appelé par les Grecs le frère du chef des princes chrétiens, et du roi -des rois. - -[Note 381: Guibert, l. II, c. I: «L'année dernière je m'entretenais -avec un archidiacre de Mayence au sujet de la rébellion des siens, et -je l'entendais vilipender notre roi et le peuple, uniquement parce que -le roi avait bien accueilli et bien traité partout le seigneur pape -Pascal, ainsi que ses princes: il se moquait des Français à cette -occasion, jusqu'à les appeler par dérision _Francons_. Je lui dis -alors: «Si vous tenez les Français pour tellement faibles ou lâches -que vous croyez pouvoir insulter par vos plaisanteries à un nom dont -la célébrité s'est étendue jusqu'à la mer indienne, dites-moi donc à -qui le pape Urbain s'adressa pour demander du secours contre les -Turcs? N'est-ce pas aux Français?»--Id., l. IV, c. III: «Nos princes, -ayant tenu conseil, résolurent alors de construire un fort sur le -sommet d'une montagne qu'ils avaient appelée _Malreguard_, pour s'en -faire un nouveau point de défense contre les agressions des Turcs.» La -langue française dominait donc dans l'armée des croisés. _Voyez_ aussi -les suites de la quatrième croisade. - -[Grec: O basileus tôn basileôn, kai archêgos tou Phraggikou stratou]. -Matthieu Pâris (ad ann. 1234), et Froissart (t. IV, p. 207) donnent au -roi de France le titre de _Rex regum_, et de chef de tous les rois -chrétiens.--Les Turcs eux-mêmes voulurent descendre des Francs: -«Dicunt se esse de Francorum generatione, et quia nullus homo -naturaliter debet esse miles nisi Turci et Franci.» Gesta Francorum, -ap. Bongars, p. 7.] - - - - -CHAPITRE IV - -SUITES DE LA CROISADE--LES COMMUNES - ---ABAILARD - ---PREMIÈRE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE - -1100-1135 - - -Il appartient à Dieu de se réjouir sur son oeuvre, et de dire: Ceci -est bon. Il n'en est pas ainsi de l'homme. Quand il a fait la sienne, -quand il a bien travaillé, qu'il a bien couru et sué, quand il a -vaincu, et qu'il le tient enfin, l'objet adoré, il ne le reconnaît -plus, le laisse tomber des mains, le prend en dégoût, et soi-même. -Alors ce n'est plus pour lui la peine de vivre; il n'a réussi, avec -tant d'efforts, qu'à s'ôter son Dieu. Ainsi Alexandre mourut de -tristesse quand il eut conquis l'Asie, et Alaric, quand il eut pris -Rome. Godefroi de Bouillon n'eut pas plutôt la terre sainte qu'il -s'assit découragé sur cette terre, et languit de reposer dans son -sein. Petits et grands, nous sommes tous en ceci Alexandre et -Godefroi. L'historien comme le héros. Le sec et froid Gibbon lui-même -exprime une émotion mélancolique, quand il a fini son grand -ouvrage[382]. Et moi, si j'ose aussi parler, j'entrevois, avec autant -de crainte que de désir, l'époque où j'aurai terminé la longue -croisade à travers les siècles, que j'entreprends pour ma patrie. - -[Note 382: «Je songeai que je venais de prendre congé de l'ancien et -agréable compagnon de ma vie.» Mém. de Gibbon.] - -La tristesse fut grande pour les hommes du moyen âge, quand ils furent -au but de cette aventureuse expédition, et jouirent de cette Jérusalem -tant désirée. Six cent mille homme s'étaient croisés. Ils n'étaient -plus que vingt-cinq mille en sortant d'Antioche; et quand ils eurent -pris la cité sainte, Godefroi resta pour la défendre avec trois cents -chevaliers: quelques autres à Tripoli, avec Raymond; à Edesse, avec -Baudouin; à Antioche, avec Bohémond. Dix mille hommes revirent -l'Europe. Qu'était devenu tout le reste? Il était facile d'en trouver -la trace; elle était marquée par la Hongrie, l'empire grec et l'Asie, -sur une route blanche d'ossements. Tant d'efforts et un tel résultat! -Il ne faut pas s'étonner si le vainqueur lui-même prit la vie en -dégoût. Godefroi n'accusa pas Dieu, mais il languit et mourut[383]. - -[Note 383: Guibert. Nov., l. VII, 22: «Un prince d'une tribu voisine -de Gentils lui envoya des présents infectés d'un poison mortel. -Godefroi s'en servit sans défiance, tomba tout à coup malade, s'alita, -et mourut bientôt après. Selon d'autres, il mourut de mort -naturelle.»...] - -C'est qu'il ne se doutait pas du résultat véritable de la croisade. -Ce résultat qu'on ne pouvait ni voir, ni toucher, n'en était pas moins -réel. L'Europe et l'Asie s'étaient approchées, reconnues; les haines -d'ignorance avaient déjà diminué. Comparons le langage des -contemporains avant et après la croisade. - -«C'était chose amusante, dit le farouche Raymond d'Agiles, de voir les -Turcs, pressés de tous côtés par les nôtres, se jeter en fuyant les -uns sur les autres et se pousser mutuellement dans les précipices: -c'était un spectacle assez amusant et délectable[384].» - -[Note 384: Raym. d'Agiles, ap. Bongars, p. 149: «Jocundum spectaculum -tandem post multa tempora nobis factum... Accidit ibi quoddam satis -nobis jocundum atque delectabile.»--Il raconte encore que le comte de -Toulouse fit un jour arracher les yeux, couper les pieds, les mains et -le nez à ses prisonniers, et il ajoute: «Quanta ibi fortitudine et -consilio comes claruerit non facile referendum est.»] - -Tout est changé après la croisade[385]. Le frère et successeur de -Godefroi, le roi Baudouin épouse une femme issue d'une famille -illustre «parmi les gentils du pays.» Lui-même adopte leurs usages, -prend une robe longue, laisse croître sa barbe, et se fait adorer à -l'orientale. Il commence à compter les Sarrasins pour des hommes. -Blessé, il refuse à ses médecins la permission de blesser un -prisonnier pour étudier son mal[386]. Il a pitié d'une prisonnière -musulmane qui accouche dans son armée: il arrête sa marche, plutôt que -de l'abandonner dans le désert[387]. - -[Note 385: Guibert reconnaît que les Sarrasins peuvent atteindre un -certain degré de vertu. «Hospitabatur (Rothbertus Senior) apud -aliquem... vitæ, quantum ad eos, sanctioris.»] - -[Note 386: Guibert.--Albert d'Aix dit, en parlant des premiers -croisés: - -«Dieu les punit d'avoir exercé d'affreuses violences contre les juifs; -car Dieu est juste, et ne veut pas qu'on emploie la force pour -contraindre personne à venir à lui.»] - -[Note 387: Il lui donna pour la couvrir son propre manteau. (Guillaume -de Tyr.)] - -Que sera-ce des chrétiens eux-mêmes? Quels sentiments d'humanité, de -charité, d'égalité, n'ont-ils pas eu l'occasion d'acquérir dans cette -communauté de périls et d'extrêmes misères! La chrétienté, réunie un -instant sous un même drapeau, a connu une sorte de patriotisme -européen[388]. Quelques vues temporelles qui se soient mêlées à leur -entreprise, la plupart ont goûté de la vertu et rêvé la sainteté. Ils -ont essayé de valoir mieux qu'eux-mêmes, et sont devenus chrétiens, au -moins en haine des infidèles[389]. - -[Note 388: On a vu plus haut que les barons avaient tous renoncé à -leurs cris d'armes pour adopter le cri de la croisade: Dieu le -veut!--Foulcher de Chartres: «Qui jamais a entendu dire qu'autant de -nations, de langues différentes, aient été réunies en une seule armée, -Francs, Flamands, Frisons, Gaulois, Bretons, Allobroges, Lorrains, -Allemands, Bavarois, Normands, Écossais, Anglais, Aquitains, Italiens, -Apuliens, Ibères, Daces, Grecs, Arméniens? Si quelque Breton ou Teuton -venait à me parler, il m'était impossible de lui répondre. Mais, -quoique divisés en tant de langues, nous semblions tous autant de -frères et de proches parents unis dans un même esprit, par l'amour du -Seigneur. Si l'un de nous perdait quelque chose de ce qui lui -appartenait, celui qui l'avait trouvé le portait avec lui bien -soigneusement, et pendant plusieurs jours, jusqu'à ce qu'à force de -recherches il eût découvert celui qui l'avait perdu, et le lui rendait -de son plein gré, comme il convient à des hommes qui ont entrepris un -saint pèlerinage.»] - -[Note 389: Guib. Nov., l. IV, c. XV. «Unde fiebat, ut nec mentio -scorti, nec nomen prostibuli toleraretur haberi: præsertim cum pro hoc -ipso scelere, gladiis Deo judice vererentur addici. Quod si gravidam -inveniri constitisset aliquam earum mulierum quæ probabantur carere -maritis, atrocibus tradebatur cum suo lenone suppliciis.»--Les moeurs -sensuelles des Turcs contrastaient avec cette chasteté chrétienne. -Après la grande bataille d'Antioche, on trouva dans les champs et les -bois des enfants nouveau-nés dont les femmes turques étaient -accouchées pendant le cours de l'expédition.» Guibert, l. V.] - -Le jour où, sans distinction de libres et de serfs, les puissants -désignèrent ainsi ceux qui les suivaient, NOS PAUVRES, fut l'ère de -l'affranchissement[390]. Le grand mouvement de la croisade ayant un -instant tiré les hommes de la servitude locale, les ayant menés au -grand air par l'Europe et l'Asie, ils cherchèrent Jérusalem, et -rencontrèrent la liberté. Cette trompette libératrice de l'archange, -qu'on avait cru entendre en l'an 1000, elle sonna un siècle plus tard -dans la prédication de la croisade. Au pied de la tour féodale, qui -l'opprimait de son ombre, le village s'éveilla. Cet homme impitoyable, -qui ne descendait de son nid de vautour que pour dépouiller ses -vassaux, les arma lui-même, les emmena, vécut avec eux, souffrit avec -eux; la communauté de misères amollit son coeur. Plus d'un serf put -dire au baron: «Monseigneur, je vous ai trouvé un verre d'eau dans le -désert; je vous ai couvert de mon corps au siége d'Antioche ou de -Jérusalem. - -[Note 390: Raym. d'Agiles. «Pauperes nostri...»] - -Il dut y avoir aussi des aventures bizarres, des fortunes étranges. -Dans cette mortalité terrible, lorsque tant de nobles avaient péri, -ce fut souvent un titre de noblesse d'avoir survécu. L'on sut alors ce -que valait un homme. Les serfs eurent aussi leur histoire héroïque. -Les parents de tant de morts se trouvèrent parents de martyrs. Ils -appliquèrent à leurs pères, à leurs frères, les vieilles légendes de -l'Église. Ils surent que c'était un pauvre homme qui avait sauvé -Antioche en trouvant la sainte lance, et que les fils et les frères -des rois s'étaient sauvés d'Antioche. Ils surent que le pape n'était -point allé à la croisade, et que la sainteté des moines et des prêtres -avait été effacée par la sainteté d'un laïque, de Godefroi de -Bouillon. - -L'humanité recommença alors à s'honorer elle-même dans les plus -misérables conditions. Les premières révolutions communales précèdent -ou suivent de près l'an 1100. Ils s'avisèrent que chacun pouvait -disposer du fruit de son travail, et marier lui-même ses enfants; ils -s'enhardirent à croire qu'ils avaient droit d'aller et de venir, de -vendre et d'acheter, et soupçonnèrent, dans leur outrecuidance, qu'il -pouvait bien se faire que les hommes fussent égaux. - -Jusque-là cette formidable pensée de l'égalité ne s'était pas -nettement produite. On nous dit bien que dès avant l'an mil les -paysans de la Normandie s'étaient ameutés; mais cette tentative fut -réprimée sans peine. Quelques cavaliers coururent les campagnes, -dispersèrent les vilains, leur coupèrent les pieds et les mains; il -n'en fut plus parlé[391]. Les paysans, en général, étaient trop -isolés. Leurs _jacqueries_ devaient échouer dans tout le moyen âge. -Ils étaient aussi, malheureusement il faut le dire, trop dégradés par -l'esclavage, trop brutes, trop effarouchés par l'excès de leurs maux: -leur victoire eût été celle de la barbarie. - -[Note 391: Will. Gemetic, l. V, ap. Scr. fr. X, 185: «Rustici unanimes -per diversos totius normanicæ patriæ plurima agentes conventicula, -juxta suos libitus vivere decernebant; quatenus tam in silvarum -compendiis quam in aquarum commerciis, nullo obsistente ante statuti -juris obice, legibus uterentur suis... Truncatis manibus ac pedibus, -inutiles suis remisit... His rustici expertis, festinato concionibus -omissis, ad sua aratra sunt reversi.»] - -Mais c'était surtout dans les bourgs populeux, qui s'étaient formés au -pied des châteaux, que fermentaient les idées d'affranchissement. Les -seigneurs laïques ou ecclésiastiques avaient encouragé la population -de ces bourgades par des concessions de terre, désireux d'augmenter -leur force et le nombre de leurs vassaux. Ce n'était pas de grandes et -commerçantes cités, comme dans le midi de la France et dans l'Italie; -mais il y avait un peu d'industrie grossière, quelques forgerons, -beaucoup de tisserands, des bouchers, des cabaretiers, dans les villes -de passage. Quelquefois les seigneurs attiraient des artisans habiles, -au moins pour broder l'étoffe ou forger l'armure. Il fallait bien -laisser un peu de liberté à ces hommes; ils portaient tout dans leurs -bras, ils auraient quitté le pays. - -C'était donc par les villes que devait commencer la liberté, par les -villes du centre de la France, qu'elles s'appelassent villes -privilégiées ou communes, qu'elles eussent obtenu ou arraché leurs -franchises. L'occasion, en général, fut la défense des populations -contre l'oppression et les brigandages des seigneurs féodaux; en -particulier, la défense de l'Île-de-France contre le pays féodal par -excellence, contre la Normandie. «À cette époque, dit Orderic Vital, -la communauté populaire fut établie par les évêques, de sorte que les -prêtres accompagnassent le roi aux siéges ou aux combats, avec les -bannières de leurs paroisses et tous les paroissiens.» Ce fut, selon -le même historien, un Montfort (famille illustre qui devait, au siècle -suivant, détruire les libertés du midi de la France et fonder celle -d'Angleterre), ce fut Amaury de Montfort qui conseilla à Louis le -Gros, après sa défaite de Brenneville, d'opposer aux Normands les -hommes des communes marchant sous la bannière de leurs paroisses -(1119). Mais ces communes, rentrées dans leurs murailles, devinrent -plus exigeantes. Ce fut pour leur humilité un coup mortel d'avoir vu -une fois fuir devant leur bannière paroissiale les grands chevaux et -les nobles chevaliers, d'avoir, avec Louis le Gros, mis fin aux -brigandages des Rochefort, d'avoir forcé le repaire des Coucy. Ils se -dirent avec le poëte du XIIe siècle: «Nous sommes hommes comme ils -sont; tout aussi grand coeur nous avons; tout autant souffrir nous -pouvons[392].» Ils voulurent tous quelques franchises, quelques -priviléges; ils offrirent de l'argent; ils surent en trouver, -indigents et misérables qu'ils étaient, pauvres artisans, forgerons ou -tisserands, accueillis par grâce au pied d'un château, serfs réfugiés -autour d'une église; tels ont été les fondateurs de nos libertés. Ils -s'ôtèrent les morceaux de la bouche, aimant mieux se passer de pain. -Les seigneurs, le roi, vendirent à l'envi ces diplômes si bien payés. - -[Note 392: Rob. Wace, Roman du Rou, vers 5979-6038. - - Li païsan e li vilain - Cil del boscage et cil del plain, - Ne sai par kel entichement, - Ne ki les meu premierement; - Par vinz, par trentaines, par cenz - Unt tenuz plusurs parlemenz... - Priveement ont porparlè - Et plusurs l'ont entre els juré - Ke jamez, par lur volonté, - N'arunt seingnur ne avoé. - Seingnur ne lur font se mal nun; - Ne poent aveir od elss raisun, - Ne lur gaainz, ne lur laburs; - Chescun jur vunt a grant dolurs... - Tute jur sunt lur bestes prises - Pur aïes e pur servises... - «Pur kei nus laissum damagier! - «Metum nus fors de lor dangier; - «Nus sumes homes cum il sunt, - «Tex membres avum cum ils unt, - «Et altresi grans cor avum, - «Et altretant sofrir poum. - «Ne nus faut fors cuer sulement; - «Alium nus par serement, - «Nos aveir e nus defendum, - «E tuit ensemble nus tenum. - «Es nus voilent guerreier; - «Bien avum, contre un - «Trente u quarante païsanz - «Maniables e cumbatans.»] - -Cette révolution s'accomplit partout sous mille formes et à petit -bruit. Elle n'a été remarquée que dans quelques villes de l'Oise et de -la Somme, qui, placées dans des circonstances moins favorables, -partagées entre deux seigneurs, laïque et ecclésiastique, -s'adressèrent au roi pour faire garantir solennellement des -concessions souvent violées, et maintinrent une liberté précaire au -prix de plusieurs siècles de guerres civiles. C'est à ces villes qu'on -a plus particulièrement donné le nom de _communes_. Ces guerres sont -un petit, mais dramatique incident de la grande révolution qui -s'accomplissait silencieusement et sous des formes diverses dans -toutes les villes du nord de la France. - -C'est dans la vaillante et colérique Picardie, dont les communes -avaient si bien battu les Normands, c'est dans le pays de Calvin et de -tant d'autres esprits révolutionnaires, qu'eurent lieu ces explosions. -Les premières communes furent Noyon, Beauvais, Laon, les trois -pairies ecclésiastiques[393]. Joignez-y Saint-Quentin. L'Église avait -jeté là les fondements d'une forte démocratie. Que l'exemple ait été -donné par Cambrai, par les villes de la Belgique, c'est ce que nous -examinerons plus tard, quand nous rencontrerons les révolutions tout -autrement importantes des communes de Flandre. Nous ne pourrions ici -que montrer en petit ce que nous trouverons plus loin sous des -proportions colossales. Qu'est-ce que la commune de Laon à côté de -cette terrible et orageuse cité de Bruges, qui faisait sortir trente -mille soldats de ses portes, battait le roi de France et emprisonnait -l'Empereur[394]. Toutefois, grandes ou petites, elles furent -héroïques, nos communes picardes, et combattirent bravement. Elles -eurent aussi leur beffroi, leur tour, non pas inclinée et revêtue de -marbre, comme les _miranda_ d'Italie[395], mais parée d'une cloche -sonore qui n'appelait pas en vain les bourgeois à la bataille contre -l'évêque ou le seigneur. Les femmes y allaient contre les hommes. -Quatre-vingts femmes voulurent prendre part à l'attaque du château -d'Amiens, et s'y firent toutes blesser[396]; ainsi plus tard Jeanne -Hachette au siége de Beauvais. Gaillarde et rieuse population -d'impétueux soldats et de joyeux conteurs, pays des moeurs légères, -des fabliaux salés, des bonnes chansons et de Béranger. C'était leur -joie, au XIIe siècle, de voir le comte d'Amiens sur son gros cheval se -risquer hors du pont-levis et caracoler lourdement; alors les -cabaretiers et les bouchers se mettaient hardiment sur leurs portes et -effarouchaient de leurs risées la bête féodale[397]. - -[Note 393: _Voy._ Thierry, _Lettres sur l'Histoire de France_.] - -[Note 394: Maximilien, en 1492.] - -[Note 395: _Miranda_, c'est-à-dire _les merveilles_.] - -[Note 396: Guibert de Nogent.] - -[Note 397: Guibert de Nogent.] - -On a dit que le roi avait fondé les communes. Le contraire est plutôt -vrai[398]. Ce sont les communes qui ont fondé le roi. Sans elles, il -n'aurait pas repoussé les Normands. Ces conquérants de l'Angleterre et -des Deux-Siciles auraient probablement conquis la France. Ce sont les -communes, ou pour employer un mot plus général et plus exact, ce sont -les _bourgeoisies_, qui, sous la bannière du saint de la paroisse, -conquirent la paix publique entre l'Oise et la Loire; et le roi à -cheval portait en tête la bannière de l'abbaye de Saint-Denis[399]. -Vassal comme comte de Vexin, abbé de Saint-Martin de Tours, chanoine -de Saint-Quentin, défenseur des églises, il guerroyait saintement le -brigandage des seigneurs de Montmorency et du Puiset, et l'exécrable -férocité des Coucy. - -[Note 398: Louis VI s'était opposé à ce que les villes de la couronne -se constituassent en communes. Louis VII suivit la même politique; à -son passage à Orléans, il réprima des efforts qu'il regardait comme -séditieux: «Là, apaisa l'orgueil et la forfennerie d'aucuns musards de -la cité, qui, pour raison de la commune, faisoient semblant de soi -rebeller, et dresser contre la couronne, mais moult y en eut de ceux -qui cher le comparèrent (payèrent); car il en fit plusieurs mourir et -détruire de male mort, selon le fait qu'ils avoient desservi.» Gr. -Chron. de Saint-Denis. Il abolit la commune de Vézelay.] - -[Note 399: C'est le fameux Oriflamme. Il devint l'étendard de rois de -France, lorsque Philippe Ier eut acquis le Vexin, qui relevait de -l'abbaye de Saint-Denis.] - -Il avait pour lui la bourgeoisie naissante et l'Église. La féodalité -avait tout le reste, la force et la gloire. Il était perdu, ce pauvre -petit roi, entre les vastes dominations de ses vassaux. Et plusieurs -de ceux-ci étaient des grands hommes, au moins des hommes puissants -par la vaillance, l'énergie, la richesse. Qu'était-ce qu'un Philippe -Ier, ou même le brave Louis VI, le gros homme pâle[400], entre _les -rouges_ Guillaume d'Angleterre et de Normandie, les Robert de Flandre, -conquérants et pirates, les opulents Raymond de Toulouse, les -Guillaume de Poitiers et les Foulques d'Anjou, troubadours ou -historiens, enfin les Godefroi de Lorraine, intrépides antagonistes -des empereurs, sanctifiés devant toute la chrétienté par la vie et la -mort de Godefroi de Bouillon? - -[Note 400: Il fut empoisonné dans sa jeunesse, et en resta pâle toute -sa vie. (Orderic Vital.)] - -Le roi qu'opposait-il à tant de gloire et de puissance? pas -grand'chose, à ce qu'il semble; ce qu'on ne peut voir ni toucher... le -droit. Un vieux droit, rafraîchi de Charlemagne, mais prêché par les -prêtres, et renouvelé par les poëmes qui commencent alors. En face de -ce droit royal, les droits féodaux semblaient usurpés. Tout fief sans -héritier devait revenir au roi, comme à sa source. Cela lui donnait -une grande position et beaucoup d'amis. Il y avait avantage à être -bien avec celui qui conférait les fiefs vacants. Cette qualité -d'héritier universel était éminemment populaire. En attendant, -l'Église le soutenait, l'alimentait; elle avait trop besoin d'un chef -militaire contre les barons pour abandonner jamais le roi. On le vit à -l'époque où Philippe Ier épousa scandaleusement Bertrade de Montfort, -qu'il avait enlevée à son mari, Foulques d'Anjou. L'évêque de -Chartres, le fameux Yves, fulmina contre lui, le pape lança -l'interdit, le concile de Lyon condamna le roi; mais toute l'Église du -Nord lui resta favorable; il eut pour lui les évêques de Reims, Sens, -Paris, Meaux, Soissons, Noyon, Senlis, Arras, etc. - -Louis VI qui, dans sa vieillesse, fut appelé le Gros, avait été -d'abord surnommé l'_Éveillé_. Son règne est en effet le réveil de la -royauté. Plus vaillant que son père, plus docile à l'Église, c'est -pour elle qu'il fit ses premières armes, pour l'abbaye de Saint-Denis, -pour les évêchés d'Orléans et de Reims. Si l'on songe que les terres -d'Église étaient alors les seuls asiles de l'ordre et de la paix, on -sentira combien leur défenseur faisait oeuvre charitable et humaine. -Il est vrai qu'il y trouvait son compte; les évêques, à leur tour, -armaient leurs hommes pour lui. C'est lui qui protégeait leurs -pèlerins, leurs marchands, qui affluaient à leurs foires, à leurs -fêtes; il assurait la grande route de Tours et d'Orléans à Paris, et -de Paris à Reims. Le roi et le comte de Blois et de Champagne -s'efforçaient de mettre un peu de sécurité entre la Loire, la Seine et -la Marne, petit cercle resserré entre les grandes masses féodales de -l'Anjou, de la Normandie, de la Flandre; celle-ci avançait jusqu'à la -Somme. Le cercle compris entre ces grands fiefs fut la première arène -de la royauté, le théâtre de son histoire héroïque. C'est là que le -roi soutint d'immenses guerres, des luttes terribles contre ces lieux -de plaisance qui sont aujourd'hui nos faubourgs. Nos champs -prosaïques de Brie et de Hurepoix ont eu leurs Iliades. Les Montfort -et les Garlande soutenaient souvent le roi; les Coucy, les seigneurs -de Rochefort, du Puiset surtout, étaient contre lui; tous les environs -étaient infestés de leurs brigandages. On pouvait aller encore avec -quelque sûreté de Paris à Saint-Denis; mais au delà on ne chevauchait -plus que la lance sur la cuisse; c'était la sombre et malencontreuse -forêt de Montmorency. De l'autre côté, la tour de Montlhéry exigeait -un péage. Le roi ne pouvait voyager qu'avec une armée, de sa ville -d'Orléans à sa ville de Paris. - -La croisade fit la fortune du roi. Ce terrible seigneur de Montlhéry -prit la croix, mais il n'alla pas plus loin qu'Antioche. Quand les -chrétiens y furent assiégés, il laissa là ses compagnons d'armes, ses -frères de pèlerinage, se fit descendre des murs avec une corde, à -l'exemple de quelques autres, et revint d'Asie en Hurepoix avec le -surnom de _Danseur de corde_. Cela humanisa le fier baron; il donna à -l'un des fils du roi sa fille et son château[401]. C'était lui donner -la route entre Paris et Orléans. - -[Note 401: Philippe Ier disait à son fils, Louis le Gros: «Age, fili, -serva excubans turrim, cujus devexatione pene consenui, cujus dolo et -fraudulenta nequitia nunquam pacem bonam et quietem habere potui.» -Suger.] - -L'absence des grands barons ne fut pas moins utile au roi. Étienne de -Blois, qui avait fait comme le seigneur de Montlhéry, voulut retourner -en Asie. Le brillant comte de Poitiers, le roué et le troubadour, -sentit qu'on n'était point un chevalier accompli sans avoir été à la -terre sainte. Il comptait bien trouver romanesques aventures et -matière à quelques bons contes[402]. De son duché d'Aquitaine, ne lui -souciait guère. Il offrit au roi d'Angleterre de le lui céder pour -quelque argent comptant. Il partit avec une grande armée, tous ses -hommes, toutes ses maîtresses[403]. Pour les Languedociens, c'était -une croisade non interrompue entre Tripoli et Toulouse. Alphonse -_Jourdain_ était comte de Tripoli. Son père avait manqué la royauté de -Jérusalem: elle fut offerte au comte d'Anjou, qui l'accepta et s'y -ruina. Les Angevins n'avaient que faire de la terre sainte. Pour les -populations commerçantes et industrielles du Languedoc, à la bonne -heure, c'était un excellent marché; ils en tiraient les denrées du -Levant, à l'envi des Pisans et des Vénitiens. - -[Note 402: Il voyageait quelquefois dans ce seul but.] - -[Note 403: Guibert de Nogent. «Examina contraxerat puellarum.»] - -Ainsi la lourde féodalité s'était mobilisée, déracinée de la terre. -Elle allait et venait, elle vivait sur les grandes routes de la -croisade, entre la France et Jérusalem. Pour les Normands, ils -n'avaient pas besoin d'autre croisade que l'Angleterre; elle suffisait -bien à les occuper. Le roi seul restait fidèle au sol de la France, -plus grand chaque jour par l'absence et la préoccupation des barons. -Il commença à devenir quelque chose dans l'Europe. Il reçut, lui cet -adversaire des petits seigneurs de la banlieue de Paris, une lettre de -l'empereur Henri IV, qui se plaignait au _roi des Celtes_ de la -violence du pape[404]. Son titre faisait une telle illusion sur ses -forces, que, des Pyrénées, le comte de Barcelone lui demanda du -secours contre la terrible invasion des Almoravides qui menaçaient -l'Espagne et l'Europe. De même, quand le héros de la croisade, ce -glorieux Bohémond, prince d'Antioche, vint implorer la compassion du -peuple pour les chrétiens d'Asie, il crut faire une chose populaire en -épousant la soeur de Louis le Gros[405]. Bohémond n'avait garde de -solliciter les secours des Normands, ses compatriotes: le comte de -Barcelone se défiait de ses voisins de Toulouse. Personne ne se -défiait du roi de France. - -[Note 404: Sigebert de Gemblours.] - -[Note 405: Suger.] - -Ce qui faisait le danger de sa position, mais qui le rendait cher aux -églises et aux bourgeoisies du centre de la France, c'était le -voisinage des Normands. Ils avaient pris Gisors au mépris des -conventions, et de là dominaient le Vexin presque jusqu'à Paris. Ces -conquérants ne respectaient rien. La toute petite royauté de France ne -leur aurait pas tenu tête sans la jalousie de la Flandre et de -l'Anjou. Le comte d'Anjou demanda et obtint le titre de sénéchal du -roi de France. C'était le droit de mettre les plats sur la table; mais -la féodalité ennoblissait tous les offices domestiques; et le comte -d'Anjou était trop puissant pour croire qu'on pût tirer jamais parti -contre lui de cette domesticité volontaire, qui équivalait à une -étroite ligue contre les Normands. - -Les Normands n'eurent aucun avantage décisif; ils n'employaient -contre le roi de France que la moindre partie de leurs forces. Dans la -réalité, la Normandie n'était pas chez elle, mais en Angleterre. Leur -victoire à Brenneville, dans un combat de cavalerie où les deux rois -se rencontrèrent et firent assez bien de leur personne, n'eut point de -résultat. Dans cette célèbre bataille du XIIe siècle, il y eut, dit -Orderic Vital, trois hommes de tués. Qu'on dise encore que les temps -chevaleresques sont les temps héroïques (1119). - -Cette défaite fut cruellement vengée par les milices des communes qui -pénétrèrent en Normandie et y commirent d'affreux ravages. Elles -étaient conduites par les évêques eux-mêmes, qui ne craignaient rien -tant que de tomber sous la féodalité normande. Le roi espérait tirer -un parti bien plus avantageux encore de la protection ecclésiastique, -lorsque Calixte II excommunia l'empereur Henri V au concile de Reims, -où siégeaient quinze archevêques et deux cents évêques. Louis s'y -présenta, accusa humblement devant le pape le roi normand -d'Angleterre, Henri Beauclerc, comme le violateur du droit des gens, -et l'allié des seigneurs qui désolaient les campagnes. «Les évêques, -dit-il, détestaient avec raison Thomas de Marne, brigand séditieux qui -ravageait toute la province; aussi m'ordonnèrent-ils d'attaquer cet -ennemi des voyageurs et de tous les faibles: les loyaux barons de -France se réunirent à moi pour réprimer les violateurs des lois, et -ils combattirent pour l'amour de Dieu avec toute l'assemblée de -l'armée chrétienne. Le comte de Nevers revenant paisiblement, avec mon -congé, de cette expédition, a été pris et retenu jusqu'à ce jour par -le comte Thibaut, quoiqu'une foule de seigneurs ait supplié Thibaut de -ma part de le remettre en liberté, et que les évêques aient mis toute -sa terre sous l'anathème.» Lorsque le roi eut parlé, les prélats -français attestèrent qu'il avait dit la vérité. Mais le pape avait -bien assez de sa lutte contre l'empereur, sans se faire encore un -ennemi du roi d'Angleterre. - -Quoi qu'il en soit, le roi de France était tellement l'homme de -l'Église, qu'elle lui laissait exercer paisiblement ce droit -d'investiture pour lequel le pape excommuniait l'empereur[406]. Ce -droit n'avait pas d'inconvénient dans la main du protégé des évêques. -Louis d'ailleurs inspirait tant de confiance! C'était un prince selon -Dieu et selon le monde. - -[Note 406: Les moines de Saint-Denis élurent Suger pour abbé sans -attendre la présentation royale. Louis s'en montra fort irrité, et mit -en prison plusieurs moines. (Suger.)--Ainsi l'exception prouve ici la -règle.] - -Henri Beauclerc avait supplanté son frère Robert. Louis le Gros prit -sous sa protection Guillaume Cliton, fils de Robert. Il essaya en vain -de l'établir en Normandie, mais il l'aida à se faire comte de Flandre. -Lorsque le comte de Flandre, Charles le Bon, eut été massacré par les -hommes de Bruges, Louis entreprit cette expédition lointaine, vengea -le comte d'une manière éclatante, et décida les Flamands à prendre -pour comte le Normand Guillaume Cliton. On s'habituait ainsi à -regarder le roi de France comme le ministre de la Providence. - -Plus lointaines encore, et non moins éclatantes, furent ses -expéditions dans le Midi. À l'époque de la croisade, le comte de -Bourges avait vendu au roi son comté[407]. Cette possession, dont le -roi était séparé par tant de terres plus ou moins ennemies, acquit de -l'importance lorsqu'en 1115 le seigneur du Bourbonnais, voisin du -Berry, appela le roi à son secours contre le frère de son -prédécesseur, qui lui disputait cette seigneurie. Louis le Gros y -passa avec une armée, et le protégea efficacement. Dès lors, il eut -pied dans le Midi. Par deux fois, il y fit une espèce de croisade en -faveur de l'évêque de Clermont, qui se disait opprimé par le comte -d'Auvergne. Les grands vassaux du Nord, comtes de Flandre, d'Anjou, de -Bretagne, et plusieurs barons normands, le suivirent volontiers. -C'était un grand plaisir pour eux de faire une campagne dans le Midi. -Les réclamations du comte de Poitiers, duc d'Aquitaine et suzerain du -comte d'Auvergne, ne furent point écoutées. Quelques années après, -l'évêque du Puy-en-Vélay demanda un privilége au roi de France, -prétextant l'absence de son seigneur, le comte de Toulouse, qui était -alors à la terre sainte (1134). - -[Note 407: Il le lui avait acheté 60,000 liv. Foulques le Rechin avait -aussi cédé le Gâtinais, pour obtenir sa neutralité.] - -On vit dès l'an 1124 combien le roi de France était devenu puissant. -L'empereur Henri V, excommunié au concile de Reims, gardait rancune -aux évêques et au roi. Son gendre Henri Beauclerc l'engageait -d'ailleurs à envahir la France. L'empereur en voulait, dit-on, à la -ville de Reims. À l'instant toutes les milices s'armèrent[408]. Les -grands seigneurs envoyèrent leurs hommes. Le duc de Bourgogne, le -comte de Nevers, celui de Vermandois, le comte même de Champagne qui -faisait alors la guerre à Louis le Gros en faveur du roi normand, les -comtes de Flandre, de Bretagne, d'Aquitaine, d'Anjou, accoururent -contre les Allemands, qui n'osèrent pas avancer. Cette unanimité de la -France du Nord sous Louis le Gros, contre l'Allemagne, semblait -annoncer un siècle d'avance la victoire de Bouvines, comme son -expédition en Auvergne fait déjà penser à la conquête du Midi au XIIIe -siècle. - -[Note 408: Suger.] - -Telle fut, après la première croisade, la résurrection du roi et du -peuple. Peuple et roi se mirent en marche sous la bannière de -Saint-Denis. _Montjoye Saint-Denys_ fut le cri de la France. -Saint-Denis et l'Église, Paris et la royauté, en face l'un de l'autre. -Il y eut un centre et la vie s'y porta, un coeur de peuple y battit. -Le premier signe, la première pulsation, c'est l'élan des écoles, et -la voix d'Abailard. La liberté, qui sonnait si bas dans le beffroi des -communes de Picardie, éclata dans l'Europe par la voix du logicien -breton. Le disciple d'Abailard, Arnaldo de Brescia, fut l'écho qui -réveilla l'Italie. Les petites communes de France eurent, sans s'en -douter, des soeurs dans les cités lombardes, et dans Rome, cette -grande commune du monde antique. - -La chaîne des libres penseurs rompue, ce semble, après Jean le -Scot[409], s'était renouée par notre grand Gerbert, qui fut pape en -l'an mil. Élève à Cordoue et maître à Reims[410], Gerbert eut pour -disciple Fulbert de Chartres, dont l'élève, Bérenger de Tours, effraya -l'Église par le premier doute sur l'eucharistie. Peu après, le -chanoine Roscelin de Compiègne osa toucher à la Trinité. Il enseignait -de plus que les idées générales n'étaient que des mots: «L'homme -vertueux est une réalité, la vertu n'est qu'un son.» Cette réforme -hardie habituait à ne voir que des personnifications dans les idées -qu'on avait réalisées. Ce n'était pas moins que le passage de la -poésie à la prose. Cette hérésie logique fit horreur aux contemporains -de la première croisade; le nominalisme, comme on l'appelait, fut -étouffé pour quelque temps. - -[Note 409: Il y a moins de lacunes dans la suite des historiens. Les -plus distingués qui parurent furent d'abord des Allemands, comme Othon -de Freysingen, pour célébrer les grands empereurs de la maison de -Saxe, puis les Normands d'Italie et de France, Guillaume Malaterra, -Guillaume de Jumiéges, et le chapelain du conquérant de l'Angleterre, -Guillaume de Poitiers. La France proprement dite avait eu le spirituel -Raoul Glaber, et un siècle après, entre une foule d'historiens de la -croisade, l'éloquent Guibert de Nogent; Raymond d'Agiles appartient au -Midi.] - -[Note 410: Depuis longtemps des écoles de théologie s'étaient formées -aux grands foyers ecclésiastiques: D'abord à Poitiers, à Reims, puis -au Bec, au Mans, à Auxerre, à Laon et à Liége. Orléans et Angers -professaient spécialement le droit. Des écoles juives avaient osé -s'ouvrir à Béziers, à Lunel, à Marseille. De savants rabbins -enseignaient à Carcassonne; dans le Nord même, sous le comte de -Champagne, à Troyes et Vitry, et dans la ville royale d'Orléans.] - -Les champions ne manquèrent pas à l'Église contre les novateurs. Les -lombards Lanfranc et saint Anselme, tous deux archevêques de -Kenterbury, combattirent Bérenger et Roscelin. Saint Anselme, esprit -original, trouva déjà le fameux argument de Descartes pour -l'existence de Dieu. Si Dieu n'existait pas, je ne pourrais le -concevoir[411]. Ce fut pour lui une grande joie d'avoir fait cette -découverte après une longue insomnie. Il inscrivit sur son livre: -«L'insensé a dit: Il n'y a pas de Dieu.» Un moine osa trouver la -preuve faible, et intituler sa réponse: Petit Livre pour -l'insensé[412]. Ces premiers combats n'étaient que des préludes. -Grégoire VII défendit qu'on inquiétât Bérenger[413]. C'était alors la -querelle des investitures, la lutte matérielle, la guerre contre -l'empereur. Une autre lutte allait commencer, bien plus grave, dans la -sphère de l'intelligence, lorsque la question descendrait de la -politique à la théologie, à la morale, et que la moralité même du -christianisme serait mise en question. Ainsi Pélage vint après Arius, -Abailard après Bérenger. - -[Note 411: Proslogium, c. II.] - -[Note 412: Libellus pro insipiente.] - -[Note 413: Les partisans de l'empereur accusèrent Grégoire d'avoir -ordonné un jeûne aux cardinaux, pour obtenir de Dieu qu'il montrât qui -avait raison sur le corps du Christ, Bérenger ou l'Église romaine?] - -L'Église semblait paisible. L'école de Laon et celle de Paris étaient -occupées par deux élèves de saint Anselme de Kenterbury, Anselme de -Laon et Guillaume de Champeaux. Cependant, de grands signes -apparaissaient: les Vaudois avaient traduit la Bible en langue -vulgaire, les Institutes furent aussi traduites; le droit fut enseigné -en face de la théologie, à Orléans et à Angers. L'existence de l'école -de Paris était pour l'Église un danger. Les idées, jusque-là -dispersées, surveillées dans les diverses écoles ecclésiastiques, -allaient converger vers un centre. Ce grand nom d'_Université_ -commençait dans la capitale de la France, au moment où l'universalité -de la langue française semblait presque accomplie. Les conquêtes des -Normands, la première croisade, l'avaient porté partout, ce puissant -idiome philosophique, en Angleterre, en Sicile, à Jérusalem. Cette -circonstance seule donnait à la France, à la France centrale, à Paris, -une force immense d'attraction. Le français de Paris devint peu à peu -proverbial[414]. La féodalité avait trouvé dans la ville royale son -centre politique; cette ville allait devenir la capitale de la pensée -humaine. - -[Note 414: Chaucer dit d'une abbesse anglaise de haut parage: «Elle -parlait français parfaitement et gracieusement, comme on l'enseigne à -Stratford-Athbow, car pour le français de Paris, elle n'en savait -rien.»] - -Celui qui commença cette révolution n'était pas un prêtre; c'était un -beau jeune homme[415] brillant, aimable, de noble race[416]. Personne -ne faisait comme lui des vers d'amour en langue vulgaire; il les -chantait lui même. Avec cela, une érudition extraordinaire pour le -temps: lui seul alors savait le grec et l'hébreu. Peut-être avait-il -fréquenté les écoles juives (il y en avait plusieurs dans le Midi), ou -les rabbins de Troyes, de Vitry ou d'Orléans. Il y avait alors deux -écoles principales à Paris, la vieille école épiscopale du parvis -Notre-Dame, et celle de Sainte-Geneviève, sur la montagne où brillait -Guillaume de Champeaux. Abailard vint s'asseoir parmi ses élèves, lui -soumit des doutes, l'embarrassa, se joua de lui, et le condamna au -silence. Il en eût fait autant d'Anselme de Laon, si le professeur, -qui était évêque, ne l'eût chassé de son diocèse. Ainsi allait ce -chevalier errant de la dialectique, démontant les plus fameux -champions. Il dit lui-même qu'il n'avait renoncé à l'autre escrime, à -celle des tournois, que par amour pour les combats de la parole[417]. -Vainqueur dès lors et sans rival, il enseigna à Paris et à Melun, où -résidait Louis le Gros et où les seigneurs commençaient à venir en -foule. Ces chevaliers encourageaient un homme de leur ordre qui avait -battu les prêtres sur leur propre terrain, et qui réduisait au silence -les plus suffisants des clercs. - -[Note 415: Epistola I, Heloissæ ad Abel. (Abel. et Hel. opera, edid. -Duchesne): «Quod enim bonum animi vel corporis tuam non exornabat -adolescentiam?»--Abelardi Liber Calamitatum mearum. p. 10: «Juventutis -ei formæ gratiâ.» - -Abel. liber Calam., p. 12. «Jam (à l'époque de son amour) si qua -invenire licebat carmina, erant amatoria, non philosophiæ secreta. -Quorum etiam carminum pleraque, adhuc in multis, sicut et ipse nosti, -frequentantur et decantantur regionibus, ab his maxime quos vita simul -oblectabat.»--Heloissæ epist. I: «Duo autem, fateor, tibi specialiter -inerant quibus feminarum quarumlibet animos statim allicere poteras; -dictandi videlicet, et cantandi gratia. Quæ cæteros minime philosophos -assecutos esse novimus. Quibus quidem quasi ludo quodam laborem -exerciti recreans philosophici, pleraque amatorio metro vel rhythmo -composita reliquisti carmina, quæ præ nimia suavitate tam dictaminis -quam cantus sæpius frequentata, tuum in ore omnium nomen incessanter -tenebant: ut etiam illiteratos melodiæ dulcedo tui non sineret -immemores esse. Atque hinc maxime in amorem tuum feminæ suspirabant. -Et cum horum pars maxima carminum nostros decantaret amores, multis me -regionibus brevi tempore nunciavit, et multarum in me feminarum -accendit invidiam.» - -Liber Calam., p. 4. «Et quoniam dialecticorum rationum armaturam -omnibus philosophiæ documentis prætuli, his armis alia commutavi et -trophæis bellorum conflictus prætuli disputationum. Præinde diversas -disputando perambulans provincias.....» - -Liber. Calam., p. 5. «Quoniam de potentibus terræ nonnullos ibidem -habebat (Guillelmus Campellensis) æmulos, fretus eorum auxilio, voti -mei compos extiti.»] - -[Note 416: Né en 1079, près de Nantes, il était fils aîné, et renonça -à son droit d'aînesse.] - -[Note 417: On voit par une de ses lettres qu'il avait d'abord étudié -les lois.] - -Les prodigieux succès d'Abailard s'expliquent aisément. Il semblait -que pour la première fois l'on entendait une voix libre, une voix -humaine. Tout ce qui s'était produit dans la forme lourde et -dogmatique de l'enseignement clérical, sous la rude enveloppe du moyen -âge, apparut dans l'élégance antique, qu'Abailard avait retrouvée. Le -hardi jeune homme simplifiait, expliquait, popularisait, -humanisait[418]. À peine laissait-il quelque chose d'obscur et de -divin dans les plus formidables mystères. Il semblait que jusque-là -l'Église eût bégayé, et qu'Abailard parlait. Tout devenait doux et -facile; il traitait poliment la religion, la maniait doucement, mais -elle lui fondait dans la main. Il ramenait la religion à la -philosophie, à la morale, à l'humanité[419]. _Le crime n'est pas dans -l'acte_, disait-il, _mais dans l'intention_, dans la conscience. Ainsi -plus de péché d'habitude ni d'ignorance. _Ceux-là même n'ont pas péché -qui ont crucifié Jésus, sans savoir qu'il fût le Sauveur._ Qu'est-ce -que le péché originel? _Moins un péché qu'une peine._ Mais alors -pourquoi la rédemption, la passion, s'il n'y a pas eu péché? _C'est un -acte de pur amour. Dieu a voulu substituer la loi de l'amour à celle -de la crainte._ - -[Note 418: «De là l'enivrement des laïques et la stupéfaction des -docteurs. Nouveau Pierre l'Ermite d'une croisade intellectuelle, il -entraînait après lui une jeunesse tourmentée de l'inextinguible soif -de savoir, aventureuse et militante, impatiente de s'élancer vers un -autre Orient inconnu, et d'y conquérir, non pas le tombeau du Christ, -mais le Verbe éternellement vivant et Dieu lui-même. De l'Europe -entière accouraient par milliers ces jeunes et ardents pèlerins de la -pensée, tout bardés de logique et tout hérissés de syllogismes. «Rien -ne les arrêtait, dit un contemporain, ni la distance, ni la profondeur -des vallées, ni la hauteur des montagnes, ni la peur des brigands, ni -la mer et ses tempêtes. La France, la Bretagne, la Normandie, le -Poitou, la Gascogne, l'Espagne, l'Angleterre, la Flandre, les Teutons -et les Suédois célébraient ton génie, t'envoyaient leurs enfants; et -Rome, cette maîtresse des sciences, montrait en te passant ses -disciples, que ton savoir était encore supérieur au sien.» (Foulques, -prieur de Deuil.) «Lui seul, ajoute un autre de ses admirateurs, -savait tout ce qu'il est possible de savoir.» De son école, où cinq -mille auditeurs ordinairement venaient acheter sa doctrine à prix -d'or, sortirent successivement un pape (Célestin II), dix-neuf -cardinaux, plus de cinquante évêques ou archevêques, une multitude -infinie de docteurs, et avec eux une espèce de régénération intérieure -de l'Église d'Occident.» Les Réformateurs au XIIe siècle, par M. N. -Peyrat, p. 128, 1860.] - -[Note 419: C'est, comme on le sait, à Sainte-Geneviève, au pied de la -tour (très-mal nommée) de Clovis, qu'ouvrit cette grande école. De -cette montagne sont descendues toutes les écoles modernes. Je vois au -pied de cette tour, une terrible assemblée, non-seulement les -auditeurs d'Abailard, cinquante évêques, vingt cardinaux, deux papes, -toute la scolastique; non-seulement la savante Héloïse, l'enseignement -des langues et la Renaissance, mais Arnaldo de Brescia, la Révolution. - -Quel était donc ce prodigieux enseignement, qui eut de tels effets? -Certes, s'il n'eût été rien que ce qu'on a conservé, il y aurait lieu -de s'étonner. Mais on entrevoit fort bien qu'il y eut tout autre -chose. C'était plus qu'une science, c'était un esprit, esprit surtout -de grande douceur, effort d'une logique humaine pour interpréter la -sombre et dure théologie du moyen âge. C'est par là qu'il enleva le -monde, bien plus que par sa logique et sa théorie des universaux.] - -Cette philosophie circula rapidement: elle passa en un instant la mer -et les Alpes[420]; elle descendit dans tous les rangs. Les laïques se -mirent à parler des choses saintes. Partout, non plus seulement dans -les écoles, mais sur les places, dans les carrefours, grands et -petits, hommes et femmes, discouraient sur les mystères. Le tabernacle -était comme forcé; le Saint des saints traînait dans la rue. Les -simples étaient ébranlés, les saints chancelaient, l'Église se -taisait. - -[Note 420: Guil. de S. Theodor. epist. ad S. Bern. (ap. S. Bernardi -opera, t. I, p. 302): «Libri ejus transeunt maria, transvolant -Alpes.»--Saint Bernard écrit en 1140, aux cardinaux de Rome: «Legite, -si placet, librum Petr. Abelardi, quem dicit Theologiæ; ad manum enim -est, cum, sicut gloriatur, a pluribus lectitetur in Curia.» - -Les évêques de France écrivaient au pape, en 1140: «Cum per totam fere -Galliam, in civitatibus, vicis et castellis, a scholaribus, non solum -inter scholas, sed etiam triviatim, nec a litteratis aut provectis -tantum, sed a pucris et simplicibus, aut certe stultis, de S. -Trinitate, quæ Deus est, disputaretur...» T. Bernardi opera, I, -309.--S. Bern. epist. 88 ad Cardinales: «Irridetur simplicium fides, -eviscerantur arcana Dei, quæstiones de altissimis rebus temerarie -ventilantur.»] - -Il y allait pourtant du christianisme tout entier: il était attaqué -par la base. Si le péché originel n'était plus un péché, mais une -peine, cette peine était injuste, et la Rédemption inutile. Abailard -se défendait d'une telle conclusion; mais il justifiait le -christianisme par de si faibles arguments, qu'il l'ébranlait plutôt -davantage en déclarant qu'il ne savait pas de meilleures réponses. Il -se laissait pousser à l'absurde, et puis il alléguait l'autorité et la -foi. - -Ainsi l'homme n'était plus coupable, la chair était justifiée, -réhabilitée. Tant de souffrances, par lesquelles les hommes s'étaient -immolés, elles étaient superflues. Que devenaient tant de martyrs -volontaires, tant de jeûnes et de macérations, et les veilles des -moines, et les tribulations des solitaires, tant de larmes versées -devant Dieu? Vanité, dérision. Ce Dieu était un Dieu aimable et -facile, qui n'avait que faire de tout cela[421]. - -[Note 421: Tel est le point de vue chrétien au moyen âge. Je l'ai -exposé dans sa rigueur. Cela seul explique comment Abailard, dans sa -lutte avec saint Bernard, fut condamné sans être examiné, sans être -entendu.] - -L'Église était alors sous la domination d'un moine, d'un simple abbé -de Clairvaux, de saint Bernard. Il était noble, comme Abailard. -Originaire de la haute Bourgogne[422], du pays de Bossuet et de -Buffon, il avait été élevé dans cette puissante maison de Cîteaux, -soeur et rivale de Cluny, qui donna tant de prédicateurs illustres, et -qui fit, un demi-siècle après, la croisade des Albigeois. Mais saint -Bernard trouva Cîteaux trop splendide et trop riche; il descendit dans -la pauvre Champagne et fonda le monastère de Clairvaux, dans la -_vallée d'Absinthe_. Là, il put mener à son gré cette vie de douleurs, -qu'il lui fallait. Rien ne l'en arracha; jamais il ne voulut entendre -à être autre chose qu'un moine. Il eût pu devenir archevêque et pape. -Forcé de répondre à tous les rois qui le consultaient, il se trouvait -tout-puissant malgré lui, et condamné à gouverner l'Europe. Une -lettre de saint Bernard fit sortir de la Champagne l'armée du roi de -France. Lorsque le schisme éclata par l'élévation simultanée -d'Innocent II et d'Anaclet, saint Bernard fut chargé par l'Église de -France de choisir, et choisit Innocent[423]. L'Angleterre et l'Italie -résistaient: l'abbé de Clairvaux dit un mot au roi d'Angleterre; puis, -prenant le pape par la main, il le mena par toutes les villes -d'Italie, qui le reçurent à genoux. On s'étouffait pour toucher le -saint, on s'arrachait un fil de sa robe; toute sa route était tracée -par des miracles. - -[Note 422: Sa mère était de Montbar, du pays de Buffon. Montbar n'est -pas loin de Dijon, la patrie de Bossuet.--Il était né en 1091.] - -[Note 423: _Voy._ sur cette affaire les lettres de saint Bernard aux -villes d'Italie (à Gênes, à Pise, à Milan, etc.), à l'impératrice, au -roi d'Angleterre et à l'empereur.] - -Mais ce n'étaient pas là ses plus grandes affaires; ses lettres nous -l'apprennent. Il se prêtait au monde, et ne s'y donnait pas: son amour -et son trésor étaient ailleurs. Il écrivait dix lignes au roi -d'Angleterre, et dix pages à un pauvre moine. Homme de vie intérieure, -d'oraison et de sacrifice, personne, au milieu du bruit, ne sut mieux -s'isoler. - -Les sens ne lui disaient plus rien du monde. Il marcha, dit son -biographe, tout un jour le long du lac de Lausanne, et le soir demanda -où était le lac. Il buvait de l'huile pour de l'eau, prenait du sang -cru pour du beurre. Il vomissait presque tout aliment. C'est de la -Bible qu'il se nourrissait, et il se désaltérait de l'Évangile. À -peine pouvait-il se tenir debout, et il trouva des forces pour prêcher -la croisade à cent mille hommes. C'était un esprit plutôt qu'un homme -qu'on croyait voir, quand il paraissait ainsi devant la foule, avec -sa barbe rousse et blanche, ses blonds et blancs cheveux; maigre et -faible, à peine un peu de vie aux joues[424]. Ses prédications étaient -terribles; les mères en éloignaient leurs fils, les femmes leurs -maris; ils l'auraient tous suivi aux monastères. Pour lui, quand il -avait jeté le souffle de vie sur cette multitude, il retournait vite à -Clairvaux, rebâtissait près du couvent sa petite loge de ramée et de -feuilles[425], et calmait un peu dans l'explication du Cantique des -cantiques, qui l'occupa toute sa vie, son âme malade d'amour. - -[Note 424: Gaufridus: «Subtilissima cutis in genis modice rubens.»] - -[Note 425: Guill. de S. Theod. «Jusqu'ici tout ce qu'il a lu dans les -saintes Écritures, et ce qu'il y sent spirituellement, lui est venu en -méditant et en priant dans les champs et dans les forêts, et il a -coutume de dire en plaisantant à ses amis, qu'il n'a jamais eu en cela -d'autres maîtres que les chênes et les hêtres.»--Saint Bernard écrivit -à un certain Murdach qu'il engage à se faire moine: «Experto crede; -aliquid amplius in silvis invenies quam in libris. Ligna et lapides -docebunt te quod a magistris audire non possis... An non montes -stillant dulcedinem, et colles fluunt lac et mel, et valles abundant -frumento?»] - -Qu'on songe avec quelle douleur un tel homme dut apprendre les progrès -d'Abailard, les envahissements de la logique sur la religion, la -prosaïque victoire du raisonnement sur la foi... C'était lui arracher -son Dieu! - -Saint Bernard n'était pas un logicien comparable à son rival; mais -celui-ci était parvenu à cet excès de prospérité où l'infatuation -commune nous jette dans quelque grande faute. Tout lui réussissait. -Les hommes s'étaient tus devant lui; les femmes regardaient toutes -avec amour un jeune homme aimable et invincible, beau de figure et -très-puissant d'esprit, traînant après soi tout le peuple. «J'en étais -venu au point, dit-il, que quelque femme que j'eusse honoré de mon -amour, je n'aurais eu à craindre aucun refus.» Rousseau dit -précisément le même mot en racontant dans ses _Confessions_ le succès -de la _Nouvelle Héloïse_. - -L'Héloïse du XIIe siècle était une pauvre orpheline, d'origine -incertaine, mais de naissance cléricale et monastique[426]. Née vers -1101, elle était de l'âge de la renommée d'Abailard. Le prieuré -d'Argenteuil fut l'asile de son enfance délaissée. De ce cloître, où -elle apprit le latin, le grec et même l'hébreu, elle vint à l'âge de -dix-sept ans dans la maison de son oncle, près de la cathédrale de -Paris. Toute jeune, belle, savante, déjà célèbre, elle reçut les -leçons d'Abailard. On sait le reste. - -[Note 426: Elle était fille, à ce qu'on croit, d'Hersendis, première -abbesse de Sainte-Marie-aux-Bois, près de Sézanne, en Champagne; ou, -selon d'autres suppositions, d'une autre mère inconnue et d'un vieux -prêtre, qui la faisait passer pour sa nièce, de Fulbert, chanoine de -Notre-Dame. (N. Peyrat, 1860.)] - -Il renonça au monde, et se fit bénédictin à Saint-Denis (vers 1119). -Les désordres des religieux le révoltèrent. Une occasion se présenta -pour quitter l'abbaye. Ses anciens disciples vinrent réclamer son -enseignement. Il lui fallait le bruit, le mouvement, le monde. Il -reparut dans sa chaire et retrouva son auditoire, sa popularité, ses -triomphes. Le prieuré de Maisoncelle[427], qui lui avait été offert -pour rouvrir son école, «ne pouvait plus contenir les clercs accourus -dans ses murs. Ils dévoraient le pays, ils desséchaient les ruisseaux. -Les écoles épiscopales étaient désertes.» On attaqua son droit -d'enseigner. On attaqua sa méthode. L'archevêque de Reims, ami de -saint Bernard, assembla contre lui un concile à Soissons. Abailard -faillit y être lapidé par le peuple. Opprimé par le tumulte de ses -ennemis, il ne put se faire entendre, brûla ses livres et lut, à -travers ses larmes, tout ce qu'on voulut. Il fut condamné sans être -examiné, ses ennemis prétendirent qu'il suffisait qu'il eût enseigné -sans l'autorisation de l'Église. - -[Note 427: Sur les terres de Thibauld, comte de Champagne.] - -Enfermé à Saint-Médard de Soissons, puis réfugié à Saint-Denis, il fut -obligé de fuir cet asile. Il s'était avisé de douter que saint Denys -l'aréopagite fût jamais venu en France. Toucher à cette légende, -c'était s'attaquer à la religion de la monarchie[428]. La cour, qui le -soutenait, l'abandonna dès lors. Il se sauva sur les terres du comte -de Champagne, se cacha dans un lieu désert, sur l'Arduzon, à deux -lieues de Nogent. Devenu pauvre alors, et n'ayant qu'un clerc avec -lui, il se bâtit de roseaux une cabane, et un oratoire en l'honneur de -la Trinité, qu'on l'accusait de nier. Il nomma cet ermitage le -Consolateur, le Paraclet. Mais ses disciples ayant appris où il était -affluèrent autour de lui; ils construisirent des cabanes, une ville -s'éleva dans le désert, à la science, à la liberté: il fallut bien -qu'il remontât en chaire et recommençât d'enseigner. Mais on le força -encore de se taire, et d'accepter le prieuré de Saint-Gildas, dans la -Bretagne bretonnante, dont il n'entendait pas la langue. C'était son -sort de ne trouver aucun repos. Ses moines bretons, qu'il voulait -réformer, essayèrent de l'empoisonner dans le calice. Dès lors, -l'infortuné mena une vie errante, et songea même, dit-on, à se -réfugier en terre infidèle. Auparavant, il voulut pourtant se mesurer -une fois avec le terrible adversaire qui le poursuivait partout de son -zèle et de sa sainteté. À l'instigation d'Arnaldo de Brescia, il -demanda à saint Bernard un duel logique par-devant le concile de Sens. -Le roi, les comtes de Champagne et de Nevers, une foule d'évêques -devaient assister et juger des coups. Saint Bernard y vint avec -répugnance[429], sentant son infériorité. Mais les menaces du peuple -et les cruelles inimitiés ecclésiastiques le tirèrent d'affaire. - -[Note 428: Il voulut aussi réformer les moeurs du couvent. Cela déplut -à la cour, dit-il lui-même.] - -[Note 429: «Sciebam in hoc regii consilii esse, ut quo minus regularis -abbatia illa esset, magis regi esset subjecta et utilis, quantum -videlicet ad lucra temporalia.» Liber Calamit., p. 27.] - -Abailard était condamné d'avance. On se borne à lui lire les passages -incriminés extraits de ses livres par ses ennemis, au gré de leur -haine. On ne lui laisse d'autre alternative que le désaveu ou la -soumission. Entre ces seigneurs prévenus, ces docteurs inexorables, et -le peuple ameuté dont il entend les clameurs au dehors, Abailard se -trouble, s'irrite, s'égare; il dénie la compétence du concile dont il -avait sollicité la convocation et se contente d'en appeler au pape. -Innocent II devait tout à saint Bernard, et il haïssait Abailard dans -son disciple Arnaldo de Brescia, qui courait alors l'Italie, et -appelait les villes à la liberté. Il ordonna d'enfermer Abailard. -Celui-ci l'avait prévenu en se réfugiant de lui-même au monastère de -Cluny. L'abbé Pierre-le-Vénérable répondit d'Abailard; il y mourut au -bout de deux ans. - -Telle fut la fin du restaurateur de la philosophie au moyen âge, fils -de Pélage, père de Descartes, et Breton comme eux[430]. Sous un autre -point de vue, il peut passer pour le précurseur de l'école _humaine -et sentimentale_, qui s'est reproduite dans Fénelon et Rousseau[431]. -On sait que Bossuet, dans sa querelle avec Fénelon, lisait assidûment -saint Bernard. Quant à Rousseau, pour le rapprocher d'Abailard, il -faut considérer en celui-ci ses deux disciples, Arnaldo et Héloïse, le -républicanisme et l'éloquence passionnée. Dans Arnaldo est le germe du -_Contrat social_, et dans les lettres de l'ancienne _Héloïse_, on -entrevoit la _Nouvelle_. - -[Note 430: S. Bern. epist. 189: «Abnui, tum quia puer sum, et ille vir -bellator ab adolescentia: tum quia judicarem indignum rationem fidei -humanis committi ratiunculis agitandam.» - -S. Bern. epist. ad papam, p. 182: «Procedit Golias (Abælardus)... -antecedente quoque ipsum ejus armigero, Arnaldo de Brixia. Squama -squamæ conjungitur, et nec spiraculum incedit per eas. Si quidem -sibilavit apis, quæ erat in Francia, api de Italia, et venerunt in -unum adversus Dominum.»--Epist. ad episc. Constant., p. 187: «Utinam -tam sanæ esset doctrinæ quam districtæ est vitæ! Et si vultis scire, -homo est neque manducans, neque bibens, solo cum diabolo esuriens et -sitiens sanguinem animarum.»--Epist. ad Guid., p. 188: «Cui caput -columbæ, cauda scorpionis est; quem Brixia evomuit, Roma exhorruit, -Francia repulit, Germania abominatur, Italia non vult recipere.»--Il -avait eu aussi pour maître Pierre de Brueys. Bulæus, Hist. Universit. -Paris., II, 155. Platina dit qu'on ne sait s'il fut prêtre, moine ou -ermite.--Trithemius rapporte qu'il disait en chaire, en s'adressant -aux cardinaux: «Scio quod me brevi clam occidetis?... Ego testem -invoco coelum et terram quod annuntiaverim vobis ea quæ mihi Dominus -præcepit. Vos autem contemnitis me et creatorem vestrum. Nec mirum si -hominem me peccatorem vobis veritatem annuntiantem morti tradituri -estis, cum etiam si S. Petrus hodie resurgeret, et vitia vestra quæ -nimis multiplica sunt, reprehenderet, et minime parceretis.» Ibid., -106.] - -[Note 431: Jean de Salisbury explique parfaitement qu'après la -dispersion de l'école d'Abailard et la victoire du mysticisme, -plusieurs s'enterrèrent dans les cloîtres. D'autres, Jean lui-même, -qui devint le client de l'ami du pape Adrien IV, se tournèrent vers le -néant des cours (nugis curialibus). D'autres plus sérieux partirent -pour Salerne ou Montpellier, où les croyants de la nature et de la -science trouvaient un abri. _Voir_ Renaissance, Introduction.] - -Il n'est pas de souvenir plus populaire en France que celui de -l'amante d'Abailard. Ce peuple si oublieux, en qui la trace du moyen -âge se trouve si complétement effacée, ce peuple qui se souvient des -dieux de la Grèce plus que de nos saints nationaux, il n'a pas oublié -Héloïse. Il visite encore le gracieux monument qui réunit les deux -époux[432], avec autant d'intérêt que si leur tombe eût été creusée -d'hier. C'est la seule qui ait survécu de toutes nos légendes d'amour. - -[Note 432: À Paris, au cimetière de l'Est.] - -La chute de l'homme fit la grandeur de la femme: sans le malheur -d'Abailard, Héloïse eût été ignorée; elle fût restée obscure et dans -l'ombre; elle n'eût voulu d'autre gloire que celle de son époux. À -l'époque de leur séparation, elle prit le voile, et lui bâtit le -Paraclet, dont elle devint abbesse. Elle y tint une grande école de -théologie, de grec et d'hébreu. Plusieurs monastères semblables -s'élevèrent autour, et quelques années après la mort d'Abailard, -Héloïse fut déclarée chef d'ordre par le pape. Mais sa gloire est dans -son amour si constant et si désintéressé. - -La froideur d'Abailard fait un étrange contraste avec l'exaltation des -sentiments exprimés par Héloïse: «Dieu le sait! en toi, je ne cherchai -que toi! rien de toi, mais toi-même, tel fut l'unique objet de mon -désir. Je n'ambitionnai nul avantage, pas même le lien de l'hyménée; -je ne songeai, tu ne l'ignores pas, à satisfaire ni mes volontés, ni -mes voluptés, mais les tiennes. Si le nom d'épouse est plus saint, je -trouvais plus doux celui de ta maîtresse, celui (ne te fâche point) de -ta concubine (_concubinæ vel scorti_). Plus je m'humiliais pour toi, -plus j'espérais gagner dans ton coeur. Oui! quand le maître du monde, -quand l'empereur eût voulu m'honorer du nom de son épouse, j'aurais -mieux aimé être appelée ta maîtresse que sa femme et son impératrice -(_tua dici meretrix, quam illus imperatrix_).» Elle explique d'une -manière singulière pourquoi elle refusa longtemps d'être la femme -d'Abailard: «N'eût-ce pas été chose méséante et déplorable, que celui -que la nature avait créé pour tous, une femme se l'appropriât et prît -pour elle seule... Quel esprit tendu aux méditations de la philosophie -ou des choses sacrées, endurerait les cris des enfants, les bavardages -des nourrices, le trouble et le tumulte des serviteurs et des -servantes[433]?» - -[Note 433: C'est Abailard qui rapporte ces paroles.] - -La forme seule des lettres d'Abailard et d'Héloïse indique combien la -passion d'Héloïse obtenait peu de retour. Il divise et subdivise les -lettres de son amante, il y répond avec méthode et par chapitres. Il -intitule les siennes: «À l'épouse de Christ, l'esclave de Christ.» Ou -bien: «À sa chère soeur en Christ, Abailard, son frère en Christ.» Le -ton d'Héloïse est tout autre: «À son maître, non, à son père; à son -époux, non, à son frère; sa servante, son épouse, non, sa fille, sa -soeur; à Abailard, Héloïse[434]!» La passion lui arrache des mots qui -sortent tout à fait de la réserve religieuse du XIIe siècle: «Dans -toute situation de ma vie, Dieu le sait, je crains de t'offenser plus -que Dieu même; je désire te plaire plus qu'à lui. C'est ta volonté, et -non l'amour divin, qui m'a conduite à revêtir l'habit religieux[435].» -Elle répéta ces étranges paroles à l'autel même. Au moment de prendre -le voile, elle prononça les vers de Cornélie dans Lucain: «Ô le plus -grand des hommes, ô mon époux, si digne d'un si noble hyménée! Faut-il -que l'insolente fortune ait pu quelque chose sur cette tête illustre? -C'est mon crime, je t'épousai pour ta ruine! je l'expierai du moins, -accepte cette immolation volontaire[436]!» - -[Note 434: «Domino suo, imo patri; conjugi suo, imo fratri; ancilla -sua, imo filia; ipsius uxor, imo soror; Abelardo, Heloissa.»] - -[Note 435: «In omni (Deus scit!) vitæ meæ statu, te magis adhuc -offendere quam Deum tereor; tibi placere amplius quam ipsi appeto. Tua -me ad religionis habitum jussio, non divina traxit dilectio.»] - -[Note 436: - - . . . . . O maxime conjux! - O thalamis indigne meis! hoc juris habebat - In tantum fortuna caput! Cur impia nupsi, - Si miserum factura fui? Nunc accipe poenas, - Sed quas sponte luam.] - -Cet idéal de l'amour pur et désintéressé, Abailard, avant les -mystiques, avant Fénelon, l'avait posé dans ses écrits comme la fin de -l'âme religieuse[437]. La femme s'y éleva pour la première fois dans -les écrits d'Héloïse, en le rapportant à l'homme, à son époux, à son -dieu visible. Héloïse devait revivre sous une forme spiritualiste en -sainte Catherine et sainte Thérèse. - -[Note 437: Comment. in epist. ad Romanos.] - -La restauration de la femme eut lieu principalement au XIIe siècle. -Esclave dans l'Orient, enfermée encore dans le gynécée grec, émancipée -par la jurisprudence impériale, elle fut dans la nouvelle religion -l'égale de l'homme. Toutefois le christianisme, à peine affranchi de -la sensualité païenne, craignait toujours la femme et s'en défiait. Il -reconnaissait sa faiblesse et sa contradiction. Il repoussait la femme -d'autant plus qu'il avait plus nié la nature. De là, ces expressions -dures, méprisantes même, par lesquelles il s'efforce de se prémunir. -La femme est communément désignée dans les écrivains ecclésiastiques -et dans les capitulaires par ce mot dégradant _Vas infirmius_. Quand -Grégoire VII voulut affranchir le clergé de son double lien, la femme -et la terre, il y eut un nouveau déchaînement contre cette dangereuse -Ève, dont la séduction a perdu Adam, et qui le poursuit toujours dans -ses fils. - -Un mouvement tout contraire commença au XIIe siècle. Le libre -mysticisme entreprit de relever ce que la dureté sacerdotale avait -traîné dans la boue. Ce fut surtout un Breton, Robert d'Arbrissel, qui -remplit cette mission d'amour. Il rouvrit aux femmes le sein du -Christ, fonda pour elles des asiles, leur bâtit Fontevrault, et il y -eut bientôt des Fontevrault pour toute la chrétienté[438]. -L'aventureuse charité de Robert s'adressait de préférence aux grandes -pécheresses; il enseignait dans les plus odieux séjours la clémence -de Dieu, son incommensurable miséricorde. «Un jour qu'il était venu à -Rouen, il entra dans un mauvais lieu, et s'assit au foyer pour se -chauffer les pieds. Les courtisanes l'entourent, croyant qu'il est -venu pour faire folie. Lui, il prêche les paroles de vie, et promet la -miséricorde du Christ. Alors, celle qui commandait aux autres lui -dit:--Qui es-tu, toi qui dit de telles choses? Tiens pour certain que -voilà vingt ans que je suis entrée en cette maison pour commettre des -crimes, et qu'il n'y est jamais venu personne qui parlât de Dieu et de -sa bonté. Si pourtant je savais que ces choses fussent vraies!...--À -l'instant, il les fit sortir de la ville, il les conduisit plein de -joie au désert, et là, leur ayant fait faire pénitence, il les fit -passer du démon au Christ[439].» - -[Note 438: L'ordre de Fontevrault eut trente abbayes en -Bretagne.--Fondé vers 1100, il comptait déjà, selon Suger, en 1145, -près de cinq mille religieuses.--Les femmes étaient cloîtrées, -chantaient et priaient; les hommes travaillaient.--Malade, il appelle -ses moines, et leur dit: «Deliberate vobiscum, dum adhuc vivo, utrum -permanere velitis in vestro proposito; ut scilicet, pro animarum -vestrarum salute, obediatis ancillarum Christi præcepto. Scitis enim -quia quæcumque, Deo cooperante, alicubi ædificavi, earum potentatui -atque dominatui subdidi... Quo audito, pene omnes unanimi voce -dixerunt: Absit hoc, etc.» Avant de mourir il voulut donner un chef -aux siens. «Scitis, dilectissimi mei, quod quidquid in mundo -ædificavi, ad opus sanctimonialium nostrarum feci: eisque potestatem -omnem facultatum marsum præbui: et quod his majus est, et me et meos -discipulos, pro animarum nostrarum salute, earum servitio submisi. -Quamobrem disposui abbatissam ordinare.» Considérant qu'une vierge -élevée dans le cloître, ne connaissant que les choses spirituelles et -la contemplation, ne saurait gouverner les affaires extérieures, et se -reconnaître au milieu du tumulte du monde, il nomme une femme veuve et -lui recommande que jamais on ne prenne pour abbesse une des femmes -élevées dans le cloître.--Il recommande aussi de parler peu, de ne -point manger de chair, de se vêtir grossièrement. - -Lettre de Marbodus, évêque de Rennes, à Robert d'Arbrissel: «Mulierum -cohabitationem, in quo genere condam peccasti, diceris plus amare... -Has ergo non solum communi mensa per diem, sed et communi occubitu per -noctem digeris, ut referunt, accubante simul et discipulorum grege, ut -inter utrosque medius jaceas, utrique sexui vigiliarum et somni leges -præfigas.» D. Morice, I, 499. «Feminarum quasdam, ut dicitur, nimis -familiariter tecum habitare permittis et cum ipsis etiam et inter -ipsas noctu frequenter cubare non erubescis. Hoc si modo agis, vel -aliquando egisti, novum et inauditum, sed infructuosum martyrii genus -invenisti... Mulierum quibusdam, sicut fama sparsit, et nos ante -diximus, sæpe privatim loqueris earum accubitu novo martyrii genere -cruciaris.» Lettre de Geoffroi, abbé de Vendôme, à Robert d'Arbrissel, -publiée par le P. Sirmond (Daru, Histoire de Bretagne, I, 320): «Taceo -de juvenculis quas sine examine religionem professas, mutata veste, -per diversas cellulas protinus inclusisti. Hujus igitur facti -temeritatem miserabilis exitus probat; aliæ enim, urgente partu, -fractis ergastulis, elapsæ sunt; aliæ in ipsis ergastulis pepererunt.» -Clypeus nascentis ordinis Fontebraldensis, t. I, p. 69.] - -[Note 439: Manuscrit de l'abbaye de Vaulx-Cernay (cité par Bayle).] - -C'était chose bizarre de voir le bienheureux Robert d'Arbrissel -enseigner la nuit et le jour, au milieu d'une foule de disciples des -deux sexes qui reposaient ensemble autour de lui. Les railleries -amères de ses ennemis, les désordres même auxquels ces réunions -donnaient lieu, rien ne rebutait le charitable et courageux Breton. Il -couvrait tout du large manteau de la grâce. - -La grâce prévalant sur la loi, il se fit sensiblement une grande -révolution religieuse. Dieu changea de sexe, pour ainsi dire. La -Vierge devint le dieu du monde; elle envahit presque tous les temples -et tous les autels. La piété se tourna en enthousiasme de galanterie -chevaleresque. L'Église mystique de Lyon célébra la fête de -l'Immaculée Conception (1134). - -La femme régna dans le ciel, elle régna sur la terre. Nous la voyons -intervenir dans les choses de ce monde et les diriger. Bertrade de -Montfort gouverne à la fois son premier époux Foulques d'Anjou, et le -second Philippe Ier, roi de France. Le premier, exclu de son lit, se -trouve trop heureux de s'asseoir sur l'escabeau de ses pieds[440]. -Louis VII date ses actes du couronnement de sa femme Adèle[441]. Les -femmes, juges naturels des combats de poésie et des cours d'amour, -siégent aussi comme juges, à l'égal de leurs maris, dans les affaires -sérieuses. Le roi de France reconnaît expressément ce droit[442]. -Nous verrons Alix de Montmorency conduire une armée à son époux, le -fameux Simon de Montfort. - -[Note 440: Vit. Lud. Gross., ap. Scr. fr.] - -[Note 441: Chart. ann. 1115. «Si quelque plainte est portée devant lui -ou devant son épouse...--La septième année de notre règne, et le -premier de celui de la reine Adèle.»--Adèle prit la croix avec son -mari.--Philippe-Auguste, à son départ pour la croisade, lui laissa la -régence.] - -[Note 442: En 1134, Ermengarde de Narbonne succédant à son frère, -demande et obtient de Louis le Jeune l'autorisation de juger, chose -interdite aux femmes par Constantin et Justinien. _Voy._ dans -Duchesne, t. IV: la réponse du roi... «apud vos deciduntur negotia -legibus imperatorum: benignior longe est consuetudo regni nostri, ubi -si melior sexus defuerit, mulieribus succedere et hæreditatem -administrare conceditur.»] - -Exclues jusque-là des successions par la barbarie féodale, les femmes -y rentrent partout dans la première moitié du XIIe siècle; en -Angleterre, en Castille, en Aragon, à Jérusalem, en Bourgogne, en -Flandre, Hainaut, Vermandois, en Aquitaine, Provence et bas Languedoc. -La rapide extinction des mâles, l'adoucissement des moeurs et le -progrès de l'équité, rouvrent les héritages aux femmes. Elles portent -avec elles les souverainetés dans les maisons étrangères; elles mêlent -le monde, elles accélèrent l'agglomération des États, et préparent la -centralisation des grandes monarchies. - -Une seule, entre les maisons royales, celle des Capets, ne reconnut -point le droit des femmes; elle resta à l'abri des mutations qui -transféraient les États d'une dynastie à une autre. Elle reçut, et -elle ne donna point. Des reines étrangères purent venir; l'élément -féminin, l'élément mobile put s'y renouveler; l'élément mâle n'y vint -point du dehors, il y resta le même, et avec lui l'identité d'esprit, -la perpétuité des traditions. Cette fixité de la dynastie est une des -choses qui ont le plus contribué à garantir l'unité, la personnalité -de notre mobile patrie. - - * * * * * - -Le caractère commun de la période qui suit la croisade, et que nous -venons de parcourir dans ce chapitre, c'est une tentative -d'affranchissement. La croisade, dans son mouvement immense, avait été -une occasion, une impulsion. L'occasion venue, la tentative eut lieu; -affranchissement du peuple dans les communes, affranchissement de la -femme, affranchissement de la philosophie, de la pensée pure. Ce -retentissement de la croisade elle-même devait avoir toute sa -puissance et son effet en France, chez le plus sociable des peuples. - - - - -CHAPITRE V - -LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE. LOUIS LE JEUNE, HENRI II -(PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE; HUMILIATION DE LOUIS.--THOMAS -BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE). - -1135-1180 - - -L'opposition de la France et de l'Angleterre, commencée avec Guillaume -le Conquérant au milieu du XIe siècle, n'atteignit toute sa violence -qu'au XIIe, sous les règnes de Louis le Jeune et d'Henri II, de -Richard Coeur de Lion et de Philippe-Auguste. Elle eut sa catastrophe -vers 1200, à l'époque de l'humiliation de Jean et de la confiscation -de la Normandie. La France garda l'ascendant pour un siècle et demi -(1200-1346). - -Si le sort des peuples tenait aux souverains, nul doute que les rois -anglais n'eussent vaincu. Tous, de Guillaume le Bâtard à Richard Coeur -de Lion, furent des héros, au moins selon le monde. Les héros furent -battus; les pacifiques vainquirent. Pour s'expliquer ceci, il faut -pénétrer le vrai caractère du roi de France et du roi d'Angleterre, -tels qu'ils apparaissent dans l'ensemble du moyen âge. - -Le premier, suzerain du second, conserve généralement une certaine -majesté immobile[443]. Il est calme et insignifiant en comparaison de -son rival. Si vous exceptez les petites guerres de Louis le Gros et la -triste croisade de Louis VII que nous allons raconter, le roi de -France semble enfoncé dans son hermine; il régente le roi -d'Angleterre, comme son vassal et son fils; méchant fils qui bat son -père. Le descendant de Guillaume le Conquérant[444], quel qu'il soit, -c'est un homme rouge, cheveux blonds et plats, gros ventre, brave et -avide, sensuel et féroce, glouton et ricaneur, entouré de mauvaises -gens, volant et violant, fort mal avec l'Église. Il faut dire aussi -qu'il n'a pas si bon temps que le roi de France. Il a bien plus -d'affaires; il gouverne à coups de lance trois ou quatre peuples dont -il n'entend pas la langue. Il faut qu'il contienne les Saxons par les -Normands, les Normands par les Saxons, qu'il repousse aux montagnes -Gallois et Écossais. Pendant ce temps-là, le roi de France peut de son -fauteuil lui jouer plus d'un tour. Il est son suzerain d'abord; il est -fils aîné de l'Église, fils légitime; l'autre est le bâtard, le fils -de la violence. C'est Ismaël et Isaac. Le roi de France a la loi pour -lui, _cette vieille mère avec son frein rouillé, qu'on appelle la -loi_[445]. L'autre s'en moque; il est fort, il est chicaneur, en sa -qualité de Normand. Dans ce grand mystère du XIIe siècle, le roi de -France joue le personnage du bon Dieu, l'autre celui du Diable. Sa -légende généalogique le fait remonter d'un côté à Robert le Diable, de -l'autre à la fée Mélusine. «C'est l'usage dans notre famille, disait -Richard Coeur de Lion, que les fils haïssent le père; du diable nous -venons, et nous retournons au diable[446].» Patience, le roi du bon -Dieu aura son tour. Il souffrira beaucoup sans doute; il est né -endurant: le roi d'Angleterre peut lui voler sa femme et ses -provinces[447]; mais il recouvrera tout un matin. Les griffes lui -poussent sous son hermine. Le _saint homme de roi_ sera tout à l'heure -Philippe-Auguste ou Philippe le Bel. - -[Note 443: Cela est très-frappant dans leurs sceaux. Le roi -d'Angleterre est représenté, sur une face, assis; sur l'autre, à -cheval, et brandissant son épée. Le roi de France est toujours assis. -Si Louis VII est quelquefois représenté à cheval (_1137, 1138, -Archives du Royaume, K. 40_), c'est comme _Dux Aquitanorum_. -L'exception confirme la règle.] - -[Note 444: On sait l'énorme grosseur de Guillaume le Conquérant -(_Voy._ plus haut). «Quand donc accouchera ce gros homme?» disait le -roi de France. Lorsqu'il fallut l'enterrer, la fosse se trouva trop -étroite et le corps creva. Il dépensait pour sa table des sommes -énormes (Gazas ecclesiasticas conviviis profusioribus insumebat, -Guill. Malmsb. l. III, ap. Scr. fr. XI, 188). Les auteurs de l'Art de -vérifier les Dates (XIII, 15) rapportent de lui, d'après une chronique -manuscrite, un trait de violence singulière. Lorsque Baudouin de -Flandre lui refusa sa fille Mathilde, «il passa jusques en la chambre -de la comtesse; il trouva la fille au comte, si la prist par les -trèces, si la traisna parmi la chambre et défoula à ses piés.»--Son -fils aîné Robert était surnommé _Courte-Heuse_, ou _Bas-Court_ (Order. -Vit., ap. Scr. fr. XII, 596..... facie obesa, corpore pingui brevique -statura _Gambaon_ cognominatus est, et _Brevis-ocrea_); il se laissait -ruiner par les histrions et les prostituées (ibid., p. 602: -Histrionibus et parasitis ac meretricibus; item, p. 681.).--Le second -fils du Conquérant, Guillaume le Roux, était de petite taille et fort -replet; il avait les cheveux blonds et plats, et le visage couperosé. -(Lingard, t. II de la trad., p. 167.) «Quand il mourut, dit Orderic -Vital, ce fut la ruine des routiers, des débauchés et des filles -publiques, et bien des cloches ne sonnèrent pas pour lui, qui avaient -retenti longtemps pour des indigents ou de pauvres femmes» (Scr. rer. -fr. XII, 679).--Ibid. «Legitimam conjugem nunquam habuit; sed -obscoenis fornicationibus et frequentibus moechiis inexplebiliter -inhæsit.» p. 635: «Protervus et lascivus.» p. 624: «Erga Deum et -ecclesiæ frequentationem cultumque frigidus extitit.»--Suger, ibid., -p. 12: Lasciviæ et animi desideriis deditus..... Ecclesiarum crudelis -exactor, etc.»--Huntingd., p. 216: «Luxuriæ scelus tacendum exercebat, -non occulte, sed ex impudentia coram sole, etc.»--Henri Beauclerc, son -jeune frère, eut de ses nombreuses maîtresses plus de quinze bâtards. -Suivant plusieurs écrivains, sa mort fut causée par sa voracité en -mangeant un plat de lamproies (Lingard, II, 241). Ses fils, Guillaume -et Richard, se souillaient des plus infâmes débauches. (Huntingd., p. -218: «Sodomitica labe dicebantur, et erant irretiti.» Gervas., p. -1339: «Luxuriæ et libidinis omni tabe maculati.)» Glaber (ap. Scr. fr. -X, 51) remarque que dès leur arrivée dans les Gaules, les Normands -eurent presque toujours pour princes des bâtards.--Les Plantagenets -semblèrent continuer cette race souillée. Henri II était roux, -défiguré par la grosseur énorme de son ventre, mais toujours à cheval -et à la chasse. (Petr. Bles., p. 98.) Il était, dit son secrétaire, -plus violent qu'un lion (Leo et leono truculentior, dum vehementius -excandescit, p. 75); ses yeux bleus se remplissaient alors de sang, -son teint s'animait, sa voix tremblait d'émotion (Girald. Cambr., ap. -Camden, p. 783.). Dans un accès de rage, il mordit un page à l'épaule. -Humet, son favori, l'ayant un jour contredit, il le poursuivit jusque -sur l'escalier, et ne pouvant l'atteindre, il rongeait de colère la -paille qui couvrait le plancher. «Jamais, disait un cardinal, après -une longue conversation avec Henri, je n'ai vu d'homme mentir si -hardiment.» (Ép. S. Thom... p. 566.) Sur ses successeurs, Richard et -Jean, voyez plus bas.--L'idéal, c'est Richard III, de Shakespeare, -comme celui de l'histoire.] - -[Note 445: «The rusty curb of old father antic the law.» Shakespeare.] - -[Note 446: «De Diabolo venientes, et ad Diabolum transeuntes.»] - -[Note 447: Il enleva à Louis VII sa femme Éléonore, le Poitou, la -Guienne, etc.] - -Il y a dans cette pâle et médiocre figure une force immense qui doit -se développer. C'est le roi de l'Église et de la bourgeoisie, le roi -du peuple et de la loi. En ce sens il a le droit divin. Sa force -n'éclate pas par l'héroïsme; il grandit d'une végétation puissante, -d'une progression continue, lente et fatale comme la nature. -Expression générale d'une diversité immense, symbole d'une nation tout -entière, plus il la représente, plus il semble insignifiant. La -personnalité est faible en lui; c'est moins un homme qu'une idée; être -impersonnel, il vit dans l'universalité, dans le peuple, dans -l'Église, fille du peuple; c'est un personnage profondément -_catholique_ dans le sens étymologique du mot. - -Le bon roi Dagobert, Louis le Débonnaire, Robert le Pieux, Louis le -Jeune, saint Louis, sont les types de cet honnête roi. Tous vrais -saints quoique l'Église n'ait canonisé que le dernier[448], celui qui -fut puissant. Le scrupuleux Louis le Jeune est déjà saint Louis, mais -moins heureux, et ridicule par ses infortunes politiques et -conjugales. La femme tient grande place dans l'histoire de ces rois. -Par ce côté, ils sont hommes; la nature est forte chez eux; c'est -presque l'unique intérêt pour lequel ils se mettent quelquefois mal -avec l'Église; Louis le Débonnaire pour sa Judith, Lothaire II pour -Valdrade, Robert pour la reine Berthe, Philippe Ier pour Bertrade, -Philippe-Auguste pour Agnès de Méranie. Dans saint Louis, forme épurée -de la royauté du moyen âge, la domination de la femme est celle d'une -mère, de Blanche de Castille. On sait qu'il se cachait dans une -armoire quand sa mère, l'altière Espagnole, le surprenait chez sa -femme, la bonne Marguerite. - -[Note 448: Encore Louis VII est-il saint lui-même, suivant quelques -auteurs. On lit dans une chronique française, insérée au douzième -volume du Recueil des Historiens de France, p. 226: «Il fu mors....; -sains est, bien le savons;» et dans une chronique latine (ibid.): -«..... Et sanctus reputatur, prout alias in libro vitæ suæ legimus.»] - -Louis le Gros, sur son lit de mort, reçut le prix de cette réputation -d'honnêteté qu'il avait acquise à sa famille. Le plus riche souverain -de la France, le comte de Poitiers et d'Aquitaine, qui se sentait -aussi mourir, ne crut pouvoir mieux placer sa fille Éléonore et ses -vastes États, qu'en les donnant au jeune Louis VII, qui succéda -bientôt à son père (1137). Sans doute aussi, il n'était pas fâché de -faire de sa fille une reine. Le jeune roi avait été élevé bien -dévotement dans le cloître de Notre-Dame[449]; c'était un enfant sans -aucune méchanceté, et fort livré aux prêtres; le vrai roi fut son -précepteur, Suger, abbé de Saint-Denis[450]. Au commencement pourtant -l'agrandissement de ses États, qui se trouvait presque triplés par son -mariage, semble lui avoir enflé le coeur. Il essaya de faire valoir -les droits de sa femme sur le comté de Toulouse. Mais ses meilleurs -amis parmi les barons, le comte même de Champagne, refusèrent de le -suivre à cette conquête du Midi. En même temps le pape Innocent II, -croyant pouvoir tout oser sous ce pieux jeune roi, avait risqué de -nommer son neveu à l'archevêché de Bourges, métropole des Aquitaines. -Saint Bernard et Pierre le Vénérable réclamèrent en vain contre cette -usurpation. Le neveu du pape se réfugia sur les terres du comte de -Champagne, dont la soeur venait d'être répudiée par un cousin de Louis -VII. Louis et son cousin, frappés d'anathème par le pape, se vengèrent -sur le comte de Champagne, ravagèrent ses terres et brûlèrent le bourg -de Vitry. Les flammes gagnèrent malheureusement la principale église, -où la plupart des habitants s'étaient réfugiés. Ils y étaient au -nombre de treize cents, hommes, femmes et enfants. On entendit bientôt -leurs cris; le vainqueur lui-même ne pouvait plus les sauver, tous y -périrent. - -[Note 449: _Voy._ une charte de Louis VII, ap. Scr. fr. XII, 90..... -«Ecclesiam parisiensem, in cujus claustro, quasi in quodam maternali -gremio, incipientis vitæ et pueritiæ nostræ exegimus tempora.»] - -[Note 450: Suger était né probablement aux environs de Saint-Omer, en -1081, d'un homme du peuple nommé Hélinand.--Lorsque Philippe Ier -confia aux moines de Saint-Denis l'éducation de son fils Louis le -Gros, ce fut Suger que l'abbé en chargea.--Sa conduite, comme celle de -ses moines, excita d'abord les plaintes de saint Bernard (Ép. 78); -mais plus tard il mena, de l'aveu de saint Bernard lui-même (Ép. 309), -une vie exemplaire.--Il écrivit lui-même un livre sur les -constructions qu'il fit faire à Saint-Denis, etc. «L'abbé de Cluny -ayant admiré pendant quelque temps les ouvrages et les bâtiments que -Suger avait fait construire, et s'étant retourné vers la très-petite -cellule que cet homme, éminemment ami de la sagesse, avait arrangée -pour sa demeure, il gémit profondément, dit-on, et s'écria: «Cet homme -nous condamne tous, il bâtit, non comme nous, pour lui-même, mais -uniquement pour Dieu.» Tout le temps, en effet, que dura son -administration, il ne fit pour son propre usage que cette simple -cellule, d'à peine dix pieds en largeur et quinze en longueur, et la -fit dix ans avant sa mort, afin d'y recueillir sa vie, qu'il avouait -avoir dissipée trop longtemps dans les affaires du monde. C'était là -que, dans les heures qu'il avait de libres, il s'adonnait à la -lecture, aux larmes et à la contemplation; là, il évitait le tumulte -et fuyait la compagnie des hommes du siècle; là, comme le dit un sage, -il n'était jamais moins seul que quand il était seul; là, en effet, il -appliquait son esprit à la lecture des plus grands écrivains, à -quelque siècle qu'ils appartinssent, s'entretenait avec eux, étudiait -avec eux; là, il n'avait pour se coucher, au lieu de plume, que la -paille sur laquelle était étendue, non pas une fine toile, mais une -couverture assez grossière de simple laine, que recouvraient, pendant -le jour, des tapis décents.» Vie de Suger, par Guillaume, moine de -Saint-Denis.] - -Cet horrible événement brisa le coeur du roi. Il devint tout à coup -docile au pape, se réconcilia à tout prix avec lui. Mais sa conscience -était partagée entre des scrupules divers. Il avait juré de ne jamais -permettre au neveu d'Innocent d'occuper le siége de Bourges. Le -pontife avait exigé qu'il renonçât à ce serment; et Louis se repentait -et d'avoir fait un serment impie, et de ne l'avoir pas observé. -L'absolution pontificale ne suffisait pas pour le tranquilliser. Il se -croyait responsable de tous les sacriléges commis pendant les trois -ans qu'avait duré l'interdit. Au milieu de ces agitations d'une âme -timorée, il apprit l'effroyable massacre de tout le peuple d'Édesse, -égorgé en une nuit. Des plaintes lamentables arrivaient tous les jours -des Français d'outre-mer. Ils déclaraient que s'ils n'étaient -secourus, ils n'avaient à attendre que la mort. Louis VII fut ému; il -se crut d'autant plus obligé d'aller au secours de la terre sainte, -que son frère aîné, mort avant Louis le Gros, avait pris la croix, et -qu'en lui laissant le trône, il semblait lui avoir transmis -l'obligation d'accomplir son voeu (1147). - -Combien cette croisade différa de la première, c'est chose évidente, -quoique les contemporains semblent avoir pris à tâche de se le -dissimuler à eux-mêmes. L'idée de la religion, du salut éternel, -n'était plus attachée à une ville, à un lieu. On avait vu de près -Jérusalem et le saint sépulcre. On s'était douté que la religion et la -sainteté n'étaient pas enfermées dans ce petit coin de terre qui -s'étend entre le Liban, le désert et la mer Morte. Le point de vue -matérialiste qui localisait la religion avait perdu son empire. Suger -détourna en vain le roi de la croisade. Saint Bernard lui-même, qui la -prêcha à Vézelai et en Allemagne, n'était pas convaincu qu'elle fût -nécessaire au salut. Il refusa d'y aller lui-même, et de guider -l'armée, comme on l'en priait[451]. Il n'y eut point cette fois -l'immense entraînement de la première croisade. Saint Bernard exagère -visiblement quand il nous dit que pour sept femmes il restait un -homme. Dans la réalité, on peut évaluer à deux cent mille hommes les -deux corps d'armée qui descendirent le Danube sous l'empereur Conrad -et le roi Louis VII. Les Allemands étaient en grand nombre cette fois. -Mais une foule de princes qui relevaient de l'Empire, les évêques de -Toul et de Metz, les comtes de Savoie et de Monferrat, tous les -seigneurs du royaume d'Arles, se réunirent de préférence à l'armée de -France. Dans celle-ci marchaient sous le roi les comtes de Toulouse, -de Flandre, de Blois, de Nevers, de Dreux, les seigneurs de Bourbon, -de Coucy, de Lusignan, de Courtenay, et une foule d'autres. On y -voyait aussi la reine Éléonore, dont la présence était peut-être -nécessaire pour assurer l'obéissance de ses Poitevins et de ses -Gascons. C'est la première fois qu'une femme a cette importance dans -l'histoire. - -[Note 451: En 1128, il détourne un abbé du pèlerinage de Jérusalem. -(Operum t. I, p. 85; _voy._ aussi p. 323.)--En 1129, il écrit à -l'évêque de Lincoln, au sujet d'un Anglais nommé Philippe, qui, parti -pour la terre sainte, s'était arrêté à Clairvaux et y avait pris -l'habit: «Philippus vester volens proficisci Jerosolymam, compendium -viæ invenit, et cito pervenit quo volebat... Stantes sunt jam pedes -ejus in atriis Jerusalem; et quem audierat in Euphrata, inventum in -campis silvæ libenter adorat in loco ubi steterunt pedes ejus. -Ingressus est sanctam civitatem... Factus est ergo non curiosus tantum -spectator, sed et devotus habitator, et civis conscriptus Jerusalem, -non autem terrenæ hujus, cui Arabiæ mons Sina conjunctus est, quæ -servit cum filiis suis, sed liberæ illius, quæ est sursum mater -nostra. Et si vultis scire, Claræ-Vallis est (p. 64).--Voici un -passage d'un auteur arabe, qui offre, avec les idées exprimées par -saint Bernard, une remarquable analogie: «Ceux qui volent à la -recherche de la Caaba, quand ils ont enfin atteint le but de leurs -fatigues, voient une maison de pierre, haute, révérée, au milieu d'une -vallée sans culture; ils y entrent, afin d'y voir Dieu; ils le -cherchent longtemps et ne le voient point. Quand avec tristesse ils -ont parcouru la maison, ils entendent une voix au-dessus de leurs -têtes: Ô adorateurs d'une maison! pourquoi adorer de la pierre et de -la boue? Adorez l'autre maison, celle que cherchent les élus!» (Ce -beau fragment, dû à un jeune orientaliste, M. Ernest Fouinet, a été -inséré par M. Victor Hugo dans les notes de ses Orientales, p. 416 de -la première édition.)] - -Le plus sage eût été de faire route par mer, comme le conseillait le -roi de Sicile. Mais le chemin de terre était consacré par le souvenir -de la première croisade et la trace de tant de martyrs. C'était le -seul que pût prendre la multitude des pauvres, qui, sous la protection -de l'armée, voulaient visiter les saints lieux. Le roi de France -préféra cette route. Il s'était assuré du roi de Sicile, de l'empereur -d'Allemagne Conrad, du roi de Hongrie, et de l'empereur de -Constantinople Manuel Comnène. La parenté des deux empereurs, Manuel -et Conrad, semblait promettre quelque succès à la croisade. Ainsi -l'expédition ne fut point entreprise à l'aveugle. Louis s'efforça de -conserver quelque discipline dans l'armée de France. Les Allemands, -sous l'empereur Conrad et son neveu, étaient déjà partis; rien -n'égalait leur impatience et leur brutal emportement. L'empereur -Manuel Comnène, dont les victoires avaient restauré l'empire grec, les -servit à souhait; il se hâta d'expédier ces barbares au delà du -Bosphore, et les lança dans l'Asie par la route la plus courte, mais -la plus montagneuse, celle de Phrygie et d'Iconium. Là ils eurent -occasion d'user leur bouillante ardeur. Ces lourds soldats furent -bientôt épuisés dans ces montagnes, sur ces pentes rapides où la -cavalerie turque voltigeait, apparaissant tantôt à leur côté, et -tantôt sur leurs têtes. Ils périrent, à la grande dérision des Grecs, -des Français même. _Pousse, pousse Allemand_, criaient ceux-ci. C'est -un historien grec qui nous a conservé ces deux mots sans les -traduire[452]. - -[Note 452: [Grec: Poutxê, Alamane.]] - -Les Français eux-mêmes ne furent pas plus heureux. Ils prirent d'abord -la longue et facile route des rivages de l'Asie Mineure. Mais à force -d'en suivre les sinuosités, ils perdirent patience; ils s'engagèrent -eux aussi dans l'intérieur du pays, et y éprouvèrent les mêmes -désastres. D'abord la tête de l'armée, ayant pris les devants, faillit -périr. Chaque jour, le roi bien confessé et administré se lançait à -travers la cavalerie turque[453]. Mais rien n'y faisait. L'armée -aurait péri dans ces montagnes sans un chevalier nommé Gilbert auquel -le commandement fut remis comme au plus digne, et sur lequel nous ne -savons malheureusement aucun détail. Les croisés accusaient de tous -leurs maux la perfidie des Grecs, qui leur donnaient de mauvais guides -et leur vendaient au poids de l'or les vivres, que Manuel s'était -engagé à fournir. L'historien Nicétas avoue lui-même que l'empereur -trahissait les croisés[454]. La chose fut visible lorsqu'ils -arrivèrent à Antiochette. Les Grecs qui occupaient cette ville y -reçurent les fuyards des Turcs. Cependant Louis s'était conduit -loyalement avec Manuel. À l'exemple de Godefroi de Bouillon, il avait -refusé d'écouter ceux qui lui conseillaient à son passage de s'emparer -de Constantinople. - -[Note 453: Odon de Deuil: «... Et à son retour, il demandait toujours -vêpres et complies, faisant toujours de Dieu l'Alpha et l'Oméga de -toutes ses oeuvres.»] - -[Note 454: «L'empereur, dit-il, invitait par des lettres pressantes le -sultan des Turcs à marcher contre les Allemands.»] - -Enfin ils arrivèrent à Satalie, dans le golfe de Chypre. Il y avait -encore quarante journées de marche pour aller par terre à Antioche en -faisant le tour du golfe. Mais la patience et le zèle des barons -étaient à bout. Il fut impossible au roi de les retenir. Ils -déclarèrent qu'ils iraient par mer à Antioche. Les Grecs fournirent -des vaisseaux à tous ceux qui pouvaient payer. Le reste fut abandonné -sous la garde du comte de Flandre, du sire de Bourbon, et d'un corps -de cavalerie grecque que le roi loua pour les protéger. Il donna -ensuite tout ce qui lui restait à ces pauvres gens, et s'embarqua avec -Éléonore. Mais les Grecs qui devaient les défendre les livrèrent -eux-mêmes, ou les réduisirent en esclavage; ceux qui échappèrent le -durent au prosélytisme des Turcs, qui leur firent embrasser leur -religion. - - * * * * * - -Telle fut la honteuse issue de cette grande expédition. Ceux qui -s'étaient embarqués formaient pourtant la force réelle de l'armée. Ils -pouvaient être de grande utilité aux chrétiens d'Antioche ou de la -terre sainte. Mais la honte pesait sur eux, et le souvenir des -malheureux qu'ils avaient abandonnés en Cilicie. Louis VII ne voulut -rien entreprendre pour le prince d'Antioche, Raymond de Poitiers, -oncle de sa femme Éléonore. C'était le plus bel homme du temps, et sa -nièce semblait trop bien avec lui. Louis craignit qu'il ne voulût l'y -retenir, partit brusquement d'Antioche, et se rendit à la terre -sainte. Il n'y fit rien de grand. Conrad vint l'y retrouver. Leur -rivalité leur fit manquer le siége de Damas, qu'ils avaient entrepris. -Ils retournèrent honteusement en Europe, et le bruit courut que -Louis, pris un instant par les vaisseaux des Grecs, n'avait été -délivré que par la rencontre d'une flotte des Normands de Sicile. - -C'était une triste chose qu'un pareil retour et une grande dérision. -Qu'étaient devenus ces milliers de chrétiens abandonnés, livrés aux -infidèles! Tant de légèreté et de dureté en même temps! Tous les -barons étaient coupables, mais la honte fut pour le roi. Il porta le -péché à lui seul. Pendant la croisade, la fière et violente Éléonore -avait montré le cas qu'elle faisait d'un tel époux. Elle avait déclaré -dès Antioche qu'elle ne pouvait demeurer la femme d'un homme dont elle -était parente, que d'ailleurs elle ne voulait pas d'un moine pour -mari[455]. Elle aimait, dit-on, Raymond d'Antioche; selon d'autres, un -bel esclave sarrazin. On disait qu'elle avait reçu des présents du -chef des infidèles. Au retour, elle demanda le divorce au concile de -Beaugency. Louis se soumit au jugement du concile, et perdit d'un coup -les vastes provinces qu'Éléonore lui avait apportées. Voilà le midi de -la France encore une fois isolé du nord. Une femme va porter à qui -elle voudra la prépondérance de l'Occident. - -[Note 455: «Se monacho, non regi nupsisse.»] - -Il paraît que la dame s'était assurée d'avance d'un autre époux. Le -divorce fut prononcé le 18 mars; dès la Pentecôte, Henri Plantagenet, -duc d'Anjou, petit-fils de Guillaume le Conquérant, duc de Normandie, -bientôt roi d'Angleterre, avait épousé Éléonore, et avec elle la -France occidentale, de Nantes aux Pyrénées. Avant même qu'il fût roi -d'Angleterre, ses États se trouvaient deux fois plus étendus que ceux -du roi de France. En Angleterre, il ne tarda pas à prévaloir sur -Étienne de Blois, dont le fils avait épousé une soeur de Louis VII. -Ainsi tout tournait contre celui-ci, tout réussissait à son rival. - -Il faut savoir un peu ce que c'était que cette royauté d'Angleterre, -dont la rivalité avec la France va nous occuper. - -La spoliation de tout un peuple, voilà la base hideuse de la puissance -anglo-normande. Cette vie de brigandage et de violence que chaque -baron avait exercée en petit autour de son manoir, elle se produisit -en grand de l'autre côté du détroit. Là le serf fut tout un peuple, et -le servage approcha en horreur de l'esclavage antique, ou de celui de -nos colonies. Nul lien entre les vaincus et les vainqueurs; autre -langue, autre race; l'habitude de tout pouvoir, une exécrable -férocité, nul respect humain, nul frein légal; partout des seigneurs -presque égaux du roi, comme compagnons de sa conquête; le seul comte -de Moreton avait plus de six cents fiefs[456]. Ces barons voulaient -bien se dire hommes du roi. Mais réellement il n'était que le premier -d'entre eux. Dans les grandes occasions, ils devenaient les juges de -ce roi. Cependant ils auraient trop risqué à être indépendants. Peu -nombreux au milieu d'un peuple immense, qu'ils foulaient si -brutalement, ils avaient besoin d'un centre où recourir en cas de -révolte, d'un chef qui pût les rallier, qui représentât la partie -normande au milieu de la conquête. Voilà ce qui explique pourquoi -l'ordre féodal fut si fort dans le pays même où les vassaux plus -puissants devaient être plus tentés de le mépriser. - -[Note 456: Hallam. Il est vrai que ses possessions étaient dispersées: -248 manoirs dans le Cornwall, 54 en Sussex, 196 en Yorkshire, 99 dans -le comté de Northampton, etc.] - -La position de ce roi de la conquête était extraordinairement critique -et violente. Cette société nouvelle, bâtie de meurtres et de vols, -elle se maintenait par lui; en lui elle avait son unité. C'est à lui -que remontait ce sourd concert de malédictions, d'imprécations à voix -basse. C'est pour lui que le banni saxon, dans la _Forêt -nouvelle_[457] où le poursuivait le shériff, gardait sa meilleure -flèche; les forêts ne valaient rien pour les rois normands. C'est -contre lui, tout autant que contre les Saxons, que le baron se faisait -bâtir ces gigantesques châteaux, dont l'insolente beauté atteste -encore combien peu on y a plaint la sueur de l'homme. Ce roi si -détesté ne pouvait manquer d'être un tyran. Aux Saxons il lançait des -lois terribles, sans mesure et sans pitié. Contre les Normands il y -fallait plus de précautions; il appelait sans cesse des soldats du -continent, des Flamands, des Bretons; gens à lui, d'autant plus -redoutables à l'aristocratie normande, qu'ils se rapprochaient par la -langue, les Flamands des Saxons, les Bretons des Gallois. Plusieurs -fois il n'hésita pas à se servir des Saxons eux-mêmes[458]. Mais il y -renonçait bientôt. Il n'eût pu devenir le roi des Saxons qu'en -renversant tout l'ouvrage de la conquête. - -[Note 457: _Nove forest._ C'était un espace de trente milles que le -conquérant avait fait mettre en bois, en détruisant trente-six -paroisses et en chassant les habitants.] - -[Note 458: Ainsi Guillaume le Roux et son successeur Henri Beauclerc -appelèrent tous deux un instant les Anglais contre les partisans de -leur frère aîné, Robert Courte-Heuse.] - -Voilà la situation où se trouvait déjà le fils du Conquérant, -Guillaume le Roux: bouillant d'une tyrannie impatiente, qui -rencontrait partout sa limite; terrible aux Saxons, terrible aux -barons; passant et repassant la mer; courant, avec la roideur d'un -sanglier, d'un bout à l'autre de ses États; furieux d'avidité, -_merveilleux marchand de soldats_[459], dit le chroniqueur; -destructeur rapide de toute richesse; ennemi de l'humanité, de la loi, -de la nature, l'outrageant à plaisir; sale dans les voluptés, -meurtrier, ricaneur et terrible. Quand la colère montait sur son -visage rouge et couperosé, sa parole se brouillait, il bredouillait -des arrêts de mort. Malheur à qui se trouvait en face! - -[Note 459: «Mirabilis militum mercator et solidator.» Suger.] - - * * * * * - -Les tonnes d'or passaient comme un shelling. Une pauvreté incurable le -travaillait; il était pauvre de toute sa violence, de toute sa -passion. Il fallait payer le plaisir, payer le meurtre. L'homme -ingénieux et inventif qui savait trouver l'or, c'était un certain -prêtre, qui s'était d'abord fait connaître comme délateur. Cet homme -devint le bras droit de Guillaume, son pourvoyeur. Mais c'était un -rude engagement que de remplir ce gouffre sans fond. Pour cela il fit -deux choses; il refit le _Doomsday book_, revit et corrigea le livre -de la conquête, s'assura si rien n'avait échappé. Il reprit la -spoliation en sous-oeuvre, se mit à ronger les os déjà rongés, et sut -encore en tirer quelque chose. Mais après lui, rien n'y restait. On -l'avait baptisé du nom de _Flambard_[460]. Des vaincus, il passa aux -vainqueurs, d'abord aux prêtres; il mit la main sur les biens -d'église. L'archevêque de Kenterbury serait mort de faim, sans la -charité de l'abbé de Saint-Alban. Les scrupules n'arrêtaient point -Flambard. Grand justicier, grand trésorier, chapelain du roi encore -(c'était le chapelain qu'il fallait à Guillaume), il suçait -l'Angleterre par trois bouches. Il en alla ainsi jusqu'à ce que -Guillaume eût rencontré cette fin dans cette belle forêt que le -Conquérant semblait avoir plantée pour la ruine des siens. «Tire donc, -de par le diable!» dit le roi Roux à son bon ami qui chassait avec -lui. Le diable le prit au mot, et emporta son âme qui lui était si -bien due. - -[Note 460: Orderic Vital.] - -Le successeur, ce ne fut pas le frère aîné, Robert. La royauté du bâtard -Guillaume devait passer au plus habile, au plus hardi. Ce royaume volé -appartenait à qui le volerait. Quand le Conquérant expirant donna la -Normandie à Robert, l'Angleterre à Guillaume: «Et moi, dit Henri, le -plus jeune, et moi donc, n'aurai-je rien?»--«Patience, mon fils, dit le -mourant, tout te viendra tôt ou tard.» Le plus jeune était aussi le plus -avisé. On l'appelait Beauclerc, comme on dirait l'habile, le suffisant, -le scribe, le vrai Normand. Il commença par tout promettre aux Saxons, -aux gens d'église; il donna par écrit des chartes, des libertés, tout -autant qu'on voulut[461]. Il battit Robert avec ses soldats mercenaires, -l'attira, le garda, bien logé, bien nourri, dans un château fort, où il -vécut jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Robert, qui n'aimait que la -table, s'y serait consolé, n'eût été que son frère lui fit crever les -yeux[462]. Au reste, le fratricide et le parricide étaient l'usage -héréditaire de cette famille. Déjà les fils du Conquérant avaient -combattu et blessé leur père[463]. Sous prétexte de justice féodale, -Beauclerc, qui se piquait d'être bon et rude justicier, livra ses -propres petites-filles, deux enfants, à un baron qui leur arracha les -yeux et le nez. Leur mère, fille de Beauclerc, essaya de les venger en -tirant elle-même une flèche contre la poitrine de son père. Les -Plantagenets, qui ne descendaient de cette race diabolique que du côté -maternel, n'en dégénérèrent pas. - -[Note 461: «Je me propose, leur dit-il, de vous maintenir dans vos -anciennes libertés; j'en ferai, si vous le demandez, un écrit signé de -ma main, et je le confirmerai par serment.»--On dressa la charte, on -en fit autant de copies qu'il y avait de comtés. Mais quand le roi se -rétracta, il les reprit toutes; il n'en échappa que trois. (Math. -Paris.)] - -[Note 462: Math. Paris. Lingard en doute, parce qu'aucun contemporain -n'en fait mention. Mais celui qui laissa crever les yeux à ses -petites-filles, et qui fit passer sa fille en hiver, demi-nue, dans un -fossé glacé, mérite-t-il ce doute?] - -[Note 463: C'était Robert, révolté contre son père, et qui le -combattit sans le connaître. On les réconcilia, ils se brouillèrent -encore, et Guillaume maudit son fils.] - -Après Beauclerc (1133), la lutte fut entre son neveu, Étienne de -Blois, et sa fille Mathilde, veuve de l'empereur Henri V et femme du -comte d'Anjou. Étienne appartenait à cette excellente famille des -comtes de Blois et de Champagne qui, à la même époque, encourageait -les communes commerçantes, divisait à Troyes la Seine en canaux, et -protégeait également saint Bernard et Abailard. Libres penseurs et -poètes, c'est d'eux que descendra le fameux Thibaut, le trouvère, -celui qui fit peindre ses vers à la reine Blanche dans son palais de -Provins, au milieu des roses transplantées de Jéricho. Étienne ne -pouvait se soutenir en Angleterre qu'avec des étrangers, Flamands, -Brabançons, Gallois même. Il n'avait pour lui que le clergé et -Londres. Quant au clergé, Étienne ne resta pas longtemps bien avec -lui. Il défendit d'enseigner le droit canon, et osa empoisonner des -évêques. Alors Mathilde reparut. Elle débarqua presque seule; vraie -fille du Conquérant, insolente, intrépide, elle choqua tout le monde, -et brava tout le monde. Trois fois elle s'enfuit la nuit, à pied sur -la neige et sans ressources. Étienne, qui la tint une fois assiégée, -crut, comme chevalier, devoir ouvrir passage à son ennemie, et la -laisser rejoindre les siens. Elle ne l'en traita pas mieux, quand elle -le prit à son tour, abandonné de ses barons (1152). Il fut contraint -de reconnaître pour son successeur cet heureux Henri Plantagenet, -comte d'Anjou et fils de Mathilde, à qui nous avons vu tout à l'heure -Éléonore de Guienne remettre sa main et ses États. - -Telle était la grandeur croissante du jeune Henri, lorsque le roi de -France, humilié par la croisade, perdit Éléonore et tant de provinces. -Cet enfant gâté de la fortune fut en quelques années accablé de ses -dons. Roi d'Angleterre, maître de tout le littoral de la France, -depuis la Flandre jusqu'aux Pyrénées, il exerça sur la Bretagne cette -suzeraineté que les ducs de Normandie avaient toujours réclamée en -vain. Il prit l'Anjou, le Maine et la Touraine à son frère, et le -laissa en dédommagement se faire duc de Bretagne (1156). Il réduisit -la Gascogne, il gouverna la Flandre, comme tuteur et gardien, en -l'absence du comte. Il prit le Quercy au comte de Toulouse, et il -aurait pris Toulouse elle-même, si le roi de France ne s'était pas -jeté dans la ville pour la défendre (1159). Le Toulousain fut du moins -obligé de lui faire hommage. Allié du roi d'Aragon, comte de Barcelone -et de Provence, Henri voulait pour un de ses fils une princesse de -Savoie, afin d'avoir un pied dans les Alpes, et de tourner la France -par le midi. Au centre, il réduisit le Berri, le Limousin, l'Auvergne, -il acheta la Marche[464]. Il eut même le secret de détacher les comtes -de Champagne de l'alliance du roi. Enfin à sa mort il possédait les -pays qui répondent à quarante-sept de nos départements, et le roi de -France n'en avait pas vingt. - -[Note 464: Il eut la Marche pour quinze mille marcs d'argent. Le comte -partait pour Jérusalem et ne savait que faire de sa terre. (Gaufred -Vosiens.)] - -Dès sa naissance, Henri II s'était trouvé environné d'une popularité -singulière, sans avoir rien fait pour la mériter. Son grand-père, -Henri Beauclerc, était Normand, sa grand'mère Saxonne, son père -Angevin. Il réunissait en lui toutes les races occidentales. Il était -le lien des vainqueurs et des vaincus, du Midi et du Nord. Les -vaincus surtout avaient conçu un grand espoir, ils croyaient voir en -lui l'accomplissement de la prophétie de Merlin, et la résurrection -d'Arthur. Il se trouva, pour mieux appuyer la prophétie, qu'il obtint -de gré ou de force l'hommage des princes d'Écosse, d'Irlande, de -Galles et de Bretagne, c'est-à-dire de tout le monde celtique. Il fit -chercher et trouver le tombeau d'Arthur, ce mystérieux tombeau dont la -découverte devait marquer la fin de l'indépendance celtique et la -consommation des temps. - -Tout annonçait que le nouveau prince remplirait les espérances des -vaincus. Il avait été élevé à Angers, l'une des villes d'Europe où la -jurisprudence avait été professée de meilleure heure. C'était l'époque -de la résurrection du droit romain, qui, sous tant de rapports, devait -être celle du pouvoir monarchique et de l'égalité civile. L'égalité -sous un maître, c'était le dernier mot que le monde antique nous avait -légué. L'an 1111, la fameuse comtesse Mathilde, la cousine de Godefroi -de Bouillon, l'amie de Grégoire VII, avait autorisé l'école de -Bologne, fondée par le Bolonais Irnerio. L'empereur Henri V avait -confirmé cette autorisation, sentant tout le parti que le pouvoir -impérial tirerait des traditions de l'ancien Empire. Le jeune duc -d'Anjou, Henri Plantagenet, fils de la Normande Mathilde, veuve de ce -même empereur Henri V, trouva à Angers, à Rouen, en Angleterre, les -traditions de l'école de Bologne. Dès 1214, l'évêque d'Angers était un -savant juriste[465]. Le fameux Italien Lanfranc, l'homme de Guillaume -le Conquérant, le primat de la conquête, avait d'abord enseigné à -Bologne, et concouru à la restauration du droit. Ce fut, dit un des -continuateurs de Sigebert de Gemblours, ce fut Lanfranc de Pavie et -son compagnon Garnerius, qui, ayant retrouvé à Bologne les lois de -Justinien, se mirent à les lire et à les commenter. Garnerius -persévéra, mais Lanfranc, enseignant en Gaule, à de nombreux -disciples, les arts libéraux et les lettres divines, vint au Bec et -s'y fit moine[466]. - -[Note 465: Tout le clergé de cette ville était composé de légistes au -XIIIe et au XIVe siècles. Sous l'épiscopat de Guillaume Le Maire -(1290-1314), presque tous les chanoines de son église étaient -professeurs en droit (Bodin). Sur dix-neuf évêques qui formèrent -l'assemblée du clergé en 1339, quatre avaient professé le droit à -l'Université d'Angers.] - -[Note 466: Robert de Monte.--Orderic Vital: «La renommée de sa science -se répandit dans toute l'Europe, et une foule de disciples accoururent -pour l'entendre, de France, de Gascogne, de Bretagne et de Flandre.»] - -Les principes de la nouvelle école furent proclamés précisément à -l'époque de l'avénement de Henri II (1154). Les jurisconsultes appelés -par l'empereur Frédéric Barberousse, à la diète de Roncaglia (1158), -lui dirent, par la bouche de l'archevêque de Milan, ces paroles -remarquables: «Sachez que tout le droit législatif du peuple vous a -été accordé; votre volonté est le droit, car il est dit: _Ce qui a plu -au prince a force de loi: le peuple a remis tout son empire et son -pouvoir à lui et en lui_[467].» - -[Note 467: Radevicus, II, c. IV, ap. Giesler, Kirchengeschichte, II, -P. 2, p. 72. «Scias itaque omne jus populi in condendis legibus tibi -concessum, tua voluntas jus est, sicuti dicitur: «Quod Principi -placuit, legis habet vigorem, cum populus et in eum omne suum imperium -et potestatem concesserit.»--Le conseiller de Henri II, le célèbre -Ranulfe de Glanville, répète cette maxime (de leg. et consuet. reg. -anglic., in proem.).] - -L'empereur lui-même avait dit en ouvrant la diète: «Nous, qui sommes -investi du nom royal, nous désirons plutôt exercer un empire légal -pour la conservation du droit et de la liberté de chacun, que de tout -faire impunément. Se donner toute licence, et changer l'office du -commandement en domination superbe et violente, c'est la royauté, la -tyrannie[468].» Ce républicanisme pédantesque, extrait mot à mot de -Tite-Live, expliquait mal l'idéal de la nouvelle jurisprudence. Au -fond, ce n'était pas la liberté qu'elle demandait, mais l'égalité sous -un monarque, la suppression de la hiérarchie féodale qui pesait sur -l'Europe. - -[Note 468: Radevicus.] - -Combien ces légistes devaient être chers aux princes, on le conçoit -par leur doctrine, on l'apprend par l'histoire, qui partout désormais, -nous les montrera près d'eux et comme pendus à leur oreille, leur -dictant tout bas ce qu'ils doivent répéter. Guillaume le Bâtard -s'attacha Lanfranc, comme nous l'avons vu. Dans ses fréquentes -absences, il lui confiait le gouvernement de l'Angleterre; plus d'une -fois il lui donna raison contre son propre frère. L'Angevin Henri, -nouveau conquérant de l'Angleterre, prit pour son Lanfranc un élève de -Bologne, qui avait aussi étudié le droit à Auxerre[469]. Thomas -Becket, c'était son nom, était alors au service de l'archevêque de -Kenterbury. Il avait, par son influence, retenu ce prélat dans le -parti de Mathilde et de son fils. Ayant reçu seulement les premiers -ordres, n'étant ainsi ni prêtre ni laïque, il se trouvait propre à -tout et prêt à tout. Mais sa naissance était un grand obstacle; il -était, dit-on, fils d'une femme sarrasine, qui avait suivi un Saxon -revenu de la terre sainte[470]. Sa mère semblait lui fermer les -dignités de l'Église, et son père celles de l'État. Il ne pouvait rien -attendre que du roi. Celui-ci avait besoin de pareils gens pour -exécuter ses projets contre les barons. Dès son arrivée en Angleterre, -Henri rasa, en un an, cent quarante châteaux. Rien ne lui résistait, -il mariait les enfants des grandes maisons à ceux des familles -médiocres[471], abaissant ceux-là, élevant ceux-ci, nivelant tout. -L'aristocratie normande s'était épuisée dans les guerres d'Étienne. Le -nouveau roi disposait contre elle des hommes d'Anjou, de Poitou et -d'Aquitaine. Riche de ses États patrimoniaux et de ceux de sa femme, -il pouvait encore acheter des soldats en Flandre et en Bretagne. C'est -le conseil que lui avait donné Becket. Celui-ci était devenu l'homme -nécessaire dans les affaires et dans les plaisirs. Souple et hardi, -homme de science, homme d'expédients, et avec cela bon compagnon, -partageant ou imitant les goûts de son maître. Henri s'était donné -sans réserve à cet homme, et non-seulement lui, mais son fils, son -héritier. Becket était le précepteur du fils, le chancelier du père. -Comme tel, il soutenait âprement les droits du roi contre les barons, -contre les évêques normands. Il força ceux-ci à payer l'_escuage_, -malgré leurs réclamations et leurs cris. Puis, sentant que le roi, -pour être maître en Angleterre, avait besoin d'une guerre brillante, -il l'emmena dans le Midi de la France, à la conquête de Toulouse, sur -laquelle Éléonore de Guyenne avait des prétentions. Becket conduisait -en son propre nom, et comme à ses dépens, douze cents chevaliers, et -plus de quatre mille soldats, sans compter les gens de sa maison, -assez nombreux pour former plusieurs garnisons dans le Midi[472]. Il -est évident qu'un armement si disproportionné avec la fortune du plus -riche particulier était mis sous le nom d'un homme sans conséquence, -pour moins alarmer les barons. - -[Note 469: Lingard.] - -[Note 470: Elle ne savait que deux mots intelligibles pour les -habitants de l'Occident, c'était _Londres_, et _Gilbert_, le nom de -son amant. À l'aide du premier, elle s'embarqua pour l'Angleterre; -arrivée à Londres, elle courut les rues en répétant: Gilbert! Gilbert! -et elle retrouva celui qu'elle appelait.] - -[Note 471: Radulph. Niger.] - -[Note 472: Newbridg., II, 10. Chron. Norm. Lingard, II, 325.--Lingard, -p. 321: «Le lecteur verra sans doute avec plaisir dans quel appareil -le chancelier voyageait en France. Quand il entrait dans une ville, le -cortége s'ouvrait par deux cent cinquante jeunes gens chantant des -airs nationaux; ensuite venaient ses chiens, accouplés. Ils étaient -suivis de huit chariots, traînés chacun par cinq chevaux, et menés par -cinq cochers en habit neuf. Chaque chariot était couvert de peaux, et -protégé par deux gardes et par un gros chien, tantôt enchaîné, tantôt -en liberté. Deux de ces chariots étaient chargés de tonneaux d'ale -pour distribuer à la populace; un autre portait tous les objets -nécessaires à la chapelle du chancelier, un autre encore le mobilier -de sa chambre à coucher, un troisième celui de sa cuisine, un -quatrième portait sa vaisselle d'argent et sa garde-robe; les deux -autres étaient destinés à l'usage de ses suivants. Après eux venaient -douze chevaux de somme sur chacun desquels était un singe, avec un -valet (groom) derrière, sur ses genoux; paraissaient ensuite les -écuyers portant les boucliers et conduisant les chevaux de bataille de -leurs chevaliers; puis encore d'autres écuyers, des enfants de -gentilshommes, des fauconniers, les officiers de la maison, les -chevaliers et les ecclésiastiques, deux à deux et à cheval, et le -dernier de tous enfin, arrivait le chancelier lui-même conversant avec -quelques amis. Comme il passait, on entendait les habitants du pays -s'écrier: «Quel homme doit donc être le roi d'Angleterre, quand son -chancelier voyage en tel équipage?» Steph., 20. 2. - -Le prédécesseur de Becket, au siége de Kenterbury, lui écrivait: «In -aure et in vulgis sonat vobis esse cor unum et animam unam» (Bles. -epist. 78).--Petrus Gellensis: Secundum post regem in quatuor regnis -quis te ignorat?» (Marten. Thes. anecd. III.)--Le clergé anglais écrit -à Thomas: «In familiarem gratiam tam lata vos mente suscepit, ut -dominationis suæ loca quæ boreali Oceano ad Pyrenæum usque porrecta -sunt, prostestati vestræ cuncta subjecerit, ut in his solum hos beatos -reputati opinio, qui in vestris poterant oculis complacere.» Epist. -S. Thom., p. 190.] - -Une vaste ligue s'était formée contre le comte de Toulouse, objet de -la jalousie universelle. Le puissant comte de Barcelone, régent -d'Aragon, les comtes de Narbonne, de Montpellier, de Béziers, de -Carcassonne, étaient d'accord avec le roi d'Angleterre. Celui-ci -semblait près de conquérir ce que Louis VIII et saint Louis -recueillirent sans peine après la croisade des Albigeois. Il fallait -donner l'assaut sur-le-champ à Toulouse, sans lui laisser le temps de -se reconnaître. Le roi de France s'y était jeté, et défendait à Henri -comme suzerain de rien entreprendre contre une ville qu'il protégeait. -Ce scrupule n'arrêtait pas Becket; il conseillait de brusquer -l'attaque. Mais Henri craignait d'être abandonné de ses vassaux, s'il -risquait une violation si éclatante de la loi féodale. Le belliqueux -chancelier n'eut pour dédommagement que la gloire d'avoir combattu et -désarmé un chevalier ennemi. - -L'entretien des troupes mercenaires que Becket avait conseillées à -Henri, et qui lui étaient si nécessaires contre ces barons, exigeait -des dépenses pour lesquelles toutes les ressources de la fiscalité -normande eussent été insuffisantes. Le clergé seul pouvait payer; il -avait été richement doté par la conquête. Henri voulut avoir l'Église -dans sa main. Il fallait d'abord s'assurer de la tête, je veux dire de -l'archevêché de Kenterbury. C'était presque un patriarcat, une papauté -anglicane, une royauté ecclésiastique, indispensable pour compléter -l'autre. Henri résolut de la prendre pour lui, en la donnant à un -second lui-même, à son bon ami Becket; réunissant alors les deux -puissances il eût élevé la royauté à ce point qu'elle atteignit au -XVIe siècle, entre les main d'Henri VIII, de Marie et d'Élisabeth. Il -lui était commode de mettre la primatie sous le nom de Becket, comme -naguère il y avait mis une armée. C'était, il est vrai, un Saxon; mais -le Saxon _Briakspear_[473] venait bien d'être élu pape précisément à -l'époque de l'avénement d'Henri II (Adrien IV). Becket lui-même y -répugnait: «Prenez-garde, dit-il, je deviendrai votre plus grand -ennemi[474].» Le roi ne l'écouta pas, et le fit primat, au grand -scandale du clergé normand. - -[Note 473: C'est le seul Anglais qui ait été fait pape.] - -[Note 474: «Citissime a me auferes animum; et gratia, quæ nunc inter -nos tanta est, in atrocissimum odium convertetur.»] - -Depuis les Italiens Lanfranc et Anselme, le siége de Kenterbury avait -été occupé par des Normands. Les rois et les barons n'auraient pas osé -confier à d'autres cette grande et dangereuse dignité. Les -archevêques de Kenterbury n'étaient pas seulement primats -d'Angleterre; ils se trouvaient avoir en quelque sorte un caractère -politique. Nous les trouvons presque toujours à la tête des -résistances nationales, depuis le fameux Dunstan[475], qui abaissa si -impitoyablement la royauté anglo-saxonne, jusqu'à Étienne Langton, qui -fit signer la grande Charte au roi Jean. Ces archevêques se trouvaient -être particulièrement les gardiens des libertés de Kent, le pays le -plus libre de l'Angleterre. Arrêtons-nous un instant sur l'histoire de -cette curieuse contrée. - -[Note 475: S. Dunstan, archev. de Kenterbury, fit des remontrances à -Edgar, et lui fit faire pénitence. Il ajouta deux clauses à leur -traité de réconciliation, 1º qu'il publierait un code de lois qui -apportât plus d'impartialité dans l'administration de la justice; 2º -qu'il ferait passer à ses propres frais dans les différentes provinces -des copies des saintes Écritures pour l'instruction du peuple.--Et -même, selon Lingard, le véritable texte d'Osbern doit être: «... -Justas legum rationes sanciret, _sancitas conscriberet, scriptas_ per -omnes fines imperii sui populis custodiendas mandaret, au lieu de -_sanctas conscriberet scripturas_.--Lingard, Antiquités de l'Église -anglo-saxonne, I, p. 489.] - -Le pays de Kent, bien plus étendu que le comté qui porte ce nom, -embrasse une grande partie de l'Angleterre méridionale. Il est placé -en face de la France, à la pointe de la Grande-Bretagne. Il en forme -l'avant-garde; et c'était en effet le privilége des hommes de Kent de -former l'avant-garde de l'armée anglaise. Leur pays a, dans tous les -temps, livré la première bataille aux envahisseurs; c'est le premier à -la descente. Là, débarquèrent César, puis Hengist, puis Guillaume le -Conquérant. Là aussi commença l'invasion chrétienne. Kent est une -terre sacrée. L'apôtre de l'Angleterre, saint Augustin, y fonda son -premier monastère. L'abbé de ce monastère et l'archevêque de -Kenterbury étaient seigneurs de ce pays, et les gardiens de ses -priviléges. Ils conduisirent les hommes de Kent contre Guillaume le -Conquérant. Lorsque celui-ci, vainqueur à Hastings, marchait de -Douvres à Londres, il aperçut, selon la légende, une forêt mouvante. -Cette forêt, c'était les hommes de Kent, portant devant eux un rempart -mobile de branchages. Ils tombèrent sur les Normands, et arrachèrent à -Guillaume la garantie de leurs libertés. Quoi qu'il en soit de cette -douteuse victoire, ils restèrent libres, au milieu de la servitude -universelle, et ne connurent guère d'autre domination que l'Église. -C'est ainsi que nos Bretons de la Cornouaille, sous les évêques de -Quimper, conservaient une liberté relative, et insultaient tous les -ans la féodalité dans la statue du vieux roi Grallon. - -La principale des coutumes de Kent, celle qui distingue encore -aujourd'hui ce comté, c'est la loi de succession, le partage égal -entre les enfants. Cette loi, appelée par les Saxons _gavel-kind_, par -les Irlandais _gabhaïl-cine_ (établissement de famille) est commune, -avec certaines modifications, à toutes les populations celtiques, à -l'Irlande et à l'Écosse, au pays de Galles, en partie même à notre -Bretagne. - -Les grands légistes italiens, qui occupèrent les premiers le siége de -Kenterbury, furent d'autant plus favorables aux coutumes de Kent, -qu'elles s'accordaient sous plusieurs rapports avec les principes du -droit romain. Eudes, comte de Kent, frère de Guillaume le Conquérant, -voulant traiter les hommes de Kent comme l'étaient les habitants des -autres provinces, «Lanfranc lui résista en face, et prouva devant tout -le monde la liberté de sa terre par le témoignage de vieux Anglais qui -étaient versés dans les usages de leur patrie; et il délivra ses -hommes des mauvaises coutumes qu'Eudes voulait leur imposer[476].» -Dans une autre occasion: le roi ordonna de convoquer sans délai tout -le comté et de réunir tous les hommes du comté, Français et surtout -Anglais, versés dans la connaissance des anciennes lois et coutumes. -Arrivés à Penendin, ils s'assirent tous, et tout le comté fut retenu -là pendant trois jours; et par tous ces hommes sages et honnêtes, il -fut décidé, accordé et jugé: que, tout aussi bien que le roi, -l'archevêque de Kenterbury doit posséder ses terres avec pleine -juridiction, en toute indépendance et sécurité[477]. - -[Note 476: Vie de saint Lanfranc.] - -[Note 477: Spence.] - -Le successeur de Lanfranc, saint Anselme, se montra encore plus -favorable aux vaincus. Lanfranc lui parlait un jour du Saxon Elfeg, -qui s'était dévoué pour défendre, contre les Normands, les libertés du -pays: «Pour moi, dit Anselme, je crois que c'est un vrai martyr, celui -qui aima mieux mourir que de faire tort aux siens. Jean est mort pour -la vérité; de même Elfeg pour la justice; tous deux pareillement pour -Christ, qui est la justice et la vérité.» C'est Anselme qui contribua -le plus au mariage d'Henri Beauclerc avec la nièce d'Edgar, dernier -héritier de la royauté saxonne; cette union de deux races dut -préparer, quoi qu'on ait dit, la réhabilitation des vaincus. Le même -archevêque de Kenterbury reçut, comme représentant de la nation, les -serments de Beauclerc, lorsqu'il jura, pour la seconde fois, sa charte -des priviléges féodaux et ecclésiastiques. - -Ce fut une grande surprise pour le roi d'Angleterre d'apprendre que -Thomas Becket, sa créature, son joyeux compagnon, prenait au sérieux -sa nouvelle dignité. Le chancelier, le mondain, le courtisan, se -ressouvint tout à coup qu'il était peuple. Le fils du Saxon redevint -Saxon, et fit oublier sa mère sarrasine par sa sainteté. Il s'entoura -des Saxons, des pauvres, des mendiants, revêtit leur habit grossier, -mangea avec eux et comme eux. Désormais, il s'éloigna du roi, et -résigna le sceau. Il y eut alors comme deux rois, et le roi des -pauvres, qui siégeait à Kenterbury, ne fut pas le moins puissant[478]. - -[Note 478: Les conseillers du roi attribuèrent à Becket le projet de -se rendre indépendant. On rapporta qu'il avait dit à ses confidents -que la jeunesse de Henri demandait un maître, et qu'il savait combien -il était lui-même nécessaire à un roi incapable de tenir sans son -assistance les rênes du gouvernement.] - -Henri, profondément blessé, obtint du pape une bulle qui rendait -indépendant de l'archevêque l'abbé du monastère de saint Augustin. Il -l'était effectivement sous les rois saxons. Thomas, par représailles, -somma plusieurs des barons de restituer au siége de Kenterbury une -terre que leurs aïeux avaient reçue des rois en fief, déclarant qu'il -ne connaissait point de loi pour l'injustice, et que ce qui avait été -pris sans bon titre devait être rendu. Il s'agissait dès lors de -savoir si l'ouvrage de la conquête serait détruit, si l'archevêque -saxon prendrait sur les descendants des vainqueurs la revanche de la -bataille d'Hastings. L'épiscopat, que Guillaume le Bâtard avait rendu -si fort dans l'intérêt de la conquête, tournait contre elle -aujourd'hui. Heureusement pour Henri, les évêques étaient plus barons -qu'évêques; l'intérêt temporel touchait ces Normands tout autrement -que celui de l'Église. La plupart se déclarèrent pour le roi, et se -tinrent prêts à jurer ce qui lui plairait. Ainsi, l'alarme donnée par -Becket à cette Église toute féodale, mettait le roi à même de se faire -accorder par elle une toute-puissance qu'autrement il n'eût jamais osé -demander. - -Voici les principaux points que stipulaient les coutumes de Clarendon -(1164): «La garde de tout archevêché et évêché vacant sera donnée au -roi, et les revenus lui en seront payés. L'élection sera faite d'après -l'ordre du roi, avec son assentiment, par le haut clergé de l'Église, -sur l'avis des prélats que le roi y fera assister.--Lorsque dans un -procès, l'une des deux, ou les deux parties seront ecclésiastiques, le -roi décidera si la cause sera jugée par la cour séculière ou -épiscopale. Dans le dernier cas, le rapport sera fait par un officier -civil. Et si le défendeur est convaincu d'action criminelle, il perdra -son bénéfice de clergie.--Aucun tenancier du roi ne sera excommunié -sans que l'on se soit adressé au roi, ou, en son absence, au grand -justicier.--Aucun ecclésiastique en dignité ne passera la mer sans la -permission du roi.--Les ecclésiastiques tenanciers du roi tiennent -leurs terres par baronnie, et sont obligés aux mêmes services que les -laïques.» - -Ce n'était pas moins que la confiscation de l'Église au profit -d'Henri. Le roi percevant les fruits de la vacance, on pouvait être -sûr que les siéges vaqueraient longtemps comme sous Guillaume le Roux, -qui avait affermé un archevêché, quatre évêchés, onze abbayes. Les -évêchés allaient être la récompense non plus des barons peut-être, -mais des agents du fisc, des scribes, des juges complaisants. -L'Église, soumise au service militaire, devenait toute féodale. Les -institutions d'aumônes et d'écoles, d'offices religieux, devaient -nourrir les Brabançons et les Cotereaux, et les fondations pieuses -payer le meurtre. L'Église anglicane, perdant avec l'excommunication -l'arme unique qui lui restait, enfermée dans l'île sans relations avec -Rome, avec la communauté du monde chrétien, allait perdre tout esprit -d'universalité, de _catholicité_. Ce qu'il y avait de plus grave, -c'était l'anéantissement des tribunaux ecclésiastiques et la -suppression du _bénéfice de clergie_. Ces droits donnaient lieu à de -grands abus sans doute, bien des crimes étaient impunément commis par -des prêtres; mais quand on songe à l'épouvantable barbarie, à la -fiscalité exécrable des tribunaux laïques au XIIe siècle, on est -obligé d'avouer que la juridiction ecclésiastique était une ancre de -salut. L'Église était presque la seule voie par où les races méprisées -pussent reprendre quelque ascendant. On le voit par l'exemple des deux -Saxons Breakspear (Adrien IV) et Becket. - -Aussi toutes les races vaincues soutinrent l'évêque de Kent avec -courage et fidélité. Sa lutte pour la liberté fut imitée avec plus de -timidité et de modération en Aquitaine par l'évêque de Poitiers[479], -et plus tard dans le pays de Galles, par le fameux Giraud le Cambrien, -auquel nous devons, entre autres ouvrages, une si curieuse description -de l'Irlande[480]. Les Bas-Bretons étaient pour Becket. Un Gallois le -suivit dans l'exil, au péril de ses jours, ainsi que le fameux Jean de -Salisbury[481]. Il semblerait que les étudiants gallois aient porté -les messages de Becket; car Henri II leur fit fermer les écoles, et -défendre d'entrer nulle part en Angleterre sans son consentement. - -[Note 479: Henri II lui avait adressé par deux de ses justiciers des -instructions plus dures encore que les coutumes de Clarendon. Voyez la -lettre de l'Évêque, ap. Scr. fr. XVI, 216.--Voyez aussi (ibid. 572, -575, etc.) les lettres que Jean de Salisbury lui écrit pour le tenir -au courant de l'état des affaires de Thomas Becket.--En 1166, l'évêque -de Poitiers céda, et fit sa paix avec Henri II, Joann. Saresber. -epist., ibid. 525.] - -[Note 480: Élu évêque en 1176 par les moines de Saint-David, dans le -comté de Pembroke (pays de Galles), et chassé par Henri II, qui mit à -sa place un Normand; réélu en 1198 par les mêmes moines, et chassé de -nouveau par Jean sans Terre. Trop faiblement soutenu, il échoua dans -sa lutte courageuse pour l'indépendance de l'Église galloise; mais sa -patrie lui en garde une profonde reconnaissance. «Tant que durera -notre pays, dit un poëte gallois, ceux qui écrivent et ceux qui -chantent se souviendront de ta noble audace.»] - -[Note 481: Salisbury fait partie du pays de Kent, mais non du comté de -ce nom. Du temps de l'archevêque Thibaut, ce fut Jean de Salisbury -qu'on accusa de toutes les tentatives de l'Église de Kenterbury pour -reconquérir ses priviléges. Il écrit, en 1159: «Regis tota in me -incanduit indignatio... Quod quis nomen romanum apud nos invocat, mihi -imponunt; quod in electionibus celebrandis, in causis ecclesiasticis -examinandis, vel umbram libertatis audet sibi Anglorum ecclesia -vindicare, mihi imputatur, ac si dominum Cantuariensem et alios -episcopos quid facere oporteat solus intruam.....» J. Sareber, epist., -ap. Scr. fr. XVI, 496.--Dans son Policraticus (Leyde, 1639, p. 206), -il avance qu'il est bon et juste de flatter le tyran pour le tromper, -et de le tuer. (Aures tyranni mulcere... tyrannum occidere... æquum et -justum.)--Dans l'affaire de Thomas Becket, sa correspondance trahit un -caractère intéressé (il s'inquiète toujours de la confiscation de ses -propriétés, Scr. fr. XVI, 508, 512, etc.), irrésolu et craintif, p. -509: il fait souvent intercéder pour lui auprès de Henri II, p. 514, -etc., et donne à Becket de timides conseils, p. 510, 527, etc. Il ne -semble guère se piquer de conséquence. Ce défenseur de la liberté -n'accorde au libre arbitre de pouvoir que pour le mal (Policrat., p. -97). Il ne faut pas se hâter de rien conclure de ce qu'il reçut les -leçons d'Abailard; il vante saint Bernard et son disciple Eugène III. -(Ibid., p. 311.)] - -Ce serait pourtant rétrécir ce grand sujet, que de n'y voir autre -chose que l'opposition des races, de ne chercher qu'un Saxon dans -Thomas Becket. L'archevêque de Kenterbury ne fut pas seulement le -saint de l'Angleterre, le saint des vaincus, Saxons et Gallois, mais -tout autant celui de la France et de la chrétienté. Son souvenir ne -resta pas moins vivant chez nous que dans sa patrie. On montre encore -la maison qui le reçut à Auxerre, et, en Dauphiné, une église qu'il y -bâtit dans son exil. Aucun tombeau ne fut plus visité, aucun -pèlerinage plus en vogue au moyen âge que celui de saint Thomas de -Kenterbury. On dit qu'en une seule année il y vint plus de cent mille -pèlerins. Selon une tradition, on aurait, en un an, offert jusqu'à 950 -livres sterling à la chapelle de saint Thomas, tandis que l'autel de -la Vierge ne reçut que quatre livres; Dieu lui-même n'eut pas une -offrande. - -Thomas fut cher au peuple entre tous les saints du moyen âge, parce -qu'il était peuple lui-même par sa naissance basse et obscure, par sa -mère sarrasine et son père saxon. La vie mondaine qu'il avait menée -d'abord, son amour des chiens, des chevaux, des faucons[482], ces -goûts de jeunesse dont il ne guérit jamais bien, tout cela leur -plaisait encore. Il conserva sous ses habits de prêtre, une âme de -chevalier, loyale et courageuse, et il n'en réprimait qu'avec peine -les élans. Dans une des plus périlleuses circonstances de sa vie, -lorsque les barons et les évêques d'Henri semblaient prêts à le mettre -en pièces, un d'eux osa l'appeler traître; il se retourna vivement et -répliqua: «Si le caractère de mon ordre ne me le défendait, le lâche -se repentirait de son insolence.» - -[Note 482: Lorsque dans la suite il débarqua en France, il aperçut des -jeunes gens dont l'un tenait un faucon, et ne put s'empêcher d'aller -voir l'oiseau; cela faillit le trahir.] - -Ce qu'il y eut de grand, de magnifique et de terrible dans la destinée -de cet homme, c'est qu'il se trouva chargé, lui faible individu et -sans secours, des intérêts de l'Église universelle, qui semblaient -ceux du genre humain. Ce rôle, qui appartenait au pape, et que -Grégoire VII avait soutenu, Alexandre III n'osa le reprendre; il en -avait bien assez de la lutte contre l'antipape, contre Frédéric -Barberousse, le conquérant de l'Italie. Ce pape était le chef de la -ligue lombarde, un politique, un patriote italien; il animait les -partis, provoquait les désertions, faisait des traités, fondait des -villes. Il se serait bien gardé d'indisposer le plus grand roi de la -chrétienté, je parle d'Henri II, lorsqu'il avait déjà contre lui -l'empereur. Toute sa conduite avec Henri fut pleine de timides et -honteux ménagements; il ne cherchait qu'à gagner du temps par de -misérables équivoques, par des lettres et des contre-lettres, vivant -au jour le jour, ménageant l'Angleterre et la France, agissant en -diplomate, en prince séculier, tandis que le roi de France acceptait -le patronage de l'Église, tandis que Becket souffrait et mourait pour -elle. Étrange politique qui devait apprendre au peuple à chercher -partout ailleurs qu'à Rome le représentant de la religion et l'idéal -de la sainteté. - -Dans cette grande et dramatique lutte, Becket eut à soutenir toutes -les tentations, la terreur, la séduction, ses propres scrupules. De -là, une hésitation dans les commencements, qui ressembla à la crainte. -Il succomba d'abord dans l'assemblée de Clarendon, soit qu'il eût cru -qu'on en voulait à sa vie, soit qu'il fut retenu encore par ses -obligations envers le roi. Cette faiblesse est digne de pitié dans un -homme qui pouvait être combattu entre deux devoirs. D'une part il -devait beaucoup à Henri, de l'autre, encore plus à son église de Kent, -à celle d'Angleterre, à l'Église universelle, dont il défendait seul -les droits. Cette incurable dualité du moyen âge, déchiré entre l'État -et la religion, a fait le tourment et la tristesse des plus grandes -âmes, de Godefroi de Bouillon, de saint Louis, de Dante. - -«Malheureux! disait Thomas en revenant de Clarendon, je vois l'Église -anglicane, en punition de mes péchés, devenue servante à jamais! Cela -devait arriver; je suis sorti de la cour, et non de l'Église; j'ai été -chasseur de bêtes, avant d'être pasteur d'hommes. L'amateur des mimes -et des chiens est devenu le conducteur des âmes... Me voilà donc -abandonné de Dieu.» - -Une autre fois, Henri essaya la séduction, au défaut de la violence. -Becket n'avait qu'à dire un mot; il lui offrait tout, il mettait tout -à ses pieds; c'était la scène de Satan transportant Jésus sur la -montagne, lui montrant le monde et disant: «Je te donnerai tout cela, -si tu veux tomber à genoux et m'adorer.» Tous les contemporains -reconnaissent ainsi, dans la lutte de Thomas contre Henri, une image -des tentations du Christ, et dans sa mort un reflet de la Passion. Les -hommes du moyen âge aimaient à saisir de telles analogies. Le dernier -livre de ce genre, et le plus hardi, est celui des _Conformités du -Christ et de saint François_. - -L'extension même du pouvoir royal, qui faisait le fond de la question, -devint de bonne heure un objet secondaire pour Henri. L'essentiel fut -pour lui la ruine, la mort de Thomas; il eut soif de son sang. Que -toute cette puissance qui s'étendait sur tant de peuples, se brisât -contre la volonté d'un homme; qu'après tant de succès faciles, il se -présentât un obstacle, c'était aussi trop fort à supporter pour cet -enfant gâté de la fortune. Il se désolait, il pleurait. - -Les gens zélés ne manquaient pas pourtant pour consoler le roi, et -tâcher de satisfaire son envie. On essaya dès 1164. L'archevêque fut -contraint, malade et faible encore, de se présenter devant la cour des -barons et des évêques. Le matin, il célébra l'office de saint Étienne, -premier martyr, qui commence par ces mots: «Les princes se sont assis -en conseil pour délibérer contre moi.» Puis il marcha courageusement -et se présenta revêtu de ses habits pontificaux et portant sa grande -croix d'argent. Cela embarrassa ses ennemis. Ils essayèrent en vain de -lui arracher sa croix. Revenant aux formes juridiques, ils -l'accusèrent d'avoir détourné les deniers publics, puis d'avoir -célébré la messe sous l'invocation du diable, ils voulaient le -déposer. On l'aurait alors tué en sûreté de conscience. Le roi -attendait impatiemment. Les voies de fait commençaient déjà; -quelques-uns rompaient des pailles et les lui jetaient. L'archevêque -en appela au pape, se retira lentement, et les laissa interdits. Ce -fut là la première tentation, la comparution devant Hérode et Caïphe. -Tout le peuple attendait dans les larmes. Lui, il fit dresser des -tables, appela tout ce qu'on put trouver de pauvres dans la ville, et -fit comme la Cène avec eux[483]. La nuit même il partit, et parvint -avec peine sur le continent. - -[Note 483: Dixit: «Sinite pauperes Christi.... omnes intrare nobiscum, -ut epulemur in Domino ad invicem.» Et impleta sunt domus et atria -circumquaque discumbentium.] - -Ce fut une grande douleur pour Henri que sa proie eût échappé. Il mit -au moins la main sur ses biens, il partagea sa dépouille; il bannit -tous ses parents en ligne ascendante et descendante, les chassa tous, -vieillards, femmes enceintes et petits-enfants. Encore exigeait-on -d'eux au départ le serment d'aller se montrer dans leur exil à celui -qui en était la cause. L'exilé les vit en effet, au nombre de quatre -cents, arriver les uns après les autres, pauvres et affamés, le saluer -de leur misère et de leurs haillons; il fallut qu'il endurât cette -procession d'exilés. Par-dessus tout cela, lui arrivaient des lettres -des évêques d'Angleterre, pleines d'amertume et d'ironie. Ils le -félicitaient de la pauvreté apostolique où il était réduit; ils -espéraient que ses abstinences profiteraient à son salut. Ce sont les -consolations des amis de Job. - -L'archevêque accepta son malheur, et l'embrassa comme pénitence. -Réfugié à Saint-Omer, puis à Pontigny, couvent de l'ordre de Cîteaux, -il s'essaya aux austérités de ces moines[484]. De là il écrivit au -pape, s'accusant d'avoir été intrus dans son siége épiscopal, et -déclarant qu'il déposait sa dignité. Alexandre III, réfugié alors à -Sens, avait peur de prendre parti, et de se mettre un nouvel ennemi -sur les bras. Il condamna plusieurs articles des constitutions de -Clarendon, mais refusa de voir Thomas, et se contenta de lui écrire -qu'il le rétablissait dans sa dignité épiscopale. «Allez, écrivait-il -froidement à l'exilé, allez apprendre dans la pauvreté à être le -consolateur des pauvres.» - -[Note 484: «Il portait le cilice et se flagellait. Il obtint d'un -frère, qu'outre le repas délicat qu'on lui servait, il lui apportât -secrètement la pitance ordinaire des moines, et il s'en contenta à -l'avenir. Mais ce régime, si contraire à ses habitudes, le rendit -bientôt assez grièvement malade.» Vita quadrip.] - -Le seul soutien de Thomas, c'était le roi de France. Louis VII était -trop heureux de l'embarras où cette affaire mettait son rival. C'était -d'ailleurs, comme on a vu, un prince singulièrement doux et pieux. -L'évêque, persécuté pour la défense de l'Église, était pour lui un -martyr. Aussi l'accueillit-il avec ferveur, ajoutant que la protection -des exilés était un des anciens fleurons de la couronne de France. Il -accorda à Thomas et à ses compagnons d'infortune un secours journalier -en pain et autres vivres, et quand le roi d'Angleterre lui envoya -demander vengeance contre l'_ancien archevêque_: «Et qui donc l'a -déposé? dit Louis. Moi, je suis roi aussi, et je ne puis déposer dans -ma terre le moindre des clercs.» - -Abandonné du pape et nourri par la charité du roi de France, Thomas ne -recula point. Henri ayant passé en Normandie, l'archevêque se rendit à -Vézelai, au lieu même où vingt ans auparavant saint Bernard avait -prêché la seconde croisade, et le jour de l'Ascension, au milieu du -plus solennel appareil, au son des cloches, à la lueur des cierges, il -excommunia les défenseurs des constitutions de Clarendon, les -détenteurs des biens de l'Église de Kenterbury, et ceux qui avaient -communiqué avec l'antipape que soutenait l'empereur. Il désignait -nominativement six favoris du roi; il ne le nommait pas lui-même, et -tenait encore le glaive suspendu sur lui. - -Cette démarche audacieuse jeta Henri dans le plus violent accès de -fureur. Il se roulait par terre, il jetait son chaperon, ses habits, -arrachait la soie qui couvrait son lit, et rongeait comme une bête -enragée la laine et la paille. Revenu un peu à lui, il écrivit et fit -écrire au pape par le clergé de Kent, se montrant prêt à recourir aux -dernières extrémités, priant et menaçant tour à tour. D'une part il -envoyait à l'empereur des ambassadeurs pour jurer de reconnaître -l'antipape, et menaçait même de se faire musulman[485]; puis il -s'excusait auprès d'Alexandre III, assurait que ses envoyés avaient -parlé sans mission, puis il affirmait qu'il n'avait rien dit. En même -temps il achetait les cardinaux, il envoyait de l'argent aux Lombards, -alliés d'Alexandre. Il sollicitait les jurisconsultes de Bologne de -lui donner une réponse contre l'archevêque. Il allait jusqu'à offrir -au pape de tout abandonner, de lui sacrifier les constitutions de -Clarendon. Tant il languissait de perdre son ennemi! - -[Note 485: Jean de Salisbury.] - -Tout cela finit par agir. Il obtint des lettres pontificales d'après -lesquelles Thomas serait suspendu de toute autorité épiscopale jusqu'à -ce qu'il fut rentré en grâce avec le roi. Henri montra publiquement -ces lettres, se vanta d'avoir désarmé Becket, et de tenir désormais le -pape dans sa bourse[486]. Les moines de Cîteaux, menacés par lui pour -les possessions qu'ils avaient dans ses États, firent entendre -doucement à Becket qu'ils n'osaient plus le garder chez eux. Le roi de -France, scandalisé de la lâcheté de ces moines, ne put s'empêcher de -s'écrier: «Ô religion, religion, où es-tu donc? Voilà que ceux que -nous avons crus morts au siècle, bannissent en vue des choses du -siècle l'exilé pour la cause de Dieu[487]?» - -[Note 486: Id.] - -[Note 487: Louis envoya au-devant de l'archevêque une escorte de trois -cents hommes.] - -Le roi de France lui-même finit par céder. Henri, dans la rage de sa -passion contre Becket, s'était humilié devant le faible Louis, s'était -reconnu son vassal, avait demandé sa fille pour son fils; et promis de -partager ses États entre ses enfants[488]. Louis se porta donc pour -médiateur; il amena Becket à Montmirail en Perche, où se rendit le roi -d'Angleterre. Des paroles vagues furent échangées, Henri réservant -l'honneur du royaume, et l'archevêque, l'honneur de Dieu. -«Qu'attendez-vous donc? dit le roi de France; voilà la paix entre vos -mains.» L'archevêque persistant dans ses réserves, tous les assistants -des deux nations l'accusaient d'obstination. Un des barons français -s'écria que celui qui résistait au conseil et à la volonté unanime des -seigneurs des deux royaumes ne méritait plus d'asile. Les deux rois -remontèrent à cheval sans saluer Becket, qui se retira fort -abattu[489]. - -[Note 488: À Montmirail, Henri se remit, lui, ses enfants, ses terres, -ses hommes, ses trésors, à la discrétion de Louis.] - -[Note 489: Mais Louis se repentit d'avoir abandonné Becket; peu de -jours après, il le fit appeler. Becket vint avec quelques-uns des -siens, pensant qu'on allait lui intimer l'ordre de quitter la -France.--«Invenerunt regem tristi vultu sedentem, nec, ut solebat, -archiepiscopo assurgentem. Considerantibus autem illis, et diutius -facto silentio, rex tandem, quasi invitus abeundi daret licentiam, -subito mirantibus cunctis prosiliens, obortis lacrymis projecit se ad -pedes archiepiscopi, cum singultu dicens: «Domine mi pater, tu solus -vidisti.» Et congeminans cum suspirio: «Vere, ait, tu solus vidisti. -Nos ommes cæci sumus... Poeniteo, pater, ignosce, rogo, et ab hac -culpa me miserum absolve: regnum meum et meipsum ex hac hora tibi -offero.» Gervas. Cantuar., ap. Scr. fr. XIII, 33. Vit. quadrip., p. -96.] - -Ainsi furent complétés l'abandon et la misère de l'archevêque. Il -n'eut plus ni pain ni gîte, et fut réduit à vivre des aumônes du -peuple. C'est peut-être alors qu'il bâtit l'église dont on lui -attribue la construction. L'architecture était un des arts dont la -tradition se perpétuait parmi les chefs de l'ordre ecclésiastique. -Nous voyons un peu après, dans la croisade des Albigeois, maître -Théodise, archidiacre de Notre-Dame de Paris, réunir, comme Becket, -les titres de légiste et d'architecte[490]. - -[Note 490: Ce fut Lanfranc qui bâtit, sur l'ordre de Guillaume le -Conquérant, l'église de Saint-Étienne de Caen, dernier et magnifique -produit de l'architecture romane.] - -Cependant le roi d'Angleterre, pour porter le dernier coup au primat, -essaya de transporter à l'archevêque de York les droits de Kenterbury, -et lui fit sacrer son fils. Au banquet du couronnement il voulut, dans -l'ivresse de sa joie, servir lui-même à table le jeune roi, et ne -sachant plus ce qu'il faisait, il lui échappa de s'écrier que «depuis -ce jour il n'était plus roi,» parole fatale, qui ne tomba pas en vain -dans l'oreille du jeune roi et des assistants. - -Thomas, frappé par Henri de ce nouveau coup, abandonné et vendu par la -cour de Rome, écrivait au pape, aux cardinaux, des lettres terribles, -des paroles de condamnation: «Pourquoi mettez-vous dans ma route la -pierre du scandale? pourquoi fermez-vous ma voie d'épines?... Comment -dissimulez-vous l'injure que le Christ endure en moi, en vous-même, -qui devez tenir ici-bas la place du Christ? Le roi d'Angleterre a -envahi les biens ecclésiastiques, renversé les libertés de l'église, -porté la main sur les oints du Seigneur, les emprisonnant, les -mutilant, leur arrachant les yeux; d'autres, il les a forcés de se -justifier par le duel, ou par les éprouves de l'eau et du feu. Et l'on -veut, au milieu de tels outrages, que nous nous taisions?... Ils se -taisent, ils se tairont les mercenaires; mais quiconque est un vrai -pasteur de l'église, se joindra à nous. - -«Je pouvais fleurir en puissance, abonder en richesses et en délices, -être craint et honoré de tous. Mais puisqu'enfin le Seigneur m'a -appelé, moi indigne et pauvre pécheur, au gouvernement des âmes, j'ai -choisi par l'inspiration de la grâce, d'être abaissé dans sa maison, -d'endurer jusqu'à la mort, la proscription, l'exil, les plus extrêmes -misères, plutôt que de faire bon marché de la liberté de l'Église. -Qu'ils agissent ainsi ceux qui se promettent de longs jours, et qui -trouvent dans leurs mérites l'espérance d'un temps meilleur. Moi, je -sais que le mien sera court, et que si je tais à l'impie son iniquité, -je rendrai compte de son sang. Alors, l'or et l'argent ne serviront de -rien, ni les présents, qui aveuglent même les sages... Nous serons -bientôt vous et moi, très-saint père, devant le tribunal du Christ. -C'est au nom de sa majesté, et de son jugement formidable, que je vous -demande justice contre ceux qui veulent le tuer une seconde fois.» - -Il écrivait encore: «Nous sommes à peine soutenus de l'aumône -étrangère. Ceux qui nous secouraient sont épuisés: ceux qui avaient -pitié de notre exil, désespèrent, en voyant comment agit le seigneur -pape... Écrasé par l'Église romaine, nous qui, seuls dans le monde -occidental, combattons pour elle, nous serions forcés de délaisser la -cause de Christ, si la grâce ne nous soutenait... Le Seigneur verra -cela du haut de la montagne; elle jugera les extrémités de la terre, -cette Majesté terrible, qui éteint le souffle des rois. Pour nous, -morts ou vivants, nous sommes, nous serons à lui, prêts à tout -souffrir pour l'Église. Plaise à Dieu qu'il nous trouve dignes -d'endurer la persécution pour sa justice. - -«... Je ne sais comment il se fait que devant cette cour, ce soit -toujours le parti de Dieu qu'on immole, de sorte que Barabas se sauve, -et que Christ soit mis à mort. Voilà tout à l'heure six ans révolus, -que, par l'autorité de la cour pontificale, se prolongent ma -proscription et la calamité de l'Église. Chez vous, les malheureux -exilés, les innocents sont condamnés pour cela seul qu'ils sont les -faibles, les pauvres de Christ, et qu'ils n'ont pas voulu dévier de la -justice de Dieu. Au contraire, sont absous les sacriléges, les -homicides, les ravisseurs impénitents, des hommes dont j'ose dire -librement, que s'ils comparaissaient devant saint Pierre même, le -monde aurait beau les défendre, Dieu ne pourrait les absoudre... Les -envoyés du roi promettent nos dépouilles aux cardinaux, aux -courtisans. Eh bien! que Dieu voie et juge. Je suis prêt à mourir. -Qu'ils arment pour ma perte le roi d'Angleterre, et s'ils veulent, -tous les rois du monde: moi, Dieu aidant, je ne m'écarterai de ma -fidélité à l'Église, ni en la vie, ni en la mort. Pour le reste, je -remets à Dieu sa propre cause; c'est pour lui que je suis proscrit; -qu'il remédie et pourvoie. J'ai désormais le ferme propos de ne plus -importuner la cour de Rome. Qu'ils s'adressent à elle, ceux qui se -prévalent de leur iniquité, et qui, dans leur triomphe sur la justice -et l'innocence, reviennent glorieux, à la contrition de l'Église. Plût -à Dieu que la voie de Rome n'eût déjà perdu tant de malheureux et -d'innocents!...» - -Ces paroles terribles retentirent si haut, que la cour de Rome trouva -plus de danger à abandonner Thomas qu'à le soutenir. Le roi de France -avait écrit au pape: «Il faut que vous renonciez enfin à vos démarches -trompeuses et dilatoires,» et il n'était, en cela, que l'organe de -toute la chrétienté. Le pape se décida à suspendre l'archevêque d'York -pour usurpation des droits de Kenterbury, et il menaça le roi, s'il ne -restituait les biens usurpés. Henri s'effraya; une entrevue eut lieu à -Chinon entre l'archevêque et les deux rois. Henri promit satisfaction, -montra beaucoup de courtoisie envers Thomas, jusqu'à vouloir lui tenir -l'étrier au départ. Cependant l'archevêque et le roi, avant de se -quitter, se chargèrent de propos amers, se reprochant ce qu'ils -avaient fait l'un pour l'autre. Au moment de la séparation, Thomas -fixa les yeux sur Henri d'une manière expressive, et lui dit avec une -sorte de solennité: «Je crois bien que je ne vous reverrai plus.»--«Me -prenez-vous donc pour un traître?» répliqua vivement le roi. -L'archevêque s'inclina et partit. - -Ce dernier mot de Henri ne rassura personne. Il refusa à Thomas le -baiser de paix, et pour messe de réconciliation, il fit dire une -messe des morts[491]. Cette messe fut dite dans une chapelle dédiée -aux martyrs. Un clerc de l'archevêque en fit la remarque, et dit: «Je -crois bien, en effet, que l'Église ne recouvrera la paix que par un -martyre,» à quoi Thomas répondit: «Plaise à Dieu qu'elle soit -délivrée, même au prix de mon sang!»--Le roi de France avait dit -aussi: «Pour moi, je ne voudrais pas, pour mon pesant d'or, vous -conseiller de retourner en Angleterre, s'il vous refuse le baiser de -paix.» Et le comte Thibaud de Champagne ajouta: «Ce n'est pas même -assez du baiser.» - -[Note 491: On avait choisi cette messe, parce qu'on ne s'y donnait pas -de baiser de paix à l'évangile, comme aux autres offices.] - -Depuis longtemps Thomas prévoyait son sort et s'y résignait. À son -départ du couvent de Pontigny, dit l'historien contemporain, l'abbé -lui vit pendant le souper verser des larmes. Il s'étonna, lui demanda -s'il lui manquait quelque chose, et lui offrit tout ce qui était en -son pouvoir. «Je n'ai besoin de rien, dit l'archevêque, tout est fini -pour moi. Le Seigneur a daigné la nuit dernière apprendre à son -serviteur la fin qui l'attend.--Quoi de commun, dit l'abbé en -badinant, entre un bon vivant et un martyr, entre le calice du martyre -et celui que vous venez de boire!» L'archevêque répondit: «Il est -vrai, j'accorde quelque chose aux plaisirs du corps[492], mais le -Seigneur est bon, il justifie l'indigne et l'impie.» - -[Note 492: Voyez cependant dans Hoveden la vie austère et mortifiée -que menait le saint. Sa table était splendide, et cependant il ne -prenait que du pain et de l'eau. Il priait la nuit, et le matin -réveillait tous les siens. Il se faisait donner la nuit trois ou cinq -coups de discipline, autant le jour, etc.] - -Après avoir remercié le roi de France, Thomas et les siens -s'acheminèrent vers Rouen. Ils n'y trouvèrent rien de ce qu'Henri -avait promis, ni argent, ni escorte. Loin de là, il apprenait que les -détenteurs des biens de Kenterbury le menaçaient de le tuer, s'il -passait en Angleterre. Renouf de Broc, qui occupait pour le roi tous -les biens de l'archevêché, avait dit: «Qu'il débarque, il n'aura pas -le temps de manger ici un pain entier.» L'archevêque inébranlable -écrivit à Henri qu'il connaissait son danger, mais qu'il ne pouvait -voir plus longtemps l'Église de Kenterbury, la mère de la Bretagne -chrétienne, périr pour la haine qu'on portait à son évêque. «La -nécessité me ramène, infortuné pasteur, à mon Église infortunée. J'y -retourne, par votre permission; j'y périrai pour la sauver, si votre -piété ne se hâte d'y pourvoir. Mais que je vive ou que je meure, je -suis et serai toujours à vous dans le Seigneur. Quoi qu'il m'arrive à -moi ou aux miens, Dieu vous bénisse, vous et vos enfants!» - -Cependant il s'était rendu sur la côte voisine de Boulogne. On était -au mois de novembre dans la saison des mauvais temps de mer; le primat -et ses compagnons furent contraints d'attendre quelques jours au port -de Wissant, près de Calais. Une fois qu'ils se promenaient sur le -rivage, ils virent un homme accourir vers eux, et le prirent d'abord -pour le patron de leur vaisseau venant les avertir de se préparer au -passage; mais cet homme leur répondit qu'il était clerc et doyen de -l'église de Boulogne, et que le comte, son seigneur, l'envoyait les -prévenir de ne point s'embarquer, parce que des troupes de gens armés -se tenaient en observation sur la côte d'Angleterre, pour saisir ou -tuer l'archevêque. «Mon fils, répondit Thomas, quand j'aurais la -certitude d'être démembré et coupé en morceaux sur l'autre bord, je ne -m'arrêterais point dans ma route. C'est assez de sept ans d'absence -pour le pasteur et pour le troupeau.--Je vois l'Angleterre, dit-il -encore, et j'irai, Dieu aidant. Je sais pourtant certainement que j'y -trouverai ma Passion.» La fête de Noël approchait, et il voulait, à -tout prix, célébrer dans son église la naissance du Sauveur. - -Quand il approcha du rivage, et qu'on vit sur sa barque la croix de -Kenterbury qu'on portait toujours devant le primat, la foule du peuple -se précipita, pour se disputer sa bénédiction. Quelques-uns se -prosternaient, et poussaient des cris. D'autres jetaient leurs -vêtements sous ses pas, et criaient: Béni, celui qui vient au nom du -Seigneur! Les prêtres se présentaient à lui à la tête de leurs -paroisses. Tous disaient que le Christ arrivait pour être crucifié -encore une fois, qu'il allait souffrir pour Kent, comme à Jérusalem il -avait souffert pour le monde[493]. Cette foule intimida les Normands -qui étaient venus avec de grandes menaces, et qui avaient tiré leurs -épées. Pour lui, il parvint à Kenterbury au son des hymnes et des -cloches, et montant en chaire, il prêcha sur ce texte: Je suis venu -pour mourir au milieu de vous. Déjà il avait écrit au pape pour lui -demander de dire à son intention les prières des agonisants[494]. - -[Note 493: Vit. quadrip.; Jean de Salisbury.] - -[Note 494: Roger de Hoveden.] - -Le roi était alors en Normandie. Il fut bien étonné, bien effrayé -quand on lui dit que le primat avait osé passer en Angleterre. On -racontait qu'il marchait environné d'une foule de pauvres, de serfs, -d'hommes armés; ce roi des pauvres s'était rétabli dans son trône de -Kenterbury, et avait poussé jusqu'à Londres. Il apportait des bulles -du pape pour mettre de nouveau le royaume en interdit. Telle était en -effet la duplicité d'Alexandre III. Il avait envoyé l'absolution à -Henri, et à l'archevêque la permission d'excommunier. Le roi, ne se -connaissant plus, s'écria: «Quoi, un homme qui a mangé mon pain, un -misérable qui est venu à ma cour sur un cheval boiteux, foulera aux -pieds la royauté! le voilà qui triomphe, et qui s'assied sur mon -trône! et pas un des lâches que je nourris n'aura le coeur de me -débarrasser de ce prêtre!» C'était la seconde fois que ces paroles -homicides sortaient de sa bouche, mais alors elles n'en tombèrent pas -en vain. Quatre des chevaliers de Henri se crurent déshonorés s'ils -laissaient impuni l'outrage fait à leur seigneur. Telle était la force -du lien féodal, telle la vertu du serment réciproque que se prêtaient -l'un à l'autre le seigneur et le vassal. Les quatre n'attendirent pas -la décision des juges que le roi avait commis pour faire le procès à -Becket. Leur honneur était compromis, s'il mourait autrement que de -leur main. - -Partis à différentes heures et de ports différents, ils arrivèrent -tous en même temps à Saltwerde. Renouf de Broc leur amena un grand -nombre de soldats. «Voilà donc que le cinquième jour après Noël, comme -l'archevêque était vers onze heures dans sa chambre et que quelques -clercs et moines y traitaient d'affaires avec lui, entrèrent les -quatre satellites. Salués par ceux qui étaient assis près de la porte, -ils leur rendent le salut, mais à voix basse, et parviennent jusqu'à -l'archevêque; ils s'assoient à terre devant ses pieds, sans le saluer -ni en leur nom, ni au nom du roi. Ils se tenaient en silence; le -Christ du Seigneur se taisait aussi.» - -Enfin Renaud Fils-d'Ours prit la parole: «Nous t'apportons d'outre-mer -des ordres du roi. Nous voulons savoir si tu aimes mieux les entendre -en public ou en particulier.» Le saint fit sortir les siens; mais -celui qui gardait la porte, la laissa ouverte, pour que du dehors on -pût tout voir. Quand Renaud lui eut communiqué les ordres, et qu'il -vit bien qu'il n'avait rien de pacifique à attendre, il fit rentrer -tout le monde, et leur dit: «Seigneurs, vous pouvez parler devant -ceux-ci.» - -Les Normands prétendirent alors que le roi Henri lui envoyait l'ordre -de faire serment au jeune roi, et lui reprochèrent d'être coupable de -lèse-majesté. Ils auraient voulu le prendre subtilement par ces -paroles, et à chaque instant ils s'embarrassaient dans les leurs. Ils -l'accusaient encore de vouloir se faire roi d'Angleterre; puis, -saisissant à tout hasard un mot de l'archevêque, ils s'écrièrent: -«Comment, vous accusez le roi de perfidie? Vous nous menacez, vous -voulez encore nous excommunier tous? Et l'un d'eux ajouta: «Dieu me -garde! il ne le fera jamais; voilà déjà trop de gens qu'il a jetés -dans les liens de l'anathème.» Ils se levèrent alors en furieux, -agitant leurs bras, et tordant leurs gants. Puis s'adressant aux -assistants, ils leur dirent: «Au nom du roi, vous nous répondez de cet -homme, pour le représenter en temps et lieu.»--Eh quoi! dit -l'archevêque, croiriez-vous que je veux m'échapper? je ne fuirais ni -pour le roi, ni pour aucun homme vivant.»--«Tu as raison, dit l'un des -Normands, Dieu aidant, tu n'échapperas pas.» L'archevêque rappela en -vain Hugues de Morville, le plus noble d'entre eux, et celui qui -semblait devoir être le plus raisonnable. Mais ils ne l'écoutèrent -pas, et partirent en tumulte, avec de grandes menaces. - - * * * * * - -La porte fut fermée aussitôt derrière les conjurés; Renaud s'arma -devant l'avant-cour, et prenant une hache des mains d'un charpentier -qui travaillait, il frappa contre la porte pour l'ouvrir ou la briser. -Les gens de la maison, entendant les coups de hache, supplièrent le -primat de se réfugier dans l'église, qui communiquait à son -appartement par un cloître ou une galerie; il ne voulut point, et on -allait l'y entraîner de force, quand un des assistants fit remarquer -que l'heure de vêpres avait sonné. «Puisque c'est l'heure de mon -devoir, j'irai à l'église,» dit l'archevêque; et faisant porter sa -croix devant lui, il traversa le cloître à pas lents, puis marcha vers -le grand autel, séparé de la nef par une grille entr'ouverte. - -Quand il entra dans l'église, il vit les clercs en rumeur qui -fermaient les verrous des portes: «Au nom de votre voeu d'obéissance, -s'écria-t-il, nous vous défendons de fermer la porte. Il ne convient -pas de faire de l'église une bastille.» Puis il fit entrer ceux des -siens qui étaient restés dehors. - -À peine il avait le pied sur les marches de l'autel, que Renaud -Fils-d'Ours parut à l'autre bout de l'église revêtu de sa cotte de -mailles, tenant à la main sa large épée à deux tranchants, et criant: -«À moi, à moi, loyaux servants du roi!» Les autres conjurés le -suivirent de près, armés comme lui de la tête aux pieds et brandissant -leurs épées. Les gens qui étaient avec le primat voulurent alors -fermer la grille du choeur; lui-même le leur défendit et quitta -l'autel pour les en empêcher; ils le conjurèrent avec de grandes -instances de se mettre en sûreté dans l'église souterraine ou de -monter l'escalier par lequel, à travers beaucoup de détours, on -arrivait au faîte de l'édifice. Ces deux conseils furent repoussés -aussi positivement que les premiers. Pendant ce temps, les hommes -armés s'avançaient. Une voix cria: «Où est le traître?» Becket ne -répondit rien. «Où est l'archevêque?»--«Le voici, répondit Becket, -mais il n'y a pas de traître ici; que venez-vous faire dans la maison -de Dieu avec un pareil vêtement? Quel est votre dessein?»--«Que tu -meures.»--«Je m'y résigne; vous ne me verrez point fuir devant vos -épées; mais au nom de Dieu tout-puissant, je vous défends de toucher à -aucun de mes compagnons, clerc ou laïque, grand ou petit.» Dans ce -moment il reçut par derrière un coup de plat d'épée entre les épaules, -et celui qui le lui porta lui dit: «Fuis, ou tu es mort.» Il ne fit -pas un mouvement; les hommes d'armes entreprirent de le tirer hors de -l'église, se faisant scrupule de l'y tuer. Il se débattit contre eux, -et déclara fermement qu'il ne sortirait point, et les contraindrait à -exécuter sur la place même leurs intentions ou leurs ordres[495].--Et -se tournant vers un autre qu'il voyait arriver l'épée nue, il lui dit: -«Qu'est-ce donc, Renaud? je t'ai comblé de bienfaits, et tu approches -de moi tout armé, dans l'église?» Le meurtrier répondit: «Tu es -mort.»--Puis il leva son épée, et d'un même coup de revers trancha la -main d'un moine saxon appelé Edward Cryn, et blessa Becket à la tête. -Un second coup, porté par un autre Normand, le renversa la face contre -terre, et fut asséné avec une telle violence que l'épée se brisa sur -le pavé. Un homme d'armes, appelé Guillaume Mautrait, poussa du pied -le cadavre immobile, en disant: «Qu'ainsi meure le traître qui a -troublé le royaume et fait insurger les Anglais.» - -[Note 495: Thierry.] - -Il disait en s'en allant: «Il a voulu être roi, et plus que roi, eh -bien! qu'il soit roi maintenant[496]!» Et au milieu de ces bravades, -ils n'étaient pas rassurés. L'un d'eux rentra dans l'église, pour voir -s'il était bien mort; il lui plongea encore son épée dans la tête, et -fit jaillir la cervelle[497]. Il ne pouvait le tuer assez à son gré. - -[Note 496: «Modo sit rex, modo sit rex.» «Et in hoc similes illis qui -Domino in cruce pendenti insultabant.» Vit. quadrip.] - -[Note 497: Ibid.] - -C'est en effet une chose vivace que l'homme; il n'est pas facile de le -détruire. Le délivrer du corps, le guérir de cette vie terrestre, -c'est le purifier, l'orner et l'achever. Aucune parure ne lui va mieux -que la mort. Un moment avant que les meurtriers n'eussent frappé, les -partisans de Thomas étaient las et refroidis, le peuple doutait, Rome -hésitait. Dès qu'il eut été touché du fer, inauguré de son sang, -couronné de son martyre, il se trouva d'un coup grandi de Kenterbury -jusqu'au ciel. «Il fut roi,» comme avaient dit les meurtriers, -répétant, sans le savoir, le mot de la Passion. Tout le monde fut -d'accord sur lui, le peuple, les rois, le pape. Rome qui l'avait -délaissé, le proclama saint et martyr. Les Normands qui l'avaient tué, -reçurent à Westminster les bulles de canonisation, pleins d'une -componction hypocrite, et pleurant à chaudes larmes. - -Au moment même du meurtre, lorsque les assassins pillèrent la maison -épiscopale, et qu'ils trouvèrent dans les habits de l'archevêque les -rudes silices dont il mortifiait sa chair, ils furent consternés; ils -se disaient tout bas, comme le centurion de l'Évangile: -«Véritablement, cet homme était un juste.» Dans les récits de sa mort -tout le peuple s'accordait à dire que jamais martyr n'avait reproduit -plus complétement la Passion du Sauveur. S'il y avait des différences, -on les mettait à l'avantage de Thomas. «Le Christ, dit un -contemporain, a été mis à mort hors de la ville, dans un lieu profane -et dans un jour que les Juifs ne tenaient pas pour sacré; Thomas a -péri dans l'église même, et dans la semaine de Noël, le jour des -Saints-Innocents.» - -Le roi Henri se trouvait dans un grand danger; tout le monde lui -attribuait le meurtre. Le roi de France, le comte de Champagne, -l'avaient solennellement accusé par-devant le pape. L'archevêque de -Sens, primat des Gaules, avait lancé l'excommunication. Ceux mêmes -qui lui devaient le plus, s'éloignaient de lui avec horreur. Il apaisa -la clameur publique à force d'hypocrisie. Ses évêques normands -écrivirent à Rome que pendant trois jours il n'avait voulu ni manger -ni boire: «Nous qui pleurions le primat, disaient-ils, nous avons cru -que nous aurions encore le roi à pleurer.» La cour de Rome, qui -d'abord avait affecté une grande colère, finit pourtant par -s'attendrir. Le roi jura qu'il n'avait nulle part à la mort de Thomas; -il offrit aux légats de se soumettre à la flagellation; il mit aux -pieds du pape la conquête de l'Irlande, qu'il venait de faire; il -imposa, dans cette île, le denier de saint Pierre sur chaque maison, -il sacrifia les constitutions de Clarendon, s'engagea à payer pour la -croisade, à y aller lui-même quand le pape l'exigerait, et déclara -l'Angleterre fief du saint-siége[498]. - -[Note 498: Præterea ego et major filius meus rex, juramus quod a -domino Alexandro papa et catholicis ejus successoribus recipiemus et -tenebimus regnum Angliæ.» Baron. annal., XII, 637.--À la fin de la -même année il écrivait encore au pape: «Vestræ jurisdictionis est -regnum Angliæ, et quantum ad feudatarii juris obligationem, vobis -duntaxat teneor et astringor.» Petr. Bles. epist., ap. Scr. fr. XVI, -650.] - -Ce n'était pas assez d'avoir apaisé Rome; il eût été quitte à trop bon -marché. Voilà bientôt après que son fils aîné, le jeune roi Henri, -réclame sa part du royaume, et déclare qu'il veut venger la mort de -celui qui l'a élevé, du saint martyr, Thomas de Kenterbury. Les motifs -qu'alléguait le jeune prince, pour revendiquer la couronne, -paraissaient alors fort graves, quelque faibles qu'ils puissent -sembler aujourd'hui. D'abord, le roi lui-même, en le servant à table -au jour de son couronnement, avait dit imprudemment qu'il abdiquait. -Le moyen âge prenait toute parole au sérieux. Celle d'Henri II -suffisait pour rendre la plupart des sujets incertains entre les deux -rois. La lettre est toute-puissante aux temps barbares. Tel est alors -le principe de toute jurisprudence: _Qui virgula cadit, causa cadit_. - -D'autre part, Henri n'avait fait pour la mort de saint Thomas qu'une -satisfaction incomplète. Aux uns, il paraissait encore souillé du sang -d'un martyr. Les autres, se souvenant qu'il avait offert de se -soumettre à la flagellation, le voyant payer annuellement pour la -croisade un tribut expiatoire, le croyaient encore en état de -pénitence. Un tel état semblait inconciliable avec la royauté. Louis -le Débonnaire en avait paru dégradé, avili pour toujours. - -Les fils d'Henri avaient encore une excuse spécieuse. Ils étaient -encouragés, soutenus par le roi de France, seigneur suzerain de leur -père. Le lien féodal passait alors pour supérieur à tous ceux de la -nature. Nous avons vu qu'Henri Ier crut devoir sacrifier ses propres -enfants à son vassal. Les fils d'Henri II prétendaient devoir -sacrifier leur père même à leur seigneur. Dans la réalité, Henri -lui-même regardait apparemment le serment féodal comme le lien le plus -puissant, puisqu'il ne se crut sûr de ses fils que quand il les eût -forcés de lui faire hommage. - -Dans un voyage qu'il faisait dans le Midi, il vit tous les siens, ses -fils, sa femme Éléonore, s'échapper un à un, et disparaître. Le jeune -Henri se rendit auprès de son beau-père, le roi de France, et quand -les envoyés d'Henri II vinrent le réclamer au nom du roi d'Angleterre, -ils le trouvèrent siégeant près de Louis VII, dans la pompe des -habillements royaux. «De quel roi d'Angleterre, me parlez-vous? dit -Louis: le voici le roi d'Angleterre; mais si c'est le père de -celui-ci, le ci-devant roi d'Angleterre, à qui vous donnez ce titre, -sachez qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne; -s'il se prétend encore roi, après avoir, à la face du monde, résigné -le royaume entre les mains de son fils, c'est à quoi l'on portera -remède avant qu'il soit peu.» - -Deux autres des fils d'Henri, Richard de Poitiers et Geoffroi, comte -de Bretagne, vinrent joindre leur aîné et firent hommage au roi de -France. Le danger devenait grand. Henri avait, il est vrai, pourvu, -avec une activité remarquable, à la défense de ses États continentaux. -Mais il entendait dire que son fils aîné allait passer le détroit avec -une flotte et une armée du comte de Flandre, auquel il avait promis le -comté de Kent. D'autre part, le roi d'Écosse devait envahir -l'Angleterre. Il se hâta d'engager des mercenaires, des routiers -brabançons et gallois. Il acheta à tout prix la faveur de Rome. Il se -déclara vassal du saint-siége pour l'Angleterre comme pour l'Irlande, -ajoutant cette clause remarquable: «Nous et nos successeurs, nous ne -nous croirons véritables rois d'Angleterre, qu'autant que les -seigneurs papes nous tiendront pour rois catholiques.» Dans une autre -lettre, il prie Alexandre III de défendre son royaume, comme fief de -l'Église romaine. - -Il ne crut pas encore en avoir fait assez: il se rendit à Kenterbury. -Du plus loin qu'il vit l'église, il descendit de cheval, et s'achemina -en habit de laine, nu-pieds par la boue et les cailloux. Parvenu au -tombeau, il s'y jeta à genoux, pleurant et sanglotant: «C'était un -spectacle à tirer les larmes des yeux de tous les assistants.» Puis il -se dépouilla de ses vêtements, et tout le monde, évêques, abbés, -simples moines, fut invité à donner successivement au roi quelques -coups de discipline. «Ce fut comme la flagellation du Christ, dit le -chroniqueur; la différence, toutefois, c'est que l'un fut fouetté pour -nos péchés, l'autre pour les siens[499].» «Tout le jour et toute la -nuit il resta en oraison auprès du saint martyr, sans prendre -d'aliment, sans sortir pour aucun besoin. Il resta tel qu'il était -venu; il ne permit pas même qu'on mît sous lui un tapis. Après -matines, il fit le tour des autels et des corps saints; puis de -l'église supérieure il redescendit encore dans la crypte, au tombeau -de saint Thomas. Quand le jour vint, il demanda à entendre la messe; -il but de l'eau bénite du martyr, en remplit un flacon, et s'éloigna -joyeux de Kenterbury.» - -[Note 499: Robert du Mont.] - -Il avait raison, ce semble, d'être joyeux: pour le moment, la partie -était gagnée. On lui apprit ce jour même que le roi d'Écosse était -devenu son prisonnier. Le comte de Flandre n'osa tenter l'invasion. -Tous les partisans du jeune roi en Angleterre furent forcés dans leurs -châteaux. En Aquitaine, la guerre eut des chances plus variées. Les -jeunes princes y étaient soutenus par le roi de France, et surtout -par la haine du joug étranger. Au XIIe siècle, comme au IXe, les -guerres des fils contre le père ne firent que couvrir celles des races -diverses qui voulaient s'affranchir d'une union contraire à leurs -intérêts et à leur génie. La Guienne, le Poitou, faisaient effort pour -se détacher de l'empire anglais, comme la France de Louis le -Débonnaire et de Charles le Chauve avait brisé l'unité de l'empire -carlovingien. - -La mobilité des Méridionaux, leurs révolutions capricieuses, leurs -découragements faciles donnaient beau jeu au roi Henri. Ils n'étaient -point d'ailleurs soutenus par Toulouse, qui seule peut former le -centre d'une grande guerre dans l'Aquitaine. La prudence leur -défendait de renouveler des tentatives d'affranchissement qui -tournaient à leur ruine. Mais c'étaient moins le patriotisme que -l'inquiétude d'esprit, le vain plaisir de briller dans les guerres qui -armaient les nobles du Midi. On peut en juger par ce qui nous reste du -plus célèbre d'entre eux, le troubadour Bertrand de Born. Son unique -jouissance était de jouer quelque bon tour à son seigneur le roi Henri -II, d'armer contre lui quelqu'un de ses fils, Henri, Geoffroi ou -Richard, puis, quand tout était en feu, d'en faire un beau sirvente -dans son château de Hautefort, comme ce Romain qui, du haut d'une -tour, chantait l'incendie au milieu de Rome embrasée. S'il y avait -chance d'un peu de repos, vite ce démon du trouble lançait aux rois -une satire qui les faisait rougir du repos, et les rejetait dans la -guerre. - -Ce n'était dans cette famille que guerres acharnées et traités -perfides. Une fois, le roi Henri venant à une conférence avec ses -fils, leurs soldats tirèrent l'épée contre lui. C'était la tradition -des deux familles d'Anjou et de Normandie. Les enfants de Guillaume le -Conquérant et d'Henri VI avaient plus d'une fois dirigé l'épée contre -la poitrine de leur père. Foulques avait mis le pied sur le cou de son -fils vaincu. La jalouse Éléonore, passionnée et vindicative comme une -femme du Midi, cultiva l'indocilité et l'impatience de ses fils, les -dressa au parricide. Ces enfants, en qui se trouvaient le sang de tant -de races diverses, normande, aquitaine et saxonne, semblaient avoir en -eux, par-dessus l'orgueil et la violence des Foulques d'Anjou et des -Guillaume d'Angleterre, toutes les oppositions, toutes les haines et -les discordes de ces races d'où ils sortaient. Ils ne surent jamais -s'ils étaient du Midi ou du Nord. Ce qu'ils savaient, c'est qu'ils se -haïssaient les uns les autres, et leur père encore plus. Ils ne -remontaient guère dans leur généalogie sans trouver à quelque degré le -rapt, l'inceste ou le parricide. Leur grand-père, comte de Poitou, -avait eu Éléonore d'une femme enlevée à son mari, et un saint homme -leur avait dit: «De vous, il ne naîtra rien de bon.» Éléonore -elle-même eut pour amant le père même d'Henri II, et les fils qu'elle -avait d'Henri risquaient fort d'être les frères de leur père. On -citait sur celui-ci le mot de saint Bernard[500]: «Il vient du Diable, -au Diable il retournera.» Richard, l'un d'eux, en disait autant que -saint Bernard[501]. Cette origine diabolique était pour eux un titre -de famille, et ils la justifiaient par leurs oeuvres. Lorsqu'un clerc -vint, la croix en main, supplier l'autre fils, Geoffroi, de se -réconcilier avec son père, et de ne pas imiter Absalon: «Quoi, tu -voudrais, répondit le jeune homme, que je me dessaisisse de mon droit -de naissance?--À Dieu ne plaise, mon seigneur! répliqua le prêtre, je -ne veux rien à votre détriment.--Tu ne comprends pas mes paroles, dit -alors le comte de Bretagne. Il est dans la destinée de notre famille -que nous ne nous aimions pas entre nous. C'est là notre héritage, et -aucun de nous n'y renoncera jamais.» - -[Note 500: J. Bromton.] - -[Note 501: Id. «Richardus.... asserens non esse mirandum, si de tali -genere procedentes mutuo sese infestent, tanquam de Diabolo -revertentes et ad Diabolum transeuntes.»] - -Il y avait une tradition populaire sur une ancienne comtesse d'Anjou, -aïeule des Plantagenets. Son mari, disait-on, avait remarqué qu'elle -n'allait guère à la messe et sortait toujours à la secrète. Il s'avisa -de la faire tenir à ce moment par quatre écuyers. Mais elle leur -laissa son manteau dans les mains, ainsi que deux de ses enfants -qu'elle avait à sa droite; enleva les deux autres qu'elle tenait à -gauche, sous un pli du manteau, s'envola par une fenêtre et ne reparut -jamais[502]. C'est à peu près l'histoire de la Mellusine de Poitou et -de Dauphiné. Obligée de redevenir tous les samedis moitié femme et -moitié serpent, Mellusine avait bien soin de se tenir cachée ce -jour-là. Son mari l'ayant surprise, elle disparut. Ce mari, c'était -Geoffroi à la Grand' Dent, dont on voyait encore l'image à Lusignan, -sur la porte du fameux château. Toutes les fois qu'il devait mourir -quelqu'un de la famille, Mellusine paraissait la nuit sur les tours, -et poussait des cris. - -[Note 502: J. Bromton.] - -La véritable Mellusine, mêlée de natures contradictoires, mère et -fille d'une génération diabolique, c'est Éléonore de Guienne. Son mari -la punit des rébellions de ses fils, en la tenant prisonnière dans un -château fort, elle qui lui avait donné tant d'États. Cette dureté -d'Henri II est une des causes de la haine que lui portèrent les hommes -du Midi. L'un d'eux, dans une chronique barbare et poétique, exprime -l'espérance qu'Éléonore sera bientôt délivrée par ses fils. Selon -l'usage de l'époque, il applique à toute cette famille la prophétie de -Merlin[503]: - -[Note 503: La prophétie était: «_Aquila rupti foederis tertia -nidificatione gaudebit._»] - -«Tous ces maux-là sont arrivés depuis que le roi de l'Aquilon a frappé -le vénérable Thomas de Kenterbury. C'est la reine Aliénor que Merlin -désigne comme «l'Aigle du traité rompu...» Réjouis-toi donc, -Aquitaine, réjouis-toi, terre de Poitou! le sceptre du roi de -l'Aquilon va s'éloigner. Malheur à lui! Il a osé lever la lance contre -son seigneur, le roi du Sud. - -«Dis-moi, aigle double[504], dis-moi, où donc étais-tu quand tes -aiglons, s'envolant du nid paternel, osèrent dresser leurs serres -contre le roi de l'Aquilon?... Voilà pourquoi tu as été enlevée de ton -pays et amenée dans la terre étrangère. Les chants se sont changés en -pleurs, la cithare a fait place au deuil. Nourrie dans la liberté -royale au temps de ta molle jeunesse, tes compagnes chantaient, tu -dansais au son de leur guitare... Aujourd'hui, je t'en conjure, reine -double, modère du moins un peu tes pleurs. Reviens, si tu peux, -reviens à tes villes, pauvre prisonnière. - -[Note 504: _Aquila bispertita._ Il désigne ainsi Éléonore.] - -«Où est ta cour? où sont tes jeunes compagnes? où sont tes -conseillers? Les uns, traînés loin de leur patrie, ont subi une mort -ignominieuse; d'autres ont été privés de la vue; d'autres, bannis, -errent en différents lieux. Toi, tu cries, et personne ne t'écoute; -car le roi du Nord te tient resserrée comme une ville qu'on assiége. -Crie donc, ne te lasse point de crier; élève ta voix comme la -trompette, pour que tes fils l'entendent, car le jour approche où tes -fils te délivreront, où tu reverras ton pays natal[505].» - -[Note 505: Richard de Poitiers.] - -Ce fut le sort du roi Henri, dans ses dernières années, d'être le -persécuteur de sa femme et l'exécration de ses fils. Il se plongeait -dans les plaisirs en désespéré. Tout vieilli qu'il était, grisonnant, -chargé d'un ventre énorme, il variait tous les jours l'adultère et le -viol. Il ne lui suffisait pas de sa belle Rosamonde, dont il avait -toujours les bâtards autour de lui. Il viola sa cousine Alix[506], -héritière de Bretagne, qui lui avait été confiée comme otage, et -lorsqu'il eut obtenu pour son fils une fille du roi de France, qui -n'était pas encore nubile, il souilla encore cette enfant[507]. - -[Note 506: Jean de Salisbury: «Impregnavit, ut proditor, ut adulter, -ut incestus.»] - -[Note 507: Bromton: «Quam post mortem Rosamundæ defloravit.»] - -Cependant, la fortune ne se lassait pas de le frapper. Il avait -reposé son coeur dans le plaisir, dans la sensualité, dans la nature. -C'est comme amant et comme père qu'il fut frappé. Une tradition veut -qu'Éléonore ait pénétré le labyrinthe où le vieux roi avait cru cacher -Rosamonde[508], et qu'elle l'ait tuée de sa main. Son indigne conduite -à l'égard des princesses de Bretagne et de France soulevèrent des -haines qui ne s'éteignirent jamais. Il aimait surtout deux de ces -fils, Henri et Geoffroi; ils moururent. L'aîné avait souhaité du moins -voir son père et lui demander pardon, mais la trahison était si -ordinaire chez ces princes que le vieux roi hésita pour venir, et il -apprit bientôt qu'il n'était plus temps[509]. - -[Note 508: Id: «Huic puellæ fecerat rex apud Wodestoke mirabilis -architecturæ cameram, operi Dedalino similem, ne forsan a regina -facile deprehenderetur.] - -[Note 509: Peu de temps après la mort de son fils, il fit prisonnier -Bertrand de Born. «Avant de prononcer l'arrêt du vainqueur contre le -vaincu, Henri voulut goûter quelque temps le plaisir de la vengeance, -en traitant avec dérision l'homme qui s'était fait craindre de lui, et -s'était vanté de ne pas le craindre. «Bertrand, lui dit-il, vous qui -prétendiez n'avoir en aucun temps besoin de la moitié de votre sens, -sachez que voici une occasion où le tout ne vous ferait pas -faute.--Seigneur, répondit l'homme du Midi, avec l'assurance -habituelle que lui donnait le sentiment de sa supériorité d'esprit, il -est vrai que j'ai dit cela, et j'ai dit la vérité.--Et moi, je crois, -dit le roi, que votre sens vous a failli.--Oui, seigneur, répliqua -Bertrand d'un ton grave, il m'a failli le jour où le vaillant jeune -roi, votre fils, est mort; ce jour-là j'ai perdu le sens, l'esprit et -la connaissance.»--Au nom de son fils, qu'il ne s'attendait nullement -à entendre prononcer, le roi d'Angleterre fondit en larmes et -s'évanouit. Quand il revint à lui, il était tout changé; ses projets -de vengeance avaient disparu, et il ne voyait plus dans l'homme qui -était en son pouvoir, que l'ancien ami du fils qu'il regrettait. Au -lieu de reproches amers, et de l'arrêt de mort ou de dépossession -auquel Bertrand eût pu s'attendre: «Sire Bertrand, sire Bertrand, lui -dit-il, c'est à raison et de bon droit que vous avez perdu le sens -pour mon fils; car il vous voulait du bien plus qu'à homme qui fût au -monde: et moi, pour l'amour de lui, je vous donne la vie, votre avoir, -et votre château. Je vous rends mon amitié et mes bonnes grâces, et -vous octroie cinq cents marcs d'argent pour les dommages que vous -avez reçus.» Thierry.] - -Il lui restait deux fils. Le féroce Richard, le lâche et perfide Jean. -Richard trouvait que son père vivait longtemps; il voulait régner. Le -vieux Henri refusant de se dépouiller, Richard, en sa présence même, -abjura son hommage, et se déclara vassal du nouveau roi de France, -Philippe-Auguste. Celui-ci affectait, en haine du roi d'Angleterre, -une intimité fraternelle avec son fils révolté. Ils mangeaient au même -plat et couchaient dans le même lit. La prédiction de la croisade -suspendit à peine les hostilités entre le père et le fils. Le vieux -roi se trouva attaqué de toutes parts à la fois, au nord de l'Anjou, -par le roi de France; à l'ouest, par les Bretons; au sud, par les -Poitevins. Malgré l'intercession de l'Église, il fut obligé d'accepter -la paix que lui dictèrent Philippe et Richard; il fallut qu'il -s'avouât expressément vassal du roi de France, et se remît à sa -miséricorde. Il aurait consenti à déclarer Jean son héritier pour -toutes ses provinces du continent; c'était le plus jeune de ces fils, -et, à ce qui semblait, le plus dévoué. Quand les envoyés du roi de -France vinrent le trouver, malade et alité qu'il était, il demanda les -noms des partisans de Richard dont l'amnistie était une condition du -traité. Le premier qu'on lui nomma fut Jean, son fils. «En entendant -prononcer ce nom, saisi d'un mouvement presque convulsif, il se leva -sur son séant, et promenant autour de lui des yeux pénétrants et -hagards: «Est-ce bien vrai, dit-il, que Jean, mon coeur, mon fils de -prédilection, celui que j'ai chéri plus que tous les autres, et pour -l'amour duquel je me suis attiré tous mes malheurs, s'est aussi séparé -de moi?»--On lui répondit qu'il en était ainsi, qu'il n'y avait rien -de plus vrai.--«Eh bien, dit-il, en retombant sur son lit et tournant -son visage contre le mur, que tout aille dorénavant comme il pourra, -je n'ai plus de souci ni de moi ni du monde[510].» - -[Note 510: Thierry.] - -La chute d'Henri II fut un grand coup pour la puissance anglaise. Elle -ne se releva qu'imparfaitement sous Richard, et ce fut pour tomber -sous Jean. La cour de Rome profita de leurs revers, pour faire -reconnaître deux fois sa souveraineté sur l'Angleterre. Henri II et -Jean s'avouèrent expressément vassaux et tributaires du pape. - -La puissance temporelle du saint-siége s'accrut; mais en peut-on dire -autant de son autorité spirituelle? Ne perdit-il pas quelque chose -dans le respect des peuples? Cette diplomatie rusée, patiente, qui -savait si bien amuser, ajourner, saisir l'occasion, et paraître au -moment pour escamoter un royaume, elle devait inspirer à coup sûr une -autre idée du savoir-faire des papes, mais en même temps quelque doute -sur leur sainteté. Alexandre III avait défendu l'Italie contre -l'Allemagne. Il s'était fort habilement défendu lui-même contre -l'empereur et l'antipape. Mais qui avait, pendant ce temps, combattu -pour les libertés de l'Église? Qui avait parlé, souffert pour la cause -chrétienne? Un prêtre, tantôt délaissé par le pape et tantôt trahi. Le -pape avait accepté l'hommage d'un roi en échange du sang d'un martyr. -Et maintenant, ce martyr, il était devenu le grand saint de -l'Occident. Rome avait été obligée de lui rendre hommage et de le -proclamer elle-même. - -Au temps de Grégoire VII, la sainteté s'était trouvée dans le pape, et -le sentiment religieux avait été d'accord avec la hiérarchie. Puis -l'humanité, émancipée matériellement par la croisade que les papes ne -dirigèrent pas, par le premier mouvement communal qu'ils frappèrent -dans Arnaldo de Brixia, avait été remuée par la voix d'Abailard dans -ce qu'elle a de plus profond. Pour continuer son émancipation -religieuse, Thomas de Kenterbury venait de lui apprendre à chercher -ailleurs qu'à Rome l'héroïsme sacerdotal et le zèle des libertés de -l'Église. - -Ce ne fut point au pape que profitèrent réellement la mort de saint -Thomas, et l'abaissement de Henri; mais bien plutôt au roi de France. -C'est lui qui avait donné asile au saint persécuté; il ne l'avait -abandonné qu'un instant. Thomas, partant pour le martyre, lui avait -fait porter ses adieux par les siens, le déclarant son seul -protecteur. Le roi de France avait le premier dénoncé à Rome le -meurtre de l'archevêque; il avait immédiatement commencé la guerre, et -quoiqu'il eût en cela suivi son intérêt, les peuples lui en savaient -gré. Le pape lui-même, lorsque l'empereur l'avait chassé de l'Italie, -c'est en France qu'il était venu chercher un asile. Aussi, quoique -plus d'une fois il protégeât l'Angleterre quand la France la menaçait, -c'est avec celle-ci qu'étaient ses relations les plus intimes, les -moins interrompues. Le seul prince sur qui l'Église pût compter, -c'était le roi de France, ennemi de l'Anglais, ennemi de l'Allemand. -«Ton royaume, écrivait Innocent III à Philippe-Auguste, est si uni -avec l'Église, que l'un ne peut souffrir sans que l'autre souffre -également.» Dans les temps mêmes où l'église châtiait le roi de -France, elle lui conservait une affection maternelle. Au temps de -Philippe Ier, pendant que le roi et le royaume étaient frappés de -l'interdit pour l'enlèvement de Bertrade, tous les évêques du Nord -restèrent dans son parti, et le pape Pascal II lui même ne se fit pas -scrupule de le visiter. - -En toute occasion, grande et petite, les évêques lui prêtaient leurs -milices. Sur les terres même du duc de Bourgogne, Louis VII se vit -appuyé des milices de neuf diocèses contre Frédéric Barberousse, dont -on craignait une invasion. Louis VI fut de même soutenu à l'approche -de l'empereur Henri V, et Philippe-Auguste à Bouvines. Comment le -clergé n'eût-il pas défendu ces rois, élevés par ses mains, et -recevant de lui une éducation toute cléricale? Philippe Ier, couronné -à sept ans, lut lui-même le serment qu'il devait prêter[511]. Louis -VI fut élevé à l'abbaye de Saint-Denis, et Louis VII dans le cloître -de Notre-Dame. Trois de ses frères furent moines. Personne plus que -lui ne regarda avec respect et terreur les priviléges de -l'Église[512]. Il révérait les prêtres, et faisait passer devant lui -le moindre clerc. Il faisait trois carêmes, égalant ou surpassant les -austérités des moines. Protecteur de Thomas de Kenterbury, il risqua -un voyage périlleux en Angleterre pour visiter le tombeau du saint. -Que dis-je, le roi de France n'était-il pas saint lui-même? Philippe -Ier, Louis le Gros, Louis VII, touchaient les écrouelles, et ne -pouvaient suffire à l'empressement du simple peuple. Le roi -d'Angleterre ne se serait pas avisé de revendiquer ainsi le don des -miracles[513]. - -[Note 511: Coronatio Phil. I, ap. Scr. fr. XI, 32: «Ipse legit, dum -adhuc septennis esset: «Ego... defensionem exhibebo, sicut rex in suo -regno unicuique episcopo et ecclesiæ sibi commissæ... debet.»] - -[Note 512: Comme il revenait d'un voyage (1154), la nuit le surprend à -Créteil. Il s'y arrête, et se fait défrayer par les habitants, serfs -de l'église de Paris. La nouvelle en étant venue aux chanoines, ils -cessent aussitôt le service divin, résolus de ne le reprendre qu'après -que le monarque aura restitué à leurs serfs de corps, dit Étienne de -Paris, la dépense qu'il leur a occasionnée. Louis fit réparation, et -l'acte en fut gravé sur une verge que l'église de Paris a longtemps -conservée en mémoire de ses libertés.] - -[Note 513: Les rois d'Angleterre ne s'attribuèrent ce pouvoir qu'après -avoir pris le titre et les armes des rois de France.] - -Aussi grandissait-il, ce bon roi de France, et selon Dieu, et selon le -monde. Vassal de Saint-Denis, depuis qu'il avait acquis le Vexin, il -plaçait le drapeau de l'abbaye, l'oriflamme, à son avant-garde. Il -avait mis dans ses armes la mystique fleur de lis, ou le moyen âge -croyait voir la pureté de sa foi. Comme protecteur des églises, il -touchait la régale pendant les vacances, et s'essayait à imposer -quelques sommes au clergé, sous prétexte de croisade. - -Philippe-Auguste ne dégénéra pas. Sauf les deux époques de son -divorce, et de l'invasion d'Angleterre, aucun roi ne fut davantage -selon le coeur des prêtres. C'était un prince cauteleux, plus -pacifique que guerrier, quelles qu'aient été sous lui les acquisitions -de la monarchie. - -La Philippide de Guillaume le Breton, imitation classique de l'Énéide -par un chapelain du roi, nous a trompés sur le véritable caractère de -Philippe II. Les romans ont achevé de le transfigurer en héros de -chevalerie. Dans le fait, les grands succès de son règne, et la -victoire de Bouvines elle-même, furent des fruits de sa politique, et -de la protection de l'Église. - -Appelé Auguste pour être né dans le mois d'août, nous le voyons -d'abord à quatorze ans malade de peur, pour s'être égaré la nuit dans -une forêt[514]. Le premier acte de son règne est éminemment populaire -et agréable à l'Église. D'après le conseil d'un ermite, alors en -grande réputation dans les environs de Paris, il chasse et dépouille -les Juifs. C'était dans l'opinion du temps une profession de piété, un -soulagement pour les chrétiens. Ceux que les Juifs ruinaient, -enfermaient dans leurs prisons, ne manquaient pas d'applaudir. - -[Note 514: Chronica reg. franc., ibid. 214: «.... Remansit in silva -sine societate Philippus; unde stupefactus concepit timorem, et tandem -per carbonarium fuit reductus Compendium; et ex hoc timore sibi -contigit infirmitas, quæ distulit coronationem.» - -Ibid.... «Fecit spoliari omnes una die... Recesserunt omnes qui -baptizari noluerunt.» «Ils donnèrent pour se racheter 15,000 marcs.» -Rad. de Diceto, ap. Scr. fr. XIII, 204.--Rigordus, Vita Phil. Aug., -ap. Scr. fr. XVII. Philippe remit aux débiteurs des Juifs toutes leurs -dettes, à l'exception d'un cinquième qu'il se réserva. Voy. aussi la -chronique de Mailros, ap. Scr. fr. XIX, 250. - -Guilelmi Britonis Philippidos, l. I. «Dans tout son royaume il ne -permit pas de vivre à une seule personne qui contredit les lois de -l'Église, qui s'écartât d'un seul des points de la foi catholique, ou -qui niât les sacrements.»] - -Les blasphémateurs, les hérétiques furent impitoyablement livrés à -l'Église et religieusement brûlés. Les soldats mercenaires que les -rois Anglais avaient répandus dans le Midi, et qui pillaient pour leur -compte, furent poursuivis par Philippe. Il encouragea contre eux -l'association populaire des _capuchons_[515]. - -[Note 515: Les membres de cette association n'étaient liés par aucun -voeu; ils se promettaient seulement de travailler en commun au -maintien de la paix. Tous portaient un capuchon de toile, et une -petite image de la Vierge qui leur pendait sur la poitrine. En 1183, -ils enveloppèrent sept mille _routiers_ ou _cotereaux_, parmi lesquels -se trouvaient quinze cents femmes de mauvaise vie. «Les coteriau -ardoient les mostiers et les églises, et traînoient après eux les -prêtres et les gens de religion, et les appeloient _cantadors_ par -dérision; quand ils les battoient et tormentoient, lors disoient-ils: -_cantadors, cantets_.» Chroniq. de Saint-Denis.--Leurs concubines se -faisaient des coiffes avec les nappes de la communion, et brisaient -les calices à coups de pierres. (Guillaume de Nangis.)] - -Les seigneurs qui vexaient les Églises eurent le roi pour ennemi. - -Il attaqua le duc de Bourgogne son cousin pour l'obliger à ménager les -prélats de cette province. Il défendit l'Église de Reims contre une -semblable oppression. Il écrivit au comte de Toulouse pour l'engager -à respecter les saintes Églises de Dieu. Enfin sa victoire de -Bouvines passa pour le salut du clergé de France. On publiait que les -barons d'Othon IV voulaient partager les biens ecclésiastiques et -spolier l'Église, comme faisaient les alliés d'Othon, le roi Jean -d'Angleterre et les mécréants du Languedoc. - - -FIN DU DEUXIÈME VOLUME. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - Pages. - -CHAPITRE III - - DISSOLUTION DE L'EMPIRE CARLOVINGIEN 1 - - L'empire Franc aspire à se diviser 1 - - 814. Louis réforme les évêques, les monastères, le palais - impérial 3 - - Il se montre favorable aux vaincus, veut réparer et restituer 4 - - Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis. - Supplice de Bernard 7 - - Soulèvement des Slaves, des Basques, des Bretons 8 - - Mariage de Louis avec Judith 8 - - 822. Il veut faire une pénitence publique 10 - - 820-829. Incursions des Northmans 10 - - 830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, - Lothaire, Louis, Pepin 11 - - Lothaire enferme Louis dans un monastère 11 - - Les Germains le délivrent 11 - - 833. Lothaire redevient maître de son père 12 - - et lui impose une pénitence publique. 13 - - Indignation et soulèvement de l'Empire 14 - - 834-835. Lothaire abandonné s'enfuit en Italie 16 - - 839. L'empereur partage ses États entre ses fils. 17 - - Il meurt, et avec lui l'unité de l'Empire 18 - - 841. Pepin et l'Aquitaine se joignent à Lothaire contre les - rois de Germanie et de Neustrie. Défaite de Lothaire à - Fontenaille 18 - - 842. Alliance et serment de Charles et Louis. 21 - - Les évêques leur confèrent le droit de régner 22 - - 843. Partage de l'Empire. Traité de Verdun 24 - - L'appui de l'Église fait prévaloir Charles et Louis sur - Lothaire et Pepin 25 - - Puissance de l'Église dans la Neustrie. Reims, la ville - épiscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale 29 - - Charles le Chauve remet la plus grande partie du pouvoir à - l'Église 30 - - Le vrai roi est l'archevêque de Reims, Hincmar 32 - - Le royaume de Neustrie était une république théocratique 35 - - Deux événements brisent ce gouvernement spirituel et - temporel: 1º les hérésies; 2º les incursions des Northmans 36 - - Question de l'Eucharistie 36 - - Question de la Prédestination. L'Allemand Gottschalk 37 - - Hincmar défend le libre arbitre, et appelle à son aide - Jean le Scot 38 - - Les Northmans. Caractère de leurs incursions 40 - - Impuissance du roi et des évêques 44 - - Charles le Chauve s'éloigne des évêques et n'en est que - plus faible 48 - - 875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie 49 - - Louis le Bègue et ses fils 49 - - 884. Charles le Gros réunit tout l'empire de Charlemagne 51 - - Siége de Paris par les Northmans 51 - - Faiblesse et lâcheté de Charles le Gros 51 - - 888. Déposition de Charles le Gros. Extinction de la dynastie - carlovingienne 53 - - Fondation des diverses dominations locales; féodalité 53 - - Les fondateurs de la féodalité ferment la France aux - incursions barbares 54 - - Les Northmans renoncent au brigandage et s'établissent - en France (Normandie) 58 - - Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres - ecclésiastiques 59 - - Les deux familles des Capets et des Plantagenets 59 - - La famille populaire et nationale des Capets succède aux - Carlovingiens 60 - - Charles le Simple se met sous la protection du roi de - Germanie 62 - - Le parti carlovingien l'emporte 63 - - 898. Charles le Simple reconnu roi 64 - - 936. Louis d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon. 64 - - Opposition d'Hugues le Grand, soutenu par les Normands 65 - - 954. Minorité de Lothaire et d'Hugues Capet. Prépondérance - de la Germanie 67 - - 987. Hugues Capet. Avénement de la troisième race 71 - - -LIVRE III - -TABLEAU DE LA FRANCE - - Les divisions féodales répondent aux divisions naturelles et - physiques 79 - - L'histoire de la féodalité doit donc sortir d'une - caractérisation géographique et physiologique de la France 80 - - La France se sépare en deux versants, occidental et oriental 81 - - La France peut se diviser par ses produits en zones - latitudinales 82 - - Bretagne 84 - - Anjou 99 - - Touraine 100 - - Poitou 102 - - Limousin 107 - - Auvergne 107 - - Rouergue 112 - - Guyenne 113 - - Pyrénées 115 - - Languedoc 126 - - Provence 130 - - Dauphiné 141 - - Franche-Comté 146 - - Lorraine 147 - - Ardennes 152 - - Lyonnais 153 - - Autunois et Morvan 157 - - Bourgogne 159 - - Champagne 162 - - Normandie 167 - - Flandre 169 - - Centre de la France, Picardie, Orléanais, Île de France 178 - - Centralisation 187 - - -ÉCLAIRCISSEMENTS. - - Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gésitains 194 - - -LIVRE IV - -CHAPITRE PREMIER - - L'AN 1000. LE ROI DE FRANCE ET LE PAPE FRANÇAIS. ROBERT ET - GERBERT. FRANCE FÉODALE 199 - - Croyance universelle à la fin prochaine du monde 200 - - Calamités qui précèdent l'an 1000 203 - - Le monde aspire à entrer dans l'Église 204 - - Le roi de France, Robert, est un saint 207 - - Espoir du monde après l'an 1000. Élan de l'architecture; - dogme de la Présence réelle; pèlerinages 212 - - Gerbert, ou Sylvestre II, ami des Capets 215 - - Les Capets s'appuient sur l'Église et sur les Normands 216 - - Rivalités des maisons normandes de Normandie et de Blois 218 - - Robert épouse Berthe, de la maison de Blois 219 - - 1037. Mauvais succès d'Eudes le Champenois, héritier de la - maison de Blois 219 - - La maison de Blois se divise en Blois et Champagne - et reste inférieure aux Normands de Normandie 219 - - La maison indigène d'Anjou succède à sa puissance 220 - - Les Angevins gouvernent Robert, Bouchard, Foulques-Nerra 220 - - 1012. Après eux les Normands de Normandie gouvernent Robert, - et lui soumettent la Bourgogne 222 - - 1031. Henri Ier. Il se brouille avec les Normands 224 - - 1031-1108. Nullité d'Henri Ier et de Philippe Ier 225 - - -CHAPITRE II - - XIe SIÈCLE.--GRÉGOIRE VII.--ALLIANCE DES NORMANDS ET DE - L'ÉGLISE.--CONQUÊTES DES DEUX-SICILES ET DE L'ANGLETERRE 226 - - Lutte entre le Saint-Pontificat et le Saint-Empire, entre - la féodalité et l'Église 227 - - Matérialisme profond du monde féodal 228 - - L'Église devient peu à peu féodale et se matérialise 232 - - Grégoire VII entreprend de la relever. Célibat des prêtres 235 - - L'Église prétend à la domination universelle 239 - - L'Empire est vaincu 241 - - Le pape s'allie aux Normands 242 - - Caractère conquérant et chicaneur des Normands 245 - - 1000-26. Leurs pèlerinages en Italie 246 - - 1026. Premiers établissements des Normands en Italie 247 - - 1037-53. Les fils de Tancrède conquirent la Pouille et les - Deux-Siciles 249 - - Guillaume le Bâtard, duc de Normandie 250 - - Grossièreté et esprit d'opposition de l'Église - anglo-saxonne 252 - - Édouard, roi d'Angleterre, ami des Normands, gouverné par - le saxon Godwin 253 - - Guillaume, soutenu par le pape, prétend régner après - Édouard, à l'exclusion d'Harold, fils de Godwin 256 - - 1066. Bataille d'Hastings; conquête de l'Angleterre par les - Normands 260 - - Guillaume traite d'abord les vaincus avec quelque douceur 261 - - Révolte des Saxons. Partage de toute l'Angleterre 262 - - Utilité de la conquête. Forte organisation sociale 266 - - Puissance de la royauté et de l'Église anglaise 267 - - Le saint-siége triomphe dans toute l'Europe par l'épée des - Français 270 - - -CHAPITRE III - - LA CROISADE. 1095-1099 272 - - État de l'Islamisme en Asie 272 - - L'essence de l'Islamisme était l'unité 273 - - La dualité y rentre. Alides. Ismaïlites 276 - - Doctrine mystique des Ismaïlites, ou Assassins. Puissance - d'Hassan. 1090 277 - - Faiblesse des Califats 280 - - Jeunesse et vigueur du Christianisme 280 - - Pèlerinages armés; commencement des croisades 281 - - Les Grecs appellent les princes de l'Occident 284 - - 1095. Le pape français Urbain II prêche la croisade à - Clermont 287 - - Grandeur du mouvement populaire 288 - - Les chefs. Godefroi de Bouillon. Hugues de Vermandois, - Raymond de Toulouse, etc. 290 - - Les Provençaux et les Normands. Bohémond 292 - - Godefroi de Bouillon 294 - - 1096. Départ des chefs. Arrivée à Constantinople 296 - - Haine mutuelle des croisés et des Grecs 298 - - Alexis Comnène reçoit l'hommage des croisés 299 - - Les croisés passent en Asie Mineure. Prise de Nicée 300 - - Prise d'Antioche. Souffrances des croisés. Bohémond garde - Antioche 302 - - 1099. Prise de Jérusalem 305 - - Godefroi, roi de Jérusalem. Établissement de la féodalité - française en Palestine 307 - - -CHAPITRE IV - - SUITES DE LA CROISADE.--LES COMMUNES.--ABAILARD.--PREMIÈRE - MOITIÉ DU XIIe SIÈCLE 310 - - Résultat de la croisade. L'aversion de l'Europe et de l'Asie - a diminué 313 - - La pensée de l'égalité s'est développée 314 - - Tentatives d'affranchissement. Communes 316 - - Le roi s'appuie sur les communes contre les barons 320 - - 1108. Louis VI. Il fait ses premières armes pour l'Église et - les marchands 322 - - La royauté avait gagné à l'absence des seigneurs, partis - pour la croisade 323 - - Guerre de Louis contre les Normands. Bataille de - Brenneville, 1119 326 - - 1115. Expédition dans le Midi 327 - - 1124. L'empereur Henri V veut envahir la France. Toute la - France s'arme pour Louis VI 328 - - La liberté se produit dans la philosophie 329 - - Mouvement de la pensée. Gerbert, Bérenger, Roscelin, école - de droit; université de Paris 330 - - Le breton Abailard essaye de ramener le christianisme à la - philosophie. Immense popularité de son enseignement 332 - - Saint Bernard; sa puissance 337 - - Il attaque Abailard et son disciple Arnaldo de Brescia 339 - - 1119. Abailard se retire à Saint-Denis 340 - - Il fonde le Paraclet pour Héloïse 341 - - Il est condamné au concile de Sens 342 - - Héloïse. La femme se relève par amour désintéressé 344 - - Robert d'Arbrissel la place au-dessus de l'homme. Ordre - de Fontevrault, 1106 347 - - Progrès du culte de la Vierge 350 - - La femme règne aussi sur la terre. Elle succède, etc. 350 - - -CHAPITRE V - - LE ROI DE FRANCE ET LE ROI D'ANGLETERRE.--LOUIS LE JEUNE, - HENRI II (PLANTAGENET).--SECONDE CROISADE, HUMILIATION DE - LOUIS.--THOMAS BECKET, HUMILIATION D'HENRI (SECONDE MOITIÉ DU - XIIe SIÈCLE.) 353 - - Le roi d'Angleterre, violent, héroïque, impie 354 - - Le roi de France, figure pâle et impersonnelle; mais il a - pour lui le peuple et la loi, l'Église et la bourgeoisie 357 - - Il est le symbole et le centre de la nation 357 - - 1137. Dévotion de Louis VII 358 - - 1142. Guerre avec la Champagne. Incendie de Vitry 360 - - 1147. Seconde croisade, prêchée par saint Bernard. Différence - entre la seconde croisade et la première 361 - - L'empereur Conrad et une foule de princes prennent la croix 362 - - Mauvais succès des croisés dans l'Asie Mineure 364 - - Retour honteux de Louis VII 365 - - La femme de Louis, Éléonore, obtient le divorce, se marie - à Henri Plantagenet et lui apporte l'Aquitaine 366 - - Situation de la royauté anglaise. Oppression des vaincus; - puissance de la féodalité 367 - - Le roi s'appuie contre ses barons sur des mercenaires. - Nécessité d'une fiscalité violente 368 - - 1087. Guillaume le Roux 369 - - 1100. Henri Beauclerc 370 - - 1135. Étienne de Blois. Il reconnaît pour son successeur - Henri Plantagenet, comte d'Anjou 371 - - 1154. Henri II. Ses vastes possessions 372 - - Les vaincus espèrent sous Henri II 373 - - Résurrection du droit romain 375 - - Le saxon Becket, élève de Bologne, favori et chancelier - d'Henri II 376 - - Guerre d'Henri II contre le comte de Toulouse 378 - - Henri II donne à Becket l'archevêché de Kenterbury 380 - - Rôle populaire des archevêques de Kenterbury. Ils défendent - les libertés de Kent 382 - - Becket accepte ce rôle et se brouille avec Henri 384 - - 1163. Henri fait signer aux évêques les coutumes de Clarendon 385 - - Les races vaincues soutiennent Becket 387 - - Becket, défenseur de leur liberté et de la liberté de - l'Église 388 - - 1164. Il se réfugie en France 392 - - Louis VII l'accueille et le protége 393 - - Il excommunie ses persécuteurs 394 - - Le pape se déclare contre lui 395 - - Entrevue de Becket et des deux rois à Chinon 400 - - 1170. Menaces d'Henri II. Quatre chevaliers normands - assassinent l'archevêque dans son église. _Passion_ - de Becket 404 - - Henri obtient son pardon du saint-siége 410 - - Révolte de ses fils et de sa femme Éléonore 411 - - Il fait pénitence au tombeau de Thomas Becket 413 - - Il reprend avec énergie la guerre contre ses fils 414 - - Caractère impie et parricide de cette famille 415 - - Attachement des Méridionaux pour Éléonore de Guyenne 416 - - 1189. Malheur et mort de Henri II 420 - - Le roi de France surtout profite de la chute du roi - d'Angleterre 422 - - Son dévouement à l'Église fait sa grandeur 423 - - 1180. Philippe-Auguste 424 - - -Paris.--IMPRIMERIE MODERNE (Barthier, dr,) rue J.-J.-Rousseau, 61. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France 814-1189 (Volume -2/19), by Jules Michelet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE 814-1189 *** - -***** This file should be named 43321-8.txt or 43321-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/2/43321/ - -Produced by Mireille Harmelin, Eline Visser, Christine P. -Travers and the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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