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-The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol.
-(8 / 20), by Adolphe Thiers
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, Vol. (8 / 20)
- faisant suite à l'Histoire de la Révolution Française
-
-Author: Adolphe Thiers
-
-Release Date: July 26, 2013 [EBook #43312]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (8/20) ***
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-
-Produced by Mireille Harmelin, Christine P. Travers and
-the Online Distributed Proofreading Team at
-http://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- HISTOIRE DU CONSULAT
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- ET DE
-
- L'EMPIRE
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- FAISANT SUITE
-
- À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
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-
- PAR M. A. THIERS
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- TOME HUITIÈME
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- [Illustration: Emblème de l'éditeur.]
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- PARIS
- PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- 60, RUE RICHELIEU
- 1849
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-L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en
-Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise,
-Espagnole et Italienne.
-
-Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la
-Librairie) le 20 février 1849.
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-PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.
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-HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE.
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-LIVRE VINGT-HUITIÈME.
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-FONTAINEBLEAU.
-
- Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de
- Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. --
- Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle
- distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps
- d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise
- et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise
- d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour
- le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. --
- Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. --
- Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le
- rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour
- le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. --
- Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à
- l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions
- relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois
- d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières.
- -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du
- contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du
- capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux
- colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle
- ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime
- auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
- Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
- Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
- vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
- étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
- ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
- remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive
- du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des
- finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre
- les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. --
- Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des
- comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au
- trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux,
- officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. --
- État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la
- littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session
- législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage
- du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et
- translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en
- Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires
- intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg
- depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier
- la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au
- cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. --
- Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM.
- Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation
- d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive
- à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à
- Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement
- des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs
- de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte.
- -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois
- nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale
- en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. --
- Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à
- Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
- Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
- événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
- Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
- Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
- Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
- encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
- espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un
- arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de
- l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile,
- réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du
- Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la
- marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième
- corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait
- naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à
- l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les
- Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans
- son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner
- Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du
- prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à
- l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid,
- et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il
- est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves
- événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. --
- État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix.
- -- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en
- 1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du
- prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. --
- Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire
- à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du
- trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les
- projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir
- la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa
- part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent
- une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et
- commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. --
- Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. --
- Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un
- troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ
- de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir,
- le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation
- du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon,
- moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de
- Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. --
- Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de
- Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807.
-
-
-[En marge: Juillet 1807.]
-
-[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de
-Tilsit.]
-
-La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et
-universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on
-ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on
-avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans
-une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait
-clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans
-cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après
-les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement
-inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon
-serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle
-n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a
-dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et,
-d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que
-l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent.
-
-Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces
-jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité
-intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une
-absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents
-lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par
-le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant
-l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques
-mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la
-crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le
-retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une
-entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon
-vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse;
-c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense
-prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de
-grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de
-l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque
-totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les
-conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts
-à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier
-s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique.
-Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par
-suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus
-grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs
-intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en
-quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs
-souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à
-l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les
-nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son
-isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions
-modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet
-russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une
-pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On
-jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait
-entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait,
-et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement
-le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix
-que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui
-avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes,
-qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de
-richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils
-avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part
-assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre
-avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes
-soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas
-mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de
-fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne
-laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit
-était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée,
-de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté
-l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre
-elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son
-dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix,
-succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps
-modernes.
-
-On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on
-avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par
-la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de
-tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de
-nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait
-son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les
-coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une
-illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la
-multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des
-citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un
-sentiment de joie vrai, spontané, universel.
-
-Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien
-tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls
-d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué
-au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant
-d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui
-auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des
-calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus
-juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir
-avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé
-depuis.
-
-[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.]
-
-C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que
-le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font
-usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse,
-permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils
-ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente
-5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un
-capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18
-brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70,
-puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu
-alors en France. La disposition à la confiance était même si
-prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers
-la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand
-le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds
-publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs,
-et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de
-l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement
-dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait
-une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres
-de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était
-guère au-dessus de 5 pour 100.
-
-[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.]
-
-Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de
-Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa
-famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands
-dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de
-l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la
-paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime,
-nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de
-toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide
-l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait
-d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever
-toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la
-victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à
-bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et
-faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant
-particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait
-le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier
-ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est
-temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à
-Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de
-famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête
-ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en
-commencer une autre.
-
-[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique
-convenu à Tilsit.]
-
-[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à
-Saint-Pétersbourg.]
-
-Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient
-l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer
-sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de
-conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires
-sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il
-fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables
-mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était
-promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le
-Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous
-les États riverains des mers européennes à se prononcer contre
-l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour
-l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se
-voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à
-Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les
-conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant
-son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et
-le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de
-nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier
-soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât
-auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne
-pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il
-l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire,
-inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même
-dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion.
-En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables,
-Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à
-la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour
-souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du
-jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général
-Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage,
-le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé
-en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli
-d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le
-lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au
-contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de
-l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le
-secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une
-mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir
-si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments
-de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de
-Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par
-sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace,
-et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux
-insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général
-Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne
-dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort
-du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette
-puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il
-narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser
-le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre
-aussi vite que la guerre elle-même.
-
-Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des
-pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à
-Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait
-protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le
-presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un
-prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la
-guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en
-flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager
-définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général
-enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire
-prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit.
-
-[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.]
-
-[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de
-l'Europe.]
-
-[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége
-de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.]
-
-Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des
-autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait
-guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors
-par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt
-à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au
-triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe,
-Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé
-d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une
-armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il
-arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la
-Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes
-folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de
-l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la
-distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait
-évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il
-venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque
-les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires,
-seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout,
-avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la
-plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la
-Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de
-Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie,
-une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des
-bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier
-commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque
-toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille
-Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à
-l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de
-l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie
-légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance
-répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second
-commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte
-exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était
-celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la
-division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et
-qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle
-avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier
-n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y
-demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes.
-Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au
-maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces
-où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la
-guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par
-la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce
-maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que
-venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et
-le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France
-pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était
-cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième,
-autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au
-général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre
-d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la
-garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes
-magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation
-sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le
-littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les
-Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor,
-furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour
-assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc
-de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu
-ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever
-ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à
-son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout
-le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à
-la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces
-troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un
-immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement
-dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de
-Stralsund, si on était amené à l'entreprendre.
-
-[En marge: Les Espagnols à Hambourg.]
-
-Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où
-il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des
-troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les
-Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les
-Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns
-l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne,
-sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille
-hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux
-soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les
-plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un
-singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par
-l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la
-grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux,
-de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une
-manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol,
-vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une
-partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les
-accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves
-habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à
-l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du
-maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la
-division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers
-les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés,
-Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet
-ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an,
-avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui
-pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité,
-agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal
-Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal
-prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la
-Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord,
-puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de
-Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille
-réunion de forces.
-
-[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark,
-pour le décider à compléter par son adhésion la coalition
-continentale.]
-
-Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour
-rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans
-l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les
-Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le
-continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le
-Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale
-contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à
-l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile
-et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser
-ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si
-scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de
-mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la
-leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer
-comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire
-sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il
-était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la
-sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la
-question des neutres, et la question des neutres était une question
-d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus
-petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie
-britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais
-pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles
-troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable,
-capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés.
-
-[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.]
-
-C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en
-sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon
-croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait
-les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait
-saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé
-une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait
-exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la
-factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de
-marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du
-commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi
-Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par
-ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de
-l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il
-voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la
-dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés
-pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du
-commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique
-de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un
-changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités,
-et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les
-douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les
-défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande
-s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur.
-
-[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de
-guerre afin de grossir le trésor de l'armée.]
-
-Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues,
-que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre,
-pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt
-connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des
-ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que
-c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces
-prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent
-leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec
-vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement,
-quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle
-pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres
-du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en
-1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont
-la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution
-extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste
-prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette
-contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant.
-Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les
-affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse,
-relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient
-dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes
-françaises afin de les porter sur le littoral européen, il
-n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le
-payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait
-ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant
-aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée
-sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors
-le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains
-habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de
-créations de tout genre.
-
-[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix
-de Tilsit.]
-
-Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait
-également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui
-avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de
-méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle
-celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous
-prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par
-une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même,
-veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des
-relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails,
-Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il
-eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui
-gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie,
-avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée
-prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était
-prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de
-flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais
-facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance
-qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable,
-c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre
-ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation
-qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son
-courroux de naître.
-
-Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus
-importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par
-prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours
-prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se
-reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme
-son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir
-s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la
-situation présente, et apporter des obstacles à une pacification
-générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si
-elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la
-régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire,
-l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M.
-Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il
-se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de
-l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le
-moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus
-grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du
-Portugal à ses vastes desseins.
-
-[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de
-l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter
-la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre
-atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu
-des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont
-très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen
-seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le
-secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette
-époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les
-ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille
-rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni
-informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes
-d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception
-à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou
-de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés,
-avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés.
-J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur
-l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires
-étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de
-son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des
-opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux
-historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions
-qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers
-particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la
-fois les documents français et les documents espagnols enlevés à
-Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de
-le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de
-rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses
-notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des
-pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les
-documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment
-même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à
-Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que
-ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement
-d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de
-signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se
-sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une
-alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout
-ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire
-du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait
-nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était
-plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se
-promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne
-songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la
-menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du
-cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On
-verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des
-affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai
-les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit
-le commanderont.]
-
-L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de
-Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de
-la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du
-prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce
-prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière,
-stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français.
-Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était
-propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la
-cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant
-pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux
-supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui,
-sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de
-ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était
-loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et
-puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de
-Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne
-fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus
-d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement
-apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant
-pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment
-de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se
-laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur,
-répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M.
-Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour
-ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais
-qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne
-parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses
-colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts
-énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait
-donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une
-adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il
-était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais
-d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une
-déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les
-marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout
-de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui
-préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal,
-non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais
-pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les
-circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant
-cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur
-cabinet.
-
-[En marge: Sommation adressée au Portugal.]
-
-Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du
-Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement
-nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne
-lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur
-commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il
-fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une
-armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque
-sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les
-grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en
-Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des
-rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois,
-parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement
-arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était
-urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à
-un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait
-deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de
-la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un
-grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des
-traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en
-marchandises.
-
-[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le
-Portugal.]
-
-M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas
-en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de
-ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait
-efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il
-fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de
-vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le
-Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques
-mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour
-exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une
-armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de
-l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les
-camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de
-réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être
-confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois
-s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs
-chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer
-de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant,
-jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le
-retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les
-expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps
-occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses
-précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la
-Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de
-Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des
-troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et
-Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons
-et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et
-devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à
-Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de
-Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25
-mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à
-Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui
-connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon
-officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de
-Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait
-engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une
-liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi
-dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces
-mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et
-le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les
-conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent
-donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se
-trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait
-en retirer.
-
-[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au
-système continental.]
-
-[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises
-anglaises.]
-
-C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des
-affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs
-contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans
-l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux
-ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des
-souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane,
-et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce
-joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une
-Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les
-Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un
-port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée
-de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les
-tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au
-prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger
-à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce
-anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de
-déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir
-ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et
-probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du
-corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette
-expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général
-Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des
-détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les
-Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui
-devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de
-recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se
-proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et
-il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il
-recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de
-ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du
-Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous
-le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez
-celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle.
-
-[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.]
-
-[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le
-Saint-Siége.]
-
-En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons
-ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes
-journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape
-qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec
-beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir
-temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis
-son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la
-puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne
-savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain
-tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on
-était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du
-bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas
-du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait
-uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux
-États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à
-de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit
-qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de
-pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les
-arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y
-réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie
-qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les
-deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes
-contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore
-s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses
-campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une
-personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui
-rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part
-de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui
-voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un
-nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage
-nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire
-au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au
-Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était
-formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une
-hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait
-justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les
-ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la
-royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de
-la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui
-les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait
-de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du
-royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans
-les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français.
-Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux.
-
-Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même
-au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de
-Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner
-mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que
-sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que,
-sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas,
-s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles
-étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations
-expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on
-vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique
-relevant du Saint-Siége.
-
-[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles
-Ioniennes.]
-
-Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro,
-ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune
-possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait
-autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le
-complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique,
-un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui
-étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman,
-enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait
-régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de
-l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les
-Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on
-allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française,
-pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en
-fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des
-ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent
-réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se
-retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en
-point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement
-cette importante position maritime.
-
-[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense
-des îles Ioniennes.]
-
-Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les
-bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer
-secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux
-Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques
-compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers
-d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la
-garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur
-des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques
-lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques
-voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était
-l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait
-mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un
-déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe,
-dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers
-russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français
-que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à
-Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises
-les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais
-son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de
-Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au
-milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les
-Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le
-détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes
-anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le
-laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces
-complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient
-dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que
-d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des
-munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à
-Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses
-amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se
-présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec
-empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À
-Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant
-de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il
-y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile,
-Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il
-ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à
-laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin
-était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les
-fonds nécessaires.
-
-Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le
-nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions
-différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea
-vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit
-avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de
-Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se
-dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral,
-qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait
-aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de
-l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord
-avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent
-abouti à une rupture.
-
-L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions
-qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la
-Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger
-vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais
-ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la
-guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui
-étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi
-ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs
-autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et
-italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques
-Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour
-garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou
-même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le
-poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à
-Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français
-pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince
-Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le
-moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables,
-des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des
-canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption,
-jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses
-nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on
-l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que
-l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur
-la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin
-des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des
-troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à
-construire des fortifications. Des instructions admirables au général
-César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et
-indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités
-imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons
-d'énumérer.
-
-[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.]
-
-Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les
-provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence
-et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro,
-de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage
-d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire
-rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui
-abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette
-position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou;
-ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint
-aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à
-Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute
-apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille
-hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils
-essayaient une descente.
-
-À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait
-offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les
-frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la
-_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il
-prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou
-deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de
-quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine
-naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans
-cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de
-manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de
-commerce, et fermé à ceux de l'ennemi.
-
-En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces
-instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux
-dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné
-qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes
-préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un
-ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez
-seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus
-grand malheur qui pût arriver à l'empire.»
-
-[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.]
-
-Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe.
-M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait
-lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que
-d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord
-du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de
-l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de
-la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire
-turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre
-l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce
-résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce
-qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des
-événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les
-provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût
-arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se
-rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer,
-communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait
-se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon
-était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à
-recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait
-pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de
-l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à
-négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre
-continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer
-des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la
-direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition
-contre la Sicile.
-
-[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de
-Napoléon pour le développement de la marine française.]
-
-Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des
-ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature
-de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à
-Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince
-Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la
-marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner
-vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des
-rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de
-sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur
-maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis
-Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples
-jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un
-redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir.
-Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires,
-qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de
-cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit
-l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent
-contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette
-union, avant que la domination continentale de la France fût devenue
-encore plus insupportable au monde que la domination maritime de
-l'Angleterre.
-
-[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de
-Napoléon sur terre.]
-
-[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système
-des grandes batailles navales.]
-
-Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de
-Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime
-héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient
-été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire,
-avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les
-revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté
-impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur,
-ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne
-supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le
-génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à
-Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales,
-celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce
-système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en
-naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands
-dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer
-son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son
-immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait
-assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous
-d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique
-de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et
-si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi
-dénués de toute ressource.
-
-[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.]
-
-[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.]
-
-Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été
-préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin
-de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de
-quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer
-des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île
-Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles
-ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées
-heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes
-ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_,
-avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks,
-le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le
-30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la
-côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de
-plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui
-se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand
-nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une
-croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution.
-Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et
-mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette
-division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en
-France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour
-radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages,
-et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la
-belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort
-observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou
-alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient
-portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur
-San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des
-vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants
-anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la
-voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent
-poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était
-remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des
-prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable,
-l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un
-quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir
-perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était
-rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près
-d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux
-États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait
-été capturée.
-
-Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents
-inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la
-guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour
-toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26
-bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq
-millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables,
-très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été
-ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises
-d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos
-grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses.
-
-[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.]
-
-Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser,
-avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la
-division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la
-difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre
-manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources
-pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce
-grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue
-navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral
-Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette
-division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du
-_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_,
-vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_
-et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa
-sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa
-poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord
-croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février
-et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord
-des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à
-San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le
-capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était
-partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à
-la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y
-rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle
-avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour
-sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de
-guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis
-d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux
-passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture,
-qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on
-courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait
-aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait
-les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29,
-au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince
-Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour
-rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes
-d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York;
-mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea
-vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le
-29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale.
-Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait
-voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces
-parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions
-anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de
-la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les
-hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses
-vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu
-l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint
-conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup
-de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à
-relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y
-détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le
-projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent
-de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution
-était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même
-ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre
-de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta
-sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et
-l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la
-tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils
-purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux
-coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête
-les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut
-où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane;
-l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la
-mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan
-dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux
-vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha
-refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se
-réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte,
-réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et
-l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_,
-complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi
-dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il
-était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais.
-Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de
-toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté
-l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le
-Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les
-flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux
-sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau
-par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce
-que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de
-l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il
-avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile
-vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_,
-capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir
-erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu
-en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans
-la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté.
-
-Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié
-à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_
-avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup
-de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se
-trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile
-de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était
-dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique.
-Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement
-pour de tels désastres.
-
-[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.]
-
-Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la
-_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales,
-sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les
-trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas
-éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais
-avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la
-plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient,
-transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé
-un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de
-l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait
-aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le
-12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et
-perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et
-il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur
-7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates.
-Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur
-celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était
-revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait
-mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces
-mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare
-constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270
-prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs.
-Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette
-croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps.
-Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait
-dirigée.
-
-[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral
-Cosmao.]
-
-En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si
-noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le
-_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_,
-pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce
-port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en
-rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait
-renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à
-écarter les croisières de l'ennemi.
-
-[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine
-Soleil.]
-
-À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre
-frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un
-sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de
-blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos
-bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le
-moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder.
-Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil.
-La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les
-croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en
-vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine
-Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur
-son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour
-les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être
-atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel
-Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et
-soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq
-vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec
-deux bricks, toute la division fut prise ou détruite.
-
-[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine
-Bourayne.]
-
-À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de
-l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait
-d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à
-bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables,
-nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les
-vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant
-au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi
-anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque
-était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé
-d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter
-avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop
-près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que
-la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se
-servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse,
-et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement
-dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant
-cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait
-dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait
-encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les
-vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs
-hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter
-l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été
-abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de
-bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se
-déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses
-ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était
-arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de
-nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses.
-
-[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.]
-
-Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait
-aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage
-intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de
-Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest,
-avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux
-bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité
-de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là
-l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt
-à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot
-et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la
-batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette
-anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de
-manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite
-dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage,
-s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont
-une partie était ou hors de combat, ou en fuite.
-
-[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières
-lointaines.]
-
-Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par
-lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance
-ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation,
-plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient
-exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806
-l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à
-mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles
-heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du
-système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé
-d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau
-système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les
-raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de
-guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des
-choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui,
-que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses
-escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après
-nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que,
-même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait
-néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre
-avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop
-défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos
-matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en
-expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut
-que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête
-beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19
-août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité
-la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le
-coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié,
-mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils
-étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux
-dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les
-autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du
-nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les
-seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils
-avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les
-vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité
-aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans
-trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de
-rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche
-à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de
-poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche,
-ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral
-Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une
-navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les
-gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre
-leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent,
-les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments
-aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se
-réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous
-n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal
-approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent,
-incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui
-de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait
-servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle
-campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et
-des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu
-l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui
-appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port
-national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil,
-nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il
-était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous
-étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus
-vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement
-dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle
-avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur
-biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de
-leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien
-pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de
-Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers
-avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y
-paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une
-rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre,
-toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là
-les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres
-extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement.
-
-[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.]
-
-Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que,
-malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient
-causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de
-nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement
-opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine
-L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense
-considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais,
-que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui
-manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador,
-qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire.
-Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes
-armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de
-certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux
-colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu
-dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon,
-qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour
-contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de
-M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à
-quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes.
-
-Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient
-cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du
-café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de
-vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs
-denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se
-vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées
-sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement
-encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse
-on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime
-exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on
-réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord
-venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en
-retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour
-vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains
-apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à
-cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales.
-Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail,
-ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus,
-n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en
-allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les
-revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de
-douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient
-presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont
-il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas
-rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère
-d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus
-rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant,
-jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks
-dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises
-propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la
-_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de
-France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de
-valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen,
-qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de
-l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout
-entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres
-par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que
-la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais
-l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions
-navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies
-demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du
-numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour
-continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se
-produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait
-fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique,
-où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins,
-il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2
-mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants
-pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les
-forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances
-lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après
-la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder
-des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre
-Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint
-Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser
-sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le
-poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux
-nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le
-pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils
-n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile;
-car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre.
-Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie
-française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole,
-où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes
-d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y
-conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des
-divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité
-dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons,
-français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves.
-
-[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de
-Tilsit.]
-
-[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre
-l'Angleterre.]
-
-[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire
-l'Angleterre.]
-
-Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au
-Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes.
-Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé
-qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou
-bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces
-accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans
-son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les
-éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral
-Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non
-encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues
-n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la
-Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le
-Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par
-l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes,
-au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à
-bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi
-à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès
-allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait
-pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être
-libre de multiplier les constructions navales, soit avec les
-ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les
-produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le
-littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles,
-il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le
-développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances
-d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur
-l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de
-l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination
-britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours
-imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes
-batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines
-occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant
-l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut
-de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses.
-Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française,
-espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue,
-à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à
-Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps
-nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger
-l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne
-pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de
-celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en
-Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette
-chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois,
-d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne
-se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand
-but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses
-alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus,
-qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre.
-
-[En marge: Développement donné aux constructions navales.]
-
-Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois
-ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un
-redoublement d'activité dans les constructions navales de tout
-l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système
-d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une
-tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de
-Naples, déjà donné à son frère Joseph.
-
-[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.]
-
-[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à
-Flessingue.]
-
-[En marge: Flotte de Brest.]
-
-[En marge: Flotte de Lorient.]
-
-[En marge: Flotte de Rochefort.]
-
-[En marge: Flotte de Cadix.]
-
-[En marge: Flotte de Toulon.]
-
-[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.]
-
-[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.]
-
-Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée
-hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de
-ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir
-au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à
-Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns
-de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à
-Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers
-les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois
-autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à
-8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards,
-étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de
-mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles
-quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces
-chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de
-construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des
-bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les
-fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub
-des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il
-se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un
-autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction
-de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest,
-où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12
-vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre
-les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on
-pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les
-nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à
-Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être
-achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il
-consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec
-obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à
-Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à
-Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que
-bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que,
-dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du
-brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du
-capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours
-arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne
-perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre
-à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état
-de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où
-des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres
-quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et
-nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses
-efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux,
-restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par
-l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques
-vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la
-Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de
-colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne
-n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène
-seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs
-années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le
-gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient
-insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient
-consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait
-qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour
-ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au
-cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on
-joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda
-à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À
-Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes,
-étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient
-d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le
-_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât
-le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais,
-ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles
-constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il
-envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que
-l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son
-frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de
-Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour
-en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un
-vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait
-se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour
-employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu
-de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme
-n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en
-construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte
-du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut
-qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la
-marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer
-Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et
-les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots
-toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses
-constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen,
-avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il
-n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait
-espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant
-une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec
-des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour
-porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter
-de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses
-ruineuses.
-
-[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la
-Méditerranée.]
-
-En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon
-entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par
-la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait
-pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort
-embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en
-déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à
-Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France,
-et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar
-pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest,
-des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon,
-devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29
-vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même
-avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois
-mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile,
-et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes.
-
-L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à
-s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas
-proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de
-réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire
-dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois
-grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes
-expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques
-centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient
-pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier
-des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de
-matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la
-perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les
-colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des
-secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée,
-il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré
-la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses
-périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de
-profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur
-donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur
-permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans
-compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers
-l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la
-Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et
-peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de
-toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi
-pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest.
-
-[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.]
-
-Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience
-quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les
-observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de
-Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de
-Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des
-expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales
-chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule
-mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à
-Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient
-former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux,
-plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois
-la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la
-Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence
-l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent
-l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et
-de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur
-conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut
-demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de
-donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de
-Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres
-nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon.
-
-Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du
-traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours
-de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la
-guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal,
-l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de
-Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales
-du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante
-épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation
-anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la
-frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas
-seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper
-d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de
-tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France,
-laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire.
-
-[En marge: Août 1807.]
-
-[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.]
-
-[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de
-vice-grand-électeur.]
-
-Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements
-indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de
-Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements.
-Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était
-paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les
-infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement
-éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids
-et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable
-conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent
-sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre,
-habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein,
-ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc
-fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non
-pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation
-favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il
-avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand
-dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de
-Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait
-qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait
-d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence
-indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois
-grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce
-cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène
-de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État,
-enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de
-Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des
-suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur,
-de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort
-peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop
-multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services
-éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur,
-et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire
-d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les
-principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à
-l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant
-de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour
-ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses
-fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu
-une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à
-contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires
-exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte
-à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être
-responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir
-destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait
-surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage
-dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa
-main toute-puissante.
-
-[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.]
-
-À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la
-récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand
-se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses.
-L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un
-mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M.
-de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter
-un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que
-vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions
-qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des
-sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la
-fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne
-peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un
-poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne
-sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué,
-répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec
-l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions
-blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua
-Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas
-seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a
-servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le
-faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de
-Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à
-celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de
-Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince
-Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M.
-de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et
-s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires,
-de la personne de l'Empereur.
-
-[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des
-affaires étrangères.]
-
-[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de
-l'intérieur.]
-
-Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de
-Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de
-ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre.
-Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur,
-homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux
-usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu
-capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été
-capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et
-des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des
-affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M.
-Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le
-moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte
-Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de
-parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif,
-et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de
-l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M.
-Crétet dans le gouvernement de la Banque.
-
-[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en
-remplacement du prince Berthier.]
-
-Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de
-vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme
-major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne
-pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour
-le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il
-venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de
-gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en
-se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande
-application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix
-était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active
-étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le
-cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui
-qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des
-détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé
-du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu
-apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel,
-remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait
-être mis à la tête de l'armée de Portugal.
-
-[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son
-remplacement par M. Bigot de Préameneu.]
-
-La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la
-personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis,
-jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur
-habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le
-Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste
-mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française,
-exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage
-enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture
-ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration
-des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires
-étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait
-eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire
-prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la
-dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur
-vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de
-Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il
-eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un
-autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu
-brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse.
-
-Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir
-approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault
-était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par
-Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa
-facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il
-n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller
-d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps
-Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des
-objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées
-à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles
-des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la
-guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait
-facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à
-exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet,
-accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de
-passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des
-orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire,
-toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut
-le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition,
-qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par
-une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de
-la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section
-des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de
-la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État.
-
-Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul
-consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à
-l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une
-attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui,
-accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour
-surveiller, non pour créer.
-
-[En marge: Suppression du Tribunat.]
-
-Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale
-une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu
-importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps
-n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de
-cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de
-législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il
-discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans
-des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être
-proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs
-comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé,
-et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de
-silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un
-membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer
-chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire,
-ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence.
-Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense
-majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares,
-où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se
-permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans
-quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait
-blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution,
-sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités
-de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était
-ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires
-intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale,
-fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement
-conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État
-approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures
-adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de
-discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie
-allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées
-exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort
-inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la
-paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de
-l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de
-Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni
-ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis
-qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une
-aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son
-imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De
-temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations
-diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui
-depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution
-de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois
-conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins
-magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de
-paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de
-gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures
-supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une
-hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps
-encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française
-hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen,
-commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme
-dans son excès même.
-
-Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que
-lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques
-intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir
-les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des
-colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches
-auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps
-Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de
-finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections,
-afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand
-triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se
-glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs
-timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui
-le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas
-à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait
-trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup
-d'autres créations tout aussi excellentes.
-
-Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la
-Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester
-le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans
-l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et
-Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat,
-réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode
-au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une
-position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien
-que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement
-disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était
-cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au
-ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne
-pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le
-Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les
-attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en
-avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il
-décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient
-transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la
-parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le
-sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept
-membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du
-Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde
-d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces
-sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes
-du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets
-de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se
-trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil
-viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le
-gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et
-que le président de la commission donnerait de son côté les motifs
-qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous
-les membres de la commission seraient admis à produire publiquement
-les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le
-Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures
-soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas
-changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir,
-et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte,
-contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour
-de la clôture de cette session.
-
-En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un
-de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la
-discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait
-disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps
-Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il
-fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule
-devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui
-avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était
-assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et
-pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que
-les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps
-Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une
-précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de
-fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps
-Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée
-d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller
-alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des
-hommes publics.
-
-[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la
-suppression de ce corps.]
-
-Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du
-Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par
-bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à
-froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient
-avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps
-Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements.
-Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps
-Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat
-tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus
-obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de
-l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça
-d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat
-avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la
-manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée
-par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant
-aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon
-ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui
-proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents,
-de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour
-les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le
-complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont
-nous raconterons bientôt la création.
-
-[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.]
-
-Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient
-de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la
-suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le
-gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté
-dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il
-avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et,
-s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé,
-il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé
-de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les
-ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et
-ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et
-approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait
-dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la
-magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de
-l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains
-choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la
-précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le
-temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de
-cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais
-cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était
-pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au
-lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient
-glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que
-la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du
-gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature
-seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir,
-et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à
-la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel
-désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême
-en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé,
-dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient
-ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution
-de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire
-inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous
-les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes
-d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur
-charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur
-vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes
-d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince
-Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une
-permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer
-les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant
-l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après
-l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats
-choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres,
-à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature
-tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés
-indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et
-rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un
-sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre
-temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la
-constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements,
-en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un
-corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que
-ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du
-reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut
-autant approuvée dans son exécution que dans son principe.
-
-[En marge: État des finances.]
-
-[En marge: Budgets de 1806 et 1807.]
-
-Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et
-administratives, Napoléon donna également son attention aux finances.
-Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être
-aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et
-l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à
-500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive
-de la dette publique, par le développement apporté aux travaux
-d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les
-plus petites communes de France, par la création d'un vaste système
-d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par
-l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile,
-s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700
-millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au
-retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de
-Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût
-bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700
-millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système
-alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le
-rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française
-avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il
-avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur
-les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt
-sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et
-sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine
-de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans
-l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le
-sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions
-en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années
-suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des
-améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à
-180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le
-commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent
-prenait un immense développement.
-
-Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806
-devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et
-pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se
-décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des
-contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les
-portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de
-l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations
-de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des
-droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà
-des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1
-des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des
-domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien,
-représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder
-l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions
-de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés
-aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de
-l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la
-navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme
-celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait
-s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et
-dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les
-produits spéciaux.
-
-Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette
-les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait
-évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus
-ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits
-spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà
-qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même
-plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40
-millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce
-moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les
-produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle
-fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se
-devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux
-ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions,
-était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler
-toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de
-l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie
-des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les
-contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du
-matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne
-s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de
-140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant
-déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de
-l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est
-fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes
-aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à
-l'emprunt.
-
-Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour
-1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité
-française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la
-perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année
-écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas
-moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation.
-Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750
-avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques
-excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte.
-Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104
-millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes
-viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la
-dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour
-28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8;
-l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et
-des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements
-payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes,
-pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10
-millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor,
-pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106;
-la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses
-imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des
-départements.
-
-Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit
-des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20
-millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au
-pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en
-remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la
-construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement
-considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de
-toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le
-18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au
-Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une
-année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante
-dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une
-partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même.
-
-Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà
-recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays,
-et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes
-viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide
-des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la
-vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait
-très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74.
-Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années
-encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses
-publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus
-les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de
-créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter,
-ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France
-auraient été sauvées avec sa grandeur.
-
-[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.]
-
-Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une
-facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que
-diverses causes, dont l'une était permanente et les autres
-accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient
-donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut
-d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas
-suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du
-régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs
-généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par
-mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au
-Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions
-directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et
-un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après
-l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant
-les contributions indirectes, et souscrits à des époques
-indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne
-faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que
-cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des
-receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de
-fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui
-entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices
-excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se
-trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de
-faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la
-Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait
-payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M.
-Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124
-millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des
-douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que
-l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu
-s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout
-accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire.
-D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé
-des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources
-courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des
-négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et
-d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait
-constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de
-suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de
-141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage,
-à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il
-avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions
-d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un
-déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse
-financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de
-la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz.
-
-Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et
-les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître
-la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand
-besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent
-était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs
-du Trésor.
-
-D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du
-moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait
-retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à
-l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation,
-alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse
-d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle
-faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60
-millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de
-rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les
-échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le
-courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt
-qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance
-qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit
-des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un
-taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen
-d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens
-donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable,
-on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces
-rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par
-la liquidation des exercices antérieurs.
-
-[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.]
-
-Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la
-rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis.
-M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de
-M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans
-la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté
-remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions
-d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on
-avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur,
-très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres
-de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une
-partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme
-d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh
-avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la
-Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue
-personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60
-millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur
-le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le
-courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était
-le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions
-acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions
-en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté
-évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force
-d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14
-des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à
-toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de
-la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort
-ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la
-maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring,
-laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux,
-la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates
-anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord
-des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel
-elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux
-qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait
-sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme
-escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de
-son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des
-métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements
-de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des
-piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25
-millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été
-employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les
-dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites
-pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge,
-les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans
-la Chesapeak.
-
-C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor
-français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant
-l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions
-restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes
-très-rapprochés.
-
-Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours
-métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de
-la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par
-le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait
-eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124
-millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice
-suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit,
-l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de
-l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde
-de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont
-il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat,
-s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un
-dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui
-prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans
-la politique[3].
-
-[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux,
-mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de
-nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents,
-le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout
-ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie,
-sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à
-cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout
-parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives
-même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM.
-les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable,
-dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par
-l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre
-administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui
-concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et
-très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite
-exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux
-faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les
-sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre,
-les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des
-choses.]
-
-[En marge: Création de la caisse de service.]
-
-Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de
-notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du
-Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance
-jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au
-Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en
-1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au
-profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_
-ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé
-pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la
-certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments,
-aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient,
-car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou
-_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au
-temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des
-termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un
-dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs
-fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer
-tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le
-système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un
-compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux,
-aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux.
-L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une
-transition des plus heureuses.
-
-[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux
-obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.]
-
-M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la
-caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont
-il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor,
-en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des
-négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux,
-tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires
-quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide,
-susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas
-les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même
-l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit
-convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la
-toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis
-laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était
-consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du
-Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des
-intérêts opiniâtres.
-
-[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la
-caisse de service.]
-
-Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez,
-représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des
-receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista
-quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_
-et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux.
-Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs
-généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts
-avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les
-forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que
-l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était
-l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement
-immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables
-des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer
-directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses
-du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de
-service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs
-généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les
-fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent.
-Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à
-l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour
-amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette
-caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait,
-que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance
-de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de
-ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations
-privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en
-serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en
-payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que
-leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous
-les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire
-et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient
-de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit
-différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à
-jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et
-_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la
-place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de
-s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques
-millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les
-titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui
-faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les
-_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la
-caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns
-par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de
-l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi
-de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus
-sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de
-service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta
-envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance.
-L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement
-supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant
-un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du
-versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_.
-
-Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la
-Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de
-son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette
-occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à
-diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il
-fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui
-avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi
-des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi
-les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme
-(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les
-bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons
-de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui
-avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la
-caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux
-banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à
-vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service,
-par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même,
-portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au
-lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers,
-elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt
-placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme
-en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le
-Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions
-d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre
-des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service,
-en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_
-conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les
-_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la
-caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en
-juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu
-45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte,
-moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du
-public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de
-80 millions.
-
-On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû
-apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des
-budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de
-la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre,
-dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le
-dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à
-vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours
-les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes
-valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire.
-Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les
-capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent
-attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_
-et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient
-autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de
-l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient
-aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant
-devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt
-permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des
-comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples
-dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de
-banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un
-autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation
-de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages.
-Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier,
-comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de
-1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme
-exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois,
-elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par
-mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants
-elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que
-1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour
-les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs
-(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense
-était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui
-ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement
-regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur
-ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse
-d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux
-et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel
-changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables
-se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils
-retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie,
-où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les
-employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail
-de quelques années!
-
-[Note 4:
-
- 27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit:
- Pour 130 jours 14,385,680 fr.
- Pour 197 jours 8,609,872
- Pour 138 jours 4,373,470
- ------------
- 27,369,022]
-
-La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le
-Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses
-comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire
-cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements,
-qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais
-de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de
-numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au
-moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe
-et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part,
-ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des
-_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se
-trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en
-abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser
-de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres
-points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si
-le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et
-eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les
-départements, et les départements d'en envoyer à Paris.
-
-[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements
-situés au delà des Alpes.]
-
-M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service
-au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les
-départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans
-l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds
-stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il
-fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce
-grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à
-Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par
-Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de
-la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs
-fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient
-des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française.
-Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy,
-avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait
-instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les
-ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la
-peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des
-finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce
-nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était
-constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant),
-l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont
-18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la
-police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la
-construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des
-120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la
-Lombardie.
-
-[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de
-l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses
-ressources.]
-
-Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au
-Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières;
-et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en
-lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien
-avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il
-se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait
-l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant
-l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était
-presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels
-elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des
-_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses
-ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont
-il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de
-la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont
-l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès
-lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la
-dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais
-Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans
-l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps
-les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en
-Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient
-échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles
-de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées
-également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs
-échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi,
-il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs
-reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la
-caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif,
-grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons,
-il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le
-trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui
-avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor.
-La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance
-extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de
-l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu
-de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée
-à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque
-chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs
-échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124
-millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur
-l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que
-l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme
-de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme
-inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le
-portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées
-des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder.
-On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt
-établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à
-indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La
-caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle
-caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte
-courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les
-constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les
-_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils
-ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand
-ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle
-ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin
-de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes,
-autrefois représentées par les _obligations_, une bonification
-d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans
-les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet
-intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile
-recouvrement des deniers publics.
-
-Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la
-bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne
-s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des
-négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette
-époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères
-qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions
-dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme
-de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les
-_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de
-façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa
-disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa
-durée[5].
-
-[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut
-signé que le 6 mars 1808.]
-
-[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances
-de l'État.]
-
-Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait
-pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison
-profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon
-entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après
-avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et
-de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà
-déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse
-d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une
-source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de
-ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à
-cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser
-tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une
-quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en
-Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était
-ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la
-fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait,
-il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers,
-ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été
-bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant
-exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant
-qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la
-grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le
-fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84
-millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait
-au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5
-pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des
-emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout
-trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans
-qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il
-pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires,
-qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres.
-
-[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier
-acquittement des budgets de 1806 et 1807.]
-
-C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de
-1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les
-contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets
-à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de
-remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que
-la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde
-devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de
-1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt
-n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les
-produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses
-soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en
-équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à
-ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à
-concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807.
-Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait
-été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en
-numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence,
-à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que
-la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses
-extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour
-1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses
-totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour
-1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant
-à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60
-millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et
-1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait
-rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première
-contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était
-pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806
-et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux
-exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables,
-telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis,
-6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens
-décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24
-millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs
-ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs,
-d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient
-au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus,
-et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des
-ressources immédiates.
-
-[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.]
-
-Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par
-l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_,
-laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui
-n'a cessé d'y régner depuis.
-
-[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne
-comptabilité.]
-
-[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la
-nouvelle comptabilité.]
-
-La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir,
-l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant
-même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable
-de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de
-département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de
-dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits
-dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien,
-qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne
-suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues
-de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres
-du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu
-il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en
-avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette
-caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un
-journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au
-moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits
-particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a
-affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte
-particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit;
-à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général,
-qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un
-commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs
-naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû
-tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous
-peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures,
-la marche de la caisse de service, et la situation des comptables
-envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à
-verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de
-ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette
-comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa
-comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux
-n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations
-résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles
-de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs
-opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds,
-les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux
-dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs
-contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs
-opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui
-étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité
-générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun.
-Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet,
-sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent
-eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait
-dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur
-pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille
-francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son
-compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer
-avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui
-devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à
-faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles
-dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des
-propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles
-n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête
-sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses
-situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou
-qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui,
-sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la
-comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce
-emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M.
-Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la
-caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les
-inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au
-ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se
-passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer
-sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière,
-quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une
-nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de
-l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un
-bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui
-adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de
-commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de
-vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de
-ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il
-fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec
-plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober
-la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens
-de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention,
-n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures,
-que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du
-bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on
-l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour
-reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par
-aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des
-fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient
-fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un
-exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui
-avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient
-avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le
-secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on
-découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient
-servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui
-coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10.
-Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur
-envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère
-éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système
-de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de
-substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait
-toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises,
-avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette
-expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret
-pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à
-partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la
-caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires,
-fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou
-particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers
-publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint
-désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer
-tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux
-les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater
-exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger
-que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les
-dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore
-aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus
-sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de
-clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il
-appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette
-réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à
-l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés
-en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la
-tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de
-s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce
-point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez
-les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente,
-mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs,
-suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le
-complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus
-coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux
-qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures
-habitudes, mais non privés de leur charge.
-
-[Note 6: M. de Saint-Didier.]
-
-[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses
-réformes financières.]
-
-Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui
-l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son
-approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des
-résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait
-d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de
-comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé
-quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que
-ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une
-lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti.
-Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de
-cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir
-été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations
-qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour
-acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les
-dernières années d'une vie utile et justement honorée.
-
-[En marge: Création de la Cour des comptes.]
-
-Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la
-France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la
-comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux
-viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de
-contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité
-n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à
-l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour
-les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles
-n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par
-les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés.
-Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une
-magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les
-comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à
-l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des
-finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur
-règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême.
-Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent
-pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée.
-
-[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort
-amélioré des anciennes Chambres des comptes.]
-
-[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des
-comptes.]
-
-Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des
-comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables
-une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle
-qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur
-eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre
-les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un
-gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il
-s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils
-avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il
-fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la
-régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres
-des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il
-n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la
-vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et
-ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon,
-obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la
-nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses
-parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal
-au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait
-immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger,
-directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux
-et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la
-dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car
-c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de
-les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion
-annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les
-questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers
-d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers
-remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de
-l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du
-Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne
-jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à
-constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers
-légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents
-de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou
-bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire
-les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple,
-bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux
-destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou
-n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de
-la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats,
-qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et
-avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement
-lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au
-jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué
-son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors
-invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour
-des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs;
-et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être
-sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction
-souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement,
-d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu
-s'égarer.
-
-[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.]
-
-Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut
-proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche.
-D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne
-devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux
-des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires,
-une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative,
-aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés
-de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les
-yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute
-magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix
-délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres
-chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que,
-suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en
-une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui,
-avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui
-donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis
-rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang
-immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes
-traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et
-qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités
-arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la
-date remontait à la création des assignats, et dont la dernière
-commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet
-examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables
-de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du
-papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité.
-Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui
-avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des
-comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de
-l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut
-le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis
-que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application
-rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec
-autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et
-simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de
-cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays.
-
-[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des
-comptes.]
-
-Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si
-durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage
-secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres
-les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une
-manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et
-s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes
-avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être
-supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé
-également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux
-premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de
-comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M.
-Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé
-procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de
-premier président. C'était le cas de réparer envers un homme
-respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet
-homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre
-du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses
-relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort
-d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les
-avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place,
-celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois
-était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que
-pour en être l'administrateur actif et avisé.
-
-[En marge: Travaux publics.]
-
-[En marge: Grandes routes.]
-
-[En marge: Ponts.]
-
-À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des
-soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale.
-S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec
-MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les
-ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions
-nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande
-activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le
-rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des
-dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée
-soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des
-emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à
-Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize
-mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau
-des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou
-entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales,
-celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon
-fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre.
-Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la
-grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la
-route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont,
-pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de
-celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en
-outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de
-Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient
-été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment
-ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin,
-d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine,
-l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une
-partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie,
-celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des
-plus grands monuments de l'Europe.
-
-[En marge: Canaux.]
-
-Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par
-terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient
-cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à
-unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la
-Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8],
-l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine
-avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec
-le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns
-tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés,
-même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les
-autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou
-commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du
-Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la
-Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par
-Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France
-des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé.
-Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement
-de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir
-l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait
-la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de
-l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les
-eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant
-arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire
-tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal
-de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été
-abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie
-de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se
-composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient
-d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon
-à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y
-travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir
-les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône.
-Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon
-ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible
-par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après
-avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône
-au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait
-permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le
-canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui
-du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer
-jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger
-la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna
-de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand
-établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de
-Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre
-navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à
-faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires.
-
-[Note 7: Canal du Nord.]
-
-[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.]
-
-[Note 9: Canal de Saint-Quentin.]
-
-[Note 10: Canal de Bourgogne.]
-
-[En marge: Amélioration du cours des rivières.]
-
-[En marge: Places fortes.]
-
-À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que
-devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et
-que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier
-dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient
-déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des
-canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui
-de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie.
-On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes
-bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des
-vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis
-dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par
-l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire
-céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre
-l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y
-mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il
-alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande
-jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été
-couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation
-de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles
-allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne
-monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier
-des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui
-n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre
-elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les
-classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel,
-Strasbourg, Kehl, etc.
-
-[En marge: Travaux de Paris.]
-
-Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris,
-Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa
-prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la
-prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était
-promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments
-d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que
-magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau
-pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du
-canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de
-faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines
-anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de
-plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et
-de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps
-Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire,
-le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de
-cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la
-Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait
-ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait
-enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand
-établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en
-faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en
-1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de
-monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité
-publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues
-galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés,
-pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les
-vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les
-bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi
-insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux
-quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux
-blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de
-contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté
-de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où
-venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus
-et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris;
-mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour
-vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque,
-qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et
-c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant
-aujourd'hui près de la place de la Bastille.
-
-[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des
-nouvelles créations.]
-
-[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains
-travaux d'utilité générale et particulière.]
-
-Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de
-l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et
-quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget
-comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où
-prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non
-dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues
-générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure,
-malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon
-voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir
-sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce
-but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de
-guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait
-profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait
-dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour
-créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains
-travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le
-canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon,
-présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité
-particulière et locale; que les départements feraient volontiers des
-sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans
-leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens
-d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine
-espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement
-imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et
-particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être
-temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils
-généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des
-entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en
-vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux
-serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés
-pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se
-trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de
-vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum
-des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la
-Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent
-concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal
-du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze,
-de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon.
-Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du
-concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour
-chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement
-de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour
-les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la
-loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des
-emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On
-s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant
-les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus
-solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement
-au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris.
-D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à
-cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la
-victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait
-d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce
-genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons
-d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la
-Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de
-devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois
-canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres,
-achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains:
-c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon
-résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des
-capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour
-cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que
-le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien,
-c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre
-de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois
-canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire,
-et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les
-prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un
-capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations
-annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu
-d'années la face du sol.--
-
-Son projet était, après avoir mis toutes ces entreprises en mouvement,
-après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les
-mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses
-plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant
-apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se
-proposait de résoudre à son retour les questions restées sans
-solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout
-l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre
-toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus
-promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous
-mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands
-canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux
-resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce
-moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que
-de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et
-les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés
-aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en
-argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque
-chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la
-gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire.
-L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à
-l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»--
-
-De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité.
-Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales,
-dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et
-dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les
-trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les
-grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce
-genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la
-même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une
-grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent
-pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les
-années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y
-laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je
-vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous
-soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en
-détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier
-coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé,
-sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les
-ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour
-l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées
-soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander
-encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous
-avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des
-ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous
-endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées
-d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous
-puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens
-d'arriver à ces grands résultats.»
-
-[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.]
-
-Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter
-même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de
-France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la
-prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement
-changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la
-forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui
-donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des
-finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût
-proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille
-actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45
-à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que
-la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en
-proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient
-de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et
-qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus
-de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure
-était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se
-placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté
-de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car
-c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le
-commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des
-placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La
-Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces
-valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses
-45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre,
-promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes,
-l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout
-genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec
-le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y
-centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque
-doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être
-vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris
-ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il
-exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste,
-se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs
-représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient
-d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs.
-Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les
-actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux,
-inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il
-s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque
-1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu
-presque invariable.
-
-[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.]
-
-Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque,
-mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des
-cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de
-5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3
-et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux.
-N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il
-soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se
-contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et
-forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait
-disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant
-qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse
-n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des
-ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle
-mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles
-entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme
-les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le
-plus sûr.
-
-[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.]
-
-L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris
-durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence
-de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires,
-particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix
-continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus
-vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à
-fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de
-commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière
-du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent
-encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de
-Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup
-plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce
-aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués
-avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de
-perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient
-le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en
-Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps,
-remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une
-satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière
-première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et
-surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les
-foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de
-la qualité, mais de la beauté.
-
-Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à
-l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des
-provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à
-Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des
-marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge
-partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers
-allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais
-et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil.
-
-Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui
-partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége
-d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la
-gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits
-fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on
-préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de
-lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on
-préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour
-vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu
-de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir,
-s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées
-aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le
-retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui
-propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les
-choses en apparence les plus futiles.
-
-[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la
-navigation.]
-
-Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur
-inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries
-trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette
-situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France.
-Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de
-la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui
-l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers,
-qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause
-principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes
-supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de
-Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines,
-dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent,
-grossièrement construites, consommant une quantité excessive de
-combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du
-bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société
-d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de
-récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus
-économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté
-de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la
-mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé
-faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la
-machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany,
-et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les
-regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face.
-Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies
-secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans
-attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la
-guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une
-révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à
-l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si
-profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du
-traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention
-éphémère et de nulle conséquence.
-
-[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.]
-
-Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les
-débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce,
-Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire
-préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être
-rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus
-célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui,
-plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois,
-parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement
-remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient
-jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les
-rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de
-Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler,
-être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se
-préparait.
-
-[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux
-fonctionnaires de l'ordre civil.]
-
-Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les
-récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien
-méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la
-forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie
-organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur
-jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une
-orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes
-familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre,
-contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la
-liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des
-principes d'égalité proclamés par la révolution française.
-L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté
-d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les
-autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La
-raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le
-principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les
-membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et
-subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions
-purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous
-les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou
-leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux
-de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait
-maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés
-modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions
-aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est
-de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler
-aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un
-autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse
-pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre,
-légueront à leurs descendants une considération qui les fera
-distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du
-mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce
-monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas
-besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les
-lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les
-pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé
-l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à
-s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose
-dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout
-des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire
-soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges
-exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir.
-
-S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au
-ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement
-d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait
-rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des
-rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui
-dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et
-son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms
-immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione,
-Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million
-de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas
-violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait
-au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à
-l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la
-charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour
-désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens
-innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands
-dévouements[11].
-
-[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je
-les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps.
-Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.]
-
-[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.]
-
-Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il
-était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il
-méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806,
-lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son
-fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de
-Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de
-Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait
-annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions
-pour les familles en faveur desquelles seraient créés des
-principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être
-héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que
-les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces
-titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de
-mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code
-civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les
-degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait
-celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la
-condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au
-moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces
-mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils
-puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été
-accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur
-fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces
-titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires,
-comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier,
-l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils
-aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en
-leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres,
-les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps
-législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de
-_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la
-condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les
-présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents,
-procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes
-villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et
-à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de
-15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur
-purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un
-majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les
-conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des
-familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel.
-
-Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère
-légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un
-sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne
-conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à
-la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des
-devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que
-le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles
-acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes
-l'égalité des partages.
-
-[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires
-de tout grade.]
-
-Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons
-d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il
-eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les
-titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il
-voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres
-situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les
-revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent
-comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier
-don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées
-même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de
-revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de
-revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille
-francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un
-des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu,
-et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de
-revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille
-francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau,
-172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal
-Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le
-maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en
-argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand,
-Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire,
-Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet,
-Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres,
-reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et
-presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi
-leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et
-l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM.
-Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50
-mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement
-dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie,
-en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de
-l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines,
-en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de
-revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille
-francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait
-donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser
-les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne
-pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je
-vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre
-honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison,
-car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en
-Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie.
-Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la
-défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement
-devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des
-canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que
-des terres situées à l'étranger.
-
-Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces
-largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux
-serviteurs de la France, obtinrent chacun un million.
-
-Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des
-marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde
-arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer
-sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit
-millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour
-les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple
-part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre
-grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau,
-Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du
-moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les
-soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en
-faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de
-sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour
-les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie
-postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des
-traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite
-légalement dues à la fin de la carrière militaire.
-
-Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa
-prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique
-seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des
-deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait
-pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que
-dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la
-France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont
-prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant
-l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la
-bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger,
-ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient
-pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes,
-couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples
-vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire,
-beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun
-pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces
-héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec
-de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à
-Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur
-chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et
-plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la
-défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire,
-entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution
-française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au
-plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le
-froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une
-surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit
-d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions
-qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau,
-pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux,
-et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait
-Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice.
-
-[En marge: Loi sur les pensions civiles.]
-
-Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines.
-Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur
-coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les
-soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que
-celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il
-faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par
-des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était
-assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de
-l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient
-plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux
-mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des
-pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous
-l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant
-cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de
-l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de
-toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3
-mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût
-fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre,
-qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis,
-laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu
-dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement
-des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de
-24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier
-égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame
-de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les
-nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille
-qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui
-avaient eu l'honneur d'approcher d'elle.
-
-[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.]
-
-L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette
-munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès,
-qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle
-écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de
-Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24
-à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes
-de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était
-moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les
-petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait
-avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il
-était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et
-à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de
-1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce
-grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni
-chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter
-le nombre des bourses dans les lycées.
-
-[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.]
-
-[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant
-de l'Empire.]
-
-Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une
-mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il
-consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns,
-l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du
-Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre
-fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de
-Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à
-Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans
-la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui
-prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la
-sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage.
-Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs,
-_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu
-donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le
-droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom
-d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois
-protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste
-que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout
-ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon
-la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon
-écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour
-les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de
-l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute
-l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à
-son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe,
-grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne
-restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance
-que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de
-France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un
-code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait
-l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser
-la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le
-voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On
-annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes
-anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi
-de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour
-l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages.
-Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi
-que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre,
-et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien
-immense assuré aux générations futures.
-
-[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne
-de Napoléon.]
-
-Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une
-nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la
-gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si
-les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le
-civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles,
-qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils
-n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi
-leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien
-fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer,
-ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils
-occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à
-celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la
-guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des
-sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser
-sans parler, écrire et peindre.
-
-La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de
-bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et
-tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle
-créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour
-célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de
-l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût
-sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence
-comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des
-littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des
-héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer
-les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que
-toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût,
-si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à
-féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois
-sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le
-laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que
-l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres
-si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a
-manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la
-jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement
-lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste
-quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister.
-
-[En marge: État des sciences.]
-
-La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être
-dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les
-lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes
-et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M.
-Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science
-algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de
-Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule
-chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton,
-restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore
-inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son
-sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant
-l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est
-couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et
-des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps
-dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de
-l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la
-terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée
-conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il
-vivait.
-
-[En marge: État des arts.]
-
-Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention
-s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce
-siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la
-Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses
-courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine
-grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des
-vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art
-abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de
-style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est
-permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de
-Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les
-arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du
-dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que
-venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de
-l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était
-épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres
-italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était
-remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au
-lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de
-Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes
-mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un
-meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de
-pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école
-d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M.
-Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant
-des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par
-le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle,
-il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une
-certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le
-style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution
-qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le
-seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de
-l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un
-goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences
-d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des
-Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale.
-Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de
-justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet,
-Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands
-maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise
-de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et
-applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le
-génie!
-
-[En marge: État des lettres.]
-
-Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie
-supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait
-point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du
-génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de
-tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut
-point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans
-la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par
-une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait
-jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le
-dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de
-croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le
-trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature
-nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins
-belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain.
-On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit,
-et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient
-abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel.
-Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par
-le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses
-conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et
-produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et
-pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la
-révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et
-sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire
-peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se
-traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à
-Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux
-attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car
-le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa
-propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et
-pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et
-touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors
-en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur,
-mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands
-caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux
-de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était
-muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault,
-exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps,
-et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps
-de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la
-grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration
-de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin
-manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore
-contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis.
-
-La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une
-éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les
-temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à
-cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé
-quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il
-n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel
-comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce
-qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations,
-chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur
-puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles
-insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans
-doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que
-l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis,
-véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple
-comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence,
-mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude,
-particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière
-destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son
-temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand
-législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans
-un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de
-penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége,
-concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous.
-
-[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur
-chaque branche des connaissances humaines.]
-
-Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature
-vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance
-littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au
-dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute
-beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne,
-le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit
-d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui
-est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un
-instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles,
-préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et
-s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université.
-Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un
-moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages,
-c'était de bien donner la réputation, de la donner justement,
-grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers
-d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou
-passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et
-puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce
-de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant
-plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais
-la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres,
-n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et
-quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les
-décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut
-des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et
-des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises,
-les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le
-blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être
-délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un
-arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus
-devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut
-du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de
-l'esprit français.
-
-En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une
-séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la
-marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture,
-répondit à M. Chénier par ces belles paroles:
-
-«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut,
-
-»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux
-hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en
-sommes redevables.
-
-»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer
-mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne.
-
-»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre.
-
-»Vous pouvez compter sur ma protection.»
-
-Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit
-humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et
-d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision
-de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous
-avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les
-encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il
-entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M.
-Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les
-représentants de toutes les classes sur les objets qui les
-concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque
-non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec
-l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre
-David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après
-l'avoir vu les paroles les plus flatteuses.
-
-[En marge: Fête du 15 août.]
-
-Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit;
-tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne,
-soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle
-qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de
-prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y
-avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était
-impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de
-finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics,
-que pour faire devant les corps de l'État une manifestation
-européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le
-16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15
-fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On
-était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car,
-signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois
-à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se
-joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à
-Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau
-se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon
-venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient
-pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient
-l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long
-séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait
-conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé.
-Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs,
-contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15
-août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière
-de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre
-d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait
-versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait
-surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la
-nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon
-n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa
-personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs
-fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu
-d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été
-aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de
-cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc
-pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit
-et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait,
-sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son
-nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin
-pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec
-transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda
-pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa
-mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des
-Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile,
-avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi.
-Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par
-une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la
-naïveté de leurs sentiments.
-
-[En marge: Convocation du Corps Législatif.]
-
-Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré
-de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil
-d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de
-Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les
-membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une
-voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant:
-
-«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs
-les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État,
-
-»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux
-triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe
-politique.
-
-»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre
-notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que
-m'a inspirée le puissant empereur du Nord.
-
-»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les
-intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés
-devoirs.
-
-»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance
-qu'elle avait perdue.
-
-»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont
-recouvré leur patrie et leurs droits.
-
-»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir
-l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent,
-détruite sans retour.
-
-»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la
-Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la
-Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos
-nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime
-réciproque de ces deux grandes nations.
-
-»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de
-mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire.
-
-»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur
-mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et
-victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de
-ses affaires, comme sur celle de ses voisins.
-
-»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient
-assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le
-même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi.
-
-»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur
-était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et
-l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier
-d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de
-périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous
-m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes
-mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la
-conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que
-vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos
-futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple.
-
-»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner
-nos institutions.
-
-»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la
-Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un
-nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants
-services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le
-retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions.
-
-»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous
-feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples
-éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière.
-
-»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont
-été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus
-important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon
-Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la
-valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système
-général d'amélioration que j'ai conçu.
-
-»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre
-assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et
-j'ai le droit d'y compter constamment.»
-
-Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec
-transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule,
-salué des mêmes cris.
-
-Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes
-lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en
-dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires,
-conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808
-restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui
-réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité
-générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin
-composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures
-concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la
-magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la
-présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de
-l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un
-tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut
-achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son
-industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux,
-la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de
-monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité,
-l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés
-pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le
-bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de
-géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré
-les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de
-Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours
-suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y
-trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes.
-
-[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20
-millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des
-départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.]
-
-«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers
-d'État,
-
-»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un
-de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration
-intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux
-utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore,
-furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers
-confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie
-menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi
-les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de
-bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de
-nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera
-plus touchante.
-
-»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint
-dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois
-l'enthousiasme militaire, osons ici le venger.
-
-»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui
-travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de
-déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre
-elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une
-nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands
-peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de
-bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles
-extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand
-elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer.
-
-»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle
-soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les
-champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment
-l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et
-les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les
-espérances du genre humain.
-
-»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince
-qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi
-désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant
-de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La
-guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les
-peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des
-soldats dignes d'elle chez les peuples alliés.
-
-»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi
-pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en
-ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à
-son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son
-ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet
-plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force
-invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est
-au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la
-paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par
-les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double
-appui de la morale et des lois.»
-
-[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse
-Catherine de Wurtemberg.]
-
-Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se
-poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des
-discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des
-lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les
-conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette
-courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour
-Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine
-de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des
-plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme
-son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être
-un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du
-Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui
-l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat,
-la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale,
-et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui
-l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la
-première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner
-devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta
-ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau
-royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union.
-Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par
-l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la
-chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui,
-toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance,
-était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée
-au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le
-président.
-
-[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.]
-
-Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs
-jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux
-époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des
-États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait
-avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale,
-la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de
-l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore
-l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume
-de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à
-son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de
-grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de
-Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait
-chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet,
-d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation
-administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât
-en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée
-de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le
-fit partir ensuite avec les instructions qui suivent:
-
-[En marge: Instructions données au prince Jérôme.]
-
-«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme
-vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous
-rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos
-peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés
-des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des
-États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié
-non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée
-vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et
-immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos
-peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire
-la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de
-vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de
-vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le
-travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles,
-toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle
-surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les
-emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite
-des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que
-dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos
-cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des
-personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira
-au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais
-n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation
-dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni
-de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le
-tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où
-il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre
-conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le
-commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume.
-Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce
-qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront
-plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants
-d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous
-écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui
-ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre.
-Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce
-bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de
-janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir
-établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe
-surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code
-Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si
-vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de
-droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez
-embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des
-objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence,
-qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la
-révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les
-regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience;
-vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout
-très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre
-royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je
-renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur
-votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples
-m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre
-gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système
-général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos
-peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos
-bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne
-voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé
-que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec
-impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne
-sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre
-considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de
-liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du
-peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la
-publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de
-caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma
-pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension
-et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus
-grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté,
-d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la
-Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou
-d'autre les changements les plus salutaires au système de la
-Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de
-gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la
-Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la
-France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire
-prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage
-et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie,
-d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà
-bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu
-de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire
-à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et
-les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position
-la bonne politique vous l'ordonnerait...»
-
-[En marge: Sept. 1807.]
-
-La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à
-convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons
-déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion
-publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du
-mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les
-travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait
-le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au
-Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné
-d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du
-corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette
-communication, prononça de son côté un discours pour remercier le
-souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et
-leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines
-formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva
-imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial.
-
-[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.]
-
-Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle
-devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique.
-Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne
-cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le
-prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine
-de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de
-Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de
-rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince
-Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la
-modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de
-grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on
-chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon
-avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé
-aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter
-lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par
-l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours
-nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de
-Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille,
-de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence
-que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme
-pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à
-certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards
-qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son
-compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement
-l'objet.
-
-[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.]
-
-[En marge: Le Portugal.]
-
-[En marge: L'Espagne.]
-
-[En marge: L'Autriche.]
-
-Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques
-distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations
-entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit
-occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles
-conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour
-de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de
-manière cependant à froisser le moins possible le commerce
-britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence
-d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus
-haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de
-l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le
-loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a
-vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo,
-un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé
-secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux
-mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas
-agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland,
-profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on
-commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de
-Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France
-était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur
-terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être
-en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube,
-actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité
-le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont
-elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en
-quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la
-Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et
-Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un
-plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du
-Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis
-que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours
-où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres,
-en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets,
-soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à
-surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là
-s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on
-refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule
-indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les
-projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople
-ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que
-la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils
-devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les
-hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui,
-ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir.
-
-[En marge: La Prusse.]
-
-La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions
-secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que
-deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle
-en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire,
-et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été
-imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme
-donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son
-armée, et réparer un jour ses revers.
-
-[En marge: La Russie.]
-
-[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe
-à sa nouvelle politique.]
-
-En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain,
-qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de
-grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter
-de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple,
-à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de
-Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui
-des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il
-s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se
-terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient
-tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant
-avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il
-était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans
-tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de
-l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était
-bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées
-en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée
-française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la
-cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et
-qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur:
-de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses
-prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à
-continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans
-ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et
-qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point
-de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances
-que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer
-l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir
-entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite,
-laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût
-fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez
-ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se
-garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour
-long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au
-sujet de cette occupation prolongée.
-
-Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et
-fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il
-était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui
-avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le
-ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience,
-laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner
-la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à
-Tilsit.
-
-[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des
-Français.]
-
-[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.]
-
-[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.]
-
-Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public,
-étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières
-défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à
-l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la
-mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que
-cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que
-l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec
-l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés
-quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le
-général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la
-signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid,
-excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles
-composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes,
-que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui
-ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de
-l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de
-grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre
-national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation,
-cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable,
-agréable même au général Savary, le comblait de prévenances,
-l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait
-fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il
-pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui
-disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient
-effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste
-ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général
-Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le
-deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret,
-de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé
-français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de
-paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait
-pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets
-qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres
-désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités
-certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une
-extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive
-gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point
-troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de
-confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait
-d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup
-d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux
-Français de marcher partout la tête haute.
-
-[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.]
-
-L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée,
-avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes
-maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles
-continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était
-cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence
-que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession
-anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa
-mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant
-tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais
-hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire,
-par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils
-voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour.
-N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se
-hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux
-affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs
-auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait
-chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à
-vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou
-des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient
-ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si
-elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre
-lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis,
-qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère
-chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos
-qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en
-manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait
-donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci
-ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils
-qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre,
-ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa
-mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître
-le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit:
-Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le
-monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en
-aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général
-Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence
-en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses
-dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du
-reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus
-polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus
-affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au
-général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va
-prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne
-résistera.--
-
-On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite
-qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été
-publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la
-nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations
-secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité,
-et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice
-à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la
-Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette
-double médiation.
-
-[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.]
-
-Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à
-Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour
-lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui
-offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la
-France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur
-britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires
-étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup
-d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet,
-médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix.
-Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère,
-peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette
-circonstance décisive.
-
-On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les
-conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une
-lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la
-faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans
-ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et
-Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui
-avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh.
-Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup
-affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu
-brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M.
-Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et
-Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes
-tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M.
-Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés
-devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham
-rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de
-lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick,
-faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre
-les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était
-associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox
-au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée
-de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit
-ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles
-négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon
-avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait
-Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux
-hommes puissants dont il était encore composé, et au système de
-transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait
-les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une
-sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances
-continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des
-expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les
-anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox,
-affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais
-d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre
-la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans
-toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse
-et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund,
-soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de
-Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de
-l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le
-prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être
-armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions
-lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils
-avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de
-Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et
-avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres.
-L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants
-avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de
-s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français,
-M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne,
-avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé
-les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation
-affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être
-entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la
-ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La
-Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions
-ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles,
-sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un
-échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite.
-À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de
-Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient
-abandonnés.
-
-[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère
-Grenville.]
-
-[En marge: Retraite du ministère Grenville.]
-
-[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.]
-
-Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807,
-une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de
-ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux
-Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement
-contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt
-que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le
-séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais
-servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte
-avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était
-politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant
-d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher
-ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte
-de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le
-ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de
-la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la
-comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à
-peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient
-autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré
-lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes
-éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des
-explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas
-douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée.
-Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine
-à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions
-qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur
-accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en
-exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à
-l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs
-collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel
-ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère,
-sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait
-plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui
-n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence
-de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval,
-membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre
-de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses
-royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les
-plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux
-Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé
-menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre,
-forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient
-eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve
-toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme
-populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer
-en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une
-détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels
-étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre.
-
-[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.]
-
-Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur,
-qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M.
-Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs,
-et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M.
-Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord
-pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne
-rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique
-extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de
-l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville,
-Windham, Grey.
-
-Ils s'étaient hâtés de promettre des expéditions sur le continent, et,
-bien qu'entrés au ministère en mars, ils eussent pu, en avril, mai et
-juin, apporter aux puissances belligérantes d'utiles secours, puisque
-Dantzig ne s'était rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit
-incapacité, soit préoccupation des affaires intérieures; préoccupation
-qui devait être grande, car ils avaient alors à dissoudre le parlement
-et à le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, après avoir
-rassemblé une flotte considérable aux Dunes, et réuni sur ce point de
-nombreuses troupes d'embarquement, leur coopération à la guerre
-continentale s'était bornée à l'envoi d'une division anglaise à
-Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de
-Tilsit les avait glacés d'effroi, pour leur pays et surtout pour
-eux-mêmes; car, après avoir critiqué avec une extrême vivacité
-l'inaction de leurs prédécesseurs, ils étaient exposés à s'entendre
-reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois
-décisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc à tout prix tenter
-quelque entreprise qui frappât l'opinion publique, qui fît tomber le
-reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, fût
-assez spécieuse, assez éclatante, pour occuper les esprits mécontents
-et alarmés.
-
-[En marge: Motifs qui font naître le projet d'une expédition contre
-Copenhague.]
-
-Dans cette situation, ils résolurent une entreprise qui a long-temps
-retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanité, entreprise
-non-seulement odieuse, mais très-mal calculée au point de vue de
-l'intérêt britannique. Cette entreprise n'était autre que la fameuse
-expédition contre le Danemark, imaginée pour le violenter, et pour
-l'obliger à se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs
-de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre
-Copenhague le coup d'éclat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801
-dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministère Addington,
-alors inspiré par M. Pitt, avait frappé Copenhague en 1801, c'était
-pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement
-partie; c'était un acte de guerre opposé à un acte de guerre; c'était
-une opération téméraire mais habile dans sa témérité, cruelle dans ses
-moyens mais nécessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni
-prétexte, ni justice, ni habileté à attaquer le Danemark. Cet État,
-scrupuleusement neutre, avait apporté un soin extrême à maintenir sa
-neutralité. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de
-précautions contre la France que contre l'Angleterre, placé toute son
-armée le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu à Lubeck, à
-une collision avec les troupes françaises, plutôt que de laisser
-franchir la ligne de ses frontières. Sa diplomatie avait agi comme son
-armée, et il avait toujours manifesté à l'égard de la France une
-susceptibilité ombrageuse. Dans le moment même il ne venait pas, ainsi
-que le prétendirent mensongèrement les ministres anglais, de traiter
-avec la Russie et la France, et de stipuler son adhésion à la nouvelle
-coalition continentale. Loin de là, il venait de protester encore une
-fois de son désir de conserver la neutralité, bien que Napoléon lui
-fît déclarer avec ménagement, mais avec résolution, que lorsque
-l'Angleterre se serait expliquée relativement à la médiation russe, il
-faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les
-oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette
-circonstance agi habilement, ils auraient laissé à Napoléon le rôle
-odieux de contraindre le Danemark à se prononcer, et envoyé une flotte
-dans le Cattégat; puis, les Français approchant, ils auraient secouru
-Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les
-maîtres légitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. À
-une époque où l'Europe, déjà lasse de souffrir pour la querelle de la
-France et de l'Angleterre, était disposée à juger sévèrement celui des
-deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite
-amicale et secourable pour le Danemark était la seule à suivre. La
-conduite contraire donnait le Danemark à Napoléon, épargnait à
-celui-ci l'embarras d'exercer lui-même une contrainte tyrannique, et
-l'enlèvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot
-n'était pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte
-d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que
-par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes,
-d'enfants et de vieillards.
-
-Supposez que des ministres éclairés, placés dans une position simple,
-eussent alors dirigé la politique de l'Angleterre, le choix n'eût pas
-été douteux, et la conduite qui aurait consisté à aider le Danemark
-dans sa résistance contre Napoléon, eût certainement prévalu. Mais MM.
-Canning, Castlereagh, Perceval étaient, avec plus ou moins de talent
-oratoire, des politiques médiocres, et des ministres plus préoccupés
-de leur intérêt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une
-répétition du coup d'éclat de 1801 leur était actuellement nécessaire,
-et ils se montrèrent en ceci tristement imitateurs de la politique de
-M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur
-corrompt ce qu'il imite en l'exagérant.
-
-[En marge: Préparatifs de l'expédition de Copenhague.]
-
-À peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet
-anglais, alléguant faussement la connaissance acquise par des
-communications secrètes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, à
-soumettre le Danemark à la coalition continentale, résolut d'envoyer
-une puissante expédition devant Copenhague, pour s'emparer de la
-flotte danoise, sous prétexte qu'enlever à Napoléon les ressources
-maritimes du Danemark, n'était de la part de l'Angleterre qu'un acte
-de légitime défense. Cette résolution prise, le cabinet anglais donna
-immédiatement les ordres nécessaires. Déjà les troupes et la flotte
-étaient prêtes aux dunes, et il ne restait qu'à mettre à la voile.
-Depuis l'échec essuyé devant Constantinople, il était établi dans les
-conseils de l'amirauté que toute expédition maritime devait être
-entreprise avec des troupes de débarquement. Conformément à cette
-opinion, on avait réuni 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints
-aux troupes anglaises envoyées à Stralsund, allaient former une armée
-de 27 à 28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procédés
-devaient être dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait
-toutes ses troupes, non dans les îles de Seeland et de Fionie, mais
-sur la frontière du Holstein, on voulait jeter une division navale
-dans les deux Belts, intercepter ces passages, empêcher ainsi que
-l'armée danoise ne revint au secours de Copenhague, puis débarquer
-vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer,
-et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu'à la détruire.
-Ce plan d'attaque fondé sur le défaut de préparatifs du côté de la
-mer, et sur la réunion de toutes les forces danoises du côté de la
-terre, était la complète démonstration de la bonne foi du Danemark, et
-de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham,
-fort compromis dans l'insuccès de la tentative sur Buenos-Ayres, et
-fort impatient de se réhabiliter, avait beaucoup contribué à la
-conception du plan, et contribua beaucoup aussi à son exécution.
-
-[En marge: Réponse évasive dans la forme, négative dans le fond, à
-l'offre de la médiation russe.]
-
-C'est dans ces circonstances que parvinrent à Londres l'offre de la
-médiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec
-la France. On était beaucoup trop engagé dans un système d'hostilités
-acharnées, beaucoup trop alléché par l'espérance d'une expédition
-éclatante, pour écouter aucune proposition pacifique. On résolut donc
-de faire une réponse évasive, hypocritement calculée, qui, sans
-interdire tout rapprochement ultérieur, laissât pour le moment la
-liberté de continuer l'entreprise commencée. En conséquence, on
-adressa à la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien
-langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on était tout prêt à la
-paix, mais qu'elle avait toujours manqué par la mauvaise foi de la
-France, et que, ne voulant pas, après tant de négociations
-infructueuses, donner dans un nouveau piége, on désirait savoir sur
-quelles bases la Russie devenue médiatrice avait mission de traiter.
-C'était une réponse dilatoire, mais dont les actes postérieurs
-allaient fournir une interprétation cruellement négative.
-
-[En marge: Départ de la flotte anglaise.]
-
-[En marge: Division navale détachée dans les deux Belts pour empêcher
-l'armée danoise de venir au secours de Copenhague.]
-
-[En marge: Sommation adressée par M. Jackson au prince régent de
-Danemark.]
-
-[En marge: Noble réponse du prince de Danemark.]
-
-[En marge: Moyens de défense réunis autour de Copenhague.]
-
-L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le
-lieutenant-général Cathcart, commandant les troupes de débarquement,
-mirent à la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de
-juillet. L'expédition partie des divers ports de la Manche se
-composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frégates, 377 bâtiments de
-transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver
-7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre précédait la
-flotte de transport, afin d'envelopper l'île de Seeland, et d'empêcher
-le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte était le
-1er août dans le Cattégat, le 3 à l'entrée du Sund. Avant de s'engager
-dans le Sund, l'amiral Gambier avait détaché, sous le commodore Keats,
-une division de frégates et de bricks, avec quelques vaisseaux de
-soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y
-établir une croisière qui ne permît pas le passage d'un seul homme de
-la terre ferme dans l'île de Fionie, et de l'île de Fionie dans celle
-de Seeland. Cette précaution prise, la flotte franchit le Sund sans
-résistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Suède
-savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, près de la
-forteresse de Kronenbourg restée silencieuse, et elle dépêcha un agent
-anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors
-régent du royaume. L'agent choisi était digne de la mission. C'était
-M. Jackson, qui avait été autrefois chargé d'affaires en France, avant
-l'arrivée de lord Whitworth à Paris, mais qu'on n'avait pas pu y
-laisser, à cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute
-occasion. Il ne rencontra pas le prince royal à Copenhague, et alla le
-chercher à Kiel, dans le Holstein, résidence qu'occupait en ce moment
-la famille royale. Introduit auprès du régent, il allégua de
-prétendues stipulations secrètes, en vertu desquelles le Danemark
-devait, disait-on, de gré ou de force, faire partie d'une coalition
-continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la
-nécessité où se trouvait le cabinet britannique de prendre ses
-précautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du
-Sund ne tombassent pas au pouvoir des Français, et en conséquence il
-demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrât à l'armée anglaise
-la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de
-Copenhague, et enfin la flotte elle-même, promettant de garder le
-tout en dépôt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en
-possession de ce qu'on allait lui enlever, dès que le danger serait
-passé. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se
-conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes
-britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec
-quoi, répondit le prince indigné, payeriez-vous notre honneur perdu,
-si nous adhérions à cette infâme proposition?....--Le prince
-continuant, et opposant à cette perfide agression la conduite loyale
-du Danemark, qui n'avait pris aucune précaution contre les Anglais,
-qui les avait toutes prises contre les Français, ce dont on abusait
-pour le surprendre, M. Jackson répondit à cette juste indignation avec
-une insolente familiarité, disant que la guerre était la guerre, qu'il
-fallait se résigner à ses nécessités, et céder au plus fort quand on
-était le plus faible. Le prince congédia l'agent anglais avec des
-paroles fort dures, et lui déclara qu'il allait se transporter à
-Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois.
-Il s'y rendit en effet, annonça par une proclamation les dangers dont
-le pays était menacé, adressa un appel patriotique à la population, et
-prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopiné
-de l'île de Seeland permettaient de prendre, investissement qui était
-déjà devenu si étroit que le prince avait eu lui-même la plus grande
-difficulté à traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de
-défense étaient loin de répondre aux besoins à Copenhague, car il y
-avait à peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille
-de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organisée. On y
-ajouta une garde civique de trois à quatre mille bourgeois et
-étudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux
-vaisseaux, en dehors des passes, de manière à couvrir la ville du côté
-de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans
-l'intérieur des bassins la flotte, objet de la prédilection et de
-l'orgueil des Danois; et enfin, du côté de terre, on éleva des
-ouvrages à la hâte, car on savait que les Anglais amenaient une armée
-de débarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse
-artillerie dont les arsenaux danois étaient abondamment pourvus. Mais
-si de tels moyens suffisaient à empêcher une prise d'assaut, ils
-étaient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait
-fallu, pour tenir l'ennemi à une distance qui rendit tout bombardement
-impossible, ou des ouvrages extérieurs que le Danemark, comptant sur
-la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais songé à
-construire, ou une armée de ligne que sa loyauté l'avait porté à
-placer sur sa frontière de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, après
-avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des
-circonstances, laissa un brave militaire, le général Peymann, pour
-commander la ville de Copenhague, avec ordre de se défendre jusqu'à la
-dernière extrémité. Comme il existait dans l'étendue même de l'île de
-Seeland, et par conséquent en dedans des Belts, une population assez
-nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il
-ordonna au général Castenskiod de réunir cette milice en toute hâte,
-et de l'introduire s'il était possible dans Copenhague, avant
-l'investissement de cette ville. Quant à lui, il sortit de la place,
-et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'armée
-disséminée sur la frontière, et la conduire au secours de la capitale,
-si on parvenait à franchir les Belts.
-
-[En marge: Débarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.]
-
-[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.]
-
-Pendant ce temps l'envoyé anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit
-à la légation anglaise de sortir de Copenhague, et donna à l'amiral
-Gambier ainsi qu'au général Cathcart le signal de l'exécution
-épouvantable préparée contre une cité dont tout le crime consistait
-dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient
-besoin de conquérir pour relever leur situation dans le parlement. Les
-pourparlers avec le gouvernement danois, la nécessité de laisser
-arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de
-guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retardé jusqu'au 15
-août les opérations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un
-point de la côte appelé Webeck, à quelques lieues au nord de
-Copenhague, et y débarqua environ 20 mille hommes, la plupart
-Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de
-Stralsund devait débarquer au midi vers Kioge. Rassurés par la
-présence dans les Belts de la division de bâtiments légers du
-commodore Keats, ils commencèrent en sécurité leur criminelle
-entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas,
-même avec 30 mille hommes, à emporter d'assaut une place où se
-trouvaient de 8 à 9 mille défenseurs, dont 5 mille de troupes réglées,
-et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les
-moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grâce à l'immense
-quantité de grosse artillerie transportée sur leurs vaisseaux. Ils
-avaient même, pour être plus assurés du succès, amené avec eux le
-colonel Congrève, qui devait faire pour la première fois l'essai de
-ses formidables fusées. En conséquence leur opération ne consista
-point en travaux réguliers d'approche, mais dans l'établissement
-solide et bien protégé de quelques batteries incendiaires. Il régnait
-autour de Copenhague une espèce de lac de forme allongée, qui
-embrassait presque toute la portion de l'enceinte du côté de terre.
-Ils prirent position derrière ce lac, et s'y retranchèrent. Couverts
-ainsi du côté de la place contre les sorties des assiégés, ils
-cherchèrent à se couvrir du côté de la campagne par une seconde ligne
-de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la
-Seeland, réunies sous le général Castenskiod, soit les troupes
-régulières elles-mêmes, s'il en était quelques-unes qui pussent
-repasser les Belts. Après s'être solidement établis ils commencèrent à
-construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage
-avant qu'elles fussent complétement armées, et en état d'ouvrir un feu
-destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'était
-approchée du côté de la mer, et des escarmouches fort vives avaient
-lieu sur les deux éléments entre les assiégés et les assiégeants. Une
-flottille danoise, armée à la hâte, disputait avec avantage à la
-flottille anglaise les passes étroites par lesquelles on peut
-approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermées
-dans la ville, exécutaient des sorties fréquentes contre les troupes
-du général Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque
-à choisir, aux deux extrémités du lac qui les séparait de l'ennemi,
-les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalité
-des forces anglaises réunies sur ces deux points, et n'étaient pas
-assez nombreux pour y forcer les lignes des assiégeants. Chaque fois
-ils étaient obligés de reculer, après avoir tué quelques hommes, et en
-avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tué, à cause du
-désavantage de la position.
-
-[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces
-anglaises devant Copenhague.]
-
-Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrivée de la seconde
-division qui était devant Stralsund. Les Suédois, excités par eux,
-ayant repris les hostilités, le maréchal Brune venait d'entreprendre
-le siége de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le
-matériel de siége dont la prise de Dantzig, la cessation des
-hostilités devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu
-l'usage à l'armée française. Le maréchal Brune était accompagné du
-général du génie Chasseloup, le même qui avait tant contribué à la
-prise de Dantzig. Cet habile officier, possédant cette fois tous les
-moyens dont la réunion n'avait été que successive devant la place de
-Dantzig, s'était promis de faire du siége de Stralsund un modèle de
-précision, de vigueur et de promptitude. Il avait préparé trois
-attaques, mais avec la résolution de ne rendre sérieuse que l'une des
-trois, celle qui, dirigée vers la porte de Knieper au nord, pouvait
-amener la destruction de la flotte suédoise. Ayant ouvert la tranchée
-sur tous les points à la fois, malgré les feux de la place, il avait
-en quelques jours établi et armé ses batteries, et commencé une
-attaque si terrible, que le général ennemi, quoiqu'il eût 15 mille
-Suédois et 7 à 8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'île de
-Rugen, s'était vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer
-Stralsund le 21 août.
-
-Pendant ce siége, conduit par les Français avec une bravoure et une
-habileté dignes d'admiration, le général Cathcart avait attiré à lui
-la division des troupes anglaises chargée de coopérer avec les
-Suédois. Il venait de la débarquer à Kioge, et dès ce moment il avait
-tellement enfermé la ville de Copenhague dans une double ligne de
-contrevallation, qu'il était en mesure de détruire cette ville
-infortunée sans avoir à craindre les effets de son désespoir. Rien
-n'est plus légitime qu'un siége. Rien n'est plus barbare qu'un
-bombardement, quand l'une de ces nécessités impérieuses de guerre qui
-justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle nécessité pour
-justifier l'atroce exécution préparée par les Anglais, que celle de
-piller une flotte et un arsenal réputé fort riche!
-
-[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois
-nuits.]
-
-[En marge: Capitulation de Copenhague, enlèvement de la flotte, et
-pillage de l'arsenal.]
-
-Néanmoins le 1er septembre le général Cathcart, ayant en batterie 68
-bouches à feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un
-langage dont la feinte humanité ne pouvait tromper personne. Il
-demandait qu'on lui livrât le port, l'arsenal et la flotte, menaçant,
-si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant à sa sommation
-de vives instances pour qu'on le dispensât d'employer des moyens qui
-répugnaient, disait-il, à son coeur. Le général Peymann ayant répondu
-négativement, le 2 septembre au soir, un feu épouvantable d'obus, de
-bombes, de fusées à la Congrève, éclata sur la malheureuse capitale du
-Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas même
-l'excuse de leur propre danger, car ils étaient couverts de manière à
-ne pas perdre un seul homme. Après avoir continué cette cruauté
-pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journée du 3,
-le général anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait.
-L'incendie s'était déclaré dans divers quartiers; des centaines de
-malheureux avaient péri; plusieurs grands édifices étaient en flammes;
-la population valide, employée à verser les eaux de la Baltique sur
-les quartiers incendiés, était exténuée de fatigue. Le général
-Peymann, le coeur déchiré par ce spectacle, gardait un morne silence,
-attendant pour se rendre que l'humanité fit taire l'honneur.
-Insensibles à tant de maux, les Anglais recommencèrent à tirer le 3 au
-soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journée du
-lendemain, sauf une courte interruption, et persistèrent dans cette
-barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'était pas possible de laisser plus
-long-temps exposée à de tels ravages une population de cent mille
-âmes. Près de deux mille individus, hommes, femmes, enfants,
-vieillards, avaient succombé. Une moitié de la ville était en flammes;
-les plus belles églises étaient en ruines; le feu avait atteint
-l'arsenal. Le général Peymann blessé, ne résistant pas aux scènes
-horribles qu'il avait sous les yeux, céda enfin aux menaces d'une
-destruction totale, que renouvelait le général anglais, et livra
-Copenhague à ses barbares conquérants. La capitulation fut signée le
-7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville
-de Copenhague et l'arsenal, avec faculté de les occuper pendant six
-semaines, temps jugé nécessaire pour équiper la flotte danoise, et
-l'emmener en Angleterre. Cette flotte était livrée à l'amiral Gambier,
-sous condition de la restituer à la paix.
-
-Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et
-leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis
-leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en
-cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait
-ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de
-victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait
-vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise
-semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de
-cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand
-nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe.
-L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des
-prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le
-stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent
-une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que
-Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait
-seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables
-de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus.
-En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés,
-équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins
-anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en
-construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans
-l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de
-l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux
-outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever.
-Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des
-vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la
-flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant
-soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre,
-laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait
-ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en
-toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck,
-Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval
-recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes
-d'Angleterre.
-
-[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur
-Copenhague.]
-
-Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe
-l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise,
-qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et
-Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la
-France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir
-beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait
-pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste,
-laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui
-d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au
-milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme
-en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui
-formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les
-Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique
-par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La
-surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus
-éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune
-précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la
-France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute
-l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer
-tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution
-française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi
-tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide
-autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni
-sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos
-ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos
-amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France
-avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un
-despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait
-invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne
-souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par
-fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou
-manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à
-l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à
-rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis
-quinze années.
-
-[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite
-de l'Angleterre.]
-
-Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable
-pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à
-violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses
-bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux
-que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres
-à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses
-chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser
-les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à
-Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait
-enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui
-venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans
-l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce
-moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une
-égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi
-fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses
-propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la
-mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances
-continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait
-désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes
-anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne,
-de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de
-café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations
-européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les
-goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime
-de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le
-répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas
-faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte
-acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de
-l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de
-l'autre.
-
-Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de
-l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance
-qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un
-concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une
-paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne
-manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il
-disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait
-d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de
-Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence,
-préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui
-épouvantait le monde depuis tant d'années.
-
-[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de
-Copenhague.]
-
-Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à
-l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner.
-En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut
-jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se
-trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé,
-malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il
-se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent
-l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et
-désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et
-d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte
-odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de
-celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une
-coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire
-était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au
-contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa
-neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le
-moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population
-inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de
-neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à
-celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent,
-de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois
-allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés
-de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables
-conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal,
-l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux
-seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques
-dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y
-répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de
-nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite
-postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait
-obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret
-justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec
-raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation,
-que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer,
-mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le
-cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne
-pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que
-le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la
-France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le
-continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une
-offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du
-cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y
-avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous
-le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique;
-car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa
-flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à
-Napoléon le soin de la violenter.
-
-[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à
-Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.]
-
-Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre
-frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux
-préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée
-de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser
-voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un
-ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les
-ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le
-moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet
-britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite
-en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son
-crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de
-Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à
-Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de
-ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par
-écrit. Voici quelles étaient ces propositions.
-
-[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la
-Russie pour la détacher de la France.]
-
-À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir
-rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux
-demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à
-entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec
-la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la
-Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité,
-que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la
-promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait
-singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique
-se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui
-paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre
-l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner
-soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui
-laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et
-diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors
-pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à
-Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur
-Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning
-s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on
-pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé
-extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut
-chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre
-avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que
-cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de
-rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie
-et la Valachie devenir la propriété des Russes.
-
-Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait
-envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe
-qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague,
-qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à
-l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de
-s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark
-à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à
-sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à
-la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la
-nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle
-reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût
-bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec
-la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se
-refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son
-territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte
-d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens,
-c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait
-la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit
-l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des
-provinces turques avec l'empereur Napoléon.
-
-[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.]
-
-Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait
-hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M.
-Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général
-Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une
-arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient
-d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de
-Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier
-l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe
-une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la
-ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande
-hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier
-à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par
-une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de
-lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière
-catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe
-avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement
-connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette
-occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour
-qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et
-prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette
-célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute
-explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était
-de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer
-s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non.
-
-[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.]
-
-Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux
-ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les
-accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M.
-Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu
-dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le
-voir.
-
-[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour
-l'acquisition des provinces du Danube.]
-
-[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la
-politique française.]
-
-M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de
-la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand
-personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le
-confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du
-commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et
-Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait
-pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un
-tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune
-souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces
-du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable,
-car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube
-n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant.
-La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce
-qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de
-quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne
-conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier
-le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon
-avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on
-à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de
-considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans
-une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment,
-c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre
-qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant
-même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une
-perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz,
-Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française,
-toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences.
-D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces,
-avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile,
-pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions?
-N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui
-demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des
-négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la
-Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se
-préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir
-le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer
-qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce
-don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui
-l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon;
-et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en
-Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun.
-
-Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et
-obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des
-espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords
-du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui
-était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en
-Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles
-entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa
-dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait
-rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la
-paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne
-s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident
-cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés
-composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon.
-Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises
-de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un
-Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées
-qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par
-Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à
-l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter
-l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la
-marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre
-ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté
-d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant
-il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait
-entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait
-condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il
-s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au
-Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie
-et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins
-tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun
-doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de
-Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient
-habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des
-dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de
-compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils
-commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne
-s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs
-futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de
-confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux
-autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe.
-Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la
-Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle
-alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la
-passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes.
-
-Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M.
-de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation
-tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que
-Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier
-davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait
-demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation
-suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer
-le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il
-consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie.
-Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le
-premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13].
-Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux
-ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher
-sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils
-faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à
-Yassy.
-
-[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les
-personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs
-pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les
-pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de
-l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire,
-sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une
-note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite
-d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur
-Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une
-familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire
-en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux
-envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils
-venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par
-demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui
-se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son
-ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de
-l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils
-pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par
-exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre,
-complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme
-certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.]
-
-[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.]
-
-[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.]
-
-L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires
-étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées,
-confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à
-fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa
-son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff
-lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite
-société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de
-Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux.
-Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et
-d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il
-vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle
-marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques
-aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de
-mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de
-Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à
-Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à
-la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince
-de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard
-l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence
-affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de
-l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage
-qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y
-envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais
-il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme
-grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué,
-c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de
-Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services.
-Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne
-chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff
-avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé
-d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état,
-il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son
-tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva
-du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix
-du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement.
-
-[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.]
-
-Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré
-des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société
-russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à
-Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure
-de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des
-fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs,
-et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant
-l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient.
-Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle,
-il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y
-avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain.
-Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à
-peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu,
-qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et,
-avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des
-résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au
-général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la
-paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je
-ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du
-cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes
-engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions
-calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me
-prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour
-n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique.
-Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître
-que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé,
-et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire
-aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des
-Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris,
-car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon.
-D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent
-rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis
-entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à
-votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note
-toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que
-des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je
-demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la
-dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut
-les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon
-armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se
-sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une
-très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas
-m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre
-maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il
-me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais,
-je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que
-nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son
-adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci
-encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note
-rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en
-toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec
-Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de
-Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes
-éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant
-il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce
-qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est
-militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre
-Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne
-convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai
-à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas
-de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis
-faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter
-sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour
-lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me
-promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui,
-mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me
-frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé
-détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point.
-J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des
-sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est
-sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les
-défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première
-impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou
-par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour
-moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une
-semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous
-les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit!
-quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de
-choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin!
-cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et
-je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses
-troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut
-essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance
-aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais
-je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le
-voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui
-s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son
-commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il
-faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici
-des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées;
-nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli
-fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour
-leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout
-entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie.
-Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font
-voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui
-avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de
-l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas,
-et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas
-trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous
-a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra
-curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général
-Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il
-craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un
-qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un
-nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un
-armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite
-de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des
-vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de
-toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du
-Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât
-l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se
-plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à
-l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas,
-dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre
-Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est
-écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la
-Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._
-Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M.
-de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop
-d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France.
-La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la
-possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un
-ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la
-délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de
-l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses
-de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon;
-persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de
-posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable
-à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses...
-Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout
-s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas
-avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur
-Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète,
-pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la
-confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et
-de l'Occident.
-
-Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur
-Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce
-que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées
-chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour
-contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus
-explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures
-du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur
-Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de
-prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce
-qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus
-vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre
-et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin
-d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est
-ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque
-circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était
-réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on
-serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff
-ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce
-qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la
-nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des
-dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M.
-de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que
-c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur
-Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé
-d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession
-des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_.
-
-Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les
-caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre,
-sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer
-les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être
-ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait
-les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les
-Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt
-possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des
-ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg
-des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais.
-Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de
-faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine
-russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils
-contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les
-manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats
-russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées
-étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient
-échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un
-magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant
-qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il
-attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait
-définitivement agréé à Paris.
-
-[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les
-dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son
-dévouement.]
-
-[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de
-tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de
-l'Empire turc.]
-
-En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary,
-Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il
-pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre
-principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il
-commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un
-nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de
-Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si
-rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général
-Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y
-étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de
-trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes
-dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à
-devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours
-pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties
-de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se
-donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec
-l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre;
-que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus
-avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver
-l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins,
-toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube;
-et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si
-heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de
-très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur
-côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans
-l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne
-voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi
-important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des
-satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce
-qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore,
-c'était ajouter à la témérité de la politique française que de
-s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la
-Russie, par un sacrifice en Orient.
-
-[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard
-de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la
-Finlande.]
-
-Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers
-l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle
-l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la
-pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête
-telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver
-pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le
-temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la
-Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens;
-car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers
-les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un
-non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande.
-Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension
-regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un
-présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en
-réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait
-fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle
-alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises
-ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la
-Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner
-toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances
-qu'il avait besoin d'entretenir.
-
-[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.]
-
-Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui
-pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de
-Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession,
-homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire
-du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une
-convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au
-jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture
-même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était
-de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M.
-de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en
-s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant
-pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui
-recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur
-laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa
-suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et
-lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût
-représenter dignement le grand Empire.
-
-[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.]
-
-Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de
-ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des
-porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander
-instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la
-subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg
-les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une
-armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité
-d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire
-marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des
-deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la
-conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait
-auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de
-Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la
-péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux
-Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de
-l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait
-l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du
-Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman,
-cette question était si grave, si intéressante dans le présent et
-l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en
-traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se
-proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et
-que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ
-pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre.
-Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les
-plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à
-l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter
-vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que
-la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui
-donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur
-modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait
-les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner.
-
-Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon
-recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine
-entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait
-arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait
-infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les
-provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur
-occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité,
-paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants
-de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais
-restreint.
-
-[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à
-la politique dite de Tilsit.]
-
-Napoléon, malheureusement, ne s'était pas borné à voir dans l'attentat
-de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener à lui
-l'opinion de l'Europe, il y avait découvert au contraire un prétexte
-pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de
-la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il
-méditait. Il pensa que pour mieux arriver à son but il convenait de se
-concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un état de
-malaise extrême, qui provenait, indépendamment des chagrins ordinaires
-de cette cour, des derniers événements de la guerre. L'Autriche s'en
-voulait à elle-même d'avoir armé, sans profiter de l'occasion d'agir
-qui s'offrait après Eylau et avant Friedland; de s'être livrée à des
-dépenses inutiles, et d'avoir montré en pure perte des dispositions
-dont Napoléon ne pouvait pas être dupe. Elle était inquiète de ce
-qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquiète encore de ce
-qu'il avait pu promettre à la Russie sur le Danube, et peu consolée
-par le langage de l'Angleterre, qui lui répétait toujours qu'il
-fallait d'une part se préparer sérieusement à la guerre, et de l'autre
-ramener la Russie en lui accordant soi-même tout ce que Napoléon était
-près de lui accorder; c'est-à-dire, après quinze ans d'affreux
-malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres,
-celui de voir les Russes sur le bas Danube.
-
-[En marge: Explications amicales de Napoléon avec le duc de
-Wurtzbourg.]
-
-Napoléon, qui n'avait pas eu de peine à discerner le malaise de
-l'Autriche, tenait à le faire cesser, pour être plus libre de ses
-actions. Il avait reçu à Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie,
-le duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur François, transféré, comme
-nous l'avons dit bien des fois, de principautés en principautés, et
-très-désireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus
-à souffrir de leurs querelles. Napoléon s'expliqua longuement et en
-toute franchise avec ce prince, le rassura complétement sur ses
-intentions vis-à-vis de la cour de Vienne, à laquelle il ne voulait,
-disait-il, rien enlever, à laquelle, au contraire, il était prêt à
-rendre la place de Braunau, demeurée dans les mains des Français
-depuis l'infidélité commise à l'égard des bouches du Cattaro.
-Napoléon déclara que, les bouches du Cattaro lui avant été
-restituées, il se considérait comme sans droit et sans intérêt à
-garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn;
-que, du côté de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de
-la route militaire accordée antérieurement pour le passage des troupes
-françaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y
-consentait à Vienne, il proposerait une rectification de frontières
-entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se
-bornerait à échanger les petits territoires italiens situés sur la
-rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens
-situés sur la rive droite, de manière à prendre pour limite le thalweg
-de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et était tout
-disposé à respecter scrupuleusement la lettre des traités. Sous le
-rapport de la politique générale, Napoléon ajouta qu'il s'unissait à
-la Russie pour demander à l'Autriche de l'aider à rétablir la paix, en
-fermant les côtes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce
-événement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les
-puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur
-du rétablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant
-l'unanimité bien prononcée du continent; qu'enfin, cet accord sur
-toutes choses étant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute à
-des armements inutiles, dispendieux, inquiétants; que, de son côté,
-Napoléon n'aurait rien de plus pressé que d'éloigner ses armées, et de
-les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant à la
-Turquie, Napoléon en parla très-vaguement, et ne se montra disposé à
-aucune résolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que
-rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche,
-c'est-à-dire en lui ménageant sa part, dans le cas où l'empire ottoman
-cesserait d'exister.
-
-[En marge: Octob. 1807.]
-
-Ces explications, qui étaient données avec bonne foi, et qui furent
-reçues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises
-à Vienne y causèrent un vrai soulagement. Quelque fût le regret qu'on
-éprouvât de n'avoir pas saisi le moment où Napoléon marchait sur le
-Niémen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux,
-maintenant que l'occasion était perdue, que de demeurer tranquille, et
-de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on était seul et
-sans autre allié que l'Angleterre, alliée peu secourable, qui,
-lorsqu'elle avait poussé les puissances continentales à la guerre et
-les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son île, se
-plaignant de la mauvaise qualité des troupes auxiliaires. Apprendre
-qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre
-en outre que rien de prochain ne se préparait en Orient, aurait
-procuré au cabinet autrichien une véritable joie, si dans l'état des
-choses il eût été capable d'en éprouver. Aussi parut-il enclin à faire
-tout ce que voudrait Napoléon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit
-quant aux démarches à tenter auprès de l'Angleterre, dont la conduite
-à Copenhague était si odieuse, que même à Vienne on n'hésitait pas à
-la condamner hautement. En conséquence, des pouvoirs furent envoyés à
-M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, pour signer une
-convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord
-était désirable, et paraissait facile depuis les explications
-échangées à Fontainebleau.
-
-[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.]
-
-[En marge: Concours de l'Autriche à la politique continentale, et
-déclarations faites par elle à Londres.]
-
-Il fut convenu que la place de Braunau serait remise à l'Autriche, que
-le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontière des possessions
-autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait
-d'être ouverte à travers l'Istrie aux troupes françaises qui se
-rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut
-signée à Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations écrites on
-joignit des promesses formelles relativement à l'Angleterre.
-L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille alliée procéder par une
-brusque et ferme déclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au
-résultat désiré en y apportant des formes qui n'ôteraient rien à la
-fermeté de ses résolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg,
-son ambassadeur à Londres, de se plaindre de l'acte commis sur
-Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous
-les États neutres, d'exiger une réponse aux offres de médiation qui
-avaient été faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la
-cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne répondait pas
-dans un délai prochain à des ouvertures de paix tant de fois
-réitérées, sauf à débattre ensuite les conditions en présence des
-puissances médiatrices, on serait forcé de rompre toute relation avec
-elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche. À ces communications
-officielles il fut ajouté la déclaration secrète, que l'Autriche,
-complétement isolée sur le continent, était incapable de tenir tête à
-la Russie et à la France réunies; qu'elle était donc obligée de leur
-céder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des
-conditions tolérables; que décidément elle ne pouvait ni ne voulait
-plus songer à la guerre, et que l'Angleterre devait de son côté songer
-à la paix; car, s'il en était autrement, elle contraindrait ses
-meilleurs amis à se séparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet
-parlait ainsi, les partisans passionnés de la guerre cherchaient à
-faire croire que ce n'était là qu'une résolution passagère pour
-obtenir la remise de Braunau, résolution qui changerait bientôt dès
-qu'on aurait ramené la Russie à une autre politique. Malgré ces
-assertions du parti de la guerre à Vienne, le cabinet autrichien en
-réalité ne demandait pas mieux que de voir ses représentations
-pacifiques écoutées à Londres, et avait pris le parti d'interrompre
-les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas où celle-ci
-persisterait à fermer l'oreille à tout accommodement.
-
-Quant à ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins
-sincères. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les
-hommes qui les avaient remplis momentanément, qu'elle vendait ses
-magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus
-étroit. En réalité elle ne renvoyait que les hommes près d'atteindre
-l'âge de la libération, pour les remplacer par de jeunes recrues dont
-elle faisait l'éducation militaire avec beaucoup de soin, sous la
-direction de l'archiduc Charles, toujours occupé d'apporter de
-nouveaux perfectionnements à l'organisation de l'armée autrichienne.
-Elle ne vendait en fait de magasins que les matières peu propres à
-être conservées, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de
-munitions de tout genre. En résumé, l'Autriche, adhérant
-temporairement aux vues de Napoléon pour s'épargner la guerre, voulait
-néanmoins être prête à se venger de ses revers, si des circonstances
-nouvelles l'amenaient à reprendre les armes. Pour le présent elle
-désirait la paix, même générale.
-
-[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de
-Napoléon complète la coalition continentale.]
-
-Napoléon, dont le plan était sur tous les points de reporter les
-hostilités vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier
-l'intérieur, avait déclaré à la Prusse qu'il reprendrait volontiers le
-mouvement d'évacuation, un instant suspendu par suite du retard mis à
-l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendît
-le plus tôt possible sur le montant de ces contributions et sur leur
-mode d'acquittement. La Prusse ayant proposé d'envoyer le prince
-Guillaume, Napoléon avait témoigné qu'il l'accueillerait avec
-infiniment d'égards. Cette puissance infortunée était si abattue,
-qu'elle avait déclaré non-seulement son adhésion au système
-continental, mais sa disposition à conclure avec la France un traité
-formel d'alliance offensive et défensive. Quant au Danemark, il avait
-signé un traité de ce genre, et stipulé l'envoi de troupes françaises
-dans les îles de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer
-sur la glace, et envahir la Suède au moment où commenceraient les
-opérations des Russes contre la Finlande.
-
-[En marge: Le départ de l'expédition anglaise pour la Baltique fait
-renaître l'idée de se servir de la flottille de Boulogne.]
-
-[En marge: État de la flottille de Boulogne en 1807.]
-
-Napoléon, obligé par les événements à continuer la guerre contre
-l'Angleterre, et armé de tous les moyens du continent, songea à les
-employer avec l'énergie et l'habileté dont il était capable. Même
-avant de connaître le résultat de l'expédition de Copenhague, et dès
-qu'il avait su que cette expédition se dirigeait vers la Baltique, il
-avait fait partir M. l'amiral Decrès pour Boulogne, afin d'inspecter
-la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'armée qu'il
-voulait ramener d'Allemagne, aussitôt que la Prusse aurait acquitté
-ses contributions. Le départ de l'expédition anglaise envoyée vers le
-Sund était une occasion unique pour surprendre l'Angleterre à moitié
-désarmée. M. Decrès, transporté en toute hâte à Boulogne, Wimereux,
-Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouvé malheureusement la
-flottille dans un état qui la rendait peu propre à se charger d'une
-nombreuse armée. Le port circulaire creusé à Boulogne était ensablé de
-deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il
-suffisait de quelques années encore pour faire disparaître ces
-créations du génie de Napoléon, et de la constance de nos soldats. La
-plupart des bâtiments construits précipitamment et avec du bois vert,
-exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en état de servir à
-la mer qu'environ 300 de ces bâtiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois
-cents étaient sans cesse occupés à manoeuvrer, ou à former comme en
-1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crèche.
-Quant aux 900 bâtiments de transport, achetés en tout lieu et à tout
-âge, ils étaient presque hors de service, par suite d'un séjour de
-quatre années au mouillage. Les marins, organisés pour la plupart en
-bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualités comme hommes
-de mer, mais comme soldats de terre ils présentaient la plus belle
-troupe qu'il y eût au monde. Le général Gouvion Saint-Cyr, qui
-commandait le camp de Boulogne, déclarait qu'il n'y avait rien de plus
-beau dans l'armée française, la garde impériale comprise. Reportés sur
-des vaisseaux, et bientôt redevenus marins, ils pouvaient former
-l'équipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant à la flottille
-hollandaise, renvoyée en partie chez elle, restée en partie à
-Boulogne, elle souffrait moins dans son matériel, qui avait été mieux
-construit; mais elle s'ennuyait de son oisiveté, et les hommes
-regrettaient un emploi plus utile de leur activité et de leur courage.
-
-[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.]
-
-[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'après un nouveau
-système.]
-
-Il n'était donc pas possible de mettre immédiatement la flottille à la
-voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804.
-Mais avec cinq à six millions de dépenses, deux mois de temps, en
-détruisant un cinquième des bâtiments, en radoubant les autres, on
-pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et française,
-environ 90 mille hommes et 3 à 4 mille chevaux. Cette inspection
-terminée et M. Decrès revenu à Paris, Napoléon fut d'avis, comme son
-ministre lui-même, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les
-marins de la Hollande pour un service aussi éventuel que celui de
-cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il
-était difficile de faire sortir un aussi grand nombre de bâtiments à
-la fois de ces petits ports, qui bientôt même seraient dans
-l'impossibilité de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette
-expédition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de
-leur matériel, garder les meilleurs bâtiments de guerre, détruire les
-autres, radouber ceux qu'on aurait conservés, et les rendre propres à
-l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots
-hollandais rentrés chez eux à bord de la flotte du Texel, les marins
-français inutiles à la flottille à bord de l'escadre de Flessingue, et
-se procurer ainsi, outre la flottille apte à jeter d'un seul coup 60
-mille hommes sur les côtes d'Angleterre, les escadres du Texel et de
-Flessingue aptes à en transporter 30 mille des bouches de la Meuse à
-celles de la Tamise, sans compter les expéditions qui pourraient
-partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette
-opinion arrêtée, les ordres furent expédiés, et la flottille de
-Boulogne, rendue plus maniable, combinée en même temps avec les
-escadres qui s'organisaient au Texel, à Flessingue, à Brest, à
-Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Tarente, prit
-place dans le vaste système conçu par Napoléon, système de camps
-établis près des grandes flottes, menaçant sans cesse la
-Grande-Bretagne d'une expédition formidable contre son sol ou contre
-ses colonies.
-
-[En marge: Préparatifs de l'expédition de Sicile.]
-
-Napoléon donna en outre tous les ordres pour l'expédition de Sicile, et
-pour le complet approvisionnement des îles Ioniennes, sur lesquelles
-toute son attention était en ce moment appelée par le langage que
-tenaient les agents anglais à Vienne et à Saint-Pétersbourg. On pouvait
-en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables
-seraient tentés pour enlever ces îles aux Français. Napoléon prescrivit
-à son frère Joseph, avec une vivacité d'expressions poussée jusqu'à la
-passion, de recouvrer Scylla et Reggio, restés aux Anglais depuis
-l'expédition de Sainte-Euphémie; de réunir une partie des régiments
-composant l'armée de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour
-les tenir prêts à s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugène de reporter
-ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer
-celles qui seraient employées en expéditions maritimes. Il ordonna au
-roi Joseph et au prince Eugène de multiplier les expéditions de vivres,
-de munitions et de recrues pour Corfou, Céphalonie et Zante. Enfin il
-renouvela plus expressément que jamais l'ordre aux deux divisions de
-Rochefort et de Cadix d'opérer leur sortie afin de se rendre à Toulon.
-Il expédia l'amiral Ganteaume à Toulon, pour y commander la flotte
-destinée à dominer la Méditerranée, à terminer la conquête du royaume de
-Naples par la prise de la Sicile, et à consolider la domination
-française dans les îles Ioniennes par le transport de vastes ressources
-dans ces îles. En attendant, il était recommandé aux ingénieurs de la
-marine de hâter les constructions entreprises sur tout le littoral
-européen.
-
-[En marge: Départ de l'armée française destinée à envahir le
-Portugal.]
-
-[En marge: Organisation d'une seconde armée pour le Portugal.]
-
-Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situées en
-Italie, Napoléon avait de nouveau pressé l'expédition du Portugal. Les
-trois camps de Saint-Lô, Pontivy, Napoléon, réunis sous le général
-Junot à Bayonne, y présentaient un effectif nominal de 26 mille
-hommes, un effectif réel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et
-36 bouches à feu. Un renfort de 3 à 4 mille hommes était en route pour
-rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signée avec
-l'Autriche, Napoléon ordonna au général Junot de franchir la frontière
-d'Espagne, se contentant d'un simple avis donné à Madrid du passage
-des troupes françaises. Il assigna au général Junot la route de
-Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive
-droite du Tage jusqu'à Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus
-rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces à celles de la
-France pour concourir à l'expédition, et pour participer naturellement
-à la distribution du butin. Napoléon avait non-seulement accepté, mais
-exigé l'envoi réel d'une force espagnole, sauf à en fixer plus tard la
-composition et le prix, quand on aurait réussi à conquérir le
-Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes
-qu'elle pouvait envoyer, il prépara une seconde armée pour le cas
-possible où le Portugal opposerait quelque résistance, et pour le cas
-beaucoup plus probable où l'Angleterre réunirait aux bouches du Tage
-les forces qui revenaient de l'expédition de Copenhague. Dès son
-arrivée à Paris, Napoléon avait voulu que les cinq légions de réserve,
-dont il a été si souvent parlé, et qui avaient mission de remplacer
-les camps chargés de la défense des côtes, fussent complétement
-organisées, instruites et armées. Il avait prescrit aux cinq sénateurs
-qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou
-trois bataillons sur les six dont elles étaient composées. Ayant
-appris que ces deux ou trois bataillons par chaque légion étaient
-prêts, il ordonna de les réunir à Bayonne, de les former en trois
-divisions sous les généraux Barbou, Vedel, Malher; de les compléter
-avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette
-garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre
-bataillons suisses qui stationnaient les uns à Rennes, les autres à
-Boulogne et à Marseille, enfin avec le troisième bataillon du 5e
-léger, en garnison à Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en
-garnison à Grenoble. C'étaient vingt et un ou vingt-deux bataillons,
-qui allaient partir du siége de chaque légion, c'est-à-dire de Rennes,
-Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et être rendus vers la fin de
-novembre à Bayonne. Ils devaient former un corps de 23 à 24 mille
-hommes, suivi de 40 bouches à feu, et de quelques centaines de
-cavaliers, sous les ordres de l'un des généraux de division les plus
-distingués du temps, du général Dupont, illustré à Albeck, Diernstein,
-Hall, Friedland, et destiné par Napoléon à devenir bientôt maréchal.
-C'était une seconde armée suffisante pour soutenir celle de Junot,
-quelque importance que pussent acquérir les événements du Portugal.
-Elle prit le nom de deuxième corps d'observation de la Gironde,
-l'armée de Junot ayant déjà reçu le titre de premier corps. Il ne
-manquait à l'une et à l'autre de ces armées que de la cavalerie.
-Napoléon leur en prépara une nombreuse et bonne, à Compiègne,
-Chartres, Orléans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir,
-pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin à entretenir les
-dépôts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse
-pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les
-employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le
-dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de réunir à
-Compiègne une brigade de 1,000 hussards, à Chartres une brigade de
-1,200 chasseurs, à Orléans une brigade de 1,500 dragons, et une
-quatrième de 1,400 cuirassiers à Tours, ce qui formait un total de
-5,000 chevaux tiré des dépôts, et bien assez nombreux pour les pays
-montagneux où les deux armées de la Gironde étaient appelées à opérer.
-Ce n'étaient là que de simples précautions, car il était douteux qu'il
-fallût autant de forces en Portugal; mais Napoléon avait grand désir
-d'attirer les Anglais de ce côté, et, bien que les soldats qu'il y
-envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer
-aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les
-armées méridionales, dont il ne faisait alors aucun cas.
-
-[En marge: Réponse du Portugal à Napoléon secrètement concertée avec
-l'Angleterre.]
-
-Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du
-secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne
-une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui
-fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout
-ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du
-roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition
-héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de
-l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et
-quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre
-n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le
-moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés.
-Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par
-l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis
-que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en
-se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer
-non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince
-régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de
-Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés
-absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la
-conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une
-armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre
-dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning,
-par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de
-concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si
-même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre
-l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de
-celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car
-Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où
-négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder
-l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le
-demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et
-la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en
-contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité
-britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour
-une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait
-quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans
-toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de
-relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en
-prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait
-en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de
-telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec
-l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une
-lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble
-désespoir), mais à une fuite au delà des mers.
-
-Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons
-d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la
-lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si
-effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait
-de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir
-se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire
-avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient
-sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante
-à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît
-pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux
-oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou
-sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un
-empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste
-Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé
-d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un
-seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles
-rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang
-tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux
-compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance
-s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en
-temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille.
-Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que
-par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand
-parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer
-une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans,
-ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une
-nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour
-de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas
-d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc
-officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la
-Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer
-d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il
-répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les
-négociants anglais et saisir leurs propriétés.
-
-[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce
-royaume.]
-
-Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites.
-Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à
-Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et
-qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs
-que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au
-Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le
-désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il
-voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des
-rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en
-disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui
-donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci
-contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements
-envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les
-détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin
-de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus
-supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce
-qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le
-_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la
-Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle
-qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son
-nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal,
-sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour
-révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le
-gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours
-de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait
-chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus
-grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se
-serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement
-l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires,
-les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs
-de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute
-épouvantable.
-
-[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier
-Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité
-authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après,
-lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre
-les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que
-toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec
-le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent
-cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.]
-
-[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de
-marcher en toute hâte vers le Tage.]
-
-Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit
-remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de
-hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition,
-quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien
-de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne
-aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche
-et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise,
-et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à
-Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui
-enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il
-pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses
-exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux
-Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de
-Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise
-et désarmée.
-
-[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule
-espagnole.]
-
-Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance
-s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas
-admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des
-départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur
-le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison
-Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus
-raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui
-aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout
-laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure.
-Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son
-esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se
-disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons
-d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir
-ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui
-étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille
-d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première
-occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour
-lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le
-trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance
-espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne
-elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait
-jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons
-sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais
-très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et
-qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des
-qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes
-les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la
-cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa
-criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état
-de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des
-finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu,
-ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres
-mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à
-réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de
-crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et
-profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué
-que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de
-la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux
-que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour
-achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout
-les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse
-nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa
-puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu
-d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait,
-enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de
-la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour
-toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il
-s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y
-revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison
-ostensible de la détruire.
-
-Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il
-n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en
-accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de
-constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres,
-non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la
-constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur
-les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule,
-cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur
-emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise
-nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était
-bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait
-pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à
-l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de
-Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes
-méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup
-plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes
-comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus
-vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes
-avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en
-Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au
-lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une
-régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas
-la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la
-difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du
-monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme
-il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui
-au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre
-hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait,
-lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle
-dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment
-public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si
-glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de
-Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de
-Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat,
-au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de
-civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de
-venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa
-femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi,
-Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le
-détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder,
-l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les
-pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle
-y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais
-en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à
-la sainte indépendance des nations.
-
-Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité,
-pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de
-l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit
-d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui
-aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la
-reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité,
-elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel
-que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos
-blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur
-Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation
-équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole
-aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme
-insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications
-secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées
-alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne
-suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre
-les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_.
-
-[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en
-Espagne.]
-
-Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient
-l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en
-pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée
-générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni
-sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé
-d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis
-une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une
-alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il,
-à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard
-de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti
-le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares,
-les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi
-transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus
-ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la
-cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il
-aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait
-qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser
-la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux
-éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié
-aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un
-autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du
-Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière,
-et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait
-un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique
-détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu
-posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de
-conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de
-manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer
-des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que
-l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie,
-un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien
-impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de
-Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement
-l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le
-souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de
-la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable,
-mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué.
-
-[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux
-affaires d'Espagne.]
-
-[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au
-sujet de l'Espagne.]
-
-Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de
-toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant
-il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque,
-ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation
-française à Madrid une statistique des provinces basques et des
-provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait
-alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de
-bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de
-Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon,
-exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de
-l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour
-la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui
-veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le
-portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente
-institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son
-portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste
-institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle
-pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le
-portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand
-dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant
-comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de
-Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série
-des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord
-et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à
-l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il
-n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient
-le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines
-pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais
-absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il
-avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à
-coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation
-renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en
-avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux
-de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin
-pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait
-paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en
-compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était
-une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait
-pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand
-n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été
-accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans
-cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le
-cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand,
-parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre
-préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne
-s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et
-pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries
-de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse
-proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le
-courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps,
-comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables
-entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de
-la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès,
-pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les
-interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand;
-car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être
-moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide
-sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient
-suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à
-toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans
-les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements
-corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait
-trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les
-Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du
-prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui
-qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais
-plus la même confiance[15].
-
-[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même,
-confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres
-de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses
-correspondances.]
-
-[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la
-Paix, dans les négociations relatives au Portugal.]
-
-On venait de voir paraître à Fontainebleau un autre personnage,
-celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de
-Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse
-l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la
-Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour
-traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne
-traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des
-intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de
-la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et
-apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il
-faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles
-d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon
-Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment
-critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se
-dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et
-d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions
-européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule,
-et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente,
-de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il
-tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les
-conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le
-grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame
-espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de
-finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et
-ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette
-précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la
-discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de
-Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas
-manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à
-Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à
-l'Espagne et à son protecteur.
-
-[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.]
-
-[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à
-titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.]
-
-[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du
-Portugal.]
-
-La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à
-l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans
-quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car
-elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies
-d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de
-l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au
-Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le
-Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer
-également en États libres, et dans les moments où la prévoyance
-l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les
-Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des
-chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que
-les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui
-avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une
-fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré
-ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de
-Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le
-Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon
-une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par
-des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et
-pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était
-d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le
-prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre
-lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable,
-voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber
-dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement
-garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau
-refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme
-qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la
-couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains,
-autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse
-de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne
-serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre
-ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était
-celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine
-d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et
-régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par
-le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas
-plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans
-cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du
-Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de
-la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province
-espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son
-abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un
-titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que
-Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES.
-Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori
-aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine
-aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille
-préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour
-l'amusement de son imbécile vanité.
-
-[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le
-Portugal.]
-
-[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le
-27.]
-
-Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire
-agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier
-était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne
-voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût
-devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le
-Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui
-l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée,
-préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées
-par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion
-préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait
-apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages
-auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie
-de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens
-il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux,
-mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée,
-en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un
-échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de
-mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à
-se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition
-dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait
-faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la
-reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au
-favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence,
-prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à
-signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au
-matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il
-accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes
-de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et
-devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À
-l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il
-accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de
-population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de
-PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient
-la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes.
-Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus
-qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal,
-c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms
-d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et
-comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer
-à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille,
-car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de
-recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers
-du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la
-maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se
-décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un
-mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles
-principautés portugaises seraient constituées en souverainetés
-vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV
-s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES
-AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ
-IMPÉRIALE ET ROYALE.
-
-[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres
-instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres
-conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce
-récit.]
-
-Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux
-troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la
-province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des
-Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il
-était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises
-et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne
-se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car
-Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un
-seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon
-recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses
-arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince
-de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et
-ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des
-Bragance en Amérique.
-
-Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé
-conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et
-signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc
-pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et
-il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse
-célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la
-Péninsule.
-
-[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.]
-
-À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié
-au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se
-trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par
-Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano,
-marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive
-gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à
-Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en
-disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions
-étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en
-conquérant si on lui opposait une résistance quelconque.
-
-[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions
-l'archichancelier d'État.]
-
-M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements
-de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une
-sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères.
-Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des
-affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de
-vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune
-part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de
-Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans
-leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent
-parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent
-aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que
-l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la
-présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la
-partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand,
-joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le
-rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à
-la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et
-ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier
-Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement
-embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais
-l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville
-natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis
-long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M.
-de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en
-cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la
-complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de
-Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les
-formes du bon sens.
-
-[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de
-remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux
-mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que
-M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de
-ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le
-_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret
-fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de
-s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui
-put croire que le décret n'existait pas.]
-
-[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les
-nouvelles venues de l'Escurial.]
-
-[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par
-son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.]
-
-Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite
-après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce
-pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa
-présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais,
-son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait
-faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même
-placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les
-nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre
-son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à
-prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la
-plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se
-signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies
-avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses
-appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé
-les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès
-criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du
-29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils
-aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet
-d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père.
-L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on
-était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince,
-auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à
-régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le
-remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône.
-
-[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière
-la plus authentique.]
-
-[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies,
-celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la
-main d'une princesse française.]
-
-Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre
-de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense
-gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires
-d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel
-qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant
-ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien
-déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée,
-accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement
-des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences.
-De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des
-Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables
-ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son
-parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse
-française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils,
-appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires,
-le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop
-disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement
-inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de
-l'Espagne.
-
-[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à
-Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est
-du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne
-fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit
-le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris,
-peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient
-alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.]
-
-[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.]
-
-On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait
-en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une
-année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de
-cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était
-parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la
-passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans
-pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce
-qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours,
-c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers,
-presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de
-ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source
-dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la
-nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite
-les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet
-s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour
-l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à
-considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la
-divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage,
-éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de
-Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais
-n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses.
-Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de
-l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent
-qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné,
-mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant
-comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour
-lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du
-Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince
-de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa
-personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de
-la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche,
-manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en
-prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses
-résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le
-roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un
-état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus
-d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à
-se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de
-relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans
-volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par
-le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état
-d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807.
-
-[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.]
-
-Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre
-les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à
-s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est
-la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et
-celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni
-fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines
-généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si
-incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré
-sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un
-Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît
-lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un
-succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine
-général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait
-accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des
-Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et
-l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves
-des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui
-osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple,
-manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été
-obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la
-frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté
-précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le
-capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait
-le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié
-du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire
-américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des
-sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à
-l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même,
-consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié
-de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié.
-
-[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole
-sous Charles III et Charles IV.]
-
-Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76
-vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV
-de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8
-à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25,
-dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11
-vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de
-cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un
-échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans
-la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou
-propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel
-naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des
-vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur
-carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux
-de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais
-levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer
-immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la
-mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six
-vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne
-manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas
-les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit
-nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre,
-étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et
-Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en
-état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à
-Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix,
-mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6
-capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car
-dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction,
-et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas
-susceptibles d'achèvement.
-
-[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.]
-
-Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, à
-Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous
-plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue
-autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante
-marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse
-de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux
-canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches
-plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de
-bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le
-Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares,
-deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de
-l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait
-pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec
-se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène,
-construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des
-deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de
-plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore
-_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être
-submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus
-belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de
-chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence
-demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés
-sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la
-Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de
-Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de
-la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y
-pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers
-où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement
-parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous
-prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du
-port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques
-appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout
-des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner
-l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de
-13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient,
-non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait
-à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui
-avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les
-autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de
-l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes
-causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807
-neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les
-matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y
-en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de
-ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major
-qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet
-état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers
-répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134
-capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11
-commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour
-une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur
-lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà
-où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus
-naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque
-autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels
-que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas,
-tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye,
-des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de
-Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les
-fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de
-Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des
-matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en
-héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait
-à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole
-combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés,
-elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle
-division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus
-embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que
-la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine
-lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui
-avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la
-Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui
-paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne
-coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers,
-Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix,
-Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire
-sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince
-de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la
-raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de
-larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette
-alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie;
-et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait
-la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté.
-Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter
-contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de
-terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la
-Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses
-hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa
-prédilection:
-
-[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.]
-
-L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie
-et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille
-gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28
-mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu
-près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie
-était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la
-population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis,
-n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux
-espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence.
-Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe
-vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient
-pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque
-d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une
-troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14
-mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas
-plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26
-mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique,
-notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise
-par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le
-passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons
-ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits
-par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp
-de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille
-hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y
-était employé à faire le service de la police, attendu qu'il
-n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée
-quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en
-Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient
-presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du
-reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement
-payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était
-un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait
-presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5
-capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants
-généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire
-entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre
-inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel,
-d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les
-autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait
-de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux
-quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la
-prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée!
-
-[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou
-presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine,
-et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances.
-Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui
-étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité.
-Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations.
-Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits
-relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection
-ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus
-habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur
-l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza.
-Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut
-pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux
-finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut
-envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs
-mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout
-s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs,
-l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil
-volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les
-papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques
-que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai
-fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet
-pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños,
-O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une
-assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître
-purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer,
-étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à
-cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels
-que des inspections de la veille, ou des registres et des états de
-caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements
-concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient
-antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis
-de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui
-ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents
-ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis.
-J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des
-événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le
-composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.]
-
-[En marge: Détresse des finances espagnoles.]
-
-[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.]
-
-[En marge: Caractère de la nation espagnole.]
-
-Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le
-complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation
-de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à
-la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances
-fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et
-d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui
-perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une
-dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie
-tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un
-gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32
-millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la
-France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande,
-7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler
-des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient
-comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses,
-offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire
-du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les
-douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les
-principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou
-prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé.
-Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de
-produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26
-millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus
-considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des
-collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite,
-ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les
-mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race
-espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne,
-étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie
-réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer
-mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le
-commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges
-clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des
-marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à
-l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe
-français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul
-depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les
-ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande
-anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête
-de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés,
-difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la
-chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en
-outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à
-huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait
-depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre,
-la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même,
-quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la
-marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée
-et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous
-cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse,
-aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur
-existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du
-plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres
-nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il
-s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant
-et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un
-mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités,
-et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté
-séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles
-auxquels elle assistait!
-
-[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.]
-
-C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte
-favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa
-souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on
-manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le
-Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité,
-Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des
-sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les
-ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public
-exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions
-entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on
-croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au
-scandale public de ses relations adultères avec la reine, se
-joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona
-Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles
-III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon,
-qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait
-par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par
-mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres,
-à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs
-enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de
-consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de
-Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une
-grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses,
-l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on
-allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était
-chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher
-leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs
-remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les
-soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le
-sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une
-soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux
-scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux
-désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le
-roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un
-homme qui travaillait et gouvernait pour lui!
-
-[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis
-Ferdinand VII.]
-
-La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent,
-une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait
-donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis
-Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de
-l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf
-d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré
-par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis
-comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa
-tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la
-Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous
-les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait
-trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle.
-Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient
-mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les
-sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à
-ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté
-l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité
-d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine,
-Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il
-aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère
-qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de
-passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était
-gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse,
-pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une
-nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et
-d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie
-passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils
-vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque
-résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu
-à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus.
-
-[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences
-de cette maladie.]
-
-Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la
-santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les
-apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne
-se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient
-son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il
-y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le
-tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le
-papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre
-l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les
-circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix,
-tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut
-sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette
-mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son
-esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces
-derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une
-catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se
-vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres
-sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché
-tant de prix à devenir souverain des Algarves.
-
-[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer
-Ferdinand par un mariage.]
-
-[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et
-tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.]
-
-[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.]
-
-Divers moyens furent successivement imaginés par la reine et par le
-favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord
-ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire
-contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour
-l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona
-Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la
-Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu
-beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais
-Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même
-outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy,
-jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage,
-redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent
-plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi,
-supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le
-prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées
-espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec
-empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à
-peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et
-d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il
-voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne
-sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et
-s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la
-continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan
-une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du
-prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière
-qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel
-Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en
-était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir
-l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la
-placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre
-sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au
-puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la
-décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition
-avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en
-faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut
-gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre
-vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore
-l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait
-à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le
-commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta
-celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet
-de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et
-malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté,
-serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi
-pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres
-uniquement à aggraver sa détresse.
-
-[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui
-de colonel général de la maison militaire du roi.]
-
-Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix
-le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le
-rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On
-insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par
-les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets
-perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre,
-particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et
-qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que
-Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la
-demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le
-prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi.
-Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef
-de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu
-ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de
-faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait,
-indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes
-espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un
-effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait
-les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle
-des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_,
-la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs
-titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus
-éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et
-bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de
-la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous
-prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à
-la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement,
-désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de
-l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et
-particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché
-asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme
-au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure
-éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne
-administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les
-excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à
-sa haine à chaque instant croissante contre la France.
-
-[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de
-Castille et des Indes pour s'assurer la régence.]
-
-Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand
-d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles.
-Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux.
-Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les
-membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin
-de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au
-trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui
-tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les
-parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait
-une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction
-d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils
-avaient des attributions administratives, le conseil de Castille
-relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes
-relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une
-suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute
-royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande
-affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces
-deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans
-leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer
-leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils
-étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans
-l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les
-travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des
-colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres
-consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable
-et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans
-péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles.
-
-Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour
-d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns
-et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle,
-et que les projets auxquels il attachait son salut seraient
-chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à
-se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse
-proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que
-Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre
-à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui
-en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se
-faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de
-Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la
-peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée,
-qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait
-songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une
-correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment
-par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté,
-croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes
-pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager
-dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La
-couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante,
-n'était pas étrangère à ce calcul.
-
-[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette
-correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit
-par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons
-donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous
-citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses
-vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage
-qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que
-recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne.
-
-«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._
-
-»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la
-preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un
-grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la
-caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance.
-Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle
-m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence.
-
-»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel
-je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité
-avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait
-déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois
-croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui
-dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la
-tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection
-de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon
-roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si
-malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis
-tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je
-n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois
-persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je
-considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants
-pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce
-qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable!
-C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R.
-ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de
-m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du
-traité lui-même ne s'y aurait pas opposé.
-
-»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A.
-I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque
-S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon
-maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai
-l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I.
-en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la
-donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe
-de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I.
-et R.
-
-»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est
-poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a
-bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle
-pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de
-consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être
-dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité
-la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la
-clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison
-perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume.
-On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de
-S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier.
-
-»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa
-langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui
-adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il
-n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le
-mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec
-lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération
-
- »Son invariable serviteur,
- »MANUEL.
-
-»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»]
-
-[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à
-invoquer la protection de Napoléon.]
-
-Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité
-au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de
-transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans
-exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des
-Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à
-quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux
-étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de
-la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que
-celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands
-seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de
-l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une
-considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné
-au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué
-alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce
-dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres,
-très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort
-aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à
-l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné,
-sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un
-jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la
-société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à
-la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers
-sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on
-le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de
-sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon
-conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il
-entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français,
-degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que,
-dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le
-prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que,
-dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une
-ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa
-protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui
-demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine
-Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le
-premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second,
-d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de
-rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce
-conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le
-jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes
-des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les
-nations étrangères, surtout contre la révolution française et son
-illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été
-encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant,
-plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta
-son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité
-la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments
-que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il
-pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon.
-
-Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de
-tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au
-contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une
-surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir
-jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens
-imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de
-Beauharnais.
-
-[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de
-France à Madrid.]
-
-M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine,
-avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un
-esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre
-aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation
-que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une
-parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule,
-excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce
-que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine.
-
-[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de
-Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.]
-
-Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la
-fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu
-qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce
-qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du
-grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les
-confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en
-relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous
-prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du
-Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus
-intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit
-part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du
-voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne
-voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22].
-
-[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français
-qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris,
-ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le
-prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une
-princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et
-se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita
-depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la
-correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci
-raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du
-prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement
-sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que
-l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et
-non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux
-pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une
-dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une
-lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un
-langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première
-dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu
-l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne,
-et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même
-du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait
-renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la
-demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la
-contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de
-Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les
-relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est
-facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il
-s'adresse, et n'était pas recherché par eux.
-
-Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais:
-
- «Paris, le 9 septembre 1807.
-
-»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je
-m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun
-intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer
-pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le
-cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me
-paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de
-lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de
-l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux
-bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent
-toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus
-grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les
-plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout
-ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement,
-sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il
-entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et
-pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il
-apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de
-celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que
-personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue
-que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je
-suis loin de m'y opposer.
-
-»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et
-tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas
-présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait
-connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la
-réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir.
-Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_
-Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une
-certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de
-l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par
-qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par
-l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus
-haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement.
-
- »CHAMPAGNY.»
-
-Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais:
-
-«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma
-reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous
-m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous
-avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez,
-qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je
-n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et
-sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si
-long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment
-heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre
-adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je
-n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et
-d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur
-l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de
-lui écrire.
-
-»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le
-conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront
-dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en
-considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été
-obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans
-ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce
-travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux
-malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la
-protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications
-deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite
-personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures
-de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à
-présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes
-convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et
-de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus
-pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je
-ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si
-je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire
-parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma
-reconnaissance.
-
-»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait
-que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile
-que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne
-de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus
-amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet
-que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander
-pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra
-de moi_.
-
-»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma
-gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage
-de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en
-sa sainte garde.
-
-»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau.
-
- »FERDINAND.
-
-»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»]
-
-M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il
-exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il
-s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la
-couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis
-envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine
-Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de
-décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre.
-Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut
-d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais,
-dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter
-ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas
-laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz
-disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa
-première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut
-les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances
-les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur
-la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point,
-il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par
-sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à
-Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent,
-cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de
-Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué.
-Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de
-Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci
-obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit
-détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa
-maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été
-déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout
-écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les
-infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que
-l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et
-suivie d'un consentement ou d'un refus.
-
-Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et
-septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de
-Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de
-Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine
-Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour
-Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les
-dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection
-de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces
-deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par
-le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et
-n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris
-d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le
-sujet.
-
-[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son
-père sur l'état de la cour d'Espagne.]
-
-Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la
-protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le
-sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid
-même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche
-auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les
-crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses
-relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission
-aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier
-enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient
-l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand
-devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière
-de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une
-indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit
-était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette
-démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où
-le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado
-des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu
-desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la
-Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de
-résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix.
-Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder
-contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne
-décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup
-d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses
-amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et
-venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus
-souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu,
-dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos
-d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne,
-sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de
-discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci
-se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en
-vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à
-Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle
-soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout
-haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient
-les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait
-l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était
-malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils
-n'eurent bientôt à le désirer.
-
-[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine
-et au roi.]
-
-[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.]
-
-Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on
-prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la
-confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses
-papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en
-apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le
-prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial,
-distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de
-passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était
-malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda
-secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant
-en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et
-écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se
-préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à
-persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration
-contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il
-fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire,
-envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers
-avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV,
-incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une
-pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir
-même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau,
-permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses
-papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni
-esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce
-qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à
-d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut
-les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse,
-en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du
-favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si
-asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait
-pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et
-elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le
-chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait
-malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une
-correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de
-l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date
-avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du
-roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire
-toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles
-IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de
-ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les
-preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à
-menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour
-correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un
-commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce
-n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration
-présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de
-cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de
-douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de
-trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si
-grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine,
-que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci
-une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait
-une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône
-outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut
-donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses
-complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux
-personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on
-venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les
-coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et
-insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à
-outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses
-droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un
-abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité
-en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges
-vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette
-reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver!
-
-[En marge: Arrestation du prince des Asturies.]
-
-Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour
-faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux
-scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand,
-lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre
-appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les
-directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du
-prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et,
-la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui
-avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par
-zèle, mais par abattement.
-
-Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la
-nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être
-le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite,
-les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins
-complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une
-curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée.
-Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne
-allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier
-officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le
-prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais
-la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils
-exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que
-pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de
-roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande
-victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué
-à toutes les autorités du royaume:
-
-«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des
-faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa
-toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe.
-Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et
-la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous
-les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je
-vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue
-m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï
-qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant
-de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui,
-préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne
-que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré
-dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par
-moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre
-appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses
-intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en
-recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par
-intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils
-se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a
-été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables:
-j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils
-dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent;
-mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il
-importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que
-j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne
-veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les
-preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela
-pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme
-convenable.
-
- »Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807.
-
-»_Au gouverneur par intérim du conseil._»
-
-Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris,
-où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori
-persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui
-pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible
-qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire.
-En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de
-rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon,
-pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se
-disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et
-n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession
-au trône[23].
-
-[Note 23: Voici le texte même de cette lettre:
-
-_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._
-
-«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens
-de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais
-que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été
-ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir
-que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais.
-Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux!
-Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le
-complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès
-d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni
-avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à
-la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de
-le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à
-la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus
-noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en
-instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de
-ses conseils.
-
-»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I.
-et R. en sa sainte et digne garde.
-
- »CHARLES.
-
-»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»]
-
-[En marge: Nov. 1807.]
-
-[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de
-l'Escurial.]
-
-Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11
-octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une
-épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les
-journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de
-Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint
-de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de
-s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas
-voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne
-le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le
-rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons
-sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus
-renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle
-resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte
-employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le
-détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant
-avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait
-pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter
-une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de
-les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main
-étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc,
-n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité
-de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils
-qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un
-père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une
-occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des
-affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés,
-désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par
-une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes
-d'une volonté fortement excitée.
-
-[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la
-Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps
-d'observation des côtes de l'Océan.]
-
-Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu
-que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs
-reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser
-aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général
-Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de
-Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont
-(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les
-premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de
-réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà
-entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un
-effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de
-graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces
-armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa
-marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se
-mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui
-empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de
-l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette
-troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna
-pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre
-en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il
-puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande
-armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui
-avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à
-faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont
-l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns
-presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en
-Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il
-ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin
-quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à
-150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en
-tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces
-bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une
-brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le
-corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert,
-Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan,
-Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires,
-chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché.
-Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie
-d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres
-batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie
-totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se
-transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces
-mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire
-aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent
-distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les
-cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général
-Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey.
-L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il
-restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général
-Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal
-Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_,
-présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les
-nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit,
-comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de
-Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en
-poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour
-cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au
-secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une
-armée anglaise.
-
-[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a
-prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal
-seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à
-l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des
-nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur
-corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des
-autres.]
-
-[Illustration: Le Maréchal Victor.]
-
-[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.]
-
-Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers
-l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin.
-Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal
-Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une
-partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et
-formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder,
-occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La
-Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi
-un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième
-commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se
-reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie
-continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la
-droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le
-premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper
-Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe.
-Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux
-divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le
-prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique,
-depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal
-Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la
-division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les
-Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place
-dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois,
-Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation
-de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les
-approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix
-d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur
-Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes,
-accéléra sa marche vers Paris.
-
-Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de
-décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de
-vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait
-arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une
-certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de
-dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât
-de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure
-organisation de ses corps d'armée.
-
-Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé
-d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme
-défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la
-division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie.
-Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la
-garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux
-autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division
-Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e,
-14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au
-camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments,
-nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant
-six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les
-Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier,
-aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et
-pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui
-faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui
-appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à
-Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire
-dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible
-par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la
-division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en
-France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne
-fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e
-régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers
-escadrons, durent rentrer en France.
-
-Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions
-plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon
-sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie,
-appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui
-était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient
-le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient
-ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer
-des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la
-guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre
-de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore
-d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons
-restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les
-Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et
-prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à
-la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de
-Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur,
-huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent
-cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale,
-effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se
-composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient
-enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les
-officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût
-jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du
-plus grand des capitaines!
-
-[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à
-Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence,
-l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de
-les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses:
-
-_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._
-
- «Fontainebleau, 21 octobre 1807.
-
-»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon
-militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes
-affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de
-Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue.
-
-»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous
-saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée
-encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en
-ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en
-ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une
-seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en
-Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à
-Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous
-pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de
-mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère,
-combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement
-calculées.
-
-»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous
-faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos
-ordonnances.»]
-
-Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les
-jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité,
-attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se
-succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de
-l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise,
-espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses
-désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais,
-quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre
-instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec
-la plus grande célérité possible.
-
-C'est par secousses successives que se développent les grandes
-révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs
-que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette
-fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite
-qu'on l'aurait cru d'abord.
-
-[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux
-vengeances de la reine.]
-
-[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et
-Escoïquiz.]
-
-Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle
-assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père
-abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies
-engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage,
-devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait
-voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand
-il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait
-fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur
-la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa
-mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il
-était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la
-délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme
-on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le
-projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui
-ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais
-qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il
-chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux
-membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à
-la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait
-supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à
-l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté
-malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était.
-Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement,
-pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance
-de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son
-fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de
-l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero,
-ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant
-prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le
-rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément
-devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en
-réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien
-accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une
-atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit
-à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce
-qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs
-de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz,
-comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour
-résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et
-incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les
-prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les
-honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et
-ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant
-qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un
-indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression
-intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte
-d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces
-honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches
-irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire,
-leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait
-les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur
-dévouement du plus lâche abandon.
-
-[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.]
-
-[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve
-Ferdinand de s'être adressé à lui.]
-
-Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense
-dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et
-d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui
-cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la
-nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de
-croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des
-Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire
-entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort
-pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le
-favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par
-Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta
-par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès
-de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait
-fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve.
-C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand
-homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui
-pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire
-traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de
-songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union
-pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les
-Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance
-dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et
-sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la
-population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce
-fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises
-acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin
-de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les
-opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez
-toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui
-devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments
-contraires à la France et à son chef!
-
-[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle
-de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.]
-
-[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.]
-
-Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre
-sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à
-s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts
-s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être
-retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à
-l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées
-de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il
-eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la
-voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de
-soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait
-de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore
-la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie
-d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la
-France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se
-rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des
-moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des
-Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation,
-qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince
-deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas
-de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des
-aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels
-on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine,
-et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince
-solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit
-donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison,
-et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de
-la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction
-qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à
-Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à
-sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus
-humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient
-conçues dans les termes suivants:
-
- «5 novembre 1807.
-
-»SIRE ET MON PÈRE,
-
-»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon
-père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus
-humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V.
-M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V.
-M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils
-reconnaissant.»
-
-
-«MADAME ET MA MÈRE,
-
-»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi,
-et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec
-la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la
-vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond
-de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père,
-afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à
-son fils reconnaissant.»
-
-[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété,
-que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince
-des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au
-prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du
-gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure
-supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était
-très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de
-France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre
-des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on
-révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination
-éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus
-délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore,
-c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince,
-et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle
-avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais
-cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les
-dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5
-novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation
-du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son
-arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29.
-Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29
-octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le
-trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris
-avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et
-on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un
-acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3
-ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille
-supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de
-conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier
-présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de
-son audace et de la patience de la nation espagnole.]
-
-Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de
-Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois
-la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en
-défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été
-dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir
-sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient
-inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer
-cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la
-dernière déshonorait le prince des Asturies.
-
-Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait
-supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une
-réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le
-favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon
-de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de
-torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du
-prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans
-ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua
-de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus
-imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant
-vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire,
-invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul
-moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un
-héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence
-étrangère.
-
-[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche
-des événements se ralentir en Espagne.]
-
-[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à
-Bayonne.]
-
-[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour
-d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.]
-
-De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince
-des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut
-surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce
-drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que
-repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre
-ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion.
-Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé
-favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère,
-s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons
-de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui
-donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la
-plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire
-présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses
-chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner
-encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non
-plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la
-santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater.
-Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais
-restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une
-grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte
-manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient
-unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant
-dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut
-de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à
-l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui
-réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son
-frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une
-fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le
-projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage
-l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des
-contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers
-l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut
-que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être
-transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied,
-et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de
-disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût
-entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller
-jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit
-partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le
-bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y
-passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des
-partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec
-mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de
-Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité,
-Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son
-fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait
-pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus
-d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne.
-
-Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son
-attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné
-de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin
-et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se
-dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène
-de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception
-triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris.
-
-[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville
-de Paris.]
-
-Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible,
-qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée,
-l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi,
-écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de
-la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui
-seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et
-non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la
-grande armée._
-
-En effet, le 25 novembre, le préfet de la Seine, les maires de Paris
-se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense
-affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de
-Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe
-avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des
-rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la
-capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La
-Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille
-vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise,
-défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui
-applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les
-Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de
-Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale,
-représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée.
-Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par
-la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et
-nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas
-heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté
-qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette
-fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée
-de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française
-pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le
-monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout
-le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes
-innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait
-les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à
-combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait
-que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France.
-
-FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE.
-
-
-
-
-LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
-
-ARANJUEZ.
-
- Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à
- cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. --
- Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances.
- -- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite
- du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de
- l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le
- général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les
- compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le
- prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil.
- -- Embarquement précipité de la cour et des principales familles
- portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. --
- Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour
- d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le
- pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
- poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
- commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique,
- à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de
- la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à
- ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on
- cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi
- la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française.
- -- On ajoute à cette demande de vives instances pour la
- publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne
- peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à
- Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il
- passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains
- dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son
- antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova,
- à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à
- Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux
- ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des
- réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume
- d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission
- assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de
- Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de
- l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux
- ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. --
- Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
- différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
- d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois
- partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire,
- un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de
- Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but,
- Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute
- au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond
- d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription
- de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. --
- Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la
- dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en
- Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette
- fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de
- ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper
- les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la
- Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis
- long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. --
- Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative
- pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
- approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
- Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant
- les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle
- lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une
- explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les
- Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en
- finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose,
- en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la
- maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance
- russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à
- Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. --
- Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par
- celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à
- Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de
- l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. --
- Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à
- Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à
- Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe,
- fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le
- courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25
- février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la
- disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée
- française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse
- relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la
- marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien,
- Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les
- colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre
- extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en
- Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
- Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et
- à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
- dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
- l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
- Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
- Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
- conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
- Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
- ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet
- de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage.
- -- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et
- d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio,
- contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour
- fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des
- environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes
- menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient
- effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de
- publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de
- voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. --
- Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple
- envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en
- comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi
- est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
- -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir
- été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est
- découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques
- gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple,
- et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures.
- -- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en
- promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et
- la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant
- sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur
- abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la
- révolution d'Aranjuez.
-
-
-[En marge: Expédition de Portugal.]
-
-Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne,
-incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de
-confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises
-s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première
-épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre
-inhospitalière.
-
-[En marge: Composition de l'armée du général Junot.]
-
-L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa
-mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle
-était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous
-les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des
-dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux
-Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier
-d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave
-Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en
-Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant
-d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait
-aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes
-soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans
-de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables
-de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux
-fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve.
-Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y
-surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la
-flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants
-anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité,
-de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver
-à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un
-sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les
-pays qu'on allait traverser.
-
-[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.]
-
-[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.]
-
-[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.]
-
-Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin
-de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par
-Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix,
-presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé
-de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées
-des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de
-vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans
-les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris
-qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité
-naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte
-gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes
-élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait
-à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de
-Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats
-isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage
-retenue.
-
-[En marge: Arrivée à Salamanque.]
-
-L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait
-déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre
-d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major
-prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à
-Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de
-plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y
-recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard
-à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre.
-L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque,
-elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions.
-Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara,
-la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage,
-et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara,
-il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux,
-boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y
-conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se
-rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand
-ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les
-autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne
-trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en
-deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes
-parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre
-chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en
-saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo,
-ville assez considérable, et place forte de grande importance, on
-trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua
-l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et
-qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait
-négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour
-fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y
-recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas,
-et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro
-dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi
-qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême
-comme les habitants, passe avec une singulière violence de la
-température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se
-succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses
-colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous
-les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi
-sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais
-franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent,
-et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda,
-épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie
-de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja,
-sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un
-instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du
-mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés,
-n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de
-gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces
-démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes,
-peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue,
-et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une
-sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne
-distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns
-les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent
-retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient
-plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au
-désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première
-colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant
-trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état
-elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes
-les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma
-de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le
-tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de
-malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja
-qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le
-délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage,
-et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de
-l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il
-n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du
-drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à
-la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou
-assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté
-de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à
-satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir
-d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le
-lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords
-du Tage et la frontière du Portugal.
-
-[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.]
-
-Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par
-ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un
-peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure.
-Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles
-avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général
-Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes,
-appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du
-Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On
-recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre
-les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à
-chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier
-que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou
-perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif,
-c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie
-était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu
-suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la
-traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait
-pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu
-les abandonner en chemin avec le reste du matériel.
-
-L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il
-était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il
-n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte
-portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance
-organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait
-devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage,
-consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des
-autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme
-l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement
-dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les
-pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de
-France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se
-trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors
-d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une
-résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui
-n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille
-hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu
-que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à
-accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne
-pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au
-lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et
-animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait
-fallu les renvoyer dans leurs cantonnements.
-
-En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne
-des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec
-des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on
-venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le
-parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la
-résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la
-suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis
-Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques
-boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du
-papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des
-chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit
-deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux
-premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division,
-de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la
-première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de
-rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de
-moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de
-montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner.
-
-[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant
-le pied des montagnes du Beyra.]
-
-[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à
-Abrantès.]
-
-Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la
-frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général
-Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux
-valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner
-Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent
-ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et
-d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à
-Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne.
-Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte,
-et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait
-prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis
-que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre
-l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un
-passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si
-Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies
-torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à
-Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre
-quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt
-ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les
-inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir
-partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à
-Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de
-faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats
-robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y
-a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de
-zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles,
-quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il
-n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant,
-comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui
-semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la
-gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui
-avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26,
-il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres
-fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de
-continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des
-sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter
-ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se
-détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui
-les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa
-gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco
-par deux chemins différents. La première prit le chemin de
-Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et
-l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps
-était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque
-impraticable. La première division, que commandait le général Laborde,
-ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que
-les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau
-jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous
-ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la
-viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva
-le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent
-réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui
-avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors,
-pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus
-fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On
-avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce
-à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua
-de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats
-étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût
-été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre
-un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre
-Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des
-montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux
-colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa,
-l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait
-quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La
-pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans
-danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se
-défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués
-étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement,
-voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles,
-prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de
-passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on
-trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de
-faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en
-empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures,
-dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y
-eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque
-bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à
-Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances.
-
-Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les
-aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment.
-Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à
-Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les
-pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de
-service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à
-passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état
-au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation
-de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre
-eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les
-immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde,
-par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes
-quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française
-était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un
-sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce
-dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on
-cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui
-offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert
-sous une impression de terreur.
-
-[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.]
-
-Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer
-d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se
-prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en
-abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque,
-c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration
-complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des
-vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des
-voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps
-n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un
-beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums
-du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse.
-L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations,
-fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à
-une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore
-engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu,
-par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une
-belle contrée, abondante en ressources de tout genre.
-
-Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite,
-forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la
-marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui,
-dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait
-recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver
-à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait
-s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque
-impossible à obtenir.
-
-[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche
-de l'armée française.]
-
-En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince
-régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté
-entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le
-cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui
-consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs
-propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé
-dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite
-à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours
-vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister
-aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des
-errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser
-les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres
-encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé,
-celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance
-aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux.
-Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il
-avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait
-accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la
-Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en
-donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de
-vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché
-à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des
-messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle
-n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses
-passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait
-immédiatement commencé le blocus du Tage.
-
-[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par
-ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.]
-
-[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord
-de l'escadre portugaise.]
-
-L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à
-Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche,
-fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur
-partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit
-alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui
-se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des
-nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient
-la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de
-Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement
-le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la
-supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé,
-tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise,
-c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze,
-trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à
-Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à
-Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit
-à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce
-qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux,
-une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère
-les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant
-la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants,
-domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer
-confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments
-consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des
-plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques,
-l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps,
-celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait
-sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un
-peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou
-irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et
-sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur
-quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait
-oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée
-du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de
-commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large
-devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable,
-tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait
-tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la
-terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour
-recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie.
-
-[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et
-français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à
-quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé
-par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui
-qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant
-que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si
-elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le
-_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates
-antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de
-Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre
-la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas
-se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à
-Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des
-minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le
-_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais
-le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du
-12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre
-Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet
-article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les
-conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se
-sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant:
-
-«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence
-morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où
-ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal
-perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais;
-il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises
-qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si
-puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal.
-Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du
-Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les
-chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle
-preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est
-inévitable.»
-
-C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que
-la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_
-qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par
-l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et
-être communiqué au prince régent de Portugal.]
-
-Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la
-sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si
-un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour
-de Belem, le Tage se serait trouvé fermé.
-
-[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte
-portugaise met à la voile.]
-
-Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux
-soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il
-avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère,
-dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques
-heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa
-avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des
-mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces
-bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le
-Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre
-le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers
-les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu
-desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en
-ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y
-reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était
-embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine
-portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût
-arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait
-été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant
-pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta
-Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de
-quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers
-portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il
-entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une
-commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le
-royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de
-la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence
-que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée
-de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement
-indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à
-ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir
-attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du
-28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un
-changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la
-flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith
-détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique,
-où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes
-les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la
-révolution française de changer la face du nouveau monde comme de
-l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans
-l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir
-jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique.
-
-Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats
-qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de
-vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués
-craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries,
-quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été
-un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans
-coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et
-d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle
-avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée
-avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait
-s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir
-du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu
-pendant cette marche mémorable.
-
-[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible
-établissement à Lisbonne.]
-
-Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la
-première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes
-de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux
-épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le
-commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le
-maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre
-troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le
-sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus
-convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une
-population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement
-établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les
-autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés;
-quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique
-très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait
-pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient
-dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus
-tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il
-restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par
-cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route
-d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs
-devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues.
-La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes,
-marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant
-contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils
-trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons
-rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une
-fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les
-transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée,
-fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de
-transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva
-sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui
-lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant
-également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille
-ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à
-gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les
-employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à
-fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à
-Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près
-de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq
-mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les
-soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs
-villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de
-manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous
-les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française.
-Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée,
-ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le
-plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns
-fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le
-commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui
-fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus
-pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée.
-Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la
-seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la
-troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est
-assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général
-Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître
-partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du
-général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route
-d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre,
-Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut
-tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté
-très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les
-Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à
-recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le
-général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des
-commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur.
-Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par
-M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les
-finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au
-fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant
-à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents,
-rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même
-à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le
-général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la
-province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille,
-celle des Algarves.
-
-[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire
-espagnol.]
-
-Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en
-avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au
-général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter
-l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le
-général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette
-division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se
-fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà
-pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la
-frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne
-elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même
-prévenir le souverain du territoire. La première division du général
-Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais
-eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince
-de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une
-anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de
-préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le
-général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves
-préoccupations résultant du procès de l'Escurial.
-
-[En marge: Suite des événements de l'Escurial.]
-
-[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme
-au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.]
-
-Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies,
-l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la
-cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son
-abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû
-déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas
-un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à
-tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à
-leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La
-demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon,
-demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation
-comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment
-les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le
-territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et
-Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du
-Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait
-à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se
-plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs,
-c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un
-couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à
-Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de
-Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur,
-plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec
-le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce
-prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente
-(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des
-Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la
-France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour
-Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos
-troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un
-sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet
-d'espérance.
-
-Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour
-renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas
-tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un
-signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes
-qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement
-préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons
-de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus
-clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient
-pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous
-les coeurs.
-
-[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.]
-
-[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués
-à la cour d'Espagne.]
-
-La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les
-yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine
-avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer
-au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur
-lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile
-dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments
-la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le
-traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel
-Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que
-médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de
-l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces
-occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que
-le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce
-secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes
-alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque
-sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions
-inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui
-ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il
-commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai,
-sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée
-sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il
-ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de
-Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui
-faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance
-le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus
-d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des
-préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo,
-l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce
-dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que
-Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses
-confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout
-ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude.
-
-[En marge: Agitations croissantes de la reine.]
-
-[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de
-la reine.]
-
-[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la
-Paix par la reine et le roi.]
-
-Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement
-agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un
-calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait
-néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle
-remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de
-tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté
-de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de
-l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice
-Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les
-difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et
-inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître,
-vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même
-ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se
-promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de
-la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la
-comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence
-insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le
-soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de
-l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine
-exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux
-amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés
-l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une
-intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la
-reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et
-se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et
-l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y
-avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait
-hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté
-pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au
-point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par
-laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé
-l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour
-remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au
-roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les
-membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient
-paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de
-leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à
-Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les
-assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de
-ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait
-mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras
-du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut.
-Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour
-l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu,
-devenait plus éclatante!
-
-Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez
-les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante
-quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des
-nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de
-Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de
-tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes
-françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se
-plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la
-Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises
-nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les
-signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré
-l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait
-raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on
-l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du
-Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la
-Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé
-pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées
-françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple
-occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands
-projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet
-que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus,
-on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille
-hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par
-conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les
-complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que
-Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de
-la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que
-Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à
-la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui
-avaient voulu ébranler le trône.
-
-[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses
-objets les plus précieux.]
-
-[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la
-famille royale pour l'Amérique.]
-
-Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui
-s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La
-crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la
-nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la
-tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les
-pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les
-diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en
-numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de
-sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le
-peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait
-démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés
-chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour
-des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la
-fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la
-supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille
-royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui
-expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette
-supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la
-famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de
-Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un
-royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il
-était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes
-les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été
-emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de
-la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait
-comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les
-langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne
-venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds
-mugissements qui précèdent la tempête.
-
-[En marge: Vérité des bruits de départ.]
-
-[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de
-la retraite en Amérique.]
-
-Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez
-un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la
-fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été
-communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec
-elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France.
-Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de
-sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher
-le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était
-ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer
-le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon.
-Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus
-qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en
-Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à
-l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la
-Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par
-succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de
-combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne,
-mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le
-territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces
-d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies
-anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort
-travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de
-la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le
-joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever
-le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au
-contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la
-présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à
-leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours
-plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant,
-finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus
-assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on
-aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un
-simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au
-contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône
-usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le
-Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout
-ce qu'on aurait abandonné en Europe.
-
-[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.]
-
-[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on
-cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.]
-
-[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage
-faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la
-couronne d'Espagne.]
-
-Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le
-favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance
-héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation
-les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné
-qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se
-défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller
-de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour
-jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une
-bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres
-prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime
-ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux
-prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon
-avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été
-capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre
-l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il
-lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient
-de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions
-de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas
-être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas
-été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la
-famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des
-deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas
-possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses
-filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand,
-trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était
-peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont
-l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une
-idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du
-prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il
-n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il
-voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière
-irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne
-d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires
-pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de
-Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses
-intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite.
-
-[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le
-mariage proposé.]
-
-Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que
-l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse
-française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison
-d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la
-destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne
-pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de
-Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la
-forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne
-voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de
-sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables
-auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en
-Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le
-favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de
-renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de
-Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre
-une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout
-son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement.
-
-[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une
-princesse française.]
-
-En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus
-affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne
-d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à
-cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe
-à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la
-publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les
-copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à
-chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui
-tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer
-prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus
-de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu
-de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes
-et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau
-eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets
-vrais ou supposés d'invasion.
-
-En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme
-nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de
-divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les
-rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo,
-que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles
-IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard
-d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans
-les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait
-les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à
-détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres,
-qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui
-donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne.
-On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il
-était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était
-pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour
-la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas
-longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout
-ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et
-avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On
-prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs
-vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait,
-c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille
-adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse
-faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière,
-dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons
-d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris
-l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de
-Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir.
-
-[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en
-Italie.]
-
-Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient
-un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et
-voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état
-des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept
-jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de
-Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à
-Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient
-quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait
-autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à
-Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en
-coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé
-qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et
-l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait
-employer pour y réussir.
-
-[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.]
-
-[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.]
-
-[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.]
-
-[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son
-port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.]
-
-[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.]
-
-Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan,
-après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même
-surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps
-d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la
-cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au
-palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au
-théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans
-les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les
-plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand
-nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en
-traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du
-dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute
-de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la
-création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la
-montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet
-devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction
-d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il
-accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient
-s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par
-l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés
-d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas
-d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après
-avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse
-attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des
-Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour
-à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre
-à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli
-sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste.
-Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié
-en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant
-d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait
-recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière,
-dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de
-Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph,
-qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et
-qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle
-façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on
-s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population
-l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le
-conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien,
-qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la
-satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance
-d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout
-entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses
-eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe
-qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables
-gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des
-instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du
-monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de
-Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de
-Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de
-l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps
-nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les
-établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux,
-accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux
-terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les
-besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par
-rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la
-république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses
-en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une
-existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une
-oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à
-leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien
-des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand
-canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de
-Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des
-travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les
-lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent
-dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce
-pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de
-douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures
-des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des
-plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de
-Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens;
-il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous
-les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces
-bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour
-visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et
-d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec
-Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie.
-Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio,
-Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une
-résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens
-mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par
-Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour
-essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il
-ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla
-pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit
-au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les
-bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il
-était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée
-peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé.
-L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile.
-Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait
-encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le
-moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV,
-renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une
-résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets
-cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui
-donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire
-élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et
-l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne
-se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres
-trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter
-par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé
-à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de
-Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de
-casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par
-un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles,
-mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les
-deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois,
-puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la
-fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon
-repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15
-décembre.
-
-[En marge: Déc. 1807.]
-
-[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.]
-
-[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du
-roi d'Espagne.]
-
-Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y
-attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres
-de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV
-demandant une princesse française et la publication du traité de
-Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves
-questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se
-trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il
-n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous
-l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En
-conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait
-reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance,
-mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il
-n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles
-d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de
-retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces
-lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de
-Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de
-Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements,
-il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un
-point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis
-qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté
-penchait le cabinet français.
-
-[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.]
-
-[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la
-Catalogne, l'autre à l'Aragon.]
-
-Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie,
-Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire,
-donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses
-forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût,
-quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer,
-lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne
-contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car
-il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer
-patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation
-espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir
-pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni
-la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre
-à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission.
-Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il
-avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général
-Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût
-assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos
-et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement
-à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les
-deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si
-importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et
-par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être
-occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement,
-du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il
-voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de
-Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter
-sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également
-entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui
-la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon
-avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur
-Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial,
-il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle
-d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de
-Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion
-probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait
-manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de
-nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui
-suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général
-Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques
-bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à
-quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir
-la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e,
-47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage,
-offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir
-immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général
-Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la
-division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il
-avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le
-climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école
-des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays
-permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens
-placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre
-bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer
-sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait
-déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre
-lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains,
-formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent
-dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place
-de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer
-en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la
-France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de
-cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient
-leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux
-comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles
-brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une
-division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons
-français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à
-Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne.
-
-Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas
-encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à
-celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont,
-dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en
-mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies
-entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec
-apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire
-sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur
-la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin.
-Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de
-l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de
-porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne
-pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour
-d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les
-rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de
-Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une
-agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération
-très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait
-d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile
-presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les
-troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol
-de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des
-Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à
-la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de
-nouvelles troupes françaises en Espagne.
-
-[En marge: Décrets de Milan.]
-
-[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des
-violences commerciales.]
-
-Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à
-Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses
-constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il
-aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il
-y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il
-ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question
-était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11
-novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des
-neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager
-davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on
-le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude,
-il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude
-encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la
-prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon
-neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de
-côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait
-répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les
-côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son
-irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il
-avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques
-en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans
-tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur
-confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à
-l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait
-repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté.
-Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de
-denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats
-d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises
-privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance
-conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de
-l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la
-Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables
-dispositions.
-
-[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la
-couronne d'Angleterre.]
-
-L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des
-interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la
-France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent
-d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré
-l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers
-prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient
-invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient
-le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation
-autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir
-certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles
-que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans
-cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre,
-car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus
-les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales,
-il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux
-croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher,
-il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la
-cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des
-inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre
-la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc
-abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le
-commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la
-Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En
-conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées
-du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne
-serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus
-ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les
-ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il
-voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des
-marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de
-douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au
-contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne,
-et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des
-agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la
-sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter
-des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de
-quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y
-payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de
-marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports
-anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à
-ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous
-envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes,
-comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils
-appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les
-chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue
-de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient
-ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui
-les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique.
-
-[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des
-ordonnances du conseil du 11 novembre.]
-
-En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11
-novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre
-des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces
-ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il
-rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de
-Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans
-le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui
-aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il
-déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui
-aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait
-soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures
-réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et
-les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon
-rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy,
-répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu
-près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire
-toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui
-n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel
-quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que
-jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son
-profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de
-violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant
-que l'Angleterre elle-même.
-
-[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.]
-
-[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et
-transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.]
-
-Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui
-restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la
-convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti,
-des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de
-décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes
-essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait
-officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le
-second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant
-au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en
-restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui
-excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après
-avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon
-satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui
-inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène
-de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et
-dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient
-jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui,
-depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs
-de la guerre.
-
-La couronne d'Italie restant pour le présent unie à celle de France,
-et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif,
-avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de
-Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs
-du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la
-fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse
-Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien
-vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de
-faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits
-d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de
-modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution
-qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant
-tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car,
-sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y
-poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le
-plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui
-devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé
-l'Italie.
-
-[En marge: Séjour à Turin.]
-
-[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier
-plus étroitement à la Ligurie.]
-
-Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la
-grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général
-Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à
-Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues
-françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal
-qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa
-partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait
-joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la
-navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y
-passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande
-route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication
-avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida
-l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon,
-Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait
-compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes
-Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en
-pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois
-sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et
-Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois
-torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps
-d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car
-il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans
-s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les
-acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un
-prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles
-dépenses.
-
-[En marge: Janv. 1808.]
-
-[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.]
-
-[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.]
-
-Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples
-reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans
-la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la
-cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la
-capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves
-déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à
-l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre
-à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de
-Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus
-difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux
-deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons
-d'Espagne et la papauté.
-
-[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de
-l'Espagne.]
-
-Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée
-systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place
-des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et
-aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui
-des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune,
-Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des
-pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit:
-premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse
-française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori,
-sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur
-ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire,
-mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des
-sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de
-l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des
-colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens
-extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols
-une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de
-territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique
-résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles
-de la France.
-
-De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure
-pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais.
-
-[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par
-un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.]
-
-Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur
-le renversement du favori, en ne faisant payer cette double
-satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la
-nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de
-sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui
-n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique
-française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez
-les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se
-serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui
-avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses
-qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France
-qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les
-conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment
-au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses
-eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute
-amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été,
-comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le
-nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée
-auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais
-il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des
-tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être
-rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse
-française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes
-qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses
-enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon
-aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes
-que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que
-dangereuses à elles-mêmes.
-
-[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des
-sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un
-mariage et de la cession du Portugal.]
-
-Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du
-renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices
-considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et
-l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le
-premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un
-avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du
-voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent
-pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les
-Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur
-auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point
-françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous
-auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La
-prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne,
-était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou
-de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne
-constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que
-l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un
-état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols
-par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné
-leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori
-renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour.
-Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu
-le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des
-colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux,
-assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de
-ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le
-mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc
-pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous
-exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à
-conserver, à l'éternelle haine des Espagnols.
-
-[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en
-conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul
-sacrifice.]
-
-Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné
-d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à
-rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la
-France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit
-à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout
-donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes
-intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui
-n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute
-grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait
-rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la
-politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un
-même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux
-péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale
-à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux
-prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime
-ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été
-justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi.
-Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de
-ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir
-entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables
-intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au
-grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la
-restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait
-manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus
-profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment
-même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule,
-pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la
-Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche
-toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux
-cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les
-Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car
-ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir;
-s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en
-Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui
-devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins,
-d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même
-finiraient par ne pouvoir suffire.
-
-Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque,
-pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans
-dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier
-de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des
-conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou
-qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la
-situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses
-entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette
-insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne,
-quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue
-stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les
-dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief
-spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte
-dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques,
-il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire
-comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif
-pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée
-d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter
-son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien
-autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce
-n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu
-imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux
-soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur
-aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la
-fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public
-d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes,
-donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de
-choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer
-dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces
-conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait
-chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi
-prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les
-bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres
-ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être
-le commencement d'une série de désastres.
-
-Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette
-entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle
-alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était
-forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de
-Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la
-difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen,
-s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent
-fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême
-encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait
-donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour
-l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir
-l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à
-tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la
-Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les
-Bourbons d'Espagne.
-
-Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave,
-grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable
-même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient
-déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des
-États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de
-l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les
-laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc
-à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur
-fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la
-protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas,
-trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert
-d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France
-n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages
-que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies
-espagnoles.
-
-Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir.
-Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui
-aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les
-débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par
-un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation
-territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui
-aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de
-territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la
-question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la
-France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant
-d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins
-soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que
-Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient,
-mettait les colonies espagnoles en grand péril.
-
-[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des
-trois.]
-
-Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été
-d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du
-favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui
-céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce
-qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de
-demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon
-des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun
-parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait
-abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent
-altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer,
-mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin
-de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de
-cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais,
-pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et,
-si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats.
-
-[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à
-exiger de l'Espagne des cessions territoriales.]
-
-[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée
-d'expulser les Bourbons d'Espagne.]
-
-Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât
-pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà
-l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il
-contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait
-pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer
-des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait
-le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer
-complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son
-confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la
-prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et
-cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le
-courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas
-trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer
-de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour
-cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une
-princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du
-favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la
-portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y
-tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares,
-par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi
-ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire,
-en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de
-Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener
-Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui
-jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait
-autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux
-Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses
-yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc
-toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du
-dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait
-profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où
-l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où
-il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever
-son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après
-quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de
-sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages
-réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté,
-après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait
-rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols
-aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de
-tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de
-vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une
-idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient
-prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes,
-réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en
-faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et
-au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle
-entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la
-Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée
-à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le
-concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en
-un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière
-conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa
-famille, l'entier accomplissement de ses destinées.
-
-[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir
-plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans
-les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis
-de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé
-Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait
-presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par
-des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans
-lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M.
-Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et
-l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du
-renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que
-M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre
-l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise,
-quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que
-l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après
-l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois
-solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa
-responsabilité.]
-
-[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse
-française destinée d'abord à l'Espagne.]
-
-Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de
-l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il
-revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui
-rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit
-naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle.
-Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille
-issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas
-rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur
-cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes
-amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de
-l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille
-n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle.
-Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses
-soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes
-une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait
-enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa
-correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins
-qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait
-partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les
-dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec
-soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle
-était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles
-elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des
-bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres
-à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux
-Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de
-famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la
-colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités
-dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une
-froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa
-jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne
-restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à
-l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille
-impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune
-personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en
-Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg.
-À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son
-propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il
-ressentît pour elle.
-
-[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui
-révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la
-fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de
-son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands
-événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons
-d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est
-inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point
-à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre
-de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte,
-et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour
-reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les
-détails que j'ai retracés.]
-
-[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la
-famille d'Espagne en l'épouvantant.]
-
-[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne,
-en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.]
-
-Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer
-le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En
-tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer
-un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais
-le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser
-profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de
-l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le
-trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses
-volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les
-fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient
-pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient,
-l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui
-allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion
-soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre
-de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises
-en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits,
-par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux
-autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par
-provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble
-de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la
-fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de
-Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une
-pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui
-livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son
-indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette
-nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès
-cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins
-odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière
-certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des
-troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un
-mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire.
-Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait
-la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du
-traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré
-pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il
-avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince
-des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré
-en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui
-voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la
-seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en
-Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y
-diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à
-débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples
-par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous
-ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication
-du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la
-légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës,
-sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité.
-À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle
-augmentation de ses forces.
-
-[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.]
-
-On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à
-l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait
-en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes
-de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de
-la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de
-réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du
-maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec
-douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la
-division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques
-bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin,
-la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou
-napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de
-l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux
-dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous
-ces corps.
-
-[Illustration: Le Général Lasalle.]
-
-Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant
-les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont
-l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille
-hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par
-Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de
-six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller
-l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le
-général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission
-d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la
-division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui
-adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés
-entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits.
-Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes,
-et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que
-commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps
-très-suffisant pour la Catalogne.
-
-[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement
-indiqué.]
-
-Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour
-l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même
-procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey,
-et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des
-dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le
-général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires
-d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à
-Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également
-tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes,
-cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de
-cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de
-Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix
-vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en
-cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure.
-Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la
-garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien
-qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y
-amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le
-corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7
-la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des
-Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et
-Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait
-considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes
-les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal,
-ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la
-Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues,
-qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des
-hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous
-les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche
-dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le
-dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La
-grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de
-Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par
-Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et
-tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille
-par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos
-annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin.
-Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid
-(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la
-bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler
-l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont
-de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey
-l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre.
-Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des
-troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin
-prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus
-clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout
-autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait
-croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de
-pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit
-annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un
-double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne,
-l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française
-qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition.
-Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le
-pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un
-redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il
-voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite
-de la famille royale.
-
-[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une
-communication au Sénat.]
-
-Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins,
-au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze
-mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de
-conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former
-sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En
-conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription
-de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de
-1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une
-communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense
-rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat
-fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les
-négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même
-exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en
-prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les
-côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus
-continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de
-Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le
-signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la
-conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci
-malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne
-connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les
-dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore
-renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels
-anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite
-de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et
-Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et
-Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours
-inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement
-maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication
-amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de
-la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la
-Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se
-contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel
-ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de
-Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire,
-puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple
-extension du système fédératif de l'Empire français.
-
-Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage
-brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M.
-Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse
-inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la
-conscription de 1809.
-
-[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un
-million d'hommes.]
-
-Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900
-mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule,
-l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo,
-les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le
-Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un
-million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour
-le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le
-rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y
-avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes
-dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait
-contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en
-faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait
-d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la
-guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui
-permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est
-sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout
-oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme
-dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer
-les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle
-par la grandeur des vues et des résultats.
-
-[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de
-tous les régiments à cinq bataillons.]
-
-C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon
-fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui
-n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu
-avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en
-légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon
-composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance
-physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus
-grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et
-ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner
-paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les
-temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs
-régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division,
-avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la
-frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris
-l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore
-instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif,
-pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au
-recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette
-organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces
-armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne,
-allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin
-constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant
-que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa
-sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et
-sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse
-et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de
-Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français
-d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un
-nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les
-Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires
-allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses
-détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le
-placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à
-prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des
-parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait
-quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en
-Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et
-singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les
-génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt
-régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées
-par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels,
-pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en
-Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les
-détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment,
-base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force
-physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui
-substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la
-commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune
-de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons
-d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette
-conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y
-songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les
-objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen,
-qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de
-manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret,
-qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les
-régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre
-de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de
-grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de
-dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite
-ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie
-était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108
-officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre
-chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major
-restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les
-proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la
-situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son
-dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de
-guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en
-Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux
-de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en
-Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de
-guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait
-soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de
-diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières
-campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire
-plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait
-peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il
-était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une
-politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis
-que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de
-Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment
-lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de
-l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des
-autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions
-naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose
-à dénaturer en voulant trop l'étendre.
-
-Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et
-mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du
-régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car
-c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand
-nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait
-grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service,
-ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de
-Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et
-troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major,
-deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu
-avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer
-et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence
-n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit,
-l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande
-âme.
-
-[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.]
-
-Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis
-que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre
-continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime
-comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était
-résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté.
-Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour
-faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il
-en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même
-système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la
-souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre,
-avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île
-de Sicile.
-
-On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après
-le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire
-des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient
-successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en
-une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que
-cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de
-Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte,
-l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises,
-avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du
-Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la
-France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons
-spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il
-ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de
-casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune
-formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation
-prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux
-sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi
-de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et
-donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands
-qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul
-du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile,
-était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire
-représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du
-territoire des États romains, disant qu'il était souverain
-indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec
-qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la
-chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances
-chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution
-canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des
-évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux
-provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le
-Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces
-vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne
-se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église
-allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés
-naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui
-n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence
-à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les
-meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire
-qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de
-Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour
-arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse
-volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre
-les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il
-eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance
-offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à
-toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie.
-
-Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père,
-Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai,
-mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur,
-empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus
-anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un
-titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux
-lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire
-à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore
-plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de
-tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il
-ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si
-on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge,
-il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on
-prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il
-ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un
-souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui
-devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela
-Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le
-dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte
-légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières
-religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il
-le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de
-la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté
-spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait,
-ni en France, ni en Europe.
-
-Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et
-tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles,
-ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des
-cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et
-porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même,
-et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute
-leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris
-un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui
-divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta.
-Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais
-esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre
-éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de
-prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa
-résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie
-d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans
-force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui
-malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra
-que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut
-opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut
-violenter mon autorité.
-
-Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit
-occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin,
-d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors
-le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne
-finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à
-composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions
-étaient les suivantes:
-
-[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et
-l'Empire.]
-
-Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel
-par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et,
-toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du
-territoire des États romains;
-
-Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie,
-mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français;
-
-Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé
-d'Ancône;
-
-Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand,
-les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le
-serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la
-couronne de Naples;
-
-Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces
-composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les
-provinces d'Italie converties en provinces françaises;
-
-Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et
-n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome;
-
-Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat
-germanique;
-
-Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour
-proportionner l'influence de la France à l'extension de son
-territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le
-nombre des cardinaux français.
-
-[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.]
-
-Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par
-des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses,
-celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis
-de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux
-français, clauses dont la première était inévitable dans la situation
-géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier
-dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion.
-
-[En marge: Ordre d'envahir les États romains.]
-
-[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.]
-
-Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter
-l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses
-passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres
-nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était
-décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive,
-c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec
-une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté
-temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux
-Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de
-Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se
-joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il
-forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces
-qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles
-qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général
-commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général
-Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se
-mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de
-recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait
-ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille
-soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait
-entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le
-commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une
-garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il
-venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt
-tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la
-France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour
-chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour
-renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les
-caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes
-françaises.
-
-L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un
-caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus
-pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens,
-était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en
-conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui
-alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand
-état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi
-au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt
-que dans le pontife laissé au Vatican.
-
-[En marge: Expédition de Sicile.]
-
-[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et
-le ravitaillement de Corfou.]
-
-L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les
-Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées
-battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce
-débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline,
-plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition
-contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises
-dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait
-ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à
-l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever
-l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction
-avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre
-à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès,
-ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement
-espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et
-quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces
-réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions,
-celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du
-point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des
-équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une
-armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas
-le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral
-Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà
-réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre,
-telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de
-déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération
-contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9
-mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le
-Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et
-d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui
-sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de
-manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant
-Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point,
-les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou
-viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à
-Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait
-procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare,
-le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces
-deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre
-maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait
-plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile.
-
-[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne
-possède pas le Phare.]
-
-Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de
-Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient
-encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur
-exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce
-qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que
-les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est
-une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur
-terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit
-réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux
-vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible
-à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les
-deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si
-vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre,
-mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère.
-Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant
-rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition
-serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la
-côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux
-Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence,
-l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le
-vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir
-dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à
-l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une
-douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du
-détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une
-raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du
-détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui,
-dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse
-l'approche de la côte nord de la Sicile.
-
-[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.]
-
-Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à
-s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales
-qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de
-Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort
-sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de
-Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de
-Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la
-Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix,
-où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus
-difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de
-Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de
-s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un
-poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper
-l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle
-d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la
-flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral
-Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci
-appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de
-l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux
-ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français
-qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait
-pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient
-navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de
-Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave,
-n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même
-supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et
-deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux
-et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre.
-Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y
-avait pas encore réussi en février 1808.
-
-[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée
-à Toulon.]
-
-Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la
-France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort
-étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates
-du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des
-pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et
-avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en
-mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs
-fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel
-nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier
-1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être
-aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap
-Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des
-côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent
-affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé,
-que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de
-voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde
-les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu
-d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en
-pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être
-aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal
-à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué
-par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir
-opéré si heureusement une traversée si périlleuse.
-
-[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles
-Baléares.]
-
-La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle
-de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du
-détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur
-de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de
-difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et
-faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle
-était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à
-trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze.
-Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales,
-était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois
-mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas
-remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût
-devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver
-au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise,
-elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de
-le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas
-quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse,
-le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et
-révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à
-remplir son devoir d'alliée.
-
-[En marge: Fév. 1808.]
-
-[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le
-ralliement de la division de Rochefort.]
-
-[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles
-Ioniennes.]
-
-Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première
-jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux
-cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à
-craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient
-loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les
-vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des
-enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais
-marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins,
-comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit
-qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao
-s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à
-l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire
-honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents,
-les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois
-ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates,
-deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir
-pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense
-approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva
-l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il
-devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une
-armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la
-première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et
-disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la
-composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein
-de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de
-séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis
-les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les
-bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition.
-
-[En marge: Continuation des événements d'Espagne.]
-
-Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois,
-commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les
-lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la
-proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10
-janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne
-furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à
-rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de
-l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la
-confusion de ceux qui l'avaient entrepris.
-
-[En marge: Issue du procès de l'Escurial.]
-
-[En marge: Noble fermeté des accusés.]
-
-[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.]
-
-[En marge: Noble conduite des magistrats.]
-
-Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer
-complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des
-Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait
-sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos
-et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une
-dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait
-montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le
-danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal
-élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces
-inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des
-plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur
-lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à
-démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces
-écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était
-là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé
-d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires,
-était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de
-tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve,
-si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il
-appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses
-vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une
-cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté
-les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la
-procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours,
-et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la
-passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux
-et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur
-avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour
-rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas
-s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de
-mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières
-les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait
-de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire
-exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On
-ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus
-respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la
-pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples,
-en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les
-condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une
-condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne
-comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus
-honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs,
-prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient
-l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent
-du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint
-d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans
-avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues
-composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa
-demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent
-réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les
-complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal,
-c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du
-royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les
-Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les
-preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car
-c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux;
-que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après
-la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du
-serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans
-preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du
-prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et
-à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres
-devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté
-de mettre au néant un procès aussi scandaleux.
-
-[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de
-prononcer sur le procès de l'Escurial.]
-
-À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle,
-tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats
-imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues
-adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte
-d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt,
-comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles
-IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé
-ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa
-bassesse.
-
-[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces
-royales.]
-
-[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et
-détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.]
-
-Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il
-frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il
-fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des
-magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les
-ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte
-d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs
-dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de
-tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices
-ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère
-du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque
-de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel
-Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du
-chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa
-obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de
-la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori,
-lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla,
-dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût
-s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui
-faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut
-l'ordre de se retirer dans son diocèse.
-
-Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don
-Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de
-triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent
-l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid
-renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le
-magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux
-accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les
-craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait
-pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car
-l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et
-on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il
-dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe
-prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au
-plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises
-s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles
-venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient
-ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de
-ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des
-Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons.
-
-[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à
-Aranjuez sans passer par Madrid.]
-
-Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se
-prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de
-terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la
-famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial,
-pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que
-traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les
-latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars,
-quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que,
-Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours
-pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à
-ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes
-de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son
-chagrin et son effroi.
-
-[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs
-de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.]
-
-Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le
-peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à
-peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au
-lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette
-cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis
-Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se
-couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses
-projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord
-sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous
-prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï
-qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire
-d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la
-demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il
-voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à
-Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses
-parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé
-formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en
-était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui
-contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la
-garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne
-pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la
-tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au
-Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici
-et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de
-bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une
-dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée
-d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus
-souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de
-bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque
-définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient
-secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers
-les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de
-coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse
-craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les
-horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang,
-don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier,
-ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion
-fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de
-la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du
-Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même,
-en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il
-devait débuter par ceux du Midi.
-
-[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne
-fait une dernière tentative auprès de Napoléon.]
-
-[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.]
-
-Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la
-reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les
-moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et
-fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en
-effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter
-l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour
-répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par
-Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix
-jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le
-forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en
-appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il
-avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il
-commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait
-à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les
-preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses
-flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en
-retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de
-ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que
-celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en
-écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de
-mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait
-servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi
-d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui
-d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile
-à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup
-d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres,
-il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous
-la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce
-malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours,
-après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se
-battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner
-honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal
-faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que
-chasser, soigner ses chevaux et ses fusils.
-
-Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus
-pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout
-prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions
-de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles
-étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire
-connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les
-conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or
-était un moyen de réussir dans une pareille mission.
-
-[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à
-prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.]
-
-[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale
-en Amérique.]
-
-[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.]
-
-Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février.
-Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour
-Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de
-ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et
-questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du
-dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de
-détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y
-parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la
-France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût
-véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable
-le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme
-discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire
-espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus
-décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie
-et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son
-indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de
-conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement
-la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à
-trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même
-suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu:
-c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le
-Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à
-une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie
-dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui
-donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice,
-apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans
-ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les
-horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution
-était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par
-la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de
-l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable,
-puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour
-d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations
-intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour
-pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les
-troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur
-destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa
-toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait
-agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour
-introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante,
-qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On
-était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié
-de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc
-immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles
-IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le
-suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne.
-
-[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien
-entreprendre en Espagne.]
-
-Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui
-fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle
-d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se
-trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à
-l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait
-déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans
-l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que
-fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à
-la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la
-prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux
-trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer
-de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation
-excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée,
-l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été
-souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus
-grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en
-effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que
-d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme
-on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de
-l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire
-franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins
-entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse
-satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent
-mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée
-française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses
-armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à
-soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser
-d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle
-avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche
-elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue
-l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant
-détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé
-du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord
-un allié, même chèrement acheté.
-
-[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet
-ambassadeur.]
-
-Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de
-Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de
-Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit,
-militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de
-l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille
-qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur
-au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la
-Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les
-défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la
-politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le
-grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade
-de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la
-Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces
-paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel
-ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit
-comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette
-communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy
-avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient
-était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la
-Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles,
-au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était
-arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse,
-dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous
-leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur
-restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces
-d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des
-provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la
-double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de
-faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible,
-irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées
-russes.
-
-[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la
-correspondance secrète, si souvent citée par nous.]
-
-[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.]
-
-Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le
-séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de
-l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur
-la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des
-provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et
-il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter
-long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant
-qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que
-si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la
-Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie,
-c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de
-guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès
-qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du
-terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable
-dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie
-valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut,
-aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire
-dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la
-Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à
-l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy
-dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un
-vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le
-mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence
-les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se
-vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour
-impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le
-maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des
-armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une
-cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était
-en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand
-avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de
-réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy.
-
-[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.]
-
-[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de
-Caulaincourt.]
-
-[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.]
-
-Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de
-Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas
-plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de
-Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture
-qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne
-pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc
-d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on
-lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de
-le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de
-grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se
-réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit
-Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait,
-et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique
-un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de
-grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire
-des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de
-positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces
-communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder,
-l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et,
-revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait
-fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et
-exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de
-Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait
-rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la
-Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou
-qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche
-du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de
-plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes
-conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de
-conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le
-coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en
-voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de
-Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de
-la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la
-Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur,
-que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu
-d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle
-était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste
-ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur
-Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie,
-ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française
-était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie.
-
-[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.]
-
-Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en
-voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un
-jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de
-Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une
-estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant
-à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes
-amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la
-Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et
-obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie
-des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur
-de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait
-retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses
-malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si
-l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait
-fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de
-l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de
-la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce
-que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre,
-malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la
-Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire
-s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique
-étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait
-renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de
-sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la
-Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux
-Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un
-devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les
-dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop
-sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le
-Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de
-Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs
-importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes
-relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la
-Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin,
-et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À
-quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il
-prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve
-naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre
-les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit.
-Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire
-au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas
-tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la
-pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la
-rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne
-faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il
-tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation
-russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va
-lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe
-du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut
-le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une
-négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre
-impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec
-l'indifférence et la froideur que justifient les distances.
-
-Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur
-Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait
-laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui
-promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée
-par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en
-était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il
-n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait
-pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que,
-si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait
-imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé,
-son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de
-politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en
-permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au
-fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que
-bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre.
-
-[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur
-Alexandre.]
-
-M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne
-foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur
-un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les
-fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme
-dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à
-M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions,
-et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il
-trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à
-brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui
-prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le
-servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques
-cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la
-cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes
-dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une
-seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube
-ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme,
-vivement éprise d'ambition et de renommée.
-
-Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation
-partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des
-employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait.
-Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille
-aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à
-Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien
-vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique
-de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce
-russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande
-était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il
-fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au
-moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles
-provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une
-inconséquence et un désagrément de plus.
-
-M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à
-Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique
-vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus
-compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison
-elle s'était flattée d'obtenir.
-
-[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour
-s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.]
-
-Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son
-témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit
-d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma
-Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement
-l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils
-fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de
-février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita
-plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle
-puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et
-du Tage.
-
-C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il
-fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à
-Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur
-éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la
-condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou
-deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en
-Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de
-renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste,
-si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie
-sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube,
-en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré
-aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer
-aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople,
-le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée
-auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait
-pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour
-s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur
-Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur
-acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer
-l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas
-pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas
-contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces
-du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le
-monde.
-
-[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la
-condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.]
-
-[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.]
-
-Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination
-d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il
-cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il
-songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la
-dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la
-Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon
-de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et
-consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de
-l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par
-l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur
-disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les
-Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les
-Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire
-tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en
-barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré
-contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre
-dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de
-l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre
-définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre
-l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce
-partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour
-ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à
-travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française,
-autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à
-l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà
-par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à
-Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de
-joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de
-Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas
-contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand
-homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il
-souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que
-mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui
-demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation
-russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner
-cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que
-je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser
-l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une
-sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans
-l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les
-difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne
-compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en
-présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il
-soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux
-difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des
-territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce
-sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le
-dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement,
-que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par
-examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront
-acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et
-j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je
-désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et
-d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un
-rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où
-nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous
-serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés
-et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse
-arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un
-courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter,
-l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que
-M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant
-à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le
-désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il
-répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui
-avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche,
-emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet
-russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à
-fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que
-partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien
-cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer
-pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_.
-
-[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur
-le partage de l'empire d'Orient.]
-
-M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif,
-moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus
-aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt.
-Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du
-grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables
-témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de
-Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage.
-Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire.
-Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent
-tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement
-aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la
-stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment
-intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même
-en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses
-désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au
-monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent
-munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le
-sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le
-premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il
-parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté,
-avec une audace d'ambition inouïe.
-
-[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.]
-
-Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait
-aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des
-Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de
-Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un
-partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire
-d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que
-baigne la Méditerranée.
-
-[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.]
-
-Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux
-empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait
-avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la
-Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et
-la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme
-la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se
-consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait
-obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la
-tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie
-essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et
-la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées,
-c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et
-tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne
-pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il
-avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui
-cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait
-à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà
-se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants
-plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces
-entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y
-gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant,
-outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de
-Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de
-donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur
-rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui
-ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible
-à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus
-essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers
-des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin
-pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une
-triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de
-vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant
-ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire.
-
-[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.]
-
-Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L
-empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de
-l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et
-occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace
-jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople,
-et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la
-possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée
-à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la
-Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même
-jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot,
-l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait
-encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les
-Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient
-libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur
-empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie.
-
-[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de
-Romanzoff et de Caulaincourt.]
-
-Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à
-devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la
-France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se
-mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets
-avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople
-intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les
-nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient
-la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient;
-ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M.
-de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait
-d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople
-aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de
-faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre,
-une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis
-enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de
-Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de
-Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les
-Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en
-Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français
-le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne
-voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles,
-qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si
-faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix,
-et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier
-partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et
-Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du
-Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur
-conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les
-mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français.
-
-On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas
-s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et
-folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de
-l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire
-français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en
-ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où
-les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen.
-C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré
-le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne
-seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le
-colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le
-vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère
-aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un
-jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme
-les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement
-le même sort.
-
-[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe
-sur le partage de l'Empire turc.]
-
-Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur
-français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il
-n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût
-terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé
-des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses
-opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de
-l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu
-fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de
-pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de
-Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles
-avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de
-les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette
-tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M.
-de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant
-s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même
-écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine
-authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de
-Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait
-être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression
-authentique de la pensée du cabinet russe[31].
-
-[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument
-peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée
-textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff,
-envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre.
-Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse
-exactitude de la citation qui suit:
-
-«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de
-juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité
-de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le
-démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses
-engagements et à son amitié, est prêt à y concourir.
-
-»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les
-Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette
-ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait
-porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient
-convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y
-ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde.
-
-»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être
-rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de
-Constantinople et la Romélie.
-
-»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des
-Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie.
-
-»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie,
-donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la
-Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que
-communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si
-l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir
-à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors,
-pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur
-Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure.
-
-»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans
-l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque
-l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce
-concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à
-l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des
-Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut
-outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais
-très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie,
-qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman.
-
-»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui
-commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter
-leur destinée.
-
-»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les
-Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et
-sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc
-nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre
-indépendants des Turcs.
-
-»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu,
-exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur
-Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour
-sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans
-vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des
-acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir
-ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et
-solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume
-indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût
-pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la
-succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même
-que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de
-cette maison.
-
-»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle
-qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements
-de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que
-les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient
-les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés
-Impériales.
-
-»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les
-trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais,
-d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de
-la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution
-d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui
-qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller
-au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours
-impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes
-les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé
-que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte
-ottomane, il y concourrait volontiers.
-
-»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que
-sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou
-extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout
-fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté
-qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse,
-qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de
-partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses
-relations de limites et commerciales.
-
-»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait
-non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur
-Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été
-mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et
-même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte.
-
-»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait
-sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait,
-cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison
-d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États
-autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la
-partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier
-sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir
-Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer
-de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison
-d'Autriche jusqu'à la mer.
-
-»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de
-l'empereur Napoléon.
-
-»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une
-satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place,
-d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison
-d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours
-si propre à refroidir l'amitié.
-
-»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter,
-à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession
-de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en
-Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la
-frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de
-l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie
-jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se
-dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la
-rivière Moriza jusqu'à la mer.
-
-»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il
-y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes
-supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait
-posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur
-la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par
-l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de
-ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui
-se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de
-l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne
-l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et
-commerciales.
-
-»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour
-l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il
-conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les
-nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une
-route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur
-Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de
-Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène
-jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait
-des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à
-l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de
-ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre
-possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être
-indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à
-être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais
-en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas
-au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis.
-
-»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même
-pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se
-porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera
-requise.
-
-»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive
-méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la
-discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance.
-
-»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès
-de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et
-consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les
-acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos;
-qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes
-qu'elle y ferait à ses alliés.
-
-»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils
-adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M.
-l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à
-l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être
-pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que
-les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance
-fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs
-n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de
-pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et
-nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer
-la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de
-jactance.»]
-
-[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.]
-
-Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des
-projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait
-quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque
-chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait
-profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la
-conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de
-presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous
-venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre
-irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre
-les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et
-d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des
-hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes
-d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de
-toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez
-d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est
-avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de
-l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment.
-Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils
-finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à
-l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons
-rapporté.
-
-[En marge: Expédition de Finlande.]
-
-[En marge: Plan mal conçu des Russes.]
-
-[En marge: Première occupation de la Finlande.]
-
-Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir
-plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait
-confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait
-signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore
-dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes
-troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable
-Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre.
-Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils
-pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays
-semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre
-comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général
-Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme
-les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la
-contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis
-qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses
-forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives
-ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse
-province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes
-trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté
-les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui
-attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande,
-de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés
-sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le
-troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait
-qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière
-russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus
-courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux
-côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie;
-ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des
-Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour
-les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes
-avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui
-borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du
-littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure
-que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils
-seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris
-non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite
-armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien,
-s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les
-généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les
-Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient
-attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche
-parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur
-Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime,
-qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue
-par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du
-centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après
-avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de
-Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général
-Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de
-Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne
-avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à
-Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux
-l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant
-eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant
-en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par
-le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y
-eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la
-bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les
-officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de
-leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des
-opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à
-l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les
-Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége
-des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée
-devait singulièrement faciliter.
-
-[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu
-d'une déclaration impériale.]
-
-Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était
-que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet
-russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion
-de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la
-surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était
-plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de
-Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui
-excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique
-résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à
-cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de
-Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté
-de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il
-profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à
-l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands
-projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique
-que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve
-que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France.
-
-[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de
-la Finlande à l'Empire.]
-
-Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la
-Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât
-encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à
-Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au
-service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement
-d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu
-cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez
-au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de
-terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de
-l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était
-promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs
-ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins
-dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de
-Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de
-Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa
-personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son
-gouvernement dont on commençait à être satisfait.
-
-L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de
-l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers
-Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un
-motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté,
-sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le
-faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant,
-bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent
-beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse
-aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous
-très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps
-n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait,
-disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose
-d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année.
-L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une
-époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient,
-le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent
-contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais
-cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges,
-n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les
-mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des
-trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce
-spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par
-des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe.
-
-M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de
-cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité
-ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la
-certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que
-pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance.
-
-[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage
-de l'Empire turc.]
-
-Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de
-février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa
-lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou
-moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il
-s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et
-dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire
-turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation
-russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle
-donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on
-serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât
-entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui
-accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la
-Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait
-le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se
-permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource
-dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait
-concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il
-n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son
-nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait
-dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les
-Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur
-existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette
-ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les
-Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer
-de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement
-momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur
-l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques
-aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres
-proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue
-présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à
-volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes
-monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne
-faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur,
-en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi,
-notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur.
-Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation
-d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient
-être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son
-allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en
-discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout
-disposé à les résoudre.
-
-[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur
-Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.]
-
-Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la
-Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se
-dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre
-enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à
-l'Espagne.
-
-On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter
-progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à
-fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa
-les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi
-de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes
-étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était
-sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la
-direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre
-Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec
-sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur
-Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence
-étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes
-s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde,
-composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait
-renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à
-Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille
-hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais
-bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque
-animait nos armées.
-
-[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises
-en Espagne.]
-
-[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa
-conduite en Espagne.]
-
-Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort
-indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le
-plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible.
-Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc,
-impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres
-d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des
-trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie,
-sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de
-n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui
-offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en
-ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était
-pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou
-pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat,
-s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen
-détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à
-s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle.
-Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en
-général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve),
-il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même
-discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut,
-noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations
-recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que
-l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant
-tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux
-Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat
-à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer
-la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un
-silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère
-conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés
-soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets
-sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20
-février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole
-relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de
-la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y
-prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y
-être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient
-les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde
-et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division
-des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient
-plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à
-Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale;
-placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey,
-c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de
-Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par
-Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages
-du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà
-fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres
-pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout
-mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la
-citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de
-Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de
-cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses
-derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les
-troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en
-approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au
-courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés
-de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des
-Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien
-qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication
-avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à
-aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de
-manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en
-Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement
-avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer
-vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de
-positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi
-qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand
-on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la
-discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles
-avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne
-jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui
-du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de
-son gouvernement, sous quelque forme que ce fût.
-
-Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février,
-confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres
-postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef
-d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le
-général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée.
-Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie
-situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et
-notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte
-d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de
-mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en
-acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du
-trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de
-numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les
-dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait
-dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative
-des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes
-les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions
-entre les soldats et les habitants.
-
-[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée
-de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.]
-
-À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent
-ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien
-coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa
-dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du
-Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de
-l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle
-des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot
-d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la
-sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui
-rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait
-réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna
-de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne
-pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil
-sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du
-Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières
-d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites
-divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à
-Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui
-occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur
-l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on
-apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les
-Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision
-n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient
-la possession qu'on leur avait refusée.
-
-[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en
-Espagne.]
-
-Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il
-serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la
-guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si
-elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de
-Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement
-expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la
-garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval,
-et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ.
-Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans
-les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la
-cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos.
-
-[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à
-augmenter l'effroi de la cour de Madrid.]
-
-Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre
-complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes
-devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles
-rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la
-famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de
-Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une
-catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la
-permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand,
-toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce
-prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage.
-Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui
-se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa
-gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner,
-et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit
-lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un
-ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de
-garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient
-l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre
-seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des
-Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi;
-d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises,
-que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de
-troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point,
-mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui
-confier le secret d'une seule opération militaire.
-
-[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.]
-
-Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de
-Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de
-terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris,
-toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal
-Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt
-auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire
-espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication
-du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris
-autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement
-provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on
-méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa
-perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les
-moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en
-circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de
-territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un
-mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de
-Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté
-M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont
-cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient
-précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il
-s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française,
-de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la
-partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les
-colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un
-mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui
-leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à
-Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées
-que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des
-Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon
-ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer
-comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne
-voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi
-incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour
-Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le
-grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait
-bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les
-épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait
-pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il
-suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une
-agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et
-serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris
-le jour même.
-
-[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.]
-
-[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.]
-
-Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par
-laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur
-ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui
-s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV
-n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon,
-voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition.
-Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu
-de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV,
-sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence
-dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25
-février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18
-novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française,
-qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel;
-que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui
-parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière
-réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir,
-pour régler des objets d'une grande importance.
-
-[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de
-l'affaire d'Espagne.]
-
-Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné
-Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment,
-devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan
-de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille
-mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et
-d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la
-marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du
-peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait
-à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y
-attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que
-ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en
-Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il
-fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements,
-toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait.
-
-[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté
-par Napoléon.]
-
-On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort
-tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait
-l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant
-rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce
-qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si
-toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de
-ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y
-avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi
-par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande
-expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les
-Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour
-une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant
-qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant
-sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le
-rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser
-aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait
-envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable
-manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces
-violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les
-conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en
-imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter
-violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle
-épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un
-autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter
-l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait
-long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison
-régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde,
-on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies,
-ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil,
-les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient
-fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des
-Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de
-ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans
-doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces
-colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes
-métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi
-que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais
-l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les
-Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce
-qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des
-colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce
-britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique,
-avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et
-sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce
-devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur,
-dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un
-dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de
-l'ennemi.
-
-[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de
-son plan.]
-
-[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à
-Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.]
-
-Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une
-nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont
-nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul
-inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à
-Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et
-la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où
-ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la
-peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même,
-avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la
-Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour
-l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de
-prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter
-le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive,
-si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de
-Lisbonne[33].
-
-[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose
-comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les
-machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.]
-
-Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui
-rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais,
-comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui
-appartient point; et même en les jugeant d'après des principes
-différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les
-trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les
-donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage
-des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut
-prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer,
-d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas
-atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut
-enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à
-y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce
-qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse.
-Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se
-disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour
-incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle
-pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider
-au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à
-l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de
-belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi
-imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était
-plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait
-vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu
-des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel
-danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus
-de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la
-vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche.
-
-[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.]
-
-Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de
-Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ
-pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui
-prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque,
-qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service
-personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient
-accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince
-impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour
-connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en
-communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le
-mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa
-vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait
-tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin
-d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître.
-
-Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas
-sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres
-avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et
-il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui
-arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient
-du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait
-cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait
-les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il
-avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont
-Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant
-que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures.
-L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel
-retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des
-armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la
-précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme
-autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se
-ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des
-administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres
-parties de l'Europe.
-
-[En marge: Mars 1808.]
-
-[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.]
-
-[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à
-Murat.]
-
-Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes
-leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement,
-passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre,
-s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir
-Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour
-Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour
-même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air
-martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux
-Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire,
-en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il
-eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône
-d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de
-lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut
-avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus
-beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui
-peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des
-Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes
-préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles
-de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à
-part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et
-l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour
-continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de
-vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays
-neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et
-l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination
-espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui
-lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il
-accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en
-mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes
-françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte
-discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les
-denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge.
-
-[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.]
-
-Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava,
-la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol
-commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de
-l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités
-du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait
-au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception
-des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en
-Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal,
-n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on
-supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la
-cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison
-de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances
-qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de
-Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout
-mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant
-annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les
-autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les
-Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se
-payait pas.
-
-[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.]
-
-Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les
-illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols
-accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se
-figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient
-désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec
-plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine
-profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que
-c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel
-Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au
-contraire donner à croire qu'on venait le renverser.
-
-[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.]
-
-De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son
-quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à
-Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle
-était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays
-montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et
-on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un
-gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit
-les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers,
-qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la
-Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons
-lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des
-Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en
-hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est
-uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et
-mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les
-troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux
-fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux
-voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en
-entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale.
-L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et
-moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave,
-toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre
-un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec
-exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol.
-Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave,
-que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite,
-semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une
-partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses
-vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier
-qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui
-avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa
-manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il
-demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à
-laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux
-semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le
-paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé
-de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le
-rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son
-travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur
-un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler
-du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante
-curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir
-à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de
-la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe,
-ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre
-prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à
-cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose
-publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du
-continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement
-mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques
-opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793,
-n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions.
-Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un
-rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus
-préparé à prendre à toutes choses une part immodérée.
-
-[En marge: Entrée de Murat à Burgos.]
-
-[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de
-troupes trop jeunes.]
-
-Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous
-arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu
-à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité
-et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la
-bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait
-plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et
-il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats
-et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques
-collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par
-des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux
-peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces
-fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui
-n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur
-eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs
-moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et
-1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit,
-avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite
-(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve),
-n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos
-armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur
-vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas
-même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur
-visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez
-imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient
-dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats
-beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils
-n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des
-mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette
-hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la
-garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols,
-croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se
-disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des
-victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant
-pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le
-nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre
-eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au
-savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée
-française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature,
-l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe
-incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le
-respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour.
-Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on
-n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions
-accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par
-le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la
-cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien
-que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre
-chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des
-esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le
-précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute
-du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit
-d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu,
-complétait l'illusion générale.
-
-[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans
-réponse.]
-
-[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de
-Napoléon.]
-
-À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami,
-le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour
-le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre,
-qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat,
-fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un
-personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de
-déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du
-reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules
-auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires,
-ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter,
-provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle.
-Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de
-Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait
-était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il
-n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au
-milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions
-militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne
-manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la
-situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon
-accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de
-l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire
-en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer
-sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans
-instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je
-croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années
-de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu
-surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles
-fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il,
-donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront
-exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien
-n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer
-la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des
-princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté
-sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible
-observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus
-vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il
-eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu
-substituer à la dynastie régnante.
-
-[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de
-Murat.]
-
-Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence,
-tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale,
-afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement
-d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture
-les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je
-vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos
-divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir
-abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute
-collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne,
-et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce
-pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous
-dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.--
-
-[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur
-manquait.]
-
-Il ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance.
-Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons
-détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à
-l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes
-sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806
-et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments
-qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un
-traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce
-qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée
-des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à
-celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de
-s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un
-millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales
-tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières
-de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche,
-composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer
-en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut
-réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable,
-sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait
-pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de
-collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les
-troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon
-régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer
-le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général
-Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie,
-du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de
-demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix,
-d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais
-après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une
-collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et
-itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires
-politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien,
-et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens
-d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants.
-
-Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua
-à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce
-mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le
-renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus
-beaux trônes de l'univers.
-
-[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les
-généraux français.]
-
-[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.]
-
-L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur,
-fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone,
-l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et
-non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de
-Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les
-Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur
-refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone
-à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été
-reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance
-et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple.
-L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de
-couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture
-des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à
-se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec
-sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes,
-bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans
-une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de
-Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville.
-Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens,
-d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de
-s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit
-prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la
-citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la
-citadelle un poste français partageait la garde avec un poste
-espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de
-la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était
-répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure
-dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir.
-Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par
-l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement
-Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût
-absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit
-mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté
-là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le
-capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une
-collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination
-de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent
-immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone,
-ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en
-faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible,
-et très-fâcheuse dans les circonstances.
-
-[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.]
-
-À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de
-loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé
-par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen
-très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une
-maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent
-grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin
-chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une
-cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte
-de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant
-d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent
-sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans
-la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent
-l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent
-dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand
-déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre,
-en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines
-missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et
-générale.
-
-[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.]
-
-On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine
-française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa
-nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper,
-non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire
-fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui
-résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon,
-averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait
-être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui
-restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid.
-Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans
-Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises.
-
-[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des
-places frontières.]
-
-Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de
-février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus
-fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que
-pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour
-renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de
-troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à
-rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été
-témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence,
-on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui,
-moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des
-changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de
-nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée.
-Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude
-de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux
-circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de
-découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple:
-la première et la plus grave fut la contribution de cent millions
-frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du
-public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince
-d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français
-traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se
-demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle
-une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le
-Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta
-beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement
-connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille
-de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de
-l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur
-Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage
-de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux
-qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec
-Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule
-intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la
-noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de
-dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les
-faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française;
-mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les
-Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une
-telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple
-encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé,
-correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par
-les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une
-incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre.
-Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe
-avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le
-moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la
-cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un
-roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était
-vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et
-qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution
-universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai,
-d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les
-uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres
-comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien
-vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet,
-et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander
-aux Français.
-
-Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait
-partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter
-l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de
-Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être
-insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour
-Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en
-grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il
-demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement
-expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes
-françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise
-long-temps attendue.
-
-[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants
-à la cour d'Espagne.]
-
-[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.]
-
-M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à
-Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus
-alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la
-société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa
-confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître
-l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle
-aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et
-l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette
-négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était
-elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait
-autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères.
-M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà
-saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un
-parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la
-remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour
-dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade,
-souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une
-politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et
-le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur
-haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il
-répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de
-terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de
-fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de
-quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre
-lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à
-l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent
-de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation
-que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et
-de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne.
-Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné
-pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait
-à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout
-s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la
-faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon,
-et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la
-reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer;
-que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au
-moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et
-l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne
-lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les
-événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur
-résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix,
-emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il
-enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à
-Aranjuez l'arrivée des Français.
-
-[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux
-efforts auprès de Napoléon.]
-
-Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M.
-Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les
-supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour
-conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les
-traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il
-repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris
-avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui
-le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur
-la route, en furent vivement frappés.
-
-[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le
-projet de fuite en Andalousie.]
-
-[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette
-circonstance.]
-
-La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener
-bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies,
-jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il
-recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des
-libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux,
-prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement
-depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en
-effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de
-son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la
-reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale,
-excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre
-possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était
-par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce
-qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était
-prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les
-Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances,
-étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute
-la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter
-d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille,
-secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse,
-et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne,
-mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la
-résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la
-nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la
-loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères.
-Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata
-tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru
-plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé
-par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans
-le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le
-mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine
-qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits
-recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites
-criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la
-colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince
-des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus
-coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie,
-il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche
-abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français
-en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que
-c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que
-probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à
-leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre
-ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un
-antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement
-soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des
-Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura
-paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister
-seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et
-donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant
-à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet
-personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il
-était grand amiral, lui appartenait spécialement.
-
-[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de
-fuite.]
-
-Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les
-préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent
-bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de
-l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être
-abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été
-par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle
-résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies,
-ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises
-intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou
-bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur
-résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les
-princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et
-se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir
-lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait
-dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans
-l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour
-prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les
-Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et
-favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue
-générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que,
-loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au
-contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait
-si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes
-contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple
-et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était
-aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la
-veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans
-l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix,
-qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps
-manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même
-par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il
-y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en
-communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses
-inspirations et ses ordres.
-
-[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le
-Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la
-retraite de la famille royale.]
-
-Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le
-prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de
-se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant
-d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince
-de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait
-rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à
-la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des
-Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait
-dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de
-Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer
-jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû
-revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le
-prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne
-présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de
-lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à
-couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense
-désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient
-éventuellement préparées dans le port de Cadix[34].
-
-[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont
-en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur
-ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de
-Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les
-événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires
-fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie
-d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le
-prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se
-passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment
-curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il
-venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de
-la famille royale au delà des mers.]
-
-Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès
-de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le
-dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique
-résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style
-italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe.
-Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande
-route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais
-cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent
-plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des
-grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par
-le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux
-marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité
-attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg
-d'Aranjuez.
-
-[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.]
-
-À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour
-le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le
-majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales.
-Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de
-Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et
-espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se
-tenir prêts à partir pour Aranjuez.
-
-[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de
-Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.]
-
-Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la
-résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution
-définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres.
-Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait
-appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le
-marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix
-impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa
-résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa
-signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous
-ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je
-ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle
-opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par
-l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du
-favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une
-vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au
-dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche
-complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le
-ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du
-palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et
-dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent
-entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de
-quoi on était menacé.
-
-[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à
-des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.]
-
-De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient
-communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et
-avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur
-préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les
-gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à
-enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on
-lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes
-qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se
-détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre,
-avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés
-de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et
-ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet
-de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés
-aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la
-nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages
-les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un
-personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour,
-ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et
-le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette
-foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc
-des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes
-du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire
-autour du château une garde continuelle.
-
-Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le
-prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle
-des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres
-dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui
-demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en
-Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque
-instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà
-l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et
-la violence.
-
-[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion
-populaire.]
-
-Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de
-voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne
-ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent
-de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne
-pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement
-rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et
-envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en
-substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon
-magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour
-repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes
-prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille
-m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous,
-comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi,
-quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous
-quittera pas.--
-
-[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.]
-
-Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les
-calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence
-royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais,
-et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure
-le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son
-maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de
-satisfaction, qui malheureusement devait être passagère.
-
-[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule
-de peuple.]
-
-Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage
-semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les
-cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes
-formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et
-espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de
-service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple
-de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient
-fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin
-faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince
-de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient
-enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les
-emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi
-accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent
-logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à
-la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de
-convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre:
-c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à
-Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour
-l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du
-prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était
-plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés
-d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats
-sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler
-à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les
-gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service,
-visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient
-répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers
-les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix.
-
-[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.]
-
-[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix,
-et le ruine de fond en comble.]
-
-Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le
-palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina
-l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier,
-escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde
-habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de
-curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha
-Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour
-d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un
-coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même
-un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs
-quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur
-les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et
-espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la
-multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se
-contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à
-grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de
-ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le
-prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles
-acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure
-du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les
-portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans
-la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il
-s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa
-proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager,
-dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire
-ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison,
-croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil
-part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule
-furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure
-somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux,
-tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse
-qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude,
-passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on
-cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse
-infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus
-infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle
-savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il
-n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de
-Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce
-soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant,
-tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison
-envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au
-palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir
-ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû
-sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du
-prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres
-recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une
-affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en
-ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose
-qu'il a trouvé ailleurs un asile.
-
-[En marge: Effroi du roi et de la reine.]
-
-On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et
-le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les
-avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient
-tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris,
-commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments.
-Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux.
-Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai,
-qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un
-certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à
-sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au
-méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était
-devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en
-rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où
-est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un
-souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur,
-demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui
-était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son
-ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur
-la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être
-ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie,
-que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus
-violents reproches.
-
-[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et
-dignités.]
-
-Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on
-conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois
-au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de
-sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à
-tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le
-pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret
-parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don
-Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et
-l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir
-pour sa retraite.
-
-[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.]
-
-Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au
-milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes
-cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les
-cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique:
-déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car,
-excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les
-maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier
-lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation
-d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se
-composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais
-de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie
-furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus
-heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des
-feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute,
-qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt,
-celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute
-l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y
-produisit un véritable délire.
-
-Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui
-était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi
-pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant
-terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force
-de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant
-avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont
-l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama
-pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses
-ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette
-assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne
-laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M.
-de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de
-traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun
-intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si
-lourd fardeau!
-
-La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait
-besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais
-à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d
-Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à
-chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous
-les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains,
-dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux.
-
-Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la
-proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui
-avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse
-et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant
-toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils
-étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si
-elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler
-leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité,
-et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un
-vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il
-doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente
-prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait.
-
-[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré
-tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.]
-
-Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa
-demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il
-avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était
-caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de
-tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse
-position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19,
-il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de
-ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et
-s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était
-en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter
-à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit
-qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement
-pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son
-palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au
-milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent
-vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser
-tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le
-prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le
-pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la
-foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts
-pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui
-porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à
-la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux,
-la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la
-tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout
-sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des
-rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans
-d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de
-plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde
-du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le
-trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa
-jeunesse!
-
-[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait
-égorger le prince de la Paix.]
-
-Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore
-une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller
-au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en
-effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée
-menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait
-jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous
-ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se
-dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout
-en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui
-pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce.
-La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence
-d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement
-de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire
-grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai
-bientôt.--
-
-Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents,
-restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se
-sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles,
-même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour
-épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée.
-Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne?
-Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était
-emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et
-s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un
-conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la
-Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des
-relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules
-fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y
-placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais
-à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant
-à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la
-brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ.
-
-[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.]
-
-Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles
-IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la
-révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait,
-non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le
-sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de
-conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur
-malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM.
-de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes
-réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour
-enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants
-leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait
-là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus
-applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution
-aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête
-de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de
-cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait
-abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et,
-sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres
-s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication.
-
-[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.]
-
-Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au
-milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des
-soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il
-résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt
-années.
-
-[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.]
-
-La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte
-d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si
-long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille
-bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux
-souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts.
-Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur
-chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce
-nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur
-depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori.
-Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les
-malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art
-odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune
-pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres
-de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première
-commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado,
-exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé
-au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado
-capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une
-faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer
-quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses
-troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur
-Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les
-ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son
-règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del
-Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée
-des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte
-de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la
-route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande
-d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première
-journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être,
-mais après une longue captivité et une guerre effroyable.
-
-Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal,
-glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent
-à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution
-française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies
-vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait
-abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer,
-et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait
-le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se
-servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris
-encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les
-lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice,
-quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne
-tuait plus les rois.
-
-FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
-
-
-
-
-LIVRE TRENTIÈME.
-
-BAYONNE.
-
- Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. --
- Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un
- message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon.
- -- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret
- d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à
- Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas
- été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des
- Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de
- Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour
- prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir
- entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand
- VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet
- des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. --
- Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez.
- -- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de
- ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la
- couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid.
- -- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui
- s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29,
- qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les
- nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses
- premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi
- à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route
- pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le
- général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII,
- après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de
- l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à
- tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour
- aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général
- Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse
- à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le
- représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. --
- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de
- Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur
- propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les
- princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple
- espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et
- attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
- à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses
- motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
- aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --
- Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à
- Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII
- se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville.
- -- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce
- qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour
- l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre
- en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et
- illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer,
- attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne.
- -- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la
- Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison
- d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le
- traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des
- Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à
- celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la
- couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon
- est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les
- événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. --
- Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique
- répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. --
- Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène
- violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et
- résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la
- couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour
- Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine
- la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. --
- Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de
- Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités
- espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. --
- Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille,
- exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de
- Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de
- Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon
- essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard
- de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
- Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de
- manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de
- résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à
- Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à
- Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution
- espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et
- reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des
- événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de
- Napoléon pour Paris.
-
-
-[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.]
-
-[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.]
-
-La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de
-Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de
-Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il
-n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On
-savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter
-sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance.
-On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune
-heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de
-M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu
-immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille
-Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus
-grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le
-toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans
-l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur
-des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une
-marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20,
-qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force
-publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de
-Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que
-d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se
-montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de
-fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une
-proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau
-règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages.
-D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne
-détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans
-les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en
-apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir
-espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait
-maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en
-tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout
-fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en
-lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne.
-Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait,
-et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour
-inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des
-esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues.
-
-[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.]
-
-Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux
-premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre
-Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première
-division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à
-descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la
-troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre
-heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du
-général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec
-trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux
-régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait
-par conséquent aucune résistance à redouter.
-
-[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.]
-
-Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il
-craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu
-bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne
-savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que
-Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement
-la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition
-produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il
-écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre,
-pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui
-exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui
-annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin
-de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même
-temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à
-San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du
-général Dupont.
-
-[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.]
-
-Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier
-déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette
-princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié
-d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et
-profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents
-étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils
-avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir
-lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation
-déplorable, et convenir des moyens de les en tirer.
-
-[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de
-Monthyon auprès des vieux souverains.]
-
-Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des
-affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt,
-imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant
-une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de
-l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son
-quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en
-pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de
-négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il
-était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais
-qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le
-retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place
-l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait
-dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35].
-
-[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces
-originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans
-le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables
-altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus
-importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives
-aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de
-celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort
-altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais
-ce récit.]
-
-[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les
-vieux souverains.]
-
-M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et
-trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès
-d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller
-de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations
-de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de
-sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et
-son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier
-moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire,
-de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès
-avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double
-douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de
-ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se
-reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle
-l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de
-malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il
-fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la
-protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère
-peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait,
-immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle
-perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine
-d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à
-toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée
-avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait
-été chargée d'invoquer la protection de l'armée française.
-
-[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne
-à leur secours.]
-
-Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette
-famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des
-instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune
-reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées,
-les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir
-encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et
-surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci
-beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui,
-à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en
-rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était
-arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se
-soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait.
-
-[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV,
-imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de
-reconnaître Ferdinand VII.]
-
-M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était
-rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour
-presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit
-part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux
-souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à
-Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit
-fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de
-la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois
-supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à
-s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal,
-par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la
-révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout
-nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de
-convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les
-regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et,
-après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de
-cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce
-qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand
-VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on
-en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison
-allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi,
-déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la
-royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en
-suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être,
-et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne
-voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître
-que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le
-moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV.
-
-[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour
-les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.]
-
-L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce
-que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina
-quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans
-perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit
-repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir
-sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle
-déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du
-19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de
-renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne
-pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait
-ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils
-au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la
-cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement
-eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII.
-
-[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par
-Ferdinand VII à Murat.]
-
-M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à
-l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la
-combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin,
-sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son
-entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII,
-le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi
-d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des
-logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la
-jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil
-gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui
-était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de
-lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait
-reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la
-révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui,
-en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement
-qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre
-que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté,
-puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout
-fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23
-mars 1808.
-
-Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti
-néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français;
-car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être
-enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort
-recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et,
-pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à
-tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle
-Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient
-animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées.
-Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune
-roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement
-disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs
-acclamations.
-
-[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.]
-
-Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de
-Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une
-partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux
-premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les
-corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris
-pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du
-jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols
-par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde
-impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par
-leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent
-pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure
-partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de
-commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont
-il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble
-de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination
-des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs.
-
-Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards
-qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer
-le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit
-aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et
-s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo
-avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui
-offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située
-près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid.
-Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique,
-vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en
-souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef
-de l'armée française.
-
-[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix,
-qu'on allait y conduire pour commencer son procès.]
-
-Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener
-prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps,
-le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le
-procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour
-ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles
-combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers
-le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de
-toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire,
-surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de
-ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du
-prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet
-ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il
-fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement
-de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains,
-s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le
-courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il
-annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les
-rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy.
-
-[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée
-de protester contre leur abdication.]
-
-M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore
-plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du
-prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la
-laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien
-plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France.
-L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou
-à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait
-qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt
-Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par
-Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains,
-bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de
-convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle
-venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils
-demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait
-la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le
-voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux
-ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M.
-de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un
-nouvel appel à la protection de l'armée française.
-
-[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.]
-
-Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait
-pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut
-d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre
-encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait,
-et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait
-que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux
-iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en
-outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui
-semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du
-voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser
-la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en
-Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà
-revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait
-occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait
-très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les
-affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux
-troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même.
-
-[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand
-VII pour l'amener aux vues de Murat.]
-
-Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort,
-parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait
-plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était
-capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se
-rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur
-Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la
-circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par
-l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions
-de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à
-tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat,
-pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que
-Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis
-il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de
-se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII
-qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à
-Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la
-décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit
-à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins
-une partie de ce que désirait Murat.
-
-[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles,
-et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.]
-
-Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son
-opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs
-premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses
-deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de
-l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de
-revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père,
-notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir
-consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano
-l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la
-frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions.
-Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par
-Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission
-remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention
-de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut
-pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait
-acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir
-à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié,
-sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille
-démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de
-partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait
-pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route;
-qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se
-transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria.
-
-C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son
-côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle
-Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un
-semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit
-sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne
-voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de
-Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter
-Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son
-entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24.
-
-M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce
-qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour
-amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu
-plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de
-temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un
-agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du
-trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle
-royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par
-l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du
-moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine
-sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul
-personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet
-attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui
-faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en
-conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France
-la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de
-France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de
-Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du
-reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une
-part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en
-apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa
-maladresse et de son courage.
-
-[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.]
-
-Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout
-disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils
-ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté
-de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la
-moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention
-relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme
-urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette
-capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration
-nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que
-d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la
-translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24,
-sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire.
-
-Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand
-descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha,
-monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle
-promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans
-l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir
-long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du
-nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en
-quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui
-menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux
-fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des
-maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient
-leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant
-leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait
-confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si
-peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que
-Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les
-délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et
-à elle!
-
-[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et
-refus de Murat de le reconnaître.]
-
-Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques.
-Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme
-au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de
-Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma
-beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du
-corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en
-adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours
-faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa
-aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui
-sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans
-préjuger la question de sa reconnaissance définitive.
-
-[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter
-les événements d'Espagne.]
-
-Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications
-d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait
-Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui
-proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en
-déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et
-Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé
-sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit,
-il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui
-avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et
-à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât
-entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas
-encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid,
-il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant
-ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il
-ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui
-avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide:
-celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour
-que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il
-voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il
-serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir
-dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à
-l'y laisser.
-
-[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à
-Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.]
-
-Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait
-successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement,
-car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre
-Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement
-d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication
-forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes,
-quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le
-déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu
-vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan
-n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans
-ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen
-se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient
-suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci
-proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne
-pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des
-Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV
-comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse
-aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous
-la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause
-au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la
-couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix
-et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand
-VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à
-amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès
-lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait
-ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux
-souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait
-leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la
-vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser
-quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une
-retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même,
-en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et
-de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs
-vices.
-
-C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône
-étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a
-pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant
-plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa
-perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait
-engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici.
-L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les
-circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre
-ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se
-servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps
-à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue
-des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois
-qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36].
-
-[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et
-de Napoléon, par leur contenu et par leur date.]
-
-[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des
-projets de Napoléon sur l'Espagne.]
-
-Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary,
-employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le
-moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu,
-fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla
-toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer
-et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras
-qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou
-secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait
-depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à
-la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII.
-Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître
-le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de
-maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la
-couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard,
-selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour
-l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et
-d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en
-Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général
-Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne
-par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il
-s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de
-déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII
-en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient
-toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se
-rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un
-secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais
-qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de
-le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas
-pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement
-pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon.
-
-[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et
-que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de
-Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale
-d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une
-sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon,
-qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation
-de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait
-beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi
-qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun
-doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je
-dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc
-d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter,
-quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai
-donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de
-l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des
-documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances
-autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard
-de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait
-être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui
-attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai
-rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à
-l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout
-marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte
-tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les
-frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de
-Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés
-depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation
-de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts,
-découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de
-Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la
-résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait
-être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour
-le général Savary.]
-
-[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à
-l'égard de l'Espagne.]
-
-Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un
-de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature
-humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les
-rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui
-dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal
-l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se
-dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable
-entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique,
-l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti
-avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il
-pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et
-néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force
-pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau
-en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps
-par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un
-incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup
-chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à
-donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés
-antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont
-présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne
-n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus
-vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de
-Murat.
-
-[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon
-sur les affaires d'Espagne.]
-
-Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un
-dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de
-Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour
-dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait
-volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de
-remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que
-chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait
-fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six
-derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à
-Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce
-qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que
-trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que
-la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour
-se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se
-l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se
-bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse,
-car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée,
-et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête
-ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M.
-de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas
-craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat
-que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant
-profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous
-résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant
-nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à
-Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du
-peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie
-à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit
-par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de
-Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV,
-parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à
-ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs
-caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon
-d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la
-même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le
-détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc
-pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à
-lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans
-laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en
-particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il
-en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier
-humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre
-encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres
-yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient
-des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et
-couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et
-peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne
-voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être
-rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes
-et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en
-faire.
-
-[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les
-volontés de Napoléon.]
-
-[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction
-avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.]
-
-Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de
-son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles.
-Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans
-cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les
-choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un
-témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et
-désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée
-d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution
-soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine
-vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de
-Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une
-révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux
-factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les
-Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans
-une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son
-indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de
-Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il
-marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de
-Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur
-l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que
-non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur
-Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du
-Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes
-espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir
-Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux
-Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en
-collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on
-se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre
-parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité
-naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les
-passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût
-à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la
-plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque
-province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les
-prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne
-pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne,
-useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple
-fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion
-pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses
-difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père
-et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était
-impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de
-la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que,
-relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il
-partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que
-l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père
-(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose
-dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé
-combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la
-politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi
-déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui,
-car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un
-héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger
-de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas
-surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était
-d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_;
-qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage
-bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand
-VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément
-obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne
-rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en
-particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que
-Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que
-la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour
-récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui
-qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur.
-
-[En marge: Avril 1808.]
-
-[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à
-Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les
-premiers ordres donnés à Murat.]
-
-[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.]
-
-Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par
-l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant,
-lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les
-lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son
-entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le
-penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur
-empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin
-de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et
-en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi
-qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les
-moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que
-la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et
-confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant
-l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur.
-En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit
-à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait
-d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute
-collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la
-Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin
-les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils
-seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître
-Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à
-Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit
-partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si
-prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir
-pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait
-frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient
-quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya
-sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de
-préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril
-pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de
-nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait
-conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et
-rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y
-entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient
-besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur
-parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce
-genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny,
-duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa
-maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des
-événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière
-d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il
-ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il
-arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles
-de Murat.
-
-[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée
-textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note
-spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne
-pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les
-points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur
-lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit
-méritait par son importance une attention toute particulière, et je
-crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais
-été d'abord disposé à contester.]
-
-[En marge: Suite des événements à Madrid.]
-
-[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.]
-
-[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour
-décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.]
-
-Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat
-attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux
-confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado,
-les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant
-avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir
-quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il
-avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc
-enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané
-dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en
-persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne
-de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le
-général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de
-Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de
-Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas
-reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de
-l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV
-pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils
-rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux,
-par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les
-circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par
-les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en
-route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent
-pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un
-commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode
-qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII
-n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon,
-pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la
-reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était
-passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours
-M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci,
-qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de
-régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses
-favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur
-de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa
-confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui
-passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui
-inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la
-guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de
-commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des
-finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à
-l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé
-très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero,
-qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la
-Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de
-l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux
-affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la
-Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage
-d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle
-à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre,
-c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir
-si leurs armes venaient à triompher.
-
-[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine
-Escoïquiz.]
-
-Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa,
-comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et
-commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de
-revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré
-dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec
-lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien
-peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire
-grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint
-désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant
-être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant
-à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de
-conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à
-son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers
-personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le
-chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les
-décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes
-questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie.
-
-[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à
-la rencontre de Napoléon.]
-
-Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une
-seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa
-bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la
-main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à
-Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce
-que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant
-de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches
-obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui
-trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc
-de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché
-l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun,
-Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette
-première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles
-concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il
-prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa
-plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile.
-
-[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de
-Ferdinand de l'état des négociations avec la France.]
-
-D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de
-l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à
-Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt
-mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et
-la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les
-conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire
-nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du
-temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des
-relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des
-affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations
-conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine
-en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que
-ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations
-elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient
-peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les
-desseins secrets de Napoléon.
-
-Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens,
-ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince
-de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt
-deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il
-arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la
-Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la
-révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait
-les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de
-Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que
-Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États,
-l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour
-s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde
-du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre
-situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la
-Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur
-Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des
-Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la
-couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse
-française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout
-celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans
-succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix
-dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre
-chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le
-contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de
-Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur,
-lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la
-cour d'Espagne.
-
-[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient
-du différend existant entre la France et l'Espagne.]
-
-Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo,
-qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des
-hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique
-de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux
-gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre
-chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo,
-et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne
-d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât
-braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la
-couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il
-en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après
-Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse
-sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de
-Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison
-impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil
-sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au
-service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers
-de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces
-contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux
-Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit
-et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux
-pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de
-l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui
-pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur
-ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu.
-C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le
-Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de
-l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route
-militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on
-en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais
-temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver)
-aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le
-Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses
-troupes.
-
-[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses
-conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.]
-
-Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les
-conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une
-négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques
-sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une
-alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route
-militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait
-certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière
-considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur
-l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui
-à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt
-pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII,
-cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce
-sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains,
-l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie
-française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur
-contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la
-vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son
-puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à
-Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en
-faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la
-France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la
-leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus
-depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le
-conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se
-concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait
-aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français
-d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne
-montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et
-n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies.
-D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que
-les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de
-Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez,
-surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs.
-On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au
-prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans
-sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le
-chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur
-les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait
-de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais
-inconsolable.
-
-Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que
-l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena
-Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous
-ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans
-une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou
-quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta
-pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que
-Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause
-auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon
-régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale;
-sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit
-tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de
-Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte.
-
-[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les
-doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.]
-
-Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour,
-la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva
-décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet
-ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même
-vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces
-hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat,
-ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M.
-de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir,
-en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de
-réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en
-Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se
-croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un
-militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était
-flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en
-s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête
-de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à
-l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs
-fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales,
-qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de
-l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au
-moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que,
-l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était
-obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout
-s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne
-mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet,
-et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de
-sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un
-effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté
-de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait
-infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi
-d'Espagne.
-
-[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.]
-
-On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait,
-quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat,
-comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait
-donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de
-l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en
-présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des
-paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce
-que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le
-présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général
-Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les
-conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question
-encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car
-l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il
-s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui
-les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer
-de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez.
-Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il
-ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient
-inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des
-gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés
-soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il
-affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol,
-entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout
-acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il
-le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans
-les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis
-en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on
-lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait
-pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près,
-de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée.
-Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et
-Savary venaient d'obtenir.
-
-L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur
-des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un
-crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de
-l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument
-à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux
-souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par
-l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour
-elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui
-qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami,
-victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français.
-Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais
-le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille
-cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec
-toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix,
-lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté
-ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en
-sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus
-à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on
-lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois
-par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se
-mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de
-fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces
-indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile
-multitude qu'ils voulaient flatter.
-
-[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.]
-
-Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait
-sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et
-résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour
-l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse
-indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et
-plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble
-sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince
-de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner
-le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait
-lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour.
-
-[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt
-du voyage à Bayonne.]
-
-Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la
-chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une
-défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de
-Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à
-l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler
-ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait
-avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français.
-
-Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce
-prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait
-laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon,
-presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait
-obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte
-son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur.
-Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus
-mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour
-établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez.
-
-[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence
-chargée de gouverner en son absence.]
-
-Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses
-préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de
-son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill,
-du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don
-Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres
-urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas
-une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le
-conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents
-les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le
-ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de
-Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de
-San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de
-Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à
-Madrid.
-
-[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de
-Bayonne.]
-
-Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette
-résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol,
-pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon
-un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi
-que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des
-Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les
-autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le
-motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à
-interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand
-VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de
-Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains.
-Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se
-rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que,
-plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de
-Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une
-émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si
-une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits,
-en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y
-nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur
-des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre
-d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et
-de Friedland.
-
-[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.]
-
-Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les
-soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir.
-Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le
-saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un
-dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait
-apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité
-du jeune roi.
-
-[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.]
-
-Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte
-de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui
-l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de
-Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que
-l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait
-la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand
-VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant
-de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages.
-
-Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à
-Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand
-VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours
-encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire
-céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait
-pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV,
-de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un
-fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la
-rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de
-replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque
-faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de
-leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat
-aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du
-but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se
-contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à
-Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion,
-une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV,
-dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même
-que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors
-tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires,
-seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se
-trouverait véritablement vacant.
-
-[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se
-rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur
-cause.]
-
-Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le
-départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains
-voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le
-17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue
-odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne
-fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami
-Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut
-bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait
-s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance
-ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de
-dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre
-de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la
-reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de
-l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui
-de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils
-conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre
-un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait
-des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand
-dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son
-jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait
-que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la
-Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter
-dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection.
-Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux
-parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces
-malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se
-livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on
-dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction
-irrésistible et mystérieuse.
-
-Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit
-l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son
-premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la
-faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait
-de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la
-famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses
-conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur
-voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir
-l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure
-cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant
-avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne
-d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en
-conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible
-en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse.
-
-[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.]
-
-Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos
-avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne
-dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne
-contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce
-moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs
-celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui
-pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais,
-pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui
-s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs
-quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient
-voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles
-étaient prêtes à déployer.
-
-[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.]
-
-[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa
-route.]
-
-Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage
-éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de
-regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait
-uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur
-la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir
-ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les
-vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas
-apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées,
-en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de
-frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de
-s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon,
-ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général
-Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur
-confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer
-Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le
-disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi
-rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un
-moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus
-prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se
-rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir.
-
-[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.]
-
-[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de
-Ferdinand VII.]
-
-À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une
-résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà.
-D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière
-espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité
-espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre
-d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la
-frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu
-de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de
-Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait
-pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint,
-on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour
-l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de
-la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les
-armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit
-indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il
-était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à
-Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement
-achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la
-famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette
-conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie,
-si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les
-colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir
-l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des
-provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et
-ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine
-Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à
-Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison
-d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de
-Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte
-fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à
-Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la
-presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la
-nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait
-plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était
-venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de
-la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de
-côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après
-tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de
-lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès
-lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort
-graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc
-cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une
-démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt.
-Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait
-souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à
-coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant
-et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils
-voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y
-joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de
-leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le
-moment obstinés dans leur résistance.
-
-[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à
-pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de
-nouveaux ordres à Napoléon.]
-
-[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.]
-
-Le général Savary partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14
-avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au
-soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner
-aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être
-dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint
-de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses
-loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de
-ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce
-de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de
-la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien
-la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné
-qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor
-extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins
-pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit
-avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le
-sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en
-assurer l'exécution définitive.
-
-[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur
-d'une lettre pour Ferdinand VII.]
-
-Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le
-renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand
-lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer
-ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel.
-Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV
-avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux
-conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de
-l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne
-pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises
-vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses
-desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à
-Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques
-réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix;
-qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas
-insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses,
-faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les
-autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets
-il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait
-aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant
-trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe
-paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait
-renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point
-s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il
-lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été
-volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui
-prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela
-un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à
-la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne
-devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge
-défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans
-le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix,
-sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le
-prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de
-l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste
-habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps
-gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers
-des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé
-encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui
-être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire.
-
-[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de
-Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à
-l'invitation de se rendre à Bayonne.]
-
-Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût
-été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le
-général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les
-développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles
-captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient
-décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait
-prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à
-toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas
-s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il
-avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des
-Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général
-Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de
-nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes,
-réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la
-Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna
-sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter,
-et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince
-des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV,
-en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un
-usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer
-du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière
-et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas
-rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui
-reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux
-souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui
-recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la
-frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force,
-et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui
-devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par
-la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne
-d'Espagne[39].
-
-[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je
-trace ce récit.]
-
-[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.]
-
-Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria,
-Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît
-d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir,
-indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et
-princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les
-logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays,
-l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a
-malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a
-rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays
-composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées
-couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de
-Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine
-incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la
-France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu
-d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un
-soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder
-sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir
-ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne
-d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille
-francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le
-pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde
-impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les
-appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale
-d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière.
-
-[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.]
-
-[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.]
-
-[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.]
-
-Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva
-Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi,
-mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir
-leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un
-fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo,
-disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la
-Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye,
-sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à
-Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme
-d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était
-plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des
-frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que
-pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en
-venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était
-manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un
-acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le récit de
-la révolution d'Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire
-(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discréditer le
-nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intérêt pour
-le vieux souverain, ce qui décelait le parti pris de repousser l'un
-comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait
-bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard
-de l'Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la
-maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de
-l'Empire français; que l'indifférence affectée pour la proclamation du
-prince de la Paix, accompagnée du soin de disperser les flottes et les
-armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les
-autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se
-venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au
-Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser
-de doute sur un tel sujet.
-
-[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de
-Ferdinand.]
-
-À ces réflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui
-avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former
-quelques idées justes de la politique générale, donnèrent des marques
-d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les
-conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos,
-cachant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à M.
-d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme
-éminent, car il avait été l'instrument subalterne de sa disgrâce, et
-peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux
-confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine
-Escoïquiz, aimant l'un et l'autre à rêver un heureux règne sous leur
-bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve
-de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils
-eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des
-imprudences. Il leur en coûtait aussi de croire qu'ils étaient à
-l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'être à l'origine
-d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les
-sinistres prophéties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit
-morose, aigri par la disgrâce.--Quoi donc! s'écria le duc de
-l'Infantado avec la plus étrange assurance, quoi! un héros entouré de
-tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies!--Vous ne
-connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain M.
-d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que
-les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de
-cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent
-édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre
-Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, même en
-Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La
-postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant
-d'actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples
-puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu'ils ont
-dépouillés, des armées qu'ils ont sacrifiées.--Le duc de l'Infantado,
-le chanoine Escoïquiz, insistant sur la réprobation à laquelle
-s'exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement
-qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre
-éternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur répondit que l'Europe
-jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Français; que les
-coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines,
-n'avaient aucune chance de succès; qu'une seule puissance, l'Autriche,
-était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec
-l'appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance
-de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire
-une guerre de partisans, mais qu'au fond son rôle se bornerait à
-servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu'elle
-serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de
-l'occasion pour secouer le joug de la métropole; que si Napoléon
-savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes
-institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une
-manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule,
-liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils
-verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup
-plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un
-gouvernement civilisateur; qu'après tout les dynasties qui avaient
-régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu'il suffisait
-que Napoléon ajoutât à son génie un peu de prudence pour que les
-Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas
-l'Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement
-de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans
-les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on
-ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le
-ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la
-tête de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter
-avec Napoléon à des conditions acceptables.
-
-Il est rare qu'un homme d'État pénètre dans l'avenir aussi
-profondément que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint
-cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans
-son dépit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi,
-pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en
-refusant de les suivre.--Si vous désirez, dit-il, que j'aille seul à
-Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun, tandis que
-vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule, soit; mais
-autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma réputation,
-seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au milieu des malheurs de
-notre commune patrie.--
-
-[En marge: Départ de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napoléon
-à Ferdinand VII.]
-
-[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de
-Napoléon, Ferdinand se décide à partir pour Bayonne.]
-
-M. d'Urquijo non écouté se retira à l'instant, et livra à eux-mêmes
-les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu
-troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant
-et ferme. Le général Savary étant survenu, avec la lettre de Napoléon
-à la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres
-lumières, et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils
-auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et
-menaçante, car l'étrange prétention de juger le litige survenu entre
-le père et le fils ne pouvait révéler que la volonté de condamner l'un
-des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de
-régner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les
-abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel
-Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements
-d'Aranjuez, qu'il espérait l'être à la suite de son entretien avec
-Ferdinand VII, et qu'immédiatement après il ne ferait aucune
-difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse
-leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être
-reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayonne, et ils eurent la
-simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu'il
-fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit
-qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne
-voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir
-le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir à Irun, en se
-faisant précéder d'un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne.
-Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à
-Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère
-laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du
-reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils
-étaient aveuglés sur leur péril.
-
-[En marge: Au moment du départ de Ferdinand, le peuple se précipite
-sur les voitures pour l'empêcher de partir.]
-
-[En marge: La foule s'étant apaisée, Ferdinand part le 19 pour
-Bayonne.]
-
-Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir
-Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses
-conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait
-dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho,
-et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au
-départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se
-mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva
-soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui,
-depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit
-dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de
-s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits
-des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une
-collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées
-d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de
-rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons
-allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où
-étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements,
-le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de
-Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause,
-envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le
-duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la
-foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés
-royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la
-certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de
-Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple
-s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent
-attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture
-en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à
-travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les
-superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop,
-entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à
-celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte,
-trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son
-adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal
-des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés
-et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur,
-avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt
-l'étranger appuyé sur des armées formidables.
-
-[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.]
-
-Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de
-passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il
-traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le
-recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès
-de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes
-pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le
-pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans
-l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En
-approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et
-Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du
-titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant
-encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne
-reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On
-pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer.
-
-[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.]
-
-[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.]
-
-Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes,
-et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son
-arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des
-magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût
-disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que
-Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première
-visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous
-les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre
-de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un
-traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte
-de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui
-pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des
-chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château
-de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa
-petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une
-politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui
-touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une
-manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt
-démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le
-silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas
-exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du
-précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique;
-enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se
-respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition
-sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un
-coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous
-le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine
-Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un
-entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire
-au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au
-précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui
-supposait plus d'esprit.
-
-[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans
-lequel il lui dévoile toute sa politique.]
-
-Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le
-gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à
-son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des
-conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la
-franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par
-l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient
-agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire
-qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler
-franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se
-décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes
-d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs
-aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la
-cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé
-maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que
-l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il
-était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui
-elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et
-dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son
-fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal:
-témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris,
-sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne
-n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale,
-administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son
-rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que
-perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop
-expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse
-supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa
-disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action
-sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en
-avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant
-après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une
-quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à
-une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui
-coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas
-se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il
-allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il
-voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en
-préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était
-la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des
-révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de
-ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps,
-et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et
-rendre prospères.
-
-[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des
-desseins de Napoléon.]
-
-En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux,
-caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de
-l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être
-flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes,
-combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations.
-Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de
-disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le
-dédommager de ses peines.
-
-[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.]
-
-[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la
-perte de l'Espagne.]
-
-L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon
-auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment
-des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour
-d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI;
-qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de
-paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux
-États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses
-armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non
-pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait
-s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de
-tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme
-alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné
-du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui
-par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par
-ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang
-qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les
-services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât
-aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on
-rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée,
-secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on
-perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la
-France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la
-gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre,
-monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un
-sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre
-savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que
-m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre
-pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi
-qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra
-mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est
-impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours,
-malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que
-cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village,
-elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour
-lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé
-s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à
-user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements
-que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne
-fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses
-exigences et ses rigueurs inévitables.
-
-[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur
-de Napoléon.]
-
-En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret
-plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu
-doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus
-familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée
-formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette
-inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux,
-s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier
-Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que
-Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand
-VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant
-avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la
-révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui
-persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable,
-mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession
-qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner
-trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas
-à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya
-de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux
-conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la
-postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de
-Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il
-allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou
-de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire
-à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit
-Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur,
-qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que
-vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni
-l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur
-le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que
-moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi
-d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui
-affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.--
-
-[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine
-d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince
-Ferdinand.]
-
-[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes
-les propositions de Napoléon.]
-
-L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva
-son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il
-venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune
-forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la
-bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait
-signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne
-d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de
-Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette
-cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit
-autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la
-disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par
-imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était
-pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que
-celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne
-d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de
-territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait
-planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il
-voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de
-ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par
-conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de
-Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny
-sur la base d'un refus absolu.
-
-[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des
-emportements de M. de Cevallos.]
-
-Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir
-un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse
-n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une
-violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici
-que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes.
-Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous
-de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir
-fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné
-pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le
-rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été
-justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se
-retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était
-passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni
-assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de
-son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui
-avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de
-la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations
-resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à
-la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul
-roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas.
-
-[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et
-le prince de la paix à Bayonne.]
-
-[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière
-de se conduire avec les Espagnols.]
-
-Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait
-que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant
-Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux
-motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester
-contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était
-pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une
-violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était
-très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en
-la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon,
-regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer
-au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des
-Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de
-confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire
-partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la
-Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat
-d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille
-cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne
-songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que
-les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en
-même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de
-gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV,
-ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir
-celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour
-l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien
-comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès
-d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des
-Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner
-ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont
-une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix
-d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une
-colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et
-puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement
-d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir
-sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels
-que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser
-coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés
-avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une
-insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient
-probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les
-recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de
-résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre
-de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas
-s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues
-principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du
-canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la
-faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon
-était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne
-espagnole!
-
-[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du
-prince de la Paix.]
-
-Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon:
-c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la
-délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la
-reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les
-verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient
-qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince
-de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle
-qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis
-les fatales journées d'Aranjuez.
-
-[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la
-Paix.]
-
-[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de
-la Paix.]
-
-Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat
-n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols,
-irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes,
-semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu
-digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours
-les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le
-prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La
-multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui
-échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient
-compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de
-tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un
-jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc
-pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de
-gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio,
-éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès
-l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et
-prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question,
-elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée
-à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de
-répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée
-et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux
-souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été
-immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme
-tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de
-prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du
-reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne
-serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose
-qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette
-communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur
-Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force.
-Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son
-honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la
-junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer.
-
-[En marge: Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.]
-
-[En marge: Son départ pour Bayonne.]
-
-[En marge: Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.]
-
-L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré
-de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté
-elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au
-camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des
-blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait
-portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois
-l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien
-autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chez qui
-la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy,
-lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne
-sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers.
-Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ
-des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de
-joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient
-être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait
-les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés,
-préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux
-diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur
-départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au
-milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat
-avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour
-se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la
-lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent
-sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie.
-Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille
-reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation.
-
-[En marge: Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.]
-
-[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et
-suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.]
-
-[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de
-tous ses princes.]
-
-[En marge: Précautions militaires de Murat.]
-
-Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se
-croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la
-junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa
-dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la
-suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La
-junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au
-conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait
-renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé
-le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du
-gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le
-trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient
-à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient
-contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé
-tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus
-sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur
-contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par
-la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien
-maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient
-entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne
-réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon.
-Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient
-quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis
-entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière
-cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde
-impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même
-Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à
-peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous
-ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la
-confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient
-accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et
-s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec
-leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient
-d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de
-couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous
-l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel,
-village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers.
-Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais
-sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion
-indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval
-s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était
-enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et
-les Français. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions
-des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait
-quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les
-cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui
-dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey,
-ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid
-avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La
-seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la
-troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de
-Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des
-transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le
-traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait
-presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et
-commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès
-leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans
-les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à
-l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa
-future couronne. La division du général Dupont surtout était fort
-belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela
-tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat
-se consacrant à une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore
-applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa
-présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de
-la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel
-obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi
-d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs
-de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui,
-renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le
-maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous
-voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que
-vous aurez désigné.--Napoléon ne répondait à ces folles assurances
-qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid,
-et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat
-exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité.
-
-[En marge: Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.]
-
-Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas
-donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva
-bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir
-cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en
-servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi
-médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques
-avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes,
-par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des
-affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un
-monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de
-témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se
-hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux
-maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne
-des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse
-Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger
-promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre
-du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la
-reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être
-facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur
-fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un
-étranger, même un ennemi.
-
-[En marge: Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait
-Napoléon.]
-
-[En marge: Accueil que Charles IV fait à Ferdinand.]
-
-On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril.
-La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent
-seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les
-recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si
-la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les
-troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de
-tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui
-étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par
-sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils
-firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent
-reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires,
-trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant
-don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique
-contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était
-destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se
-croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence
-dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous,
-père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un
-moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses
-lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au
-vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en
-présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les
-bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant,
-comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation
-de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme
-de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques
-jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après
-un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols
-réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à
-composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon,
-qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé
-en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des
-Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux
-roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et
-de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes
-parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments
-qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la
-reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son
-frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne
-pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant:
-Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?...
-respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement
-qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule
-étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il
-était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt
-obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance
-obtenue.
-
-[En marge: Mai 1808.]
-
-[En marge: Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux
-projets de Napoléon.]
-
-Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience,
-c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas
-revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras,
-et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de
-s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il
-leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir
-de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut
-promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne
-pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la
-prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que
-Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France
-une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes
-régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte
-d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine.
-Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon,
-auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne
-connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait.
-
-Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où
-il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands
-honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures
-impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne,
-qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il
-avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il
-laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était
-étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au
-château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de
-Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.--Appuyez-vous sur
-moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte
-bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable
-gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la
-sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait
-oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles
-IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour
-tous les assistants: Où est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince
-de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami,
-sans lequel il ne savait plus exister.
-
-Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant
-découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée
-sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui
-étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les
-plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV
-était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son
-intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur
-deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le
-détrônement de Ferdinand.
-
-[En marge: Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à
-se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.]
-
-[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée
-par Napoléon.]
-
-[En marge: Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée
-par les meneurs de la jeune cour.]
-
-Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux,
-Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il
-avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à
-Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans
-les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de
-régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires,
-et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait
-clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être
-conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était
-évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser
-un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la
-faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de
-la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette
-sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII,
-parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à
-restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une
-abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première,
-que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la
-restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation
-espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de
-restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas
-régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les
-lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait
-ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne
-serait ni libre, ni digne, ni sûre.
-
-[En marge: Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.]
-
-La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles
-IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les
-violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait
-Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à
-entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre
-à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule.
-On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette
-obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une
-contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII.
-
-[En marge: Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat
-son lieutenant.]
-
-La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à
-échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver
-l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer
-Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui
-transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit
-d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en
-vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes,
-et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité,
-nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses
-pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes.
-Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la
-royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier
-ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré
-en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui
-s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de
-Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la
-reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses
-parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un
-terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait
-lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le
-dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force.
-
-[En marge: Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand
-VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.]
-
-[En marge: Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne.]
-
-Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son
-côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui
-excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout
-corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il
-n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque
-de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le
-voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des
-courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les
-montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles
-qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il
-avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui
-arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et
-résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient
-plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se
-peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de
-manière à exalter pour lui tous les coeurs généreux. Ces courriers,
-voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises,
-perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient
-sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement,
-avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit
-universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de
-violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait
-ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était
-accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne
-pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par
-les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et
-ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable
-rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant
-à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses
-sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de
-Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était
-l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en
-étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour
-savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât
-elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le
-soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En
-attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après
-d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de
-nature à servir les desseins de Napoléon.
-
-[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à
-Madrid de membres de la famille royale.]
-
-[En marge: Résistance de la junte au départ de l'infant don
-Francisco.]
-
-[En marge: Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée
-du 1er mai.]
-
-Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée,
-c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les
-membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la
-vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don
-Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de
-l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid,
-demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation
-chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur
-avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de
-la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à
-la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle
-était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune
-infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale,
-il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette
-autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de
-ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er
-mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en
-nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille
-et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut
-fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on
-se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les
-derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de
-céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la
-guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps
-désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le
-Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force
-réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient
-qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de
-chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir
-national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus
-dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté
-de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils
-appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des
-infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions
-au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Le 1er mai,
-qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la
-campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux
-groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de
-Madrid. À la _Puerto del Sol_, grande place située au centre de
-Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale,
-telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las
-Carretas_, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya
-quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la
-multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille.
-
-[En marge: Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée
-du 2 mai.]
-
-[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient
-monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie.]
-
-Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci,
-répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2
-mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco,
-déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en
-effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été
-amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La
-reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don
-Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait
-des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs
-de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive
-agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci
-envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. À
-l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des
-pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger,
-lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient
-de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir
-ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule,
-et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer.
-Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le
-signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade
-commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout
-de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers
-français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les
-recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient
-par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent
-égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à
-l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons.
-
-[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes
-d'insurrection.]
-
-Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres
-avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la
-guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour
-entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus
-rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du _Buen
-Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et
-d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le
-colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais
-qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue
-_Mayor_, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même _Puerto
-del Sol_, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc,
-établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement
-de la porte de _Fuencarral_. Au même instant les cuirassiers et la
-cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de
-s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de
-la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de
-Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les
-troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors
-des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre
-de se porter partout où besoin serait.
-
-[Illustration: Insurrection de Madrid.
-
-(2 Mai 1808)]
-
-[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta
-del Sol et à l'arsenal.]
-
-L'action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un
-bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de
-peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait
-évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive
-toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût
-grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha
-avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta
-del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général
-Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats,
-vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des
-chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans
-plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins
-des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons
-pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de
-baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à
-la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une
-de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la _Puerta del
-Sol_, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur,
-et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les
-plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des
-chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent
-en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se
-disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les
-mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une
-grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une
-épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid.
-La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans
-les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy
-eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de _San
-Geronimo_, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des
-feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat
-plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la
-garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y
-étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs
-espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité
-d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu
-très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos
-soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et
-leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le
-peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions.
-
-[En marge: Madrid pacifié en deux heures de combat.]
-
-Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on
-n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de
-feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une
-commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans
-saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple
-fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir
-vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les
-troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de
-leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte
-répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui,
-accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient
-cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils
-demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des
-exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des
-Postes.
-
-[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour
-faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient
-encore en Espagne.]
-
-[En marge: Murat reconnu lieutenant-général du royaume.]
-
-Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un
-retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la
-populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en
-lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers,
-étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils
-le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus
-disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait
-pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même
-obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir
-même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue:
-Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux
-peuvent venir à bout de troupes régulières!--L'impression était
-profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son
-exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs
-milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les
-insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français
-une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme
-de coutume, donnait à cette journée une importance morale
-très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat
-pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant
-don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant
-don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés,
-moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver
-à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le
-repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir
-immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement,
-sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le
-décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du
-royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la
-place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les
-pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les
-appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa
-correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que
-toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la
-journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à
-l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une
-lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter
-aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs
-longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le
-grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions,
-il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français,
-Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa
-jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le
-plus facilement par le peuple espagnol.
-
-[En marge: Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.]
-
-[En marge: Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de
-Napoléon.]
-
-Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures
-de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen
-de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette
-espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit
-auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus
-d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on
-avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais,
-quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était
-pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que
-la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation
-devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en
-colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à
-leur tête Ferdinand VII. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs
-parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une
-extrême violence.--Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand
-VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié,
-de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages
-n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur
-moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez
-fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais
-aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple,
-et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette
-couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est
-capable de la porter.--En proférant ces paroles, le vieux roi,
-condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or,
-sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et
-il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son
-fils.--Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci
-avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand,
-l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir
-voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être
-faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces
-apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une
-sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien,
-et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant,
-s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien,
-tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions
-t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais,
-en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais
-réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur,
-le grand Napoléon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait,
-affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2
-mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille,
-quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton
-froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la
-couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou
-complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19
-mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il
-se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de
-conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des
-événements de Madrid.
-
---Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en
-s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est
-certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le
-personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait
-proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands
-résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution:
-c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y
-sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de
-Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé.
-Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce
-dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance
-de laquelle ils dépendent!--Puis Napoléon parla long-temps,
-grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique,
-de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes.
-Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces
-paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas
-bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes
-derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.--
-
-[En marge: Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince
-de la Paix.]
-
-Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que
-Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés
-dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du
-grand-maréchal Duroc.
-
-Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa
-famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il
-se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer
-comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions
-suivantes:
-
-1º Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait
-distrait aucune partie;
-
-2º Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à
-l'exclusion de tout autre;
-
-3º Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa
-vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de
-30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de
-France;
-
-4º Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale.
-
-Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et
-sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement,
-mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi
-eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins
-honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne:
-c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât
-roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce
-fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer
-à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il
-acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui
-était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur
-semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il
-protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à
-l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui.
-
-[En marge: Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la
-famille Bonaparte.]
-
-Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui
-assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de
-revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants,
-moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne.
-
-[En marge: Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand
-VII pour Valençay.]
-
-Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait
-être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne
-d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait
-ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre
-abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la
-division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du
-conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les
-conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les
-conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna
-des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui
-venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres
-tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès
-du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût
-achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils
-allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité
-française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à
-Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux
-archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste
-la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave
-personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient
-supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux
-jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence,
-en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle
-d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu
-depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de
-la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car
-Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle
-une politique digne de la fourberie du quinzième.
-
-[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les
-princes d'Espagne.]
-
-«AU PRINCE DE BÉNÉVENT.
-
- »Bayonne, le 9 mai 1808.
-
-»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don
-Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi
-à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au
-soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout
-préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge
-de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou
-dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je
-donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur
-de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service
-de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat
-extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout
-ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un
-théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas
-de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou
-cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie
-femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr.
-J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette
-aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La
-farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque
-château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis
-de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je
-le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en
-l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de
-mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une
-tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai.
-
-»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous
-trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le
-caractère de la nation et dans celui de votre rang.»
-
-[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et
-Ferdinand VII quittent l'Espagne.]
-
-Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de
-coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des
-habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il
-était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il
-avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé,
-les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant
-d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en
-France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices
-religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse,
-désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la
-vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches
-revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une
-véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas
-quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de
-gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de
-convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français
-une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre,
-irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et
-la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à
-la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte
-qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette
-précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à
-Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et,
-n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la
-confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en
-succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon
-de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit
-que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes
-de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt.
-
-[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et
-à son beau-frère Murat la couronne de Naples.]
-
-Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette
-couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes
-celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son
-frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du
-royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par
-l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis
-par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné
-d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que
-dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis
-honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles
-domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des
-déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui
-reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé,
-doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui
-l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la
-moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne.
-Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux
-mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de
-l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de
-commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid,
-qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses
-résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître;
-qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon,
-savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait
-fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon
-n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple
-allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme,
-quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le
-royaume de Naples.
-
-[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne
-d'Espagne.]
-
-Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait
-avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à
-vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce
-qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent
-cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les
-Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à
-trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses
-frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde.
-Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous
-laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au
-maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par
-le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du
-reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc.
-
-Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient
-alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II.
-
-[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de
-Naples.]
-
-Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer
-à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour
-régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée
-à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau
-disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes
-vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou
-l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de
-Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la
-Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants.
-Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute
-l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part
-à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des
-renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces
-divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi
-d'Espagne.
-
-[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre
-la couronne d'Espagne.]
-
-On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur
-de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon
-venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la
-Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui
-avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le
-renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla
-profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra
-bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait
-briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une
-amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son
-tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement;
-mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait
-assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait
-conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était
-plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être
-envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation
-imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient
-inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus
-habile.
-
-[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols
-éclairés, après les événements de Bayonne.]
-
-[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de
-Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.]
-
-Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât
-pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la
-transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les
-mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à
-changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un
-reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres
-qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don
-Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres
-du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à
-Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de
-coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre
-dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort
-de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur
-l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle
-était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet
-attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du
-peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori
-Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre,
-tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte
-qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux
-Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées
-européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand
-dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la
-métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le
-conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le
-coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays.
-Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec
-elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves
-occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les
-renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations
-par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de
-fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait
-arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une
-destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII,
-qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de
-les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment
-de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de
-la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid,
-convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur
-parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à
-traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été
-affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un
-peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et
-qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres
-de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père
-et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand
-VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence,
-crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des
-résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à
-fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le
-roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou
-intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de
-Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la
-nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui
-devait en être investi.
-
-[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par
-les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.]
-
-Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de
-leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des
-conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph
-Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns,
-pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de
-la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de
-dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre
-pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et
-d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux;
-mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince
-absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le
-servir.
-
-Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la
-junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour
-appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas
-leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi
-absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat,
-car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été
-plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il
-plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas
-moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour
-leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir.
-
-[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et
-des Indes.]
-
-Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports
-répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en
-France les parlements, avaient toujours recherché les occasions
-d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils
-en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant
-contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits
-du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre,
-et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives
-négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les
-conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant
-que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient
-définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient
-le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince
-Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de
-l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les
-conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de
-Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance
-bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après
-tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les
-plus estimés de la famille Bonaparte.
-
-Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines
-qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que
-rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il
-éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la
-candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire
-renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager,
-ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant
-besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus
-violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait
-placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis,
-non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait
-à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi
-auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait
-de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en
-ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez
-lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on
-n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui
-venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général
-qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à
-tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de
-rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services
-rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à
-devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette
-réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque
-chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance
-qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix,
-disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être
-traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins.
-
-[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne
-d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.]
-
-Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie
-indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive
-de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines
-qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de
-l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous
-les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi
-merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le
-reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière
-de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et
-que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent
-des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie.
-
-Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents
-dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à
-l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous
-l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des
-finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et
-de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins,
-restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans
-l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour
-l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé.
-Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents.
-Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza,
-ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques
-d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire
-espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda
-immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service.
-Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports,
-des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour
-avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les
-Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision
-si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette
-puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la
-nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état
-de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose
-singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me
-les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut
-ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation
-j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il
-aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il
-avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser.
-La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de
-cette justification.
-
-[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.]
-
-[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant
-derrière la banque de France.]
-
-Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de
-l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de
-quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre
-quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son
-avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la
-caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait
-arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie.
-Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait
-mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient
-grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet
-emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour
-ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait
-fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé
-instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la
-victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci,
-craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée
-en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources
-défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait
-point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à
-lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant
-bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait
-supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui
-était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il
-ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait,
-car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait
-n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à
-l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la
-Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que
-Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les
-principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de
-l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut
-pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables,
-qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était
-qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé
-avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds,
-courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute
-la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin
-de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs
-millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques
-qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi
-les délais ordinairement attachés à toutes les transactions.
-
-Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent
-et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et
-perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires
-publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des
-ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait
-plus qu'aucun autre à ranimer.
-
-[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.]
-
-[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général
-Dupont.]
-
-Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne,
-surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait
-pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à
-temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on
-écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât
-sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer
-une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en
-Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être
-plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des
-Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du
-général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix,
-pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le
-plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie
-était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde
-division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir
-la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à
-soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin
-de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une
-forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses
-servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les
-prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes
-conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas
-d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand
-VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient
-dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et
-mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En
-conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de
-Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de
-Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les
-recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux
-régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils
-devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en
-outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les
-troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter
-deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida,
-l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc
-contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première
-division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général
-Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de
-Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les
-intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les
-mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors
-plus rien à craindre.
-
-[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et
-au Ferrol, pour une expédition aux colonies.]
-
-[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses
-directions.]
-
-Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les
-présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du
-Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque
-des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes
-espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une
-division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une
-expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et
-l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de
-celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées,
-pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller
-partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de
-Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut
-prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine
-au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce
-motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de
-l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur
-donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur
-licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une
-distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur
-les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de
-l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française,
-ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné
-bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus
-profondes combinaisons du génie.
-
-[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.]
-
-Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier
-soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies
-espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le
-coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le
-plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes
-projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait
-manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche
-coopération de l'Espagne.
-
-[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et
-françaises, pour leur porter les publications réclamées par les
-circonstances.]
-
-Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant
-avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour
-cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits
-bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes
-promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce
-confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les
-répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les
-derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin.
-Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à
-défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des
-armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement
-ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres
-dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port
-d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les
-moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce
-de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à
-construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible
-voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en
-fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier,
-sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole,
-chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois
-suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir
-bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir.
-
-Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce
-port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les
-bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à
-la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps
-espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il
-voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits
-bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel
-de guerre.
-
-[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.]
-
-Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les
-colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il
-commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de
-l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et
-procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le
-spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des
-expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y
-avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la
-mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux,
-d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de
-guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats
-espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était
-destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques
-centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de
-Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine
-de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé
-Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours
-suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à
-l'abri de toute tentative.
-
-[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.]
-
-À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon
-ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en
-équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de
-ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et
-d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs
-frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons
-dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les
-meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division
-de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse,
-et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de
-France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux
-neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où
-l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix
-on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette
-avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le
-_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus
-après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène.
-Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à
-sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en
-Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces
-six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans
-affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le
-général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons,
-et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux
-vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de
-suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui
-faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement
-était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra
-bientôt, à l'exécution des plus grands desseins.
-
-[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre
-qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.]
-
-À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le
-compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les
-ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six
-vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de
-naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter
-quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à
-Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à
-Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y
-présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire,
-écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte
-administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de
-nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre
-présence chez eux.--
-
-Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller
-l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les
-forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français.
-Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous
-les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix
-jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes
-complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le
-retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles
-troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité
-toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la
-Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même.
-C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils
-allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une
-même autorité.
-
-[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.]
-
-L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait
-eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la
-Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral
-Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les
-deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux
-frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11
-une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier.
-Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division
-de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue
-de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral
-Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait
-long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait
-ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à
-l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où
-il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe
-de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise.
-L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la
-division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf
-jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses
-dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses
-deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en
-quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il
-s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le
-passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph
-était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme
-avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à
-Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant
-la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et
-usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli
-par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le
-10 avril.
-
-[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.]
-
-Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps,
-avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait
-voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses
-officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu
-qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient
-tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix
-vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents
-équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et
-Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le
-_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à
-Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de
-Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de
-Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de
-conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le
-_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs
-frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille
-hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de
-Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y
-augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport.
-
-[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.]
-
-Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à
-Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état
-de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être
-lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques
-marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois,
-portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour
-équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française,
-réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux,
-devait ainsi s'élever à douze.
-
-[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.]
-
-À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de
-trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À
-Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le
-_Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il
-fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq
-mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux
-en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés
-en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant,
-sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille
-hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre.
-
-[En marge: Flotte d'Anvers.]
-
-Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à
-Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont
-quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de
-Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en
-bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et
-très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La
-flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement
-contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille
-hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit
-vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises.
-
-[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par
-Napoléon.]
-
-Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus
-20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes
-dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux
-appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35
-vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à
-Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à
-Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient
-construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il
-devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de
-placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à
-Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6
-mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30
-mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à
-Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de
-ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un
-point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle
-épouvante.
-
-[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux
-moyens préparés par Napoléon.]
-
-En attendant que ce grand développement de forces fût achevé,
-Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans
-la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la
-Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux
-bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7
-de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à
-l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement
-de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de
-102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans
-les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux
-pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant
-deux ou trois années.
-
-[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.]
-
-Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace,
-quelque inquiétante et coûteuse qu'elle pût être pour la
-Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs
-deux résultats immédiats: une expédition dans l'Inde et une en Égypte,
-double projet qui attirait toute son attention dès qu'elle cessait
-d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume,
-ordonné d'ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de
-transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés
-en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans
-traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de
-quoi embarquer 12 mille hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3
-mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de
-vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille
-hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de
-semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque
-moins rapprochée.
-
-Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre
-menacée sur tous les points à la fois, l'expédition de Lorient devait
-partir la première, pour porter à l'île de France les 4 ou 5 mille
-hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'était un renfort
-d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'île
-de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expédition
-de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi à l'île de
-France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et
-une escadre puissante, était en mesure de renverser ou d'ébranler au
-moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu après l'amiral
-Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en
-Égypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre
-dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pût résulter de ces
-tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos
-colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et
-dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amirauté anglaise
-qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles.
-
-[En marge: Courses de Napoléon autour de Bayonne pour s'enquérir de
-beaucoup de détails relatifs à la marine.]
-
-[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes
-conditions, et en faire un port de construction.]
-
-[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en
-rapporter des denrées coloniales.]
-
-Tandis qu'il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le
-ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et
-qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les détails d'après
-l'avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir
-montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter
-l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup
-d'informations relatives à la marine. Depuis qu'il était dans les
-Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de
-pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il
-s'était promis de vaincre la nature à force d'art. _Le coeur me
-saigne_, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois
-si précieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie
-de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de
-préparer des attelages de boeufs pour les traîner jusqu'à Langon, et
-les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et La
-Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s'obstina à
-faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du
-pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne
-donnait que quatorze pieds d'eau à marée haute. Ce n'était pas assez
-pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon
-voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient
-reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de
-suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'éloignant la mer
-devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en
-proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter
-et d'arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs
-projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont
-elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles
-ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du
-commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des
-munitions et des hommes. Leur exigence s'étant élevée trop haut, il
-décida le départ de corvettes et de frégates, qui devaient porter des
-recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le
-compte de l'État. _À des circonstances extraordinaires il faut_,
-disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien
-faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques
-de sucre et de café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses
-à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues.
-
-[En marge: Formation d'une junte à Bayonne.]
-
-[En marge: Tendance à l'insurrection dans quelques-unes des provinces
-espagnoles.]
-
-En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre
-d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les
-diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient
-répondu à son appel, les uns parce qu'ils étaient convaincus que, pour
-le bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice,
-pour sauver ses colonies et assurer sa régénération, il fallait se
-rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils étaient
-attirés par l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu'inspire
-un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui
-avait éclaté à Madrid le 2 mai, s'était communiqué dans plusieurs
-provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des
-troupes françaises, en Aragon à cause de l'esprit national de cette
-province frontière, dans les Asturies à cause d'un vieux sentiment
-d'indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment
-des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins
-touché par les considérations politiques que par l'attentat commis
-contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni
-osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de
-Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns, bien que
-portés à se rendre à Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il
-y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c'est
-que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une
-sorte de terreur populaire et superstitieuse s'était emparée des
-esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et
-notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce
-qui était fâcheux, car c'étaient autant de forces laissées à
-l'insurrection. Napoléon, averti par Murat de cette disposition des
-esprits, avait renvoyé pour quelques jours MM. de Frias, de
-Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de
-montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé.
-
-[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans
-l'impossibilité de commander.]
-
-On touchait à la fin de mai, et l'esprit public s'altérait visiblement
-en Espagne, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat
-demandait avec instance qu'on en finît, pour décider d'abord une
-question qui n'avait pas cessé de le préoccuper beaucoup, et ensuite
-pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des
-Espagnols. Napoléon, qui devinait parfaitement les motifs personnels
-de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la
-réponse qu'il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la
-plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à
-tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de
-Napoléon, avait fini par succomber tant au climat qu'à ses propres
-émotions. Il avait été atteint d'une fièvre presque mortelle, qui
-mettait ses jours en péril, et persuadait aux basses classes que le
-lieutenant de Napoléon venait d'être frappé par la Providence. Ce
-n'était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire,
-et cette subite disparition de l'autorité du lieutenant-général dans
-les circonstances actuelles.
-
-[En marge: Juin 1808.]
-
-[En marge: Acceptation et arrivée de Joseph.]
-
-[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.]
-
-[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne
-d'Espagne.]
-
-Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin, après trois
-semaines d'attente, l'acceptation et l'arrivée de Joseph, qui n'avait
-pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 6 juin,
-veille de son arrivée, Napoléon se décida à le proclamer roi
-d'Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y
-recevoir immédiatement les hommages de la junte. En conséquence
-Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations
-du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne
-et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses
-États d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon
-alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de
-démonstrations tout à la fois sincères et calculées, car il l'aimait,
-et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte.
-Joseph était enivré de sa grandeur, et inquiet aussi des difficultés
-qu'il entrevoyait, difficultés dont la révolte des Calabres pouvait
-déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était
-beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait
-presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à
-en mourir; et dans ces perplexités il se laissait aller à regretter le
-doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas à consoler la douleur de
-Murat! Étrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles
-que devait offrir cette famille, placée un moment par un grand homme
-dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des
-réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre.
-
-[En marge: Présentation à Joseph des Espagnols réunis à Bayonne.]
-
-[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols
-qu'on lui présente.]
-
-[En marge: Cérémonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par
-les Espagnols présents à Bayonne.]
-
-Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les
-plus considérables d'Espagne qu'il avait successivement attirés à
-Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes
-importants, qu'il voulait connaître, et que sa désignation seule
-flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage
-quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité,
-moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de
-Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. Il y
-suppléait par une extrême douceur, et par une certaine grâce mêlée
-d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient
-contracté auprès de lui l'habitude de parler d'armées, de diplomatie,
-d'administration, et le faisaient assez bien pour n'être pas trop
-déplacés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune
-les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n'était dépourvu d'esprit.
-Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants,
-déjà séduits par la présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de
-prévenances, et l'étalage de quelques connaissances acquises à Naples,
-sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la
-servilité est contagieuse, la plupart des Espagnols appelés autour de
-lui se mirent à vanter ses vertus, même à y croire. Les ducs de San
-Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de
-Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuñez, d'Orgaz, le fameux
-Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à
-penser que l'intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumît
-à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O'Farrill,
-ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à
-Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part
-était beaucoup plus naturel, car ils n'étaient pas hommes de cour,
-mais hommes d'affaires, point astreints à la fidélité domestique, et
-tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur
-pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur
-l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Après
-avoir approché Napoléon d'ailleurs, ils furent pénétrés d'admiration,
-et oublièrent presque les procédés employés à l'égard de la famille
-détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant
-l'arrivée de Joseph, Napoléon avait préparé avec les Espagnols
-présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux
-moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de
-l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, on rassemblerait
-la junte, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui
-donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait
-été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph
-était arrivé le 7 juin. Le 15 la junte fut convoquée sous la
-présidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII,
-destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'être de tout
-roi éclairé. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrétaire.
-Après quelques discours d'apparat, répétant tous qu'il fallait
-recevoir de la main de Napoléon un membre de cette dynastie
-miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce
-membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui
-proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès
-de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont
-malheureusement on représentait les lumières, mais non les passions.
-Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant
-bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir.
-
-[En marge: Constitution donnée à l'Espagne.]
-
-Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta
-sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était
-modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications
-appropriées aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui
-suivent:
-
-Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de
-primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et
-de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce
-qui assurait l'indépendance de l'Espagne;
-
-Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de
-France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de
-protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen
-d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de
-ces libertés avait pu être violée;
-
-Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de _banc du clergé_,
-vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de _banc de la
-noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés
-des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes,
-15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les
-universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient
-représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans,
-discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la
-dépense;
-
-Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de
-la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour,
-qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre
-de Cour de cassation;
-
-Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à
-l'exemple de celui de France.
-
-[En marge: Juillet 1808.]
-
-Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était
-appropriée et aux moeurs de l'Espagne et à l'état de son éducation
-politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni
-des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de
-la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard
-toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui
-contenait en germe la régénération de l'Espagne.
-
-La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7
-juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis
-sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de
-dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de
-l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main
-posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et
-à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces
-actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop
-obéi de toutes les choses du temps.
-
-Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume.
-Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le
-2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des
-Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en
-Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait
-le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller
-relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter
-un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans
-péril pour sa vie.
-
-[En marge: Forces préparées pour accompagner Joseph à Madrid.]
-
-Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas
-envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter,
-avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les
-réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves
-de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les
-généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui
-occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés
-de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces
-camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne,
-et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers
-polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le
-pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de
-vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid
-à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux
-Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les
-grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas.
-
-[En marge: Entrée de Joseph en Espagne.]
-
-[En marge: Adieux de Napoléon à Joseph.]
-
-Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et
-suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la
-junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France,
-l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il
-entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de
-Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de
-Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des
-maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne.
-
-Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée
-systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il
-avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne
-d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en
-Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la
-force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il
-voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur.
-L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux
-Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à
-Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge
-de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut
-entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la
-seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour
-l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France.
-La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une
-perfidie indigne de son caractère.
-
-Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre
-montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements
-eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la
-médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens.
-
-FIN DU LIVRE TRENTIÈME
-
-ET DU TOME HUITIÈME.
-
-
-
-
-NOTE DU LIVRE XXIX.
-
-(VOIR PAGE 474.)
-
-
-J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains,
-qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions
-douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me
-fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme
-il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a
-conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de
-même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il
-s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous
-pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières
-traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir
-la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire
-remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de
-Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à
-la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant,
-jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant
-le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens.
-Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se
-trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de
-l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent
-déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les
-déterminer.--Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand
-l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de
-la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents
-historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait
-possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique
-m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui
-n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de
-recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour
-l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des
-recherches consciencieuses.
-
-D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui
-ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents
-historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela
-frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de
-Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est
-remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore,
-par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé
-son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur
-beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays,
-lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi
-les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage
-d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques
-documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la
-vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La
-correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches
-fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de
-Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny,
-très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de
-l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme,
-très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un
-ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès
-de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je
-n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans
-cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne.
-Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour
-seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de
-Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre,
-ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires
-étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc
-elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais
-alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de
-Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces
-agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat
-d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général
-comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon,
-dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils
-n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette
-affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents
-de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car
-chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le
-reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous
-ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance
-considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue,
-qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a
-complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que
-ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité
-pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général,
-quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est
-si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les
-événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à
-l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus
-embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta
-long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à
-personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais
-au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand
-à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui
-rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre
-de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de
-l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique,
-et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon,
-envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et
-enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se
-trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII
-n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie
-du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils,
-de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de
-Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à
-Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait
-tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce
-qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce
-doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers
-toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien
-cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents,
-devient impossible quand on ne les a pas eus tous?
-
-Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En
-comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux
-agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des
-instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres
-militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les
-ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux
-qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au
-moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être
-obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité,
-mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a
-un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches.
-
-À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à
-quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu.
-
-Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser
-les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette
-idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après
-la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette
-cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité,
-l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses
-trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait,
-enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix
-appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole
-aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir
-aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples.
-Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle
-un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette
-idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour
-d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de
-boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples;
-par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle
-s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile.
-
-On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix,
-Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La
-correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres
-impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une
-immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard
-des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet
-d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon
-fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à
-ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention
-au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec
-l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce
-détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en
-Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit,
-par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un
-1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque;
-mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance
-secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet
-fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid.
-On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon
-voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le
-Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à
-contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le
-continent contre elle.
-
-Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que
-d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et
-ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet,
-tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation,
-adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la
-guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait
-toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre
-l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les
-hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche
-et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le
-Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent
-qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la
-neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre,
-pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en
-brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors
-seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la
-prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle
-excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de
-tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en
-d'autres temps.
-
-Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité
-secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant
-pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec
-l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment
-(octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut
-visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des
-mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée
-naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est
-à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au
-projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies,
-pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les
-transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous
-le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les
-indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son
-ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les
-vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du
-procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes,
-puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en
-poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du
-pardon royal accordé au prince des Asturies.
-
-Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la
-guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers
-les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa
-volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un
-répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour
-l'Italie en novembre 1807.
-
-Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que
-Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec
-Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons.
-Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des
-troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de
-simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés
-à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez
-Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre
-l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa
-la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne.
-
-Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et
-prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et
-qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne.
-
-Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la
-question:
-
-1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun
-sacrifice de la part de l'Espagne.
-
-2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre
-et l'ouverture des colonies espagnoles.
-
-3º Détrôner les Bourbons.
-
-Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas
-y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie.
-Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un
-frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute.
-
-Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a
-été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par
-Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les
-Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M.
-de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au
-dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet,
-tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et
-à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à
-un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche
-à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté,
-on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer;
-toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en
-finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de
-l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité,
-du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident
-intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux?
-Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en
-tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que
-c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de
-février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes
-avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et
-l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même
-temps et plus sérieusement il tendait au détrônement.
-
-Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet:
-
-1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet
-n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but,
-l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si
-cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé,
-son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution,
-prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute.
-
-2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se
-faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu
-besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de
-donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes
-les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la
-cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé
-infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il
-voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel
-était destinée l'armée française.
-
-3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à
-faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire
-turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers
-le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la
-Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur
-un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le
-détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel
-sacrifice le concours ou le silence de la Russie.
-
-Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second
-projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant
-ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux,
-n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les
-expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives,
-Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère,
-et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était
-secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques
-projets du temps.
-
-Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les
-Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené
-qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été
-témoin de leur incapacité et de leur décadence morale.
-
-Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile
-de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point
-que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs
-années de recherches et de réflexions.
-
-Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez,
-c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il
-voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu,
-l'ignorait absolument.
-
-L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire
-partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette
-idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon
-esprit, après beaucoup de vicissitudes.
-
-En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon,
-surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en
-moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque.
-Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre,
-ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il
-voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une
-guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour
-d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_.
-
-Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le
-passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix.
-Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez
-d'être le plus rassurant possible._»
-
---Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le
-roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._»
-
---Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid,
-_où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées
-paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_.
-J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo,
-pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez
-mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes.
-Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre
-de l'argent.»
-
---Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec
-peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du
-monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je
-vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de
-reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure
-intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de
-déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me
-retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à
-venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement
-que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur,
-et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne
-soit arrivée.
-
-»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays.
-Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois
-prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins
-de Buitrago et d'Aranda.»
-
-Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la
-cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon
-eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai
-reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et
-pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du
-14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que
-soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que
-ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_,
-d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus
-nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de
-vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour
-d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à
-coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est
-de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position
-serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force
-plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la
-division Duhesme, forte de 14 mille hommes.»
-
-Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à
-tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince
-des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y
-reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais
-arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires.
-
-»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._
-J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux
-d'effaroucher ces gens-là._»
-
-L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans
-collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour
-éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers
-passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je
-suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec
-la population, il voulait cependant faire partir la cour.
-
-En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait
-tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de
-Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit
-comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire
-pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul
-acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient
-arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur
-Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter.
-Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en
-prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui
-pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et
-d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance
-plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce
-sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la
-nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon
-cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la
-laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars:
-
-«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez
-demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour
-est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez
-de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y
-laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au
-prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes
-françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi
-d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.»
-
-Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris
-(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de
-suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80
-mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule
-explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le
-départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de
-la cour d'Espagne.
-
-On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper,
-s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait
-pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de
-violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien
-mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait
-la solution cherchée.
-
-Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon
-était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection
-grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et
-abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci:
-Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies.
-Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une
-charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de
-répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat
-qu'en Portugal.--
-
-Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce
-résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la
-royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais,
-ce qu'il fallait avant tout éviter.
-
-Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps
-cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour
-d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée,
-l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de
-Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits
-concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées,
-j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte
-française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à
-s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus
-par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté
-poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre
-arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette
-réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et
-résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une
-conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M.
-Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre
-chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le
-chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à
-Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée
-impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été
-pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que
-pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir
-de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou
-quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la
-précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et
-quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce
-devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré
-aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne
-s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la
-Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne
-contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et,
-contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché
-chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces
-termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer
-l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose
-qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté
-de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que
-possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse
-défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous
-avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez
-bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en
-garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement
-comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le
-vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français.
-
-»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut
-guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à
-son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera
-possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage
-avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de
-méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce
-qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa
-Majesté.» (21 février 1808.)
-
-J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité
-découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité
-aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de
-détrôner les Bourbons.
-
-Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi.
-D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant
-le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant,
-composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de
-Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison
-de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle
-voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se
-combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le
-trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies
-ne fussent point insurgées.
-
-On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il
-m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en
-saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a
-laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires
-inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a
-écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans
-ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont
-laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé
-que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc
-qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la
-suivante:
-
-Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté
-qu'après Tilsit, et point avant.
-
-Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du
-Portugal à la Grande-Bretagne.
-
-Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut
-profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de
-l'Europe.
-
-Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les
-événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler
-des affaires d'Espagne de vive force.
-
-Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses
-projets.
-
-En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un
-démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement.
-
-Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet,
-celui du détrônement.
-
-Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation
-extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de
-l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin
-pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou
-deux provinces.
-
-Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans
-collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les
-colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de
-Cadix.
-
-Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et
-telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la
-postérité puisse espérer.
-
-Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de
-Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et
-blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter
-et l'éclaircir dans la note suivante.
-
-
-
-
-NOTE DU LIVRE XXX.
-
-(VOIR PAGE 547.)
-
-
-La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de
-Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite
-depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de
-nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle
-j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de
-contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y
-croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire
-à ce sujet une conviction entière.
-
-Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement:
-
- «29 mars 1808.
-
-»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur
-la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même.
-L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je
-reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une
-nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour
-soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de
-l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a
-tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre
-chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques.
-
-»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils
-craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront
-contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai
-des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus.
-
-»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré
-l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de
-Ferdinand; le parti populaire est le plus faible.
-
-»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires
-au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer,
-on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers
-les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre
-odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille
-hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec
-avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils
-peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie.
-
-»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en
-est d'autres que vous sentirez.
-
-»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier
-nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle
-tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des
-enrôlements de Siciliens et de Portugais.
-
-»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir
-aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce
-pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé.
-Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et
-l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus
-petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette
-anarchie.
-
-»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à
-l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre?
-
-»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en
-prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire
-régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement
-dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois.
-
-»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait
-roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis
-vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de
-famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres
-princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les
-immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien
-précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont
-suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur
-les frontières du Portugal et attendre.....
-
-»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi
-précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la
-capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la
-magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le
-prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans;
-il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait
-produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les
-Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary
-d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera
-avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre;
-en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous
-ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous
-jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme
-roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et
-le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes
-honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne
-puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera
-pas difficile, je n'en sais rien moi-même.
-
-»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit
-intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs
-immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le
-perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la
-mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la
-soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux
-bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de
-recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui
-garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la
-féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et
-les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont
-jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la
-splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que
-j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils
-peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans
-l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit
-être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune
-démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et,
-me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté.
-
-»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même...
-Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne
-vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous
-nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos
-instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont
-est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des
-changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous
-recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères.
-J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus
-sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour
-l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les
-églises et les couvents.
-
-»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée
-espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté
-il soit brûlé une amorce.
-
-»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même
-l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une
-distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre
-s'allumait, tout serait perdu.
-
-»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider
-des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des
-explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les
-gouverneurs espagnols.
-
-»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements
-majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me
-renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette
-dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc.
-
-»Signé NAPOLÉON.»
-
-Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot
-de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que
-Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut
-fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par
-son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la
-veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant
-tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres
-ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand
-celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il
-se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de
-Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait
-l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de
-cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour
-exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et
-rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être
-qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la
-plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est
-vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus
-extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car
-pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille,
-ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une
-lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette
-inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt
-pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour
-l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité
-comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus
-qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps
-voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout
-autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et
-que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on
-connaît le coeur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans
-les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes
-volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les
-plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a
-telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée,
-parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne
-fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive
-aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant
-de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière
-bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire
-des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance
-il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance
-quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt
-philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de
-l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses
-j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative.
-
-Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage
-qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en
-effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et
-militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se
-sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant
-rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être
-frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données
-historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de
-mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des
-raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne
-sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les
-détruire.
-
-Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce
-qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres
-du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29).
-Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui
-disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en
-tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans
-Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute
-la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans
-une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite
-suivie par Murat et ordonnée par Napoléon.
-
-Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au
-dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette
-preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y
-en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il
-s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont
-la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur
-40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont
-voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces
-journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à
-Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a
-successivement adressées à Murat, il lui dit: «_Je reçois votre lettre
-du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27
-mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront
-fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à
-l'instant pour se rendre près de vous..._» Ainsi pas un mot de la
-lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle
-avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il
-avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en
-déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue.
-
-Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une
-signification plus grande par une autre circonstance, qui est la
-suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle
-on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est
-tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la
-plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire
-qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la
-réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette
-lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été
-prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une
-vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait
-pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente
-surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment
-impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la
-date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est
-arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout
-fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est
-évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien
-d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre
-ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas
-été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure.
-
-Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui
-précède et suit, sa non-existence au dépôt du Louvre, le silence de
-Napoléon, le silence de Murat à son sujet, m'ont fait douter de son
-authenticité, et m'ont démontré au moins qu'elle n'avait pas été
-remise.
-
-Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux,
-et comment je suis arrivé à croire qu'elle avait été écrite sans avoir
-été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter; et
-chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-être,
-j'en ai été persuadé davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le
-style, ils ne savent pas jouer la pensée; et surtout il aurait fallu
-qu'ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de
-précision, parler du départ du général Savary, de la commission donnée
-à M. de Tournon, et de quantité d'autres particularités de la même
-nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui
-lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le
-suivant: Napoléon dit à Murat: _Vous allez trop vite dans vos
-instructions du 14 au général Dupont_. Or, il y a, en effet, des
-instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche
-que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se
-plaçait dans le moment; car, en portant trop vite le général Dupont en
-avant, Murat laissait les derrières de l'armée en prise aux
-tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les
-ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas
-savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu
-minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ce
-détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être
-Napoléon lui-même, essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre
-après coup pour se justifier de la plus grave faute de son règne; car,
-indépendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi,
-n'ayant pas même voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc
-d'Enghien, il était impossible qu'il inventât cette circonstance des
-ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces du
-Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a écrit à Sainte-Hélène que,
-sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits
-quand il n'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires
-sont exposées à ces erreurs, et je l'ai souvent éprouvé en comparant
-les écrits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs.
-
-La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son
-authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette
-lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et surtout le silence de
-Murat, qui n'en accuse pas même réception? Voici de quelle manière
-j'ai essayé d'y parvenir.
-
-J'ai trouvé au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu
-que seul de tous les agents français il avait blâmé l'entreprise
-d'Espagne, et avait supplié Napoléon de suspendre toute résolution à
-ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J'ai
-lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général
-Grouchy et autres avaient beaucoup ri à Somosierra des sombres
-terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que
-Napoléon ne prît aucune décision d'après ce que lui dirait M. de
-Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de
-son état-major. J'ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance
-de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir à Burgos, attendant
-l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouvé qu'il arriva
-à Paris quelques jours après. Il ne put en marchant fort vite arriver
-avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tôt à la date
-du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre.
-Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant
-écrit ni le 22 ni le 23, Napoléon dut passer deux jours sans dépêches
-d'Espagne, et ce durent être le 28, le 29 ou le 30, répondant aux 22
-et 23, à cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid à
-Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29
-(si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur
-inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de
-graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en
-ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M.
-de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et
-provoquer la lettre dont nous parlons. Napoléon le chargea
-naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque
-sorte. Cette phrase: _M. de Tournon vous remettra cette lettre_, la
-rattache à M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci
-rendent ce lien plus évident encore. Puis les dates concordent pour
-placer justement cette inconséquence momentanée de Napoléon avec
-lui-même dans les deux jours où il fut sans nouvelles, après en être
-resté à celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30
-la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout
-s'était heureusement passé, il revint à ses idées accoutumées,
-approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de
-Tournon de la remettre, ou fit courir après lui pour lui dire de ne
-pas la remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est
-certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que
-si elle n'avait pas été écrite, bien qu'il sût par les propos de M. de
-Tournon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement
-passager.
-
-Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au
-soir, M. de Tournon alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui
-suppose qu'il ne s'arrêta pas un moment, et ce qui le place à Paris le
-29, jour même où il fit varier l'Empereur et écrire la lettre dont il
-s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où
-il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la
-rattachant à lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles
-et en conférant les dates, de tout éclaircir.
-
-Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle
-parvenue à la publicité? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de
-Las Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que
-M. de Las Cases l'ait reçue de Napoléon, en preuve de ce qu'il ne
-s'était pas complétement abusé sur les événements d'Espagne. Il est
-possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu,
-et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains
-détails prouvent d'une manière irréfragable que la lettre n'a pas été
-inventée; d'autres détails également authentiques prouvent qu'elle n'a
-pas été remise; les opinions constatées de M. de Tournon, le soin de
-l'en charger, la rattachent à lui; les dates la placent à un moment
-qui dut être pour Napoléon celui de grandes inquiétudes, et la
-contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Napoléon fut un
-instant ébranlé, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre;
-puis, rassuré par la nouvelle de l'heureuse entrée à Madrid, revint à
-ses premiers projets, et ne donna pas cours à une lettre qui s'est
-retrouvée plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle
-ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napoléon l'éclairait
-toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu'il
-aurait mieux fait d'écouter l'un que les autres. J'ai cru ce point
-d'histoire important à constater pour l'étude du coeur humain, et
-j'espère que le public consciencieux reconnaîtra que je me suis donné
-pour arriver à la vérité des peines que les historiens ne prennent pas
-communément, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins
-communément encore.
-
-FIN DES NOTES.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES
-
-DANS LE TOME HUITIÈME.
-
-
-LIVRE VINGT-HUITIÈME.
-
-FONTAINEBLEAU.
-
- Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de Tilsit.
- -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- Envoi du
- général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle distribution des
- troupes françaises dans le Nord. -- Le corps d'armée du maréchal
- Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise et d'exécuter le siége
- de Stralsund, dans le cas d'une reprise d'hostilités contre la
- Suède. -- Instances auprès du Danemark pour le décider à entrer dans
- la nouvelle coalition continentale. -- Saisie des marchandises
- anglaises sur tout le continent. -- Premières explications de
- Napoléon avec l'Espagne après le rétablissement de la paix. --
- Sommation adressée au Portugal pour le contraindre à expulser les
- Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- Réunion d'une armée française à
- Bayonne. -- Mesures semblables à l'égard de l'Italie. -- Occupation
- de Corfou. -- Dispositions relatives à la marine. -- Événements
- accomplis sur mer, du mois d'octobre 1805 au mois de juillet 1807.
- -- Système des croisières. -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur
- la côte d'Afrique, du contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux
- Amériques, du capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de
- secours aux colonies françaises et situation de ces colonies. --
- Nouvelle ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre
- maritime auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. --
- Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de
- Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier
- vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires
- étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke
- ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son
- remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive du
- Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des finances. --
- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre les recettes et
- les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- Création de la caisse de
- service. -- Institution de la Cour des comptes. -- Travaux publics.
- -- Emprunts faits pour ces travaux au trésor de l'armée. --
- Dotations accordées aux maréchaux, généraux, officiers et soldats.
- -- Institution des titres de noblesse. -- État des moeurs et de la
- société française. -- Caractère de la littérature, des sciences et
- des arts sous Napoléon. -- Session législative de 1807. -- Adoption
- du Code de commerce. -- Mariage du prince Jérôme. -- Clôture de la
- courte session de 1807, et translation de la cour impériale à
- Fontainebleau. -- Événements en Europe pendant les trois mois
- consacrés par Napoléon aux affaires intérieures de l'Empire. -- État
- de la cour de Saint-Pétersbourg depuis Tilsit. -- Efforts de
- l'empereur Alexandre pour réconcilier la Russie avec la France. --
- Ce prince offre sa médiation au cabinet britannique. -- Situation
- des partis en Angleterre. -- Remplacement du ministère Fox-Grenville
- par le ministère de MM. Canning et Castlereagh. -- Dissolution du
- Parlement. -- Formation d'une majorité favorable au nouveau
- ministère. -- Réponse évasive à l'offre de la médiation russe, et
- envoi d'une flotte à Copenhague pour s'emparer de la marine danoise.
- -- Débarquement des troupes anglaises sous les murs de Copenhague,
- et préparatifs de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre
- leur flotte. -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois
- jours et trois nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. --
- Indignation générale en Europe, et redoublement d'hostilités contre
- l'Angleterre. -- Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne
- et à Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. --
- Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers
- événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à
- Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la
- Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. --
- Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il
- encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses
- espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un arrangement
- avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de l'Italie vers le
- midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, réorganise la
- flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du Portugal. --
- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la marche du
- général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième corps
- d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait naître
- celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à l'égard
- de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les Bourbons de tous
- les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans son esprit. -- Le
- défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner Charles IV le fait
- hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du prince Cambacérès en
- cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à l'idée d'un partage
- provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, et signe le 27
- octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il est disposé à un
- ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves événements survenus à
- l'Escurial appellent toute son attention. -- État de la cour de
- Madrid. -- Administration du prince de la Paix. -- La marine,
- l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en 1807. -- Partis
- qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du prince de la Paix.
- -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- Une maladie de
- Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire à la reine et au
- prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du trône. -- Moyens
- imaginés par celui-ci pour se défendre contre les projets de ses
- ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir la main d'une
- princesse française. -- Quelques imprudences de sa part éveillent le
- soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent une saisie de ses
- papiers. -- Arrestation de ce prince, et commencement d'un procès
- criminel contre lui et ses amis. -- Charles IV révèle à Napoléon ce
- qui se passe dans sa famille. -- Napoléon, provoqué à se mêler des
- affaires d'Espagne, forme un troisième corps d'armée du côté des
- Pyrénées, et ordonne le départ de ses troupes en poste. -- Tandis
- qu'il se prépare à intervenir, le prince de la Paix, effrayé de
- l'effet produit par l'arrestation du prince des Asturies, se décide
- à lui faire accorder son pardon, moyennant une soumission
- déshonorante. -- Pardon et humiliation de Ferdinand. -- Calme
- momentané dans les affaires d'Espagne. -- Napoléon en profite pour
- se rendre en Italie. -- Il part de Fontainebleau pour Milan vers le
- milieu de novembre 1807. 1 à 322
-
-
-LIVRE VINGT-NEUVIÈME.
-
-ARANJUEZ.
-
- Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à cette
- expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- Marche de
- Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. -- Le général
- Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite du Tage par le
- revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de l'armée française à
- Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le général Junot se décide
- à marcher sur Lisbonne avec les compagnies d'élite. -- En apprenant
- l'arrivée des Français, le prince régent de Portugal prend le parti
- de s'enfuir au Brésil. -- Embarquement précipité de la cour et des
- principales familles portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le
- général Junot. -- Suite des événements de l'Escurial. -- Situation
- de la cour d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et
- le pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des
- poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui
- commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, à
- l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de la
- reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à ce
- projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on cherche à
- se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi la demande que
- Ferdinand avait faite d'une princesse française. -- On ajoute à
- cette demande de vives instances pour la publication du traité de
- Fontainebleau. -- Ces propositions ne peuvent rejoindre Napoléon
- qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à Milan. -- Travaux d'utilité
- publique ordonnés partout où il passe. -- Voyage à Venise. --
- Réunion de princes et de souverains dans cette Ville. -- Projets de
- Napoléon pour rendre à Venise son antique prospérité commerciale. --
- Course à Udine, à Palma-Nova, à Osoppo. -- Retour à Milan par
- Legnago et Mantoue. -- Entrevue à Mantoue avec Lucien Bonaparte. --
- Séjour à Milan. -- Nouveaux ordres militaires relativement à
- l'Espagne, et ajournement des réponses à faire à Charles IV. --
- Affaires politiques du royaume d'Italie. -- Adoption d'Eugène
- Beauharnais, et transmission assurée à sa descendance de la couronne
- d'Italie. -- Décrets de Milan opposés aux nouvelles ordonnances
- maritimes de l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. --
- Travaux ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France.
- -- Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas
- différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption
- d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois partis
- se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, un
- changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de Napoléon
- vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, Napoléon ne
- l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute au nombre des
- troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond d'une manière
- évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription de 1809. -- Forces
- colossales de la France à cette époque. -- Système d'organisation
- militaire suggéré à Napoléon par la dislocation de ses régiments,
- qui ont des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne. --
- Napoléon veut terminer cette fois toutes les affaires du midi de
- l'Europe. -- Aggravation de ses démêlés avec le Pape. -- Le général
- Miollis chargé d'occuper les États romains. -- Le mouvement des
- troupes anglaises vers la Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit
- l'occasion, depuis long-temps attendue, d'une expédition contre
- cette île. -- Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée.
- -- Tentative pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense
- approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. --
- Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant les
- réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle lettre
- pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une explication
- sur l'accumulation des troupes françaises vers les Pyrénées. --
- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en finir. -- Il
- arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, en effrayant la
- cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la maison de Bragance. --
- Cette grave entreprise lui rend l'alliance russe plus nécessaire que
- jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à Paris. -- Ses rapports
- inquiétants à la cour de Russie. -- Explications d'Alexandre avec M.
- de Caulaincourt. -- Averti par celui-ci du danger qui menace
- l'alliance, Napoléon écrit à Alexandre, et consent à mettre en
- discussion le partage de l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et
- de M. de Romanzoff. -- Divers plans de partage. -- Première pensée
- d'une entrevue à Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction
- à Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, fait
- ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le courant
- du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 février dans le
- but d'intimider la cour d'Espagne et de la disposer à la fuite. --
- Choix de Murat pour commander l'armée française. -- Ignorance dans
- laquelle Napoléon le laisse relativement à ses projets politiques.
- -- Instruction sur la marche des troupes. -- Ordre de surprendre
- Saint-Sébastien, Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant
- en danger les colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un
- ordre extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat
- en Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la
- Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et à
- Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur
- dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de
- l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. --
- Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. --
- Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes
- conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. --
- Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du
- ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet de
- départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. --
- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et d'Aranjuez.
- -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, contraires à toute
- idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour fixé au 15 ou 16 mars.
- -- La population d'Aranjuez et des environs, attirée par la
- curiosité, la colère et de sourdes menées, s'accumule autour de la
- résidence royale, et devient effrayante par ses manifestations. --
- La cour est obligée de publier le 16 une proclamation pour démentir
- les bruits de voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses
- préparatifs. -- Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars.
- -- Le peuple envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de
- fond en comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le
- roi est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités.
- -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir été
- caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est découvert au
- moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques gardes du corps
- parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, et le conduisent à
- leur caserne, atteint de plusieurs blessures. -- Le prince des
- Asturies réussit à dissiper la multitude en promettant la mise en
- jugement du prince de la Paix. -- Le roi et la reine, effrayés de
- trois jours de soulèvement, et croyant sauver leur vie et celle du
- favori en abdiquant, signent leur abdication dans la journée du 19
- mars. -- Caractère de la révolution d'Aranjuez. 323 à 516
-
-
-LIVRE TRENTIÈME.
-
-BAYONNE.
-
- Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- Murat
- hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un message
- de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. -- Celui-ci
- trouve la famille royale désolée, et pleine du regret d'avoir
- abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à Charles IV
- l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas été libre, et
- diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des Français dans
- Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de Charles IV. --
- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour prendre
- possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir entrer
- Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand VII
- d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet des
- nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- Nouveau
- parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. -- Il
- conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de ne pas
- reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la couronne par
- Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. -- Retour de M.
- de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui s'élève dans l'esprit de
- Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, qui contredit tout ce qu'il
- avait pensé et voulu. -- Les nouvelles de Madrid, arrivées le 30,
- ramènent Napoléon à ses premiers projets. -- Il approuve la conduite
- de Murat, et l'envoi à Bayonne de toute la famille royale d'Espagne.
- -- Il se met en route pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par
- Napoléon, travaille avec le général Savary à l'exécution du plan
- convenu. -- Ferdinand VII, après avoir réuni à Madrid ses confidents
- intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère
- sur la conduite à tenir envers les Français. -- Motifs qui
- l'engagent à partir pour aller à la rencontre de Napoléon. -- Une
- entrevue avec le général Savary achève de l'y décider. -- Il résout
- son départ, et laisse à Madrid une régence présidée par son oncle,
- don Antonio, pour le représenter. -- Sentiments des Espagnols en le
- voyant partir. -- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va
- au-devant de Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en
- personne leur propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en
- voyant les princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du
- peuple espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite
- et attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid
- à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses
- motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour
- aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. --
- Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à
- Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII se
- décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. --
- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce qu'on
- désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour l'intention de
- s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre en dédommagement la
- couronne d'Étrurie. -- Résistance et illusions de Ferdinand VII. --
- Napoléon, pour tout terminer, attend l'arrivée de Charles IV, qui a
- demandé à venir à Bayonne. -- Départ des vieux souverains. --
- Délivrance du prince de la Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les
- princes de la maison d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à
- Charles IV. -- Il le traite en roi. -- Ferdinand ramené à la
- situation de prince des Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles
- IV pour assurer à celui-ci une riche retraite en France, moyennant
- l'abandon de la couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII.
- -- Napoléon est prêt à en finir par un acte de toute-puissance,
- lorsque les événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré.
- -- Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique
- répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- Émotion
- de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène violente
- entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et résignation de
- Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la couronne d'Espagne à
- Napoléon. -- Départ de Charles IV pour Compiègne, et de Ferdinand
- VII pour Valençay. -- Napoléon destine la couronne d'Espagne à
- Joseph, et celle de Naples à Murat. -- Douleur et dépit de Murat en
- apprenant les résolutions de Napoléon. -- Il n'en travaille pas
- moins à obtenir des autorités espagnoles l'expression d'un voeu en
- faveur de Joseph. -- Déclaration équivoque de la junte et du conseil
- de Castille, exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. --
- Mécontentement de Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la
- réponse de Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie,
- Napoléon essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à
- l'égard de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. --
- Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de manière
- à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de résistance. --
- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à Bayonne. -- Il est
- proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à Bayonne. --
- Délibération de cette junte. -- Constitution espagnole. --
- Acceptation de cette constitution, et reconnaissance de Joseph par
- la junte. -- Conclusion des événements de Bayonne, et départ de
- Joseph pour Madrid, de Napoléon pour Paris. 517 à 658
-
-
-NOTES.
-
- Note du livre XXIX. 659
- Note du livre XXX. 671
-
-
-FIN DE LA TABLE DU HUITIÈME VOLUME.
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
-Vol. (8 / 20), by Adolphe Thiers
-
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