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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - HISTOIRE DU CONSULAT - - ET DE - - L'EMPIRE - - - - - FAISANT SUITE - - À L'HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE - - - - - PAR M. A. THIERS - - - - - TOME HUITIÈME - - - - - [Illustration: Emblème de l'éditeur.] - - - - - PARIS - PAULIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR - 60, RUE RICHELIEU - 1849 - - - - -L'auteur déclare réserver ses droits à l'égard de la traduction en -Langues étrangères, notamment pour les Langues Allemande, Anglaise, -Espagnole et Italienne. - -Ce volume a été déposé au Ministère de l'Intérieur (Direction de la -Librairie) le 20 février 1849. - - -PARIS. IMPRIMÉ PAR PLON FRÈRES, 36, RUE DE VAUGIRARD. - - - - -HISTOIRE DU CONSULAT ET DE L'EMPIRE. - - - - -LIVRE VINGT-HUITIÈME. - -FONTAINEBLEAU. - - Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de - Tilsit. -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- - Envoi du général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle - distribution des troupes françaises dans le Nord. -- Le corps - d'armée du maréchal Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise - et d'exécuter le siége de Stralsund, dans le cas d'une reprise - d'hostilités contre la Suède. -- Instances auprès du Danemark pour - le décider à entrer dans la nouvelle coalition continentale. -- - Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent. -- - Premières explications de Napoléon avec l'Espagne après le - rétablissement de la paix. -- Sommation adressée au Portugal pour - le contraindre à expulser les Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- - Réunion d'une armée française à Bayonne. -- Mesures semblables à - l'égard de l'Italie. -- Occupation de Corfou. -- Dispositions - relatives à la marine. -- Événements accomplis sur mer, du mois - d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. -- Système des croisières. - -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique, du - contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux Amériques, du - capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de secours aux - colonies françaises et situation de ces colonies. -- Nouvelle - ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre maritime - auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. -- - Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de - Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier - vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires - étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke - ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son - remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive - du Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des - finances. -- Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre - les recettes et les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- - Création de la caisse de service. -- Institution de la Cour des - comptes. -- Travaux publics. -- Emprunts faits pour ces travaux au - trésor de l'armée. -- Dotations accordées aux maréchaux, généraux, - officiers et soldats. -- Institution des titres de noblesse. -- - État des moeurs et de la société française. -- Caractère de la - littérature, des sciences et des arts sous Napoléon. -- Session - législative de 1807. -- Adoption du Code de commerce. -- Mariage - du prince Jérôme. -- Clôture de la courte session de 1807, et - translation de la cour impériale à Fontainebleau. -- Événements en - Europe pendant les trois mois consacrés par Napoléon aux affaires - intérieures de l'Empire. -- État de la cour de Saint-Pétersbourg - depuis Tilsit. -- Efforts de l'empereur Alexandre pour réconcilier - la Russie avec la France. -- Ce prince offre sa médiation au - cabinet britannique. -- Situation des partis en Angleterre. -- - Remplacement du ministère Fox-Grenville par le ministère de MM. - Canning et Castlereagh. -- Dissolution du Parlement. -- Formation - d'une majorité favorable au nouveau ministère. -- Réponse évasive - à l'offre de la médiation russe, et envoi d'une flotte à - Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. -- Débarquement - des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, et préparatifs - de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre leur flotte. - -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois jours et trois - nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- Indignation générale - en Europe, et redoublement d'hostilités contre l'Angleterre. -- - Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne et à - Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. -- - Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers - événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à - Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la - Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. -- - Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il - encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses - espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un - arrangement avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de - l'Italie vers le midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, - réorganise la flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du - Portugal. -- Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la - marche du général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième - corps d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait - naître celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à - l'égard de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les - Bourbons de tous les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans - son esprit. -- Le défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner - Charles IV le fait hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du - prince Cambacérès en cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à - l'idée d'un partage provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, - et signe le 27 octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il - est disposé à un ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves - événements survenus à l'Escurial appellent toute son attention. -- - État de la cour de Madrid. -- Administration du prince de la Paix. - -- La marine, l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en - 1807. -- Partis qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du - prince de la Paix. -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- - Une maladie de Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire - à la reine et au prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du - trône. -- Moyens imaginés par celui-ci pour se défendre contre les - projets de ses ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir - la main d'une princesse française. -- Quelques imprudences de sa - part éveillent le soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent - une saisie de ses papiers. -- Arrestation de ce prince, et - commencement d'un procès criminel contre lui et ses amis. -- - Charles IV révèle à Napoléon ce qui se passe dans sa famille. -- - Napoléon, provoqué à se mêler des affaires d'Espagne, forme un - troisième corps d'armée du côté des Pyrénées, et ordonne le départ - de ses troupes en poste. -- Tandis qu'il se prépare à intervenir, - le prince de la Paix, effrayé de l'effet produit par l'arrestation - du prince des Asturies, se décide à lui faire accorder son pardon, - moyennant une soumission déshonorante. -- Pardon et humiliation de - Ferdinand. -- Calme momentané dans les affaires d'Espagne. -- - Napoléon en profite pour se rendre en Italie. -- Il part de - Fontainebleau pour Milan vers le milieu de novembre 1807. - - -[En marge: Juillet 1807.] - -[En marge: État des esprits en France et en Europe après la paix de -Tilsit.] - -La paix de Tilsit avait causé en France une joie profonde et -universelle. Sous le vainqueur d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, on -ne pouvait craindre la guerre: cependant, après la journée d'Eylau, on -avait conçu un moment d'inquiétude en le voyant engagé si loin, dans -une lutte si acharnée; et d'ailleurs un instinct secret disait -clairement à quelques-uns, confusément à tous, qu'il fallait, dans -cette voie comme dans toute autre, savoir s'arrêter à temps; qu'après -les succès pouvaient venir les revers; que la fortune, facilement -inconstante, ne devait pas être poussée à bout, et que Napoléon -serait le seul des trois ou quatre héros de l'humanité auquel elle -n'aurait pas fait expier ses faveurs, s'il voulait en abuser. Il y a -dans les choses humaines un terme qu'il ne faut pas dépasser, et, -d'après un sentiment alors général, Napoléon touchait à ce terme, que -l'esprit discerne plus facilement que les passions ne l'acceptent. - -Au reste on éprouvait le besoin de la paix et de ses douces -jouissances. Sans doute Napoléon avait procuré à la France la sécurité -intérieure, et la lui avait procurée à ce point, que pendant une -absence de près d'une année, et à une distance de quatre ou cinq cents -lieues, pas un trouble n'avait éclaté. Une courte anxiété produite par -le carnage d'Eylau, par le renchérissement des subsistances durant -l'hiver, de timides propos tenus dans les salons de quelques -mécontents, avaient été les seules agitations qui eussent signalé la -crise qu'on venait de traverser. Mais, bien qu'on ne craignît plus le -retour des horreurs de quatre-vingt-treize et qu'on se livrât à une -entière confiance, c'était toutefois à la condition que Napoléon -vivrait, et qu'il cesserait d'exposer aux boulets sa tête précieuse; -c'était avec le désir de goûter, sans mélange d'inquiétude, l'immense -prospérité dont il avait doté la France. Ceux qui lui devaient de -grandes situations aspiraient à en jouir; les classes qui vivent de -l'agriculture, de l'industrie et du commerce, c'est-à-dire la presque -totalité de la nation, désiraient enfin mettre à profit les -conséquences de la révolution et la vaste étendue de débouchés ouverts -à la France; car si les mers nous étaient fermées, le continent entier -s'offrait à notre activité, à l'exclusion de l'industrie britannique. -Les mers elles-mêmes, on espérait les voir s'ouvrir de nouveau par -suite des négociations de Tilsit. On avait vu en effet les deux plus -grandes puissances du continent, éclairées sur la conformité de leurs -intérêts actuels, sur l'inutilité de leur lutte, s'embrasser en -quelque sorte aux bords du Niémen, dans la personne de leurs -souverains, et s'unir pour fermer le littoral de l'Europe à -l'Angleterre, pour tourner contre elle les efforts de toutes les -nations, et on se flattait que cette puissance, effrayée de son -isolement, en 1807 comme en 1802, accepterait la paix à des conditions -modérées. Il ne semblait pas supposable que la médiation du cabinet -russe, qui allait lui être offerte, rendant facile à son orgueil une -pacification que réclamaient ses intérêts, pût être repoussée. On -jouissait de la paix du continent; celle des mers se laissait -entrevoir; et on était heureux tout à la fois de ce qu'on possédait, -et de ce qu'on espérait. L'armée, sur qui pesait plus particulièrement -le fardeau de la guerre, n'était cependant pas aussi avide de la paix -que le reste de la nation. Ses principaux chefs, il est vrai, qui -avaient déjà vu tant de régions lointaines et de batailles sanglantes, -qui étaient couverts de gloire, que Napoléon allait bientôt combler de -richesses, désiraient, comme la nation elle-même, jouir de ce qu'ils -avaient acquis. Bon nombre de vieux soldats, qui avaient leur part -assurée dans la munificence de Napoléon, n'étaient pas d'un autre -avis. Mais les jeunes généraux, les jeunes officiers, les jeunes -soldats, et c'était une grande partie de l'armée, ne demandaient pas -mieux que de voir naître de nouvelles occasions de gloire et de -fortune. Toutefois, après une rude campagne, un intervalle de repos ne -laissait pas de leur plaire, et on peut dire que la paix de Tilsit -était saluée par les unanimes acclamations de la nation et de l'armée, -de la France et de l'Europe, des vainqueurs et des vaincus. Excepté -l'Angleterre qui trouvait le continent encore une fois uni contre -elle, excepté l'Autriche qui avait espéré un moment la ruine de son -dominateur, il n'y avait personne qui n'applaudit à cette paix, -succédant tout à coup à la plus grande agitation guerrière des temps -modernes. - -On attendait Napoléon avec impatience; car, outre les raisons qu'on -avait de ne pas voir avec plaisir ses absences, toujours motivées par -la guerre, on aimait à le savoir près de soi, veillant sur le repos de -tout le monde, et s'appliquant à tirer de son génie inépuisable de -nouveaux moyens de prospérité. Le canon des Invalides, qui annonçait -son entrée dans le palais de Saint-Cloud, retentit dans tous les -coeurs comme le signal du plus heureux événement, et le soir une -illumination générale, que ni la police de Paris ni les menaces de la -multitude n'avaient commandée, et qui brillait aux fenêtres des -citoyens autant que sur la façade des édifices publics, attesta un -sentiment de joie vrai, spontané, universel. - -Ma raison, glacée par le temps, éclairée par l'expérience, sait bien -tous les périls cachés sous cette grandeur sans mesure, périls -d'ailleurs faciles à juger après l'événement. Cependant, quoique voué -au culte modeste du bon sens, qu'on me permette un instant -d'enthousiasme pour tant de merveilles, qui n'ont pas duré, mais qui -auraient pu durer, et de les raconter avec un complet oubli des -calamités qui les ont suivies! Pour retracer avec un sentiment plus -juste ces temps si différents du nôtre, je veux ne pas apercevoir -avant qu'ils soient venus les tristes jours qui se sont succédé -depuis. - -[En marge: Situation du crédit public après Tilsit.] - -C'est un signe vulgaire, mais vrai, de la disposition des esprits, que -le taux des fonds publics dans les grands États modernes, qui font -usage du crédit, et qui dans un vaste marché, appelé Bourse, -permettent qu'on vende et qu'on achète les titres des emprunts qu'ils -ont contractés envers les capitalistes de toutes les nations. La rente -5 pour 100 (signifiant, comme on sait, un intérêt de 5 alloué à un -capital nominal de 100), que Napoléon avait trouvée à 12 francs au 18 -brumaire, et portée depuis à 60, s'était élevée après Austerlitz à 70, -puis avait dépassé ce terme pour atteindre celui de 90, taux inconnu -alors en France. La disposition à la confiance était même si -prononcée, que le prix de ce fonds allait au delà, et s'élevait, vers -la fin de juillet 1807, à 92 et 93. Au lendemain des assignats, quand -le goût des spéculations financières n'existait pas, quand les fonds -publics n'avaient pas fait encore la fortune de grands spéculateurs, -et avaient entraîné au contraire la ruine des créanciers légitimes de -l'État, quand le prix de l'argent était tel qu'on trouvait facilement -dans des placements solides un intérêt de 6 et 7 pour 100, il fallait -une immense confiance dans le gouvernement établi, pour que les titres -de la dette perpétuelle fussent acceptés à un intérêt qui n'était -guère au-dessus de 5 pour 100. - -[En marge: Langage de Napoléon en arrivant à Saint-Cloud.] - -Le 27 juillet au matin, Napoléon était arrivé au château de -Saint-Cloud, où il avait coutume de passer l'été. Aux princesses de sa -famille empressées de le revoir, s'étaient joints les grands -dignitaires, les ministres, et les principaux membres des corps de -l'État. La confiance et la joie rayonnaient sur son visage.--Voilà la -paix continentale assurée, leur dit-il, et quant à la paix maritime, -nous l'obtiendrons bientôt, par le concours volontaire ou imposé de -toutes les puissances continentales. J'ai lieu de croire solide -l'alliance que je viens de conclure avec la Russie. Il me suffirait -d'une alliance moins puissante pour contenir l'Europe, pour enlever -toute ressource à l'Angleterre. Avec celle de la Russie que la -victoire m'a donnée, que la politique me conservera, je viendrai à -bout de toutes les résistances. Jouissons de notre grandeur, et -faisons-nous maintenant commerçants et manufacturiers.--S'adressant -particulièrement à ses ministres, Napoléon leur dit: J'ai assez fait -le métier de général, je vais reprendre avec vous celui de _premier -ministre_, et recommencer mes _grandes revues d'affaires_, qu'il est -temps de faire succéder à mes _grandes revues d'armées_.--Il retint à -Saint-Cloud le prince Cambacérès, qu'il admit à partager son dîner de -famille, et avec lequel il s'entretint de ses projets, car sa tête -ardente, sans cesse en travail, ne terminait une oeuvre que pour en -commencer une autre. - -[En marge: Mesures de Napoléon tendant à réaliser le système politique -convenu à Tilsit.] - -[En marge: Envoi du général Savary comme ministre temporaire à -Saint-Pétersbourg.] - -Le lendemain il s'occupa de donner des ordres qui embrassaient -l'Europe de Corfou à Koenigsberg. Sa première pensée fut de tirer -sur-le-champ les conséquences de l'alliance russe qu'il venait de -conclure à Tilsit. Cette alliance, achetée au prix de victoires -sanglantes, et d'espérances intimes inspirées à l'ambition russe, il -fallait la mettre à profit avant que le temps, ou d'inévitables -mécomptes, vinssent en refroidir les premières ardeurs. On s'était -promis de violenter la Suède, de persuader le Danemark, d'entraîner le -Portugal par le moyen de l'Espagne, et de déterminer de la sorte tous -les États riverains des mers européennes à se prononcer contre -l'Angleterre. On s'était même engagé à peser sur l'Autriche, pour -l'amener à des résolutions semblables. L'Angleterre allait ainsi se -voir enveloppée d'une ceinture d'hostilités, depuis Kronstadt jusqu'à -Cadix, depuis Cadix jusqu'à Trieste, si elle n'acceptait pas les -conditions de paix que la Russie était chargée de lui offrir. Pendant -son trajet de Dresde à Paris, Napoléon avait déjà donné des ordres, et -le lendemain même de son arrivée à Paris, il continua d'en donner de -nouveaux, pour l'exécution immédiate de ce vaste système. Son premier -soin devait être d'envoyer à Saint-Pétersbourg un agent qui continuât -auprès d'Alexandre l'oeuvre de séduction commencée à Tilsit. Il ne -pouvait pas assurément trouver un ambassadeur aussi séduisant qu'il -l'était lui-même. Il fallait néanmoins en trouver un qui pût plaire, -inspirer confiance, et aplanir les difficultés qui surgissent même -dans l'alliance la plus sincère. Ce choix exigeait quelque réflexion. -En attendant d'en avoir fait un qui réunît les conditions désirables, -Napoléon envoya un officier, ordinairement employé et propre à tout, à -la guerre, à la diplomatie, à la police, sachant être tour à tour -souple ou arrogant, et très-capable de s'insinuer dans l'esprit du -jeune monarque, auquel il avait déjà su plaire: c'était le général -Savary, dont nous avons fait connaître ailleurs l'esprit, le courage, -le dévouement sans scrupule et sans bornes. Le général Savary, envoyé -en 1805 au quartier-général russe, avait trouvé Alexandre rempli -d'orgueil la veille de la bataille d'Austerlitz, consterné le -lendemain, n'avait pas abusé du changement de la fortune, avait au -contraire habilement ménagé le prince vaincu, et, profitant de -l'ascendant que donnent sur autrui les faiblesses dont on a surpris le -secret, avait acquis une sorte d'influence, suffisante pour une -mission passagère. Dans ce premier moment, où il s'agissait de savoir -si Alexandre serait sincère, s'il saurait résister aux ressentiments -de sa nation, qui n'avait pas aussi vite que lui passé des douleurs de -Friedland aux illusions de Tilsit, le général Savary était propre par -sa finesse à pénétrer le jeune prince, à l'intimider par son audace, -et au besoin à répondre par une insolence toute militaire aux -insolences qu'il pouvait essuyer à Saint-Pétersbourg. Le général -Savary avait un autre avantage, que l'orgueil malicieux de Napoléon ne -dédaignait pas. La guerre avec la Russie avait commencé pour la mort -du duc d'Enghien: Napoléon n'était pas fâché d'envoyer à cette -puissance l'homme qui avait le plus figuré dans cette catastrophe. Il -narguait ainsi l'aristocratie russe ennemie de la France, sans blesser -le prince, qui, dans sa mobilité, avait oublié la cause de la guerre -aussi vite que la guerre elle-même. - -Napoléon, sans aucun titre apparent, donna au général Savary des -pouvoirs étendus, et beaucoup d'argent pour qu'il pût vivre à -Saint-Pétersbourg sur un pied convenable. Le général Savary devait -protester auprès du jeune empereur de la sincérité de la France, le -presser de s'expliquer avec l'Angleterre, d'en venir avec elle à un -prompt résultat, soit la paix, soit la guerre, et, si c'était la -guerre, d'envahir sur-le-champ la Finlande, entreprise qui, en -flattant l'ambition moscovite, aurait pour résultat d'engager -définitivement la Russie dans la politique de la France. Le général -enfin devait consacrer toutes les ressources de son esprit à faire -prévaloir et fructifier l'alliance conclue à Tilsit. - -[En marge: Mesures militaires à l'égard de la Suède.] - -[En marge: Distribution de l'armée française dans le nord de -l'Europe.] - -[En marge: Le corps d'armée du maréchal Brune chargé de faire le siége -de Stralsund en cas d'hostilités avec les Suédois.] - -Ces soins donnés aux relations avec la Russie, Napoléon s'occupa des -autres cabinets appelés à concourir à son système. Il ne comptait -guère sur une conduite sensée de la part de la Suède, gouvernée alors -par un roi extravagant. Bien que cette puissance eût un double intérêt -à ne pas attendre qu'on la violentât, l'intérêt de contribuer au -triomphe des neutres, et celui de s'épargner une invasion russe, -Napoléon pensait néanmoins qu'on serait prochainement obligé -d'employer la force contre elle. C'était chose bien facile avec une -armée de 420 mille hommes, dominant le continent du Rhin au Niémen. Il -arrêta donc quelques dispositions pour envahir immédiatement la -Poméranie suédoise, seule possession que ses anciennes et ses récentes -folies eussent permis à la Suède de conserver sur le sol de -l'Allemagne. Dans cette vue, Napoléon apporta divers changements à la -distribution de ses forces en Pologne et en Prusse. Il ne voulait -évacuer la Pologne que lorsque la nouvelle royauté saxonne, qu'il -venait d'y rétablir, y serait bien assise, et la Prusse que lorsque -les contributions de guerre, tant ordinaires qu'extraordinaires, -seraient intégralement acquittées. En conséquence le maréchal Davout, -avec son corps, avec les troupes polonaises de nouvelle levée, avec la -plus grande partie des dragons, eut ordre d'occuper la partie de la -Pologne destinée, sous le titre de grand-duché de Varsovie, au roi de -Saxe. Une division devait stationner à Thorn, une autre à Varsovie, -une troisième à Posen. Les dragons devaient manger les fourrages des -bords de la Vistule. C'était ce qu'on appelait le premier -commandement. Le maréchal Soult, avec son corps d'armée, et presque -toute la réserve de cavalerie, eut la mission d'occuper la vieille -Prusse, depuis la Pregel jusqu'à la Vistule, depuis la Vistule jusqu'à -l'Oder, avec ordre de se retirer successivement, au fur et à mesure de -l'acquittement des contributions. La grosse cavalerie et la cavalerie -légère devaient vivre dans l'île de Nogath, au milieu de l'abondance -répandue dans ce Delta de la Vistule. Au sein de ce second -commandement, Napoléon en intercala un autre, en quelque sorte -exceptionnel, comme le lieu qui en réclamait la présence, c'était -celui de Dantzig. Il y plaça les grenadiers d'Oudinot, plus la -division Verdier, qui avaient formé le corps du maréchal Lannes, et -qui devaient occuper cette riche cité, ainsi que le territoire qu'elle -avait recouvré avec la qualité de ville libre. La division Verdier -n'était pas destinée à y rester, mais les grenadiers avaient ordre d'y -demeurer jusqu'au parfait éclaircissement des affaires européennes. -Le troisième commandement, embrassant la Silésie, fut confié au -maréchal Mortier, que Napoléon plaçait volontiers dans les provinces -où il se trouvait beaucoup de richesses à sauver des désordres de la -guerre, et qui avait quitté son corps d'armée, dissous récemment par -la réunion des Polonais et des Saxons dans le duché de Varsovie. Ce -maréchal avait sous ses ordres les cinquième et sixième corps, que -venaient de quitter les maréchaux Masséna et Ney. Ces deux derniers et -le maréchal Lannes avaient obtenu la permission de se rendre en France -pour s'y reposer des fatigues de la guerre. Le cinquième corps était -cantonné aux environs de Breslau dans la haute Silésie; le sixième, -autour de Glogau dans la basse Silésie. Le premier corps, confié au -général Victor, depuis la blessure du prince de Ponte-Corvo, eut ordre -d'occuper Berlin, faisant route dans son mouvement rétrograde, avec la -garde impériale qui revenait en France, pour y recevoir des fêtes -magnifiques. Enfin les troupes qui avaient formé l'armée d'observation -sur les derrières de Napoléon, furent rapidement portées vers le -littoral. Les Italiens, une partie des Bavarois, les Badois, les -Hessois, les deux belles divisions françaises Boudet et Molitor, -furent acheminés avec le parc d'artillerie, qui avait servi pour -assiéger Dantzig, vers la Poméranie suédoise. Napoléon accrut ce parc -de tout ce que la belle saison avait permis de réunir en bouches à feu -ou en munitions, et le fit placer au vis-à-vis Stralsund, pour enlever -ce pied-à-terre au roi de Suède, dans le cas où ce prince, fidèle à -son caractère, reprendrait, à lui seul, les hostilités lorsque tout -le monde aurait posé les armes. Le maréchal Brune, qui avait été mis à -la tête de l'armée d'observation, reçut le commandement direct de ces -troupes, s'élevant à un total de 38 mille hommes, et pourvues d'un -immense matériel. L'ingénieur Chasseloup, qui avait si habilement -dirigé le siége de Dantzig, fut chargé de diriger encore celui de -Stralsund, si on était amené à l'entreprendre. - -[En marge: Les Espagnols à Hambourg.] - -Le maréchal Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, parti pour Hambourg où -il était allé se remettre de sa blessure, eut le commandement des -troupes destinées à garder les villes anséatiques et le Hanovre. Les -Hollandais furent rapprochés de la Hollande, et portés sur l'Ems; les -Espagnols occupèrent Hambourg. Ces derniers avaient franchi, les uns -l'Italie, les autres la France, pour se rendre à travers l'Allemagne, -sur les côtes de la mer du Nord. Ils formaient un corps de 14 mille -hommes, sous les ordres du marquis de La Romana. C'étaient de beaux -soldats, au teint brun, aux membres secs, frissonnant de froid sur les -plages tristes et glacées de l'Océan septentrional, présentant un -singulier contraste avec nos alliés du Nord, et rappelant, par -l'étrange diversité des peuples asservis au même joug, les temps de la -grandeur romaine. Suivis de beaucoup de femmes, d'enfants, de chevaux, -de mulets et d'ânes chargés de bagages, assez mal vêtus, mais d'une -manière originale, vifs, animés, bruyants, ne sachant que l'espagnol, -vivant exclusivement entre eux, manoeuvrant peu, et employant une -partie du jour à danser au son de la guitare avec les femmes qui les -accompagnaient, ils attiraient la curiosité stupéfaite des graves -habitants de Hambourg, dont les journaux racontaient ces détails à -l'Europe étonnée de tant de scènes extraordinaires. Le corps du -maréchal Mortier ayant été dissous, comme nous venons de le dire, la -division française Dupas, qui en avait fait partie, fut dirigée vers -les villes anséatiques, pour voler au secours de nos alliés, -Hollandais ou Espagnols, qui recevraient la visite de l'ennemi. Cet -ennemi ne pouvait être autre que les Anglais, qui, depuis un an, -avaient toujours promis en vain une expédition continentale, et qui -pouvaient bien, comme il arrive souvent quand on a beaucoup hésité, -agir lorsque le temps d'agir serait passé. Aux troupes du maréchal -Brune, ayant mission de faire face à Stralsund, à celles du maréchal -prince de Ponte-Corvo, ayant mission d'observer le Hanovre et la -Hollande, devaient se joindre au besoin la division Dupas d'abord, -puis le premier corps tout entier, concentré en ce moment autour de -Berlin. Toute tentative des Anglais devait échouer contre une pareille -réunion de forces. - -[En marge: Instances de la diplomatie française auprès du Danemark, -pour le décider à compléter par son adhésion la coalition -continentale.] - -Ainsi tout était prêt, si la médiation russe ne réussissait pas, pour -rejeter les Suédois de la Poméranie dans Stralsund, de Stralsund dans -l'île de Rugen, de l'île de Rugen dans la mer, pour y précipiter les -Anglais eux-mêmes, en cas d'une descente de leur part sur le -continent. Ces mesures devaient avoir aussi pour résultat d'obliger le -Danemark à compléter, par son adhésion, la coalition continentale -contre l'Angleterre. Tout était facile sous le rapport des procédés à -l'égard des Suédois. Ils s'étaient conduits d'une manière si hostile -et si arrogante, qu'il n'y avait qu'à les sommer, et à les pousser -ensuite sur Stralsund. Les Danois au contraire avaient si -scrupuleusement observé la neutralité, s'étaient conduits avec tant de -mesure, inclinant de coeur vers la cause de la France qui était la -leur, mais n'osant se prononcer, qu'on ne pouvait pas les brusquer -comme les Suédois. Napoléon chargea M. de Talleyrand d'écrire -sur-le-champ au cabinet de Copenhague, pour lui faire sentir qu'il -était temps de prendre un parti, que la cause de la France était la -sienne, car la France ne luttait contre l'Angleterre que pour la -question des neutres, et la question des neutres était une question -d'existence pour toutes les puissances navales, surtout pour les plus -petites, habituellement les moins ménagées par la suprématie -britannique. M. de Talleyrand avait ordre d'être amical, mais -pressant. Il avait ordre aussi d'offrir au Danemark les plus belles -troupes françaises, et le concours d'une artillerie formidable, -capable de tenir à distance les vaisseaux anglais les mieux armés. - -[En marge: Saisie des marchandises anglaises sur tout le continent.] - -C'était en effrayant l'Angleterre de cette réunion de forces, et en -sévissant contre son commerce avec la dernière rigueur, que Napoléon -croyait seconder utilement la médiation russe. Tandis qu'il prenait -les mesures militaires que nous venons de rapporter, il avait fait -saisir les marchandises anglaises à Leipzig, où il s'en était trouvé -une quantité considérable. Mécontent de la manière dont on avait -exécuté ses ordres dans les villes anséatiques, il fit enlever la -factorerie anglaise à Hambourg, confisquer beaucoup de valeurs et de -marchandises, et intercepter à toutes les postes les lettres du -commerce britannique, dont plus de cent mille furent brûlées. Le roi -Louis, qui, sur le trône de Hollande, le contrariait sans cesse, par -ses mesures irréfléchies, par sa vanité, par la réduction projetée de -l'armée et de la marine hollandaises (ce qui n'empêchait pas qu'il -voulût instituer une garde royale, nommer des maréchaux, faire la -dépense d'un couronnement), le roi Louis, à tous ses plans imaginés -pour plaire à ses nouveaux sujets, joignait une tolérance à l'égard du -commerce anglais, qui devenait une vraie trahison envers la politique -de la France. Napoléon, poussé à bout, lui écrivit qu'à moins d'un -changement de conduite, il allait se porter aux dernières extrémités, -et faire garder les ports de la Hollande par les troupes et les -douanes françaises. Cette menace obtint quelque succès, et les -défenses prononcées contre le commerce anglais en Hollande -s'exécutèrent avec un peu plus de rigueur. - -[En marge: Soins de Napoléon pour faire rentrer les contributions de -guerre afin de grossir le trésor de l'armée.] - -Napoléon voulut que toutes les marchandises saisies fussent vendues, -que le prix en fût versé dans la caisse des contributions de guerre, -pour accroître les richesses de cette caisse dont nous ferons bientôt -connaître l'emploi à la fois noble, ingénieux et fécond. Il donna des -ordres pour que le Hanovre, qu'il traitait sans ménagement parce que -c'était une province anglaise, que la Hesse, que les provinces -prussiennes de Franconie, que la Prusse elle-même enfin acquittassent -leurs contributions avant que l'armée se retirât. On peut dire avec -vérité que les vaincus n'avaient pas été traités fort rigoureusement, -quand on se rappelle surtout ce qui se passait au dix-septième siècle -pendant les guerres de Louis XIV, au dix-huitième pendant les guerres -du grand Frédéric, et de notre temps lorsque la France fut envahie en -1814 et 1815. Napoléon avait ajouté aux contributions ordinaires, dont -la moitié tout au plus avait été acquittée, une contribution -extraordinaire, qui était loin d'être écrasante, et qui était le juste -prix de la guerre qu'on lui avait suscitée. Moyennant cette -contribution, il faisait payer tout ce qu'on prenait chez l'habitant. -Il chargea M. Daru, son habile et intègre représentant pour les -affaires financières de l'armée, de traiter avec la Prusse, -relativement au mode d'acquittement des contributions qui restaient -dues, déclarant que, malgré son désir de rappeler les troupes -françaises afin de les porter sur le littoral européen, il -n'évacuerait ni une province, ni une place de la Prusse, avant le -payement intégral des sommes qui lui avaient été promises. Il espérait -ainsi, toutes les dépenses de la campagne acquittées, et en réunissant -aux contributions de l'Allemagne les restes de la contribution frappée -sur l'Autriche, conserver environ 300 millions, somme qui valait alors -le double de ce qu'elle vaudrait aujourd'hui, et qui, dans ses mains -habiles, allait devenir un moyen magique de bienfaisance et de -créations de tout genre. - -[En marge: Conduite de Napoléon à l'égard de l'Espagne après la paix -de Tilsit.] - -Tandis qu'il prenait ses mesures au Nord, Napoléon les prenait -également au Midi pour l'accomplissement de son système. L'Espagne lui -avait donné, pendant la campagne de Prusse, de justes sujets de -méfiance, et la proclamation du prince de la Paix, dans laquelle -celui-ci appelait toute la population espagnole aux armes, sous -prétexte de faire face à un ennemi inconnu, n'était explicable que par -une vraie trahison. C'en était une en effet, car à ce moment même, -veille de la bataille d'Iéna, le prince de la Paix entamait des -relations secrètes avec l'Angleterre. Quoiqu'il ignorât ces détails, -Napoléon ne s'abusait pas, mais voulait dissimuler, jusqu'à ce qu'il -eût recouvré toute la liberté de ses mouvements. L'ignoble favori qui -gouvernait la reine d'Espagne, et par la reine le roi et la monarchie, -avait cru, comme toute l'Europe, à l'invincibilité de l'armée -prussienne. Mais au lendemain de la victoire d'Iéna, il s'était -prosterné aux pieds du vainqueur. Depuis il n'était sorte de -flatteries qu'il n'employât pour fléchir le courroux dissimulé, mais -facile à deviner, de Napoléon. Il n'y avait qu'un genre d'obéissance -qu'il n'ajoutât point à ses bassesses, parce qu'il en était incapable, -c'était de bien gouverner l'Espagne, de relever sa marine, de défendre -ses colonies, de la rendre enfin une alliée utile, genre d'expiation -qui, aux yeux de Napoléon, eût été suffisant, qui eût même empêché son -courroux de naître. - -Revenu à Paris, Napoléon commença à s'occuper de cette portion la plus -importante du littoral européen, et se dit qu'il faudrait finir par -prendre un parti à l'égard de cette décadence espagnole, toujours -prête à se convertir en trahison. Mais, bien que sa pensée ne se -reposât jamais, que d'un objet elle volât sans cesse à un autre, comme -son aigle volait de capitale en capitale, il ne crut pas devoir -s'arrêter encore à cette grave question, ne voulant pas compliquer la -situation présente, et apporter des obstacles à une pacification -générale, qu'il désirait ardemment, qu'il espérait un peu, et qui, si -elle s'accomplissait, lui rendait beaucoup moins nécessaire la -régénération de la monarchie espagnole. Si, au contraire, -l'Angleterre, conduite par les faibles et violents héritiers de M. -Pitt, s'obstinait à continuer la guerre malgré son isolement, alors il -se proposait de porter une attention sérieuse sur la situation de -l'Espagne[1], et de prendre à son égard un parti décisif. Pour le -moment il ne songeait qu'à une chose, c'était à obtenir d'elle de plus -grandes rigueurs contre le commerce britannique, et la soumission du -Portugal à ses vastes desseins. - -[Note 1: Je vais bientôt aborder un sujet fort grave, celui de -l'invasion de l'Espagne, et le moment approche où j'aurai à raconter -la tragique catastrophe des Bourbons espagnols, origine d'une guerre -atroce et funeste pour les deux pays. J'annonce d'avance que, pourvu -des seuls documents authentiques qui existent, lesquels sont -très-nombreux, souvent contradictoires, et conciliables au moyen -seulement de grands efforts de critique, je crois pouvoir donner le -secret entier, encore inconnu, des malheureux événements de cette -époque, et que sur beaucoup de points je serai en désaccord avec les -ouvrages qui ont paru sur le même sujet. Je ne parle pas des mille -rapsodies publiées par des historiens, qui n'avaient ni mission, ni -informations, ni souci de la vérité. Je parle des historiens dignes -d'être pris en considération, de ceux qui ont été admis par exception -à puiser dans les dépôts des affaires étrangères et de la guerre, ou -de ceux qui, comme M. de Toreno, ayant occupé des postes élevés, -avaient outre l'intelligence des choses le moyen d'en être informés. -J'aurai à infirmer les assertions des uns et des autres, car sur -l'affaire d'Espagne on ne trouve rien au dépôt des affaires -étrangères, l'ambassadeur Beauharnais n'ayant jamais eu le secret de -son gouvernement, et il n'y a au dépôt de la guerre que le détail des -opérations militaires, souvent même incomplet. Enfin, quant aux -historiens espagnols, ils n'ont pu connaître le secret de résolutions -qui se prenaient toutes à Paris. Tout se trouve dans les papiers -particuliers de Napoléon déposés au Louvre, lesquels contiennent à la -fois les documents français et les documents espagnols enlevés à -Madrid. Dans ces documents, souvent contradictoires comme je viens de -le dire, on ne pénètre la vérité qu'à force de comparaisons, de -rapprochements, d'efforts de critique. On jugera par les diverses -notes que je serai, contre mon usage, obligé de placer au bas des -pages de ce livre, que d'efforts il m'a fallu faire, même avec les -documents authentiques, pour arriver à la vérité. Mais, dès ce moment -même, je déclare que tous les historiens qui ont fait remonter jusqu'à -Tilsit les projets de Napoléon sur l'Espagne, se sont trompés; que -ceux qui ont supposé que Napoléon s'assura à Tilsit le consentement -d'Alexandre pour ce qu'il projetait à Madrid, et qu'il se hâta de -signer la paix du Nord pour revenir plus tôt aux affaires du Midi, se -sont trompés également. Napoléon n'était convenu à Tilsit que d'une -alliance générale, qui lui garantissait l'adhésion de la Russie à tout -ce qu'il ferait de son côté, moyennant qu'on laissât la Russie faire -du sien tout ce qu'elle voudrait. À cette époque il ne regardait -nullement comme pressant de se mêler des affaires d'Espagne; il était -plein de ressentiment pour la proclamation du prince de la Paix, se -promettait de s'en expliquer un jour, de prendre ses sûretés, mais ne -songeait à son retour qu'à imposer la paix à l'Angleterre, en la -menaçant d'une exclusion complète du continent, et à se servir du -cabinet de Madrid pour amener le cabinet de Lisbonne à ses projets. On -verra bientôt comment et par qui lui vint la tentation de se mêler des -affaires d'Espagne. Je relève dès à présent cette erreur, je relèverai -les autres à mesure que l'ordre des faits et la marche de mon récit -le commanderont.] - -L'Espagne avait à Paris, outre un ambassadeur ordinaire, M. de -Masserano, agent officiel tout à fait inutile, et chargé uniquement de -la partie honorifique de son rôle, M. Yzquierdo, agent secret du -prince de la Paix, qui était revêtu de toute la confiance de ce -prince, et avec lequel on avait négocié la convention financière, -stipulée en 1806, entre le Trésor espagnol et le Trésor français. -Celui-là seul était chargé de la réalité des affaires, et il y était -propre par sa finesse, par sa connaissance de tous les secrets de la -cour d'Espagne. Les infortunés souverains de l'Escurial, ne croyant -pas que ce fût assez de ces deux agents pour conjurer le courroux -supposé de Napoléon, imaginèrent de lui en envoyer un troisième, qui, -sous le titre d ambassadeur extraordinaire, viendrait le féliciter de -ses victoires, et lui témoigner de ses succès une joie qu'on était -loin de ressentir. On avait fait choix, pour ce rôle fastueux et -puéril, de l'un des plus grands seigneurs d'Espagne, M. le duc de -Frias, et on avait demandé la permission de l'envoyer à Paris. Il ne -fallait pas tant d'hommages pour désarmer Napoléon. Un peu plus -d'activité contre l'ennemi commun, l'aurait bien plus certainement -apaisé que les ambassades les plus magnifiques. Napoléon, ne voulant -pas inquiéter au delà du nécessaire cette cour qui avait le sentiment -de ses torts, reçut avec beaucoup d'égards M. le duc de Frias, se -laissa féliciter de ses triomphes, puis dit au nouvel ambassadeur, -répéta à l'ancien, et fit connaître au plus actif des trois, M. -Yzquierdo, qu'il agréait les félicitations qu'on lui adressait pour -ses triomphes et pour le rétablissement de la paix continentale, mais -qu'il fallait tirer de la paix continentale la paix maritime; qu'on ne -parviendrait à ce résultat, si désirable pour l'Espagne et pour ses -colonies, qu'en intimidant l'ennemi commun par un concours d'efforts -énergique, par une interdiction absolue de son commerce; qu'il fallait -donc seconder la France, et, dans cette vue, exiger du Portugal une -adhésion immédiate et entière au système continental; que pour lui il -était résolu à vouloir non pas une feinte exclusion des Anglais -d'Oporto et de Lisbonne, mais une exclusion complète, suivie d'une -déclaration de guerre immédiate et de la saisie de toutes les -marchandises britanniques; que, si le Portugal n'y consentait pas tout -de suite, il fallait que l'Espagne préparât ses troupes, car lui -préparait déjà les siennes, et qu'on envahît sur-le-champ le Portugal, -non pas pour huit jours ou quinze, comme il était arrivé en 1801, mais -pour tout le temps de la guerre, peut-être pour toujours, suivant les -circonstances. Les trois envoyés de l'Espagne s'inclinèrent devant -cette déclaration, qu'ils durent sans délai transmettre à leur -cabinet. - -[En marge: Sommation adressée au Portugal.] - -Napoléon fit en même temps appeler M. de Lima, ambassadeur du -Portugal, et lui signifia que si, dans le temps rigoureusement -nécessaire pour écrire à Lisbonne et en recevoir une réponse, on ne -lui promettait pas l'exclusion des Anglais, la saisie de leur -commerce, personnes et choses, et une déclaration de guerre, il -fallait que M. de Lima prît ses passe-ports, et s'attendît à voir une -armée française se diriger de Bayonne sur Salamanque, de Salamanque -sur Lisbonne; qu'ainsi le voulait une politique convenue entre les -grandes puissances, et indispensable au rétablissement de la paix en -Europe. Napoléon, dans sa lutte avec les Anglais, exigeait des -rigueurs contre leurs propriétés et leurs personnes tout à la fois, -parce qu'il savait qu'une exclusion simulée était déjà secrètement -arrangée entre les cours de Londres et de Lisbonne, et qu'il était -urgent que celle-ci se compromît tout à fait, si on voulait arriver à -un résultat sérieux. La suite des événements prouvera qu'il avait -deviné juste. D'ailleurs, ayant vu les Anglais, lors de la rupture de -la paix d'Amiens, nous enlever plus de cent millions de valeurs, et un -grand nombre de commerçants français qui naviguaient sur la foi des -traités, il cherchait partout des gages tant en hommes qu'en -marchandises. - -[En marge: Formation à Bayonne d'une armée destinée contre le -Portugal.] - -M. de Lima promit d'écrire sur-le-champ à sa cour, et n'y manqua pas -en effet. Mais Napoléon ne se contenta pas d'une simple déclaration de -ses volontés, et, prévoyant bien que cette déclaration ne serait -efficace qu'autant qu'elle serait suivie d'une démonstration armée, il -fit ses dispositions pour avoir sous peu de jours un corps de -vingt-cinq mille hommes à Bayonne, tout prêt à recommencer contre le -Portugal l'expédition de 1801. On se souvient sans doute que quelques -mois auparavant, lorsqu'il profitait de l'inaction de l'hiver pour -exécuter le siége de Dantzig, et pour préparer sur ses derrières une -armée d'observation qui le garantît contre toute tentative de -l'Autriche et de l'Angleterre, il avait songé à rendre disponibles les -camps formés sur les côtes, en les remplaçant par cinq légions de -réserve, de six bataillons chacune, dont l'organisation devait être -confiée à cinq anciens généraux devenus sénateurs. Quatre mois -s'étaient écoulés depuis, et il écrivit sur-le-champ aux sénateurs -chargés de cette organisation, pour savoir s'il pourrait déjà disposer -de deux bataillons sur six, dans chacune de ces légions. Se fiant, -jusqu'à leur arrivée, sur l'effroi que devait inspirer aux Anglais le -retour prochain de la grande armée, ne craignant pas que les -expéditions contre le continent, dont on les disait depuis long-temps -occupés, se dirigeassent sur les côtes de France, ayant toutes ses -précautions prises sur celles de Hollande, du Hanovre, de la -Poméranie, de la vieille Prusse, il n'hésita pas à dégarnir celles de -Normandie et de Bretagne, et il ordonna la réunion à Bayonne des -troupes réparties entre les camps de Saint-Lô, Pontivy et -Napoléon-Vendée. Chacun de ces camps, formé de troisièmes bataillons -et de quelques régiments complets, présentait une bonne division, et -devait, avec les dépôts de dragons réunis à Versailles et à -Saint-Germain, avec des détachements d'artillerie tirés de Rennes, de -Toulouse, de Bayonne, composer une excellente armée, d'environ 25 -mille hommes. Cette armée eut ordre de se concentrer immédiatement à -Bayonne. Napoléon fit choix pour la commander du général Junot, qui -connaissait le Portugal, où il avait été ambassadeur, qui était un bon -officier, tout dévoué à son maître, et n'avait, comme gouverneur de -Paris, que le défaut de s'y trop livrer à ses plaisirs. On le disait -engagé avec l'une des princesses de la famille impériale dans une -liaison qui produisait quelque scandale, et Napoléon trouvait ainsi -dans ce choix la réunion de plusieurs convenances à la fois. Ces -mesures furent prises ostensiblement, et de manière que l'Espagne et -le Portugal ne pussent pas ignorer combien seraient sérieuses les -conséquences d'un refus. En même temps les ordres nécessaires furent -donnés pour que deux bataillons de chacune des légions de réserve se -trouvassent prêts à remplacer sur les côtes les troupes qu'on allait -en retirer. - -[En marge: Mesures à l'égard de l'Italie pour la faire concourir au -système continental.] - -[En marge: Expédition sur Livourne pour y saisir les marchandises -anglaises.] - -C'est dans le même esprit que Napoléon s'occupa en ce moment des -affaires d'Italie. Là, comme ailleurs, le redoublement de rigueurs -contre le commerce anglais fut son premier soin, toujours dans -l'intention de rendre le cabinet de Londres plus sensible aux -ouvertures de la Russie. La reine d'Étrurie, fille, comme on sait, des -souverains d'Espagne, établie par Napoléon sur le trône de la Toscane, -et devenue, par la mort de son époux, régente pour son fils[2] de ce -joli royaume, le gouvernait avec la négligence d'une femme et d'une -Espagnole, et avec assez peu de fidélité à la cause commune. Les -Anglais exerçaient le commerce à Livourne aussi librement que dans un -port de leur nation. Napoléon avait réuni tous les dépôts de l'armée -de Naples dans les Légations. Avec sa vigilance accoutumée, il les -tenait constamment pourvus de conscrits et de matériel. Il ordonna au -prince Eugène d'en tirer une division de 4 mille hommes, de la diriger -à travers l'Apennin sur Pise, de tomber à l'improviste sur le commerce -anglais à Livourne, d'enlever à la fois hommes et choses, et de -déclarer ensuite à la reine d'Étrurie qu'on était venu pour garantir -ce port important de toute tentative ennemie, tentative possible et -probable, depuis que la garnison espagnole s'était rendue auprès du -corps de La Romana en Hanovre. Tandis qu'il prescrivait cette -expédition, il envoya l'ordre de faire filer sous le général -Lemarrois, dans les provinces d'Urbin, de Macerata, de Fermo, des -détachements de troupes, pour y occuper le littoral, en chasser les -Anglais, et préparer des relâches sûres au pavillon français, qui -devait bientôt se montrer dans ces mers. Napoléon venait en effet de -recouvrer les bouches du Cattaro, Corfou, les îles Ioniennes. Il se -proposait de profiter des circonstances pour conquérir la Sicile, et -il voulait couvrir de ses vaisseaux la surface de la Méditerranée. Il -recommanda en même temps au général Lemarrois d'observer l'esprit de -ces provinces, et si le goût qu'avaient en général les provinces du -Saint-Siége d'échapper à un gouvernement de prêtres, pour passer sous -le gouvernement laïque du prince Eugène, se manifestait chez -celles-ci, de n'opposer à ce goût ni contradiction ni obstacle. - -[Note 2: Depuis prince de Lucques et de Parme.] - -[En marge: Fâcheux progrès des divisions de la France avec le -Saint-Siége.] - -En ce moment, la brouille avec le Saint-Siége, dont nous avons -ailleurs rapporté l'origine, mais négligé de retracer les vicissitudes -journalières, faisait à chaque instant de nouveaux progrès. Le Pape -qui, venu à Paris pour sacrer Napoléon, en avait rapporté, avec -beaucoup de satisfactions morales et religieuses, le déplaisir -temporel de n'avoir pas recouvré les Légations; qui avait vu depuis -son indépendance devenir nominale par l'extension successive de la -puissance française en Italie, avait conçu un ressentiment qu'il ne -savait plus dissimuler. Au lieu de s'entendre avec un souverain -tout-puissant, contre lequel alors on ne pouvait rien, même quand on -était puissance de premier ordre, qui d'ailleurs ne voulait que du -bien à la religion, et ne cessait de lui en faire, qui ne songeait pas -du tout à s'emparer de la souveraineté de Rome, et demandait -uniquement qu'on se comportât en bon voisin à l'égard des nouveaux -États français fondés en Italie, le Pape avait eu le tort de céder à -de fâcheuses suggestions, d'autant plus puissantes sur son esprit -qu'elles étaient d'accord avec ses secrets sentiments. Animé de -pareilles dispositions, il avait contrarié Napoléon dans tous les -arrangements relatifs au royaume d'Italie. Il avait prétendu s'y -réserver tous les droits de la papauté, beaucoup plus grands en Italie -qu'en France, et n'avait pas voulu admettre un concordat égal dans les -deux pays. À Parme, à Plaisance, mêmes exigences et mêmes -contrariétés. D'autres tracasseries d'un genre plus personnel encore -s'étaient jointes à celles-là. Le prince Jérôme Bonaparte, pendant ses -campagnes de mer en Amérique, avait contracté mariage avec une -personne fort belle et d'une naissance honnête, mais à un âge qui -rendait cette alliance nulle, et avec un défaut de concours de la part -de ses parents, qui la rendait plus nulle encore. Napoléon qui -voulait, en mariant ce prince avec une princesse allemande, fonder un -nouveau royaume en Westphalie, avait refusé de reconnaître un mariage -nul devant la loi civile comme devant la loi religieuse, et contraire -au plus haut point à ses desseins politiques. Il avait eu recours au -Saint-Siége pour en demander l'annulation, à quoi le Pape s'était -formellement opposé. La ville de Rome enfin, ce qui était une -hostilité plus ouverte, et qu'aucun scrupule religieux ne pouvait -justifier, la ville de Rome était devenue le refuge de tous les -ennemis du roi Joseph. Outre que le Pape avait protesté contre la -royauté française établie à Naples, en sa qualité d'ancien suzerain de -la couronne des Deux-Siciles, il avait reçu, presque attiré chez lui -les cardinaux qui avaient refusé leur serment au roi Joseph. Il avait -de plus donné asile à tous les brigands qui infestaient les routes du -royaume de Naples, et qui se réfugiaient sans aucun déguisement dans -les faubourgs de Rome, encore tout couverts du sang des Français. -Jamais on ne pouvait obtenir justice ou extradition d'aucun d'eux. - -Napoléon, pendant son voyage de Tilsit à Paris, écrivit de Dresde même -au prince Eugène, qui se faisait volontiers l'avocat de la cour de -Rome, pour lui retracer ses griefs contre cette cour, pour lui donner -mission d'en avertir le Vatican, et de faire entendre au pontife que -sa patience, rarement bien grande, était cette fois à bout, et que, -sans toucher à l'autorité spirituelle du pontife, il n'hésiterait pas, -s'il le fallait, à le dépouiller de son autorité temporelle. Telles -étaient alors les relations avec la cour de Rome, et ces relations -expliquent la facilité avec laquelle Napoléon prit les mesures qu'on -vient de retracer, pour les portions du littoral de l'Adriatique -relevant du Saint-Siége. - -[En marge: Restitution à la France des bouches du Cattaro et des îles -Ioniennes.] - -Le traité de Tilsit stipulait la restitution des bouches du Cattaro, -ainsi que la cession de Corfou et de toutes les îles Ioniennes. Aucune -possession n'avait été plus désirée par Napoléon, aucune ne plaisait -autant à son imagination si prompte et si vaste. Il y voyait le -complément de ses provinces d'Illyrie, la domination de l'Adriatique, -un acheminement vers les provinces turques d'Europe, lesquelles lui -étaient destinées si on arrivait à un partage de l'empire ottoman, -enfin un moyen de plus de maîtriser la Méditerranée, où il voulait -régner d'une manière absolue, pour se dédommager de l'abandon de -l'Océan fait malgré lui à l'Angleterre. On se souvient que les -Russes, après la paix de Presbourg, avaient profité du moment où l'on -allait remplacer la garnison autrichienne par la garnison française, -pour s'emparer des forts du Cattaro. Ne voulant pas que les Anglais en -fissent autant cette fois, Napoléon avait donné de Tilsit même des -ordres au général Marmont, pour que les troupes françaises fussent -réunies sous les murs de Cattaro à l'instant où les Russes se -retireraient. Ce qu'il avait prescrit avait été exécuté de point en -point, et nos troupes, entrées dans Cattaro, occupaient solidement -cette importante position maritime. - -[En marge: Dispositions de Napoléon pour l'occupation et la défense -des îles Ioniennes.] - -Mais Corfou et les îles Ioniennes l'intéressaient encore plus que les -bouches du Cattaro. Il enjoignit à son frère Joseph d'acheminer -secrètement vers Tarente, et de manière à n'inspirer aucun soupçon aux -Anglais, le 5e de ligne italien, le 6e de ligne français, quelques -compagnies d'artillerie, des ouvriers, des munitions, des officiers -d'état-major, le général César Berthier chargé de commander la -garnison, et d'en former plusieurs convois qu'on transporterait sur -des felouques de Tarente à Corfou. Le trajet étant à peine de quelques -lieues, quarante-huit heures suffisaient pour faire passer en quelques -voyages les quatre mille hommes composant l'expédition. C'était -l'amiral Siniavin, chef des forces russes dans l'Archipel, qui avait -mission d'opérer la remise des îles Ioniennes. Il le fit avec un -déplaisir extrême, et nullement dissimulé, car la marine russe, -dirigée en général ou par des officiers anglais, ou par des officiers -russes élevés en Angleterre, était beaucoup plus hostile aux Français -que l'armée elle-même, qui venait de combattre à Eylau et à -Friedland. Cependant cet amiral obéit, et livra aux troupes françaises -les belles positions à la garde desquelles il avait été préposé. Mais -son chagrin avait un double motif, car, outre l'abandon de Cattaro, de -Corfou et des sept îles, qui lui coûtait, il allait se trouver au -milieu de la Méditerranée, ne pouvant regagner la mer Noire par les -Dardanelles, depuis la rupture avec les Turcs, et réduit à franchir le -détroit de Gibraltar, la Manche, le Sund, à travers les flottes -anglaises, qui, suivant l'état des négociations entamées, pouvaient le -laisser passer ou l'arrêter. Napoléon avait prévu toutes ces -complications, et il fit dire aux amiraux russes qu'ils trouveraient -dans les ports de la Méditerranée, tant ceux d'Italie et de France que -d'Espagne et de Portugal, des relâches sûres, des vivres, des -munitions, des moyens de radoub. Il écrivit à Venise, à Naples, à -Toulon, à Cadix, à Lisbonne même, à ses préfets maritimes, à ses -amiraux, à ses consuls, et leur recommanda, partout où se -présenteraient des vaisseaux russes, de les recevoir avec -empressement, et de leur fournir tout ce dont ils auraient besoin. À -Cadix surtout, où il était représenté par l'amiral Rosily, commandant -de la flotte française restée dans ce port depuis Trafalgar, et où il -y avait plus de probabilité de voir les Russes chercher un asile, -Napoléon enjoignit à l'amiral français de préparer des secours qu'il -ne fallait pas attendre de l'administration espagnole, habituée à -laisser mourir de faim ses propres matelots, et l'autorisa, si besoin -était, à engager sa signature pour obtenir des banquiers espagnols les -fonds nécessaires. - -Les forces navales russes, averties par leur gouvernement et par le -nôtre, se retirèrent en deux divisions dans des directions -différentes. La division qui portait la garnison de Cattaro se dirigea -vers Venise, où elle déposa les troupes russes, qu'Eugène accueillit -avec les plus grands égards. La division qui portait les troupes de -Corfou les déposa à Manfredonia, dans le royaume de Naples, et se -dirigea ensuite, sous l'amiral Siniavin, vers le détroit. Cet amiral, -qui n'était pas entré encore dans les vues de son souverain, n'avait -aucune envie de s'arrêter dans un port français, ou dépendant de -l'influence française, et se flattait de regagner les mers du Nord -avant que les négociations entre sa cour et celle d'Angleterre eussent -abouti à une rupture. - -L'intention de Napoléon n'était pas de s'en tenir aux précautions -qu'il avait déjà prises pour les provinces de l'Adriatique et de la -Méditerranée. Le corps de quatre mille hommes qu'il venait de diriger -vers Corfou lui paraissait insuffisant. Il savait bien que les Anglais -ne manqueraient pas de faire de grands efforts, dans le cas où la -guerre se prolongerait, pour lui arracher les îles Ioniennes, qui -étaient d'une importance à contre-balancer celle de Malte. Aussi -ordonna-t-il d'y envoyer encore le 14e léger français, et plusieurs -autres détachements, de manière à y élever les forces françaises et -italiennes jusqu'à sept ou huit mille hommes, sans compter quelques -Albanais et quelques Grecs enrôlés sous des officiers français pour -garder les petites îles. Cinq mille hommes devaient résider à Corfou -même, et quinze cents à Sainte-Maure. Cinq cents devaient garder le -poste de Parga sur le continent de l'Épire. Quant à Zante et à -Céphalonie, Napoléon n'y voulut que de simples détachements français -pour soutenir et contenir les Albanais. Il prescrivit au prince -Eugène, au roi Joseph, de faire partir d'Ancône et de Tarente, par le -moyen de petits bâtiments italiens, et par tous les vents favorables, -des blés, du biscuit, de la poudre, des projectiles, des fusils, des -canons, des affûts, et de continuer ces envois sans interruption, -jusqu'à ce que l'on eût réuni à Corfou un amas immense des choses -nécessaires à une longue défense, en sorte qu'on ne fût pas, comme on -l'avait été à Malte, exposé à perdre par la famine une position que -l'ennemi ne pouvait pas vous enlever par la force. Ne comptant pas sur -la solvabilité du trésor de Naples, il expédia de la caisse de Turin -des sommes en or, afin de tenir toujours au courant la solde des -troupes, et de pouvoir payer les ouvriers qu'on emploierait à -construire des fortifications. Des instructions admirables au général -César Berthier (frère du major-général), prévoyant tous les cas, et -indiquant la conduite à tenir dans toutes les éventualités -imaginables, accompagnaient les envois de ressources que nous venons -d'énumérer. - -[En marge: Mesures relatives à l'Illyrie.] - -Le général Marmont avait déjà construit de belles routes dans les -provinces d'Illyrie, qu'il administrait avec beaucoup d'intelligence -et de zèle. Il eut ordre de les continuer jusqu'à Raguse et à Cattaro, -de pousser des reconnaissances jusqu'à Butrinto, point du rivage -d'Épire qui fait face à Corfou, et de préparer les moyens d'y conduire -rapidement une division. Napoléon fit demander à la Porte de lui -abandonner Butrinto, pour pouvoir user plus librement de cette -position, de laquelle il était facile d'envoyer des secours à Corfou; -ce qui lui fut accordé sans difficulté. Enfin il réclama et obtint -aussi l'établissement de relais de Tartares, depuis Cattaro jusqu'à -Butrinto, afin que le général Marmont fût promptement averti de toute -apparition de l'ennemi, et pût accourir avec dix ou douze mille -hommes, force suffisante pour jeter les Anglais à la mer s'ils -essayaient une descente. - -À ces moyens Napoléon ajouta ceux que le concours de la marine pouvait -offrir. Il envoya de Toulon le capitaine Chaunay-Duclos avec les -frégates la _Pomone_ et la _Pauline_, avec la corvette la -_Victorieuse_, pour former à Corfou un commencement de marine. Il -prescrivit en outre de mettre en construction dans le port de Corfou -deux gros bricks, de les équiper à l'aide des matelots du pays et de -quelques détachements de troupes françaises. Cette petite marine -naissante, composée de frégates et de bricks, devait croiser sans -cesse entre l'Italie et l'Épire, entre Corfou et les autres îles, de -manière que le passage fût toujours ouvert à nos bâtiments de -commerce, et fermé à ceux de l'ennemi. - -En adressant au roi Joseph, au prince Eugène, au général Marmont, ces -instructions multipliées, non pas seulement avec l'accent impérieux -dont il accompagnait toujours ses ordres, mais avec l'accent passionné -qu'il y mettait, lorsque ses ordres se liaient à l'une de ses grandes -préoccupations, Napoléon leur écrivait: «Ces mesures tiennent à un -ensemble de projets que vous ne pouvez pas connaître. Sachez -seulement que, dans l'état du monde, la perte de Corfou serait le plus -grand malheur qui pût arriver à l'empire.» - -[En marge: Vues de Napoléon sur la Méditerranée.] - -Ces projets, en effet, peu de personnes les connaissaient en Europe. -M. de Talleyrand, négociateur de Napoléon à Tilsit, n'en avait -lui-même qu'une idée très-incomplète. Ils n'étaient connus que -d'Alexandre et de Napoléon, qui, dans leurs longs entretiens au bord -du Niémen, s'étaient promis de s'entendre sur le partage à faire de -l'empire turc, partage dans lequel l'un cherchait le dédommagement de -la grandeur française, l'autre la compensation de la ruine de l'empire -turc, que la mollesse asiatique ne pouvait plus défendre contre -l'énergie européenne. Napoléon était loin de vouloir hâter ce -résultat; Alexandre, au contraire, l'appelait de tous ses voeux, ce -qui constituait le péril de leur alliance. Mais, dans la prévision des -événements, Napoléon voulait être prêt à mettre la main sur les -provinces turques placées à sa portée; et de plus, quoi qu'il pût -arriver, que cette nécessité se présentât ou non, il entendait se -rendre maître de la Méditerranée. Il croyait que, maître de cette mer, -communication la plus courte entre l'Orient et l'Occident, on pouvait -se consoler de n'être que le second sur l'Océan. Aussi Napoléon -était-il résolu, le jour même de la signature de la paix de Tilsit, à -recouvrer la Sicile, qu'il regardait comme à lui, depuis qu'il avait -pris Naples pour un de ses frères; et il espérait la tenir, ou de -l'abandon que lui en feraient les Anglais, si les Russes parvenaient à -négocier la paix, ou de la force de ses armes, si la guerre -continuait. Aussi dès la fin de l'hiver avait-il commencé à envoyer -des ordres à son ministre de la marine, pour donner à ses escadres la -direction du port de Toulon, et préparer ainsi une grande expédition -contre la Sicile. - -[En marge: Le rétablissement de la paix continentale ranime le zèle de -Napoléon pour le développement de la marine française.] - -Ces ordres, contrariés par les circonstances et par l'insuffisance des -ressources, furent réitérés avec une nouvelle force après la signature -de la paix continentale. Le jour même où cette paix était signée à -Tilsit, Napoléon écrivit à quatre personnes à la fois, au prince -Eugène, au roi Joseph, au roi Louis de Hollande, au ministre de la -marine, que, la guerre du continent étant finie, il fallait se tourner -vers la mer, et songer enfin à tirer quelque parti de l'immensité des -rivages dont on disposait. Sans doute l'Angleterre avait l'avantage de -sa position insulaire, fondement jusqu'ici inébranlable de sa grandeur -maritime; mais la possession de tous les rivages européens, depuis -Kronstadt jusqu'à Cadix, depuis Cadix jusqu'à Naples, depuis Naples -jusqu'à Venise, était bien aussi un moyen de puissance maritime, et un -redoutable moyen, si on avait l'art et le temps de s'en servir. -Napoléon avait dit à Berlin, dans l'entraînement de ses victoires, -qu'_il fallait dominer la mer par la terre_. Il venait de réaliser de -cette pensée tout ce qui était réalisable, en obtenant à Tilsit -l'union volontaire ou forcée de toutes les puissances du continent -contre l'Angleterre; et il fallait se hâter de profiter de cette -union, avant que la domination continentale de la France fût devenue -encore plus insupportable au monde que la domination maritime de -l'Angleterre. - -[En marge: Événements accomplis sur mer pendant les campagnes de -Napoléon sur terre.] - -[En marge: Le système des croisières lointaines substitué au système -des grandes batailles navales.] - -Vingt-deux mois s'étaient écoulés depuis cette fatale bataille de -Trafalgar, dans laquelle notre pavillon avait déployé un sublime -héroïsme au milieu d'un immense désastre. Ces vingt-deux mois avaient -été employés avec quelque activité, et çà et là avec quelque gloire, -avec celle au moins qui est due au courage que n'abattent point les -revers. L'amiral Decrès, continuant à mettre au service de la volonté -impétueuse de Napoléon une expérience profonde et un esprit supérieur, -ne réussissait pas toujours à lui persuader que dans la marine on ne -supplée pas avec la volonté, avec le courage, avec l'argent, avec le -génie même, au temps, et à une longue organisation. Il avait proposé à -Napoléon de substituer au système des grandes batailles navales, -celui, des croisières très-divisées et très-lointaines. Dans ce -système on a l'avantage de hasarder moins à la fois, d'acquérir en -naviguant l'expérience dont on est dépourvu, de causer de grands -dommages au commerce de l'ennemi, d'avoir chance enfin de rencontrer -son adversaire en force numérique moindre, car la mer par son -immensité même est le champ du hasard. Un pareil système valait -assurément la peine d'être essayé, et il aurait eu pour nous -d'incontestables avantages sur l'autre, si la disproportion numérique -de nos forces avec celles des Anglais n'eût pas été aussi grande, et -si nos établissements lointains n'avaient pas été aussi ruinés, aussi -dénués de toute ressource. - -[En marge: Croisière de frégates dans les mers de l'Île-de-France.] - -[En marge: Croisière du capitaine L'Hermitte sur la côte d'Afrique.] - -Conformément au plan de M. Decrès, diverses croisières avaient été -préparées à Brest, Rochefort et Cadix, pour les faire sortir à la fin -de 1805, en profitant des coups de vent de l'automne. Une division de -quatre frégates était partie pour aller croiser sur la route de la mer -des Indes, y détruire le commerce anglais, et y faire vivre l'île -Bourbon et l'île de France des produits de la course, depuis qu'elles -ne vivaient plus des produits du négoce. Ces frégates, arrivées -heureusement, procuraient en effet à nos deux îles d'assez abondantes -ressources. Le capitaine L'Hermitte avec un vaisseau, le _Régulus_, -avec deux frégates, la _Cybèle_ et le _Président_, avec deux bricks, -le _Surveillant_ et le _Diligent_, était sorti du port de Lorient le -30 octobre 1805, et avait fait voile vers les Canaries. Longeant la -côte d'Afrique, il l'avait parcourue du nord au sud sur une étendue de -plusieurs centaines de lieues, pour y saisir les vaisseaux anglais qui -se livraient à la traite, et en avait enlevé ou détruit un grand -nombre, car l'amirauté anglaise, ne prévoyant pas la visite d'une -croisière française dans ces parages, n'avait pris aucune précaution. -Après avoir croisé pendant les mois de décembre, janvier, février et -mars, exercé de grands ravages, fait de riches captures, cette -division, privée du brick le _Surveillant_, qu'elle avait envoyé en -France pour y donner de ses nouvelles, avait voulu relâcher pour -radouber ses vaisseaux, réparer son gréement, reposer ses équipages, -et se procurer des vivres frais. N'osant pas rentrer en France dans la -belle saison, ne voulant pas aller à nos Antilles, toujours fort -observées, et n'ayant pas beaucoup de relâches ou françaises ou -alliées à choisir, elle s'était livrée aux vents alisés qui l'avaient -portée vers la côte d'Amérique, puis était descendue en avril sur -San-Salvador, port du Brésil, où elle avait chance de trouver des -vivres et de vendre avantageusement les nègres enlevés aux traitants -anglais. Au bout de vingt-deux jours de relâche, elle avait remis à la -voile pour croiser dans les parages de Rio-Janeiro, avait été souvent -poursuivie par les vaisseaux anglais allant dans l'Inde, était -remontée à la hauteur des Antilles, avait continué de faire des -prises, et enfin assaillie, le 19 août, par un ouragan effroyable, -l'un des plus horribles qu'on eût essuyés dans ces mers depuis un -quart de siècle, elle s'était dispersée. Le _Régulus_, après avoir -perdu de vue ses frégates et les avoir vainement cherchées, était -rentré à Brest le 3 octobre 1806, à la suite d'une navigation de près -d'une année. La frégate la _Cybèle_, démâtée, s'était enfuie aux -États-Unis. La frégate le _Président_, séparée de sa division, avait -été capturée. - -Malgré les accidents survenus à la fin de cette croisière, accidents -inévitables après avoir bravé onze mois les chances de la mer et de la -guerre, on aurait pu accepter de la fortune de telles conditions pour -toutes nos croisières. Le capitaine L'Hermitte avait détruit 26 -bâtiments ennemis, fait 570 prisonniers, détruit pour plus de cinq -millions de valeurs, et rapporté des sommes considérables, -très-supérieures aux dépenses de sa croisière. La traite avait été -ruinée cette année sur la côte d'Afrique, et les compagnies anglaises -d'assurance, poussaient contre l'amirauté des cris de fureur. Mais nos -grandes croisières ne devaient pas être aussi heureuses. - -[En marge: Croisière de l'amiral Willaumez dans la mer des Antilles.] - -Cadix n'offrait que des débris, qu'il fallait réunir et réorganiser, -avant de pouvoir en tirer une division. Rochefort contenait la -division du contre-amiral Allemand, qui se reposait dans ce port de la -difficile croisière qu'il avait faite, à la suite de la rencontre -manquée avec l'amiral Villeneuve. Brest seul présentait des ressources -pour organiser une forte division. Sur les 21 vaisseaux réunis dans ce -grand port, on en avait détaché six, les plus propres à une longue -navigation, et on les avait expédiés, sous les ordres du contre-amiral -Willaumez, le 13 décembre 1805, pour les mers d'Amérique. Cette -division était composée du _Foudroyant_, vaisseau de quatre-vingts, du -_Vétéran_, du _Cassard_, de l'_Impétueux_, du _Patriote_, de l'_Éole_, -vaisseaux de soixante-quatorze, et de deux frégates, la _Valeureuse_ -et la _Comète_. Elle portait sept mois de vivres. À la nouvelle de sa -sortie plus de trente vaisseaux anglais s'étaient lancés à sa -poursuite, pour la chercher dans toutes les mers. Elle avait d'abord -croisé dans les parages de Sainte-Hélène pendant les mois de février -et de mars 1806, y avait fait quelques prises, puis, ayant à son bord -des malades, et manquant de vivres frais, elle était allée à -San-Salvador, par les mêmes motifs qui avaient conduit dans ce port le -capitaine L'Hermitte. Après un repos de dix-sept jours, elle en était -partie pour croiser de nouveau, et elle était venue en juin toucher à -la Martinique, avec le projet de se placer au vent des Antilles pour y -rencontrer les grands convois de la Jamaïque. À la Martinique elle -avait trouvé peu de vivres, car la colonie en avait à peine assez pour -sa propre consommation; peu de moyens de radoub, car l'état de -guerre, presque continuel depuis quinze années, n'avait guère permis -d'y envoyer des matières navales, et elle était allée s'embusquer aux -passes des Antilles, dans l'espoir d'y faire quelque riche capture, -qui valût les frais d'un aussi grand armement. Le 28 juillet on -courait en éventail, avec l'intention de saisir un convoi qu'on avait -aperçu, lorsque, le vent venant à fraîchir, la distance qui séparait -les bâtiments de l'escadre s'agrandit sensiblement. Le lendemain 29, -au jour, on perdit de vue le _Vétéran_, que montait alors le prince -Jérôme Bonaparte, et la frégate la _Valeureuse_. L'amiral, pour -rallier ces deux bâtiments, s'éleva au nord, le long des côtes -d'Amérique, et vint croiser à trente-huit lieues à l'est de New-York; -mais, ne trouvant ni le _Vétéran_ ni la _Valeureuse_, il se dirigea -vers le rendez-vous assigné d'avance à ses bâtiments séparés, entre le -29e degré de latitude nord et le 67e degré de longitude occidentale. -Il y rallia la _Valeureuse_, mais non le _Vétéran_, qui avait fait -voile en ce moment vers le banc de Terre-Neuve, et il tint dans ces -parages jusqu'au 18 août. Pendant ces vicissitudes, les divisions -anglaises l'avaient manqué, et il avait manqué lui-même le convoi de -la Jamaïque, passé à quarante lieues de son escadre. Tels sont les -hasards de la mer! Ayant attendu au delà du terme assigné à ses -vaisseaux pour le rendez-vous, l'amiral Willaumez, qui avait eu -l'intention de se porter à Terre-Neuve, assembla ses capitaines, tint -conseil de guerre avec eux, et, ayant constaté qu'ils avaient beaucoup -de malades, presque point d'eau, de bois ni de vivres, il se décida à -relâcher à Porto-Rico, à remonter ensuite au banc de Terre-Neuve, à y -détruire les pêcheries anglaises, et à revenir en Europe avec le -projet de rentrer dans les ports de France pendant les coups de vent -de l'équinoxe qui écartaient l'ennemi. Mais à peine cette résolution -était-elle arrêtée, que, dans la nuit du 18 au 19 août 1806, le même -ouragan qui avait dispersé la division L'Hermitte, surprit l'escadre -de l'amiral Willaumez, et pendant trois jours consécutifs la ballotta -sur les flots jusqu'à la faire périr. Le _Foudroyant_ et -l'_Impétueux_, seuls vaisseaux qui n'eussent pas été séparés par la -tourmente, perdirent tous leurs mâts, se réparèrent à la mer comme ils -purent, et se proposaient de naviguer de conserve, lorsque de nouveaux -coups de vent les séparèrent aussi. Apercevant au milieu de la tempête -les fanaux de plusieurs vaisseaux ennemis, ils cherchèrent leur salut -où ils purent. Le _Foudroyant_, vaisseau amiral, s'enfuit à la Havane; -l'_Impétueux_, privé de ses mâts, de l'une de ses batteries jetée à la -mer, et d'une partie de ses poudres, se laissa porter par l'ouragan -dans la baie de la Chesapeak, où il fit côte, poursuivi par deux -vaisseaux ennemis. L'équipage, voyant son bâtiment perdu, chercha -refuge à terre; il y fut couvert par la neutralité américaine, et se -réunit à bord de la _Cybèle_, frégate du capitaine L'Hermitte, -réfugiée également dans la Chesapeak. Tandis que le _Foudroyant_ et -l'_Impétueux_ luttaient ainsi contre la mauvaise fortune, l'_Éole_, -complétement démâté, en butte aux vents et à l'ennemi, avait fui aussi -dans la Chesapeak. Là, remorqué par des bâtiments américains, il -était remonté assez haut dans les terres pour se dérober aux Anglais. -Le _Patriote_, privé de ses mâts de hune et de son mât d'artimon, de -toute sa voilure, avait gagné de son côté la Chesapeak, et jeté -l'ancre à Annapolis. La frégate la _Valeureuse_ s'était enfuie dans le -Delaware. Le _Cassard_, après avoir été long-temps ballotté par les -flots, ayant perdu la barre de son gouvernail, ayant eu quatorze faux -sabords enfoncés, avait failli sombrer. Cependant ne faisant pas eau -par ses fonds, il s'était relevé, et réparé en mer. Profitant de ce -que sa voilure se trouvait en assez bon état, et de ce que seul de -l'escadre il avait conservé pour soixante-dix-huit jours de vivres, il -avait cru devoir ne pas se rendre à Porto-Rico, et avait fait voile -vers l'Europe. Il était rentré à Brest le 13 octobre. Le _Vétéran_, -capitaine Jérôme, séparé depuis long-temps de l'escadre, après avoir -erré quelque temps sur les côtes de l'Amérique du Nord, était revenu -en Europe; mais le blocus de Lorient l'avait obligé de se jeter dans -la baie de Concarneau, où il ne se trouvait guère en sûreté. - -Ainsi des six vaisseaux partis de Brest, le _Foudroyant_ était réfugié -à la Havane; l'_Impétueux_ était détruit; le _Patriote_ et l'_Éole_ -avaient remonté la Chesapeak dans un état déplorable, et sans beaucoup -de chances d'en sortir; le _Cassard_ était sauvé; le _Vétéran_ se -trouvait engagé à Concarneau dans un mouillage d'où il était difficile -de le tirer. Quant aux frégates de l'expédition, la _Valeureuse_ était -dans le Delaware; la _Comète_ s'était retirée dans un port d'Amérique. -Quelques prises faites sur l'ennemi offraient un faible dédommagement -pour de tels désastres. - -[En marge: Croisière du capitaine Leduc dans les mers boréales.] - -Pendant ce même temps on avait expédié de Lorient trois frégates, la -_Syrène_, la _Revanche_ et la _Guerrière_, pour les mers boréales, -sous le commandement d'un brave marin flamand, le capitaine Leduc. Les -trois frégates, dirigées par ce navigateur intrépide, n'avaient pas -éprouvé les mêmes désastres que la grande division Willaumez, mais -avaient rencontré des mers affreuses, et supporté la navigation la -plus dure. Le capitaine Leduc, parti en mars 1806 de Lorient, -transporté aux Açores, où il avait recueilli quelques prises, séparé -un moment de la _Guerrière_, puis revenu vers la côte ouest de -l'Irlande, était remonté jusqu'à la pointe de l'Islande, qu'il avait -aperçue le 21 mai, et à la pointe du Spitzberg, qu'il avait aperçue le -12 juin. Il avait essuyé dans ces parages des temps épouvantables, et -perdu de vue la _Guerrière_. Bientôt les maladies l'avaient envahi, et -il avait compté jusqu'à 40 morts, 160 malades, 180 convalescents, sur -7 ou 800 hommes qui composaient les équipages de ses deux frégates. -Continuant à croiser tantôt sur les côtes du Groenland, tantôt sur -celles de l'Islande, et de temps en temps faisant des prises, il était -revenu en septembre à Saint-Malo, et, ne pouvant y atterrer, il avait -mouillé dans la petite rade de Bréhat. Malgré ces traverses et ces -mauvais temps, supportés par le capitaine Leduc avec une rare -constance, il avait pris 14 bâtiments anglais et un russe, fait 270 -prisonniers, et détruit pour près de trois millions de valeurs. -Malheureusement il avait perdu 95 hommes. On pouvait regarder cette -croisière comme avantageuse, quoique très-contrariée par le temps. -Elle faisait le plus grand honneur au capitaine Leduc, qui l'avait -dirigée. - -[En marge: Sortie de la division de Toulon sous le contre-amiral -Cosmao.] - -En septembre 1806, le contre-amiral Cosmao, le même qui s'était si -noblement conduit à Trafalgar, sortait de Toulon avec les vaisseaux le -_Borée_ et l'_Annibal_, la frégate l'_Uranie_, le cutter le _Succès_, -pour aller chercher à Gênes le vaisseau le _Génois_, construit dans ce -port. Après avoir traversé le golfe, il était revenu à Toulon, en -rendant cette mer libre au commerce français et italien. Il avait -renouvelé cette course plus d'une fois, et il était toujours parvenu à -écarter les croisières de l'ennemi. - -[En marge: Désastre arrivé à la division de frégates du capitaine -Soleil.] - -À la même époque, le capitaine Soleil, parti de Rochefort avec quatre -frégates et un brick détachés de la division Allemand, essuyait un -sanglant désastre. Les Anglais avaient adopté un nouveau système de -blocus, c'était de se tenir moins près des côtes, pour donner à nos -bâtiments bloqués la tentation de sortir, et pour se ménager ainsi le -moyen de les envelopper avant qu'ils eussent le temps de rétrograder. -Ce stratagème leur réussit complétement à l'égard du capitaine Soleil. -La coutume alors était de sortir de nuit, afin de pouvoir franchir les -croisières ennemies avant d'être aperçu. Les Anglais n'étant point en -vue à cause de l'éloignement dans lequel ils se tenaient, le capitaine -Soleil partit le soir du 24 septembre 1806, ne les rencontra point sur -son chemin, le lendemain 25 les aperçut au large, força de voile pour -les gagner de vitesse, parcourut un espace de cent milles sans être -atteint, mais le 26 fut enveloppé par toute l'escadre de sir Samuel -Hoode, composée de sept vaisseaux et de plusieurs frégates, et -soutint pendant plusieurs heures un combat héroïque contre cinq -vaisseaux ennemis. Excepté la _Thémis_, qui réussit à se sauver avec -deux bricks, toute la division fut prise ou détruite. - -[En marge: Beau combat de la frégate la _Canonnière_ sous le capitaine -Bourayne.] - -À côté de ces rencontres, que la trop grande supériorité numérique de -l'ennemi finissait tôt ou tard par rendre malheureuses, il y en avait -d autres où le courage de nos marins montrait que, de bâtiment à -bâtiment, quand les circonstances n'étaient pas trop défavorables, -nous étions capables de tenir tête aux Anglais, et même de les -vaincre. Le 24 avril de la même année, le capitaine Bourayne, allant -au Cap avec la frégate la _Canonnière_, avait rencontré un convoi -anglais, et s'était jeté au milieu pour faire des prises, lorsque -était apparu tout à coup un vaisseau de soixante-quatorze chargé -d'escorter ce convoi. Le capitaine Bourayne avait d'abord voulu éviter -avec cet adversaire un combat inégal. Mais, se voyant joint de trop -près, il avait franchement accepté la lutte, et, profitant de ce que -la grosseur de la mer ne permettait pas au vaisseau ennemi de se -servir de sa batterie basse, il avait pris une position avantageuse, -et l'avait en peu d'instants démâté de son grand mât, complétement -dégréé, et mis en fuite. Certains gros bâtiments de commerce ayant -cherché à se mêler au combat, il avait couru sur eux, les en avait -dégoûtés, et avait continué sa route pour le Cap, dont il ignorait -encore la conquête par les Anglais. Ceux-ci, pour attirer les -vaisseaux français ou hollandais, n'avaient pas retiré les couleurs -hollandaises. À peine le capitaine Bourayne venait-il de jeter -l'ancre, qu'à un signal tous les pavillons hollandais avaient été -abattus, remplacés par des pavillons anglais, et qu'une grêle de -bombes et de boulets était tombée sur la _Canonnière_. Sans se -déconcerter, le capitaine Bourayne avait coupé son câble, sacrifié ses -ancres, et à force de voiles échappé à tous les dangers. Il était -arrivé sain et sauf à l'île de France, où il devait se signaler par de -nouvelles aventures de mer non moins hardies, non moins glorieuses. - -[En marge: Glorieuse aventure de la flûte la _Salamandre_.] - -Un autre accident de ce genre, qui avait lieu sur nos côtes, prouvait -aussi tout ce qu'on pouvait attendre de l'ardeur et du courage -intrépide de nos marins. La flûte la _Salamandre_, partie de -Saint-Malo avec un chargement de bois de construction pour Brest, -avait été poursuivie par une grosse corvette de vingt-quatre, deux -bricks et un cutter. Elle n'était que faiblement armée, en sa qualité -de flûte. Elle se jeta donc à la côte près la bouche d'Erquy, et là -l'équipage se défendit tant qu'il put à coups de fusil. Réduit bientôt -à l'impossibilité de prolonger cette défense, il se sauva sur un canot -et sur un débris de mât, parvint à joindre la terre, se porta vers la -batterie dite Saint-Michel, en dirigea le feu sur la corvette -anglaise, engagée trop près de la côte, la mit hors d'état de -manoeuvrer, et la força ainsi à s'échouer. Il se précipita ensuite -dans l'eau, et, secondé de quelques soldats accourus sur le rivage, -s'empara de la corvette contre les restes de l'équipage anglais, dont -une partie était ou hors de combat, ou en fuite. - -[En marge: Causes du mauvais succès du système des croisières -lointaines.] - -Telles étaient les actions, peu considérables mais courageuses, par -lesquelles se signalaient nos marins contre une puissance -ordinairement supérieure à nous par le nombre et par l'organisation, -plus supérieure encore dans un moment où toutes nos forces étaient -exclusivement dirigées vers la guerre de terre. Aussi à la fin de 1806 -l'habile et malheureux ministre Decrès, n'ayant que des infortunes à -mander à un maître qui ne recevait de toutes parts que des nouvelles -heureuses, était-il entièrement découragé, et non moins dégoûté du -système des croisières que du système des grandes batailles. Obligé -d'expliquer à Napoléon les revers qu'on avait essuyés dans ce nouveau -système de guerre aussi bien que dans l'ancien, il lui en donnait les -raisons véritables, qui devaient faire considérer tous les genres de -guerre maritime comme également dangereux dans l'état présent des -choses. D'abord la disproportion numérique était si grande, selon lui, -que les Anglais pouvaient bloquer nos ports avec plusieurs grosses -escadres, et garder encore de nombreuses divisions pour courir après -nos croisières dès qu'elles étaient signalées; ce qui prouvait que, -même sans la prétention de livrer des batailles générales, il fallait -néanmoins des forces encore très-considérables pour faire la guerre -avec de petites divisions. Ensuite notre matériel était trop -défectueux comparativement à celui de l'ennemi; et, bien que nos -matelots, jamais inférieurs en courage, le fussent beaucoup en -expérience, le matériel qu'ils maniaient était encore plus en défaut -que leur savoir-faire. Leurs bâtiments résistaient à la tempête -beaucoup moins qu'ils n'y résistaient eux-mêmes. Dans l'ouragan du 19 -août, qui avait détruit la division Willaumez et gravement maltraité -la division L'Hermitte, les Anglais avaient mieux supporté que nous le -coup de vent, parce que leur gréement était non-seulement mieux manié, -mais de qualité fort supérieure. Plus nombreux, mieux équipés, ils -étaient certains que parmi eux il en échapperait toujours assez aux -dangers de la mer pour réduire nos vaisseaux, les uns à se rendre, les -autres à s'échouer, les autres à fuir en Europe. Mais l'infériorité du -nombre, celle du matériel n'étaient pas, suivant l'amiral Decrès, les -seules causes de nos malheurs. En sortant du port de Brest où ils -avaient été choisis avec soin dans une escadre considérable, les -vaisseaux de la division Willaumez n'étaient pas inférieurs en qualité -aux bons vaisseaux anglais. Mais dix mois de navigation continue sans -trouver de relâche sûre, bien approvisionnée en vivres et en moyens de -rechange, les avaient mis hors d'état, soit d'échapper par leur marche -à une escadre plus forte, soit de résister à une tempête, soit de -poursuivre leur croisière sans renouveler leurs provisions de bouche, -ce qui les exposait à être découverts par l'ennemi. Aussi l'amiral -Decrès écrivait-il le 23 octobre 1806 à Napoléon: «Après une -navigation de dix mois, les vergues et mâts de hune se cassent, les -gréements se relâchent et s'usent d'autant plus qu'on ne peut suivre -leurs réparations graduelles en pleine mer; les bas mâts consentent, -les vaisseaux se délient, et il est sans exemple que des bâtiments -aient tenu la mer aussi long-temps, sans s'être donné le loisir de se -réparer à neuf et tranquillement dans un port.» Malheureusement nous -n'avions plus de ports, ou ceux que nous avions étaient mal -approvisionnés. Nous en possédions à la vérité un excellent, -incomparable pour ses avantages, dans la mer des Indes: c'était celui -de l'île de France, qui, à l'époque de la guerre d'Amérique, avait -servi de base d'opérations au bailli de Suffren pendant sa belle -campagne de l'Inde. Mais au milieu des désordres de la révolution, et -des difficultés de la guerre continentale, on n'avait pu -l'approvisionner en munitions navales. Le cap de Bonne-Espérance, qui -appartenait à des alliés, ne pouvait être approvisionné comme un port -national, et venait d'ailleurs d'être pris. Sur la côte du Brésil, -nous n'avions rien qu'un port neutre, et presque ennemi puisqu'il -était portugais, celui de San-Salvador. Enfin aux Antilles, nous -étions maîtres de la magnifique rade du Fort-Royal, l'une des plus -vastes, des plus sûres du monde; mais la Martinique était complétement -dépourvue de munitions navales, et, sous le rapport des vivres, elle -avait plutôt besoin que nos flottes y versassent une partie de leur -biscuit pour les troupes de la garnison, qu'elle n'était en mesure de -leur restituer les vivres consommés en mer. Avec quatre relâches bien -pourvues, une aux Antilles, une à la côte du Brésil, une au cap de -Bonne-Espérance, une dans l'Inde, nous aurions pu tenir les mers -avantageusement. Mais privés de ces ressources, nous ne pouvions y -paraître qu'en fugitifs, toujours pressés, toujours craignant une -rencontre, et ayant contre nous, outre les chances du petit nombre, -toutes celles d'un équipement inférieur et insuffisant. C'étaient là -les suites de longs bouleversements intérieurs, et de guerres -extérieures inouïes par leur grandeur, leur durée et leur acharnement. - -[En marge: État des colonies françaises pendant la guerre.] - -Napoléon, qui n'était pas facile à décourager, et qui pensait que, -malgré beaucoup d'accidents fâcheux, ces dernières expéditions avaient -causé de grands dommages au commerce ennemi, voulait expédier de -nouvelles croisières en 1807; mais M. Decrès s'y était fortement -opposé, disant que la côte d'Afrique, ravagée en 1806 par le capitaine -L'Hermitte, était pourvue cette année de moyens de défense -considérables, par suite des vives réclamations du commerce anglais, -que l'on ne possédait aucune relâche ni à l'île de France, qui -manquait de munitions, ni au Cap, qui était pris, ni à San-Salvador, -qui était usé, ni à la Martinique, qui avait à peine le nécessaire. -Construire, en attendant la paix continentale, occuper par des flottes -armées dans nos ports les croisières anglaises, et profiter de -certains moments pour envoyer sur des frégates des secours aux -colonies, lui avait paru la seule activité permise, activité peu -dommageable pour le présent, et avantageuse pour l'avenir. Napoléon, -qui entre Eylau et Friedland avait eu à créer de nouvelles armées pour -contenir l'Europe sur ses derrières, avait admis le système négatif de -M. Decrès, et les travaux de notre marine en 1807 s'étaient bornés à -quelques secours expédiés aux Antilles et dans les Indes. - -Quoique exposées à beaucoup de souffrances, nos colonies recevaient -cependant de fréquents soulagements. Ne produisant que du sucre, du -café, quelques épices, quelques teintures, et pas de vivres, pas de -vêtements, la prospérité consistait pour elles à bien vendre leurs -denrées naturelles, afin de se procurer en échange les moyens de se -vêtir et de se nourrir. À l'époque dont nous parlons, ces denrées -sortaient difficilement, et les vivres arrivaient plus difficilement -encore, à travers les croisières anglaises. Dans cet état de détresse -on s'était relâché en faveur de nos colonies des rigueurs du régime -exclusif. On leur permettait avec les neutres le commerce qu'on -réserve en temps de paix aux nationaux seuls. Les Américains du Nord -venaient prendre leurs sucres et leurs cafés, et leur donnaient en -retour des grains et du bétail. Mais, comme on est plus hardi pour -vendre sa marchandise que pour acheter celle d'autrui, les Américains -apportaient plus de vivres qu'ils n'exportaient de sucre ou de café, à -cause de la difficulté de revendre en Europe les denrées coloniales. -Souvent ils se faisaient payer en argent leurs grains et leur bétail, -ce qui commençait à rendre le numéraire fort rare. De plus, -n'acquittant pas de droits de douanes à la sortie, puisqu'ils s'en -allaient sur lest, ils occasionnaient une diminution sensible dans les -revenus locaux, qui consistaient presque uniquement en produits de -douanes, et par suite les budgets de nos établissements étaient -presque tous en déficit. Cet état, supportable encore à l'époque dont -il s'agit, devait s'aggraver bientôt, si, la paix n'étant pas -rétablie, et la lutte maritime prenant un nouveau caractère -d'acharnement, les moyens de gêner le commerce devenaient plus -rigoureux de la part de la France et de l'Angleterre. Cependant, -jusqu'ici la course de nos frégates dans l'Inde, celle des bricks -dans nos Antilles, procuraient en argent, en vivres, en marchandises -propres au vêtement, d'assez abondantes ressources. Les frégates la -_Sémillante_ et la _Piémontaise_ avaient fait des prodiges à l'île de -France en 1806, et capturé à elles deux pour près de huit millions de -valeurs. Elles avaient puissamment secondé le brave général Decaen, -qui, de cette position magnifique, dévorait des yeux la presqu'île de -l'Inde, et demandait dix mille hommes seulement pour la soulever tout -entière. La Guadeloupe et la Martinique avaient été pourvues de nègres -par les corsaires, et en avaient reçu plusieurs milliers, au point que -la population ouvrière s'y trouvait augmentée malgré la guerre. Mais -l'ennemi rendant ses blocus chaque jour plus étroits, les munitions -navales manquaient pour les armements en course, et nos colonies -demandaient des provisions de bouche au moins pour les troupes, du -numéraire pour payer les vivres américains, des bâtiments armés pour -continuer la course, des recrues enfin, pour remplir les vides qui se -produisaient dans nos garnisons. Ainsi à l'île de France, où il aurait -fallu 3 ou 4 mille hommes, on était réduit à 1,600. À la Martinique, -où il y en avait eu 4,700, et où il en aurait fallu 5 mille au moins, -il en restait 3 mille au plus. À la Guadeloupe il en restait à peine 2 -mille. Il est vrai que ces garnisons, secondées par des habitants -pleins d'énergie et de patriotisme, suffisaient pour repousser les -forces que les flottes anglaises pouvaient transporter à ces distances -lointaines. À Saint-Domingue, après d'affreux bouleversements, après -la destruction d'une belle armée française, on avait vu se succéder -des scènes aussi ridicules qu'atroces. On avait vu le nègre -Dessalines, cherchant à imiter l'empereur Napoléon, comme Toussaint -Louverture avait cherché à imiter le Premier Consul Bonaparte, poser -sur sa tête noire une couronne impériale, succomber bientôt sous le -poignard du nègre Christophe et du mulâtre Péthion, puis ces deux -nouveaux compétiteurs se disputer, comme les généraux d'Alexandre, le -pouvoir de Toussaint Louverture, arroser de leur sang ce sol qu'ils -n'avaient plus voulu arroser de leurs sueurs, et le laisser stérile; -car le sang, quoi qu'on en puisse dire, ne féconde jamais la terre. -Après ces scènes sanglantes et burlesques, nous avions perdu la partie -française de l'île, nous avions été relégués dans la partie espagnole, -où nous occupions la ville de Santo-Domingo avec 1,800 hommes, restes -d'une armée aussi malheureuse qu'héroïque. Le général Ferrand s'y -conduisait avec habileté et vigueur, profitant pour se maintenir des -divisions des nègres et des mulâtres, et attirant, par la sécurité -dont on jouissait à l'abri de nos baïonnettes, beaucoup de colons, -français ou espagnols, blancs ou noirs, maîtres ou esclaves. - -[En marge: Ardeur de Napoléon pour la guerre de mer au retour de -Tilsit.] - -[En marge: Nouvelles ressources que la situation fournit contre -l'Angleterre.] - -[En marge: Nouveau système imaginé par Napoléon pour réduire -l'Angleterre.] - -Telle était en 1807, lorsque Napoléon revint de sa longue campagne au -Nord, la situation de notre marine et de nos établissements maritimes. -Encouragé par ses prodigieux triomphes à tout entreprendre, persuadé -qu'à la tête des puissances du continent il obtiendrait la paix, ou -bien qu'il vaincrait l'Angleterre par une réunion de forces -accablantes, il était plein d'ardeur. Habitué de plus à trouver dans -son génie des ressources inépuisables pour vaincre les hommes et les -éléments, il ne partageait nullement le découragement de l'amiral -Decrès. Il entrevoyait dans l'avenir des ressources nouvelles, et non -encore essayées contre les Anglais. D'abord toutes les issues -n'avaient pas été fermées jusqu'alors au commerce britannique. Par la -Russie, que la Prusse, le Danemark et les villes anséatiques, par le -Portugal qui était ennemi, par l'Espagne qui était mal surveillée, par -l'Autriche qu'il avait fallu ménager, il était resté bien des portes, -au moins entr'ouvertes; et les marchandises anglaises, en se donnant à -bon marché (ce qui leur était facile dès cette époque), avaient réussi -à pénétrer sur le continent. Maintenant, au contraire, tout accès -allait se trouver fermé, et c'était un grand dommage qui se préparait -pour les manufactures de l'Angleterre. De plus, Napoléon allait être -libre de multiplier les constructions navales, soit avec les -ressources du budget français, chaque jour plus riche, soit avec les -produits de la conquête, soit avec les bois et les bras de tout le -littoral européen. Ayant en outre ses nombreuses armées disponibles, -il avait conçu un vaste système dont on verra plus tard le -développement successif, et qui aurait tellement multiplié les chances -d'une grande expédition dirigée sur Londres, sur l'Irlande ou sur -l'Inde, que cette expédition, dérobée une fois à la surveillance de -l'amirauté, aurait peut-être fini par réussir, ou que l'obstination -britannique aurait fini par céder devant la menace d'un péril toujours -imminent. Napoléon en effet n'était guère d'avis des grandes -batailles navales, que du reste il n'avait acceptées dans certaines -occasions que pour ne pas reculer d'une manière trop manifeste devant -l'ennemi. Il n'était guère plus d'avis des croisières, que le défaut -de relâches sûres et bien approvisionnées rendait trop périlleuses. -Mais il voulait, unissant les marines russe, hollandaise, française, -espagnole, italienne, ayant des flottes armées au Texel, à Flessingue, -à Boulogne, à Brest, à Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à -Gênes, à Tarente, à Venise, tenant auprès de ces flottes des camps -nombreux remplis de troupes invincibles, il voulait obliger -l'Angleterre à entretenir devant ces ports des forces navales qui ne -pourraient suffire à les bloquer tous, et, partant à l'improviste de -celui qui aurait été mal surveillé, transporter une armée ou en -Égypte, ou dans l'Inde, ou à Londres même, et en attendant que cette -chance se réalisât, épuiser la nation anglaise d'hommes, de bois, -d'argent, de constance et de courage. On verra, en effet, que, s'il ne -se fût pas épuisé lui-même en mille entreprises étrangères à ce grand -but, s'il n'avait pas fatigué la bonne volonté ou la patience de ses -alliés, certainement les moyens étaient si vastes, si bien conçus, -qu'ils auraient fini par triompher de l'Angleterre. - -[En marge: Développement donné aux constructions navales.] - -Mais avant de parvenir à cet immense développement, que deux ou trois -ans auraient suffi pour atteindre, Napoléon commença par ordonner un -redoublement d'activité dans les constructions navales de tout -l'empire, et ensuite par essayer dans la Méditerranée de ce système -d'expéditions toujours prêtes et toujours menaçantes, en faisant une -tentative sur la Sicile, afin d'ajouter cette île au royaume de -Naples, déjà donné à son frère Joseph. - -[En marge: Réorganisation de la flotte du Texel.] - -[En marge: Création de la flotte d'Anvers, et sa réunion à -Flessingue.] - -[En marge: Flotte de Brest.] - -[En marge: Flotte de Lorient.] - -[En marge: Flotte de Rochefort.] - -[En marge: Flotte de Cadix.] - -[En marge: Flotte de Toulon.] - -[En marge: Établissement maritime projeté à la Spezzia.] - -[En marge: Constructions ordonnées à Naples et à Ancône.] - -Il prescrivit à son frère Louis, en lui annonçant que l'armée -hollandaise allait rentrer, et absorber dès lors une moindre partie de -ses ressources, de remettre en état la flotte du Texel, et d'y réunir -au moins 9 vaisseaux tout équipés. Il avait déjà obtenu à Anvers et à -Flessingue des résultats étonnants. On y voyait 5 vaisseaux, les uns -de quatre-vingts, les autres de soixante-quatorze, qui, construits à -Anvers, étaient descendus sans accident jusqu'à Flessingue, à travers -les bas-fonds de l'Escaut, et qu'on armait dans ce dernier port. Trois -autres, presque achevés sur les chantiers d'Anvers, allaient porter à -8 l'escadre de l'Escaut. Les marins hollandais, flamands, picards, -étaient réunis de tous côtés pour cet armement. Napoléon ordonna de -mettre à flot les trois vaisseaux achevés, de couvrir de nouvelles -quilles les chantiers devenus vacants, de multiplier le nombre de ces -chantiers indéfiniment; car il voulait qu'Anvers devînt le port de -construction, non-seulement de Flessingue, mais de Brest, à cause des -bois de l'Allemagne et du Nord affluant vers les Pays-Bas par les -fleuves. Il se proposait de réserver les bois de Brest pour le radoub -des escadres qui étaient toujours en armement dans ce grand port. Il -se promit, dès son retour à Paris, de revoir et d'organiser sur un -autre plan l'ancienne flottille de Boulogne. Il pressa la construction -de frégates à Dunkerque, au Havre, à Cherbourg, à Saint-Malo. À Brest, -où il restait, depuis la sortie de l'escadre de Willaumez, 12 -vaisseaux armés, dont 5 mauvais et 7 bons, Napoléon ordonna de mettre -les 5 mauvais hors de service, et d'armer les 7 bons du mieux qu'on -pourrait, en réservant les matelots devenus disponibles pour les -nouveaux vaisseaux qu'on s'apprêtait à construire. Il voulut qu'à -Lorient on ajoutât un vaisseau, dont la construction venait d'être -achevée, à une division de deux vaisseaux qui s'y trouvait déjà. Il -consentit à ce que le _Vétéran_ réfugié à Concarneau, et bloqué avec -obstination par les Anglais, fût désarmé, et l'équipage conduit à -Lorient, pour y armer un vaisseau récemment construit. Nous avions à -Rochefort une belle division de 5 vaisseaux, aussi bien équipée que -bien commandée. Elle était sous les ordres de l'un de ces hommes que, -dans leur langage familier, les marins appellent _un loup de mer_, du -brave contre-amiral Allemand, privé de ses frégates par le désastre du -capitaine Soleil, mais impatient néanmoins de sortir, et toujours -arrêté par une flotte anglaise, qui, depuis huit ou dix mois, ne -perdait pas de vue la rade de l'île d'Aix. Napoléon ordonna de mettre -à l'eau un vaisseau achevé, d'en radouber un autre qui était en état -de servir, pour porter cette division au nombre de sept. Partout où -des bâtiments étaient lancés, il faisait poser immédiatement d'autres -quilles sur chantier. Ses ressources financières, anciennes et -nouvelles, lui permettaient, comme on le verra bientôt, ces immenses -efforts. À Cadix, il avait une excellente division de 5 vaisseaux, -restes de Trafalgar, bien organisés, bien montés, et commandés par -l'amiral Rosily. Napoléon aurait voulu leur adjoindre quelques -vaisseaux espagnols; mais, lorsqu'il portait ses yeux sur la -Péninsule, il ne pouvait se défendre d'un sentiment de pitié, de -colère, d indignation, en songeant qu'au Ferrol et à Cadix, l'Espagne -n'était pas même en mesure d'armer une division, qu'à Carthagène -seulement elle avait six vaisseaux dont l'armement datait de plusieurs -années, dont la carène était salie par le séjour dans le port, dont le -gréement était relâché, dont les provisions de bouche étaient -insuffisantes pour la plus courte campagne, car les équipages avaient -consommé les vivres du bord, n'en ayant pas à terre. Il se disait -qu'il faudrait bien finir par demander à l'Espagne, pour elle, pour -ses alliés, de s'administrer autrement; et en attendant il adressa au -cabinet de Madrid des instances, presque menaçantes, pour qu'on -joignît quelques vaisseaux à ceux de l'amiral Rosily, et il recommanda -à celui-ci de se tenir prêt à lever l'ancre au premier signal. À -Toulon, trois vaisseaux, deux appartenant à Toulon, un à Gènes, -étaient armés. Réunis à plusieurs frégates, ils exécutaient -d'heureuses sorties. Napoléon voulut qu'à Toulon on lançât le -_Commerce de la ville de Paris_ et le _Robuste_, qu'à Gênes on lançât -le _Breslau_, qu'on les armât en désarmant des bâtiments ou mauvais, -ou inférieurs, qu'on les remplaçât sur les chantiers par de nouvelles -constructions, et qu'il y eût 6 vaisseaux prêts dans ce port. Il -envoya des ingénieurs à la Spezzia pour examiner cette position, que -l'étude continuelle de la carte lui avait révélée. Il enjoignit à son -frère Joseph, après renseignements pris sur les ports de Naples et de -Castellamare, d'y commencer la construction de deux vaisseaux, pour -en arriver bientôt à la construction de quatre. Se souvenant qu'un -vaisseau français avait trouvé asile à Ancône, il pensa qu'on pouvait -se servir de ce port, et il ordonna d'y construire deux vaisseaux pour -employer les bois et les ouvriers de l'État romain, s'inquiétant peu -de la souveraineté temporelle du Pape, qu'il traitait déjà comme -n'existant plus. Enfin il y avait à Venise cinq vaisseaux en -construction. Il en fit mettre trois encore sur chantier, un au compte -du trésor d'Italie, deux au compte du trésor de France, et voulut -qu'on travaillât au creusement des passes qui devaient conduire la -marine ressuscitée des Vénitiens de leur arsenal dans la mer -Adriatique. Ces mêmes pays italiens, qui allaient fournir les bois et -les bras pour les constructions, devaient fournir les matelots -toujours en grande quantité sur leurs côtes. Avec ces nombreuses -constructions, avec les matelots que contenait le littoral européen, -avec une addition de jeunes soldats et d'officiers français, dont il -n'était jamais embarrassé d'augmenter le nombre, Napoléon pouvait -espérer de doubler ou de tripler les forces navales de l'empire avant -une année. Ces vaisseaux, insuffisants d'abord pour se mesurer avec -des vaisseaux anglais, seraient suffisants dans peu de temps pour -porter des troupes, et devaient l'être tout de suite pour nécessiter -de nouveaux blocus, et condamner l'Angleterre à des dépenses -ruineuses. - -[En marge: Projet d'une grande réunion de flottes dans la -Méditerranée.] - -En attendant que ces armements immenses fussent exécutés, Napoléon -entendait sur-le-champ porter des secours aux colonies, et réunir par -la même opération quarante voiles dans la Méditerranée. Il voulait -pour cela que les divisions de Brest, de Lorient, de Rochefort -embarquassent 3,100 nommes et beaucoup de munitions, allassent en -déposer 1,200 à la Martinique, 600 à la Guadeloupe, 500 à -Saint-Domingue, 300 à Cayenne, 100 au Sénégal, 400 à l'île de France, -et, faisant retour vers l'Europe, franchissent le détroit de Gibraltar -pour se rendre à Toulon. La réunion à Toulon des 7 vaisseaux de Brest, -des 3 de Lorient, des 7 de Rochefort, des 6 de Cadix, des 6 de Toulon, -devait y composer avec les frégates un total de 40 voiles, dont 29 -vaisseaux de ligne, force supérieure à tout ce que les Anglais, même -avertis à temps, pourraient amener dans cette mer avant deux ou trois -mois, et capable de jeter quinze ou dix-huit mille hommes en Sicile, -et tout ce qu'on voudrait dans les îles Ioniennes. - -L'amiral Decrès, qui s'appliquait avec un courage honorable à -s'opposer aux projets de Napoléon, quand la grandeur n'en était pas -proportionnée avec les moyens, ne manqua pas de combattre ce projet de -réunions, précédées d'une course aux Antilles. Il pensait que faire -dépendre le ravitaillement des colonies du succès de deux ou trois -grandes expéditions, était chose imprudente; car ces grandes -expéditions de plusieurs vaisseaux et frégates, pour porter quelques -centaines d'hommes aux colonies, couraient des dangers qui n'étaient -pas en rapport avec l'importance du but; qu'il valait mieux expédier -des frégates isolées, chargées chacune d'une certaine quantité de -matériel, de deux ou trois cents hommes; que, si on en perdait une, la -perte était peu considérable, que les autres arrivaient, et que les -colonies étaient ainsi toujours assurées de recevoir une portion des -secours qu'on leur destinait. Quant aux réunions dans la Méditerranée, -il soutenait que les divisions chargées de franchir le détroit, malgré -la croisière anglaise de Gibraltar, avaient à braver d'immenses -périls; que, pour y échapper, il fallait les laisser libres de -profiter du premier coup de vent favorable; qu'on ne devait donc leur -donner que la seule instruction de franchir le détroit, en leur -permettant de saisir la première circonstance heureuse, sans -compliquer leur mission d'une course aux Antilles, et d'un retour vers -l'Europe. Enfin il pensait que c'était assez d'envoyer dans la -Méditerranée la division de Cadix placée fort près du but, et -peut-être celle de Rochefort, mais qu'il ne fallait pas se priver de -toutes les forces qu'on avait dans l'Océan, en faisant partir aussi -pour Toulon les divisions de Lorient et de Brest. - -[En marge: Ordres définitifs pour la réunion des flottes à Toulon.] - -Napoléon, qui laissait modifier ses idées par les hommes d'expérience -quand ces hommes lui fournissaient de bonnes raisons, accueillit les -observations de M. Decrès. En conséquence il décida que des ports de -Dunkerque, du Havre, de Cherbourg, de Nantes, de Rochefort, de -Bordeaux, où il y avait beaucoup de frégates, partiraient des -expéditions isolées pour les colonies, que les divisions navales -chargées de se rendre dans la Méditerranée n'auraient que cette seule -mission, et, quant au nombre, il voulut en appeler deux au moins à -Toulon, celle de Rochefort et celle de Cadix, lesquelles devaient -former avec la division de Toulon une réunion de 17 ou 18 vaisseaux, -plus 7 ou 8 frégates, force suffisante pour dominer deux ou trois mois -la Méditerranée, et y exécuter tout ce qu'il méditait sur la -Sardaigne, sur la Sicile et sur les îles Ioniennes. En conséquence -l'amiral Allemand à Rochefort, l'amiral Rosily à Cadix, reçurent -l'ordre de saisir la première occasion propice pour lever l'ancre, et -de franchir le détroit, en faisant la manoeuvre que leur -conseilleraient leur expérience et les circonstances de la mer. Il fut -demandé à la cour d'Espagne d'armer quelques vaisseaux à Cadix, et de -donner immédiatement les ordres convenables pour que la division de -Carthagène, commandée par l'amiral Salcedo, fût pourvue des vivres -nécessaires à une courte expédition, et dirigée sur Toulon. - -Telles furent les mesures ordonnées par Napoléon, en exécution du -traité de Tilsit, pour intimider l'Angleterre par un immense concours -de moyens, pour la disposer à la paix, et, si elle s'opiniâtrait à la -guerre, pour forcer la Suède, le Danemark, la Prusse, le Portugal, -l'Autriche à fermer leurs ports aux produits de Manchester et de -Birmingham, pour préparer avec la réunion de toutes les forces navales -du continent des expéditions dont la possibilité toujours menaçante -épuiserait tôt ou tard les finances ou la constance de la nation -anglaise, sans compter qu'il suffisait du succès d'une seule pour la -frapper au coeur. Mais les affaires extérieures n'attiraient pas -seules l'attention de Napoléon. Il lui tardait enfin de s'occuper -d'administration, de finances, de travaux publics, de législation, de -tout ce qui pouvait concourir à la prospérité intérieure de la France, -laquelle ne lui tenait pas moins à coeur que sa gloire. - -[En marge: Août 1807.] - -[En marge: Affaires intérieures de l'Empire en 1807.] - -[En marge: Nomination de M. de Talleyrand à la dignité de -vice-grand-électeur.] - -Avant de s'en occuper il lui avait fallu opérer quelques changements -indispensables dans les hauts emplois civils et militaires. M. de -Talleyrand fut la cause principale, sinon unique, de ces changements. -Cet habile représentant de Napoléon auprès de l'Europe, qui était -paresseux, sensuel, jamais pressé d'agir ou de se mouvoir, et dont les -infirmités physiques augmentaient la mollesse, avait été cruellement -éprouvé par les campagnes de Prusse et de Pologne. Vivre sous ces froids -et lointains climats, courir sur les neiges à la suite d'un infatigable -conquérant, à travers les bandes de cosaques, coucher le plus souvent -sous le chaume, et, quand on était favorisé par la fortune de la guerre, -habiter une maison de bois, décorée du titre de château de Finkenstein, -ne convenait pas plus à ses goûts qu'à son énergie. Il était donc -fatigué du ministère des relations extérieures, et il aurait voulu non -pas renoncer à diriger ces relations, qui étaient son occupation -favorite, mais les diriger à un autre titre que celui de ministre. Il -avait beaucoup souffert dans son orgueil de ne pas devenir grand -dignitaire, comme MM. de Cambacérès et Lebrun, et la principauté de -Bénévent, qui lui avait été accordée en dédommagement, n'avait -qu'ajourné ses désirs sans les satisfaire. Une occasion se présentait -d'accroître le nombre des grands dignitaires, c'était l'absence -indéfinie des princes de la famille impériale, qui étaient à la fois -grands dignitaires et souverains étrangers. Il y en avait trois dans ce -cas: Louis Bonaparte, qui était roi de Hollande et connétable; Eugène -de Beauharnais, qui était vice-roi d'Italie et archichancelier d'État, -enfin Joseph, qui était roi de Naples et grand-électeur. M. de -Talleyrand avait insinué à l'Empereur qu'il fallait leur donner des -suppléants, sous les titres de vice-connétable, de vice-grand-électeur, -de vice-chancelier d'État, et que si, à la vérité, ces fonctions fort -peu actives n'exigeaient guère un double titulaire, on ne pouvait trop -multiplier les grandes charges destinées à récompenser les services -éclatants. M. de Talleyrand aurait voulu devenir vice-grand-électeur, -et, laissant à un ministre des affaires étrangères le soin vulgaire -d'ouvrir et d'expédier des dépêches, continuer à diriger lui-même les -principales négociations. Il n'avait négligé, pendant son séjour à -l'armée, aucune occasion d'entretenir l'Empereur de ce sujet, ne cessant -de prôner les avantages de ces nouvelles créations, et alléguant, pour -ce qui le concernait en particulier, son âge, ses infirmités, ses -fatigues, son besoin de repos. Il avait, à force d'insistance, obtenu -une sorte de promesse, que Napoléon s'était laissé arracher à -contre-coeur; car il ne voulait pas que les grands dignitaires -exerçassent des fonctions actives, vu que, participant en quelque sorte -à l'inviolabilité du souverain, ils n'étaient guère faits pour être -responsables. Napoléon au contraire tenait essentiellement à pouvoir -destituer les personnages revêtus de fonctions actives, et il répugnait -surtout à placer dans une position de demi-inviolabilité un personnage -dont il se défiait, et qu'il croyait prudent de garder toujours sous sa -main toute-puissante. - -[En marge: Nomination de Berthier à la dignité de vice-connétable.] - -À peine de retour à Paris, au moment où chacun allait recevoir la -récompense de ses services pendant la dernière guerre, M. de Talleyrand -se présenta à Saint-Cloud, pour rappeler à Napoléon ses promesses. -L'archichancelier Cambacérès était présent. Napoléon laissa percer un -mécontentement très-vif.--Je ne comprends pas, dit-il brusquement à M. -de Talleyrand, votre impatience à devenir grand dignitaire, et à quitter -un poste où vous avez acquis votre importance, et où je n'ignore pas que -vous avez recueilli de grands avantages (allusion aux contributions -qu'on disait avoir été levées sur les princes allemands, à l'époque des -sécularisations). Vous devez savoir que je ne veux pas qu'on soit à la -fois grand dignitaire et ministre, que les relations extérieures ne -peuvent dès lors vous être conservées, et que vous perdrez ainsi un -poste éminent auquel vous êtes propre, pour acquérir un titre qui ne -sera qu'une satisfaction accordée à votre vanité.--Je suis fatigué, -répondit M. de Talleyrand, avec un flegme apparent, et avec -l'indifférence d'un homme qui n'aurait pas compris les allusions -blessantes de l'Empereur; j'ai besoin de repos.--Soit, répliqua -Napoléon, vous serez grand dignitaire, mais vous ne le serez pas -seul.--Puis s'adressant au prince Cambacérès: Berthier, lui dit-il, m'a -servi autant que qui que ce soit; il y aurait injustice à ne pas le -faire aussi grand dignitaire. Rédigez un décret par lequel M. de -Talleyrand sera élevé à la dignité de vice-grand-électeur, Berthier à -celle de vice-connétable, et vous me l'apporterez à signer.--M. de -Talleyrand se retira, et l'Empereur exprima plus longuement au prince -Cambacérès tout le mécontentement qu'il ressentait. C'est ainsi que M. -de Talleyrand quitta le ministère des relations extérieures, et -s'éloigna, avec beaucoup de dommage pour lui-même et pour les affaires, -de la personne de l'Empereur. - -[En marge: M. de Champagny remplace M. de Talleyrand au ministère des -affaires étrangères.] - -[En marge: M. Crétet remplace M. de Champagny au ministère de -l'intérieur.] - -Le décret fut signé le 14 août 1807. Il fallait remplacer le prince de -Talleyrand et le prince Berthier dans leurs fonctions, l'un de -ministre des affaires étrangères, l'autre de ministre de la guerre. -Napoléon avait sous la main M. de Champagny, ministre de l'intérieur, -homme doux, honnête, appliqué, initié par son ambassade à Vienne aux -usages mais non aux secrets de la diplomatie, et malheureusement peu -capable de résister à Napoléon, que du reste personne alors n'eût été -capable de retenir, tant avait de force l'entraînement des succès et -des circonstances. M. de Champagny fut donc choisi comme ministre des -affaires étrangères. On le remplaça au ministère de l'intérieur par M. -Crétet, membre instruit et laborieux du Conseil d'État, et dans le -moment gouverneur de la Banque de France. Il fut préféré au comte -Regnault de Saint-Jean-d'Angély, dont le double talent d'écrire et de -parler parut indispensable au Conseil d'État et au Corps Législatif, -et dont le caractère ne semblait pas convenir au poste de ministre de -l'intérieur. M. Jaubert, autre membre du Conseil d'État, remplaça M. -Crétet dans le gouvernement de la Banque. - -[En marge: Le général Clarke nommé ministre de la guerre, en -remplacement du prince Berthier.] - -Napoléon, en élevant le prince Berthier à la dignité de -vice-connétable, ne voulut pourtant pas se priver de lui comme -major-général de la grande armée, fonction dans laquelle nul ne -pouvait l'égaler, et il lui conserva cet emploi. Mais il appela pour -le remplacer au ministère de la guerre le général Clarke, dont il -venait d'éprouver les talents administratifs dans le poste de -gouverneur de Berlin, talents plus spécieux que solides, mais qui, en -se produisant sous la forme d'une docilité empressée, et d'une grande -application au travail, avaient séduit Napoléon. Cependant ce choix -était assez motivé, car les militaires propres à la guerre active -étaient tous employés, et, parmi ceux qui étaient mieux placés dans le -cabinet que sur le champ de bataille, le général Clarke semblait celui -qui avait le plus cet esprit d'ordre, et cette intelligence des -détails, que réclame l'administration. M. Dejean resta ministre chargé -du matériel de la guerre. Le général Hullin, dont Napoléon avait pu -apprécier plus d'une fois le dévouement et le courage personnel, -remplaça dans le commandement de Paris le général Junot, qui allait -être mis à la tête de l'armée de Portugal. - -[En marge: Mort de M. de Portalis, ministres des cultes, et son -remplacement par M. Bigot de Préameneu.] - -La France venait de faire à cette époque une perte sensible dans la -personne du ministre des cultes, M. le comte de Portalis, -jurisconsulte savant, écrivain ingénieux et brillant, coopérateur -habile des deux plus belles oeuvres de Napoléon, le Code civil et le -Concordat, ayant su garder dans ses rapports avec le clergé une juste -mesure entre la faiblesse et la rigueur, estimé de l'Église française, -exerçant sur elle et sur Napoléon une influence utile; personnage -enfin fort regrettable dans un moment où l'on marchait à une rupture -ouverte avec la cour de Rome, aussi regrettable dans l'administration -des cultes que M. de Talleyrand dans la direction des affaires -étrangères. Cet homme laborieux, frappé d'une sorte de cécité, avait -eu l'art de suppléer au sens qui lui manquait par une mémoire -prodigieuse, et il lui était arrivé, étant appelé à écrire sous la -dictée de Napoléon, de reproduire par la mémoire ses pensées et leur -vive expression, qu'il avait feint de recueillir par l'écriture. M. de -Portalis était devenu cher à Napoléon, qui le regretta vivement. Il -eut pour successeur au ministère des cultes un autre jurisconsulte, un -autre auteur du Code civil, M. Bigot de Préameneu, esprit peu -brillant, mais sage, et religieux sans faiblesse. - -Il fallait dédommager M. Regnault de Saint-Jean-d'Angély d'avoir -approché du ministère de l'intérieur sans y parvenir. M. Regnault -était l'un des membres du Conseil d'État les plus employés par -Napoléon, à cause de sa grande habitude des affaires, et de sa -facilité à les exposer dans des rapports clairs et éloquents. Comme il -n'y avait alors d'autre lutte de tribune que celle d'un conseiller -d'État discutant contre un membre du Tribunat, devant le Corps -Législatif muet, et apportant des raisons convenues contre des -objections également convenues, il suffisait pour ces luttes arrangées -à l'avance dans des conférences préparatoires, et ressemblant à celles -des assemblées libres, comme les manoeuvres d'apparat ressemblent à la -guerre, d'un talent disert, varié, brillant. Seulement il le fallait -facile et infatigable, sous un maître prompt à concevoir et à -exécuter, voulant, lorsqu'il portait son attention sur un sujet, -accomplir à l'instant même ce que lui avait inspiré ce sujet, afin de -passer immédiatement à un autre. M. Regnault était le premier des -orateurs pour un tel rôle, et il était à lui seul, on peut le dire, -toute l'éloquence du temps. Napoléon, appréciant ses services, voulut -le dédommager par le titre de ministre d'État, titre sans définition, -qui procurait le rang de ministre sans en conférer le pouvoir, et par -une charge de cour très-bien rétribuée, celle de secrétaire d'État de -la famille impériale. M. Defermon, pour ses services dans la section -des finances; M. Lacuée, pour ceux qu'il rendait dans la direction de -la conscription, obtinrent aussi la qualité de ministres d'État. - -Ces nominations arrêtées avec l'archichancelier Cambacérès, seul -consulté en ces circonstances, Napoléon donna à la législation, à -l'administration intérieure, aux finances, aux travaux publics, une -attention qu'il ne leur avait pas refusée pendant la guerre, mais qui, -accordée de loin, rapidement, au bruit du canon, était suffisante pour -surveiller, non pour créer. - -[En marge: Suppression du Tribunat.] - -Napoléon s'occupa d'abord d'introduire dans la Constitution impériale -une modification qui lui semblait nécessaire, bien que très-peu -importante en elle-même, c'était la suppression du Tribunat. Ce corps -n'était plus qu'une ombre vaine, depuis que, ramené au nombre de -cinquante membres, privé de tribune, divisé en trois sections, _de -législation_, _d'administration intérieure_, _de finances_, il -discutait avec les sections correspondantes du Conseil d'État, dans -des conférences particulières, les projets de lois qui devaient être -proposés par le gouvernement. Nous avons fait connaître ailleurs -comment s'exécutait ce travail. Le temps écoulé n'y avait rien changé, -et tout au plus y avait apporté encore un peu plus de calme et de -silence. Après des conférences tenues chez l'archichancelier, un -membre du Tribunat, un membre du Conseil d'État, allaient prononcer -chacun un discours devant le Corps Législatif, ou en sens contraire, -ou dans le même sens, suivant qu'il y avait eu accord ou divergence. -Le Corps Législatif votait ensuite sans mot dire, et à une immense -majorité, les projets présentés, excepté dans quelques cas très-rares, -où il s'agissait d'intérêts matériels, les seuls sur lesquels on se -permît de différer d'avis avec le gouvernement; excepté aussi dans -quelques cas plus rares encore, où les propositions dont il s'agissait -blessaient les sentiments des hommes attachés à la révolution, -sentiments assoupis, non éteints dans les coeurs. Alors des minorités -de quarante ou cinquante voix prouvaient que la liberté était -ajournée, non détruite en France. Ainsi marchaient les affaires -intérieures, silencieusement et vite, avec l'approbation générale, -fondée sur la persuasion que ces affaires étaient parfaitement -conduites, l'Empereur ayant le plus souvent imaginé, le Conseil d'État -approfondi, le Tribunat contredit dans leur rédaction, les mesures -adoptées. Quant aux affaires extérieures, qu'il eût été temps alors de -discuter hardiment, pour arrêter celui que l'entraînement de son génie -allait bientôt précipiter dans les abîmes, elles étaient réservées -exclusivement à l'Empereur et au Sénat, dans des proportions fort -inégales, comme on le pense bien. Napoléon décidait à son gré la -paix, la guerre, d'une manière plus absolue que les empereurs de -l'ancienne Rome, les sultans de Constantinople, ou les czars de -Russie, car il n'avait ni prétoriens, ni janissaires, ni strelitz, ni -ulémas, ni aristocratie. Il n'avait que des soldats, aussi soumis -qu'héroïques, qu'un clergé appointé et exclu des affaires, qu'une -aristocratie qu'il créait avec des titres enfantés par son -imagination, et avec une fortune tirée de ses vastes conquêtes. De -temps à autre il faisait confidence au Sénat des négociations -diplomatiques, quand elles avaient abouti à la guerre. Le Sénat, qui -depuis 1805 avait reçu en l'absence du Corps Législatif l'attribution -de voter les levées d'hommes, payait ces confidences par deux ou trois -conscriptions, que l'Empereur payait à son tour par des bulletins -magnifiques, par des drapeaux noircis et déchirés, par des traités de -paix malheureusement trop peu durables, et le pays ébloui de tant de -gloire, charmé de son repos, trouvant les affaires intérieures -supérieurement conduites, les affaires extérieures élevées à une -hauteur inouïe, désirait que cet état de choses se maintînt long-temps -encore, et quelquefois seulement, en voyant une armée française -hiverner sur la Vistule, des batailles se livrer près du Niémen, -commençait à craindre que toute cette grandeur ne trouvât un terme -dans son excès même. - -Un peu d'agitation ne se manifestait dans ce gouvernement que -lorsqu'un cinquième du Corps Législatif devait sortir. Alors quelques -intrigues se formaient autour du Sénat, qui était appelé à choisir -les membres des corps délibérants sur des listes présentées par des -colléges électoraux formés à vie. On essayait quelques démarches -auprès des principaux sénateurs, et on sollicitait un siége au Corps -Législatif, muet mais rétribué, comme on sollicite une place de -finances. L'archichancelier Cambacérès veillait sur ces élections, -afin de n'admettre que des adhérents, ce qui n'exigeait pas un grand -triage. C'est tout au plus si, à la fin de chaque liste, il se -glissait quelques créatures des opposants du Sénat, improbateurs -timides et peu nombreux, que Sieyès avait abandonnés et oubliés, qui -le lui rendaient en l'oubliant à leur tour, et qui n'en voulaient pas -à Napoléon des entreprises téméraires dans lesquelles la France allait -trouver sa perte, mais du Concordat, du Code civil, et de beaucoup -d'autres créations tout aussi excellentes. - -Telles étaient les formes de ce despotisme héroïque issu de la -Révolution. Il importait peu de les changer, car le fond devait rester -le même. On pouvait sans doute rectifier certains détails dans -l'organisation de ces corps soumis et dépendants. Cela se pouvait, et -Napoléon l'avait ainsi projeté au sujet du Tribunat. Le Tribunat, -réduit à des critiques de mots dans des conférences privées, incommode -au Conseil d'État, dont il n'était plus que l'obscur rival, avait une -position fausse, et peu digne de son titre. Le Corps Législatif, bien -que ne désirant pas plus d'importance qu'il n'en avait, et nullement -disposé à user de la parole si on se décidait à la lui rendre, était -cependant quelque peu confus de son mutisme, qui l'exposait au -ridicule. Il y avait une chose toute simple à faire, et qui ne -pouvait guère nuire à la liberté du temps, c'était de réunir le -Tribunat au Corps Législatif, en confondant dans un même corps les -attributions et les personnes. C'est ce que Napoléon résolut, après en -avoir conféré avec l'archichancelier Cambacérès. En conséquence, il -décida que le Tribunat serait supprimé, que ses attributions seraient -transférées au Corps Législatif, remis ainsi en possession de la -parole; qu'à l'ouverture de chaque session il serait formé dans le -sein du Corps Législatif, et au scrutin, trois commissions de sept -membres chacune, destinées, comme les commissions supprimées du -Tribunat, à s'occuper, la première de législation, la seconde -d'administration intérieure, la troisième de finances; que ces -sections continueraient à discuter avec les sections correspondantes -du Conseil d'État, et dans des conférences particulières, les projets -de lois présentés par le gouvernement; que lorsqu'elles se -trouveraient d'accord avec le Conseil d'État, un membre de ce conseil -viendrait exposer à la tribune du Corps Législatif les motifs que le -gouvernement avait eus pour proposer le projet dont il s'agirait, et -que le président de la commission donnerait de son côté les motifs -qu'elle avait eus pour l'approuver; mais qu'en cas de désaccord, tous -les membres de la commission seraient admis à produire publiquement -les raisons sur lesquelles se fondait leur résistance, et qu'enfin le -Corps Législatif continuerait à voter sans autre débat les mesures -soumises à son approbation. Il fut arrêté en outre que, pour ne pas -changer l'état présent des choses dans la session qui allait s'ouvrir, -et dont tous les travaux étaient déjà préparés, le sénatus-consulte, -contenant les dispositions nouvelles, ne serait promulgué que le jour -de la clôture de cette session. - -En fait, le Corps Législatif recouvrait la parole, puisque vingt et un -de ses membres, choisis tous les ans au scrutin, étaient appelés à la -discussion des affaires, et la suppression du Tribunat ne faisait -disparaître qu'un corps depuis long-temps privé de vie. Le Corps -Législatif fut sensible à cette restitution de la parole, non qu'il -fût prêt à s'en servir, mais parce qu'on le délivrait d'un ridicule -devenu embarrassant. Toutefois, il y avait un mot supprimé, mot qui -avait eu quelque importance, c'était celui de Tribunat. C'en était -assez pour déplaire à certains amis constants de la Révolution, et -pour plaire à Napoléon, qui ne craignit pas, afin d'effacer un mot que -les souvenirs de 1802 lui rendaient désagréable, de restituer au Corps -Législatif des prérogatives de quelque valeur. Il est vrai qu'une -précaution fut prise contre ces nouvelles prérogatives, ce fut de -fixer à quarante ans l'âge auquel on pouvait siéger dans le Corps -Législatif; triste précaution qui n'aurait pas empêché une assemblée -d'être entreprenante, si l'esprit de liberté avait pu se réveiller -alors, et qui faisait commencer trop tard l'éducation politique des -hommes publics. - -[En marge: Emplois assurés aux membres du Tribunat après la -suppression de ce corps.] - -Il restait, après s'être débarrassé de cette ombre importune du -Tribunat, à s'occuper du sort des personnes, que Napoléon, par -bienveillance naturelle autant que par politique, n'aimait jamais à -froisser. Il fut donc résolu que les membres du Tribunat s'en iraient -avec leurs prérogatives chercher un asile dans le sein du Corps -Législatif, où ils devaient trouver un titre et des appointements. -Cependant Napoléon ne voulait pas rendre trop nombreux le Corps -Législatif, fixé alors à trois cents membres, en y versant le Tribunat -tout entier. Aussi n'ouvrit-il cet asile qu'aux membres les plus -obscurs du corps. Quant à ceux qui avaient montré des lumières, de -l'application aux affaires, il leur destina de hauts emplois. Il plaça -d'abord au Sénat M. Fabre de l'Aude, qui avait présidé le Tribunat -avec distinction, et M. Curée, qui avait commencé sa carrière par la -manifestation d'un républicanisme ardent, mais qui l'avait terminée -par la motion de rétablir la monarchie, en instituant l'Empire. Quant -aux autres membres du Tribunat distingués par leur mérite, Napoléon -ordonna aux ministres de l'intérieur et de la justice de les lui -proposer pour les places vacantes de préfets, de premiers présidents, -de procureurs-généraux. Enfin, il en réservait quelques autres pour -les faire figurer dans une nouvelle magistrature qui devait être le -complément de nos institutions financières, la Cour des comptes, dont -nous raconterons bientôt la création. - -[En marge: Épuration de la magistrature ordonnée en 1807.] - -Il y avait une autre mesure que Napoléon n'était pas moins impatient -de prendre, et qu'il regardait comme beaucoup plus urgente que la -suppression du Tribunat, c'était l'épuration de la magistrature. Le -gouvernement du Consulat, au moment de son installation, avait apporté -dans ses choix un excellent esprit; mais, pressé de s'établir, il -avait choisi à la hâte les membres de toutes les administrations, et, -s'il s'était moins trompé que les gouvernements qui l'avaient précédé, -il s'était trompé beaucoup trop encore pour ne pas être bientôt obligé -de réformer quelques-unes de ses premières nominations. Dans tous les -ordres de fonctions il était revenu sur plusieurs d'entre elles, et -ces changements de personnes avaient été d'autant plus approuvables et -approuvés, que ce n'était jamais une influence politique qui les avait -dictés, mais la connaissance acquise du mérite de chacun. Dans la -magistrature, rien de pareil n'avait pu s'accomplir, à cause de -l'inamovibilité établie par la constitution de M. Sieyès, et certains -choix faits en l'an VIII, dans l'ignorance des hommes, dans la -précipitation d'une réorganisation générale, étaient devenus avec le -temps un scandale permanent. On avait bien attribué à la Cour de -cassation une juridiction disciplinaire sur la magistrature, mais -cette juridiction, suffisante dans les temps ordinaires, ne l'était -pas à l'égard d'un personnel de magistrats nommés en masse, au -lendemain d'un immense bouleversement, et parmi lesquels s'étaient -glissés des misérables, indignes du rang qu'ils occupaient. Tandis que -la décence et l'application régnaient chez presque tous les agents du -gouvernement placés sous une active surveillance, la magistrature -seule donnait quelquefois de fâcheux exemples. Il fallait y pourvoir, -et Napoléon, qui se croyait appelé en 1807 à mettre la dernière main à -la réorganisation de la France, s'était décidé à faire cesser un tel -désordre. Il avait demandé l'avis de l'archichancelier, juge suprême -en pareille matière. Cet esprit aussi fertile que sage avait trouvé, -dans cette occasion comme dans beaucoup d'autres, un expédient -ingénieux, fondé d'ailleurs sur des raisons solides. La constitution -de l'an VIII, en déclarant les membres de l'ordre judiciaire -inamovibles, les soumettait cependant à une condition commune à tous -les membres du gouvernement, c'était de figurer sur les listes -d'éligibles. Elle ne leur avait donc assuré la perpétuité de leur -charge que conditionnellement, et lorsqu'ils mériteraient toute leur -vie l'estime publique. Cette précaution ayant disparu avec les listes -d'éligibles, abolies depuis, il fallait, avait dit le prince -Cambacérès, y suppléer, et il avait proposé deux mesures, l'une -permanente, l'autre temporaire. La première consistait à ne considérer -les nominations dans la magistrature comme définitives, et conférant -l'inamovibilité, qu'après l'expiration de cinq années, et après -l'expérience faite de la moralité et de la capacité des magistrats -choisis. La seconde consistait à former une commission de dix membres, -à donner à cette commission le soin de passer en revue la magistrature -tout entière, et de désigner ceux de ses membres qui s'étaient montrés -indignes de rendre la justice. Cette combinaison ingénieuse et -rassurante fut adoptée par Napoléon, et convertie en un -sénatus-consulte qui devait être présenté au Sénat. En tout autre -temps, cette mesure aurait été considérée comme une violation de la -constitution. À cette époque, à la suite d'immenses bouleversements, -en présence d'une nécessité reconnue, et avec l'intervention d'un -corps dont l'élévation garantissait l'impartialité, elle ne parut que -ce qu'elle était en effet, un acte réparateur et nécessaire. Du -reste, cette épuration, opérée bientôt avec justice et discrétion, fut -autant approuvée dans son exécution que dans son principe. - -[En marge: État des finances.] - -[En marge: Budgets de 1806 et 1807.] - -Tandis qu'il s'occupait de ces mesures constitutionnelles et -administratives, Napoléon donna également son attention aux finances. -Il n'était aucune partie de l'administration dont il eût lieu d'être -aussi satisfait que de celle-là, car l'abondance régnait au Trésor, et -l'ordre achevait de s'y rétablir. On a vu le budget, fixé d'abord à -500 millions en 1802, s'élever bientôt, par la liquidation définitive -de la dette publique, par le développement apporté aux travaux -d'utilité générale, par le rétablissement successif du culte dans les -plus petites communes de France, par la création d'un vaste système -d'enseignement, par l'extension des constructions navales, par -l'institution enfin de la monarchie et la création d'une liste civile, -s'élever à environ 600 millions, et, la guerre survenant, à 700 -millions (820 avec les frais de perception). Napoléon, en 1806, au -retour de la guerre d'Autriche, et avant son départ pour la guerre de -Prusse, avait déclaré au Corps Législatif, afin que l'Europe en fût -bien avertie, que 600 millions lui suffisaient pour la paix, 700 -millions pour la guerre, et que, sans recourir à l'emprunt, système -alors antipathique à la France, il obtiendrait cette somme par le -rétablissement des perceptions naturelles, que la Révolution française -avait abolies, au lieu de se borner à les réformer. En conséquence il -avait rétabli, sous le nom de _droits réunis_, les contributions sur -les boissons, et, en remplacement de l'impôt des barrières, l'impôt -sur le sel. Ces perceptions avaient bientôt justifié sa prévoyance et -sa fermeté, car les droits réunis, après avoir produit une vingtaine -de millions dans la première année, en produisaient déjà 48 dans -l'année 1806, et en promettaient 76 dans l'année 1807. L'impôt sur le -sel, qui avait produit 6 à 7 millions en 1806, rapportait 29 millions -en 1807, et en faisait espérer bien davantage pour les années -suivantes. Les anciennes contributions avaient présenté également des -améliorations notables. L'enregistrement était monté de 160 millions à -180; les douanes, de 40 millions à 50 en 1806, à 66 en 1807; car si le -commerce maritime était interdit, le commerce avec le continent -prenait un immense développement. - -Aussi les revenus ordinaires, que Napoléon avait supposé en 1806 -devoir s'élever à 700 millions, s'élevaient fort au delà en 1807, et -pouvaient être évalués approximativement à 740 millions, se -décomposant de la manière suivante: 315 millions provenant des -contributions directes (impôt sur la terre, les propriétés bâties, les -portes et fenêtres, les loyers, etc.); 180 provenant de -l'enregistrement (droit sur le timbre, les successions, les mutations -de propriété, avec addition du produit des forêts); 80 provenant des -droits réunis, 50 des douanes, 30 du sel, 5 des sels et tabacs au delà -des Alpes, 5 des salines de l'est, 12 de la loterie, 10 des postes, 1 -des poudres et salpêtres, 10 des décomptes dus par les acquéreurs des -domaines nationaux, 6 de recettes diverses, 36 du subside italien, -représentant l'entretien de l'armée française chargée de garder -l'Italie. Cette somme totale de 740 millions, accrue de 30 millions -de produits spéciaux, c'est-à-dire de centimes additionnels ajoutés -aux contributions directes pour les dépenses départementales, et de -l'octroi établi sur certaines rivières pour l'entretien de la -navigation, devait monter à 770 millions. Tel de ces produits, comme -celui de l'enregistrement, des droits réunis ou des douanes, pouvait -s'élever ou s'abaisser; mais le total des produits devait atteindre et -dépasser successivement le revenu moyen de 740 millions, 770 avec les -produits spéciaux. - -Il est vrai que la dépense n'avait pas moins dépassé que la recette -les limites posées dans la loi des finances. Napoléon, en 1806, avait -évalué à 700 millions le budget de l'état de guerre, état le plus -ordinaire à cette époque; ce qui devait, avec 30 millions de produits -spéciaux, porter la dépense totale à 730 millions. On savait déjà -qu'elle serait de 760 millions pour cette même année 1806. On sut même -plus tard qu'elle avait été de 770. Elle avait donc dépassé de 40 -millions le chiffre prévu. En 1807, année dont nous faisons en ce -moment l'histoire, la dépense évaluée à 720 millions, à 750 avec les -produits spéciaux, menaçait d'être beaucoup plus considérable. Elle -fut réglée plus tard à 778 millions. La cause de ces augmentations se -devine aisément, car la dépense de la guerre (pour les deux -ministères, du personnel et du matériel), évaluée à 300 millions, -était montée à 340. Encore cette somme est-elle loin d'en révéler -toute l'étendue; car, indépendamment des dépenses mises à la charge de -l'État, les pays occupés par nos troupes avaient fourni une partie -des vivres, et le trésor de l'armée dans lequel étaient versées les -contributions de guerre, avait supporté une partie des dépenses du -matériel et de la solde. Les suppléments tirés de ce trésor ne -s'élevaient pas à moins de 40 ou 50 millions pour 1806, et à moins de -140 ou 150 pour 1807. Mais les recettes courantes de l'année donnant -déjà 740 millions (770 avec les produits spéciaux), et le trésor de -l'armée pouvant fournir quelques suppléments sans s'appauvrir, on est -fondé à dire que Napoléon avait atteint son but d'égaler les recettes -aux dépenses, même pendant l'état de guerre, sans recourir à -l'emprunt. - -Du reste, le total de 770 millions de dépenses pour 1806, de 778 pour -1807, ne s'était pas encore révélé tout entier, car la comptabilité -française, quoique en progrès, n'était point alors parvenue à la -perfection qui permet aujourd'hui, quelques mois après une année -écoulée, d'en constater et d'en arrêter la dépense. Il ne fallait pas -moins de deux ou trois années pour arriver à une pareille liquidation. -Napoléon évaluait donc les dépenses de l'année à 720 millions, à 750 -avec les services payés sur les produits spéciaux, et, sauf quelques -excédants pour l'entretien de l'armée, cette évaluation était exacte. -Dans ce total de 720 millions la dette publique devait entrer pour 104 -millions (54 de rentes perpétuelles cinq pour cent, 17 de rentes -viagères, 24 de pensions ecclésiastiques, 5 de pensions civiles, 4 de la -dette du Piémont, de Gênes, Parme et Plaisance); la liste civile, pour -28 (les princes compris); le service des affaires étrangères, pour 8; -l'administration de la justice, pour 22; la dépense de l'intérieur et -des travaux publics, pour 54 (non compris les travaux des départements -payés sur les 30 millions de produits spéciaux); la dotation des cultes, -pour 12; la police générale, pour 1; les finances, pour 36 (compris 10 -millions pour la caisse d'amortissement); l'administration du trésor, -pour 18 (compris 10 millions de frais d'escompte); la marine, pour 106; -la guerre, pour 321; enfin un fonds de réserve destiné aux dépenses -imprévues, pour 10: total 720 millions, 750 avec les dépenses des -départements. - -Ce total des dépenses formant 750 millions, comparé avec le produit -des recettes formant 770 millions, laissait une somme libre de 20 -millions. Napoléon voulut sur-le-champ en restituer la jouissance au -pays, par la suppression des 10 centimes de guerre établis en 1804, en -remplacement des dons volontaires votés par les départements pour la -construction de la flottille de Boulogne. C'était un soulagement -considérable sur les contributions directes, les plus pesantes de -toutes à cette époque, et le troisième de ce genre accordé depuis le -18 brumaire. Napoléon ordonna qu'en présentant la loi de finances au -Corps Législatif, qui allait être assemblé après une prorogation d'une -année, on lui proposât immédiatement cette amélioration importante -dans le sort des contribuables, et qu'on annonçât ainsi la fin d'une -partie des charges de la guerre, avant la fin de la guerre elle-même. - -Sa pensée ardente, aimant à plonger dans l'avenir, avait déjà -recherché quel serait en quelques années l'état des finances du pays, -et il avait constaté qu'en quinze ans l'extinction rapide des rentes -viagères et des pensions ecclésiastiques, le rachat également rapide -des rentes perpétuelles dotées d'un fonds d'amortissement que la -vente, chaque jour plus avantageuse, des biens nationaux rendait -très-puissant, réduiraient la dette publique de 104 millions à 74. -Mais bien avant ce résultat, qu'il fallait attendre plusieurs années -encore, le rétablissement de la paix pouvait faire tomber les dépenses -publiques fort au-dessous de 720 millions, faire monter fort au-dessus -les revenus, et offrir d'abondants moyens ou de dégrèvements, ou de -créations utiles. Sans les fautes que nous aurons bientôt à raconter, -ces beaux résultats eussent été réalisés, et les finances de la France -auraient été sauvées avec sa grandeur. - -[En marge: Facilité toute nouvelle obtenue dans le service du Trésor.] - -Au bon état des finances se joignait depuis l'année précédente une -facilité toute nouvelle dans le service du Trésor. On se souvient que -diverses causes, dont l'une était permanente et les autres -accidentelles, avaient rendu ce service très-difficile, et avaient -donné au Trésor l'apparence du riche embarrassé, qui, soit par défaut -d'ordre, soit par difficulté de recouvrer ses revenus, ne peut pas -suffire à ses dépenses courantes. La cause permanente naissait du -régime des _obligations_ et des _bons à vue_ que les receveurs -généraux souscrivaient, et qui, acquittables à leur caisse, mois par -mois, étaient le moyen par lequel le produit des impôts arrivait au -Trésor. Les _obligations_, représentant la valeur des contributions -directes, n'étaient souscrites qu'à des échéances assez éloignées, et -un quart au moins n'était payable que quatre, cinq ou six mois après -l'année à laquelle elles appartenaient. Les _bons à vue_, représentant -les contributions indirectes, et souscrits à des époques -indéterminées, postérieurement au versement réalisé de l'impôt, ne -faisaient parvenir à l'État les produits de ces contributions que -cinquante ou soixante jours après leur entrée dans les caisses des -receveurs généraux. Ces derniers avaient ainsi des jouissances de -fonds qui constituaient une partie de leurs émoluments. Mais ce qui -entraînait des inconvénients beaucoup plus graves que des bénéfices -excessifs accordés à des comptables, c'était la nécessité où se -trouvait le Trésor, pour réaliser ses revenus en temps opportun, de -faire escompter ces _obligations_ et _bons à vue_, quelquefois par la -Banque, quelquefois par de gros capitalistes, qui lui avaient fait -payer l'escompte jusqu'à 12 et 15 pour cent, et avaient même, comme M. -Ouvrard, commis d'étranges détournements de valeurs. On évaluait à 124 -millions les sommes dont l'échéance était ainsi reportée au delà des -douze mois de l'année. Cependant, comme la dépense n'est pas plus que -l'impôt acquittée dans ces douze mois, le service du Trésor aurait pu -s'opérer presque sans escompte, si d'autres causes, tout -accidentelles, n'étaient venues compliquer la situation ordinaire. -D'une part, les budgets antérieurs de 1805, 1804, 1803, avaient laissé -des arriérés, auxquels on essayait de pourvoir avec les ressources -courantes; et d'autre part, la singulière aventure financière des -négociants réunis, qui en confondant les affaires de France et -d'Espagne avaient privé l'État d'une somme de 141 millions, avait -constitué le Trésor dans un double embarras. On s'était vu obligé de -suppléer à un déficit antérieur de 60 à 70 millions, et à un débet de -141 millions créé par les négociants réunis. Ce débet avait pour gage, -à la vérité, des valeurs solides, mais d'une réalisation difficile. Il -avait donc fallu, outre l'escompte annuel des 124 millions -d'obligations n'échéant que dans l'année suivante, faire face à un -déficit d'environ 200 millions. C'est ce qui explique la détresse -financière de 1805 et de 1806, même au milieu des succès prodigieux de -la campagne qui s'était terminée par la victoire d'Austerlitz. - -Mais l'arrivée de Napoléon en janvier 1806, revenant victorieux, et -les mains pleines des métaux enlevés à l'Autriche, avait fait renaître -la confiance, et apporté un premier secours dont on avait grand -besoin. Bientôt le crédit renaissant, l'intérêt de 12 et 15 pour cent -était retombé à 9, et même à 6 pour cent, dans l'escompte des valeurs -du Trésor. - -D'autres moyens avaient été pris pour résoudre les difficultés du -moment, et en rendre le retour impossible. Premièrement on avait -retiré, comme nous l'avons dit, au Sénat, à la Légion-d'Honneur, à -l'Université, les biens nationaux qui constituaient leur dotation, -alloué des rentes en compensation, et transmis ces biens à la caisse -d'amortissement, pour qu'elle en opérât la vente peu à peu, ce qu'elle -faisait avec prudence et avantage. On estimait ces biens à 60 -millions, et sur ce gage il avait été créé 60 millions de -rescriptions, portant 6 et 7 pour cent d'intérêt, suivant les -échéances, et successivement remboursables à ladite caisse, dans le -courant de cinq années. Ces rescriptions, à cause de l'intérêt -qu'elles rapportaient, de la certitude du gage, et de la confiance -qu'inspirait la caisse qui en était garante, avaient acquis le crédit -des meilleures valeurs, et n'avaient pas cessé de se négocier à un -taux très-rapproché du pair. Elles avaient ainsi fourni un moyen -d'acquitter l'arriéré des budgets de 1803, 1804, 1805. Les biens -donnés en gage acquérant avec le temps une valeur plus considérable, -on put porter à 70, et même à 80 millions, le chiffre de ces -rescriptions, afin de suffire aux charges successivement révélées par -la liquidation des exercices antérieurs. - -[En marge: Recouvrement du débet des négociants réunis.] - -Après avoir pourvu à cet arriéré, on avait apporté un grand soin à la -rentrée des 141 millions constituant le débet des négociants réunis. -M. Mollien, devenu ministre du Trésor au moment de la destitution de -M. de Marbois, et sans cesse stimulé par Napoléon, avait déployé, dans -la réalisation des valeurs composant ce débet, un zèle et une habileté -remarquables. D'abord on s'était emparé de dix à onze millions -d'immeubles appartenant aux sieurs Ouvrard et Vanlerbergh. Puis on -avait saisi les magasins de M. Vanlerbergh; et comme l'Empereur, -très-content de son activité, lui avait continué le service des vivres -de l'armée et de la marine, on s'était ménagé, en ne lui payant qu'une -partie de ses fournitures, le moyen de rentrer bientôt dans une somme -d'une quarantaine de millions. MM. Ouvrard, Desprez, Vanlerbergh -avaient encore versé, en différents payements, ou en effets sur la -Hollande, une somme de 30 millions. Enfin l'Espagne, reconnue -personnellement débitrice dans le débet total d'une somme de 60 -millions, s'était acquittée en déléguant 36 millions de piastres sur -le Mexique, et en promettant de payer directement 24 millions, dans le -courant de 1806, à raison de trois millions par mois. L'Espagne était -le plus mauvais de tous ces débiteurs, car, sur les 24 millions -acquittables mensuellement en 1806, elle n'avait versé que 14 millions -en août 1807, après avoir montré avant Iéna une mauvaise volonté -évidente, et depuis Iéna une impuissance déplorable. C'est à force -d'emprunts sur la Hollande qu'elle avait remboursé, en août 1807, 14 -des 24 millions dus en 1806. Quant aux 36 millions de piastres à -toucher dans les comptoirs de Mexico, de la Vera-Cruz, de Caracas, de -la Havane, de Buenos-Ayres, M. Mollien avait employé un moyen fort -ingénieux pour en recouvrer la valeur: c'était de les céder à la -maison hollandaise Hope, qui les cédait à la maison anglaise Baring, -laquelle obtenait, à cause du besoin que l'Angleterre avait de métaux, -la permission de les extraire des ports espagnols sur des frégates -anglaises. La France ne garantissait que le versement, en rade, à bord -des canots anglais, et les livrait au prix de 3 fr. 75 c., prix auquel -elle les avait reçues. Le bénéfice de 1 fr. 25 c., abandonné à ceux -qui bravaient les difficultés de l'opération, n'était donc pas fait -sur elle-même, mais sur l'Espagne, qui payait ainsi par un énorme -escompte l'éloignement des sources de sa richesse, et la faiblesse de -son pavillon, obligé d'abandonner au pavillon anglais l'extraction des -métaux de l'Amérique. Les maisons Baring et Hope, par des virements -de valeurs, transmettaient ensuite au Trésor français le montant des -piastres cédées. On en avait négocié à ces conditions pour plus de 25 -millions, dont une partie venait de rentrer. Le surplus avait été -employé à payer aux États-Unis, ou dans les colonies espagnoles, les -dettes contractées par notre marine, et notamment les dépenses faites -pour les vaisseaux de l'amiral Willaumez, qui avaient cherché refuge, -les uns dans le port de la Havane, les autres dans le Delaware et dans -la Chesapeak. - -C'est à l'aide de ces diverses combinaisons qu'en août 1807, le Trésor -français était parvenu à recouvrer 100 millions, sur les 141 composant -l'énorme débet des négociants réunis. La rentrée des 41 millions -restants était assurée, à 4 ou 5 millions près, et à des termes -très-rapprochés. - -Le Trésor obéré dans l'hiver de 1806, bientôt soulagé par les secours -métalliques que Napoléon avait tirés de l'étranger, par le retour de -la confiance, par le payement intégral de l'arriéré des budgets, par -le recouvrement presque total du débet des négociants réunis, n'avait -eu à pourvoir, en 1807, qu'à une petite partie de ce débet, et aux 124 -millions d'obligations ordinairement recouvrables dans l'exercice -suivant, ce qui était facile, comme nous l'avons déjà dit, -l'acquittement de la dépense étant presque autant retardé que celui de -l'impôt. Aussi l'Empereur avait-il pu exiger et obtenir que la solde -de la grande armée, qui représentait 3 à 4 millions par mois, et dont -il avait dispensé le Trésor de faire le versement immédiat, -s'accumulât peu à peu à Erfurt, à Mayence, à Paris, et y formât un -dépôt en numéraire de plus de 40 millions, précaution excessive qui -prouve combien était prudent à la guerre cet homme si imprudent dans -la politique[3]. - -[Note 3: Les détails que je rapporte ici peuvent paraître minutieux, -mais ils me semblent indispensables pour faire connaître la marche de -nos finances, l'habileté administrative de Napoléon et de ses agents, -le temps singulier dans lequel ils vivaient. Ces détails, et surtout -ceux qui vont suivre sur la création du nouveau système de trésorerie, -sont extraits, non des publications officielles, devenues fort rares à -cette époque, restées d'ailleurs très-incomplètes, et surtout -parfaitement muettes sur les moyens d'exécution, mais des Archives -même du Trésor. J'ai fait sur ces archives, avec l'autorisation de MM. -les ministres des finances Humann et Dumon, un travail considérable, -dont j'ai été dédommagé, quelque long qu'il ait pu être, par -l'instruction que j'ai recueillie, sur l'origine et la marche de notre -administration financière. Je me suis fort éclairé aussi pour ce qui -concerne cette époque, dans la lecture des mémoires inédits, et -très-importants, de M. le comte Mollien. Je garantis donc la parfaite -exactitude des détails qui ont précédé et qui vont suivre, quant aux -faits en eux-mêmes et quant aux chiffres. Seulement j'ai donné les -sommes rondes, et, pour les chiffres variables d'un jour à l'autre, -les sommes moyennes, qui exprimaient le mieux la vérité durable des -choses.] - -[En marge: Création de la caisse de service.] - -Mais une institution nouvelle, qui était le complément nécessaire de -notre organisation financière, facilita dès 1806 les opérations du -Trésor, et y fit régner dans le courant de 1807 une abondance -jusque-là inconnue. D'après le système proposé par M. Gaudin au -Premier Consul le lendemain du 18 brumaire, système suivi jusqu'en -1807, les receveurs généraux souscrivaient, comme nous avons dit, au -profit du Trésor des lettres de change, sous le titre d'_obligations_ -ou de _bons à vue_, échéant mois par mois. Ce fut là le moyen employé -pour opérer la rentrée des revenus publics. On avait ainsi la -certitude d'une échéance fixe, et on abandonnait comme émoluments, -aux receveurs généraux, les bénéfices d'intérêts qui en résultaient, -car l'impôt rentrait toujours avant l'échéance de ces _obligations_ ou -_bons à vue_. C'était sans doute une grande amélioration, eu égard au -temps où ce système fut imaginé, car on s'était ainsi assuré des -termes fixes pour le versement des impôts. Il restait en 1807 un -dernier pas à faire, c'était d'obliger les comptables à livrer leurs -fonds au Trésor au moment même où ils les recevaient. Mais supprimer -tout à coup ce système de lettres de change, pour lui substituer le -système plus naturel d'un versement immédiat, sous la forme d'un -compte courant établi entre le Trésor et les receveurs généraux, -aurait constitué un changement trop brusque et peut-être dangereux. -L'expérience et l'esprit inventif de M. Mollien lui suggérèrent une -transition des plus heureuses. - -[En marge: Moyen imaginé par M. Mollien pour substituer aux -obligations des receveurs généreux le système du versement immédiat.] - -M. Mollien, comme on s'en souvient sans doute, était directeur de la -caisse d'amortissement, lorsque Napoléon, satisfait de la manière dont -il avait dirigé cette caisse, l'appela en 1806 au ministère du Trésor, -en remplacement de M. de Marbois, destitué par suite de l'affaire des -négociants réunis. M. Mollien était un discoureur subtil, ingénieux, -tout plein des doctrines des économistes, très-habile en affaires -quoiqu'il les exposât dans un langage prétentieux, timide, -susceptible, se troublant aisément devant Napoléon, qui n'aimait pas -les longues dissertations, mais retrouvant bientôt en lui-même -l'indépendance d'un honnête homme, et la fermeté d'un esprit -convaincu. Napoléon traitait quelquefois, avec la liberté de la -toute-puissance et du génie, les théories de M. Mollien, et puis -laissait agir cet habile ministre, sachant à quel point il était -consciencieux, appliqué, et propre surtout à réformer le mécanisme du -Trésor, où régnaient encore de vieilles routines protégées par des -intérêts opiniâtres. - -[En marge: Moyens employés par M. Mollien pour amener les fonds à la -caisse de service.] - -Lorsque la négociation des valeurs du Trésor fut enlevée à M. Desprez, -représentant de la compagnie des négociants réunis, un comité des -receveurs généraux avait été chargé de le remplacer. Ce comité exista -quelque temps, et son service consistait à escompter les _obligations_ -et _bons à vue_, en agissant pour le compte des receveurs généraux. -Les fonds dont ce comité se servait lui venaient des receveurs -généraux eux-mêmes, qui touchaient toujours le montant des impôts -avant l'époque où l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_ les -forçait à le verser. M. Mollien, frappé de cette remarque, que -l'argent avec lequel on escomptait les valeurs du Trésor était -l'argent du Trésor lui-même, imagina d'en exiger le versement -immédiat, au moyen d'une combinaison qui, sans priver les comptables -des jouissances de fonds dont ils profitaient, les amènerait à livrer -directement, et sans intermédiaire, le produit de l'impôt aux caisses -du Trésor. Pour y parvenir, il créa une caisse appelée _caisse de -service_, titre emprunté de son objet même, à laquelle les receveurs -généraux devaient envoyer à l'instant où ils les recevaient tous les -fonds obtenus des contribuables, moyennant un intérêt de 5 pour cent. -Cette caisse, afin de s'acquitter envers eux, devait ensuite, à -l'échéance, leur remettre leurs _obligations_ et _bons à vue_. Pour -amener les receveurs généraux à verser les sommes perçues à cette -caisse, il leur adressa une circulaire par laquelle il leur disait, -que si d'une part ils ne devaient les fonds de l'impôt qu'à l'échéance -de leurs _obligations_, de l'autre ils n'étaient que dépositaires de -ces fonds, et n'avaient pas le droit de les employer en spéculations -privées; que la caisse de service, instituée pour les recevoir, en -serait le dépositaire le plus naturel et le plus sûr, et leur en -payerait un intérêt raisonnable, celui de 5 pour cent. Il ajouta que -leur compte courant avec cette caisse serait mis tous les mois sous -les yeux de l'Empereur, que chacun savait attentif, plein de mémoire -et de justice. C'était assez pour stimuler le zèle de ceux qui avaient -de la bonne volonté. Quant aux autres, M. Mollien s'y prit -différemment. Dispensé, par l'abondance d'argent dont il commençait à -jouir, de recourir aussi fréquemment à l'escompte des _obligations_ et -_bons à vue_, il ne laissa plus paraître un seul de ces effets sur la -place; et si, dans certains besoins pressants, il était obligé de -s'adresser à la Banque de France, pour qu'elle lui escomptât quelques -millions de valeurs, c'était à condition qu'elle en garderait les -titres dans son portefeuille. Dès lors les receveurs généraux qui -faisaient valoir les fonds de l'impôt en agiotant sur les -_obligations_ et _bons à vue_, n'eurent plus d'autre ressource que la -caisse de service elle-même, et ils lui envoyèrent ces fonds. Les uns -par zèle, par émulation de se distinguer sous les yeux mêmes de -l'Empereur, les autres par impossibilité de trouver ailleurs un emploi -de leurs capitaux, depuis que les _obligations_ ne paraissaient plus -sur la place, versèrent le produit réalisé des impôts à la caisse de -service, moyennant l'intérêt de 5 pour cent, et la caisse s'acquitta -envers eux en leur restituant leurs _obligations_ à chaque échéance. -L'opération de l'escompte se trouva donc ainsi naturellement -supprimée, et remplacée par un versement immédiat au Trésor, moyennant -un intérêt de 5 pour cent, pour le temps à courir entre l'époque du -versement et l'époque de l'échéance des _obligations_ et _bons à vue_. - -Instituée à la fin de 1806, au moment du départ de Napoléon pour la -Prusse, la caisse de service regorgeait de fonds en 1807, au moment de -son retour. M. Mollien, dont on ne saurait trop admirer en cette -occasion les combinaisons ingénieuses et habiles, ne se borna point à -diriger vers la caisse de service les fonds des receveurs généraux; il -fit mieux encore. Ce n'étaient pas seulement les comptables qui -avaient recours aux _obligations_ et aux _bons à vue_, pour l'emploi -des fonds dont ils avaient la disposition temporaire, c'étaient aussi -les particuliers qui cherchaient là des placements à court terme -(comme font aujourd'hui les capitalistes français qui recherchent les -bons du Trésor, ou les capitalistes anglais qui recherchent les bons -de l'Échiquier); c'étaient aussi les établissements publics qui -avaient des capitaux à placer, comme le Mont-de-Piété, la Banque, la -caisse d'amortissement, etc. Ces divers capitalistes s'adressaient aux -banquiers faisant ordinairement l'agio des _obligations_ et _bons à -vue_, afin de s'en procurer. M. Mollien autorisa la caisse de service, -par le décret d'institution, à émettre des billets sur elle-même, -portant un intérêt de 5 pour cent, et une échéance déterminée. Au -lieu de donner des _obligations_ ou des _bons à vue_ aux particuliers, -elle leur remit de ces billets sur elle-même, et elle en eut bientôt -placé pour 18 millions, ce qui la mit en possession d'une égale somme -en écus. Elle conclut encore un traité particulier avec le -Mont-de-Piété, qui avait ordinairement besoin de 15 à 18 millions -d'_obligations_, pour l'emploi de ses fonds. Au lieu de lui remettre -des _obligations_, on lui remit des billets de la caisse de service, -en lui donnant la garantie d'un dépôt de 18 millions d'_obligations_ -conservées au Trésor dans un portefeuille spécial. De la sorte les -_obligations_ et _bons à vue_ ne circulèrent plus; les billets de la -caisse de service les remplacèrent dans le public. Il y avait en -juillet 1807 un an que cette caisse existait, et elle avait déjà reçu -45 millions des receveurs généraux (dont moitié pour leur compte, -moitié pour celui des capitalistes de province), 18 millions du -public, 18 millions du Mont-de-Piété, c'est-à-dire une somme totale de -80 millions. - -On comprend quelle facilité la création de la nouvelle caisse avait dû -apporter dans le service du Trésor, qui, soulagé de l'arriéré des -budgets par la création des 70 millions de rescriptions, remboursé de -la plus grande partie du débet des négociants réunis, trouva en outre, -dans cet emprunt flottant de 80 millions, des ressources qui le -dispensèrent de recourir à l'escompte des _obligations_ et _bons à -vue_. En réalité cet emprunt avait toujours existé, puisque toujours -les capitaux avaient cherché un placement temporaire dans les bonnes -valeurs du Trésor. Mais le Trésor n'en avait pas été l'intermédiaire. -Des spéculateurs, placés entre lui et le public, attiraient les -capitaux à eux, et ensuite lui faisaient désirer, demander, souvent -attendre, et payer à un taux exorbitant l'escompte des _obligations_ -et des _bons à vue_. Quelquefois même ces spéculateurs n'étaient -autres que ses propres comptables, qui lui prêtaient les fonds de -l'impôt, et non-seulement le rançonnaient sans pudeur, mais prenaient -aussi de funestes habitudes d'agiotage. La caisse de service étant -devenue l'intermédiaire, se trouvait maîtresse de cet emprunt -permanent, du taux auquel il se contractait; s'affranchissait des -comptables, qu'elle réduisait à n'être plus que les simples -dépositaires des deniers publics, et ne leur laissait du rôle de -banquiers que le soin de mouvoir les fonds du Trésor d'un point à un -autre. L'abaissement subit et extraordinaire des frais de négociation -de 1806 à 1807, devint la preuve matérielle de tous ces avantages. -Pour l'exercice 1806, qui, à cause du changement de calendrier, -comprenait, outre les douze mois de 1806, les trois derniers mois de -1805, la dépense des frais de négociation s'était élevée à la somme -exorbitante de 27 à 28 millions[4]. Pour les quatre premiers mois, -elle avait été de 14 millions (ce qui supposait 3 millions et demi par -mois, c'est-à-dire 40 millions par an). Pour les sept mois suivants -elle avait été de près de 9 millions (ce qui ne supposait plus que -1,200 mille francs par mois, et 14 ou 15 millions par an). Enfin pour -les quatre derniers mois elle avait été de 4 millions 300 mille francs -(ce qui supposait tout au plus 12 millions par an). Cette dépense -était réduite en 1807 à 9 ou 10 millions, économie considérable, qui -ne laissait aux capitalistes que des bénéfices légitimes, et nullement -regrettables, si on considère surtout le partage qui s'en faisait. Sur -ces 9 millions la Banque percevait 1,400 mille francs, la caisse -d'amortissement 1,500, le Mont-de-Piété 1,350, les receveurs généraux -et particuliers, pour leurs frais et rétributions, 5 millions. Quel -changement, si on se reporte aux années antérieures, où les comptables -se ménageaient des bénéfices exorbitants sur les sommes qu'ils -retenaient, si on remonte surtout aux temps de l'ancienne monarchie, -où les fermiers généraux payaient la cour, les ministres, les -employés, et réalisaient encore des fortunes immenses pendant un bail -de quelques années! - -[Note 4: - - 27,369,022 fr. pour 465 jours, se décomposant ainsi qu'il suit: - Pour 130 jours 14,385,680 fr. - Pour 197 jours 8,609,872 - Pour 138 jours 4,373,470 - ------------ - 27,369,022] - -La caisse de service, outre ces divers avantages, d'émanciper le -Trésor, de lui procurer de grandes économies, de ramener ses -comptables à de meilleures habitudes, avait pour conséquence de faire -cesser dans la circulation générale des valeurs de faux mouvements, -qui se résolvaient pour l'État et pour le pays lui-même, ou en frais -de banque, ou en pertes d'intérêts, ou en déplacements inutiles de -numéraire. Lorsque, par exemple, le Trésor n'était pas encore, au -moyen du compte courant avec ses comptables, en communication directe -et journalière avec eux, et qu'il avait besoin d'argent quelque part, -ignorant ce qu'il en était, il faisait escompter à Paris des -_obligations_, et en expédiait la valeur sur les lieux, où souvent se -trouvaient déjà dans la caisse du receveur général des fonds en -abondance. De son côté le receveur général, intéressé à se débarrasser -de fonds inutiles, cherchait à les diriger sur Paris ou sur d'autres -points, et chargeait de métaux les voitures publiques, tandis que si -le compte courant eût existé, de simples écritures auraient suffi, et -eussent dispensé le Trésor d'envoyer du numéraire dans les -départements, et les départements d'en envoyer à Paris. - -[En marge: Création de la caisse d'Alexandrie pour les départements -situés au delà des Alpes.] - -M. Mollien ne s'était pas borné à la création d'une caisse de service -au centre de l'empire, il en avait institué une semblable dans les -départements situés au delà des Alpes. Là plus encore que dans -l'ancienne France, se rencontrait la fâcheuse contradiction de fonds -stagnants chez les comptables avec des besoins pressants auxquels il -fallait pourvoir par des envois de numéraire. Pour faire cesser ce -grave inconvénient, M. Mollien établit, non pas à Turin, mais à -Alexandrie, dans l'enceinte de la grande forteresse construite par -Napoléon, une caisse de virements, à laquelle tous les comptables de -la Ligurie, du Piémont et de l'Italie française, devaient verser leurs -fonds, et qui à son tour les dirigeait vers les lieux où existaient -des besoins, à Milan surtout, où il y avait à payer l'armée française. -Cette caisse, placée sous la direction d'un agent habile, M. Dauchy, -avait bientôt produit les mêmes avantages que celle qu'on avait -instituée à Paris, c'est-à-dire rendu le service facile, les -ressources abondantes, les envois de numéraire inutiles; et c'était la -peine, en vérité, d'apporter un tel ordre dans cette partie des -finances de l'Empire, car l'Italie française (nous entendons par ce -nom celle qui était convertie en départements, et non celle qui était -constituée, sous le prince Eugène, en État allié mais indépendant), -l'Italie française rapportait à cette époque jusqu'à 40 millions, dont -18 étaient consacrés à payer l'administration locale, la justice, la -police, les routes; et 22 millions restaient, soit pour la -construction des places fortes, soit pour contribuer à l'entretien des -120 mille hommes, qui fermaient aux Autrichiens les routes de la -Lombardie. - -[En marge: Prêt permanent de 124 millions fait par le trésor de -l'armée à la caisse de service pour assurer définitivement ses -ressources.] - -Napoléon avait suivi attentivement, tandis qu'il faisait la guerre au -Nord, la marche et les progrès de ces nouvelles créations financières; -et à son retour, le jour même où les ministres étaient venus saluer en -lui l'heureux vainqueur du continent, il avait félicité M. Mollien -avec une sorte d'effusion. Ne voulant jamais faire le bien à demi, il -se proposait de rendre plus complète encore ce qu'il appelait -l'émancipation du Trésor. La nouvelle caisse de service, moyennant -l'emprunt flottant de 80 millions dont il vient d'être parlé, était -presque dispensée, sauf dans certains besoins pressants, pour lesquels -elle s'adressait à la Banque, de recourir à l'escompte des -_obligations_ et _bons à vue_. Mais Napoléon résolut d'assurer ses -ressources d'une manière définitive, à l'aide d'une combinaison dont -il avait déjà eu l'idée lorsqu'il bivouaquait au milieu des neiges de -la Pologne. La somme des _obligations_ et _bons à vue_, dont -l'échéance n'arrivait que dans l'année suivante, et qu'il fallait dès -lors escompter, s'élevait à 124 millions environ. Il est vrai que la -dépense comme la recette ne s'acquittait pas dans l'année. Mais -Napoléon voulait autant que possible faire solder la dépense dans -l'année même, et pour cela réaliser dans le même intervalle de temps -les revenus de l'État. Conformément à ce qu'il avait imaginé en -Pologne, il voulut que les _obligations_ de 1807, qui ne devaient -échoir qu'en 1808, fussent abandonnées à l'exercice 1808; que celles -de 1808, qui ne devaient échoir qu'en 1809, fussent abandonnées -également à 1809, de façon que chaque exercice n'eut que des valeurs -échéant dans les douze mois de sa durée. Mais pour qu'il en fût ainsi, -il fallait fournir à 1807 l'équivalent des 124 millions de valeurs -reportées sur les exercices suivants. Napoléon résolut de faire à la -caisse de service un prêt de 124 millions, qui pouvait être définitif, -grâce aux ressources dont il disposait. Après diverses combinaisons, -il s'arrêta à l'idée de faire fournir 84 millions, sur les 124, par le -trésor de l'armée, et les 40 restants par les établissements qui -avaient l'habitude de placer leurs fonds dans les valeurs du Trésor. -La nouvelle caisse allait dès lors se trouver dans une abondance -extraordinaire, ayant 84 millions qui lui venaient tout à coup de -l'armée, et n'ayant plus que 40 millions à demander au public, au lieu -de 80 qu'elle lui avait empruntés en 1807. Elle devait être dispensée -à l'avenir d'escompter les _obligations_ et _bons à vue_, puisque -chaque exercice n'aurait désormais à sa disposition que des valeurs -échéant dans l'année même. Napoléon décida en outre que les 124 -millions d'_obligations_ et de _bons à vue_, reportés d'une année sur -l'autre, seraient enfermés dans un portefeuille, pour n'en sortir que -l'année suivante, au moment de leur remplacement par une égale somme -de valeurs nouvelles. Il devenait facile alors de les supprimer comme -inutiles, car leur seule fonction consistait à rester en dépôt dans le -portefeuille, ou à procurer aux comptables par des échéances différées -des bénéfices d'intérêts qu'on avait jugé convenable de leur accorder. -On pouvait obtenir les mêmes résultats en réglant le compte d'intérêt -établi entre le Trésor et les receveurs généraux, de manière à -indemniser ces derniers. C'est en effet ce qui est arrivé depuis. La -caisse de service, instituée d'après les mêmes principes, s'appelle -caisse centrale du Trésor. Les receveurs généraux sont en compte -courant avec cette caisse. On les _débite_, c'est-à-dire on les -constitue débiteurs de tout ce qu'ils ont reçu dans la dizaine. On les -_crédite_, c'est-à-dire on les constitue créanciers de tout ce qu'ils -ont versé dans la même dizaine. L'intérêt qui court contre eux, quand -ils sont débiteurs, court pour eux quand ils sont créanciers. On règle -ensuite le compte d'intérêt tous les trois mois, et, de plus, à la fin -de l'année, on leur alloue pour la masse des contributions directes, -autrefois représentées par les _obligations_, une bonification -d'intérêt, qui les indemnise si les rentrées n'ont pas eu lieu dans -les douze mois, qui les récompense s'ils ont su les opérer dans cet -intervalle de temps, qui les intéresse enfin au prompt et facile -recouvrement des deniers publics. - -Cette belle opération achevait la réorganisation des finances, par la -bonne constitution de la trésorerie. Il fut convenu qu'elle ne -s'exécuterait définitivement qu'en 1808, soit à cause du débet des -négociants réunis qui ne pouvait être entièrement acquitté qu'à cette -époque, soit à cause du recouvrement des contributions étrangères -qu'il était impossible d'opérer plus tôt. L'emprunt de 124 millions -dut être applicable à l'exercice 1808, lequel, moyennant cette somme -de 124 millions, allait faire abandon à l'exercice 1809 de toutes les -_obligations_ et _bons à vue_ échéant après le 31 décembre 1808; de -façon que l'exercice 1809 devait être le premier qui n'aurait à sa -disposition que des valeurs échéant dans les douze mois de sa -durée[5]. - -[Note 5: Le décret définitif, ordonnant le prêt de 84 millions, ne fut -signé que le 6 mars 1808.] - -[En marge: Emploi des contributions de guerre au profit des finances -de l'État.] - -Ce prêt accordé au Trésor de l'État par le trésor de l'armée ne devait -pas être temporaire, mais définitif, au moyen d'une combinaison -profonde, qui révélait plus clairement encore l'usage que Napoléon -entendait faire des produits de la victoire. Il entrevoyait qu'après -avoir payé les dépenses extraordinaires de guerre de 1805, de 1806 et -de 1807, il lui resterait environ 300 millions, lesquels étaient déjà -déposés en partie, et devaient être déposés en totalité à la caisse -d'amortissement. Il prétendait faire sortir de ce trésor comme d'une -source merveilleuse, non-seulement le bien-être de ses généraux, de -ses officiers, de ses soldats, mais la prospérité de l'Empire. Si à -cette somme on ajoute 12 à 15 millions qu'il avait l'art d'économiser -tous les ans sur les 25 millions de la liste civile, plus une -quantité de domaines fonciers, en Pologne, en Prusse, en Hanovre, en -Westphalie, on aura une idée des ressources immenses qu'il s'était -ménagées, pour assurer à la fois les fortunes particulières et la -fortune publique. Mais, dans le désir d'en retirer un double bienfait, -il se serait bien gardé de récompenser ses généraux, ses officiers, -ses soldats avec des sommes en argent, car ces sommes auraient été -bientôt dévorées par ceux qu'il voulait enrichir, et qui, se sentant -exposés continuellement à la mort, entendaient jouir de la vie pendant -qu'elle leur était laissée. Il lui suffisait donc que le trésor de la -grande armée fût riche en revenus, et il ne tenait pas à ce qu'il le -fût en argent comptant. En conséquence il décida que, pour les 84 -millions qu'il allait verser à la caisse de service, l'État fournirait -au trésor de l'armée une somme équivalente d'inscriptions de rentes 5 -pour cent. Bien résolu à ne pas recourir au public pour contracter des -emprunts, il avait ainsi dans le trésor de l'armée un capitaliste tout -trouvé, qui prêtait à l'État, moyennant un intérêt raisonnable, sans -qu'il y eût ni agiotage ni dépréciation de valeurs; et de plus il -pouvait compléter par des dotations en rentes les fortunes militaires, -qu'il avait déjà commencées avec des dotations en terres. - -[En marge: Supplément tiré du trésor de l'armée pour l'entier -acquittement des budgets de 1806 et 1807.] - -C'est d'après ce principe qu'il acheva de régulariser les budgets de -1806 et de 1807, qui n'étaient pas encore définitivement liquidés. Les -contributions de guerre frappées en pays conquis servaient des budgets -à acquitter les dépenses extraordinaires d'entretien, de matériel, de -remonte de l'armée, et Napoléon ne laissait au compte du Trésor que -la solde annuelle et ordinaire. Mais cette charge seule de la solde -devait faire monter à 770 millions le budget de 1806, à 778 celui de -1807, et, comme on l'a vu, les ressources ordinaires de l'impôt -n'avaient pas encore atteint ce chiffre. Napoléon pensa que les -produits de la victoire devaient servir non-seulement à enrichir ses -soldats, mais aussi à soulager les finances, et à les maintenir en -équilibre. Il voulut donc qu'il fût pourvu par la caisse de l'armée à -ces excédants de dépense que l'impôt ne pouvait pas couvrir, jusqu'à -concurrence de 33 millions pour 1806, et de 27 millions pour 1807. -Grâce à ce secours, les quatorze mois de solde dont le versement avait -été ajourné, et dont la valeur avait été accumulée peu à peu en -numéraire, dans des caisses de prévoyance établies à Paris, à Mayence, -à Erfurt, se trouvèrent liquidés. Si on joint ce supplément à ceux que -la caisse des contributions avait déjà fournis pour les dépenses -extraordinaires de guerre, on arrive à des sommes de 80 millions pour -1806, de 150 millions pour 1807; ce qui ferait monter les dépenses -totales de l'armée à 372 millions pour 1806, et à 486 millions pour -1807, sans parler de beaucoup d'autres consommations locales échappant -à toute évaluation. C'est là ce qui explique comment sur les 60 -millions imposés à l'Autriche en 1803, sur les 570 imposés en 1806 et -1807 à l'Allemagne, soit en nature, soit en argent, il ne devait -rester au trésor de l'armée qu'environ 20 millions de la première -contribution, et 280 de la seconde. Mais ce genre de service n'était -pas le seul que le trésor de l'armée dût rendre aux budgets de 1806 -et de 1807. Le Trésor avait compté comme recettes de ces deux -exercices des valeurs qui n'étaient pas immédiatement réalisables, -telles que 10 millions de biens rétrocédés par les négociants réunis, -6 millions du prix des salines de l'Est, 8 millions d'anciens -décomptes des acquéreurs de biens nationaux, le tout montant à 24 -millions. Napoléon consentit à ce que le Trésor payât avec ces valeurs -ce qu'il devait à l'armée pour le règlement de la solde. Ces valeurs, -d'une réalisation plus ou moins éloignée, mais certaine, convenaient -au trésor de l'armée, qui n'avait pas besoin d'argent mais de revenus, -et ne convenaient pas au Trésor de l'État, auquel il fallait des -ressources immédiates. - -[En marge: Établissement de la comptabilité en partie double.] - -Napoléon compléta les belles mesures financières de cette année par -l'établissement de la nouvelle comptabilité en _partie double_, -laquelle acheva d'introduire dans nos finances la clarté admirable qui -n'a cessé d'y régner depuis. - -[En marge: Obscurité des comptes résultant de l'ancienne -comptabilité.] - -[En marge: Création d'un bureau spécial pour l'introduction de la -nouvelle comptabilité.] - -La nouvelle caisse de service ayant créé aux comptables le devoir, -l'intérêt, la nécessité de verser leurs fonds au Trésor à l'instant -même où ils les percevaient, en n'y apportant que le délai inévitable -de la perception locale, de la centralisation au chef-lieu de -département, et de l'envoi soit à Paris, soit sur les lieux de -dépenses, avait fourni le moyen d'observer plus exactement les faits -dont se composent la recette et le versement des impôts. M. Mollien, -qui avait été employé autrefois dans la régie des fermes, où l'on ne -suivait pas dans la tenue des comptes les formes routinières et vagues -de l'ancienne trésorerie, mais les formes simples, pratiques et sûres -du commerce, les avait introduites à la caisse d'amortissement, lorsqu -il en était le directeur, et à la caisse de service depuis qu'il en -avait fait adopter l'institution. Il avait fait usage dans cette -caisse des écritures en _partie double_, qui consistent à tenir un -journal quotidien de toutes les opérations de recette ou de dépense au -moment même où elles s'exécutent, à extraire de ce journal les faits -particuliers à chacun des débiteurs ou créanciers auxquels on a -affaire dans une même journée, pour ouvrir à chacun d'eux un compte -particulier qui met en regard ce qu'ils doivent et ce qu'on leur doit; -à résumer enfin tous ces comptes particuliers dans un compte général, -qui n'est qu'une analyse quotidienne et bien faite des relations d'un -commerçant avec tous les autres, et lui donne pour contradicteurs -naturels tous ceux qui sont nommés dans ses livres, lesquels ont dû -tenir de leur côté des livres semblables, et les tenir exactement sous -peine de faux. M. Mollien, observant, à l'aide de pareilles écritures, -la marche de la caisse de service, et la situation des comptables -envers elle, pouvant à chaque instant s'assurer de leur exactitude à -verser, et à chaque instant aussi savoir ce qu'elle avait de -ressources ou d'engagements, se demanda naturellement pourquoi cette -comptabilité ne deviendrait pas celle du Trésor lui-même, sa -comptabilité obligatoire et unique. Les receveurs généraux -n'envoyaient alors à la comptabilité générale que des déclarations -résumées de leurs recettes et de leurs versements, à des intervalles -de temps éloignés, et sans y joindre un journal quotidien de leurs -opérations. Les comptables inférieurs qui leur versaient les fonds, -les payeurs qui les recevaient de leurs mains pour les appliquer aux -dépenses de l'État, et qui étaient les uns et les autres leurs -contradicteurs naturels, n'envoyaient pas non plus le journal de leurs -opérations. Ils n'adressaient tous que des résultats généraux, qui -étaient recueillis plus tard, et trop tard pour que la comptabilité -générale fût à même, en les comparant, d'apurer le compte de chacun. -Aussi les receveurs généraux pouvaient-ils se constituer en débet, -sans que le Trésor le sût, et, ce qui est pire, sans qu'ils le sussent -eux-mêmes. Lorsqu'il y avait, en effet, tel d'entre eux qui percevait -dans l'année trente à quarante millions, il lui était bien facile, sur -pareille somme, de retenir annuellement deux ou trois cent mille -francs, et, en gagnant ainsi quatre ou cinq années sans régler son -compte, d'accumuler trois ou quatre débets ensemble, et de s'arriérer -avec le Trésor d'un ou de plusieurs millions. Il y en avait qui -devaient 12, 15, 18 cent mille francs, et qui les employaient ou à -faire des spéculations aventureuses, ou à s'engager dans de folles -dépenses, ou même, se croyant riches avant de l'être, à acheter des -propriétés qui devenaient pour eux des causes de ruine, parce qu'elles -n'étaient pas en rapport avec leur fortune véritable. Une enquête -sévère prouva que beaucoup d'entre eux se trouvaient dans ces diverses -situations. Les receveurs généraux qui ne trompaient pas le Trésor, ou -qui, en le trompant, ne se trompaient pas eux-mêmes, étaient ceux qui, -sans le dire, faisaient usage pour leur propre compte de la -comptabilité quotidienne, rigoureuse, contradictoire, que le commerce -emploie sous le titre d'écritures _en partie double_, et que M. -Mollien venait d'introduire tant à la caisse d'amortissement qu'à la -caisse de service. Cette circonstance, bientôt constatée par les -inspecteurs du Trésor, suffisait pour servir de leçon décisive et au -ministre, et à Napoléon lui-même, toujours informé de ce qui se -passait dans l'administration. M. Mollien, n'osant pas changer -sur-le-champ la comptabilité de l'Empire, ni éteindre une lumière, -quelque obscure qu'elle fût, sans auparavant en avoir fait luire une -nouvelle, imagina de créer une seconde comptabilité à côté de -l'ancienne, et concurremment avec elle. Il institua auprès de lui un -bureau de comptabilité, dirigé par un comptable exercé[6], lui -adjoignit des teneurs de livres pris dans diverses maisons de -commerce, et une quantité de jeunes gens qui appartenaient à de -vieilles familles de finances, quelques-uns même qui étaient fils de -ces fermiers généraux dont la révolution avait fait tomber la tête. Il -fit tenir par ce bureau des écritures en _partie double_ avec -plusieurs receveurs généraux, qui, n'ayant pas l'intention de dérober -la vérité au Trésor, cherchaient, au contraire, les meilleurs moyens -de la connaître. Quelques autres qui, sans mauvaise intention, -n'avaient de raisons d'éloignement pour le nouveau mode d'écritures, -que sa nouveauté et leur ignorance, reçurent des jeunes gens tirés du -bureau créé à Paris, pour leur enseigner à s'en servir. Enfin on -l'imposa à ceux qu'on suspectait. Il fallut fort peu de temps pour -reconnaître que beaucoup de comptables étaient en débet, les uns par -aveuglement sur leur situation, les autres par l'entraînement des -fausses spéculations ou d'un luxe exagéré. Il y en avait qui avaient -fini par regarder leurs débets, reportés depuis longues années d'un -exercice sur l'autre, comme un capital à eux appartenant, et qui -avaient acquis des terres en proportion d'une fortune qu'ils croyaient -avoir, et qu'ils n'avaient pas. Plusieurs furent obligés de livrer le -secret de leurs relations avec les riches spéculateurs de Paris, et on -découvrit ainsi que leurs fonds, c'est-à-dire ceux de l'État, avaient -servi à l'agiotage sur les _obligations_ et _bons à vue_, agiotage qui -coûtait au Trésor 25 millions de frais de négociation au lieu de 10. -Le receveur général de la Meurthe fut, à lui seul, constitué débiteur -envers le Trésor d'une somme de 1,700,000 francs. Une fois ce mystère -éclairci, il n'y eut plus à hésiter, et il fallut changer le système -de comptabilité. La chose était facile, puisqu'on avait le moyen de -substituer partout le nouveau mode à l'ancien. Napoléon, qui donnait -toujours force aux bonnes innovations, en repoussant les mauvaises, -avait depuis son retour constamment suivi la marche de cette -expérience financière, et il autorisa M. Mollien à rédiger un décret -pour rendre la nouvelle comptabilité obligatoire dans tout l'Empire à -partir du 1er janvier 1808. Les relations de chaque comptable avec la -caisse de service, décrites exactement et rendues obligatoires, -fournirent le dispositif de ce décret. Chaque receveur général ou -particulier, chaque payeur, chaque dépositaire en un mot des deniers -publics, chargé de les recevoir ou de les verser, fut astreint -désormais à tenir un journal quotidien de ses opérations, à l'envoyer -tous les dix jours au Trésor, qui, en comparant ces divers journaux -les uns avec les autres, a été depuis mis en mesure de constater -exactement l'entrée, la sortie des valeurs, de ne payer, de n'exiger -que les intérêts qu'il doit, ou ceux qui lui sont dus. Les -dispositions de ce décret sont les mêmes qui se pratiquent encore -aujourd'hui, et elles ont fait de la comptabilité française la plus -sûre, la plus exacte, la plus claire de l'Europe. Elles ont permis de -clore chaque exercice dix mois après la fin de l'année à laquelle il -appartient, c'est-à-dire au 1er novembre suivant. Grâce à cette -réforme, les agents du Trésor, contrôlés les uns par les autres, à -l'aide du témoignage journalier et direct de leurs écritures, inondés -en quelque sorte de lumière, ne pouvaient plus avoir ni le moyen ni la -tentation de tromper, et étaient même soustraits au danger de -s'endetter envers l'État. Napoléon et M. Mollien, d'accord sur ce -point comme sur tous les autres, furent d'avis qu'il ne fallait, chez -les comptables surpris en faute, punir que la mauvaise foi évidente, -mais pardonner ou les inexactitudes involontaires, ou les lenteurs, -suite d'anciennes habitudes; car la mauvaise méthode avait été le -complice et le séducteur des mauvais comptables, et était plus -coupable qu'eux. En conséquence, excepté trois receveurs généraux -qu'on frappa de destitution, les autres furent ramenés à de meilleures -habitudes, mais non privés de leur charge. - -[Note 6: M. de Saint-Didier.] - -[En marge: Récompense accordée par Napoléon à M. Mollien pour ses -réformes financières.] - -Napoléon, charmé de ce bel ordre, voulut récompenser le ministre qui -l'avait établi, et qu'il avait du reste puissamment secondé par son -approbation, par la force qu'il lui avait prêtée contre des -résistances intéressées. N'approuvant pas toujours ses idées en fait -d'économie publique, quoiqu'il approuvât toutes ses idées en fait de -comptabilité financière, il avait un jour au Conseil d'État lancé -quelques traits acérés contre les novateurs. M. Mollien avait cru que -ces traits étaient dirigés contre lui, et s'en était plaint dans une -lettre respectueuse, mais empreinte du chagrin qu'il avait ressenti. -Napoléon se hâta de lui répondre en termes pleins de noblesse et de -cordialité, et de lui exprimer sa haute estime, et son regret d'avoir -été mal compris. Puis il lui adressa l'une des grandes décorations -qu'il distribuait à ses serviteurs, et une somme considérable pour -acheter une terre, dans laquelle ce ministre passe aujourd'hui les -dernières années d'une vie utile et justement honorée. - -[En marge: Création de la Cour des comptes.] - -Une seule institution manquait encore pour que l'administration de la -France ne laissât plus rien à désirer. On avait réuni dans la -comptabilité centrale, comme dans un foyer où des rayons lumineux -viennent se concentrer pour répandre plus d'éclat, tous les moyens de -contrôle et de constatation mathématique. Mais cette comptabilité -n'avait qu'une autorité purement administrative. Ses décisions à -l'égard des comptables étaient insuffisantes dans certains cas, pour -les contraindre ou pour les libérer, et, à l'égard du pays, elles -n'avaient d'autre valeur morale que celle d'un témoignage rendu par -les administrateurs du Trésor sur eux-mêmes et sur leurs subordonnés. -Il restait à créer une juridiction plus élevée, c'est-à-dire une -magistrature apurant tous les comptes, déchargeant valablement les -comptables, dégageant leurs personnes et leurs biens hypothéqués à -l'État, affirmant, après un examen fait en dehors des bureaux des -finances, l'exactitude des comptes présentés, et donnant à leur -règlement annuel la forme et la solennité d'un arrêt de cour suprême. -Il fallait enfin créer une Cour des comptes. Napoléon y avait souvent -pensé, et il réalisa au retour de Tilsit cette grande pensée. - -[En marge: La nouvelle Cour des comptes instituée sur le modèle fort -amélioré des anciennes Chambres des comptes.] - -[En marge: Le jugement des ordonnateurs refusé à la nouvelle Cour des -comptes.] - -Il avait existé autrefois en France, sous le titre de Chambres des -comptes, des tribunaux de comptabilité, exerçant sur les comptables -une surveillance active, remplaçant jusqu'à un certain degré celle -qu'une trésorerie mal organisée ne pouvait exercer alors, ayant sur -eux les pouvoirs d'une juridiction criminelle, chargée de poursuivre -les délits de concussion, mais exposée aussi à être dessaisie par un -gouvernement arbitraire, et l'ayant été plus d'une fois quand il -s'agissait de riches comptables, hautement protégés parce qu'ils -avaient été hautement corrupteurs. C'était là un premier modèle qu'il -fallait améliorer, et adapter aux institutions, aux moeurs, à la -régularité des temps nouveaux. Depuis l'abolition en 1789 des Chambres -des comptes, ensevelies avec les parlements dans une ruine commune, il -n'avait existé qu'une commission de comptabilité, indépendante à la -vérité du Trésor, mais privée de caractère, trop peu nombreuse, et -ayant laissé s'arriérer un nombre immense de comptes. Napoléon, -obéissant à son goût pour l'unité, et se conformant au caractère de la -nouvelle administration française, centralisée dans toutes ses -parties, ne voulut qu'une seule Cour des comptes, qui aurait rang égal -au Conseil d'État et à la Cour de cassation, et viendrait -immédiatement après ces deux grands corps. Elle dut juger, -directement, individuellement, et tous les ans, les receveurs généraux -et les payeurs, c'est-à-dire les agents de la recette et de la -dépense. On ne lui attribua aucune action criminelle sur eux, car -c'eût été déplacer les juridictions, mais on lui donna le pouvoir de -les déclarer tous les ans quittes envers l'État pour leur gestion -annuelle, et de libérer leurs biens, c'est-à-dire de décider les -questions d'hypothèque. On la chargea enfin de tenir des cahiers -d'observations sur la fidèle exécution des lois de finances, cahiers -remis chaque année au chef de l'État par le prince architrésorier de -l'Empire. On discuta vivement devant Napoléon, et dans le sein du -Conseil d'État, si la nouvelle Cour des comptes jugerait ou ne -jugerait pas les ordonnateurs, c'est-à-dire si elle se bornerait à -constater que les agents des recettes avaient perçu des deniers -légalement votés, et en avaient rendu un compte fidèle, que les agents -de la dépense avaient acquitté des dépenses légalement autorisées, ou -bien si elle irait jusqu'à décider que les ordonnateurs, c'est-à-dire -les ministres, avaient bien ou mal administré, avaient, par exemple, -bien ou mal acheté les blés destinés à nourrir l'armée, les chevaux -destinés à remonter la cavalerie, qu'ils avaient été, en un mot, ou -n'avaient pas été dispensateurs intelligents, économes et habiles de -la fortune publique. Aller jusque-là, c'était donner à des magistrats, -qui devaient être inamovibles pour être indépendants, le moyen, et -avec le moyen la tentation, d'arrêter la marche du gouvernement -lui-même, en leur permettant de s'élever du jugement des comptes au -jugement des agents suprêmes du pouvoir. Le gouvernement eût abdiqué -son autorité en faveur d'une juridiction inamovible, dès lors -invincible dans ses écarts. Il fut donc résolu que la nouvelle Cour -des comptes ne jugerait que les comptables, jamais les ordonnateurs; -et, pour plus de sûreté, il fut établi que ses décisions, loin d'être -sans appel, pourraient être déférées au Conseil d'État, juridiction -souveraine, à la fois impartiale et imbue de l'esprit de gouvernement, -d'ailleurs amovible, et toujours facile à ramener si elle avait pu -s'égarer. - -[En marge: Organisation et composition de la nouvelle Cour.] - -Restait à régler l'organisation de la nouvelle Cour. On voulut -proportionner le nombre de ses membres à l'étendue de sa tâche. -D'abord pour que l'examen auquel elle se livrerait fût réel, et ne -devînt pas une simple homologation du travail exécuté dans les bureaux -des finances, on institua, sous le nom de conseillers référendaires, -une première classe de magistrats, n'ayant pas voix délibérative, -aussi nombreux que la multiplicité des comptes l'exigerait, et chargés -de vérifier chacun de ces comptes, les pièces comptables sous les -yeux. Ils devaient soumettre le résultat de leur travail à la haute -magistrature des conseillers-maîtres, qui seuls auraient voix -délibérative, et seraient divisés en trois chambres de sept membres -chacune, six conseillers et un vice-président. Il fut établi que, -suivant la gravité des questions, les trois chambres se réuniraient en -une seule assemblée, sous la présidence d'un premier président, qui, -avec un procureur général, devait être à la tête de la compagnie, lui -donner l'impulsion et la direction. Ce corps respectable, qui a depuis -rendu de si grands services à l'État, devait prendre rang -immédiatement après la Cour de cassation, et recevoir les mêmes -traitements. On lui assigna, dès son début, une tâche difficile, et -qu'il pouvait seul accomplir, c'était d'apurer les comptabilités -arriérées, dont le nombre ne s'élevait pas à moins de 2,300, dont la -date remontait à la création des assignats, et dont la dernière -commission de comptabilité n'avait jamais pu achever l'examen. Cet -examen était difficile, car il fallait distinguer entre les comptables -de bonne foi, qui avaient souffert des variations continuelles du -papier-monnaie, et les comptables frauduleux qui en avaient profité. -Il était non-seulement difficile mais urgent, urgent pour l'État qui -avait à réclamer des valeurs considérables, et pour les familles des -comptables morts ou révoqués, qui avaient à se débarrasser de -l'hypothèque légale mise sur tous leurs biens. La nouvelle Cour reçut -le pouvoir d'arbitrer à l'égard de ces comptabilités arriérées, tandis -que pour les comptes nouveaux elle devait s'en tenir à l'application -rigoureuse des lois. Elle s'acquitta bientôt de cet arbitrage, avec -autant de justice qu'elle en montra depuis dans l'application pure et -simple des lois de finances, dont elle a la garde, comme la Cour de -cassation a la garde des lois civiles et criminelles de notre pays. - -[En marge: M. de Marbois tiré de sa disgrâce pour présider la Cour des -comptes.] - -Cette institution, qui devait avoir des résultats si utiles et si -durables pour l'administration tout entière, eut encore l'avantage -secondaire de fournir des emplois honorables et lucratifs aux membres -les plus distingués du Tribunat, que Napoléon tenait à placer d'une -manière convenable, car dans ses conceptions tout se liait et -s'enchaînait fortement. Il composa donc la nouvelle Cour des comptes -avec les membres de la commission de comptabilité qui venait d'être -supprimée, et avec les membres du Tribunat qui venait d'être supprimé -également. MM. Jard-Panvilliers, Delpierre, Brière de Surgy, les deux -premiers membres du Tribunat, le troisième membre de la commission de -comptabilité, furent nommés vice-présidents de la nouvelle Cour. M. -Garnier, membre de la commission de comptabilité, en fut nommé -procureur général. Restait à pourvoir à la charge importante de -premier président. C'était le cas de réparer envers un homme -respectable les rigueurs passagères dont il avait été l'objet. Cet -homme était M. de Marbois, destitué en 1806 des fonctions de ministre -du Trésor, pour avoir manqué de finesse et de fermeté dans ses -relations avec les négociants réunis. Napoléon avait eu tort -d'attendre de lui ces qualités, et de le punir parce qu'il ne les -avait pas. Il répara ce tort, en le mettant à sa véritable place, -celle de premier président de la Cour des comptes, car M. de Marbois -était bien plus fait pour être le premier magistrat de la finance que -pour en être l'administrateur actif et avisé. - -[En marge: Travaux publics.] - -[En marge: Grandes routes.] - -[En marge: Ponts.] - -À ces soins donnés à la comptabilité de l'Empire, Napoléon ajouta des -soins non moins actifs pour les grands travaux d'utilité générale. -S'occupant de ce sujet avec M. Crétet, ministre de l'intérieur, avec -MM. Regnault et de Montalivet, membres du Conseil d'État, avec les -ministres des finances et du Trésor public, il prit des résolutions -nombreuses, qui avaient pour but, ou d'imprimer une plus grande -activité aux travaux déjà commencés, ou d'en ordonner de nouveaux. Le -rétablissement de la paix, la diminution supposée prochaine des -dépenses publiques, la faculté de puiser dans le trésor de l'armée -soit pour égaler les recettes aux dépenses, soit pour contracter des -emprunts à un taux modique sans recourir au crédit, permettaient à -Napoléon de suivre les inspirations de son génie créateur. Treize -mille quatre cents lieues de grandes routes, formant le vaste réseau -des communications de l'Empire, avaient été ou réparées, ou -entretenues aux frais du Trésor public. Deux routes monumentales, -celles du Simplon et du Mont-Cenis, venaient d'être achevées. Napoléon -fit allouer des fonds pour entreprendre enfin celle du Mont-Genèvre. -Il ouvrit les crédits nécessaires pour tripler les ateliers de la -grande route de Lyon au pied du Mont-Cenis, pour doubler ceux de la -route de Savone à Alexandrie, destinée à relier la Ligurie au Piémont, -pour tripler ceux de la grande route de Mayence à Paris, l'une de -celles auxquelles il attachait le plus d'importance. Il décréta en -outre l'ouverture d'une route non moins utile à ses yeux, celle de -Paris à Wesel. Quatre ponts étaient terminés parmi ceux qui avaient -été antérieurement décrétés. Dix étaient en construction, notamment -ceux de Roanne et de Tours sur la Loire, de Strasbourg sur le Rhin, -d'Avignon sur le Rhône. Il ordonna celui de Sèvres sur la Seine, -l'achèvement sur la même rivière de celui de Saint-Cloud, dont une -partie était en bois, celui de la Scrivia entre Tortone et Alexandrie, -celui enfin de la Gironde devant Bordeaux, qui est devenu l'un des -plus grands monuments de l'Europe. - -[En marge: Canaux.] - -Les canaux, moyen alors le seul connu de procurer aux transports par -terre la facilité et le bas prix des transports par mer, n'avaient -cessé d'attirer l'attention de Napoléon. Dix grands canaux, destinés à -unir toutes les parties de l'Empire entre elles, l'Escaut avec la -Meuse, la Meuse avec le Rhin[7], le Rhin avec la Saône et le Rhône[8], -l'Escaut avec la Somme, la Somme avec l'Oise et la Seine[9], la Seine -avec la Saône et le Rhône[10], la Seine avec la Loire, la Loire avec -le Cher, la mer au nord de la Bretagne avec la mer au midi, les uns -tellement naturels, tellement anciens qu'ils avaient été projetés, -même entrepris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, les -autres entièrement imaginés par Napoléon, tous ou continués ou -commencés par lui, étaient en pleine exécution. Le canal dit _du -Nord_, qui devait mettre en communication l'Escaut et la Meuse, la -Meuse et le Rhin, et affranchir les Pays-Bas de la Hollande, conçu par -Napoléon, possible pour lui seul, à cause de la réunion à la France -des pays traversés par ce canal, était définitivement résolu et tracé. -Les travaux récemment adjugés commençaient à s'exécuter. Le percement -de Saint-Quentin, difficulté principale du canal qui devait réunir -l'Escaut à la Somme, la Somme à la Seine, était terminé, et promettait -la prompte ouverture de la navigation de Paris à Anvers. Le canal de -l'Ourcq, achevé aux quatre cinquièmes, allait apporter à Paris les -eaux de la Marne. En attendant, les eaux de la Beuvronne pouvant -arriver jusqu'au bassin de la Villette, Napoléon voulut les introduire -tout de suite dans les quartiers Saint-Denis et Saint-Martin. Le canal -de Bourgogne, voeu et création du dix-huitième siècle, avait été -abandonné depuis long-temps. Napoléon avait fait continuer la partie -de Dijon à Saint-Jean-de-Losne. Sur vingt-deux écluses dont se -composait cette partie, onze, exécutées sous son règne, venaient -d'être terminées. La navigation allait donc devenir possible de Dijon -à la Saône. De l'Yonne à Tonnerre il fallait dix-huit écluses, et on y -travaillait. Mais le point important de l'oeuvre consistait à franchir -les faîtes qui séparent le bassin de la Seine de celui de la Saône. -Jusqu'ici les moyens proposés paraissaient insuffisants. Napoléon -ordonna de reprendre d'abord par des études, et le plus tôt possible -par des travaux sur le sol, cette grande ligne de navigation. Après -avoir fait un examen des difficultés que présentait le canal du Rhône -au Rhin, qu'il avait fort à coeur d'exécuter, et auquel il avait -permis qu'on donnât son nom, il lui assigna de nouveaux fonds. Le -canal de Beaucaire était achevé. Il fit examiner la situation de celui -du Midi, gloire éternelle de Riquet, se proposant de le continuer -jusqu'à Bordeaux. Il fit reprendre celui du Berry, tendant à prolonger -la navigation du Cher, depuis Montluçon jusqu'à la Loire. Il ordonna -de nouveaux travaux sur celui de La Rochelle, indispensable à ce grand -établissement maritime, et sur ceux d'Ille-et-Rance, du Blavet, de -Nantes à Brest, destinés à percer dans tous les sens, à rendre -navigable dans toutes les directions, la péninsule de Bretagne, et à -faciliter les approvisionnements de nos grands ports militaires. - -[Note 7: Canal du Nord.] - -[Note 8: Canal Napoléon, depuis canal du Rhône au Rhin.] - -[Note 9: Canal de Saint-Quentin.] - -[Note 10: Canal de Bourgogne.] - -[En marge: Amélioration du cours des rivières.] - -[En marge: Places fortes.] - -À cette navigation artificielle des canaux il pensait avec raison que -devait s'ajouter la navigation naturelle des fleuves et rivières, et -que pour cela il en fallait améliorer le cours. Il ordonna d'étudier -dix-huit rivières, sur lesquelles du reste certains travaux étaient -déjà entrepris. Toujours conséquent dans ses conceptions, il passa des -canaux et des fleuves aux ports. Il consacra de nouveaux fonds à celui -de Savone, qui était l'un des aboutissants de la route d'Alexandrie. -On sait quelles merveilles s'accomplissaient à Anvers, où de vastes -bassins, creusés comme par enchantement, contenaient déjà des -vaisseaux à trois ponts, qu'ils avaient reçus des chantiers établis -dans l'enceinte de cette grande ville, et qu'ils transmettaient par -l'Escaut à Flessingue. En arrangement avec la Hollande pour se faire -céder Flessingue, Napoléon y ordonna des travaux, afin de rendre -l'entrée, la sortie, le mouillage de ce port plus faciles, et d'y -mettre les flottes à l'abri de l'ennemi. À Dunkerque, à Calais, il -alloua des fonds pour allonger les jetées. À Cherbourg, la grande -jetée destinée à former un port était sortie de l'eau, et avait été -couronnée par une batterie, dite _batterie Napoléon_. La continuation -de cette superbe entreprise, oeuvre de Louis XVI, reçut de nouvelles -allocations, quoiqu'elle rappelât l'une des gloires de l'ancienne -monarchie. Napoléon livra enfin à un nouvel examen le système entier -des places fortes de l'Empire. Il voulut leur consacrer une somme qui -n'était pas moins de 12 millions par an, et il la distribua entre -elles, en raison de leur importance, qu'il apprécia et fixa en les -classant de la manière suivante: Alexandrie, Mayence, Wesel, -Strasbourg, Kehl, etc. - -[En marge: Travaux de Paris.] - -Mais jamais il ne s'occupait de grands travaux sans songer à Paris, -Paris son séjour, le centre de son gouvernement, la ville de sa -prédilection, la capitale qui résumait en elle-même la grandeur, la -prédominance morale de la France sur toutes les nations. Il s'était -promis de ne pas finir son règne sans l'avoir couverte de monuments -d'art et d'utilité publique, sans l'avoir rendue aussi salubre que -magnifique. Déjà, grâce à lui, trente fontaines, au lieu de verser l'eau -pendant quelques heures, la versaient jour et nuit. L'avancement du -canal de l'Ourcq permettait encore d'ajouter à cette abondance, et de -faire couler l'eau sans interruption, dans les autres fontaines -anciennes ou nouvelles. En ce moment s'élevaient, par la main de -plusieurs milliers d'ouvriers, les deux arcs de triomphe du Carrousel et -de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, la façade du Corps -Législatif, le temple de la Madeleine, alors dit Temple de la Gloire, -le Panthéon. Le pont d'Austerlitz, jeté sur la Seine, à l'entrée de -cette rivière dans Paris, était achevé. Le pont d'Iéna, jeté sur la -Seine à sa sortie, se construisait, et la capitale de l'Empire allait -ainsi être enfermée entre deux souvenirs immortels. Napoléon avait -enjoint à l'administration de la Banque de bâtir un hôtel pour ce grand -établissement. Il avait décrété le palais de la nouvelle Bourse, et en -faisait chercher l'emplacement. La grande rue Impériale, résolue en -1806, devait être commencée prochainement. C'était assez, en fait de -monuments d'art, et il fallait s'occuper de monuments d'utilité -publique. Napoléon, dans l'un de ses conseils, décida que de longues -galeries couvertes seraient construites dans les principaux marchés, -pour y mettre à l'abri des intempéries des saisons les acheteurs et les -vendeurs; qu'à la place de quarante tueries, où l'on abattait les -bestiaux destinés à l'alimentation de Paris, et qui étaient aussi -insalubres que dangereuses, on élèverait quatre grands abattoirs aux -quatre principales extrémités de Paris; que la coupole de la Halle aux -blés serait reconstruite; enfin que de vastes magasins, capables de -contenir plusieurs millions de quintaux de grain, seraient bâtis du côté -de l'Arsenal, près de la gare du canal Saint-Martin, au point même où -venaient aboutir les voies navigables. Il avait donné des soins assidus -et consacré des sommes considérables à l'approvisionnement de Paris; -mais il pensait que ce n'était pas tout que d'acheter des blés pour -vingt millions de francs, comme il l'avait fait à une autre époque, -qu'il fallait en outre avoir un lieu dans lequel on pût les déposer, et -c'est à cette pensée que sont dus les greniers d'abondance existant -aujourd'hui près de la place de la Bastille. - -[En marge: Moyens financiers imaginés pour suffire à la dépense des -nouvelles créations.] - -[En marge: Loi qui ordonne le concours des départements à certains -travaux d'utilité générale et particulière.] - -Pour tous ces travaux, répandus du centre à la circonférence de -l'Empire, le budget de l'intérieur monta instantanément de trente et -quelques millions à 56. Le fonds de réserve, placé dans le budget -comme ressource, et enfin des sommes complémentaires qu'on savait où -prendre, devaient suffire à ces excédants de dépense, ordonnés, non -dans des vues intéressées d'utilité locale, mais dans des vues -générales de bien public, et ne dépassant jamais une sage mesure, -malgré la fougue créatrice du chef de l'État. Cependant Napoléon -voulait soulager le Trésor, ou plutôt lui ménager le moyen de pourvoir -sans cesse à de nouvelles entreprises, et il imagina pour arriver à ce -but diverses combinaisons. D'abord l'abolition des dix centimes de -guerre, récemment accordée, lui parut une occasion dont on devait -profiter. Il suffisait de retenir une petite partie de ce bienfait -dans quelques départements, trois ou quatre centimes par exemple, pour -créer des ressources considérables. Napoléon pensa que certains -travaux, quoique ayant un haut caractère d'utilité générale, comme le -canal de Bourgogne, le canal du Berry, la route de Bordeaux à Lyon, -présentaient, en même temps, un caractère évident d'utilité -particulière et locale; que les départements feraient volontiers des -sacrifices pour en accélérer l'achèvement, et qu'on trouverait dans -leur concours, avec une plus grande justice distributive, des moyens -d'exécution plus considérables. Ce n'était pas là une vaine -espérance, car plusieurs départements s'étaient déjà volontairement -imposés, pour contribuer à ces vastes travaux d'utilité générale et -particulière. Mais ces votes avaient l'inconvénient d'être -temporaires, soumis aux vicissitudes des délibérations des conseils -généraux, et on ne pouvait guère fonder sur une pareille base des -entreprises durables. Napoléon résolut donc de présenter une loi, en -vertu de laquelle la participation des départements à certains travaux -serait équitablement réglée, et les centimes jugés nécessaires imposés -pour un nombre d'années déterminé. Trente-deux départements se -trouvèrent dans ce cas. La plus grande durée des centimes était de -vingt et un ans, la moindre de trois, la moyenne de douze; le maximum -des centimes imposés 6, la moyenne 2-2/3. Ainsi les départements de la -Côte-d'Or et de l'Yonne, avec l'arrondissement de Bar, durent -concourir au canal de Bourgogne; ceux de l'Allier et du Cher, au canal -du Berry; ceux du Rhône, de la Loire, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze, -de la Dordogne et de la Gironde, à la grande route de Bordeaux à Lyon. -Il serait trop long de citer les autres. En général la proportion du -concours de l'État et du département était fixée à la moitié pour -chacun. Cette imposition n'était après tout qu'un moindre dégrèvement -de la contribution foncière, et la source d'immenses avantages pour -les localités imposées. Un subside annuel étant dès lors assuré par la -loi qui imposait les centimes, il était possible de contracter des -emprunts, puisqu'on avait le moyen d'en servir les intérêts. On -s'adressa au prêteur ordinaire, au trésor de l'armée, qui, suivant -les intentions de Napoléon, devait tendre à se procurer des revenus -solides, en plaçant bien ses capitaux. Ce trésor prêta immédiatement -au préfet de la Seine huit millions pour les travaux de Paris. -D'autres villes, ainsi que plusieurs départements, eurent recours à -cette bienfaisante dispensation des richesses acquises par la -victoire. Tirant toujours de chaque idée tout ce qu'elle renfermait -d'utile, Napoléon imagina de pousser plus loin encore l'emploi de ce -genre de ressources. Trois canaux parmi ceux que nous venons -d'énumérer, ceux de l'Escaut au Rhin, du Rhin au Rhône, du Rhône à la -Seine, lui paraissaient plus dignes de fixer son attention, et de -devenir l'objet de son activité toute-puissante. À côté de ces trois -canaux, et presque dans leur voisinage, s'en trouvaient trois autres, -achevés ou près de l'être, et pouvant donner des revenus prochains: -c'étaient les canaux de Saint-Quentin, d'Orléans, du Midi. Napoléon -résolut de les terminer sur-le-champ, de les vendre ensuite à des -capitalistes sous forme d'actions qui devaient rapporter 6 ou 7 pour -cent, se faisant fort de procurer un acheteur pour toutes celles que -le public ne prendrait pas. Cet acheteur, comme on le pense bien, -c'était toujours le trésor de l'armée.--Ces sommes, dit-il au ministre -de l'intérieur, vous les emploierez à pousser l'exécution des trois -canaux dont l'achèvement importe si fort à la prospérité de l'Empire, -et, ces trois derniers achevés, je les vendrai à un acheteur qui les -prendra encore, et en promenant ainsi d'un ouvrage sur un autre un -capital de trois ou quatre cents millions, accru des prestations -annuelles de l'État et des départements, nous changerons en peu -d'années la face du sol.-- - -Son projet était, après avoir mis toutes ces entreprises en mouvement, -après avoir fait voter dans une courte session, outre le budget, les -mesures législatives dont il avait besoin pour l'exécution de ses -plans, de donner avant l'hiver quelques jours à l'Italie, voulant -apporter, à elle aussi, le bienfait de ses regards créateurs. Il se -proposait de résoudre à son retour les questions restées sans -solution, pour qu'au printemps les travaux pussent commencer dans tout -l'Empire. Il ordonna donc au ministre de l'intérieur de soumettre -toutes ces idées à un examen approfondi, afin de les réaliser le plus -promptement possible. «Si nous ne nous hâtons, lui disait-il, nous -mourrons avant d'avoir vu la navigation ouverte sur ces trois grands -canaux. Des guerres, des gens ineptes arriveront, et ces canaux -resteront sans être achevés! Tout est possible en France, dans ce -moment où l'on a plutôt besoin de chercher des placements d'argent que -de l'argent... J'ai des fonds destinés à récompenser les généraux et -les officiers de la grande armée. Ces fonds peuvent leur être donnés -aussi bien en actions sur les canaux qu'en rentes sur l'État ou en -argent... Je serais obligé de leur donner de l'argent, si quelque -chose comme cela n'était promptement établi... J'ai fait consister la -gloire de mon règne à changer la face du territoire de mon Empire. -L'exécution de ces grands travaux publics est aussi nécessaire à -l'intérêt de mes peuples qu'à ma propre satisfaction.»-- - -De plus, Napoléon tenait beaucoup à l'extinction de la mendicité. -Pour arriver à l'abolir il voulait créer des maisons départementales, -dans lesquelles on fournirait aux mendiants du travail et du pain, et -dans lesquelles aussi on les enfermerait de force lorsqu'on les -trouverait demandant l'aumône sur les places publiques ou sur les -grandes routes. Il exigeait qu'on ouvrît avant peu des maisons de ce -genre, dans tous les départements.--«J'attache, écrivait-il dans la -même lettre au ministre de l'intérieur, une grande importance et une -grande idée de gloire à détruire la mendicité. Les fonds ne manquent -pas, mais il me semble que tout marche lentement; et cependant les -années s'écoulent! Il ne faut point passer sur cette terre sans y -laisser des traces qui recommandent notre mémoire à la postérité. Je -vais faire une absence d'un mois. Faites en sorte qu'à mon retour vous -soyez prêt sur toutes ces questions, que vous les ayez examinées en -détail, afin que je puisse, par un décret général, porter le dernier -coup à la mendicité. Il faut qu'avant le 15 décembre vous ayez trouvé, -sur les quarts de réserve et sur les fonds des communes, les -ressources nécessaires à l'entretien de soixante ou cent maisons pour -l'extirpation de la mendicité, que les lieux où elles seront placées -soient désignés, et le règlement général mûri. N'allez pas me demander -encore des trois ou quatre mois pour obtenir des renseignements. Vous -avez de jeunes auditeurs, des préfets intelligents, des ingénieurs des -ponts-et-chaussées instruits; faites courir tout cela, et ne vous -endormez point dans le travail ordinaire des bureaux.... Les soirées -d'hiver sont longues, remplissez vos portefeuilles, afin que nous -puissions, pendant les soirées de ces trois mois, discuter les moyens -d'arriver à ces grands résultats.» - -[En marge: Émission des nouvelles actions de la Banque de France.] - -Dans cette ardeur extrême qui le portait à accélérer, à précipiter -même l'accomplissement du bien, il s'occupa également de la Banque de -France, dont il voulait faire l'un des principaux instruments de la -prospérité publique. Il avait exigé en 1806 que ce grand établissement -changeât sa constitution, et prît la forme monarchique, au lieu de la -forme républicaine qu'il avait auparavant, résultat obtenu en lui -donnant un gouverneur, et trois régents nommés par le ministre des -finances. Il avait voulu de plus que le capital de la Banque fût -proportionné au rôle qu'il lui destinait, et qu'au lieu de 45 mille -actions elle en émît 90 mille, ce qui devait porter son capital de 45 -à 90 millions. Ces actions n'avaient pas encore été émises, parce que -la Banque craignait de ne pas trouver l'emploi des fonds qui en -proviendraient, depuis surtout que Napoléon avait jugé plus expédient -de faire exécuter le service du Trésor par le Trésor lui-même, et -qu'il avait consacré à ce service une somme de 84 millions, dont plus -de moitié était déjà versée. Le résultat de cette excellente mesure -était cependant de laisser sans emploi les capitaux habitués à se -placer sur les _obligations_ et _bons à vue_. Napoléon était enchanté -de l'embarras qu'il causait ainsi à certains capitalistes; car -c'était, disait-il, mettre dans la nécessité de chercher dans le -commerce, dans l'industrie, dans les grands travaux publics, des -placements que ne leur offraient plus les valeurs du Trésor. La -Banque, qui ordinairement se livrait aussi à l'escompte de ces -valeurs, et qui ne pouvait plus s'en procurer, hésitait à émettre ses -45 mille actions nouvelles. Napoléon la força de les émettre, -promettant de lui fournir bientôt, à elle et à tous les capitalistes, -l'emploi de leur argent, par la multiplication des entreprises de tout -genre. Dans son langage figuré, il disait à la Banque de France: «Avec -le penchant qui existe dans notre pays à tout centraliser à Paris, à y -centraliser les payements comme le gouvernement lui-même, la Banque -doit y devenir le plus grand des agents commerciaux; elle doit être -vraiment digne de son nom de Banque de France, et devenir pour Paris -ce que la Tamise, qui apporte tout à Londres, est pour Londres.» Il -exigea donc l'émission des 45 mille nouvelles actions, qui, du reste, -se placèrent avec avantage, car émises à 1,200 francs (1,000 francs -représentaient le capital de l'action, 200 francs représentaient -d'anciens bénéfices accumulés), elles se négociaient à 1,400 francs. -Les trois effets publics du temps étaient la rente 5 pour cent, les -actions de la Banque, et les rescriptions sur domaines nationaux, -inventées pour liquider l'arriéré. Le 5 pour cent, à l'époque dont il -s'agit (août 1807), se vendait 93 francs, les actions de la Banque -1,425, les rescriptions 92. Le taux de ces dernières était devenu -presque invariable. - -[En marge: Baisse de l'intérêt de 5 à 4 pour cent.] - -Napoléon demanda que l'intérêt fût réduit à 4 pour cent à la Banque, -mesure qu'elle adopta avec empressement. Il ordonna que l'intérêt des -cautionnements fût réduit, pour les uns de 6 à 5, pour les autres de -5 à 4. Enfin il poussa l'impatience du bien jusqu'à vouloir fixer à 3 -et 3-1/2, l'intérêt que la caisse de service allouait aux capitaux. -N'ayant pas besoin d'argent, en versant abondamment à cette caisse, il -soutenait qu'il ne fallait garder que les fonds qui pouvaient se -contenter de cette rémunération, renvoyer les autres au commerce, et -forcer ainsi la baisse de l'intérêt par tous les moyens dont pouvait -disposer le gouvernement. Mais M. Mollien l'arrêta en lui prouvant -qu'un tel résultat était prématuré, car l'argent promis à la caisse -n'était pas entièrement versé, et on avait encore besoin des -ressources qui l'alimentaient ordinairement. Le succès d'une telle -mesure eût été infaillible l'année suivante, si de nouvelles -entreprises au dehors n'étaient venues détourner les capitaux comme -les soldats de la France de leur emploi le meilleur, le plus utile, le -plus sûr. - -[En marge: Essor de l'industrie et du commerce en août 1807.] - -L'aspect sinon effrayant, du moins triste, que la guerre avait pris -durant l'hiver de 1807, joint aux rigueurs de la saison, à l'absence -de la cour impériale, avait ralenti un moment l'activité des affaires, -particulièrement à Paris. Mais le rétablissement de la paix -continentale, l'espérance de la paix maritime, avaient rendu le plus -vif essor aux imaginations, et de toutes parts on commençait à -fabriquer dans les manufactures, et à faire dans les maisons de -commerce des projets de spéculation qui embrassaient l'étendue entière -du continent. Bien que les produits de la Grande-Bretagne franchissent -encore le littoral européen, par quelques issues ignorées de -Napoléon, néanmoins ils avaient de la peine à pénétrer, et beaucoup -plus encore à circuler. Les fils et les étoffes de coton, qui, grâce -aux lois prohibitives rendues alors en France, avaient été fabriqués -avec bénéfice, en grande quantité, et avec un commencement de -perfection, remplaçaient les produits anglais du même genre, passaient -le Rhin à la suite de nos armées, et se répandaient en Espagne, en -Italie, en Allemagne. Nos soieries, sans rivales dans tous les temps, -remplissaient les marchés de l'Europe, ce qui causait à Lyon une -satisfaction générale. Nos draps, qui avaient l'avantage de la matière -première, depuis que les laines espagnoles manquaient aux Anglais et -surabondaient pour nous, chassaient les draps anglais de toutes les -foires du continent, car ils avaient la supériorité non-seulement de -la qualité, mais de la beauté. - -Ce n'étaient pas, au surplus, nos produits seuls qui gagnaient à -l'exclusion des produits anglais. La Saxe, la plus industrieuse des -provinces allemandes, envoyait déjà des charbons par l'Elbe à -Hambourg, des draps fabriqués avec les belles laines saxonnes sur des -marchés où ils n'avaient jamais pénétré, et les métaux de l'Erzgebirge -partout où manquaient les métaux de l'Amérique. Nos fers et les fers -allemands profitaient aussi beaucoup de l'exclusion des fers anglais -et suédois, et se perfectionnaient à vue d'oeil. - -Par la puissance de la mode, puissance légère et fantasque, qui -partage avec la sainte puissance de la conscience le privilége -d'échapper au pouvoir, mais qui cependant obéit volontiers à la -gloire, Napoléon s'efforçait de faire prévaloir l'usage des produits -fabriqués avec des matières d'origine continentale. Il voulait qu'on -préférât par exemple la toile et le linon, composés de chanvre et de -lin, à la mousseline fabriquée avec du coton. Il voulait aussi qu'on -préférât la soierie au simple drap, ce qui devait entraîner un retour -vers le luxe de l'ancien régime, vers ce temps où les hommes, au lieu -de se vêtir de la modeste étoffe qu'on appelle le drap noir, -s'habillaient en étoffes aussi riches que celles qui sont employées -aux robes des femmes. Et il encourageait ce retour au luxe, comme le -retour à la noblesse, aux titres, aux dotations, par des raisons à lui -propres, raisons sérieuses, qui le dirigeaient toujours dans les -choses en apparence les plus futiles. - -[En marge: Premiers emplois de la vapeur dans l'industrie et la -navigation.] - -Sauf nos industries maritimes qu'il cherchait à dédommager de leur -inaction par d'immenses créations navales, nos autres industries -trouvaient donc une cause puissante de développement dans cette -situation extraordinaire que Napoléon avait procurée à la France. -Mais, chose singulière, la plus grande des forces mécaniques, celle de -la vapeur, qui, par sa puissance expansive, anime aujourd'hui -l'industrie humaine tout entière, qui fait mouvoir tant de métiers, -qui pousse tant de bâtiments, qui est, avec la paix, la cause -principale du bien-être des classes inférieures et du luxe des classes -supérieures, la force de la vapeur, échappant seule aux regards de -Napoléon, se développait à côté de lui et sans lui. Ces machines, -dites alors machines à feu, de leur phénomène le plus apparent, -grossièrement construites, consommant une quantité excessive de -combustible, n'étaient employées que sur les houillères, à cause du -bon marché du charbon dans ces sortes d'établissements. La Société -d'encouragement pour l'industrie proposait un prix, afin de -récompenser ceux qui les rendraient d'un usage plus pratique et plus -économique; et, à deux mille lieues de nos rivages, Fulton, peu écouté -de Napoléon en 1803, parce que celui-ci avait besoin pour passer la -mer, non pas d'un moyen à l'essai, mais d'un moyen éprouvé, était allé -faire l'expérience d'un bateau mû par ce qu'on appelait alors la -machine à feu. Il avait exécuté le double trajet de New-York à Albany, -et d'Albany à New-York, en quatre jours, et avait à peine attiré les -regards du monde, dont trente ans plus tard il devait changer la face. -Ce n'est pas la première fois qu'une grande invention due à des génies -secondaires mais spéciaux, a passé à côté de génies supérieurs sans -attirer leur attention. La poudre à canon, qui, en détruisant à la -guerre l'empire de la force physique, contribua si puissamment à une -révolution dans les moeurs européennes, fut non-seulement odieuse à -l'héroïque Bayard, mais inspira le dédain de Machiavel, ce juge si -profond des choses humaines, cet auteur, si admiré par Napoléon, du -traité sur la guerre, et fut considérée par lui comme une invention -éphémère et de nulle conséquence. - -[En marge: Préparation du nouveau Code de commerce.] - -Pensant qu'une bonne législation est, avec les capitaux et les -débouchés, le plus grand bien qu'on puisse procurer au commerce, -Napoléon avait ordonné à l'archichancelier Cambacérès de faire -préparer un code commercial. Ce code venait effectivement d'être -rédigé. On en avait emprunté le fond aux nations maritimes les plus -célèbres, et la forme simple et analytique à l'esprit français, qui, -plus que jamais, brillait sous ce rapport dans la rédaction des lois, -parce que, conçues sur un plan uniforme et vaste, soigneusement -remaniées dans leur rédaction au Conseil d'État, elles n'étaient -jamais retouchées par le Corps législatif, qui les adoptait ou les -rejetait sans amendement. Ce code, tout préparé au moment du retour de -Napoléon, devait, avec les autres mesures dont nous venons de parler, -être présenté au Corps législatif dans la courte session qui se -préparait. - -[En marge: Dotations accordées aux généraux et soldats, ainsi qu'aux -fonctionnaires de l'ordre civil.] - -Il était temps que Napoléon accordât enfin à ses glorieux soldats les -récompenses qu'il leur avait promises, et qu'ils avaient si bien -méritées durant les deux dernières campagnes. Mais ce fut dans la -forme même de ces récompenses qu'il fit surtout éclater son génie -organisateur et puissant. Il se serait bien gardé, en effet, de leur -jeter les dépouilles des vaincus, pour qu'ils les dévorassent dans une -orgie. Il voulait avec ce qu'il leur donnerait fonder de grandes -familles, qui entourassent le trône, concourussent à le défendre, -contribuassent à l'éclat de la société française, sans nuire à la -liberté publique, sans entraîner surtout aucune violation des -principes d'égalité proclamés par la révolution française. -L'expérience a prouvé qu'une aristocratie ne nuit point à la liberté -d'un pays, car l'aristocratie anglaise n'a pas moins contribué que les -autres classes de la nation à la liberté de la Grande-Bretagne. La -raison dit encore qu'une aristocratie peut être compatible avec le -principe de l'égalité, à deux conditions: premièrement, que les -membres qui la composent ne jouissent d'aucuns droits particuliers, et -subissent en tout la loi commune; secondement, que les distinctions -purement honorifiques accordées à une classe soient accessibles à tous -les citoyens d'un même État qui les ont achetées par leurs services ou -leurs talents. C'est là ce qu'il y avait de raisonnable dans les voeux -de la révolution française, et c'est là ce que Napoléon entendait -maintenir invariablement. Cependant, à notre avis, dans les sociétés -modernes, où l'envie est soulevée contre les institutions -aristocratiques, ce qu'un gouvernement sensé a de mieux à faire, c'est -de laisser les lois de la nature humaine agir, sans s'en mêler -aucunement. Elles ramènent l'homme libre à Dieu, et, après Dieu, à un -autre culte, celui des ancêtres. Quoi qu'on fasse ou qu'on ne fasse -pas, le grand guerrier, le grand magistrat, le savant illustre, -légueront à leurs descendants une considération qui les fera -distinguer de la foule, et qui leur épargnera, quand ils auront du -mérite, la plus sérieuse des difficultés que rencontre le mérite en ce -monde, celle d'attirer le premier regard du public. Les lois n'ont pas -besoin d'intervenir pour qu'il en soit ainsi; car ce ne sont pas les -lois écrites, c'est la nature qui a produit l'aristocratie de tous les -pays, et surtout celle des républiques. La nature avait créé -l'aristocratie de Venise, bien avant que celle-ci songeât à -s'attribuer par les lois des droits particuliers. C'est une chose -dont il n'y a pas à se mêler, si on y a goût. Le temps fait partout -des aristocraties; il n'y a qu'à s'épargner le ridicule d'en faire -soi-même, et tout au plus à les empêcher de s'arroger des priviléges -exclusifs, ce dont elles ne seront plus tentées à l'avenir. - -S'il y avait cependant un souverain dans le monde qui pût échapper au -ridicule ou à l'odieux qu'excite quelquefois l'établissement -d'institutions aristocratiques, c'était celui qui osait et pouvait -rétablir la monarchie le lendemain de la république, la différence des -rangs (non celle des droits), le lendemain d'une brutale égalité; qui -dans sa vaste imagination rêvait une société grande comme son génie et -son âme, et qui avait, pour créer de puissantes familles, des noms -immortels et des trésors; qui pouvait les appeler Rivoli, Castiglione, -Montebello, Elchingen, Awerstaedt, et leur donner jusqu'à un million -de revenu annuel. Il était donc excusable, car il ne voulait pas -violer les vrais principes de la révolution française, et il croyait -au contraire les consacrer d'une manière éclatante, en faisant, à -l'image de sa propre fortune, un duc, un prince, avec un enfant de la -charrue. Une dernière considération enfin se présentait ici pour -désarmer la raison la plus sévère, c'était de se ménager des moyens -innocents et inoffensifs d'exciter et de récompenser les grands -dévouements[11]. - -[Note 11: Ces lignes ont été écrites en 1846, sous la monarchie. Je -les ai écrites parce que je les ai crues vraies dans tous les temps. -Je ne les changerai donc pas, quoique les temps aient changé.] - -[En marge: Statut relatif aux dignités héréditaires.] - -Napoléon profita donc de la gloire de Tilsit, et du prestige dont il -était entouré en ce moment, pour accomplir enfin le projet qu'il -méditait depuis long-temps d'instituer une noblesse. Déjà, en 1806, -lorsqu'il avait donné des couronnes à ses frères, à ses soeurs, à son -fils adoptif, des principautés à plusieurs de ses serviteurs, celle de -Ponte-Corvo au maréchal Bernadotte, celle de Bénévent à M. de -Talleyrand, celle de Neufchâtel au major général Berthier, il avait -annoncé qu'un statut postérieur réglerait le système des successions -pour les familles en faveur desquelles seraient créés des -principautés, des duchés, et autres distinctions destinées à être -héréditaires. En conséquence, il établit par un sénatus-consulte que -les titres donnés par lui, ainsi que les revenus accompagnant ces -titres, seraient transmissibles héréditairement, en ligne directe, de -mâle en mâle, contrairement au système de succession admis par le Code -civil. Il établit en outre que les dignitaires de l'Empire, à tous les -degrés, pourraient transmettre à leur fils aîné un titre, qui serait -celui de duc, de comte ou de baron, suivant la dignité du père, à la -condition d'avoir fait preuve d'un certain revenu, dont le tiers au -moins devait demeurer attaché au titre conféré à la descendance. Ces -mêmes personnages avaient aussi le droit de constituer pour leurs fils -puînés des titres, inférieurs toutefois à ceux qui auraient été -accordés aux aînés, et toujours à la condition de prélever sur leur -fortune une part qui serait l'accompagnement héréditaire de ces -titres. Telle fut l'origine des majorats. Les grands dignitaires, -comme le grand électeur, le connétable, l'archichancelier, -l'architrésorier, durent porter le titre d'_altesse_. Leurs fils -aînés durent porter le titre de _ducs_, si leur père avait institué en -leur faveur un majorat de 200 mille livres de rente. Les ministres, -les sénateurs, les conseillers d'État, les présidents du Corps -législatif, les archevêques, furent autorisés à porter le titre de -_comtes_, et à transmettre ce titre à leurs fils ou neveux, sous la -condition d'un majorat de 30 mille livres de rente. Enfin les -présidents des colléges électoraux à vie, les premiers présidents, -procureurs généraux et évêques, les maires des trente-sept bonnes -villes de l'Empire, furent autorisés à porter le titre de _barons_, et -à le transmettre à leurs fils aînés, sous la condition d'un majorat de -15 mille livres de rente. Les simples membres de la Légion d'honneur -purent s'appeler chevaliers, et transmettre ce titre moyennant un -majorat de 3 mille livres de rente. Un autre statut dut déterminer les -conditions auxquelles seraient soumises ces portions de la fortune des -familles, qu'on plaçait ainsi sous un régime exceptionnel. - -Ce fut encore le Sénat qui reçut la mission d'imprimer un caractère -légal à cette nouvelle création impériale, au moyen d'un -sénatus-consulte, qui stipulait très-expressément que ces titres ne -conféraient aucun droit particulier, n'emportaient aucune exception à -la loi commune, n'attribuaient aucune exemption des charges ou des -devoirs imposés aux autres citoyens. Il n'y avait d'exceptionnel que -le régime des substitutions imposé aux familles anoblies, lesquelles -acquéraient leur nouvelle grandeur en sacrifiant pour elles-mêmes -l'égalité des partages. - -[En marge: Dotations en terres et en argent accordées aux militaires -de tout grade.] - -Ces dispositions arrêtées, Napoléon distribua entre ses compagnons -d'armes une partie des trésors amassés par son génie. En attendant qu'il -eût décerné à Lannes, Masséna, Davout, Berthier, Ney et autres, les -titres qu'il se proposait d'emprunter aux grands événements du règne, il -voulut assurer tout de suite leur opulence. Il leur donna des terres -situées en Pologne, en Allemagne, en Italie, avec faculté de les -revendre, pour en placer la valeur en France, plus des sommes en argent -comptant pour acheter et meubler des hôtels. Ce n'était là qu'un premier -don, car ces dotations furent plus tard doublées, triplées, quadruplées -même pour quelques-uns. Le maréchal Lannes reçut 328 mille francs de -revenu, et un million en argent; le maréchal Davout, 410 mille francs de -revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Masséna, 183 mille -francs de revenu, et 200 mille francs en argent (il fut plus tard l'un -des mieux dotés); le major général Berthier, 405 mille francs de revenu, -et 500 mille francs en argent; le maréchal Ney, 229 mille francs de -revenu, et 300 mille francs en argent; le maréchal Mortier, 198 mille -francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal Augereau, -172 mille francs de revenu, et 200 mille francs en argent; le maréchal -Soult, 305 mille francs de revenu, et 300 mille francs en argent; le -maréchal Bernadotte, 291 mille francs de revenu, et 200 mille francs en -argent. Les généraux Sébastiani, Victor, Rapp, Junot, Bertrand, -Lemarois, Caulaincourt, Savary, Mouton, Moncey, Friant, Saint-Hilaire, -Oudinot, Lauriston, Gudin, Marchand, Marmont, Dupont, Legrand, Suchet, -Lariboisière, Loison, Reille, Nansouty, Songis, Chasseloup et autres, -reçurent les uns 150, les autres 100, 80, 50 mille francs de revenu, et -presque tous 100 mille francs en argent. Les hommes civils eurent aussi -leur part de ces largesses. L'archichancelier Cambacérès et -l'architrésorier Lebrun obtinrent chacun 200 mille francs de revenu. MM. -Mollien, Fouché, Decrès, Gaudin, Daru en obtinrent chacun 40 ou 50 -mille. Tous, civils et militaires, n'étaient encore que provisoirement -dotés par ces dons magnifiques, et l'étaient en Pologne, en Westphalie, -en Hanovre, ce qui devait les intéresser au maintien de la grandeur de -l'Empire. Napoléon s'était réservé en Pologne 20 millions de domaines, -en Hanovre 30, en Westphalie un capital représenté par 5 à 6 millions de -revenu, indépendamment de 30 millions en capital, et de 1,250 mille -francs de rente en Italie, déjà réservés dans l'année 1805. Il avait -donc de quoi enrichir les braves qui le servaient, et de quoi réaliser -les belles paroles qu'il avait adressées à plusieurs d'entre eux: «Ne -pillez pas; je vous donnerai plus que vous ne prendriez, et ce que je -vous donnerai, amassé par ma prévoyance, ne coûtera rien ni à votre -honneur, ni aux peuples que nous avons vaincus.»--Et il avait raison, -car les domaines qu'il distribuait étaient des domaines impériaux en -Italie, royaux ou grand-ducaux en Prusse, en Hanovre, en Westphalie. -Mais ces domaines acquis par la victoire pouvaient être perdus par la -défaite, et, heureusement pour eux, ceux qu'il dotait si magnifiquement -devaient pour la plupart recevoir en France, sur des rentes ou des -canaux, d'autres dotations moins exposées au hasard des événements que -des terres situées à l'étranger. - -Les généraux français ne furent pas les seuls à participer à ces -largesses, car les généraux polonais Zayonscheck et Dombrowski, vieux -serviteurs de la France, obtinrent chacun un million. - -Après les généraux, les officiers et les soldats reçurent aussi des -marques de sa libéralité. Napoléon fit payer à tous, outre la solde -arriérée, des gratifications considérables, afin de leur procurer -sur-le-champ quelques plaisirs qu'ils avaient bien mérités. Dix-huit -millions furent distribués sous cette forme, dont six millions pour -les officiers, douze pour les soldats. Les blessés avaient triple -part. Ceux qui avaient été assez heureux pour assister aux quatre -grandes batailles de la dernière guerre, Austerlitz, Iéna, Eylau, -Friedland, obtenaient le double des autres. À ces gratifications du -moment il fut ajouté des dotations permanentes de 500 francs pour les -soldats amputés, et de mille, 2 mille, 4 mille, 5 mille, 10 mille en -faveur des militaires qui s'étaient distingués, depuis le grade de -sous-officier jusqu'à celui de colonel. Pour les officiers comme pour -les généraux, ce ne fut là qu'une première rémunération, suivie -postérieurement d'autres plus considérables, et indépendante des -traitements de la Légion d'honneur, ainsi que des pensions de retraite -légalement dues à la fin de la carrière militaire. - -Ce glorieux vainqueur voulait donc que tout le monde participât à sa -prospérité comme à sa gloire. Quant à lui, simple, économe, magnifique -seulement pour les autres, réprimant le moindre détournement des -deniers publics, impitoyable pour toute dépense qui ne lui semblait -pas nécessaire dans son palais ou dans l'État, il n'était prodigue que -dans de nobles vues, et pour tout ce qui avait servi la grandeur de la -France ou la sienne. Les détracteurs de sa gloire et de la nôtre ont -prétendu qu'il avait, en spoliant les vaincus, en assouvissant -l'avidité des soldats, pris chez les uns le moyen d'exalter la -bravoure des autres. Il faut laisser de telles calomnies à l'étranger, -ou aux partis associés aux passions de l'étranger. Ces trésors étaient -pris non sur les peuples, mais sur les empereurs, rois, princes, -couvents, conjurés contre la France depuis 1792. Quant aux peuples -vaincus, ils étaient ménagés autant que la guerre permet de le faire, -beaucoup plus qu'ils ne l'avaient été dans aucun temps et dans aucun -pays, beaucoup plus que nous ne l'avons été nous-mêmes. Et quant à ces -héroïques soldats, dont on dit que Napoléon excitait la bravoure avec -de l'argent, ils ne se doutaient pas plus, en courant à Austerlitz, à -Iéna, à Eylau, à Friedland, qu'ils rencontreraient la fortune sur leur -chemin, qu'ils ne s'en doutaient en courant à Marengo, à Rivoli, et -plus anciennement à Valmy ou à Jemmapes. Après avoir en 1792 volé à la -défense de leur pays, ils s'élançaient maintenant à la gloire, -entraînés par la passion des grandes choses, passion que la révolution -française avait fait naître en eux, et que Napoléon avait exaltée au -plus haut degré. Si au lendemain d'un long dévouement à braver le -froid, la faim, la mort, ils trouvaient le bien-être, c'était une -surprise de la fortune, dont ils jouissaient ainsi qu'un soldat jouit -d'un peu d'or trouvé sur un champ de bataille; et ces satisfactions -qu'on leur avait ménagées, ils étaient prêts à les quitter de nouveau, -pour répandre encore cette vie qu'ils ne regardaient pas comme à eux, -et dont ils se hâtaient d'user comme d'un prêt que leur faisait -Napoléon, en attendant qu'il leur en demandât le sacrifice. - -[En marge: Loi sur les pensions civiles.] - -Napoléon prit d'autres mesures aussi sages qu'elles étaient humaines. -Selon son habitude à chaque intervalle de paix, il ordonna coup sur -coup plusieurs revues de l'armée, pour faire sortir des rangs les -soldats fatigués ou mutilés, et ne rendant plus d'autre service que -celui de stimuler les jeunes soldats par leurs récits militaires. Il -faisait régler leur pension, et occuper leur place dans les rangs par -des conscrits, répétant sans cesse que le trésor de l'armée était -assez riche pour payer tous les vieux services, mais que le budget de -l'État ne l'était pas assez pour payer des soldats qui ne pouvaient -plus servir activement. Songeant aux mérites civils non moins qu'aux -mérites militaires, il exigea et obtint une modification à la loi des -pensions civiles, loi qui depuis 1789 avait autant varié sous -l'influence du caprice populaire, que les récompenses variaient avant -cette époque sous l'influence du caprice royal. Du temps de -l'Assemblée constituante on avait adopté pour limite la plus élevée de -toute pension civile, 10 mille francs, du temps de la Convention 3 -mille, du temps du Consulat 6 mille. Napoléon voulut que ce terme fût -fixé à 20 mille, se réservant de n'en approcher, et de ne l'atteindre, -qu'en faveur de services éclatants. C'est la mort de M. Portalis, -laissant une veuve sans fortune, qui lui inspira cette pensée, peu -dangereuse pour les finances d'un État, et utile pour le développement -des talents. Il accorda une pension de 6 mille francs, et une somme de -24 mille francs, à mademoiselle Dillon, soeur du premier officier -égorgé dans nos désordres populaires. La mère de l'Impératrice, madame -de La Pagerie, étant morte à la Martinique, il fit affranchir les -nègres et les négresses qui l'avaient servie, doter une jeune fille -qui l'avait soignée, placer en un mot dans l'aisance tous ceux qui -avaient eu l'honneur d'approcher d'elle. - -[En marge: Augmentation du nombre des cures de campagne.] - -L'Église, comme tous les serviteurs de l'État, eut part à cette -munificence du conquérant. Sur la proposition du prince Cambacérès, -qui avait administré temporairement les cultes, pendant l'intervalle -écoulé entre la mort de M. Portalis et la nomination de M. Bigot de -Préameneu, il établit que le nombre des succursales serait porté de 24 -à 30 mille, afin d'étendre le bienfait du culte à toutes les communes -de l'Empire. S'apercevant en outre que la carrière du sacerdoce était -moins recherchée qu'autrefois, il accorda 2,400 bourses pour les -petits séminaires. Il voulait faire savoir à l'Église que s'il avait -avec son chef quelques différends de nature purement temporelle, il -était sous le rapport spirituel toujours aussi disposé à la servir et -à la protéger. Dans ce moment il s'occupait, en exécution de la loi de -1806, qui l'autorisait à créer une université, de la fondation de ce -grand établissement. Mais cette pensée n'était pas mûre encore, ni -chez lui ni autour de lui. Pour le présent il se contenta d'augmenter -le nombre des bourses dans les lycées. - -[En marge: Le Code civil appelé Code Napoléon.] - -[En marge: Propagation du Code Napoléon dans tous les pays dépendant -de l'Empire.] - -Tandis qu'il songeait tant aux autres, il se prêta cependant à une -mesure qui semblait n'intéresser que sa gloire personnelle. Il -consentit, d'après un voeu que l'attachement sincère chez les uns, -l'adulation chez les autres, avaient provoqué, à changer le titre du -Code civil, et à l'appeler Code Napoléon. Assurément si jamais titre -fut mérité, c'était celui-là, car ce code était autant l'oeuvre de -Napoléon que les victoires d'Austerlitz et d'Iéna. À Austerlitz, à -Iéna, il avait eu des soldats qui lui prêtaient leurs bras, comme dans -la rédaction de ce code il avait eu des jurisconsultes qui lui -prêtaient leur savoir; mais c'est à la force de sa volonté, à la -sûreté de son jugement, qu'était dû l'achèvement de ce grand ouvrage. -Et si Justinien, qui, suivant une expression de l'exposé des motifs, -_combattait par ses généraux, pensait par ses ministres_, avait pu -donner son nom au code des lois romaines, Napoléon avait bien plus le -droit de donner le sien au code des lois françaises. D'ailleurs le nom -d'un grand homme protége de bonnes lois, autant que de bonnes lois -protégent la mémoire d'un grand homme. Rien donc n'était plus juste -que cette mesure, et elle fut imaginée, proposée, accueillie par tout -ce qui prenait part au gouvernement, presque sans laisser à Napoléon -la peine de la désirer et de la demander. En même temps Napoléon -écrivait à ses frères et aux princes placés sous son influence, pour -les engager à introduire dans leurs États ce code de la justice et de -l'égalité civile. Il en avait prescrit l'adoption dans toute -l'Italie. Il enjoignit à son frère Louis de l'adopter en Hollande, à -son frère Jérôme de l'adopter en Westphalie. Il invita le roi de Saxe, -grand-duc de Varsovie, à le mettre en vigueur dans la Pologne -restaurée. Déjà on l'étudiait en Allemagne, et, malgré la répugnance -que cette contrée devait alors éprouver pour tout ce qui venait de -France, tous les coeurs chez elle étaient attirés par l'équité d'un -code qui, outre sa précision, sa clarté, sa conséquence, avait -l'avantage de rétablir la justice dans la famille, et d'y faire cesser -la tyrannie féodale. À Hambourg le Code civil avait été réclamé par le -voeu de la population. Il venait d'être mis en pratique à Dantzig. On -annonçait qu'il en serait ainsi à Brème, et dans les villes -anséatiques. Le prince primat dans sa principauté de Francfort, le roi -de Bavière dans sa monarchie agrandie, l'avaient mis à l'étude, pour -l'introduire dans les esprits avant de l'introduire dans les usages. -Le grand-duc de Bade venait de l'admettre pour son duché. C'est ainsi -que la France dédommageait l'humanité du sang versé pendant la guerre, -et compensait un peu de mal fait à la génération présente, par un bien -immense assuré aux générations futures. - -[En marge: État des lettres, des sciences et des arts pendant le règne -de Napoléon.] - -Tous les genres de gloire seraient par la Providence dispensés à une -nation, que cette nation aurait de vifs regrets à concevoir si la -gloire des lettres, des sciences, des arts, lui était refusée; et, si -les Romains n'avaient eu que le mérite de vaincre le monde, de le -civiliser après l'avoir vaincu, de lui donner des lois immortelles, -qui, adaptées à nos moeurs, vivent encore dans nos codes; s'ils -n'avaient eu que cet éminent mérite, s'ils n'avaient compté parmi -leurs grands hommes Horace, Virgile, Cicéron, Tacite, n'ayant rien -fait pour charmer l'humanité, après avoir tant fait pour la dominer, -ils laisseraient aux Grecs l'honneur d'en être les délices, et ils -occuperaient dans l'histoire de l'esprit humain une place inférieure à -celle de ce petit peuple. Mais le génie du gouvernement et de la -guerre n'exista jamais sans le génie des lettres, des arts et des -sciences, parce qu'il est impossible d'agir sans penser, et de penser -sans parler, écrire et peindre. - -La France, qui a répandu tant de sang généreux sur tous les champs de -bataille de l'Europe, la France a eu aussi cette double gloire; et -tandis qu'elle remportait les victoires des Dunes, de Rocroy, elle -créait _le Cid_ et _Athalie_; elle avait Condé, et Bossuet pour -célébrer Condé. Napoléon, dans son immense désir d'être grand, mais de -l'être avec la France et par la France, aurait voulu aussi qu'elle eût -sous son gouvernement toutes les couronnes, celles de l'intelligence -comme celles de la force, et ne renonçait pas à produire des -littérateurs, des savants, des peintres, comme il produisait des -héros. Mais la volonté peut tout chez les hommes, excepté de changer -les temps, et les temps peuvent plus sur le génie des nations que -toute la volonté des gouvernements. Charlemagne, si grand qu'il fût, -si épris qu'il se montrât des plus nobles études, ne parvint pas à -féconder un siècle barbare. Louis XIV, en aimant le génie, quelquefois -sans le comprendre, quelquefois même en le maltraitant, n'eut qu'à le -laisser faire pour avoir autour de lui le plus beau spectacle que -l'esprit humain ait jamais donné, car jamais il n'enfanta des oeuvres -si grandes et si parfaites. Napoléon aurait eu le temps, qui lui a -manqué par sa faute, qu'il n'aurait pas rendu à la nation française la -jeunesse d'esprit qui produit _le Cid_ et _Athalie_, et certainement -lui aurait refusé la liberté qui crée les Cicéron et les Salluste -quand elle existe, les Tacite quand elle a cessé d'exister. - -[En marge: État des sciences.] - -La France de 1789 à 1814, éminente dans les sciences, croyant l'être -dans les arts du dessin, ne se flattait pas même de l'être dans les -lettres. Dans les sciences trois savants illustres, par leurs vastes -et nobles travaux, assuraient à leur époque une gloire durable. M. -Lagrange, en poussant au delà de ses anciennes limites la science -algébrique, donnait au calcul abstrait une nouvelle puissance. M. de -Laplace, appliquant cette puissance à l'univers, exécutait la seule -chose qui, après Galilée, Descartes, Kepler, Copernic et Newton, -restât à accomplir: c'était de calculer avec une précision encore -inconnue les mouvements des corps célestes, et de présenter dans son -sublime ensemble le système du monde. Enfin M. Cuvier, appliquant -l'observation froide et patiente aux débris dont notre planète est -couverte, étudiant, comparant entre eux les cadavres des animaux et -des plantes enfouis sous le sol, retrouvait la succession des temps -dans celle des êtres, et, en créant l'ingénieuse science de -l'_anatomie comparée_, rendait positive cette belle histoire de la -terre, que Buffon avait conjecturée par un effort de génie, et laissée -conjecturale, faute de faits suffisamment observés à l'époque où il -vivait. - -[En marge: État des arts.] - -Dans les arts du dessin, une réaction estimable par l'intention -s'était opérée contre les goûts du dix-huitième siècle. Durant ce -siècle efféminé et philosophe, Boucher, le peintre adoré de la -Régence, avait d'une main légère tracé sur la toile de licencieuses -courtisanes, remarquables non par la beauté, mais par une certaine -grâce lascive. Greuze, plus honnêtement inspiré, leur avait opposé des -vierges charmantes, peintes avec un pinceau fin et suave. Mais l'art -abaissé par Boucher n'avait pas été relevé par Greuze à la dignité de -style que Poussin, à défaut de génie, avait su lui conserver. Il n'est -permis qu'une fois et qu'à une nation de montrer au monde le génie de -Michel-Ange et de Raphaël, mais toutes, quand elles pratiquent les -arts, doivent aspirer au moins à la correction, à la noblesse du -dessin, et peuvent y arriver par de sévères études. C'est ce que -venait d'accomplir le célèbre peintre David. Dégoûté du caractère de -l'art au temps de sa jeunesse, il était accouru à Rome, s'y était -épris de la beauté touchante, pittoresque et sublime des maîtres -italiens, et, sa passion pour le beau s'exaltant peu à peu, il était -remonté des Italiens du quinzième siècle aux anciens eux-mêmes, et, au -lieu des courtisanes de Boucher, ou des pudiques jeunes filles de -Greuze, il avait tracé sur la toile des statues antiques, élégantes -mais roides, privées de vie, même de couleur, et, en acquérant un -meilleur style de dessin, avait perdu la facilité et l'éclat de -pinceau, qui distinguaient encore Boucher et Greuze. C'était une école -d'imitation, grave, noble, et sans génie. Un peintre toutefois, M. -Gros, échappait à l'imitation des bas-reliefs antiques en peignant -des batailles. Dessinant mal, composant médiocrement, mais excité par -le spectacle du temps, et entraîné par une sorte de fougue naturelle, -il jetait sur la toile des images, qui vivront probablement par une -certaine force d'exécution et un certain éclat de couleur. C'est le -style qui assure la durée des oeuvres de l'esprit, c'est l'exécution -qui assure celle des oeuvres de l'art, parce qu'elle est, non pas le -seul, mais le plus élevé, mais le plus constant des signes de -l'inspiration. Un autre peintre, M. Prudhon, en imitant Corrège par un -goût naturel pour la grâce, se donnait quelques apparences -d'originalité dans un temps où, si l'on ne peignait des Brutus et des -Léonidas, il fallait peindre des grenadiers de la garde impériale. -Mais ni M. Gros, ni M. Prudhon, auxquels l'âge suivant a rendu plus de -justice, n'inspiraient autant d'enthousiasme que MM. David, Girodet, -Gérard. La France croyait presque avoir en eux les égaux des grands -maîtres d'Italie. Singulière et honorable illusion d'une nation éprise -de tous les genres de gloire, aspirant à les posséder tous, et -applaudissant même la médiocrité, dans l'espérance de faire naître le -génie! - -[En marge: État des lettres.] - -Dans les lettres la France était plus loin encore de la vraie -supériorité. Mais, juge exquis en cette matière, elle ne s'abusait -point. Une sorte d'inertie peu ordinaire s'était emparée alors du -génie national. On avait vu au dix-septième siècle la France, parée de -tout l'éclat de la jeunesse et de la gloire, exceller au plus haut -point dans la représentation tragique des passions de l'homme, et dans -la représentation comique de ses travers, illustrer la chaire, par -une éloquence grave, forte, sublime, inconnue au monde, qui ne l'avait -jamais entendue, qui ne l'entendra plus. On l'avait vue dans le -dix-huitième siècle, changeant soudainement de goût, d'esprit, de -croyance, abandonner l'art pour la polémique, attaquer l'autel, le -trône, toutes les institutions sociales, et produire une littérature -nouvelle, acrimonieuse, véhémente, immortelle aussi, quoique moins -belle que la littérature qui s'attache à la peinture du coeur humain. -On l'avait vue ainsi varier à l'infini les productions de son esprit, -et ne jamais tarir, comme cette fontaine où les anciens faisaient -abreuver le génie, et qui versait sur le monde un flot perpétuel. -Mais, tout à coup, après une révolution immense, la plus humaine par -le but, la plus terrible par les moyens, la plus vaste par ses -conséquences, l'esprit français, qui l'avait voulue, appelée et -produite, se montrait surpris, troublé, épouvanté de son oeuvre, et -pour ainsi dire épuisé. La littérature française, à la suite de la -révolution de 1789, malgré l'influence de Napoléon, demeurait nulle et -sans inspiration. La tragédie, déjà bien déchue, même lorsque Voltaire -peignait dans _Zaïre_ les combats de la religion et de l'amour, se -traînait, demandant tantôt à la Grèce, tantôt à l'Angleterre, tantôt à -Sophocle, tantôt à Shakspeare, des inspirations, qu'il vaut mieux -attendre de la nature, qui ne viennent pas quand on les cherche, car -le génie vraiment inspiré n'a pas besoin d'excitation étrangère. Sa -propre plénitude lui suffit. M. Chénier imitait, en un style noble et -pur, la tragédie grecque; M. Ducis, en un style incorrect et -touchant, la tragédie anglaise. La comédie, dont M. Picard était alors -en France le continuateur le plus renommé, peignait, sans profondeur, -mais avec quelque gaieté, des caractères indécis, les grands -caractères ayant été tracés pour jamais par Molière, et par un ou deux -de ses disciples. La chaire avait perdu son autorité; la tribune était -muette. Il n'y avait d'autre éloquence que celle de M. Regnault, -exposant en un style brillant et facile les menues affaires du temps, -et celle de M. de Fontanes, exprimant quelquefois à la tête des corps -de l'État, et en un style correct, élégant et noble, grand de la -grandeur des événements plus que de celle de l'écrivain, l'admiration -de la France pour les prodiges du règne impérial. L'histoire enfin -manquait de liberté, manquait d'expérience, et n'avait pas encore -contracté ce goût de recherches qui l'a distinguée depuis. - -La littérature française ne retrouvait une originalité véritable, une -éloquence touchante, que lorsque M. de Chateaubriand, célébrant les -temps d'autrefois, s'adressait, comme nous l'avons dit ailleurs, à -cette mélancolie vraie du coeur humain, qui regrette toujours le passé -quel qu'il soit, même le moins regrettable, uniquement parce qu'il -n'est plus. Cependant le siècle avait un écrivain immortel, immortel -comme César: c'était le souverain lui-même, grand écrivain, parce -qu'il était grand esprit, orateur inspiré dans ses proclamations, -chantre de ses propres exploits dans ses bulletins, démonstrateur -puissant dans une multitude de notes émanées de lui, d'articles -insérés au _Moniteur_, de lettres écrites à ses agents, qui, sans -doute, paraîtront un jour, et qui surprendront le monde autant que -l'ont surpris ses actions. Coloré quand il peignait, clair, précis, -véhément, impérieux quand il démontrait, il était toujours simple -comme le comportait le rôle sérieux qu'il tenait de la Providence, -mais quelquefois un peu déclamateur, par un reste d'habitude, -particulière à tous les enfants de la révolution française. Singulière -destinée de cet homme prodigieux, d'être le plus grand écrivain de son -temps, tandis qu'il en était le plus grand capitaine, le plus grand -législateur, le plus grand administrateur! La nation lui ayant, dans -un jour de fatigue, abandonné le soin de vouloir, d'ordonner, de -penser pour tous, lui avait en quelque sorte, par le même privilége, -concédé le don de parler, d'écrire mieux que tous. - -[En marge: Rapports demandés aux diverses classes de l'Institut sur -chaque branche des connaissances humaines.] - -Déjà à cette époque, dans cette agitation inquiète d'une littérature -vieillie, qui cherche partout des inspirations, une double tendance -littéraire se faisait remarquer. Les uns voulaient remonter au -dix-septième siècle et à l'antiquité, comme à la source de toute -beauté; les autres voulaient demander à l'Angleterre, à l'Allemagne, -le secret d'émotions plus fortes: tristes efforts de l'esprit -d'imitation, qui change d'objet sans arriver à l'originalité qui lui -est refusée! Napoléon, par goût naturel pour le beau pur, et par un -instinct de nationalité, repoussait ces tentatives nouvelles, -préconisait Racine, Bossuet, Molière, les anciens avec eux, et -s'attachait à faire fleurir les études classiques dans l'Université. -Enfin, cherchant à agir fortement sur l'esprit public, il imagina un -moyen, à son avis le plus efficace de produire de bons ouvrages, -c'était de bien donner la réputation, de la donner justement, -grandement, avec autorité. Dans un pays libre, des milliers -d'écrivains voués à la critique, éclairés ou ignorants, justes ou -passionnés, honnêtes ou vils, discutent les oeuvres de l'esprit, et -puis, après un vain bruit, sont remplacés par le temps, qui prononce -de la manière à la fois la plus douce et la plus sûre, en ne parlant -plus de certaines oeuvres, en parlant encore de certaines autres. Mais -la liberté de discussion, Napoléon, en l'accordant pour les lettres, -n'était pas même résolu pour elles à la souffrir tout entière; et -quant au temps, il était trop impatient pour en attendre les -décisions. Il imagina donc de demander à chaque classe de l'Institut -des rapports approfondis sur la marche des lettres, des sciences et -des arts depuis 1789, en signalant les tendances bonnes ou mauvaises, -les oeuvres distinguées ou médiocres, en distribuant la louange et le -blâme avec une rigoureuse impartialité. Les rapports devaient être -délibérés par chacune des classes, pour qu'ils eussent l'autorité d'un -arrêt, présentés par l'un des hommes éminents de l'époque, et lus -devant l'Empereur au milieu du Conseil d'État, jugeant ainsi du haut -du trône, encourageant par cette attention solennelle les oeuvres de -l'esprit français. - -En conséquence, M. Chénier vint faire devant Napoléon, et dans une -séance du Conseil d'État, un rapport simple, ferme, élevé, sur la -marche des lettres depuis 1789. Napoléon, après cette lecture, -répondit à M. Chénier par ces belles paroles: - -«Messieurs les députés de la seconde classe de l'Institut, - -»Si la langue française est devenue une langue universelle, c'est aux -hommes de génie qui ont siégé, ou qui siégent parmi vous, que nous en -sommes redevables. - -»J'attache du prix au succès de vos travaux; ils tendent à éclairer -mes peuples, et sont nécessaires à la gloire de ma couronne. - -»J'ai entendu avec satisfaction le compte que vous venez de me rendre. - -»Vous pouvez compter sur ma protection.» - -Quand les gouvernements veulent se mêler des oeuvres de l'esprit -humain, c'est avec cette grandeur qu'ils doivent le faire; et -d'ailleurs, à cette manière de distribuer la gloire par une décision -de l'autorité publique, Napoléon ajoutait une munificence dont nous -avons déjà cité de nombreux exemples, et le plus fécond de tous les -encouragements, l'approbation du génie. Dans d'autres séances il -entendit M. Cuvier faisant un rapport sur la marche des sciences, M. -Dacier sur celle des recherches historiques, et successivement les -représentants de toutes les classes sur les objets qui les -concernaient. Dans le désir de donner aux arts du dessin une marque -non moins éclatante d'attention, il se rendit lui-même avec -l'Impératrice et une partie de sa cour dans l'atelier du peintre -David, afin d'y voir le tableau du Couronnement, et lui adressa après -l'avoir vu les paroles les plus flatteuses. - -[En marge: Fête du 15 août.] - -Telles étaient les occupations de Napoléon après son retour de Tilsit; -tel est aussi le spectacle que la France présentait sous son règne, -soit par l'effet des circonstances, soit par l'influence personnelle -qu'il exerçait sur elle. La plupart des résolutions qu'il venait de -prendre ne pouvaient se passer du concours du pouvoir législatif. Il y -avait plus d'une année qu'il ne l'avait assemblé, et il était -impatient de le réunir, autant pour lui présenter les lois de -finances, le Code de commerce, les lois relatives aux travaux publics, -que pour faire devant les corps de l'État une manifestation -européenne. Il avait résolu d'ouvrir la session du Corps Législatif le -16 août, lendemain du 15, destiné à célébrer la Saint-Napoléon. Le 15 -fut pour Paris, et pour toute la France, un véritable jour de fête. On -était tout plein encore de la joie que la paix avait causée; car, -signée à Tilsit le 8 juillet, connue à Paris le 15, il y avait un mois -à peine qu'on en jouissait. À cette joie de la paix continentale, se -joignait l'espérance de la paix maritime. La présence de Napoléon à -Paris avait déjà exercé son influence ordinaire. Un mouvement nouveau -se communiquait partout. L'argent abondait. Les riches que Napoléon -venait de faire construisaient des hôtels élégants, et commandaient -pour les orner des ameublements somptueux. Leurs femmes répandaient -l'or à pleines mains chez les marchands de luxe. On annonçait un long -séjour à Fontainebleau, où toute la haute société de Paris serait -conviée, et où l'on donnerait les fêtes dont l'hiver avait été privé. -Enfin la gloire nationale, qui touchait vivement les coeurs, -contribuait aussi à toutes ces joies, en les relevant. La soirée du 15 -août fut éblouissante comme une belle journée. La population entière -de Paris était le soir sous les fenêtres du palais, ivre -d'enthousiasme, et demandant à voir le souverain glorieux qui avait -versé tant de biens, réels ou apparents, sur la France, et qui l'avait -surtout rendue si grande. Il faut reconnaître, pour l'honneur de la -nature humaine, que ce qui l'attire le plus c'est la gloire. Napoléon -n'eût pas été empereur et roi, qu'on aurait voulu voir dans sa -personne le plus grand homme des temps modernes. Il parut plusieurs -fois, tenant l'Impératrice par la main, à peine discerné au milieu -d'un groupe brillant, mais salué et applaudi comme s'il avait été -aperçu distinctement. Il voulut lui-même être témoin de plus près de -cet enthousiasme populaire, et sortit déguisé avec son fidèle Duroc -pour se promener dans le jardin des Tuileries. À la faveur de la nuit -et de son déguisement, il put jouir des sentiments qu'il inspirait, -sans être reconnu, et il entendit au milieu de tous les groupes son -nom prononcé avec reconnaissance et amour. Il s'arrêta dans le jardin -pour écouter un jeune enfant, qui criait _vive l'Empereur_ avec -transport. Il saisit ce jeune enfant dans ses bras, lui demanda -pourquoi il criait ainsi, et en obtint pour réponse que son père et sa -mère lui enseignaient à aimer et à bénir l'Empereur. C'étaient des -Bretons, qui, obligés de fuir les horreurs de la guerre civile, -avaient trouvé à Paris le repos et l'aisance dans un modeste emploi. -Napoléon s'entretint avec eux, et ils ne surent que le lendemain, par -une marque de faveur, devant quel témoin puissant s'était épanchée la -naïveté de leurs sentiments. - -[En marge: Convocation du Corps Législatif.] - -Le jour suivant, 16, Napoléon se rendit au Corps Législatif, entouré -de ses maréchaux, suivi par un peuple immense, et trouva le Conseil -d'État, le Tribunat réunis aux membres du Corps Législatif. M. de -Talleyrand, en qualité de vice-grand-électeur, présenta au serment les -membres récemment élus du Corps Législatif; et puis l'Empereur, d'une -voix claire et pénétrante, prononça le discours suivant: - -«Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, messieurs -les Tribuns et les membres de mon Conseil d'État, - -»Depuis votre dernière session, de nouvelles guerres, de nouveaux -triomphes, de nouveaux traités de paix ont changé la face de l'Europe -politique. - -»Si la maison de Brandebourg, qui, la première, se conjura contre -notre indépendance, règne encore, elle le doit à la sincère amitié que -m'a inspirée le puissant empereur du Nord. - -»Un prince français régnera sur l'Elbe: il saura concilier les -intérêts de ses nouveaux sujets avec ses premiers et ses plus sacrés -devoirs. - -»La maison de Saxe a recouvré, après cinquante ans, l'indépendance -qu'elle avait perdue. - -»Les peuples du duché de Varsovie, de la ville de Dantzig, ont -recouvré leur patrie et leurs droits. - -»Toutes les nations se réjouissent d'un commun accord de voir -l'influence malfaisante que l'Angleterre exerçait sur le continent, -détruite sans retour. - -»La France est unie aux peuples de l'Allemagne par les lois de la -Confédération du Rhin; à ceux des Espagnes, de la Hollande, de la -Suisse et des Italies, par les lois de notre système fédératif. Nos -nouveaux rapports avec la Russie sont cimentés par l'estime -réciproque de ces deux grandes nations. - -»Dans tout ce que j'ai fait, j'ai eu uniquement en vue le bonheur de -mes peuples, plus cher à mes yeux que ma propre gloire. - -»Je désire la paix maritime. Aucun ressentiment n'influera jamais sur -mes déterminations. Je n'en saurais avoir contre une nation, jouet et -victime des partis qui la déchirent, et trompée sur la situation de -ses affaires, comme sur celle de ses voisins. - -»Mais quelle que soit l'issue que les décrets de la Providence aient -assignée à la guerre maritime, mes peuples me trouveront toujours le -même, et je trouverai toujours mes peuples dignes de moi. - -»Français, votre conduite dans ces derniers temps où votre Empereur -était éloigné de plus de cinq cents lieues, a augmenté mon estime et -l'opinion que j'avais conçue de votre caractère. Je me suis senti fier -d'être le premier parmi vous. Si, pendant ces dix mois d'absence et de -périls, j'ai été présent à votre pensée, les marques d'amour que vous -m'avez données ont excité constamment mes plus vives émotions. Toutes -mes sollicitudes, tout ce qui pouvait avoir rapport même à la -conservation de ma personne, ne me touchaient que par l'intérêt que -vous y portiez, et par l'importance dont elles pouvaient être pour vos -futures destinées. Vous êtes un bon et grand peuple. - -»J'ai médité différentes dispositions pour simplifier et perfectionner -nos institutions. - -»La nation a éprouvé les plus heureux effets de l'établissement de la -Légion-d'Honneur. J'ai créé différents titres impériaux pour donner un -nouvel éclat aux principaux de mes sujets, pour honorer d'éclatants -services par d'éclatantes récompenses, et aussi pour empêcher le -retour de tout titre féodal, incompatible avec nos constitutions. - -»Les comptes de mes ministres des finances et du trésor public vous -feront connaître l'état prospère de nos finances. Mes peuples -éprouveront une considérable décharge sur la contribution foncière. - -»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître les travaux qui ont -été commencés ou finis; mais ce qui reste à faire est bien plus -important encore; car je veux que dans toutes les parties de mon -Empire, même dans le plus petit hameau, l'aisance des citoyens et la -valeur des terres se trouvent augmentées par l'effet du système -général d'amélioration que j'ai conçu. - -»Messieurs les députés des départements au Corps Législatif, votre -assistance me sera nécessaire pour arriver à ce grand résultat, et -j'ai le droit d'y compter constamment.» - -Ce discours fut écouté avec une vive émotion et applaudi avec -transport. Napoléon rentra aux Tuileries accompagné de la même foule, -salué des mêmes cris. - -Le lendemain et les jours suivants, furent apportées les différentes -lois qui fixaient le budget de 1807 à 720 millions en recettes et en -dépenses; qui demandaient pour 1808 de simples crédits provisoires, -conformément à l'usage du temps; qui pour cette même année 1808 -restituaient au pays 20 millions sur la contribution foncière[12]; qui -réglaient le concours des départements aux grands travaux d'utilité -générale, instituaient une Cour des comptes, et devaient enfin -composer le Code de commerce. Au Sénat étaient réservées les mesures -concernant l'institution des nouveaux titres, l'épuration de la -magistrature, la réunion du Tribunat au Corps Législatif. Après la -présentation de toutes ces lois vint l'exposé de la situation de -l'Empire par le ministre de l'intérieur. Quand ce ministre dans un -tableau, dont Napoléon avait fourni le fond et presque la forme, eut -achevé de peindre l'état florissant de la France, les progrès de son -industrie et de son commerce, l'impulsion donnée à tous les travaux, -la construction simultanée de canaux, de routes, de ponts, de -monuments publics sur toute la surface du territoire, la régularité, -l'ordre, l'abondance régnant dans les finances, les efforts déployés -pour répandre l'instruction, pour étendre à toutes les communes le -bienfait du culte, enfin tant de créations utiles, dont une guerre de -géants n'avait pas interrompu le cours, dont elle avait même procuré -les moyens, grâce aux tributs levés sur les rois vaincus, M, de -Fontanes, président du Corps Législatif, répondit par le discours -suivant, qu'il avait pu écrire d'avance, car les sentiments qui s'y -trouvaient exprimés remplissaient toutes les âmes. - -[Note 12: J'ai dit ailleurs 15 millions: c'était néanmoins 20 -millions, mais les nouveaux centimes imposés pour le concours des -départements aux travaux publics réduisaient ces 20 millions à 15.] - -«Monsieur le ministre de l'intérieur, messieurs les conseillers -d'État, - -»Le tableau que vous avez mis sous nos yeux semble offrir l'image d'un -de ces rois pacifiques uniquement occupés de l'administration -intérieure au milieu de leurs États; et cependant tous ces travaux -utiles, tous ces sages projets qui doivent les perfectionner encore, -furent ordonnés et conçus au milieu du bruit des armes, aux derniers -confins de la Prusse conquise, et sur les frontières de la Russie -menacée. S'il est vrai qu'à cinq cents lieues de la capitale, parmi -les soins et les fatigues de la guerre, un héros prépara tant de -bienfaits, combien va-t-il les accroître en revenant au milieu de -nous! Le bonheur public l'occupera tout entier, et sa gloire en sera -plus touchante. - -»Nous sommes loin de refuser à l'héroïsme les hommages qu'il obtint -dans tous les temps. La philosophie outragea plus d'une fois -l'enthousiasme militaire, osons ici le venger. - -»La guerre, cette maladie ancienne, et malheureusement nécessaire, qui -travailla toutes les sociétés; ce fléau, dont il est si facile de -déplorer les effets et si difficile d'extirper la cause, la guerre -elle-même n'est pas sans utilité pour les nations. Elle rend une -nouvelle énergie aux vieilles sociétés, elle rapproche de grands -peuples long-temps ennemis, qui apprennent à s'estimer sur le champ de -bataille; elle remue et féconde les esprits par des spectacles -extraordinaires; elle instruit surtout le siècle et l'avenir, quand -elle produit un de ces génies rares faits pour tout changer. - -»Mais pour que la guerre ait de tels avantages, il ne faut pas qu elle -soit trop prolongée, ou des maux irréparables en sont la suite. Les -champs et les ateliers se dépeuplent, les écoles où se forment -l'esprit et les moeurs sont abandonnées, la barbarie s'approche, et -les générations ravagées dans leur fleur voient périr avec elles les -espérances du genre humain. - -»Le Corps Législatif et le peuple français bénissent le grand prince -qui finit la guerre avant qu'elle ait pu nous faire éprouver d'aussi -désastreuses influences, et lorsqu'elle nous porte au contraire tant -de nouveaux moyens de force, de richesses, et de population. La -guerre, qui épuise tout, a renouvelé nos finances et nos armées. Les -peuples vaincus nous donnent des subsides, et la France trouve des -soldats dignes d'elle chez les peuples alliés. - -»Nos yeux ont vu les plus grandes choses. Quelques années ont suffi -pour renouveler la face du monde. Un homme a parcouru l'Europe en -ôtant et en donnant des diadèmes. Il déplace, il resserre, il étend à -son choix les frontières des empires: tout est entraîné par son -ascendant. Eh bien! cet homme couvert de tant de gloire nous promet -plus encore: paisible et désarmé, il prouvera que cette force -invincible qui renverse en courant les trônes et les empires, est -au-dessous de cette sagesse vraiment royale, qui les conserve par la -paix, les enrichit par l'agriculture et l'industrie, les décore par -les chefs-d'oeuvre des arts, et les fonde éternellement sur le double -appui de la morale et des lois.» - -[En marge: Mariage du prince Jérôme Bonaparte avec la princesse -Catherine de Wurtemberg.] - -Les travaux du Corps Législatif commencèrent immédiatement, et se -poursuivirent avec le calme et la célérité, naturels dans des -discussions qui n'étaient que de pure forme; car l'examen sérieux des -lois proposées avait eu lieu ailleurs, c'est-à-dire dans les -conférences entre le Tribunat et le Conseil d'État. Durant cette -courte session, qui le retenait à Paris et différait son départ pour -Fontainebleau, Napoléon célébra le mariage de la princesse Catherine -de Wurtemberg avec son frère Jérôme. Cette jeune princesse, douée des -plus nobles qualités, belle et imposante de sa personne, fière comme -son père, mais douce et dévouée à tous ses devoirs, et destinée à être -un jour le modèle des épouses dans le malheur, arriva au château du -Raincy près de Paris, le 20 août, un peu troublée de la situation qui -l'attendait, dans une cour dont personne en Europe ne niait l'éclat, -la puissance, mais qu'on peignait comme le séjour de la force brutale, -et dans laquelle ne devait l'accompagner aucun des serviteurs qui -l'avaient entourée dès son enfance. Napoléon la reçut le 24 sur la -première marche de l'escalier des Tuileries. Elle allait s'incliner -devant lui, mais il la recueillit dans ses bras, et la présenta -ensuite à l'Impératrice, à toute sa cour, et aux députés du nouveau -royaume de Westphalie, convoqués à Paris pour assister à cette union. -Le lendemain les deux jeunes époux furent civilement unis par -l'archichancelier Cambacérès, et le surlendemain ils reçurent dans la -chapelle des Tuileries la bénédiction nuptiale du prince primat, qui, -toujours aussi attaché à l'Empereur par goût et par reconnaissance, -était venu consacrer lui-même la nouvelle royauté allemande, fondée -au nord de la Confédération, dont il était le chancelier et le -président. - -[En marge: Constitution du nouveau royaume de Westphalie.] - -Les fêtes célébrées à l'occasion de ce mariage durèrent plusieurs -jours, et pendant ce temps Napoléon prépara le départ des nouveaux -époux pour la Westphalie. Leur royaume, composé principalement des -États du grand-duc de Hesse, détrôné à cause de ses perfidies, devait -avoir Cassel pour capitale. Il comprenait, outre la Hesse électorale, -la Westphalie, et les provinces détachées de la Prusse à la gauche de -l'Elbe. Magdebourg en était la principale forteresse. Il avait encore -l'espérance de s'enrichir d'une partie du Hanovre. Le titre de royaume -de Westphalie convenait à sa situation géographique, à son étendue, à -son rôle dans la Confédération du Rhin. Il avait de plus une sorte de -grandeur, et ne rappelait pas, comme aurait fait celui de royaume de -Hesse, la dépossession d'une grande famille allemande. Napoléon avait -chargé trois conseillers d'État, MM. Siméon, Beugnot et Jollivet, -d'aller, sous le titre de régence provisoire, commencer l'organisation -administrative de ce royaume, de manière que le prince Jérôme trouvât -en arrivant une sorte de gouvernement institué, et après son arrivée -de sages conseillers capables de guider son inexpérience. Napoléon le -fit partir ensuite avec les instructions qui suivent: - -[En marge: Instructions données au prince Jérôme.] - -«Mon frère, je pense que vous devez vous rendre à Stuttgard, comme -vous y avez été invité par le roi de Wurtemberg. De là vous vous -rendrez à Cassel, avec toute la pompe dont les espérances de vos -peuples les porteront à vous environner. Vous convoquerez les députés -des villes, les ministres de toutes les religions, les députés des -États actuellement existants, en faisant en sorte qu'il y ait moitié -non-nobles et moitié nobles; et devant cette assemblée ainsi composée -vous recevrez la constitution et prêterez serment de la maintenir, et -immédiatement après vous recevrez le serment de ces députés de vos -peuples. Les trois membres de la régence seront chargés de vous faire -la remise du pays. Ils formeront un conseil privé qui restera près de -vous tant que vous en aurez besoin. Ne nommez d'abord que la moitié de -vos conseillers d'État; ce nombre sera suffisant pour commencer le -travail. Ayez soin que la majorité soit composée de non-nobles, -toutefois sans que personne s'aperçoive de cette habituelle -surveillance à maintenir en majorité le tiers état dans tous les -emplois. J'en excepte quelques places de cour, auxquelles, par suite -des mêmes principes, il faut appeler les plus grands noms. Mais que -dans vos ministères, dans vos conseils, s'il est possible dans vos -cours d'appel, dans vos administrations, la plus grande partie des -personnes que vous emploierez ne soient pas nobles. Cette conduite ira -au coeur de la Germanie, et affligera peut-être l'autre classe; mais -n'y faites pas attention. Il suffit de ne porter aucune affectation -dans cette conduite. Ayez soin de ne jamais entamer de discussions, ni -de faire comprendre que vous attachez tant d'importance à relever le -tiers état. Le principe avoué est de choisir les talents partout où -il y en a. Je vous ai tracé là les principes généraux de votre -conduite. J'ai donné l'ordre au major-général de vous remettre le -commandement des troupes françaises qui sont dans votre royaume. -Souvenez-vous que vous êtes Français, protégez-les, et veillez à ce -qu'ils n'essuient aucun tort. Peu à peu, et à mesure qu'ils ne seront -plus nécessaires, vous renverrez les gouverneurs et les commandants -d'armes. Mon opinion est que vous ne vous pressiez pas, et que vous -écoutiez avec prudence et circonspection les plaintes des villes qui -ne songent qu'à se défaire des embarras qu'occasionne la guerre. -Souvenez-vous que l'armée est restée six mois en Bavière, et que ce -bon peuple a supporté cette charge avec patience. Avant le mois de -janvier vous devez avoir divisé votre royaume en départements, y avoir -établi des préfets, et commencé votre administration. Ce qui m'importe -surtout, c'est que vous ne différiez en rien l'établissement du Code -Napoléon. La constitution l'établit irrévocablement au 1er janvier. Si -vous en retardiez la mise en vigueur, cela deviendrait une question de -droit public; car, si des successions venaient à s'ouvrir, vous seriez -embarrassé par mille réclamations. On ne manquera pas de faire des -objections, opposez-y une ferme volonté. Les membres de la régence, -qui ne sont pas de l'avis de ce qui a été fait en France pendant la -révolution, feront des représentations; répondez-leur que cela ne les -regarde pas. Mais aidez-vous de leurs lumières et de leur expérience; -vous pourrez en tirer un grand parti. Écrivez-moi surtout -très-souvent... Vous trouverez ci-joint la constitution de votre -royaume. Cette constitution renferme les conditions auxquelles je -renonce à tous mes droits de conquête, et à mes droits acquis sur -votre pays. Vous devez la suivre fidèlement. Le bonheur de vos peuples -m'importe, non-seulement par l'influence qu'il peut avoir sur votre -gloire et la mienne, mais aussi sous le point de vue du système -général de l'Europe. N'écoutez point ceux qui vous disent que vos -peuples, accoutumés à la servitude, recevront avec ingratitude vos -bienfaits. On est plus éclairé dans le royaume de Westphalie qu'on ne -voudrait vous le persuader, et votre trône ne sera véritablement fondé -que sur la confiance et l'amour de la population. Ce que désirent avec -impatience les peuples d'Allemagne, c'est que les individus qui ne -sont point nobles, et qui ont des talents, aient un égal droit à votre -considération et aux emplois; c'est que toute espèce de servage et de -liens intermédiaires entre le souverain et la dernière classe du -peuple soit entièrement abolie. Les bienfaits du Code Napoléon, la -publicité des procédures, l'établissement des jurys, seront autant de -caractères distinctifs de votre monarchie; et, s'il faut vous dire ma -pensée tout entière, je compte plus sur leurs effets pour l'extension -et l'affermissement de cette monarchie, que sur le résultat des plus -grandes victoires. Il faut que vos peuples jouissent d'une liberté, -d'une égalité, d'un bien-être inconnus aux autres peuples de la -Germanie, et que ce gouvernement libéral produise d'une manière ou -d'autre les changements les plus salutaires au système de la -Confédération, et à la puissance de votre monarchie. Cette manière de -gouverner sera une barrière plus puissante pour vous séparer de la -Prusse que l'Elbe, que les places fortes, et que la protection de la -France. Quel peuple voudra retourner sous le gouvernement arbitraire -prussien, quand il aura goûté les bienfaits d'une administration sage -et libérale? Les peuples d'Allemagne, ceux de France, d'Italie, -d'Espagne, désirent l'égalité et veulent des idées libérales. Voilà -bien des années que je mène les affaires de l'Europe, et j'ai eu lieu -de me convaincre que le bourdonnement des privilégiés était contraire -à l'opinion générale. Soyez roi constitutionnel. Quand la raison et -les lumières de votre siècle ne suffiraient pas, dans votre position -la bonne politique vous l'ordonnerait...» - -[En marge: Sept. 1807.] - -La session du Corps Législatif, bien qu'il y eût beaucoup de projets à -convertir en lois, ne pouvait être longue, grâce, comme nous l'avons -déjà dit, aux conférences préalables qui rendaient la discussion -publique à peu près inutile et de pur apparat. La seconde moitié du -mois d'août et la première moitié de septembre y suffirent. Les -travaux de cette session terminés, le sénatus-consulte qui supprimait -le Tribunat, et en transférait les attributions et le personnel au -Corps Législatif, fut porté aux deux assemblées. Il était accompagné -d'un discours où l'on rendait hommage aux travaux et aux services du -corps supprimé. Le président de ce corps, en recevant cette -communication, prononça de son côté un discours pour remercier le -souverain qui reconnaissait les mérites des membres du Tribunat, et -leur ouvrait à tous une nouvelle carrière. Après ces vaines -formalités, la session fut close, et le caractère légal se trouva -imprimé aux dernières oeuvres du gouvernement impérial. - -[En marge: Séjour de la cour impériale à Fontainebleau.] - -Le 22 septembre, la cour partit enfin pour Fontainebleau, où elle -devait passer l'automne au milieu des fêtes et d'un faste magnifique. -Napoléon y voulut reproduire l'image complète des moeurs de l'ancienne -cour. Beaucoup de princes étrangers y avaient été appelés, tels que le -prince primat, accouru à Paris pour le mariage du roi et de la reine -de Westphalie; l'archiduc Ferdinand, ancien souverain de Toscane et de -Salzbourg, actuellement duc de Wurtzbourg, venu dans l'espérance de -rétablir la bonne harmonie entre la France et l'Autriche; le prince -Guillaume, frère du roi de Prusse, dépêché à Paris pour obtenir la -modération des charges imposées à son pays; enfin une multitude de -grands personnages français et étrangers. Dans la journée, on -chassait, et on forçait à la course les cerfs de la forêt. Napoléon -avait prescrit un costume de rigueur pour la chasse, et l'avait imposé -aux hommes comme aux femmes. Il ne dédaignait pas de le porter -lui-même, s'excusant à ses propres yeux de ces puérilités, par -l'opinion que l'étiquette dans les cours, et surtout dans les cours -nouvelles, contribue au respect. Le soir, les premiers acteurs de -Paris venaient représenter devant lui les chefs-d'oeuvre de Corneille, -de Racine, de Molière; car il n'admettait à l'honneur de sa présence -que les grandes productions, titres immortels de la nation; et comme -pour achever cette résurrection des anciennes moeurs, il accorda à -certaines dames de la cour, renommées pour leur beauté, des regards -qui affligèrent l'impératrice Joséphine, et qui firent tenir sur son -compte des discours moins sérieux que ceux dont il était ordinairement -l'objet. - -[En marge: Conséquences du traité de Tilsit en Europe.] - -[En marge: Le Portugal.] - -[En marge: L'Espagne.] - -[En marge: L'Autriche.] - -Pendant que Napoléon, mêlant à beaucoup d'affaires quelques -distractions, attendait à Fontainebleau le résultat des négociations -entamées par la Russie avec l'Angleterre, les stipulations de Tilsit -occupaient les cabinets, et amenaient dans le monde leurs naturelles -conséquences. Le Portugal, obligé de se prononcer, demandait à la cour -de Londres la permission de se prêter aux volontés de Napoléon, de -manière cependant à froisser le moins possible le commerce -britannique, et à épargner aux Anglais comme aux Portugais la présence -d'une armée française à Lisbonne. La cour d'Espagne, soucieuse au plus -haut point des conséquences que pouvait avoir sa perfide conduite de -l'année dernière, alarmée des pensées que la toute-puissance et le -loisir allaient faire naître chez Napoléon, expédiait, comme on l'a -vu, auprès de lui, outre son ambassadeur ordinaire, M. de Massaredo, -un ambassadeur extraordinaire, M. de Frias, et de plus un envoyé -secret, M. Yzquierdo. Aucun d'eux n'avait réussi à pénétrer l'affreux -mystère de son avenir. L'Autriche, regrettant amèrement de n'avoir pas -agi dans l'intervalle des deux batailles d'Eylau et de Friedland, -profondément inquiétée par les signes d'intelligence que l'on -commençait à apercevoir entre les deux empereurs de France et de -Russie, se disait que leur alliance, si naturelle quand la France -était aux prises avec l'Angleterre sur mer, avec l'Allemagne sur -terre, et si redoutable en tout temps pour l'Europe, était peut-être -en ce moment tout à fait conclue, et que les provinces du Danube, -actuellement occupées par les Russes, seraient selon toute probabilité -le prix de la nouvelle union. S'il en était ainsi, les malheurs dont -elle avait été frappée en ce siècle allaient être au comble; car en -quinze ans, dépouillée des Pays-Bas, de l'Italie, du Tyrol, de la -Souabe, rejetée derrière l'Inn, derrière les Alpes Styriennes et -Juliennes, il ne pouvait après tant de malheurs lui en arriver qu'un -plus grand encore, c'était de voir la Russie établie sur le bas du -Danube, la couper de la mer Noire, et l'envelopper à l'orient, tandis -que la France l'enveloppait à l'occident. Aussi, dans toutes les cours -où les représentants de l'Autriche se rencontraient avec les nôtres, -en Espagne, en Italie, en Allemagne, on les voyait inquiets, -soupçonneux, fureteurs, chercher par tous les moyens possibles à -surprendre le secret de Tilsit, ici le marchander à prix d'argent, là -s'efforcer de l'obtenir d'un moment d'abandon, et enfin, quand on -refusait de le leur découvrir, le demander avec une ridicule -indiscrétion. Et tandis qu'ils cherchaient partout à pénétrer les -projets de la nouvelle alliance, sans y avoir réussi, à Constantinople -ils les donnaient pour complétement découverts, disaient aux Turcs que -la France les avait abandonnés, trahis, livrés à la Russie, qu'ils -devaient tourner leurs armes contre les Français, continuer les -hostilités contre les Russes, et se réconcilier avec les Anglais, qui, -ajoutaient-ils, ne seraient pas seuls à les soutenir. - -[En marge: La Prusse.] - -La Prusse, accablée par son malheur, s'inquiétant peu des conditions -secrètes stipulées à Tilsit, se souciant encore moins de ce que -deviendrait en Orient l'équilibre de l'Europe déjà détruit pour elle -en Occident, ne songeait qu'à obtenir l'évacuation de son territoire, -et à faire réduire les contributions de guerre qui lui avaient été -imposées; car, dans l'épuisement où elle se trouvait, toute somme -donnée à la France était une ressource de moins pour reconstituer son -armée, et réparer un jour ses revers. - -[En marge: La Russie.] - -[En marge: Efforts de l'empereur Alexandre pour amener la nation russe -à sa nouvelle politique.] - -En Russie, le spectacle était tout autre, et on voyait le souverain, -qui avait cherché dans l'alliance française des perspectives de -grandeur propres à le dédommager de ses dernières mésaventures, tenter -de continuels efforts pour amener la cour, l'aristocratie, le peuple, -à ses vues. Mais ayant été seul exposé à Tilsit aux séductions de -Napoléon, il ne pouvait pas obtenir qu'on passât aussi vite que lui -des fureurs de la guerre aux enchantements d'une nouvelle alliance. Il -s'efforçait donc actuellement de persuader à tout le monde, qu'en se -terminant par un rapprochement avec la France, les choses avaient -tourné le mieux possible; que ses derniers ministres en le brouillant -avec cette puissance l'avaient engagé dans une voie funeste, dont il -était sorti avec autant de bonheur que d'habileté; qu'il n'avait dans -tout cela commis qu'une erreur, c'était d'avoir cru à la valeur de -l'armée prussienne et à la loyauté de l'Angleterre, mais qu'il était -bien revenu de cette double illusion; qu'il n'y avait que deux armées -en Europe qui méritassent d'être comptées, l'armée russe et l'armée -française; qu'il était inutile de les faire battre pour servir la -cause d'une puissance perfide et égoïste comme la Grande-Bretagne, et -qu'il valait mieux les unir dans un but commun de paix et de grandeur: -de paix, si le cabinet de Londres voulait enfin se désister de ses -prétentions maritimes; de grandeur, s'il obligeait l'Europe à -continuer encore la même vie de tourments et de sacrifices; que dans -ce cas il fallait que chacun songeât à soi, à ses propres intérêts, et -qu'il était temps que la Russie songeât aux siens. Arrivé à ce point -de ses explications, Alexandre, n'osant dévoiler toutes les espérances -que Napoléon lui avait permis de concevoir, ni surtout avouer -l'existence du traité occulte qu'on s'était promis de tenir -entièrement secret, prenait une attitude mystérieuse mais satisfaite, -laissait entrevoir tout ce qu'il n'osait pas dire, bien qu'il en fût -fort tenté, et, parlant par exemple de la Turquie, déclarait assez -ouvertement qu'on allait signer un armistice avec elle, mais qu'on se -garderait d'évacuer les provinces du Danube, qu'on y était pour -long-temps, et qu'on ne rencontrerait pas de difficulté à Paris au -sujet de cette occupation prolongée. - -Ces demi-confidences avaient plutôt excité une curiosité indiscrète et -fâcheuse que gagné les esprits aux idées de l'empereur Alexandre. Il -était du reste fort secondé par M. de Romanzoff, qui savait tout, qui -avait servi Catherine, et hérité de son ambition orientale. Le -ministre comme le souverain répétait qu'il fallait prendre patience, -laisser les événements se dérouler, et qu'on aurait bientôt à donner -la plus satisfaisante explication du revirement de politique opéré à -Tilsit. - -[En marge: Dispositions malveillantes de la nation russe à l'égard des -Français.] - -[En marge: Accueil que reçoit à Saint-Pétersbourg le général Savary.] - -[En marge: Attitude du général Savary à la cour de Russie.] - -Mais l'empereur n'était pas toujours écouté et obéi. Le public, -étranger aux secrets de la diplomatie impériale, froissé des dernières -défaites, montrait une attitude triste, et surtout malveillante à -l'égard des Français. Les grands en particulier, se rappelant la -mobilité de la politique russe sous Paul, commençant à croire que -cette mobilité serait la même sous son fils Alexandre, craignaient que -l'intimité avec la France ne présageât bientôt la guerre avec -l'Angleterre, ce qui les alarmait pour leurs revenus, toujours menacés -quand le commerce britannique n'achetait plus leurs produits. Aussi le -général Savary, arrivé à Saint-Pétersbourg peu de temps après la -signature de la paix, y avait-il trouvé l'accueil le plus froid, -excepté auprès de l'empereur Alexandre et de deux ou trois familles -composant la société intime de ce prince. La catastrophe de Vincennes, -que rappelait le général Savary, n'était pas faite assurément pour lui -ramener des coeurs que la politique éloignait; mais la vraie cause de -l'éloignement général était dans le souvenir d'hostilités récentes, de -grandes défaites, sans aucun événement qui pût consoler l'amour-propre -national. L'empereur, parfaitement instruit de cette situation, -cherchait à rendre le séjour de Saint-Pétersbourg supportable, -agréable même au général Savary, le comblait de prévenances, -l'admettait presque tous les jours auprès de lui, l'invitait -fréquemment à sa table, et, dans la crainte des rapports qu'il -pourrait adresser à Napoléon, l'engageait à prendre patience, lui -disant que tout changerait quand les dernières impressions seraient -effacées, et que la France aurait fait quelque chose pour la juste -ambition de la Russie. Il ne savait pas jusqu'à quel point le général -Savary pouvait être initié au secret de Tilsit, et travaillait à le -deviner, pour avoir le plaisir, si le général connaissait ce secret, -de s'entretenir avec lui de ses plus chères préoccupations. L'envoyé -français n'était informé qu'en partie, et avait même l'ordre de -paraître encore moins informé qu'il ne l'était; car Napoléon n'avait -pas voulu que le jeune empereur, s'entretenant sans cesse des objets -qui l'avaient occupé à Tilsit, finît par se confirmer dans ses propres -désirs, et par prendre de simples éventualités pour des réalités -certaines et prochaines. Le général Savary répondait donc avec une -extrême réserve aux insinuations de l'empereur, avec une vive -gratitude à ses aimables prévenances, se montrait content, point -troublé du désagréable accueil de la société russe, et plein de -confiance dans un prompt changement de dispositions. Il avait -d'ailleurs, pour se défendre, suffisamment d'esprit, beaucoup -d'aplomb, et l'immensité de la gloire nationale, qui permettait aux -Français de marcher partout la tête haute. - -[En marge: Influence de l'impératrice-mère à Saint-Pétersbourg.] - -L'exemple de l'empereur Alexandre, sa volonté fortement exprimée, -avaient ouvert au général Savary quelques-unes des plus importantes -maisons de Saint-Pétersbourg, mais la plupart des grandes familles -continuaient à l'exclure; car Alexandre, maître du pouvoir, ne l'était -cependant pas de la haute société, placée sous une autre influence -que la sienne. Ayant dû à une catastrophe tragique la possession -anticipée du sceptre des czars, ce prince cherchait à dédommager sa -mère, descendue avant le temps au rôle de douairière, en lui laissant -tout l'extérieur du pouvoir suprême. Cette princesse, vertueuse mais -hautaine, se consolait d'avoir perdu avec Paul la moitié de l'empire, -par tout le faste de la représentation impériale, dont son fils -voulait qu'elle fût entourée. Quant à lui, il n'avait point de cour. -N'aimant point l'impératrice son épouse, beauté froide et grave, il se -hâtait après ses repas de sortir de son palais, pour se livrer ou aux -affaires avec les hommes d'État ses confidents, ou à ses plaisirs -auprès d'une dame russe dont il était épris. La cour se réunissait -chez sa mère. C'est là que se faisaient voir les courtisans aimant à -vivre dans la société du souverain, ayant des faveurs à obtenir, ou -des remercîments à adresser pour des faveurs obtenues. Tous venaient -ou solliciter, ou rendre grâce auprès de l'impératrice-mère, comme si -elle eût été l'auteur unique des actes du pouvoir impérial. Alexandre -lui-même s'y montrait avec l'assiduité d'un fils respectueux, soumis, -qui n'aurait pas encore hérité du sceptre paternel. L'impératrice-mère -chérissait tendrement son fils, ne tenait ni ne souffrait aucun propos -qui pût le contrarier, mais donnait cours à ses propres sentiments, en -manifestant à l'égard des Français un éloignement visible. Elle avait -donc accueilli le général Savary avec une froide politesse. Celui-ci -ne s'en était point ému, mais avait adroitement témoigné au fils -qu'aucune de ces circonstances ne lui échappait. Un moment Alexandre, -ne se contenant plus, et craignant que sous ce respect affecté pour sa -mère, un étranger, un aide-de-camp de Napoléon pût ne pas reconnaître -le véritable maître de l'empire, saisit la main du général et lui dit: -Il n'y a de souverain ici que moi. Je respecte ma mère, mais tout le -monde obéira, soyez-en sûr; et en tout cas je rappellerai à qui en -aurait besoin la nature et l'étendue de mon autorité.--Le général -Savary, satisfait d'avoir amené l'empereur à une pareille confidence -en piquant son orgueil impérial, s'arrêta, rassuré sur ses -dispositions, et sur son zèle à maintenir la nouvelle alliance. Du -reste, la cour de l'impératrice-mère se montra bientôt, non pas plus -polie, car elle n'avait jamais cessé de l'être, mais plus -affectueuse.--Attendons, disait sans cesse l'empereur Alexandre au -général Savary, ce que fera l'Angleterre. Sachons quel parti elle va -prendre, alors j'éclaterai, et quand je me serai prononcé, personne ne -résistera.-- - -On attendait effectivement avec une vive impatience la conduite -qu'allait tenir l'Angleterre. Le traité patent de Tilsit avait été -publié. Chacun voyait bien qu'il ne disait pas tout, et que la -nouvelle intimité avec la France supposait d'autres stipulations -secrètes. Mais enfin, d'après les dispositions patentes de ce traité, -et sans aller au delà, on savait que la Russie servirait de médiatrice -à la France auprès de l'Angleterre, et la France de médiatrice à la -Russie auprès de la Porte. On attendait donc le résultat de cette -double médiation. - -[En marge: État de l'Angleterre et situation des partis chez elle.] - -Fidèle à ses engagements, l'empereur Alexandre, à peine arrivé à -Saint-Pétersbourg, avait adressé une note au cabinet britannique, pour -lui exprimer le voeu du rétablissement de la paix générale, et lui -offrir sa médiation, dans le but d'amener un rapprochement entre la -France et l'Angleterre. Cette note avait été reçue par l'ambassadeur -britannique à Saint-Pétersbourg, et par le ministre des affaires -étrangères à Londres, avec une froideur qui ne laissait pas beaucoup -d'espérance d'accommodement. Les nouveaux ministres anglais, en effet, -médiocres disciples de M. Pitt, n'étaient guère enclins à la paix. -Leur origine, leurs relations de parti, leur avénement au ministère, -peuvent seuls expliquer la politique qu'ils adoptèrent en cette -circonstance décisive. - -On se souvient sans doute que, lorsque M. Pitt rentra en 1806 dans les -conseils de Georges III, après avoir soutenu en commun avec M. Fox une -lutte fort vive contre le ministère Addington, il avait eu ou la -faiblesse, ou l'infidélité, d'y rentrer sans M. Fox d'une part, sans -ses amis les plus anciens de l'autre, tels que MM. Grenville et -Windham. Il était revenu aux affaires avec des hommes nouveaux, qui -avaient peu d'importance politique alors, MM. Canning et Castlereagh. -Cette conduite envers ses amis anciens ou récents, l'avait beaucoup -affaibli dans le parlement, et avait rendu son second ministère peu -brillant. La bataille d'Austerlitz l'avait rendu mortel. À peine M. -Pitt était-il mort, que ses faibles collègues, MM. Canning et -Castlereagh, s'étaient crus incapables de tenir tête à des hommes -tels que MM. Grenville et Windham, vieux collègues délaissés de M. -Pitt, et M. Fox, son illustre et constant rival. Ils s'étaient retirés -devant eux en toute hâte, et on avait vu MM. Grenville et Windham -rentrer au ministère avec M. Fox. Le sage M. Addington, sous le nom de -lord Sydmouth, le célèbre M. Grey, sous le nom de lord Howick, -faisaient partie de ce cabinet, qui était une double transaction entre -les personnes et entre les opinions. M. Sheridan lui-même s'y était -associé en devenant trésorier de la marine. La réapparition de M. Fox -au pouvoir, aussi courte que l'avait été celle de M. Pitt, et terminée -de même par sa mort, n'avait pas assez duré, comme nous l'avons dit -ailleurs, pour amener le rétablissement de la paix. Après les inutiles -négociations de lord Yarmouth et de lord Lauderdale à Paris, Napoléon -avait envahi la Prusse et la Pologne. Le ministère qu'on appelait -Fox-Grenville s'était maintenu après la mort de M. Fox, grâce aux -hommes puissants dont il était encore composé, et au système de -transaction qu'il avait continué de suivre. À l'intérieur on ménageait -les catholiques, à l'extérieur on soutenait la guerre, mais avec une -sorte de prudence, en donnant des subsides aux puissances -continentales, et en ne risquant les troupes anglaises que dans des -expéditions d'un avantage démontré pour la Grande-Bretagne. Les -anciens collègues de M. Pitt, fondus avec les anciens amis de M. Fox, -affectaient de ne plus faire à la France une guerre de principes, mais -d'intérêt. Ils négligeaient ce qui pouvait rappeler la croisade contre -la révolution française, et s'occupaient exclusivement d'étendre dans -toutes les mers les conquêtes de l'Angleterre. Pressés par la Prusse -et la Russie d'envoyer des troupes sur le continent, soit à Stralsund, -soit à Dantzig, pour opérer une diversion sur les derrières de -Napoléon, ils avaient toujours différé, tantôt sous le prétexte de -l'Irlande, qui exigeait des troupes pour la garder, tantôt sous le -prétexte de la flottille de Boulogne, qui n'avait pas cessé d'être -armée, et, pendant ce temps, ils avaient fait des expéditions -lointaines et conçues dans le seul intérêt de l'Angleterre. Ainsi, ils -avaient pris le cap de Bonne-Espérance sur les Hollandais. Du cap de -Bonne-Espérance, ils s'étaient reportés sur les bords de la Plata, et -avaient essayé un coup de main contre Montevideo et Buenos-Ayres. -L'inertie du gouvernement espagnol et la lâcheté de ses commandants -avaient permis aux Anglais de pénétrer dans Buenos-Ayres, et de -s'emparer de cette métropole de l'Amérique du Sud. Mais un Français, -M. de Liniers, passé depuis la guerre d'Amérique au service d'Espagne, -avait rallié les troupes et la population espagnoles, et avait chassé -les Anglais de Buenos-Ayres, après leur avoir imposé une capitulation -affligeante pour leur gloire. À Montevideo également, après être -entrés et sortis, les Anglais avaient été obligés de s'éloigner de la -ville, et ils occupaient quelques îles à l'embouchure de la Plata. La -Méditerranée était devenue aussi le théâtre de leurs expéditions -ambitieuses. Ils avaient, on s'en souvient, forcé les Dardanelles, -sans résultat pour eux, et fait en Égypte une descente, qui, après un -échec devant Rosette et Alexandrie, avait été suivie de leur retraite. -À toutes ces entreprises, les Anglais avaient gagné le Cap, l'île de -Curaçao, et l'animadversion de leurs alliés, qui se disaient -abandonnés. - -[En marge: Dissentiment survenu entre Georges III et le ministère -Grenville.] - -[En marge: Retraite du ministère Grenville.] - -[En marge: Avénement du ministère Canning et Castlereagh.] - -Telle était la situation du ministère Grenville lorsque, en mars 1807, -une question se présenta inopinément, qui mit les principes modérés de -ce ministère en opposition avec les principes religieux du vieux -Georges III. Une fois déjà ce prince dévot avait poussé l'entêtement -contre les catholiques d'Irlande jusqu'à se séparer de M. Pitt, plutôt -que d'accorder un commencement d'émancipation. La même cause devait le -séparer des collègues et successeurs de M. Pitt. Les Irlandais -servaient bien dans l'armée anglaise, et dans un moment où la lutte -avec la France prenait un nouveau caractère d'acharnement, il était -politique de satisfaire ces braves militaires, en leur permettant -d'arriver aux mêmes grades que les officiers anglais, et de rattacher -ainsi les catholiques à la couronne d'Angleterre par un premier acte -de justice. Une loi avait donc été projetée en ce sens par le -ministère, et, grâce à l'obscurité de cette loi, obscurité calculée de -la part des ministres qui l'avaient rédigée, Georges III, la -comprenant mal, avait consenti à ce qu'elle fût présentée. Mais à -peine l'avait-elle été que les ennemis du cabinet, qui n'étaient -autres que les personnages secondaires dont M. Pitt s'était entouré -lors de son dernier ministère, avaient par des intrigues secrètes -éveillé les scrupules du vieux roi, et fait parvenir jusqu'à lui des -explications qui donnaient à la loi une gravité dont il ne s'était pas -douté d'abord. Georges III avait alors voulu qu'elle fût retirée. -Lord Grenville, lord Howick (M. Grey), s'étaient résignés avec peine -à cette démarche humiliante, en déclarant au roi que les concessions -qu'on refusait actuellement aux Irlandais, il faudrait les leur -accorder un peu plus tard; à quoi Georges III avait répliqué en -exigeant qu'on lui promît de ne plus rien proposer de semblable à -l'avenir. Devant cette royale exigence, MM. Grenville, Grey, et leurs -collègues s'étaient retirés en mars 1807. Le faible personnel -ministériel qui avait entouré M. Pitt était alors rentré au ministère, -sous la présidence du vieux duc de Portland, ancien whig, qui n'avait -plus aucune signification politique à cause de son grand âge, et qui -n'était appelé que pour conserver au nouveau cabinet quelque apparence -de la politique de transaction. MM. Canning, Castlereagh, Perceval, -membres principaux de ce ministère, étaient poursuivis à juste titre -de la qualification de complaisants du roi, profitant des faiblesses -royales pour se substituer aux hommes les plus considérables et les -plus capables de l'Angleterre. De violentes discussions dans les deux -Chambres les ayant constitués presque en minorité, ils avaient osé -menacer le parlement de dissolution, et avaient fini par le dissoudre, -forts qu'ils étaient de l'appui de Georges III. Les élections avaient -eu lieu en juin 1807, au cri d'_À bas les papistes!_ cri qui trouve -toujours beaucoup d'échos en Angleterre. Secondés par le fanatisme -populaire, qui allait jusqu'à croire que le Pape venait de débarquer -en Irlande, des ministres sans considération, défenseurs d'une -détestable cause, avaient obtenu une majorité considérable. Tels -étaient les hommes qui gouvernaient en ce moment l'Angleterre. - -[En marge: Nouvelle politique du ministère Canning-Castlereagh.] - -Ces nouveaux venus, à qui la fortune destinait plus tard l'honneur, -qu'ils n'avaient pas mérité, de recueillir le fruit des efforts de M. -Pitt, voulaient naturellement se distinguer de leurs prédécesseurs, -et, ces prédécesseurs ayant cherché à tempérer la politique de M. -Pitt, ils devaient, eux, chercher à l'exagérer. Ils avaient d'abord -pris l'engagement, qu'on leur avait fort amèrement reproché, de ne -rien proposer au roi pour les catholiques; et, quant à la politique -extérieure, ils affectaient un grand zèle pour les alliés de -l'Angleterre, indignement abandonnés, disaient-ils, par MM. Grenville, -Windham, Grey. - -Ils s'étaient hâtés de promettre des expéditions sur le continent, et, -bien qu'entrés au ministère en mars, ils eussent pu, en avril, mai et -juin, apporter aux puissances belligérantes d'utiles secours, puisque -Dantzig ne s'était rendu que le 26 mai, ils n'avaient rien fait, soit -incapacité, soit préoccupation des affaires intérieures; préoccupation -qui devait être grande, car ils avaient alors à dissoudre le parlement -et à le convoquer de nouveau. Quoi qu'il en soit, après avoir -rassemblé une flotte considérable aux Dunes, et réuni sur ce point de -nombreuses troupes d'embarquement, leur coopération à la guerre -continentale s'était bornée à l'envoi d'une division anglaise à -Stralsund. La nouvelle de la bataille de Friedland et de la paix de -Tilsit les avait glacés d'effroi, pour leur pays et surtout pour -eux-mêmes; car, après avoir critiqué avec une extrême vivacité -l'inaction de leurs prédécesseurs, ils étaient exposés à s'entendre -reprocher bien plus justement leur inertie pendant les trois mois -décisifs d'avril, mai et juin 1807. Il fallait donc à tout prix tenter -quelque entreprise qui frappât l'opinion publique, qui fît tomber le -reproche d'inaction, qui, utile ou inutile, humaine ou barbare, fût -assez spécieuse, assez éclatante, pour occuper les esprits mécontents -et alarmés. - -[En marge: Motifs qui font naître le projet d'une expédition contre -Copenhague.] - -Dans cette situation, ils résolurent une entreprise qui a long-temps -retenti dans le monde comme un attentat envers l'humanité, entreprise -non-seulement odieuse, mais très-mal calculée au point de vue de -l'intérêt britannique. Cette entreprise n'était autre que la fameuse -expédition contre le Danemark, imaginée pour le violenter, et pour -l'obliger à se prononcer en faveur de l'Angleterre. Tristes imitateurs -de M. Pitt, les ministres anglais voulaient renouveler contre -Copenhague le coup d'éclat au moyen duquel l'Angleterre avait en 1801 -dissous la coalition des neutres. Mais lorsque le ministère Addington, -alors inspiré par M. Pitt, avait frappé Copenhague en 1801, c'était -pour rompre une coalition dont le Danemark faisait publiquement -partie; c'était un acte de guerre opposé à un acte de guerre; c'était -une opération téméraire mais habile dans sa témérité, cruelle dans ses -moyens mais nécessaire. En 1807 au contraire, il n'y avait ni -prétexte, ni justice, ni habileté à attaquer le Danemark. Cet État, -scrupuleusement neutre, avait apporté un soin extrême à maintenir sa -neutralité. Il avait, par une malheureuse habitude de prendre plus de -précautions contre la France que contre l'Angleterre, placé toute son -armée le long du Holstein, s'exposant, comme on l'avait vu à Lubeck, à -une collision avec les troupes françaises, plutôt que de laisser -franchir la ligne de ses frontières. Sa diplomatie avait agi comme son -armée, et il avait toujours manifesté à l'égard de la France une -susceptibilité ombrageuse. Dans le moment même il ne venait pas, ainsi -que le prétendirent mensongèrement les ministres anglais, de traiter -avec la Russie et la France, et de stipuler son adhésion à la nouvelle -coalition continentale. Loin de là, il venait de protester encore une -fois de son désir de conserver la neutralité, bien que Napoléon lui -fît déclarer avec ménagement, mais avec résolution, que lorsque -l'Angleterre se serait expliquée relativement à la médiation russe, il -faudrait enfin prendre un parti, et se prononcer pour ou contre les -oppresseurs des mers. Si les ministres anglais avaient en cette -circonstance agi habilement, ils auraient laissé à Napoléon le rôle -odieux de contraindre le Danemark à se prononcer, et envoyé une flotte -dans le Cattégat; puis, les Français approchant, ils auraient secouru -Copenhague, et seraient devenus, en secourant cette capitale, les -maîtres légitimes de la marine danoise, des deux Belts et du Sund. À -une époque où l'Europe, déjà lasse de souffrir pour la querelle de la -France et de l'Angleterre, était disposée à juger sévèrement celui des -deux adversaires qui aggraverait les maux de la guerre, cette conduite -amicale et secourable pour le Danemark était la seule à suivre. La -conduite contraire donnait le Danemark à Napoléon, épargnait à -celui-ci l'embarras d'exercer lui-même une contrainte tyrannique, et -l'enlèvement de quelques carcasses de vaisseaux sans un matelot -n'était pour les Anglais qu'un acte infructueux de pillage, acte -d'autant plus impolitique et odieux qu'on ne pouvait le consommer que -par un moyen abominable, celui de bombarder une population de femmes, -d'enfants et de vieillards. - -Supposez que des ministres éclairés, placés dans une position simple, -eussent alors dirigé la politique de l'Angleterre, le choix n'eût pas -été douteux, et la conduite qui aurait consisté à aider le Danemark -dans sa résistance contre Napoléon, eût certainement prévalu. Mais MM. -Canning, Castlereagh, Perceval étaient, avec plus ou moins de talent -oratoire, des politiques médiocres, et des ministres plus préoccupés -de leur intérêt que de celui de leur pays. Ils crurent qu'une -répétition du coup d'éclat de 1801 leur était actuellement nécessaire, -et ils se montrèrent en ceci tristement imitateurs de la politique de -M. Pitt, et qui dit imitateur dit corrupteur, car tout imitateur -corrompt ce qu'il imite en l'exagérant. - -[En marge: Préparatifs de l'expédition de Copenhague.] - -À peine avait-on la nouvelle de la paix de Tilsit, que le cabinet -anglais, alléguant faussement la connaissance acquise par des -communications secrètes, d'une stipulation qui tendait, disait-il, à -soumettre le Danemark à la coalition continentale, résolut d'envoyer -une puissante expédition devant Copenhague, pour s'emparer de la -flotte danoise, sous prétexte qu'enlever à Napoléon les ressources -maritimes du Danemark, n'était de la part de l'Angleterre qu'un acte -de légitime défense. Cette résolution prise, le cabinet anglais donna -immédiatement les ordres nécessaires. Déjà les troupes et la flotte -étaient prêtes aux dunes, et il ne restait qu'à mettre à la voile. -Depuis l'échec essuyé devant Constantinople, il était établi dans les -conseils de l'amirauté que toute expédition maritime devait être -entreprise avec des troupes de débarquement. Conformément à cette -opinion, on avait réuni 20 mille hommes aux dunes, lesquels, joints -aux troupes anglaises envoyées à Stralsund, allaient former une armée -de 27 à 28 mille hommes, sous les murs de Copenhague. Les procédés -devaient être dignes du but. Profitant de ce que le Danemark avait -toutes ses troupes, non dans les îles de Seeland et de Fionie, mais -sur la frontière du Holstein, on voulait jeter une division navale -dans les deux Belts, intercepter ces passages, empêcher ainsi que -l'armée danoise ne revint au secours de Copenhague, puis débarquer -vingt mille hommes autour de cette capitale, l'investir, la sommer, -et, si elle refusait de se rendre, la bombarder jusqu'à la détruire. -Ce plan d'attaque fondé sur le défaut de préparatifs du côté de la -mer, et sur la réunion de toutes les forces danoises du côté de la -terre, était la complète démonstration de la bonne foi du Danemark, et -de l'indigne mauvaise foi du cabinet britannique. Sir Home Popham, -fort compromis dans l'insuccès de la tentative sur Buenos-Ayres, et -fort impatient de se réhabiliter, avait beaucoup contribué à la -conception du plan, et contribua beaucoup aussi à son exécution. - -[En marge: Réponse évasive dans la forme, négative dans le fond, à -l'offre de la médiation russe.] - -C'est dans ces circonstances que parvinrent à Londres l'offre de la -médiation russe et la proposition de traiter d'un rapprochement avec -la France. On était beaucoup trop engagé dans un système d'hostilités -acharnées, beaucoup trop alléché par l'espérance d'une expédition -éclatante, pour écouter aucune proposition pacifique. On résolut donc -de faire une réponse évasive, hypocritement calculée, qui, sans -interdire tout rapprochement ultérieur, laissât pour le moment la -liberté de continuer l'entreprise commencée. En conséquence, on -adressa à la Russie une note, dans laquelle, parodiant l'ancien -langage de M. Pitt, on disait comme lui qu'on était tout prêt à la -paix, mais qu'elle avait toujours manqué par la mauvaise foi de la -France, et que, ne voulant pas, après tant de négociations -infructueuses, donner dans un nouveau piége, on désirait savoir sur -quelles bases la Russie devenue médiatrice avait mission de traiter. -C'était une réponse dilatoire, mais dont les actes postérieurs -allaient fournir une interprétation cruellement négative. - -[En marge: Départ de la flotte anglaise.] - -[En marge: Division navale détachée dans les deux Belts pour empêcher -l'armée danoise de venir au secours de Copenhague.] - -[En marge: Sommation adressée par M. Jackson au prince régent de -Danemark.] - -[En marge: Noble réponse du prince de Danemark.] - -[En marge: Moyens de défense réunis autour de Copenhague.] - -L'amiral Gambier, commandant la flotte anglaise, et le -lieutenant-général Cathcart, commandant les troupes de débarquement, -mirent à la voile en plusieurs divisions, vers les derniers jours de -juillet. L'expédition partie des divers ports de la Manche se -composait de 25 vaisseaux de ligne, 40 frégates, 377 bâtiments de -transport. Elle portait environ 20 mille hommes, et devait en trouver -7 ou 8 mille revenant de Stralsund. La flotte de guerre précédait la -flotte de transport, afin d'envelopper l'île de Seeland, et d'empêcher -le retour des troupes danoises vers Copenhague. Cette flotte était le -1er août dans le Cattégat, le 3 à l'entrée du Sund. Avant de s'engager -dans le Sund, l'amiral Gambier avait détaché, sous le commodore Keats, -une division de frégates et de bricks, avec quelques vaisseaux de -soixante-quatorze tirant peu d'eau pour envahir les deux Belts, et y -établir une croisière qui ne permît pas le passage d'un seul homme de -la terre ferme dans l'île de Fionie, et de l'île de Fionie dans celle -de Seeland. Cette précaution prise, la flotte franchit le Sund sans -résistance, parce que le Danemark ne savait rien, et que la Suède -savait tout. Elle jeta l'ancre dans la rade d'Elseneur, près de la -forteresse de Kronenbourg restée silencieuse, et elle dépêcha un agent -anglais pour adresser une sommation au prince royal de Danemark, alors -régent du royaume. L'agent choisi était digne de la mission. C'était -M. Jackson, qui avait été autrefois chargé d'affaires en France, avant -l'arrivée de lord Whitworth à Paris, mais qu'on n'avait pas pu y -laisser, à cause du mauvais esprit qu'il manifestait en toute -occasion. Il ne rencontra pas le prince royal à Copenhague, et alla le -chercher à Kiel, dans le Holstein, résidence qu'occupait en ce moment -la famille royale. Introduit auprès du régent, il allégua de -prétendues stipulations secrètes, en vertu desquelles le Danemark -devait, disait-on, de gré ou de force, faire partie d'une coalition -continentale contre l'Angleterre; il donna comme raison d'agir la -nécessité où se trouvait le cabinet britannique de prendre ses -précautions pour que les forces navales du Danemark et le passage du -Sund ne tombassent pas au pouvoir des Français, et en conséquence il -demanda, au nom de son gouvernement, qu'on livrât à l'armée anglaise -la forteresse de Kronenbourg qui commande le Sund, le port de -Copenhague, et enfin la flotte elle-même, promettant de garder le -tout en dépôt, pour le compte du Danemark, qui serait remis en -possession de ce qu'on allait lui enlever, dès que le danger serait -passé. M. Jackson assura que le Danemark ne perdrait rien, que l'on se -conduirait chez lui en auxiliaires et en amis, que les troupes -britanniques payeraient tout ce qu'elles consommeraient.--Et avec -quoi, répondit le prince indigné, payeriez-vous notre honneur perdu, -si nous adhérions à cette infâme proposition?....--Le prince -continuant, et opposant à cette perfide agression la conduite loyale -du Danemark, qui n'avait pris aucune précaution contre les Anglais, -qui les avait toutes prises contre les Français, ce dont on abusait -pour le surprendre, M. Jackson répondit à cette juste indignation avec -une insolente familiarité, disant que la guerre était la guerre, qu'il -fallait se résigner à ses nécessités, et céder au plus fort quand on -était le plus faible. Le prince congédia l'agent anglais avec des -paroles fort dures, et lui déclara qu'il allait se transporter à -Copenhague, pour y remplir ses devoirs de prince et de citoyen danois. -Il s'y rendit en effet, annonça par une proclamation les dangers dont -le pays était menacé, adressa un appel patriotique à la population, et -prescrivit toutes les mesures que le temps et l'investissement inopiné -de l'île de Seeland permettaient de prendre, investissement qui était -déjà devenu si étroit que le prince avait eu lui-même la plus grande -difficulté à traverser les deux Belts. Malheureusement les moyens de -défense étaient loin de répondre aux besoins à Copenhague, car il y -avait à peine 5 mille hommes de troupes dans la ville, dont 3 mille -de troupes de ligne, 2 mille de milice assez bien organisée. On y -ajouta une garde civique de trois à quatre mille bourgeois et -étudiants. On embossa comme en 1801 tout ce qu'on avait de vieux -vaisseaux, en dehors des passes, de manière à couvrir la ville du côté -de la mer, avec des batteries flottantes. On abrita soigneusement dans -l'intérieur des bassins la flotte, objet de la prédilection et de -l'orgueil des Danois; et enfin, du côté de terre, on éleva des -ouvrages à la hâte, car on savait que les Anglais amenaient une armée -de débarquement, et de toutes parts on mit en batterie la grosse -artillerie dont les arsenaux danois étaient abondamment pourvus. Mais -si de tels moyens suffisaient à empêcher une prise d'assaut, ils -étaient loin de suffire contre le danger d'un bombardement. Il aurait -fallu, pour tenir l'ennemi à une distance qui rendit tout bombardement -impossible, ou des ouvrages extérieurs que le Danemark, comptant sur -la position insulaire de sa capitale, n'avait jamais songé à -construire, ou une armée de ligne que sa loyauté l'avait porté à -placer sur sa frontière de terre. Quoi qu'il en soit, le prince, après -avoir fait les dispositions que comportait l'urgence des -circonstances, laissa un brave militaire, le général Peymann, pour -commander la ville de Copenhague, avec ordre de se défendre jusqu'à la -dernière extrémité. Comme il existait dans l'étendue même de l'île de -Seeland, et par conséquent en dedans des Belts, une population assez -nombreuse qui pouvait fournir quelques mille hommes de milice, il -ordonna au général Castenskiod de réunir cette milice en toute hâte, -et de l'introduire s'il était possible dans Copenhague, avant -l'investissement de cette ville. Quant à lui, il sortit de la place, -et courut de sa personne dans le Holstein, pour rassembler l'armée -disséminée sur la frontière, et la conduire au secours de la capitale, -si on parvenait à franchir les Belts. - -[En marge: Débarquement des Anglais au nord et au sud de Copenhague.] - -[En marge: Dispositions des Anglais pour incendier Copenhague.] - -Pendant ce temps l'envoyé anglais ayant rejoint la flotte, prescrivit -à la légation anglaise de sortir de Copenhague, et donna à l'amiral -Gambier ainsi qu'au général Cathcart le signal de l'exécution -épouvantable préparée contre une cité dont tout le crime consistait -dans la possession d'une flotte que les ministres anglais avaient -besoin de conquérir pour relever leur situation dans le parlement. Les -pourparlers avec le gouvernement danois, la nécessité de laisser -arriver la flotte de transport, partie plus tard que la flotte de -guerre, l'attente d'un vent favorable, avaient retardé jusqu'au 15 -août les opérations de l'amiral Gambier. Le 16 il prit terre sur un -point de la côte appelé Webeck, à quelques lieues au nord de -Copenhague, et y débarqua environ 20 mille hommes, la plupart -Allemands au service de l'Angleterre. La division des troupes de -Stralsund devait débarquer au midi vers Kioge. Rassurés par la -présence dans les Belts de la division de bâtiments légers du -commodore Keats, ils commencèrent en sécurité leur criminelle -entreprise. Les Anglais savaient bien qu'ils ne parviendraient pas, -même avec 30 mille hommes, à emporter d'assaut une place où se -trouvaient de 8 à 9 mille défenseurs, dont 5 mille de troupes réglées, -et une population de marins fort braves. Mais ils comptaient sur les -moyens de destruction dont ils pouvaient disposer, grâce à l'immense -quantité de grosse artillerie transportée sur leurs vaisseaux. Ils -avaient même, pour être plus assurés du succès, amené avec eux le -colonel Congrève, qui devait faire pour la première fois l'essai de -ses formidables fusées. En conséquence leur opération ne consista -point en travaux réguliers d'approche, mais dans l'établissement -solide et bien protégé de quelques batteries incendiaires. Il régnait -autour de Copenhague une espèce de lac de forme allongée, qui -embrassait presque toute la portion de l'enceinte du côté de terre. -Ils prirent position derrière ce lac, et s'y retranchèrent. Couverts -ainsi du côté de la place contre les sorties des assiégés, ils -cherchèrent à se couvrir du côté de la campagne par une seconde ligne -de contrevallation, afin de tenir en respect soit les milices de la -Seeland, réunies sous le général Castenskiod, soit les troupes -régulières elles-mêmes, s'il en était quelques-unes qui pussent -repasser les Belts. Après s'être solidement établis ils commencèrent à -construire leurs batteries incendiaires, s'abstenant d'en faire usage -avant qu'elles fussent complétement armées, et en état d'ouvrir un feu -destructeur. Pendant qu'ils travaillaient ainsi, leur flotte s'était -approchée du côté de la mer, et des escarmouches fort vives avaient -lieu sur les deux éléments entre les assiégés et les assiégeants. Une -flottille danoise, armée à la hâte, disputait avec avantage à la -flottille anglaise les passes étroites par lesquelles on peut -approcher de Copenhague, tandis que les troupes de ligne, enfermées -dans la ville, exécutaient des sorties fréquentes contre les troupes -du général Cathcart. N'ayant malheureusement que deux points d'attaque -à choisir, aux deux extrémités du lac qui les séparait de l'ennemi, -les Danois trouvaient, quand ils essayaient des sorties, la totalité -des forces anglaises réunies sur ces deux points, et n'étaient pas -assez nombreux pour y forcer les lignes des assiégeants. Chaque fois -ils étaient obligés de reculer, après avoir tué quelques hommes, et en -avoir perdu beaucoup plus qu'ils n'en avaient tué, à cause du -désavantage de la position. - -[En marge: Reddition de Stralsund, et translation de toutes les forces -anglaises devant Copenhague.] - -Les Anglais attendaient, pour en finir, l'arrivée de la seconde -division qui était devant Stralsund. Les Suédois, excités par eux, -ayant repris les hostilités, le maréchal Brune venait d'entreprendre -le siége de cette place avec 38 mille hommes de troupes, et tout le -matériel de siége dont la prise de Dantzig, la cessation des -hostilités devant Colberg, Marienbourg et Graudenz, avaient rendu -l'usage à l'armée française. Le maréchal Brune était accompagné du -général du génie Chasseloup, le même qui avait tant contribué à la -prise de Dantzig. Cet habile officier, possédant cette fois tous les -moyens dont la réunion n'avait été que successive devant la place de -Dantzig, s'était promis de faire du siége de Stralsund un modèle de -précision, de vigueur et de promptitude. Il avait préparé trois -attaques, mais avec la résolution de ne rendre sérieuse que l'une des -trois, celle qui, dirigée vers la porte de Knieper au nord, pouvait -amener la destruction de la flotte suédoise. Ayant ouvert la tranchée -sur tous les points à la fois, malgré les feux de la place, il avait -en quelques jours établi et armé ses batteries, et commencé une -attaque si terrible, que le général ennemi, quoiqu'il eût 15 mille -Suédois et 7 à 8 mille Anglais, soit dans la place, soit dans l'île de -Rugen, s'était vu contraint d'envoyer un parlementaire, et de livrer -Stralsund le 21 août. - -Pendant ce siége, conduit par les Français avec une bravoure et une -habileté dignes d'admiration, le général Cathcart avait attiré à lui -la division des troupes anglaises chargée de coopérer avec les -Suédois. Il venait de la débarquer à Kioge, et dès ce moment il avait -tellement enfermé la ville de Copenhague dans une double ligne de -contrevallation, qu'il était en mesure de détruire cette ville -infortunée sans avoir à craindre les effets de son désespoir. Rien -n'est plus légitime qu'un siége. Rien n'est plus barbare qu'un -bombardement, quand l'une de ces nécessités impérieuses de guerre qui -justifient tout, ne le rend pas excusable. Et quelle nécessité pour -justifier l'atroce exécution préparée par les Anglais, que celle de -piller une flotte et un arsenal réputé fort riche! - -[En marge: Bombardement de Copenhague pendant trois jours et trois -nuits.] - -[En marge: Capitulation de Copenhague, enlèvement de la flotte, et -pillage de l'arsenal.] - -Néanmoins le 1er septembre le général Cathcart, ayant en batterie 68 -bouches à feu, dont 48 mortiers et obusiers, somma Copenhague, dans un -langage dont la feinte humanité ne pouvait tromper personne. Il -demandait qu'on lui livrât le port, l'arsenal et la flotte, menaçant, -si on les refusait, d'incendier la ville, et ajoutant à sa sommation -de vives instances pour qu'on le dispensât d'employer des moyens qui -répugnaient, disait-il, à son coeur. Le général Peymann ayant répondu -négativement, le 2 septembre au soir, un feu épouvantable d'obus, de -bombes, de fusées à la Congrève, éclata sur la malheureuse capitale du -Danemark. Les barbares auteurs de cette entreprise n'avaient pas même -l'excuse de leur propre danger, car ils étaient couverts de manière à -ne pas perdre un seul homme. Après avoir continué cette cruauté -pendant toute la nuit du 2 septembre et une partie de la journée du 3, -le général anglais suspendit le feu pour voir si la place se rendrait. -L'incendie s'était déclaré dans divers quartiers; des centaines de -malheureux avaient péri; plusieurs grands édifices étaient en flammes; -la population valide, employée à verser les eaux de la Baltique sur -les quartiers incendiés, était exténuée de fatigue. Le général -Peymann, le coeur déchiré par ce spectacle, gardait un morne silence, -attendant pour se rendre que l'humanité fit taire l'honneur. -Insensibles à tant de maux, les Anglais recommencèrent à tirer le 3 au -soir, soutinrent leur feu toute la nuit, toute la journée du -lendemain, sauf une courte interruption, et persistèrent dans cette -barbarie jusqu'au 5 au matin. Il n'était pas possible de laisser plus -long-temps exposée à de tels ravages une population de cent mille -âmes. Près de deux mille individus, hommes, femmes, enfants, -vieillards, avaient succombé. Une moitié de la ville était en flammes; -les plus belles églises étaient en ruines; le feu avait atteint -l'arsenal. Le général Peymann blessé, ne résistant pas aux scènes -horribles qu'il avait sous les yeux, céda enfin aux menaces d'une -destruction totale, que renouvelait le général anglais, et livra -Copenhague à ses barbares conquérants. La capitulation fut signée le -7. Elle accordait aux Anglais la forteresse de Kronenbourg, la ville -de Copenhague et l'arsenal, avec faculté de les occuper pendant six -semaines, temps jugé nécessaire pour équiper la flotte danoise, et -l'emmener en Angleterre. Cette flotte était livrée à l'amiral Gambier, -sous condition de la restituer à la paix. - -Cette capitulation signée, les Anglais entrèrent à Copenhague, et -leurs marins se précipitèrent dans l'arsenal. Aucun spectacle, depuis -leur entrée à Toulon, n'était comparable à celui qu'ils offrirent en -cette occasion. En présence d'une population au désespoir, qui voyait -ses habitations ravagées, qui comptait dans son sein des milliers de -victimes, mortes ou mourantes, qui, outre ses malheurs privés, sentait -vivement les malheurs publics, car la perte de la marine danoise -semblait à chacun la ruine de sa propre existence, en présence de -cette population désolée, les matelots anglais, descendus en grand -nombre à terre, se ruèrent sur l'arsenal avec une brutalité inouïe. -L'usage anglais d'accorder aux marins une grande part de la valeur des -prises, ajoutant à leur haine contre toutes les marines européennes le -stimulant de l'avidité personnelle, officiers et matelots déployèrent -une ardeur, une activité extraordinaires à mettre à flot tout ce que -Copenhague renfermait de bâtiments en état de naviguer. On y comptait -seize vaisseaux de ligne, une vingtaine de bricks et frégates capables -de servir, avec le gréement déposé dans des magasins fort bien tenus. -En quelques jours ces quarante et quelques bâtiments étaient gréés, -équipés, et sortis des bassins. Le zèle destructeur des marins -anglais ne se borna pas à cet enlèvement. Il y avait deux vaisseaux en -construction, ils les démolirent. Tout ce qui se trouvait dans -l'arsenal de bois, de munitions navales, fut transporté à bord de -l'escadre danoise ou de l'escadre anglaise. Ils prirent jusqu'aux -outils des ouvriers, et détruisirent tout ce qu'ils ne purent enlever. -Une moitié des équipages anglais fut ensuite placée à bord des -vaisseaux danois pour les manoeuvrer, et l'expédition entière, tant la -flotte conquérante que la flotte conquise, sortit des passes, ayant -soin de rembarquer à la hâte l'armée qu'elle avait mise à terre, -laquelle ne se croyait plus en sûreté dans une ville qu'elle avait -ensanglantée, et à l'approche des Français qui allaient arriver en -toute hâte pour venger un tel attentat. En passant devant Webeck, -Kronenbourg, et tous les points de la côte, cet immense armement naval -recueillit les troupes anglaises, puis il fit voile vers les côtes -d'Angleterre. - -[En marge: Sensation produite en Europe par l'attentat commis sur -Copenhague.] - -Il serait impossible d'exprimer la sensation que produisit en Europe -l'acte inouï que venait de se permettre, non pas la nation anglaise, -qui blâma sévèrement cet acte, mais le ministère de MM. Canning et -Castlereagh. L'indignation fut générale tant chez les amis de la -France, peu nombreux alors, car elle avait trop de succès pour avoir -beaucoup d'amis, que chez ses ennemis les plus décidés. Il n'existait -pas une nation plus estimée que la nation danoise. Sage, modeste, -laborieuse, appliquée à son commerce sans chercher à nuire à celui -d'autrui, s'attachant à maintenir scrupuleusement sa neutralité au -milieu d'une guerre acharnée, et, quoique inoffensive, sachant, comme -en 1801, se dévouer héroïquement au principe de cette neutralité qui -formait toute sa politique, elle était, comme les Suisses, comme les -Hollandais, l'une de ces nations qui rachètent la faiblesse numérique -par la force morale, et savent conquérir le respect universel. La -surprise dont elle venait d'être la victime faisait encore plus -éclater sa bonne foi, car elle périssait pour n'avoir pris aucune -précaution contre l'Angleterre, et pour en avoir trop pris contre la -France. Ce ne fut donc qu'un sentiment et qu'un cri dans toute -l'Europe. Auparavant on disait que personne ne pouvait reposer -tranquille à côté du conquérant redoutable enfanté par la révolution -française. Maintenant on disait que l'Angleterre était tout aussi -tyrannique sur mer que Napoléon sur terre, qu'elle était perfide -autant qu'il était violent, et qu'entre les deux il n'y avait ni -sécurité ni repos pour aucune nation. C'était là le langage de nos -ennemis, c'était le langage de Berlin et de Vienne. Mais chez nos -amis, et chez les hommes impartiaux, on reconnaissait que la France -avait bien raison de vouloir réunir toutes les nations contre un -despotisme maritime intolérable, despotisme qui une fois établi serait -invincible, n'admettrait de pavillon que le pavillon anglais, ne -souffrirait de trafic que celui des produits anglais, et finirait par -fixer à sa volonté le prix des marchandises ou exotiques ou -manufacturées. Il fallait donc s'entendre pour tenir tête à -l'Angleterre, pour lui arracher le sceptre des mers, et l'obliger à -rendre au monde le repos dont il était, à cause d'elle, privé depuis -quinze années. - -[En marge: Avantage moral que procurait à Napoléon l'indigne conduite -de l'Angleterre.] - -Il est certain que rien, excepté la paix, n'était plus souhaitable -pour Napoléon qu'un événement pareil. Il n'avait plus désormais à -violenter le Danemark, qui allait, au contraire, se jeter dans ses -bras, l'aider à fermer le Sund, et lui fournir, ce qui valait mieux -que quelques carcasses de vaisseaux, des matelots excellents, propres -à armer les innombrables bâtiments que la France avait sur ses -chantiers. Il pouvait pousser les armées russes sur la Suède, pousser -les armées de l'Espagne sur le Portugal; il pouvait même exiger à -Vienne l'exclusion des Anglais des côtes de l'Adriatique; il pouvait -enfin tout demander à Saint-Pétersbourg, car Alexandre, après ce qui -venait de se passer à Copenhague, ne devait plus rencontrer dans -l'opinion des Russes de résistance à sa politique. Si Napoléon, en ce -moment, profitait de la faute de l'Angleterre, sans en commettre une -égale, il était dans une position unique; il devenait moralement aussi -fort par les torts de son ennemi, qu'il l'était matériellement par ses -propres armées. En effet, l'inconvénient de son système, de vaincre la -mer par la terre, était sauvé, car la violence faite aux puissances -continentales pour les obliger à concourir à ses desseins, se trouvait -désormais expliquée et justifiée. S'il fermait les ports des villes -anséatiques, de la Hollande, de la France, du Portugal, de l'Espagne, -de l'Italie; s'il condamnait les peuples à se passer de sucre et de -café, à substituer à ces produits des tropiques des imitations -européennes, coûteuses et fort imparfaites; s'il violentait tous les -goûts après avoir violenté tous les intérêts, il avait dans le crime -de Copenhague une excuse complète et éclatante. Mais, nous le -répétons, il fallait laisser l'Angleterre faillir seule, et ne pas -faillir soi-même aussi gravement: chose difficile, car, dans une lutte -acharnée, les fautes s'enchaînent, et il est rare que les torts de -l'un ne soient promptement balancés ou surpassés par les torts de -l'autre. - -Napoléon sentit bien l'avantage que lui donnait la conduite de -l'Angleterre, et, s'il perdit une espérance d'accommodement, espérance -qui n'était pas grande à ses yeux, il vit se préparer tout à coup un -concours de moyens, un ensemble d'efforts, qui lui promettaient une -paix dont les conditions compenseraient le retard. Aussi ne -manqua-t-il pas de déchaîner les journaux de France, et ceux dont il -disposait hors de France, contre l'acte abominable qui venait -d'indigner l'Europe. Ses armées, ses flottes, tout fut, de -Fontainebleau même, et du milieu des plaisirs de cette résidence, -préparé pour une lutte plus vaste, plus terrible encore que celle qui -épouvantait le monde depuis tant d'années. - -[En marge: Jugement sévère porté même en Angleterre contre l'acte de -Copenhague.] - -Du reste, Napoléon n'avait aucun effort à faire pour imprimer à -l'opinion de l'Europe l'impulsion qu'il lui convenait de lui donner. -En Angleterre même, l'attentat commis sur la ville de Copenhague fut -jugé avec la plus extrême sévérité. Dans ce pays grand et moral, il se -trouva, malgré un ministère indigne, malgré un parlement abaissé, -malgré la passion du peuple pour les succès de la marine nationale, il -se trouva des gens éclairés, honnêtes, impartiaux, qui flétrirent -l'acte inouï qu'on s'était permis envers une puissance inoffensive et -désarmée. MM. Grenville, Windham, Addington, Grey, Sheridan et -d'autres encore, se prononcèrent avec véhémence contre cet acte -odieux, qui n'était, suivant eux, que la parodie inique et funeste de -celui de 1801; car le Danemark, en 1801, faisait partie d'une -coalition hostile à l'Angleterre, et le moyen employé pour le réduire -était le plus légitime de tous, une bataille navale. En 1807 au -contraire, ce même Danemark était en paix, tout occupé de défendre sa -neutralité contre la France, désarmé du côté de l'Angleterre, et le -moyen de le réduire était un atroce bombardement contre une population -inoffensive. Le résultat était, au lieu de dissoudre une coalition de -neutres, d'enchaîner étroitement le Danemark à la France, d'épargner à -celle-ci l'odieux d'une contrainte générale exercée sur le continent, -de prendre cet odieux pour soi, de se fermer le Sund; car les Danois -allaient le fermer de leur côté, et les Suédois allaient être forcés -de le fermer du leur. Enfin, pour compenser d'aussi déplorables -conséquences, on avait à alléguer le pillage d'un arsenal, -l'enlèvement d'une flotte, fort vieille, et dont quatre vaisseaux -seulement méritaient les frais du radoub. Telles furent les attaques -dirigées contre M. Canning avec une véhémence méritée, et il y -répondit avec une intrépidité dans le mensonge, qui n'est pas de -nature à honorer sa mémoire, relevée d'ailleurs par sa conduite -postérieure. Pour toute excuse il ne cessa de répéter qu'on avait -obtenu le secret des négociations de Tilsit, et que ce secret -justifiait l'expédition de Copenhague. À quoi on répliquait avec -raison, en demandant à connaître non pas l'auteur de la divulgation, -que la feinte générosité du cabinet britannique refusait de nommer, -mais la substance même de ce qu'il avait révélé. Or, sur ce point, le -cabinet n'articulait que des réponses confuses et embarrassées, et ne -pouvait en fournir d'autres; car s'il était vrai qu'à Tilsit (ce que -le cabinet britannique ne savait que très-vaguement) la Russie et la -France se fussent promis d'unir leurs efforts pour contraindre le -continent à se coaliser contre l'Angleterre, ce n'était qu'après une -offre de paix à des conditions modérées; c'était de plus à l'insu du -cabinet de Copenhague, qui n'était pas complice de ce projet. Il y -avait donc dans la conduite tenue à l'égard du Danemark iniquité sous -le rapport de la morale, et ineptie sous le rapport de la politique; -car le vrai moyen d'avoir avec soi cette puissance neutre, d'avoir sa -flotte, ses matelots et le Sund, c'était de la secourir, en laissant à -Napoléon le soin de la violenter. - -[En marge: Efforts du cabinet britannique pour faire approuver à -Vienne et à Saint-Pétersbourg la violence commise contre le Danemark.] - -Cependant, malgré la réprobation dont les honnêtes gens d'Angleterre -frappèrent l'expédition de Copenhague, un parlement asservi aux -préjugés anti-catholiques de la couronne, et à la politique outrée -de M. Pitt, donna gain de cause aux ministres, mais non sans laisser -voir l'embarras qu'il éprouvait. Il prit en effet la forme d'un -ajournement, en déclarant qu'on jugerait l'acte plus tard, quand les -ministres pourraient dire ce qu'ils étaient obligés de taire dans le -moment. Mais toute idée de paix fut à jamais éloignée. Le cabinet -britannique, ne se dissimulant pas la fâcheuse impression produite -en Europe par ses dernières violences, s'occupa de rétablir son -crédit auprès des deux principales cours du continent, celles de -Vienne et de Saint-Pétersbourg. Il envoya à Vienne lord Pembroke, à -Saint-Pétersbourg le général Wilson, pour porter quelques-unes de -ces propositions qu'on aime mieux communiquer de vive voix que par -écrit. Voici quelles étaient ces propositions. - -[En marge: L'Angleterre se montre disposée à flatter l'ambition de la -Russie pour la détacher de la France.] - -À la satisfaction apparente que l'empereur Alexandre semblait avoir -rapportée d'une guerre signalée cependant par des revers, aux -demi-confidences qu'il avait faites, et qui toutes donnaient à -entendre qu'on verrait sortir de grands résultats de l'alliance avec -la France, à la persistance qu'il mettait à occuper la Moldavie et la -Valachie, il était évident pour les hommes doués de quelque sagacité, -que la France, afin d'amener la Russie à ses vues, lui avait fait la -promesse de grands avantages en Orient, et qu'elle avait -singulièrement flatté son ambition de ce côté. Le cabinet britannique -se décida donc sans hésiter aux sacrifices que la circonstance lui -paraissait commander; et, quoiqu'il affectât sans cesse de défendre -l'intégrité de l'empire ottoman, il pensa qu'il valait mieux donner -soi-même la Valachie et la Moldavie à la Russie, que de les lui -laisser donner par Napoléon. En conséquence, M. Wilson, militaire et -diplomate, personnage hardi et spirituel, trop peu important alors -pour qu'on craignît de le désavouer au besoin, fut chargé de porter à -Saint-Pétersbourg les paroles les plus séduisantes pour l'empereur -Alexandre. Il n'avait aucuns pouvoirs ostensibles; mais M. Canning -s'entretenant avec M. d'Alopeus, ministre de Russie, lui déclara qu'on -pouvait ajouter foi à ce que dirait M. Wilson. Lord Pembroke, envoyé -extraordinairement en Autriche malgré la présence de M. Adair, fut -chargé de démontrer à la cour de Vienne la nécessité de bien vivre -avec la Russie, et de se résigner dès lors à tous les sacrifices que -cette politique pourrait entraîner. Il ne s'agissait effectivement de -rien moins que de disposer l'Autriche à voir de sang-froid la Moldavie -et la Valachie devenir la propriété des Russes. - -Lord Gower, ambassadeur en Russie, et M. Wilson, qu'on lui avait -envoyé pour le seconder, s'efforcèrent de persuader au cabinet russe -qu'il ne fallait pas trouver mauvais ce qu'on avait fait à Copenhague, -qu'on avait tout simplement tâché d'enlever des moyens de nuire à -l'ennemi commun de l'Europe; qu'il fallait s'en réjouir au lieu de -s'en irriter; que l'on comptait sur la Russie pour ramener le Danemark -à une plus juste appréciation des derniers événements, et que, quant à -sa flotte, on la lui rendrait plus tard, s'il voulait se rattacher à -la bonne cause; que du reste, sans prétendre s'instituer juge de la -nouvelle politique adoptée par la Russie, on était certain qu'elle -reviendrait bientôt à son ancienne politique, comme à la seule qui fût -bonne; qu'on ne chercherait pas à la mettre de nouveau en guerre avec -la France, dans un moment où elle avait tant besoin de repos pour se -refaire; qu'on verrait même avec plaisir tout agrandissement de son -territoire et de sa puissance; car il n'y avait qu'une sorte -d'agrandissement fâcheux, qu'il fallût empêcher par tous les moyens, -c'était l'agrandissement de la France; mais que si la Russie désirait -la Moldavie et la Valachie, on consentirait à ce qu'elle en fit -l'acquisition, pourvu que ce ne fût point par suite d'un partage des -provinces turques avec l'empereur Napoléon. - -[En marge: Vives explications entre lord Gower et le cabinet russe.] - -Les plus compromettantes de ces paroles, celles qu'on ne voulait -hasarder qu'avec faculté de les retirer au besoin, furent dites par M. -Wilson à M. de Romanzoff, qui les rapporta un instant après au général -Savary. Les autres furent dites par lord Gower lui-même avec une -arrogance qui n'était pas de nature à détruire ce qu'elles avaient -d'étrange. Cette manière si leste d'expliquer l'expédition de -Copenhague, cette commission donnée à la Russie de justifier -l'Angleterre auprès du Danemark, étaient à l'égard du cabinet russe -une familiarité des plus offensantes. L'empereur de Russie la -ressentit vivement, et voulut qu'on accueillît avec la plus grande -hauteur les ouvertures de l'Angleterre. À la proposition de justifier -à Copenhague l'enlèvement de la flotte danoise, il fit répondre par -une demande formelle d'explications sur ce même sujet, et il exigea de -lord Gower qu'il se prononçât sur-le-champ, et d'une manière -catégorique, sur la proposition de médiation que le cabinet russe -avait adressée au cabinet britannique. Lord Gower, si honorablement -connu depuis sous le nom de lord Granville, sembla sortir en cette -occasion de son indolence accoutumée, insista impérieusement pour -qu'on lui fît connaître le secret des négociations de Tilsit, et -prétendit que, tant qu'on ne dirait pas ce qu'on avait fait dans cette -célèbre entrevue, l'Angleterre se croirait dispensée de toute -explication sur ce qu'elle avait fait à Copenhague. Pour ce qui était -de la médiation russe, lord Gower, pressé définitivement de déclarer -s'il consentait ou non à l'accepter, répondit fièrement que non. - -[En marge: Rupture des relations entre la Russie et l'Angleterre.] - -Telle fut l'issue des explications avec lord Gower. Quant aux -ouvertures dont le soin était laissé à M. Wilson, M. de Romanzoff les -accueillit légèrement, comme paroles sans importance, et congédia M. -Wilson lui-même, sans paraître comprendre ce que celui-ci avait voulu -dire. Il l'avait cependant bien compris, ainsi qu'on va bientôt le -voir. - -[En marge: Passion secrète d'Alexandre et de M. de Romanzoff pour -l'acquisition des provinces du Danube.] - -[En marge: Cette passion les décide définitivement en faveur de la -politique française.] - -M. de Romanzoff, ancien ministre de Catherine, conservant un reflet de -la gloire de cette princesse, héritier de sa vaste ambition, grand -personnage à tous les titres, était devenu dans ces circonstances le -confident intime d'Alexandre et de tous ses rêves. Ministre du -commerce, il allait être nommé ministre des affaires étrangères; et -Alexandre, cherchant un ambassadeur qui pût convenir à Paris, n'avait -pas voulu l'y envoyer, bien qu'aucune qualité ne lui manquât pour un -tel poste, uniquement pour le garder auprès de sa personne. Le jeune -souverain et son vieux ministre désiraient avec ardeur les provinces -du Danube. La Finlande, acquisition immédiatement plus souhaitable, -car c'était le nécessaire, tandis que les provinces du Danube -n'étaient que le superflu, ne les touchait pas à beaucoup près autant. -La Moldavie, la Valachie menaient à Constantinople, et c'était là ce -qui les séduisait. Aussi les auraient-ils acceptées n'importe de -quelle main, et, dans l'impatience de leurs désirs, ils ne -conservaient de leur jugement que ce qu'il en fallait pour apprécier -le donateur le plus capable de donner vite et solidement. Napoléon -avait à cet égard toute leur préférence. De qui, en effet, pouvait-on -à cette époque recevoir quelque chose, et quelque chose de -considérable, si ce n'était de Napoléon? Prendre du territoire dans -une partie quelconque du continent européen, sans son assentiment, -c'était la guerre avec lui, et la guerre avec lui, en quelque nombre -qu'on l'eût faite jusqu'ici, n'avait réussi à personne. En supposant -même qu'on pût former de nouveau une coalition générale, c'était une -perspective peu engageante que des batailles telles qu'Austerlitz, -Iéna, Friedland; et à cette époque, dans l'état de l'armée française, -toute rencontre avec elle devait avoir les mêmes conséquences. -D'ailleurs si l'Angleterre, répandant çà et là de légères amorces, -avait montré au sujet des provinces du Danube une humeur facile, -pouvait-on se flatter que l'Autriche témoignât les mêmes dispositions? -N'avait-on pas à Saint-Pétersbourg son ambassadeur, M. de Merfeld, qui -demandait tous les jours, et tout haut, à tout le monde, le secret des -négociations de Tilsit, et qui disait que si la Moldavie et la -Valachie étaient le prix de la nouvelle alliance, il fallait se -préparer à détruire jusqu'au dernier Autrichien, avant que d'obtenir -le consentement de la cour de Vienne? On ne devait donc pas espérer -qu'une coalition se formât pour assurer un tel don à la Russie. Ce -don, fait malgré l'Autriche, ne pouvait venir que de l'homme qui -l'avait toujours vaincue depuis quinze ans, c'est-à-dire de Napoléon; -et, l'empereur de Russie d'accord avec celui de France, personne en -Europe n'oserait s'élever contre ce qu'ils auraient résolu en commun. - -Il fallait donc persister dans ce qu'on avait entrepris à Tilsit, et -obtenir de Napoléon, en sachant lui plaire, la réalisation des -espérances auxquelles il s'était prêté si complaisamment sur les bords -du Niémen. Le prix qu'il mettrait à tout ce qu'on attendait de lui -était facile à entrevoir. Si la guerre continuait, il essaierait en -Italie, en Portugal, peut-être même en Espagne, de nouvelles -entreprises. Il y avait là des Bourbons, qui devaient faire avec sa -dynastie un contraste choquant, insupportable pour lui. Il n'en avait -rien dit à Tilsit, ni ailleurs, à qui que ce fût; néanmoins, si la -paix était encore ajournée, il était aisé de prévoir qu'il ne -s'arrêterait pas dans son activité, qu'il poursuivrait à l'Occident -cette oeuvre de renouvellement, qui consistait à détrôner les royautés -composant les alliances ou la parenté de l'ancienne maison de Bourbon. -Mais la Russie n'était nullement intéressée à empêcher les entreprises -de ce genre. Peu importait en effet à la Russie qu'un Bourbon ou un -Bonaparte régnât à Naples, à Florence, à Milan, à Madrid. Les idées -qui s'introduisaient à la suite des dynasties nouvelles créées par -Napoléon, ne menaçaient pas encore l'autorité des czars. Quant à -l'influence de la France, la Russie n'avait pas à en regretter -l'agrandissement, si cette influence était employée à faciliter la -marche des armées moscovites vers Constantinople. L'empereur Alexandre -ne devait donc pas s'inquiéter de ce que Napoléon serait tenté -d'entreprendre au midi et à l'occident de l'Europe, et en s'y prêtant -il avait toute raison d'espérer que Napoléon lui laisserait -entreprendre en Orient ce qu'il voudrait. Napoléon pouvait -condescendre plus ou moins aux désirs d'Alexandre, permettre qu'il -s'avançât jusqu'au Danube, jusqu'au pied des Balkans, ou jusqu'au -Bosphore même; mais le moins qu'il pût accorder, c'était la Valachie -et la Moldavie. Tout ce que Napoléon avait dit à ce sujet, ou du moins -tout ce qu'Alexandre croyait avoir entendu, semblait n'offrir aucun -doute. Alexandre ruminant jour et nuit ses souvenirs de Tilsit, M. de -Romanzoff ruminant ce qu'Alexandre lui en avait raconté, s'étaient -habitués à considérer la Moldavie et la Valachie comme le moindre des -dons qu'ils pussent espérer. Ils en étaient même arrivés, à force de -compter sur ce don, à une sorte de satiété anticipée, et déjà ils -commençaient à concevoir de nouveaux désirs. Malheureusement ils ne -s'étaient pas bornés à cette jouissance intime et secrète de leurs -futures conquêtes, ils avaient voulu en faire part à beaucoup de -confidents, aux uns pour répandre leur satisfaction intérieure, aux -autres pour se justifier du brusque revirement de la politique russe. -Ils avaient ainsi communiqué autour d'eux la conviction que la -Moldavie et la Valachie étaient le prix assuré de la nouvelle -alliance, et ils avaient pour en souhaiter la possession, outre la -passion de les posséder, le besoin de ne pas passer pour dupes. - -Les derniers événements ne firent donc que confirmer Alexandre et M. -de Romanzoff dans la politique adoptée à Tilsit. Puisque la médiation -tournait à la guerre, il fallait tirer de la guerre tout ce que -Napoléon avait promis d'en faire sortir; seulement, pour le lier -davantage, on devait se prêter à ce qu'il désirerait. Il allait -demander évidemment qu'on expulsât la légation anglaise et la légation -suédoise, qu'on marchât sur la Finlande pour obliger la Suède à fermer -le Sund. Il fallait le satisfaire sur tous ces points, pour qu'il -consentît à laisser les troupes russes en Valachie et en Moldavie. -Chose singulière, marcher en Finlande aurait dû être pour la Russie le -premier de ses voeux, car c'était le premier de ses intérêts[13]. -Pourtant, l'imagination du jeune empereur et celle de son vieux -ministre avaient tellement pris les routes de l'Orient, que marcher -sur la Finlande était, de leur part, un vrai sacrifice, qu'ils -faisaient uniquement pour obtenir qu'on les souffrît à Bucharest et à -Yassy. - -[Note 13: Les historiens font trop souvent penser et parler les -personnages historiques, sans avoir aucun moyen de connaître ni leurs -pensées ni leurs discours. Je ne me permets ici de rapporter les -pensées les plus secrètes et les conversations les plus intimes de -l'empereur Alexandre, que parce que je puis m'appuyer, pour le faire, -sur des documents d'une authenticité irréfragable. J'ai dit, dans une -note du tome VII, livre XXVII, qu'il existait au Louvre une suite -d'entretiens des généraux Savary et Caulaincourt avec l'empereur -Alexandre et avec M. de Romanzoff, entretiens de tous les jours, d'une -familiarité et d'une intimité telles, que je n'oserais les reproduire -en entier, car Alexandre racontait jusqu'à ses plaisirs aux deux -envoyés français; que ces entretiens, écrits au moment même où ils -venaient d'avoir lieu, rapportés avec une fidélité minutieuse, par -demandes et par réponses, peignaient avec une vérité frappante ce qui -se passait jour par jour dans l'esprit de l'empereur et de son -ministre. Aux instances, aux agitations mal dissimulées de l'un et de -l'autre, il est impossible de ne pas discerner clairement ce qu'ils -pensaient. D'autres documents authentiques et secrets, tels, par -exemple, que la correspondance personnelle de Napoléon et d'Alexandre, -complètent cet ensemble de preuves, et me permettent de donner comme -certains les détails que je fournis dans cette partie de mon récit.] - -[En marge: Changements opérés dans la composition du cabinet russe.] - -[En marge: Choix de M. de Tolstoy pour l'ambassade de Paris.] - -L'empereur Alexandre avait alors au département des affaires -étrangères un ministre insignifiant, sans passions, sans idées, -confident désagréable pour parler d'objets qui le laissaient tout à -fait froid: c'était M. de Budberg. Alexandre le congédia, et réalisa -son projet de confier les affaires étrangères à M. de Romanzoff -lui-même. Il restait dans le cabinet l'un des membres de la petite -société occulte qui avait long-temps gouverné l'empire, le prince de -Kotschoubey. C'était le moins jeune et le plus réservé d'entre eux. -Mais c'était un témoin du passé, juge incommode du présent; et -d'ailleurs MM. de Czartoryski, de Nowosiltzoff, avec lesquels il -vivait, ne dissimulaient guère leur improbation touchant la nouvelle -marche des choses. On ne pouvait conserver près de soi des critiques -aussi fâcheux, et il fallait de plus leur donner un signe de -mécontentement. Le ministère de l'intérieur fut donc retiré à M. de -Kotschoubey. M. de Labanoff, l'un des personnages qui avaient figuré à -Tilsit, fut appelé au ministère de la guerre, l'amiral Tchitchakoff à -la marine. M. de Nowosiltzoff reçut l'invitation de voyager. Le prince -de Czartoryski, ami trop particulier du souverain pour qu'à son égard -l'amitié ne fit pas oublier la politique, vit redoubler le silence -affecté que l'empereur gardait avec lui relativement aux affaires de -l'empire. Enfin, on fit choix pour l'ambassade de Paris du personnage -qui semblait le plus propre à y réussir. Alexandre aurait voulu y -envoyer, comme nous venons de le dire, M. de Romanzoff lui-même, mais -il aimait mieux le retenir auprès de sa personne. Il avait, comme -grand maréchal du palais, un seigneur russe qui lui était dévoué, -c'était M. de Tolstoy, et ce seigneur avait pour frère le général de -Tolstoy, militaire distingué par l'esprit et par les services. -Alexandre pensa que ce dernier, par fidélité à son maître, ne -chercherait pas à se rendre désagréable en France, comme M. de Markoff -avait pris à tâche de le faire; que, par ambition, il serait charmé -d'attacher son nom à une politique d'agrandissement, et que, par état, -il saurait se plaire auprès d'une cour militaire, lui plaire à son -tour, et la suivre partout dans ses mouvements rapides. On se réserva -du reste de sonder Napoléon à ce sujet, et de lui soumettre le choix -du général comte de Tolstoy, avant de le nommer définitivement. - -[En marge: Entretien d'Alexandre avec le général Savary.] - -Le général Savary n'avait pas cessé d'être à Saint-Pétersbourg entouré -des soins d'Alexandre, et de la froide politesse de la haute société -russe. Bien qu'il ne sût pas d'abord tout ce qu'on s'était dit à -Tilsit, et qu'il ne l'eût appris que par une communication postérieure -de Napoléon, qui avait voulu l'informer pour prévenir de sa part des -fautes d'ignorance, il avait promptement deviné le secret des coeurs, -et aperçu que la Russie ferait tout ce qu'on voudrait, moyennant -l'abandon d'une ou deux provinces, non pas au Nord, mais à l'Orient. -Sans engager Napoléon plus qu'il ne fallait, sans sortir de son rôle, -il avait cherché à se rendre agréable à Saint-Pétersbourg, et il y -avait réussi en flattant avec prudence les passions du souverain. -Aussi, à peine les événements de Copenhague étaient-ils connus, à -peine les vives explications avec lord Gower avaient-elles eu lieu, -qu'Alexandre et M. de Romanzoff appelèrent le général Savary, et, -avec le langage qui convenait à chacun d'eux, lui firent part des -résolutions du cabinet russe.--Vous le savez, dit Alexandre au -général, dans plusieurs entretiens fort longs, nos efforts pour la -paix aboutissent à la guerre. Je m'y attendais; mais, je l'avoue, je -ne m'attendais ni à l'expédition de Copenhague, ni à l'arrogance du -cabinet britannique. Mon parti est pris, et je suis prêt à tenir mes -engagements. Dans mon entrevue avec l'empereur Napoléon, nous avions -calculé que, si la guerre devait continuer, je serais amené à me -prononcer en décembre; et je désirais que ce ne fût pas avant, pour -n'avoir la guerre avec les Anglais qu'après la clôture de la Baltique. -Peu importe, je me prononcerai tout de suite. Dites à votre maître -que, s'il le désire, je vais renvoyer lord Gower. Cronstadt est armé, -et si les Anglais veulent s'y essayer, ils verront qu'avoir affaire -aux Russes est autre chose que d'avoir affaire à des Turcs ou à des -Espagnols. Cependant je ne déciderai rien sans un courrier de Paris, -car il ne faut pas nous hasarder à contrarier les calculs de Napoléon. -D'ailleurs je voudrais, avant de rompre, que mes flottes fussent -rentrées dans les ports russes. Quoi qu'il en soit, je suis -entièrement disposé à tenir la conduite qui conviendra le mieux à -votre maître. Qu'il m'envoie même, si cela lui convient, une note -toute rédigée, et je la ferai remettre à lord Gower en même temps que -des passe-ports. Quant à la Suède, je ne suis pas en mesure, et je -demande le temps de réorganiser mes régiments fort maltraités par la -dernière guerre, et fort éloignés de la Finlande, attendu qu'il faut -les ramener du sud au nord de l'empire. En outre sur ce théâtre mon -armée ne me suffit pas. Dans les bas-fonds des golfes du Nord on se -sert beaucoup de flottilles à rames. Les Suédois en ont une -très-nombreuse; la mienne n'est pas encore équipée, et je ne veux pas -m'exposer à un échec de la part d'un si petit État. Dites donc à votre -maître qu'aussitôt mes moyens préparés, j'accablerai la Suède, qu'il -me faut attendre décembre ou janvier; mais qu'à l'égard des Anglais, -je suis prêt à me prononcer immédiatement. Je suis même d'avis que -nous ne nous bornions pas là, et que nous exigions de l'Autriche son -adhésion, volontaire ou forcée, à la coalition continentale. En ceci -encore je suis disposé à recevoir, pour l'envoyer à Vienne, une note -rédigée à Paris, car il n'y a pas de demi-alliance; il faut agir en -toutes choses dans un parfait accord. Je désire que mon intimité avec -Napoléon soit entière, et c'est dans cette vue que j'ai choisi M. de -Tolstoy. Je ne possède pas, comme votre maître, une abondance d'hommes -éminents en tous genres. M. de Markoff avait de l'esprit, et cependant -il a tout brouillé. J'ai préféré M. de Tolstoy à tout autre, parce -qu'il appartient à une famille qui m'est dévouée, parce qu'il est -militaire, parce qu'il pourra monter à cheval, et suivre votre -Empereur à la chasse, à la guerre, partout où il faudra. S'il ne -convient pas, qu'on m'avertisse, et j'en enverrai un autre, tant j'ai -à coeur de prévenir le moindre nuage. On n'essaiera certainement pas -de nous faire battre de sitôt; mais on dira à Napoléon que je suis -faible, changeant, entouré de ses ennemis, qu'il n'y a pas à compter -sur moi. On me dira que Napoléon est insatiable, qu'il veut tout pour -lui, rien pour les autres, qu'il est aussi rusé que violent, qu'il me -promet beaucoup, qu'il n'accordera rien; qu'il me ménage aujourd'hui, -mais que lorsqu'il aura tiré de moi ce qu'il en souhaite, il me -frappera à mon tour, et que, séparé de mes alliés que j'aurai laissé -détruire, il faudra me résigner au même sort. Je ne le crois point. -J'ai vu Napoléon, je me flatte de lui avoir inspiré une partie des -sentiments qu'il m'a inspirés à moi-même, et je suis certain qu'il est -sincère. Mais lorsqu'on est loin, et qu'on ne peut pas se voir, les -défiances sont promptes à naître. Qu'au premier doute, à la première -impression pénible, il m'écrive, ou me fasse dire un mot par vous, ou -par l'homme de confiance qu'il aura choisi, et tout s'expliquera. Pour -moi je lui promets une franchise entière, et j'en attends une -semblable de sa part. Oh! si je pouvais le voir comme à Tilsit, tous -les jours, à toute heure! quel entretien que le sien! quel esprit! -quel génie! combien je gagnerais à vivre souvent auprès de lui! que de -choses il m'a enseignées en quelques jours! Mais nous sommes si loin! -cependant j'espère le visiter bientôt. Au printemps j'irai à Paris, et -je pourrai l'admirer dans son Conseil d'État, au milieu de ses -troupes, partout enfin où il se montre si grand! Mais d'ici là il faut -essayer de nous entendre par intermédiaire, et rendre la confiance -aussi complète que possible. Pour moi, j'y fais ce que je puis; mais -je n'exerce pas ici l'ascendant que Napoléon exerce à Paris. Vous le -voyez, ce pays a été surpris par le changement un peu brusque qui -s'est opéré. Il craint les maux que l'Angleterre peut causer à son -commerce, il vous en veut de vos victoires. Ce sont des intérêts qu'il -faut satisfaire, des sentiments qu'il faut apaiser. Envoyez-nous ici -des négociants français, achetez nos munitions navales et nos denrées; -nous achèterons en retour vos produits parisiens: le commerce rétabli -fera cesser les inquiétudes que les hautes classes ont conçues pour -leurs revenus. Aidez-moi surtout à vous conquérir la nation tout -entière, en faisant quelque chose pour la juste ambition de la Russie. -Ces misérables Turcs, qui égorgent aujourd'hui vos partisans, qui font -voler les têtes de quiconque est réputé ami des Français (c'est ce qui -avait lieu dans le moment à Constantinople, grâce aux suggestions de -l'Autriche et de l'Angleterre), ces misérables Turcs ne me valent pas, -et il me semble que, mis dans la balance avec moi, vous ne devez pas -trouver qu'ils pèsent d'un poids égal. Votre maître, sans doute, vous -a parlé de ce qui s'est passé à Tilsit....--Ici l'empereur se montra -curieux et inquiet. Il était impatient de s'ouvrir avec le général -Savary sur le sujet qui l'intéressait le plus, et en même temps il -craignait de commettre une indiscrétion en s'épanchant avec quelqu'un -qui n'aurait pas connu le secret des choses. Il avait cependant un -nouveau motif de s'expliquer avec le représentant de Napoléon. Un -armistice venait d'être signé entre les Turcs et les Russes par suite -de la médiation française, armistice qui stipulait la restitution des -vaisseaux pris aux Turcs par l'amiral Siniavin, l'interdiction de -toute hostilité avant le printemps, et enfin l'évacuation des bords du -Danube. Au fond il n'y avait que cette dernière condition qui touchât -l'empereur Alexandre, mais il n'en voulait pas convenir, et il se -plaignait d'une manière générale de l'armistice qu'il imputait à -l'intervention peu amicale du ministre de France.--Je ne pensais pas, -dit-il au général Savary, aux provinces du Danube; c'est votre -Empereur qui, en recevant la nouvelle de la chute de Selim, s'est -écrié à Tilsit: _On ne peut rien faire avec ces barbares! la -Providence me dégage envers eux; arrangeons-nous à leurs dépens!...._ -Je suis entré dans cette voie, poursuivit l'empereur Alexandre, et M. -de Romanzoff avec moi. La nation nous y a suivis, et ce n'est pas trop -d'un notable avantage de ce côté pour la rendre favorable à la France. -La Finlande, où vous me pressez de marcher, est un désert, dont la -possession ne sourit à personne, qu'il faut de plus enlever à un -ancien allié, à un parent, par une sorte de défection qui blesse la -délicatesse nationale, et qui fournit des prétextes aux ennemis de -l'alliance. Nous devons donc chercher ailleurs des raisons spécieuses -de notre brusque revirement. Dites tout cela à l'empereur Napoléon; -persuadez-lui bien que je suis beaucoup moins animé du désir de -posséder une province de plus, que du désir de rendre solide, agréable -à ma nation, une alliance de laquelle j'attends de grandes choses... -Ah! répéta l'empereur, si je pouvais aller à Paris en ce moment, tout -s'arrangerait en quelques instants d'entretien; mais je ne le puis pas -avant le mois de mars.--En proférant ces dernières paroles, l'empereur -Alexandre questionnait le général Savary avec une insistance inquiète, -pour savoir s'il n'avait rien reçu de Napoléon, s'il n'avait pas la -confidence de ses projets, de ses résolutions à l'égard de l'Orient et -de l'Occident. - -Le général Savary mit un art infini à ne pas décourager l'empereur -Alexandre, lui dit avec raison qu'il ne pouvait pas savoir encore ce -que la continuation de la guerre allait provoquer de grandes pensées -chez l'empereur Napoléon, mais que certainement il ferait tout pour -contenter son puissant allié. M. de Romanzoff fut encore plus -explicite que son souverain, raconta au général Savary les ouvertures -du général Wilson, l'effet qu'elles avaient produit sur l'empereur -Alexandre, l'empressement de ce prince à saisir cette occasion de -prouver sa fidélité à la France, en ne voulant tenir que de sa main ce -qu'il pourrait tenir de la main de l'Angleterre. Il lui exprima plus -vivement que jamais la résolution de se déclarer contre l'Angleterre -et la Suède, contre l'Autriche même, s'il en était besoin, afin -d'amener cette dernière puissance à la politique de Tilsit. C'est -ainsi que, dans le langage du jour (car on s'en crée un pour chaque -circonstance), on qualifiait le système de tolérance qu'on s'était -réciproquement promis les uns aux autres, pour les entreprises qu'on -serait tenté de faire chacun de son côté. Mais M. de Romanzoff -ajoutait qu'il fallait que la Russie obtînt l'équivalent de tout ce -qu'elle était disposée à permettre, ne fût-ce que pour rendre la -nouvelle alliance populaire et durable. Recevant dans ce moment des -dépêches de Constantinople qui annonçaient de nouveaux désordres, M. -de Romanzoff dit en souriant au général Savary, qu'il voyait bien que -c'en était fait du vieil empire ottoman, et que, sans que l'empereur -Alexandre s'en mêlât, l'empereur Napoléon serait bientôt obligé -d'annoncer lui-même, dans le _Moniteur_, l'ouverture de la succession -des sultans, pour que _les héritiers naturels eussent à se présenter_. - -Tandis que tout était prodigué au général Savary, les instances, les -caresses, les épanchements, les cadeaux même, l'empereur Alexandre, -sans en rien dire, fit donner à son armée l'ordre de ne point évacuer -les provinces du Danube, sous prétexte que l'armistice ne pouvait être -ratifié tel qu'il était. Lui et son ministre répétèrent qu'il fallait -les laisser tranquilles au sujet des Turcs, ne pas exiger que les -Russes s'abaissassent devant des barbares, s'occuper le plus tôt -possible d'un arrangement territorial en Orient, s'envoyer des -ambassadeurs de confiance, et surtout diriger sur Saint-Pétersbourg -des acheteurs français, pour remplacer les acheteurs anglais. -Alexandre demanda spécialement deux choses: d'abord, l'autorisation de -faire élever en France les cadets appelés à servir dans la marine -russe, lesquels étaient ordinairement élevés en Angleterre, où ils -contractaient un fâcheux esprit; ensuite la faculté d'acheter dans les -manufactures françaises des fusils pour remplacer ceux des soldats -russes, qui étaient de mauvaise qualité; ajoutant que, les deux armées -étant destinées maintenant à servir la même cause, elles pouvaient -échanger leurs armes. Il accompagna ces paroles gracieuses d'un -magnifique présent de fourrures pour l'empereur Napoléon, en disant -qu'il voulait _être son marchand de fourrures_, et répéta qu'il -attendait M. de Tolstoy pour le faire partir dès qu'on l'aurait -définitivement agréé à Paris. - -[En marge: Sentiments qu'éprouve Napoléon en apprenant les -dispositions de la Russie, et le prix auquel on peut acheter son -dévouement.] - -[En marge: Efforts du général Sébastiani pour dissuader Napoléon de -tout projet d'alliance avec la Russie, fondée sur le partage de -l'Empire turc.] - -En apprenant ces détails, fidèlement rapportés par le général Savary, -Napoléon fut à la fois satisfait et embarrassé, car il vit bien qu'il -pouvait disposer à son gré de l'empereur Alexandre et de son ministre -principal; mais il avait réfléchi froidement depuis Tilsit, et il -commençait à penser que c'était chose grave que de laisser faire un -nouveau pas vers Constantinople au gigantesque empire de -Pierre-le-Grand, empire dont la croissance depuis un siècle était si -rapide qu'elle avait de quoi épouvanter le monde. Le général -Sébastiani de son côté lui écrivait de Constantinople que les Russes y -étaient abhorrés; que si les Turcs avaient la moindre espérance de -trouver un appui auprès de la France, ils se jetteraient eux-mêmes -dans ses bras, et qu'au lieu d'avoir à les combattre pour les forcer à -devenir sujets de la Russie, il suffirait peut-être d'un léger secours -pour les aider à devenir sujets de la France; que toutes les parties -de l'empire propres par leur situation à devenir françaises, se -donneraient spontanément à nous; que, dans ce cas, c'est avec -l'Autriche et non avec la Russie qu'il faudrait chercher à s'entendre; -que l'accord avec l'Autriche serait bien plus facile et plus -avantageux, soit qu'on voulût partager, soit qu'on voulût conserver -l'empire ottoman; car si on le partageait, elle demanderait moins, -toujours satisfaite que la Russie n'eût rien sur les bords du Danube; -et, si on se décidait à le conserver, elle se tiendrait pour si -heureuse d'une telle résolution qu'on aurait son concours avec de -très-faibles sacrifices. Ces diverses idées, qui avaient toutes leur -côté spécieux, s'étaient succédé et alternativement combattues dans -l'esprit de Napoléon, dont l'activité ne reposait jamais, et il ne -voulait pas être trop pressé de prendre un parti sur un sujet aussi -important. Dans un système d'ambition modérée, refuser des -satisfactions à l'ambition russe, eût été fort sage. Mais avec ce -qu'on avait entrepris, avec ce qu'on allait entreprendre encore, -c'était ajouter à la témérité de la politique française que de -s'engager dans de nouveaux événements, sans s'attacher complétement la -Russie, par un sacrifice en Orient. - -[En marge: Napoléon cherche à ajourner les idées de partage à l'égard -de la Turquie, et s'efforce de pousser l'ambition de la Russie vers la -Finlande.] - -Napoléon imagina de satisfaire l'ambition moscovite, non vers -l'Orient, où elle était vivement attirée, mais vers le Nord, où elle -l'était fort peu, et de lui livrer la Finlande, sous prétexte de la -pousser sur la Suède. C'est beaucoup, se disait-il, qu'une conquête -telle que celle de la Finlande, et l'empereur Alexandre doit y trouver -pour l'opinion russe une première satisfaction, qui lui donnera le -temps d'en attendre d'autres. C'était beaucoup en effet que la -Finlande, surtout en considérant les véritables intérêts européens; -car si la Russie, en prenant la Moldavie et la Valachie, faisait vers -les Dardanelles un progrès alarmant pour l'Europe, elle en faisait un -non moins inquiétant vers le Sund, en s'appropriant la Finlande. -Malheureusement, tandis qu'elle obtenait ainsi une extension -regrettable pour l'indépendance future de l'Europe, elle recevait un -présent presque sans prix à ses yeux. Napoléon donnait beaucoup en -réalité, fort peu en apparence; et c'est le contraire qu'il aurait -fallu qu'il fît, pour acheter au meilleur marché possible la nouvelle -alliance qui allait devenir le fondement de toutes ses entreprises -ultérieures. Il se flatta donc de contenter la Russie avec la -Finlande; et quant aux provinces du Danube, il résolut d'ajourner -toute décision à leur égard, sans détruire toutefois les espérances -qu'il avait besoin d'entretenir. - -[En marge: Choix de M. de Caulaincourt pour ambassadeur en Russie.] - -Il avait eu, lui aussi, beaucoup de peine à trouver un ambassadeur qui -pût convenir à Saint-Pétersbourg, et il avait fini par choisir M. de -Caulaincourt, actuellement grand écuyer, militaire de profession, -homme droit, sensé, digne, très-injustement compromis dans l'affaire -du duc d'Enghien (ce que Napoléon regardait presque comme une -convenance pour l'ambassade de Russie); mais très-propre à imposer au -jeune empereur, à le suivre partout, et à dissimuler par sa droiture -même ce qu'aurait d'un peu artificieux une mission dont le but était -de ne pas tenir tout ce qu'on laissait espérer. Napoléon instruisit M. -de Caulaincourt de ce qui s'était passé à Tilsit, lui avoua qu'en -s'efforçant de contenter l'empereur Alexandre il ne voulait cependant -pas lui faire des concessions trop dangereuses pour l'Europe, et lui -recommanda de ne rien négliger pour conserver une alliance sur -laquelle devait reposer désormais toute sa politique. Il plaça à sa -suite quelques-uns des jeunes gens les plus distingués de sa cour, et -lui alloua la somme de huit cent mille francs par an, afin qu'il pût -représenter dignement le grand Empire. - -[En marge: Réponse de Napoléon à l'empereur Alexandre.] - -Il écrivit en même temps à l'empereur Alexandre pour le remercier de -ses présents, et lui en offrir de magnifiques en retour (c'étaient des -porcelaines de Sèvres de la plus grande beauté); pour lui demander -instamment de l'aider à ramener la paix, en forçant l'Angleterre à la -subir; pour le prier de renvoyer à l'instant même de Saint-Pétersbourg -les ambassadeurs d'Angleterre et de Suède; pour le prévenir qu'une -armée française allait occuper le Danemark, en vertu d'un traité -d'alliance conclu avec la cour de Copenhague, et le presser de faire -marcher une armée russe en Suède, afin que le Sund fût ainsi fermé des -deux côtés; pour lui donner de nouveau son adhésion expresse à la -conquête de la Finlande; pour lui annoncer les démarches qu'il faisait -auprès de l'Autriche, afin de la décider à adhérer à la politique de -Tilsit, et lui annoncer aussi l'entrée d'armées nombreuses dans la -péninsule espagnole, dans le but de la fermer définitivement aux -Anglais; pour lui dire enfin qu'il était étranger à la rédaction de -l'armistice avec la Porte, qu'il le désapprouvait (ce qui emportait -l'approbation tacite de l'occupation prolongée des provinces du -Danube), et que, quant au maintien ou au partage de l'empire ottoman, -cette question était si grave, si intéressante dans le présent et -l'avenir, qu'il avait besoin d'y penser mûrement; qu'il ne pouvait en -traiter par écrit, et que c'était avec M. de Tolstoy qu'il se -proposait de l'approfondir; qu'il la réservait à cet ambassadeur, et -que c'était même afin de l'attendre qu'il avait retardé son départ -pour l'Italie, où il était cependant pressé de se rendre. -Unissons-nous, disait Napoléon à Alexandre, et _nous accomplirons les -plus grandes choses des temps modernes_.--Napoléon manda en outre à -l'empereur et à M. de Romanzoff, que le ministre Decrès allait acheter -vingt millions de munitions navales dans les ports de la Russie, que -la marine française recevrait tous les cadets russes qu'on lui -donnerait à instruire, et enfin que cinquante mille fusils du meilleur -modèle étaient à la disposition du gouvernement impérial, qui pouvait -les envoyer prendre au lieu qu'il lui plairait de désigner. - -Tandis qu'il écrivait avec effusion à l'empereur Alexandre, Napoléon -recommanda à M. de Caulaincourt de ne pas trop parler d'une prochaine -entrevue; car, dans un nouveau tête-à-tête impérial, il faudrait -arriver à une conclusion relativement à la Turquie, ce qu'il redoutait -infiniment. Toutefois la Finlande immédiatement accordée, les -provinces du Danube laissées en perspective, le silence gardé sur leur -occupation prolongée, enfin beaucoup de témoignages d'intimité, -paraissaient à Napoléon et étaient effectivement des moyens suffisants -de vivre en bon accord, pendant un temps plus ou moins long, mais -restreint. - -[En marge: Arrangement de Napoléon avec l'Autriche pour la rattacher à -la politique dite de Tilsit.] - -Napoléon, malheureusement, ne s'était pas borné à voir dans l'attentat -de l'Angleterre contre le Danemark une occasion de ramener à lui -l'opinion de l'Europe, il y avait découvert au contraire un prétexte -pour se permettre de nouvelles entreprises, et il voulait profiter de -la prolongation de la guerre pour achever tous les arrangements qu'il -méditait. Il pensa que pour mieux arriver à son but il convenait de se -concilier la cour d'Autriche, et de faire cesser avec elle un état de -malaise extrême, qui provenait, indépendamment des chagrins ordinaires -de cette cour, des derniers événements de la guerre. L'Autriche s'en -voulait à elle-même d'avoir armé, sans profiter de l'occasion d'agir -qui s'offrait après Eylau et avant Friedland; de s'être livrée à des -dépenses inutiles, et d'avoir montré en pure perte des dispositions -dont Napoléon ne pouvait pas être dupe. Elle était inquiète de ce -qu'il allait exiger d'elle pour la punir, plus inquiète encore de ce -qu'il avait pu promettre à la Russie sur le Danube, et peu consolée -par le langage de l'Angleterre, qui lui répétait toujours qu'il -fallait d'une part se préparer sérieusement à la guerre, et de l'autre -ramener la Russie en lui accordant soi-même tout ce que Napoléon était -près de lui accorder; c'est-à-dire, après quinze ans d'affreux -malheurs, s'en infliger un nouveau, plus grand que tous les autres, -celui de voir les Russes sur le bas Danube. - -[En marge: Explications amicales de Napoléon avec le duc de -Wurtzbourg.] - -Napoléon, qui n'avait pas eu de peine à discerner le malaise de -l'Autriche, tenait à le faire cesser, pour être plus libre de ses -actions. Il avait reçu à Fontainebleau, avec une parfaite courtoisie, -le duc de Wurtzbourg, frère de l'empereur François, transféré, comme -nous l'avons dit bien des fois, de principautés en principautés, et -très-désireux de rapprocher l'Autriche de la France, pour n'avoir plus -à souffrir de leurs querelles. Napoléon s'expliqua longuement et en -toute franchise avec ce prince, le rassura complétement sur ses -intentions vis-à-vis de la cour de Vienne, à laquelle il ne voulait, -disait-il, rien enlever, à laquelle, au contraire, il était prêt à -rendre la place de Braunau, demeurée dans les mains des Français -depuis l'infidélité commise à l'égard des bouches du Cattaro. -Napoléon déclara que, les bouches du Cattaro lui avant été -restituées, il se considérait comme sans droit et sans intérêt à -garder Braunau, place importante qui commandait le cours de l'Inn; -que, du côté de l'Istrie, il ne demandait rien que la conservation de -la route militaire accordée antérieurement pour le passage des troupes -françaises qui se rendaient en Dalmatie; que tout au plus, si on y -consentait à Vienne, il proposerait une rectification de frontières -entre le royaume d'Italie et l'empire d'Autriche, rectification qui se -bornerait à échanger les petits territoires italiens situés sur la -rive gauche de l'Izonzo, contre les petits territoires autrichiens -situés sur la rive droite, de manière à prendre pour limite le thalweg -de ce fleuve; que cela fait il n'exigerait rien de plus, et était tout -disposé à respecter scrupuleusement la lettre des traités. Sous le -rapport de la politique générale, Napoléon ajouta qu'il s'unissait à -la Russie pour demander à l'Autriche de l'aider à rétablir la paix, en -fermant les côtes de l'Adriatique au commerce anglais; que l'atroce -événement de Copenhague en faisait un devoir pour toutes les -puissances; que, si l'Autriche prenait ce parti, elle aurait l'honneur -du rétablissement de la paix, car l'Angleterre ne tiendrait pas devant -l'unanimité bien prononcée du continent; qu'enfin, cet accord sur -toutes choses étant obtenu, la cour de Vienne renoncerait sans doute à -des armements inutiles, dispendieux, inquiétants; que, de son côté, -Napoléon n'aurait rien de plus pressé que d'éloigner ses armées, et de -les transporter vers les rivages de la basse Italie. Quant à la -Turquie, Napoléon en parla très-vaguement, et ne se montra disposé à -aucune résolution prochaine. De plus, il laissa toujours entendre que -rien en Orient ne devait se faire que d'accord avec l'Autriche, -c'est-à-dire en lui ménageant sa part, dans le cas où l'empire ottoman -cesserait d'exister. - -[En marge: Octob. 1807.] - -Ces explications, qui étaient données avec bonne foi, et qui furent -reçues avec joie par le duc de Wurtzbourg, ces explications transmises -à Vienne y causèrent un vrai soulagement. Quelque fût le regret qu'on -éprouvât de n'avoir pas saisi le moment où Napoléon marchait sur le -Niémen pour se placer entre lui et le Rhin, on ne demandait pas mieux, -maintenant que l'occasion était perdue, que de demeurer tranquille, et -de n'avoir pas un tel ennemi sur les bras, lorsqu'on était seul et -sans autre allié que l'Angleterre, alliée peu secourable, qui, -lorsqu'elle avait poussé les puissances continentales à la guerre et -les avait fait battre, se retirait tranquillement dans son île, se -plaignant de la mauvaise qualité des troupes auxiliaires. Apprendre -qu'on pouvait recouvrer Braunau sans rien perdre en Istrie, apprendre -en outre que rien de prochain ne se préparait en Orient, aurait -procuré au cabinet autrichien une véritable joie, si dans l'état des -choses il eût été capable d'en éprouver. Aussi parut-il enclin à faire -tout ce que voudrait Napoléon, soit quant au thalweg de l'Izonzo, soit -quant aux démarches à tenter auprès de l'Angleterre, dont la conduite -à Copenhague était si odieuse, que même à Vienne on n'hésitait pas à -la condamner hautement. En conséquence, des pouvoirs furent envoyés à -M. de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, pour signer une -convention qui embrasserait tous les objets sur lesquels un accord -était désirable, et paraissait facile depuis les explications -échangées à Fontainebleau. - -[En marge: Convention de Fontainebleau entre l'Autriche et la France.] - -[En marge: Concours de l'Autriche à la politique continentale, et -déclarations faites par elle à Londres.] - -Il fut convenu que la place de Braunau serait remise à l'Autriche, que -le thalweg de l'Izonzo serait pris pour frontière des possessions -autrichiennes et italiennes, et qu'une route militaire continuerait -d'être ouverte à travers l'Istrie aux troupes françaises qui se -rendaient en Dalmatie. La convention contenant ces stipulations fut -signée à Fontainebleau le 10 octobre. Aux stipulations écrites on -joignit des promesses formelles relativement à l'Angleterre. -L'Autriche ne pouvait pas envers cette vieille alliée procéder par une -brusque et ferme déclaration de guerre, mais elle promit d'arriver au -résultat désiré en y apportant des formes qui n'ôteraient rien à la -fermeté de ses résolutions. En effet elle chargea M. de Stahremberg, -son ambassadeur à Londres, de se plaindre de l'acte commis sur -Copenhague, comme d'un attentat que devaient ressentir vivement tous -les États neutres, d'exiger une réponse aux offres de médiation qui -avaient été faites en avril par la cour d'Autriche, en juillet par la -cour de Russie, et de signifier que si l'Angleterre ne répondait pas -dans un délai prochain à des ouvertures de paix tant de fois -réitérées, sauf à débattre ensuite les conditions en présence des -puissances médiatrices, on serait forcé de rompre toute relation avec -elle, et de rappeler l'ambassadeur d'Autriche. À ces communications -officielles il fut ajouté la déclaration secrète, que l'Autriche, -complétement isolée sur le continent, était incapable de tenir tête à -la Russie et à la France réunies; qu'elle était donc obligée de leur -céder; que d'ailleurs en ce moment la France lui accordait des -conditions tolérables; que décidément elle ne pouvait ni ne voulait -plus songer à la guerre, et que l'Angleterre devait de son côté songer -à la paix; car, s'il en était autrement, elle contraindrait ses -meilleurs amis à se séparer d'elle. Il est vrai que, si le cabinet -parlait ainsi, les partisans passionnés de la guerre cherchaient à -faire croire que ce n'était là qu'une résolution passagère pour -obtenir la remise de Braunau, résolution qui changerait bientôt dès -qu'on aurait ramené la Russie à une autre politique. Malgré ces -assertions du parti de la guerre à Vienne, le cabinet autrichien en -réalité ne demandait pas mieux que de voir ses représentations -pacifiques écoutées à Londres, et avait pris le parti d'interrompre -les relations diplomatiques avec l'Angleterre, dans le cas où celle-ci -persisterait à fermer l'oreille à tout accommodement. - -Quant à ses armements, l'Autriche donna des assurances beaucoup moins -sincères. Elle affirma qu'elle vidait ses cadres en renvoyant les -hommes qui les avaient remplis momentanément, qu'elle vendait ses -magasins, qu'en un mot elle se remettait sur le pied de paix le plus -étroit. En réalité elle ne renvoyait que les hommes près d'atteindre -l'âge de la libération, pour les remplacer par de jeunes recrues dont -elle faisait l'éducation militaire avec beaucoup de soin, sous la -direction de l'archiduc Charles, toujours occupé d'apporter de -nouveaux perfectionnements à l'organisation de l'armée autrichienne. -Elle ne vendait en fait de magasins que les matières peu propres à -être conservées, et elle remplissait ses arsenaux d'armes et de -munitions de tout genre. En résumé, l'Autriche, adhérant -temporairement aux vues de Napoléon pour s'épargner la guerre, voulait -néanmoins être prête à se venger de ses revers, si des circonstances -nouvelles l'amenaient à reprendre les armes. Pour le présent elle -désirait la paix, même générale. - -[En marge: Le concours de la Prusse et du Danemark aux vues de -Napoléon complète la coalition continentale.] - -Napoléon, dont le plan était sur tous les points de reporter les -hostilités vers le littoral du continent, et pour cela d'en pacifier -l'intérieur, avait déclaré à la Prusse qu'il reprendrait volontiers le -mouvement d'évacuation, un instant suspendu par suite du retard mis à -l'acquittement des contributions, mais qu'il fallait qu'on s'entendît -le plus tôt possible sur le montant de ces contributions et sur leur -mode d'acquittement. La Prusse ayant proposé d'envoyer le prince -Guillaume, Napoléon avait témoigné qu'il l'accueillerait avec -infiniment d'égards. Cette puissance infortunée était si abattue, -qu'elle avait déclaré non-seulement son adhésion au système -continental, mais sa disposition à conclure avec la France un traité -formel d'alliance offensive et défensive. Quant au Danemark, il avait -signé un traité de ce genre, et stipulé l'envoi de troupes françaises -dans les îles de Fionie et de Seeland, pour fermer le Sund, le passer -sur la glace, et envahir la Suède au moment où commenceraient les -opérations des Russes contre la Finlande. - -[En marge: Le départ de l'expédition anglaise pour la Baltique fait -renaître l'idée de se servir de la flottille de Boulogne.] - -[En marge: État de la flottille de Boulogne en 1807.] - -Napoléon, obligé par les événements à continuer la guerre contre -l'Angleterre, et armé de tous les moyens du continent, songea à les -employer avec l'énergie et l'habileté dont il était capable. Même -avant de connaître le résultat de l'expédition de Copenhague, et dès -qu'il avait su que cette expédition se dirigeait vers la Baltique, il -avait fait partir M. l'amiral Decrès pour Boulogne, afin d'inspecter -la flottille, et de voir si elle pourrait embarquer l'armée qu'il -voulait ramener d'Allemagne, aussitôt que la Prusse aurait acquitté -ses contributions. Le départ de l'expédition anglaise envoyée vers le -Sund était une occasion unique pour surprendre l'Angleterre à moitié -désarmée. M. Decrès, transporté en toute hâte à Boulogne, Wimereux, -Ambleteuse, Calais, Dunkerque, Anvers, avait trouvé malheureusement la -flottille dans un état qui la rendait peu propre à se charger d'une -nombreuse armée. Le port circulaire creusé à Boulogne était ensablé de -deux pieds; les ports de Wimereux et d'Ambleteuse, de trois; et il -suffisait de quelques années encore pour faire disparaître ces -créations du génie de Napoléon, et de la constance de nos soldats. La -plupart des bâtiments construits précipitamment et avec du bois vert, -exigeaient de grands radoubs. On n'avait maintenu en état de servir à -la mer qu'environ 300 de ces bâtiments, sur 12 ou 1,300, et ces trois -cents étaient sans cesse occupés à manoeuvrer, ou à former comme en -1804 la ligne d'embossage, du fort de l'Heurt au fort de la Crèche. -Quant aux 900 bâtiments de transport, achetés en tout lieu et à tout -âge, ils étaient presque hors de service, par suite d'un séjour de -quatre années au mouillage. Les marins, organisés pour la plupart en -bataillons, avaient perdu quelques-unes de leurs qualités comme hommes -de mer, mais comme soldats de terre ils présentaient la plus belle -troupe qu'il y eût au monde. Le général Gouvion Saint-Cyr, qui -commandait le camp de Boulogne, déclarait qu'il n'y avait rien de plus -beau dans l'armée française, la garde impériale comprise. Reportés sur -des vaisseaux, et bientôt redevenus marins, ils pouvaient former -l'équipage de douze grands vaisseaux de ligne. Quant à la flottille -hollandaise, renvoyée en partie chez elle, restée en partie à -Boulogne, elle souffrait moins dans son matériel, qui avait été mieux -construit; mais elle s'ennuyait de son oisiveté, et les hommes -regrettaient un emploi plus utile de leur activité et de leur courage. - -[Illustration: Gouvion-Saint-Cyr.] - -[En marge: Organisation de la flottille de Boulogne d'après un nouveau -système.] - -Il n'était donc pas possible de mettre immédiatement la flottille à la -voile, pour la charger de cent cinquante mille hommes, comme en 1804. -Mais avec cinq à six millions de dépenses, deux mois de temps, en -détruisant un cinquième des bâtiments, en radoubant les autres, on -pouvait embarquer sur les deux flottilles, hollandaise et française, -environ 90 mille hommes et 3 à 4 mille chevaux. Cette inspection -terminée et M. Decrès revenu à Paris, Napoléon fut d'avis, comme son -ministre lui-même, qu'on ne devait pas retenir plus long-temps les -marins de la Hollande pour un service aussi éventuel que celui de -cette flottille, toujours en partance et ne partant jamais; qu'il -était difficile de faire sortir un aussi grand nombre de bâtiments à -la fois de ces petits ports, qui bientôt même seraient dans -l'impossibilité de les contenir; qu'il valait mieux diviser cette -expédition, renvoyer les marins hollandais chez eux avec une partie de -leur matériel, garder les meilleurs bâtiments de guerre, détruire les -autres, radouber ceux qu'on aurait conservés, et les rendre propres à -l'embarquement de 60 mille hommes, placer ensuite les matelots -hollandais rentrés chez eux à bord de la flotte du Texel, les marins -français inutiles à la flottille à bord de l'escadre de Flessingue, et -se procurer ainsi, outre la flottille apte à jeter d'un seul coup 60 -mille hommes sur les côtes d'Angleterre, les escadres du Texel et de -Flessingue aptes à en transporter 30 mille des bouches de la Meuse à -celles de la Tamise, sans compter les expéditions qui pourraient -partir de Brest et de tous les autres points du continent. Cette -opinion arrêtée, les ordres furent expédiés, et la flottille de -Boulogne, rendue plus maniable, combinée en même temps avec les -escadres qui s'organisaient au Texel, à Flessingue, à Brest, à -Lorient, à Rochefort, à Cadix, à Toulon, à Gênes, à Tarente, prit -place dans le vaste système conçu par Napoléon, système de camps -établis près des grandes flottes, menaçant sans cesse la -Grande-Bretagne d'une expédition formidable contre son sol ou contre -ses colonies. - -[En marge: Préparatifs de l'expédition de Sicile.] - -Napoléon donna en outre tous les ordres pour l'expédition de Sicile, et -pour le complet approvisionnement des îles Ioniennes, sur lesquelles -toute son attention était en ce moment appelée par le langage que -tenaient les agents anglais à Vienne et à Saint-Pétersbourg. On pouvait -en effet conclure de ce langage que tous les efforts imaginables -seraient tentés pour enlever ces îles aux Français. Napoléon prescrivit -à son frère Joseph, avec une vivacité d'expressions poussée jusqu'à la -passion, de recouvrer Scylla et Reggio, restés aux Anglais depuis -l'expédition de Sainte-Euphémie; de réunir une partie des régiments -composant l'armée de Naples autour de Baies et autour de Reggio, pour -les tenir prêts à s'embarquer. Il enjoignit au prince Eugène de reporter -ses troupes de la haute Italie vers l'Italie moyenne, afin de remplacer -celles qui seraient employées en expéditions maritimes. Il ordonna au -roi Joseph et au prince Eugène de multiplier les expéditions de vivres, -de munitions et de recrues pour Corfou, Céphalonie et Zante. Enfin il -renouvela plus expressément que jamais l'ordre aux deux divisions de -Rochefort et de Cadix d'opérer leur sortie afin de se rendre à Toulon. -Il expédia l'amiral Ganteaume à Toulon, pour y commander la flotte -destinée à dominer la Méditerranée, à terminer la conquête du royaume de -Naples par la prise de la Sicile, et à consolider la domination -française dans les îles Ioniennes par le transport de vastes ressources -dans ces îles. En attendant, il était recommandé aux ingénieurs de la -marine de hâter les constructions entreprises sur tout le littoral -européen. - -[En marge: Départ de l'armée française destinée à envahir le -Portugal.] - -[En marge: Organisation d'une seconde armée pour le Portugal.] - -Tandis qu'il s'occupait ainsi des positions maritimes situées en -Italie, Napoléon avait de nouveau pressé l'expédition du Portugal. Les -trois camps de Saint-Lô, Pontivy, Napoléon, réunis sous le général -Junot à Bayonne, y présentaient un effectif nominal de 26 mille -hommes, un effectif réel de 23, dont 2 mille hommes de cavalerie, et -36 bouches à feu. Un renfort de 3 à 4 mille hommes était en route pour -rejoindre. Le 12 octobre, surlendemain de la convention signée avec -l'Autriche, Napoléon ordonna au général Junot de franchir la frontière -d'Espagne, se contentant d'un simple avis donné à Madrid du passage -des troupes françaises. Il assigna au général Junot la route de -Burgos, Valladolid, Salamanque, Ciudad-Rodrigo, Alcantara, et la rive -droite du Tage jusqu'à Lisbonne. Il lui recommanda la marche la plus -rapide. L'Espagne avait promis de joindre ses forces à celles de la -France pour concourir à l'expédition, et pour participer naturellement -à la distribution du butin. Napoléon avait non-seulement accepté, mais -exigé l'envoi réel d'une force espagnole, sauf à en fixer plus tard la -composition et le prix, quand on aurait réussi à conquérir le -Portugal. Mais, ne comptant ni sur l'Espagne, ni sur les troupes -qu'elle pouvait envoyer, il prépara une seconde armée pour le cas -possible où le Portugal opposerait quelque résistance, et pour le cas -beaucoup plus probable où l'Angleterre réunirait aux bouches du Tage -les forces qui revenaient de l'expédition de Copenhague. Dès son -arrivée à Paris, Napoléon avait voulu que les cinq légions de réserve, -dont il a été si souvent parlé, et qui avaient mission de remplacer -les camps chargés de la défense des côtes, fussent complétement -organisées, instruites et armées. Il avait prescrit aux cinq sénateurs -qui les commandaient, de tout disposer pour faire marcher deux ou -trois bataillons sur les six dont elles étaient composées. Ayant -appris que ces deux ou trois bataillons par chaque légion étaient -prêts, il ordonna de les réunir à Bayonne, de les former en trois -divisions sous les généraux Barbou, Vedel, Malher; de les compléter -avec deux bataillons de la garde de Paris, que le retour de cette -garde, aguerrie en Pologne, rendait disponibles, avec quatre -bataillons suisses qui stationnaient les uns à Rennes, les autres à -Boulogne et à Marseille, enfin avec le troisième bataillon du 5e -léger, en garnison à Cherbourg, et le premier du 47e de ligne, en -garnison à Grenoble. C'étaient vingt et un ou vingt-deux bataillons, -qui allaient partir du siége de chaque légion, c'est-à-dire de Rennes, -Versailles, Lille, Metz, Grenoble, et être rendus vers la fin de -novembre à Bayonne. Ils devaient former un corps de 23 à 24 mille -hommes, suivi de 40 bouches à feu, et de quelques centaines de -cavaliers, sous les ordres de l'un des généraux de division les plus -distingués du temps, du général Dupont, illustré à Albeck, Diernstein, -Hall, Friedland, et destiné par Napoléon à devenir bientôt maréchal. -C'était une seconde armée suffisante pour soutenir celle de Junot, -quelque importance que pussent acquérir les événements du Portugal. -Elle prit le nom de deuxième corps d'observation de la Gironde, -l'armée de Junot ayant déjà reçu le titre de premier corps. Il ne -manquait à l'une et à l'autre de ces armées que de la cavalerie. -Napoléon leur en prépara une nombreuse et bonne, à Compiègne, -Chartres, Orléans et Tours. Il avait, comme on doit s'en souvenir, -pendant la campagne de Pologne, mis autant de soin à entretenir les -dépôts de cavalerie que ceux d'infanterie. Il les avait sans cesse -pourvus d'hommes et de chevaux, et il pouvait en tirer, pour les -employer dans le midi, les renforts que la paix de Tilsit le -dispensait d'envoyer dans le nord. Il ordonna donc de réunir à -Compiègne une brigade de 1,000 hussards, à Chartres une brigade de -1,200 chasseurs, à Orléans une brigade de 1,500 dragons, et une -quatrième de 1,400 cuirassiers à Tours, ce qui formait un total de -5,000 chevaux tiré des dépôts, et bien assez nombreux pour les pays -montagneux où les deux armées de la Gironde étaient appelées à opérer. -Ce n'étaient là que de simples précautions, car il était douteux qu'il -fallût autant de forces en Portugal; mais Napoléon avait grand désir -d'attirer les Anglais de ce côté, et, bien que les soldats qu'il y -envoyait fussent jeunes, il les trouvait suffisants pour les opposer -aux troupes britanniques, et plus que suffisants pour battre les -armées méridionales, dont il ne faisait alors aucun cas. - -[En marge: Réponse du Portugal à Napoléon secrètement concertée avec -l'Angleterre.] - -Tout était donc préparé pour s'emparer du Portugal, indépendamment du -secours promis par les Espagnols. On avait reçu de la cour de Lisbonne -une réponse telle que Napoléon l'avait prévue, et telle qu'il la lui -fallait après l'événement de Copenhague, pour se dispenser de tout -ménagement. Le prince régent du Portugal, gendre, comme on sait, du -roi et de la reine d'Espagne, n'en était pas moins par tradition -héréditaire et par faiblesse personnelle le sujet dévoué de -l'Angleterre. Ses ministres différaient d'avis, il est vrai, et -quelques-uns d'entre eux pensaient que la dépendance de l'Angleterre -n'était ni le régime le plus souhaitable pour le Portugal, ni le -moyen le plus assuré de vendre ses vins et de se procurer des blés. -Mais les autres pensaient que vivre de l'Angleterre et par -l'Angleterre était chose bonne en tout temps, et bien meilleure depuis -que la France était entrée dans la carrière des révolutions, et qu'en -se rapprochant de celle-ci on courait la chance de changer -non-seulement de régime industriel, mais de régime social. Le prince -régent, averti par M. de Lima, son ambassadeur à Paris, et par M. de -Rayneval, chargé d'affaires de France à Lisbonne, des volontés -absolues de Napoléon, avait concerté avec le cabinet britannique la -conduite à tenir, dans le double but de s'épargner la présence d'une -armée française, et de faire essuyer aux intérêts anglais le moindre -dommage possible. En conséquence, on s'était entendu avec M. Canning, -par l'intermédiaire de lord Strangfort, et on avait pris le parti de -concéder à la France l'exclusion apparente du pavillon britannique, si -même il le fallait, une déclaration de guerre simulée contre -l'Angleterre; mais de se refuser, à l'égard des négociants de -celle-ci, à toute mesure contre les personnes et les propriétés, car -Lisbonne et Oporto étaient devenus de vrais comptoirs anglais, où -négociants, capitaux, bâtiments, tout était anglais. Accorder -l'arrestation des personnes et la saisie des propriétés, comme le -demandait Napoléon, c'eût été porter dans ces comptoirs le ravage et -la ruine. Cette réponse convenue, on espérait que, si la France s'en -contentait, le commerce du Portugal, si avantageux à l'activité -britannique, si commode à la paresse portugaise, en serait quitte pour -une gêne momentanée, et que la marine royale anglaise en serait -quitte aussi pour aller directement de Portsmouth à Gibraltar sans -toucher à Lisbonne. Encore ne manquerait-elle pas, au besoin, de -relâcher sur les points les moins fréquentés des côtes du Portugal, en -prétextant le mauvais temps; de quoi la cour de Portugal s'excuserait -en alléguant les lois de l'humanité. Si la France n'acceptait pas de -telles conditions, la cour de Lisbonne, plutôt que de rompre avec -l'Angleterre, était résolue aux dernières extrémités, non pas à une -lutte contre les troupes françaises (elle était incapable de ce noble -désespoir), mais à une fuite au delà des mers. - -Cette race de Bragance, vieillie comme sa voisine la race des Bourbons -d'Espagne, plongée comme elle dans l'ignorance, la mollesse, la -lâcheté, avait pris en aversion et le siècle où se passaient de si -effrayantes révolutions, et le sol même de l'Europe qui leur servait -de théâtre. Elle allait dans sa honteuse misanthropie jusqu'à vouloir -se retirer dans l'Amérique du sud, dont elle partageait le territoire -avec l'Espagne. Les flatteurs de ses vulgaires penchants lui vantaient -sans cesse la richesse de ses possessions d'outre-mer, comme on vante -à un riche qu'on encourage à se ruiner son patrimoine qu'il ne connaît -pas. Ils lui disaient que ce n'était pas la peine de contester aux -oppresseurs de l'Europe le petit sol, tour à tour rocailleux ou -sablonneux, du Portugal, tandis qu'on avait au delà de l'Atlantique un -empire magnifique, presque aussi grand à lui seul que cette triste -Europe qu'un million d'avides soldats se disputaient; empire semé -d'or, d'argent, de diamants, où l'on trouverait le repos, sans un -seul ennemi à craindre. Fuir le Portugal, en abandonner les stériles -rivages aux Anglais et aux Français, qui les arroseraient de leur sang -tant qu'il leur plairait, et laisser au peuple portugais, vieux -compagnon d'armes des Bragance, le soin de défendre son indépendance -s'il y tenait encore, tels étaient les honteux projets qui de temps en -temps calmaient les terreurs du régent de Portugal et de sa famille. -Cependant cette indigne faiblesse n'était combattue chez ce prince que -par une autre faiblesse, c'est-à-dire par la peine de prendre un grand -parti, de se séparer des lieux où il avait passé sa molle vie, d'armer -une flotte, de s'y transporter avec ses domestiques, ses courtisans, -ses richesses, de s'en aller enfin à travers les mers braver une -nouveauté pour en fuir une autre. Entre ces deux faiblesses, la cour -de Portugal hésitait, mais prête à s'embarquer si le bruit des pas -d'une armée française venait frapper ses oreilles. Il fut donc -officiellement répondu à M. de Rayneval qu'on romprait avec la -Grande-Bretagne, bien que le Portugal pût difficilement se passer -d'elle, qu'on irait même jusqu'à lui déclarer la guerre, mais qu'il -répugnait à l'honnêteté du prince régent de faire arrêter les -négociants anglais et saisir leurs propriétés. - -[En marge: La réponse du Portugal décide Napoléon à s'emparer de ce -royaume.] - -Napoléon était trop perspicace pour se payer de semblables défaites. -Il voyait très-clairement que la réponse avait été concertée à -Londres[14], que l'exclusion des Anglais ne serait qu'illusoire, et -qu'ainsi son but principal ne serait pas atteint. Il savait d'ailleurs -que la famille de Bragance nourrissait le projet de se retirer au -Brésil; et il n'en était point fâché, car malheureusement depuis le -désastre de Copenhague ses idées avaient pris un autre cours. Il -voulait, non pas achever en occupant le Portugal la clôture des -rivages du continent, mais s'approprier le Portugal lui-même pour en -disposer à son gré. Au lieu de profiter de l'avantage moral que lui -donnait sur l'Angleterre la honteuse violence commise par celle-ci -contre le Danemark, il était décidé à ne plus s'imposer de ménagements -envers les amis et les complaisants de la politique anglaise, et à les -détruire tous au profit de la famille Bonaparte, se disant qu'à la fin -de la guerre il n'en serait ni plus ni moins; qu'un État de plus -supprimé en Europe n'ajouterait pas aux difficultés de la paix; que ce -qui serait fait serait fait; qu'on adopterait, suivant l'usage, le -_status præsens_ comme base des négociations, et que, si la face de la -Péninsule était changée, on serait bien obligé de l'admettre telle -qu'on la trouverait, et de la comprendre au traité général dans son -nouvel état. En conséquence, il résolut de s'approprier le Portugal, -sauf à s'entendre avec l'Espagne, et même à s'en servir pour -révolutionner l'Espagne elle-même; car elle lui déplaisait, elle le -gênait, elle le révoltait dans son état actuel, autant que les cours -de Naples et de Lisbonne, qu'il avait déjà chassées, ou qu'il allait -chasser de leur trône chancelant. Tel fut le commencement des plus -grandes fautes, des plus grands malheurs de son règne! Notre coeur se -serre en approchant de ce sinistre récit, car ce n'est pas seulement -l'origine des malheurs de l'un des hommes les plus extraordinaires, -les plus séduisants de l'humanité, mais c'est l'origine des malheurs -de notre patrie infortunée, entraînée avec son héros dans une chute -épouvantable. - -[Note 14: Ce n'est point ici une assertion inventée pour justifier -Napoléon de sa conduite envers le Portugal, mais une vérité -authentique, officiellement prouvée. En effet, quelque temps après, -lorsque la cour de Lisbonne réfugiée au Brésil n'avait plus à craindre -les armées françaises, M. Canning avoua à la tribune du parlement que -toutes les réponses du Portugal à Napoléon avaient été concertées avec -le ministère britannique. Des dépêches publiées depuis fournirent -cette preuve avec encore plus de détail et d'évidence.] - -[En marge: Ordre à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, et à Junot de -marcher en toute hâte vers le Tage.] - -Napoléon ordonna donc à M. de Rayneval de quitter Lisbonne, fit -remettre à M. de Lima ses passe-ports, recommanda au général Junot de -hâter la marche de ses troupes, et de n'écouter aucune proposition, -quelle qu'elle fût, sous le prétexte qu'il ne devait se mêler en rien -de négociations, et qu'il avait pour mission unique de fermer Lisbonne -aux Anglais. L'intention de Napoléon, en faisant marcher sans relâche -et sans rémission sur Lisbonne, était de saisir la flotte portugaise, -et de confisquer toutes les propriétés anglaises, tant à Lisbonne qu'à -Oporto. Si la cour de Lisbonne prenait la fuite, il tenait à lui -enlever le plus de matériel naval et de valeurs commerciales qu'il -pourrait. Si elle restait, au contraire, en se soumettant à ses -exigences, la capture de la flotte portugaise, le butin enlevé aux -Anglais, le dédommageraient de ne pouvoir détruire la maison de -Bragance, car il devenait impossible de sévir contre une cour soumise -et désarmée. - -[En marge: Premières pensées de Napoléon à l'égard de la péninsule -espagnole.] - -Mais restait à disposer du Portugal, au cas où la maison de Bragance -s'en irait en Amérique. S'en emparer pour la France n'était pas -admissible, même pour un conquérant qui avait déjà constitué des -départements français sur le Pô, qui devait en constituer bientôt sur -le Tibre et sur l'Elbe. Le donner à un des princes de la maison -Bonaparte, qui attendait encore une couronne, semblait plus -raisonnable; mais c'était adopter pour la Péninsule un arrangement qui -aurait un caractère définitif, et Napoléon de ce côté voulait tout -laisser dans un doute qui n'interdît aucune combinaison ultérieure. -Depuis quelque temps une pensée fatale commençait à dominer son -esprit. Ayant déjà chassé de leur trône les Bourbons de Naples, il se -disait souvent qu'il faudrait un jour agir de même avec les Bourbons -d'Espagne, qui n'étaient pas assez entreprenants pour l'assaillir -ouvertement, comme avaient fait ceux de Naples, mais qui au fond lui -étaient aussi hostiles; qui avaient essayé de le trahir la veille -d'Iéna; qui ne manqueraient pas d'en saisir encore la première -occasion; qui finiraient peut-être par en trouver une mortelle pour -lui, et qui, lorsqu'ils ne le trahissaient pas d'intention, le -trahissaient de fait, en laissant périr dans leurs mains la puissance -espagnole, puissance aussi nécessaire à la France qu'à l'Espagne -elle-même, et aussi complétement anéantie en 1807 que si elle n'avait -jamais existé. Quand Napoléon songeait au danger d'avoir des Bourbons -sur ses derrières, danger peu alarmant pour lui-même, mais -très-inquiétant pour ses successeurs qui n'auraient pas son génie, et -qui rencontreraient peut-être dans les successeurs de Charles IV des -qualités qu'ils n'auraient plus eux-mêmes; quand il songeait à toutes -les bassesses, à toutes les indignités, à toutes les perfidies de la -cour de Madrid, non pas au malheureux Charles IV, mais de sa -criminelle épouse et de son ignoble favori; quand il songeait à l'état -de cette puissance, si grande encore sous Charles III, ayant alors des -finances et une marine imposante, n'ayant plus aujourd'hui ni un écu, -ni une flotte, et laissant inertes des ressources qui dans d'autres -mains auraient déjà servi, par leur réunion avec celles de France, à -réduire l'Angleterre, il était saisi d'indignation pour le présent, de -crainte pour l'avenir; il se disait qu'il fallait en finir, et -profiter de la soumission du continent à ses vues, du concours dévoué -que la Russie offrait à sa politique, de la prolongation inévitable de -la guerre à laquelle l'Angleterre condamnait l'Europe, et de l'odieux -que venait d'exciter contre elle sa conduite envers le Danemark, pour -achever de renouveler la face de l'Occident; pour y substituer partout -les Bonaparte aux Bourbons; pour régénérer une noble et généreuse -nation, endormie dans l'oisiveté et l'ignorance; pour lui rendre sa -puissance, et procurer à la France une alliée fidèle, utile, au lieu -d'une alliée infidèle, inutile, désespérante. Napoléon se disait, -enfin, que la grandeur du résultat l'absoudrait de la violence ou de -la ruse qu'il faudrait peut-être employer pour renverser une cour -toujours prête à le trahir lorsque dans ses courses incessantes il -s'éloignait de l'Occident, prompte à se prosterner quand il y -revenait, donnant enfin cent raisons réelles, mais aucune raison -ostensible de la détruire. - -Ces pensées auraient été vraies, justes, réalisables même, si déjà il -n'avait entrepris au nord plus d'oeuvres qu'il n'était possible d'en -accomplir en plusieurs règnes, si déjà il ne s'était chargé de -constituer l'Italie, l'Allemagne, la Pologne! De toutes ces oeuvres, -non pas la plus facile, mais la plus urgente, la plus utile après la -constitution de l'Italie, c'eût été la régénération de l'Espagne. Sur -les quatre cent mille vieux soldats, employés du Rhin à la Vistule, -cent mille y auraient suffi, et n'auraient pu recevoir un meilleur -emploi. Mais ajouter à tant d'entreprises au nord une entreprise -nouvelle au midi, la tenter avec des troupes à peine organisées, était -bien grave et bien hasardeux! Napoléon ne le croyait pas. Il ne savait -pas une difficulté qu'il n'eût vaincue du Rhin au Niémen, de l'Océan à -l'Adriatique, des Alpes juliennes au détroit de Messine, du détroit de -Messine aux bords du Jourdain. Il méprisait profondément les troupes -méridionales, leurs officiers, leurs chefs, ne faisait pas beaucoup -plus de cas des troupes anglaises, et ne considérait pas les Espagnes -comme plus difficiles à soumettre que les Calabres. Elles étaient plus -vastes, à la vérité; ce qui signifiait que si trente mille hommes -avaient suffi dans les Calabres, quatre-vingt ou cent suffiraient en -Espagne, surtout quand on apporterait à la brave nation espagnole, au -lieu de la dissolution honteuse où elle était plongée, une -régénération qu'elle appelait de tous ses voeux! Ce n'était donc pas -la difficulté matérielle qui faisait hésiter Napoléon, c'était la -difficulté morale, c'était l'impossibilité de trouver aux yeux du -monde un prétexte plausible pour traiter Charles IV et sa femme comme -il avait traité Caroline de Naples et son époux. Or, une dynastie qui -au retour de Tilsit lui envoyait trois ambassadeurs pour lui rendre -hommage; qui, tout en le trahissant secrètement quand elle pouvait, -lui donnait ses armées, ses flottes dès qu'il les demandait, une telle -dynastie ne fournissait pour la détrôner aucun motif que le sentiment -public de l'Europe pût accepter comme spécieux. Si puissant, si -glorieux que fût Napoléon; qu'aux victoires de Montenotte, de -Castiglione, de Rivoli, il eût ajouté celles des Pyramides, de -Marengo, d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland; qu'au Concordat, -au Code civil, il eût ajouté cent mesures d'humanité et de -civilisation, il n'était pas possible, sans révolter le monde, de -venir dire un jour: Charles IV est un prince imbécile, trompé par sa -femme, dominé par un favori qui avilit et ruine l'Espagne; et moi, -Napoléon, en vertu de mon génie, de ma mission providentielle, je le -détrône pour régénérer l'Espagne.--De telles manières de procéder, -l'humanité ne les permet à aucun homme quel qu'il soit. Elle les -pardonne quelquefois après l'événement, après le succès, et alors elle -y adore la main de Dieu, si le bien des nations en est résulté. Mais -en attendant elle considère de telles entreprises comme un attentat à -la sainte indépendance des nations. - -Napoléon ne pouvait donc pas détrôner Charles IV pour son imbécillité, -pour sa faiblesse, pour l'adultère de sa femme, pour l'abaissement de -l'Espagne. Il lui aurait fallu un grief qui lui conférât le droit -d'entrer chez son voisin, et d'y changer la dynastie régnante. Il lui -aurait fallu une trahison dans le genre de celle que se permit la -reine de Naples, lorsqu'après avoir signé un traité de neutralité, -elle assaillit l'armée française par derrière; ou bien un massacre tel -que celui de Vérone, lorsque la république de Venise égorgea nos -blessés et nos malades pendant que l'armée française marchait sur -Vienne. Mais Napoléon n'avait à alléguer qu'une proclamation -équivoque, publiée la veille d'Iéna pour appeler la nation espagnole -aux armes, proclamation qu'il avait affecté de considérer comme -insignifiante, qui était accompagnée, il est vrai, de communications -secrètes avec l'Angleterre, démontrées depuis, fortement soupçonnées -alors, mais niées par la cour d'Espagne; et de tels griefs ne -suffisaient pas pour justifier ces mots romains prononcés déjà contre -les Bourbons de Naples: _Les Bourbons d'Espagne ont cessé de régner_. - -[En marge: Résolution de Napoléon de tout laisser en suspens en -Espagne.] - -Napoléon toutefois attendait des divisions intestines qui troublaient -l'Escurial un prétexte pour intervenir, pour entrer en libérateur, en -pacificateur, en voisin offensé peut-être. Mais s'il avait une pensée -générale, systématique, quant au but à atteindre, il n'était fixé ni -sur le jour, ni sur la manière d'agir. Il se serait même accommodé -d'une simple alliance de famille entre les deux cours, qui eût promis -une régénération complète de l'Espagne, et par cette régénération une -alliance sincère et utile entre les deux nations. Aussi ne voulait-il, -à propos du Portugal, aucun parti définitif qui l'enchaînât à l'égard -de la cour de Madrid. Il aurait pu, par exemple, et c'eût été le parti -le plus sûr, donner le Portugal à l'Espagne, moyennant les Baléares, -les Philippines, ou telle autre possession éloignée. Il aurait ainsi -transporté de joie la nation espagnole, en satisfaisant la plus -ancienne, la plus constante de ses ambitions; il aurait enchanté la -cour elle-même en jetant un voile glorieux sur ses turpitudes; il -aurait fait aimer l'alliance de la France, qui jusqu'ici ne paraissait -qu'onéreuse aux Espagnols. Mais agir de la sorte c'eût été récompenser -la lâcheté, la trahison, l'incapacité, comme la fidélité la mieux -éprouvée et la plus utile. On ne pouvait guère l'exiger d'un allié -aussi mécontent que Napoléon avait sujet de l'être. Il y avait un -autre parti à prendre, c'était de s'approprier, en échange du -Portugal, quelques provinces espagnoles voisines de notre frontière, -et de se créer un pied-à-terre au delà des Pyrénées, comme on en avait -un au delà des Alpes, par la possession du Piémont; politique -détestable, bonne tout au plus pour l'Autriche, qui a toujours voulu -posséder le revers des Alpes, et dont le sol d'ailleurs, composé de -conquêtes mal liées ensemble, n'est pas dessiné par la nature de -manière à lui inspirer le goût des frontières bien tracées. S'emparer -des provinces basques et de celles qui bordent l'Èbre, telles que -l'Aragon et la Catalogne, eût donc été une faute contre la géographie, -un moyen assuré de blesser tous les Espagnols au coeur, et une bien -impuissante manière de placer leur gouvernement sous la dépendance de -Napoléon; car pour soumis, incapable de se défendre, ce gouvernement -l'était; mais habile, actif, dévoué, tel enfin qu'il fallait le -souhaiter, il ne le serait pas devenu par l'abandon de l'Aragon ou de -la Catalogne à la France. On l'aurait ainsi rendu plus méprisable, -mais non plus fort, plus courageux, plus appliqué. - -[En marge: Opinion et conseils de M. de Talleyrand relativement aux -affaires d'Espagne.] - -[En marge: L'archichancelier Cambacérès privé de toute confidence au -sujet de l'Espagne.] - -Cette manière de disposer du Portugal était la plus mauvaise de -toutes, et la plus dangereuse. Napoléon n'y inclinait pas. Cependant -il l'avait examinée comme toutes les autres, et même à cette époque, -ce qui prouve qu'il y avait pensé, il faisait demander à la légation -française à Madrid une statistique des provinces basques et des -provinces que l'Èbre arrose dans son cours. Auprès de lui se trouvait -alors un conseiller dangereux, dangereux non parce qu'il manquait de -bon sens, mais parce qu'il manquait de l'amour du vrai: c'était M. de -Talleyrand, qui, ayant deviné les secrètes préoccupations de Napoléon, -exerçait sur lui la plus funeste des séductions, c'était de -l'entretenir sans relâche de l'objet de ses pensées. Il n'y a pas pour -la puissance de flatteur plus dangereux que le courtisan disgracié qui -veut recouvrer sa faveur. Le ministre Fouché, ayant perdu en 1802 le -portefeuille de la police, pour avoir improuvé l'excellente -institution du Consulat à vie, s'était efforcé de regagner son -portefeuille perdu en secondant par mille intrigues la funeste -institution de l'Empire. M. de Talleyrand jouait en ce moment un rôle -pareil. Il avait sensiblement déplu à Napoléon en voulant quitter le -portefeuille des affaires étrangères pour la position de grand -dignitaire, et il cherchait à lui plaire de nouveau, en le conseillant -comme il aimait à l'être. M. de Talleyrand était du voyage de -Fontainebleau. Il voyait depuis l'événement de Copenhague la série -des guerres reprise et continuée, la France lançant la Russie au nord -et à l'orient, pour pouvoir se lancer elle-même au midi et à -l'occident, la question du Portugal devenue pressante, et, s'il -n'avait pas assez de génie pour juger les arrangements qui convenaient -le mieux à l'Europe, il avait assez d'entente des passions humaines -pour juger que Napoléon était plein de pensées encore vagues, mais -absorbantes, relativement à la Péninsule. Cette découverte faite, il -avait essayé d'amener l'entretien sur ce sujet, et il avait vu tout à -coup la froideur de Napoléon à son égard s'évanouir, la conversation -renaître, et sinon la confiance, du moins l'abandon se rétablir. Il en -avait profité, et n'avait cessé d'ajouter, au tableau déjà si hideux -de la cour d'Espagne, des couleurs dont ce tableau n'avait pas besoin -pour offenser les yeux de Napoléon. À propos du Portugal, il avait -paru fort d'avis que descendre sur l'Èbre, s'y établir, en -compensation de la cession faite à l'Espagne des bords du Tage, était -une position d'attente, utile et bonne à prendre. Napoléon n'inclinait -pas vers ce projet, et en préférait un autre. Mais M. de Talleyrand -n'en était pas moins devenu son plus intime confident, après avoir été -accueilli pendant deux mois avec une froideur extrême. On voyait sans -cesse Napoléon, dès qu'il revenait de la chasse, ou qu'il quittait le -cercle des femmes, on le voyait en tête-à-tête avec M. de Talleyrand, -parler longuement, avec feu, quelquefois avec une sombre -préoccupation, d'un sujet évidemment grave, qu'on ignorait, qu'on ne -s'expliquait même pas, tant l'Empire semblait puissant, prospère et -pacifié depuis Tilsit! Napoléon, se promenant dans les vastes galeries -de Fontainebleau, tantôt avec lenteur, tantôt avec une vitesse -proportionnée à celle de ses pensées, mettait à la torture le -courtisan infirme, qui ne pouvait le suivre qu'en immolant son corps, -comme il immolait son âme à flatter les funestes et déplorables -entraînements du génie. Un seul homme, privé pour la première fois de -la confiance dont il avait joui, l'archichancelier Cambacérès, -pénétrait le sujet de ces entretiens, n'osait malheureusement ni les -interrompre, ni opposer ses assiduités à celles de M. de Talleyrand; -car avec le temps Napoléon, devenu pour lui plus impérieux sans être -moins amical, était moins accessible aux conseils de sa timide -sagesse. Quelques mots échappés à l'archichancelier Cambacérès avaient -suffi pour déceler l'opposition de cet homme d'État clairvoyant à -toute nouvelle entreprise, et particulièrement à toute immixtion dans -les affaires inextricables de la Péninsule, où des gouvernements -corrompus régnaient sur des peuples à demi sauvages, où l'on devait -trouver décuplées les difficultés que Joseph rencontrait dans les -Calabres. Napoléon avait donc parfaitement discerné l'opinion du -prince Cambacérès, et, craignant l'improbation d'un homme sage, lui -qui ne craignait pas le monde, il lui témoignait la même amitié, mais -plus la même confiance[15]. - -[Note 15: Je rapporte ici l'assertion du prince Cambacérès lui-même, -confirmée par le dire de témoins oculaires, les uns anciens ministres -de Napoléon, les autres membres de sa cour, et par de nombreuses -correspondances.] - -[En marge: Intervention de M. Yzquierdo, envoyé secret du prince de la -Paix, dans les négociations relatives au Portugal.] - -On venait de voir paraître à Fontainebleau un autre personnage, -celui-là obscur, rarement admis à l'honneur de figurer en présence de -Napoléon, mais aussi rusé, aussi habile qu'aucun agent secret puisse -l'être: c'était M. Yzquierdo, l'homme de confiance du prince de la -Paix, et envoyé à Paris, comme nous l'avons dit plus haut, pour -traiter sérieusement les affaires que MM. de Masserano et de Frias ne -traitaient que pour la forme. Il était non-seulement chargé des -intérêts de l'Espagne, mais aussi des intérêts personnels du prince de -la Paix, auquel il était fort attaché, en ayant été distingué et -apprécié jusqu'à recevoir de lui les plus importantes missions. Il -faisait le mieux qu'il pouvait les affaires de son pays, et celles -d'Emmanuel Godoy; car, bien que dévoué à ce dernier, il était bon -Espagnol. Doué d'une sagacité rare, il avait pressenti que le moment -critique approchait pour l'Espagne; car d'une part Napoléon se -dégoûtait chaque jour davantage d'une alliée incapable et perfide, et -d'autre part, ayant successivement touché à toutes les questions -européennes, il était naturellement conduit à celle de la Péninsule, -et amené aux affaires du midi, par la conclusion, du moins apparente, -de celles du nord. Aussi cet agent subtil et insinuant employait-il -tous ses efforts pour être informé de ce qui se passait dans les -conseils de l'Empereur. Il avait trouvé un moyen d'y pénétrer par le -grand maréchal du palais, Duroc, lequel avait épousé une dame -espagnole, fille de M. d'Hervas, autrefois chargé des affaires de -finances de la cour de Madrid, et depuis devenu marquis d'Almenara et -ambassadeur à Constantinople. M. Yzquierdo avait cultivé cette -précieuse relation, et cherchait à travers la droiture et la -discrétion du grand maréchal Duroc, soit à découvrir les desseins de -Napoléon, soit à lui faire parvenir des paroles utiles. Il n'avait pas -manqué, à l'occasion du Portugal, de paraître plus souvent à -Fontainebleau, pour tâcher d'obtenir le résultat le plus avantageux à -l'Espagne et à son protecteur. - -[En marge: Voeux de la cour de Madrid à l'égard du Portugal.] - -[En marge: Désir du prince de la Paix d'obtenir pour lui-même, et à -titre de principauté souveraine, une portion du Portugal.] - -[En marge: Intérêts de la reine d'Étrurie dans le partage à faire du -Portugal.] - -La cour de Madrid, bien qu'elle sentit tous ses désirs se réveiller à -l'idée d'une opération sur le Portugal, ne voyait pas néanmoins sans -quelque chagrin la maison de Bragance poussée vers le Brésil, car -elle-même éprouvait de grandes inquiétudes pour ses colonies -d'Amérique depuis que les États-Unis avaient secoué le joug de -l'Angleterre. L'établissement d'un État européen et indépendant au -Brésil lui faisait craindre une nouvelle commotion qui conduirait le -Mexique, le Pérou, les provinces de la Plata, à se constituer -également en États libres, et dans les moments où la prévoyance -l'emportait chez elle sur l'avidité, elle aurait mieux aimé voir les -Bragance rester à Lisbonne, que de voir naître par leur départ des -chances d'acquérir le Portugal. Cependant il n'était pas probable que -les Bragance, sauvés une première fois en 1802 par l'Espagne, ce qui -avait coûté à celle-ci l'île de la Trinité, pussent l'être encore une -fois en 1807. Il fallait donc se résigner à ce qu'ils fussent, de gré -ou de force, relégués au Brésil. Dans cette situation, la cour de -Madrid n'avait pas mieux à faire que de chercher à acquérir le -Portugal. Mais elle sentait bien qu'elle avait peu mérité de Napoléon -une si riche récompense; elle se doutait qu'il faudrait l'acheter par -des sacrifices, peut-être même consentir à ce qu'il fût divisé; et -pour ce cas M. Yzquierdo avait une mission secondaire, c'était -d'obtenir l'une des provinces du Portugal pour son protecteur, le -prince de la Paix. Celui-ci voyant de jour en jour se former contre -lui, tant à la cour qu'au sein de la nation, un orage redoutable, -voulait, s'il était précipité du faîte des grandeurs, ne pas tomber -dans le néant, mais dans une principauté indépendante et solidement -garantie. La reine souhaitait avec ardeur pour son favori ce beau -refuge. Le bon Charles IV le croyait dû aux grands services de l'homme -qui, disait-il, l'aidait depuis vingt ans à porter le poids de la -couronne. En conséquence M. Yzquierdo avait reçu de ses souverains, -autant que du prince de la Paix lui-même, la recommandation expresse -de poursuivre ce résultat, dans le cas toutefois où le Portugal ne -serait pas intégralement donné à l'Espagne. Il y avait une autre -ambition à satisfaire encore en cas de partage du Portugal, c'était -celle de la reine d'Étrurie, fille chérie du roi et de la reine -d'Espagne, veuve du prince de Parme, mère d'un roi de cinq ans, et -régente du royaume d'Étrurie, institué il y avait quelques années par -le Premier Consul. On se doutait bien que Napoléon ne laisserait pas -plus à l'Espagne qu'à l'Autriche des possessions en Italie, et, dans -cette prévision, l'on demandait pour la reine d'Étrurie une partie du -Portugal. Le Portugal, divisé alors en deux principautés vassales de -la couronne d'Espagne, serait, devenu en réalité une province -espagnole. De plus la cour de Madrid, dans sa fainéantise, dans son -abaissement, nourrissait un désir ambitieux, c'était d'acquérir un -titre qui couvrit ses misères présentes, et elle souhaitait que -Charles IV s'appelât ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES AMÉRIQUES. -Chacun ainsi dans cette cour avilie eût été satisfait. Le favori -aurait eu une principauté pour y abriter ses turpitudes; la reine -aurait eu le plaisir de pourvoir son favori et avec lui sa fille -préférée; le roi enfin aurait en passant recueilli un titre pour -l'amusement de son imbécile vanité. - -[En marge: Opinion de Napoléon sur les divers projets proposés pour le -Portugal.] - -[En marge: Traité de Fontainebleau résolu le 23 octobre et signé le -27.] - -Telles étaient les idées que M. Yzquierdo avait mission de faire -agréer à Fontainebleau. De tous les projets possibles, le dernier -était celui qui s'éloignait le moins des vues de Napoléon. Il ne -voulait d'abord, comme nous l'avons dit, d'aucun arrangement qui pût -devenir définitif. Il n'entendait pas donner purement et simplement le -Portugal à la cour de Madrid, don qu'elle n'avait pas mérité, et qui -l'aurait relevée aux yeux des Espagnols. Il avait renoncé à l'idée, -préconisée par M. de Talleyrand, de prendre pied au delà des Pyrénées -par l'acquisition des provinces de l'Èbre. Dès lors il devait opinion -préférer, sauf à le modifier, le projet de morcellement qu'avait -apporté M. Yzquierdo, et qui avait pour le moment les seuls avantages -auxquels il aspirât. D'abord Napoléon était résolu à purger l'Italie -de tous princes étrangers, et après en avoir expulsé les Autrichiens -il tenait à en écarter aussi les Espagnols, non pas comme dangereux, -mais comme incommodes. On avait donc bien deviné sa véritable pensée, -en supposant qu'il chercherait à recouvrer l'Étrurie, au moyen d'un -échange contre une portion du Portugal. Ensuite, bien que rempli de -mépris pour le favori qui avilissait et perdait l'Espagne, il tenait à -se l'attacher quelque temps encore, afin de l'avoir à sa disposition -dans les différentes éventualités qu'il prévoyait, ou qu'il voulait -faire naître. Mais il trouvait que c'était trop que de donner à la -reine d'Étrurie une moitié du Portugal pour prix de la Toscane, et au -favori l'autre moitié pour prix de son dévouement. En conséquence, -prenant peu de peine pour persuader des gens auxquels il n'avait qu'à -signifier ses volontés, il dicta à M. de Champagny, le 23 octobre au -matin, une note contenant ses résolutions définitives[16]. Il -accordait à la reine d'Étrurie pour son fils un État de 800 mille âmes -de population, situé sur le Douro, ayant Oporto pour capitale, et -devant porter le titre de royaume de LA LUSITANIE SEPTENTRIONALE. À -l'autre extrémité du Portugal, dans la partie méridionale, il -accordait au prince de la Paix un État de 400 mille âmes de -population, composé des Algarves et de l'Alentejo, sous le titre de -PRINCIPAUTÉ DES ALGARVES. Ces deux petits États réunis représentaient -la population de la Toscane, alors évaluée à 1,200 mille âmes. -Napoléon n'était pas assez content de l'Espagne pour lui rendre plus -qu'il ne lui ôtait. Il se réservait le milieu du Portugal, -c'est-à-dire Lisbonne, le Tage, le haut Douro, portant les noms -d'_Estramadure portugaise_, de _Beyra_, de _Tras-os-Montes_, et -comprenant une population de 2 millions d'habitants, pour en disposer -à la paix. Cet arrangement tout provisoire lui convenait à merveille, -car il laissait toutes choses en suspens, et il offrait ou le moyen de -recouvrer plus tard les colonies espagnoles en rendant les deux tiers -du Portugal à la maison de Bragance, ou le moyen de faire avec la -maison d'Espagne tel partage de territoire qu'on voudrait, si on se -décidait à la laisser régner en se l'attachant par les liens d'un -mariage. Dans tous les cas, il était convenu que les nouvelles -principautés portugaises seraient constituées en souverainetés -vassales de la couronne d'Espagne, et que le pauvre roi Charles IV -s'appellerait, suivant ses désirs, ROI DES ESPAGNES ET EMPEREUR DES -AMÉRIQUES, et porterait comme Napoléon le double titre de MAJESTÉ -IMPÉRIALE ET ROYALE. - -[Note 16: C'est d'après cette note elle-même, et les propres -instructions envoyées de Madrid à M. Yzquierdo, les unes et les autres -conservées au Louvre dans les papiers de Napoléon, que j'écris ce -récit.] - -Outre ces conditions, Napoléon exigeait que l'Espagne joignît aux -troupes françaises une division de 10 mille Espagnols pour envahir la -province d'Oporto, une de 10 à 11 mille pour seconder le mouvement des -Français sur Lisbonne, et une de 6 mille pour occuper les Algarves. Il -était entendu que le général Junot commanderait les troupes françaises -et alliées, à moins que le prince de la Paix ou le roi Charles IV ne -se rendissent à l'armée; ce qu'ils avaient promis de ne pas faire, car -Napoléon n'aurait jamais voulu confier à de tels généraux le sort d'un -seul de ses soldats. En disposant ainsi du Portugal, Napoléon -recouvrait tout de suite l'Étrurie, ce dont il était pressé pour ses -arrangements d'Italie, jetait un grossier appât à l'ambition du prince -de la Paix, ajournait toute résolution à l'égard de la Péninsule, et -ne décidait même pas sans retour la question de l'établissement des -Bragance en Amérique. - -Le traité qui contenait ce partage provisoire du Portugal fut rédigé -conformément à la note que Napoléon avait dictée à M. de Champagny, et -signé par M. Yzquierdo pour l'Espagne, par le grand maréchal Duroc -pour la France. Il fut signé à Fontainebleau même, le 27 octobre, et -il a acquis sous le titre de TRAITÉ DE FONTAINEBLEAU une malheureuse -célébrité, parce qu'il a été le premier acte de l'invasion de la -Péninsule. - -[En marge: Ordre au général Junot de marcher sur Lisbonne.] - -À peine les signatures étaient-elles données que l'ordre fut expédié -au général Junot, dont les troupes entrées le 17 en Espagne se -trouvaient déjà rendues à Salamanque, de se porter sur le Tage par -Alcantara, d'en suivre la rive droite, tandis que le général Solano, -marquis del Socorro, avec 10 mille Espagnols, en suivrait la rive -gauche. Il fut expressément recommandé au général Junot d'envoyer à -Paris tous les émissaires portugais qui viendraient à sa rencontre, en -disant qu'il n'avait aucun pouvoir pour traiter, que ses instructions -étaient de marcher à Lisbonne, en ami si on ne lui résistait pas, en -conquérant si on lui opposait une résistance quelconque. - -[En marge: M. de Talleyrand chargé de suppléer dans ses fonctions -l'archichancelier d'État.] - -M. de Talleyrand, pour avoir prêté l'oreille à tous les épanchements -de Napoléon sur l'Espagne, obtint ce qu'il désirait, c'est-à-dire une -sorte de suprématie sur le département des affaires étrangères. -Napoléon, irrité d'abord de le voir abandonner le portefeuille des -affaires étrangères pour la dignité purement honorifique de -vice-grand-électeur, lui avait signifié qu'il n'aurait plus aucune -part à la diplomatie de l'Empire. Mais, vaincu par l'adresse de M. de -Talleyrand, il décréta que le vice-grand-électeur remplacerait dans -leurs fonctions, non-seulement le grand-électeur lui-même, absent -parce qu'il régnait à Naples, mais l'archichancelier d'État, absent -aussi parce qu'il régnait à Milan. On se souvient sans doute que -l'archichancelier d'État avait pour attribution spéciale la -présentation des ambassadeurs, la garde des traités, en un mot la -partie honorifique de la diplomatie impériale. M. de Talleyrand, -joignant ainsi au rôle d'apparat qui lui était attribué par décret le -rôle sérieux qu'il tenait de la confiance de l'Empereur, se trouvait à -la fois dignitaire et ministre, ce qu'il avait toujours ambitionné, et -ce que Napoléon avait déclaré ne jamais vouloir. L'archichancelier -Cambacérès en fit la remarque à Napoléon, qui fut légèrement -embarrassé, et promit que le décret ne serait point signé. Mais -l'archichancelier Cambacérès partait alors pour revoir sa ville -natale, celle de Montpellier, qu'il n'avait pas visitée depuis -long-temps; et à peine était-il parti que le décret, si désiré par M. -de Talleyrand, fut signé et publié comme acte officiel[17]. Ainsi en -cet instant décisif et funeste, la sagesse s'éloignait, et la -complaisance restait, complaisance plus dangereuse chez M. de -Talleyrand que chez aucun autre, car elle prenait chez lui toutes les -formes du bon sens. - -[Note 17: Ce qui paraîtra singulier, et ce qui est bien digne de -remarque, c'est que l'archichancelier Cambacérès, dans ses précieux -mémoires manuscrits, raconte que Napoléon adhéra à son conseil, et que -M. de Talleyrand n'obtint pas ce qu'il souhaitait. C'est une erreur de -ce grave personnage, car la correspondance de Napoléon et le -_Moniteur_ (nº 311 de 1807, date du 7 novembre) prouvent que le décret -fut signé. Mais Napoléon, pour échapper sans doute à l'embarras de -s'en expliquer, n'en parla probablement plus à l'archichancelier, qui -put croire que le décret n'existait pas.] - -[En marge: Napoléon, prêt à partir pour l'Italie, est retenu par les -nouvelles venues de l'Escurial.] - -[En marge: Charles IV annonce à Napoléon le prétendu complot tramé par -son fils, et le commencement d'un procès criminel contre ce prince.] - -Le projet de Napoléon était de partir pour l'Italie, tout de suite -après avoir reçu M. de Tolstoy, car depuis 1805 il n'avait pas revu ce -pays de sa prédilection. Il voulait lui apporter le bienfait de sa -présence vivifiante, embrasser son fils adoptif Eugène de Beauharnais, -son frère aîné Joseph, et entretenir Lucien lui-même, qu'il espérait -faire rentrer dans le sein de la famille impériale, peut-être même -placer sur un trône. Mais tout à coup, au moment de partir, les -nouvelles venues de Madrid l'arrêtèrent, et l'obligèrent à suspendre -son départ[18]. Ces nouvelles, qui depuis quelque temps commençaient à -prendre un caractère grave, étaient de la nature la plus étrange et la -plus inattendue. Elles annonçaient que le 27 octobre, jour même où se -signait en France le traité de Fontainebleau, le prince des Asturies -avait été arrêté à l'Escurial, et constitué prisonnier dans ses -appartements; que ses papiers avaient été saisis, qu'on y avait trouvé -les preuves d'une conspiration contre le trône, et qu'un procès -criminel allait lui être intenté. Immédiatement après, une lettre du -29, signée de Charles IV lui-même, apprenait à Napoléon que son fils -aîné, séduit par des scélérats, avait formé le double projet -d'attenter à la vie de sa mère et à la couronne de son père. -L'infortuné roi ajoutait qu'un tel attentat devait être puni, qu'on -était occupé à en rechercher les instigateurs; mais que le prince, -auteur ou complice de projets si abominables, ne pouvait être admis à -régner; qu'un de ses frères, plus digne du rang suprême, le -remplacerait dans le coeur paternel et sur le trône. - -[Note 18: La correspondance de Napoléon prouve ce fait de la manière -la plus authentique.] - -[En marge: Tandis que Charles IV dénonce le prince des Asturies, -celui-ci s'adresse à Napoléon pour lui demander sa protection et la -main d'une princesse française.] - -Poursuivre criminellement l'héritier de la couronne, changer l'ordre -de successibilité au trône, étaient des résolutions d'une immense -gravité, qui devaient émouvoir Napoléon, déjà fort occupé des affaires -d'Espagne, et qui ne lui permettaient plus de s'éloigner. L'appel -qu'on faisait à son amitié, presque à ses conseils, en lui annonçant -ce malheur de famille, malheur bien affreux s'il était vrai, bien -déshonorant s'il n'était qu'une calomnie d'une mère dénaturée, -accueillie par un père imbécile, l'obligeait à s'enquérir exactement -des faits, et presque à intervenir pour en dominer les conséquences. -De plus, à la même époque, arrivaient des lettres du prince des -Asturies, qui implorait la protection de Napoléon contre d'implacables -ennemis, et demandait à devenir non-seulement son protégé, mais son -parent, son fils adoptif, en obtenant la main d'une princesse -française[19]. Ainsi ces malheureux Bourbons, le père comme le fils, -appelaient eux-mêmes, forçaient presque à se mêler de leurs affaires, -le conquérant redoutable, déjà si dégoûté de leur incapacité, et trop -disposé à les chasser d'un trône où ils étaient non-seulement -inutiles, mais dangereux à la cause commune de la France et de -l'Espagne. - -[Note 19: La lettre fort connue dans laquelle Ferdinand demandait à -Napoléon sa protection et la main d'une princesse de sa famille, est -du 11 octobre. Mais, par des raisons que nous dirons ailleurs, elle ne -fut expédiée par M. de Beauharnais que dans une dépêche du 20, partit -le 20 ou le 21 de Madrid, et ne put arriver que le 28 à Paris, -peut-être le 29 à Fontainebleau. Les courriers de Madrid mettaient -alors sept ou huit jours pour se rendre à Paris.] - -[En marge: État de la cour d'Espagne en 1807.] - -On ne s'expliquerait pas ces circonstances étranges, si on ne revenait -en arrière pour prendre connaissance de ce qui se passait depuis une -année à la cour d'Espagne. On a vu ailleurs (tome IV) le tableau de -cette cour dégénérée, dominée par un insolent favori, qui était -parvenu à usurper en quelque sorte l'autorité royale, grâce à la -passion qu'il avait inspirée vingt ans auparavant à une reine sans -pudeur. S'il était en Europe un lieu fait pour présenter, dans tout ce -qu'il a de plus hideux, le spectacle de la corruption des cours, -c'était assurément l'Espagne. Derrière les Pyrénées, entre trois mers, -presque sans communication avec l'Europe, à l'abri de ses armées et de -ses idées, au milieu d'une opulence héréditaire, qui avait sa source -dans les trésors du Nouveau-Monde, et qui entretenait la paresse de la -nation comme celle de ses princes; sous un climat ardent qui excite -les sens, plus que l'esprit, une vieille cour pouvait bien en effet -s'endormir, s'amollir et dégénérer, entre un clergé intolérant pour -l'hérésie mais tolérant pour le vice, et une nation habituée à -considérer la royauté, quoi qu'elle fît, comme aussi sacrée que la -divinité elle-même. Vers la fin du dernier siècle, un prince sage, -éclairé, laborieux, et un ministre digne de lui, Charles III et M. de -Florida-Blanca, avaient essayé d'arrêter la décadence générale, mais -n'avaient fait que suspendre un moment le triste cours des choses. -Sous le règne suivant l'Espagne était descendue au dernier degré de -l'abaissement, bien que les belles qualités de la nation ne fussent -qu'engourdies. Le roi Charles IV, toujours droit, bien intentionné, -mais incapable de tout autre travail que celui de la chasse, regardant -comme un bienfait du ciel que quelqu'un se chargeât de régner pour -lui; son épouse, toujours dissolue comme une princesse romaine du -Bas-Empire, toujours soumise à l'ancien garde du corps devenu prince -de la Paix, et lui gardant son coeur tandis qu'elle donnait sa -personne à de vulgaires amants que lui-même choisissait; le prince de -la Paix toujours vain, léger, paresseux, ignorant, fourbe et lâche, -manquant d'un seul vice, la cruauté, toujours dominant son maître en -prenant la peine de concevoir pour lui les molles et capricieuses -résolutions qui suffisaient à la marche d'un gouvernement avili; le -roi, la reine, le prince de la Paix, avaient conduit l'Espagne à un -état difficile à peindre. Plus de finances, plus de marine, plus -d'armée, plus de politique, plus d'autorité sur des colonies prêtes à -se révolter, plus de respect de la part d'une nation indignée, plus de -relations avec l'Europe qui dédaignait une cour lâche, perfide et sans -volonté; plus même d'appui en France, car Napoléon avait été amené par -le mépris à croire tout permis envers une puissance arrivée à cet état -d'abjection: telle était l'Espagne en octobre 1807. - -[En marge: Décadence de la marine et des colonies espagnoles.] - -Le premier intérêt de la monarchie espagnole, depuis qu'enfermée entre -les Pyrénées et les mers qui l'enveloppent, elle n'a plus à -s'inquiéter ni des Pays-Bas ni de l'Italie, le premier intérêt c'est -la marine, qui comprenait alors l'administration de ses colonies et -celle de ses arsenaux. Ses colonies ne contenaient ni soldats, ni -fusils pour armer les colons à défaut de soldats. Ses capitaines -généraux étaient pour la plupart des officiers si timides et si -incapables, que le gouverneur des provinces de la Plata avait livré -sans combat Buenos-Ayres aux Anglais, et qu'il avait fallu qu'un -Français, M. de Liniers, à la tête de cinq cents hommes, entreprît -lui-même de chasser les envahisseurs; ce qu'il avait fait avec un -succès complet. Les Espagnols, indignés, avaient déposé le capitaine -général, et voulaient nommer à sa place M. de Liniers, qui n'avait -accepté que le titre provisoire de commandant militaire. La chaîne des -Cordillières épuisait en vain de métaux ses riches flancs: l'or et -l'argent arrachés de ses entrailles gisaient inutiles dans les caves -des capitaineries générales. Il n'y avait pas un vaisseau espagnol qui -osât les aller chercher. Le gouverneur des Philippines, par exemple, -manquant de munitions, de vivres, d'argent pour en acheter, avait été -obligé de s'adresser au brave capitaine Bourayne, commandant la -frégate française _la Canonnière_, dont nous avons raconté -précédemment les beaux combats, pour lui procurer des piastres. Le -capitaine Bourayne en avait apporté pour 12 millions après avoir fait -le trajet des Philippines au Mexique, et traversé deux fois la moitié -du globe. Pour avoir à Madrid quelque peu de ce précieux numéraire -américain, il fallait que le gouvernement espagnol en vendît des -sommes considérables aux États-Unis, à la Hollande, quelquefois même à -l'Angleterre, qui, en ayant indispensablement besoin pour elle-même, -consentait à se charger du transport en Europe, et à donner une moitié -de la valeur à l'ennemi afin d'avoir l'autre moitié. - -[En marge: Nombre et état des vaisseaux composant la marine espagnole -sous Charles III et Charles IV.] - -Quant à la marine elle-même, voici quel était son état. Composée de 76 -vaisseaux et 51 frégates sous Charles III, elle était sous Charles IV -de 33 vaisseaux et 20 frégates. Sur ces 33 vaisseaux, il y en avait 8 -à détruire immédiatement, comme ne valant pas le radoub. Restaient 25, -dont 5 vaisseaux à trois ponts, bien construits et fort beaux; 11 -vaisseaux de soixante-quatorze, médiocres ou mauvais; 9 vaisseaux de -cinquante-quatre et de soixante-quatre, la plupart anciens et d'un -échantillon trop faible depuis les nouvelles dimensions adoptées dans -la construction navale. Les 20 frégates se divisaient en 10 armées ou -propres à l'être, 10 mauvaises ou à radouber. Dans tout ce matériel -naval, il n'y avait que 6 vaisseaux prêts à faire voile, ayant des -vivres pour trois mois à peine, des équipages incomplets, et leur -carène sale au point de ne pouvoir naviguer. C'étaient les 6 vaisseaux -de Carthagène, armés et équipés depuis trois ans, et n'ayant jamais -levé l'ancre que pour paraître à l'embouchure du port, et rentrer -immédiatement. Il ne se trouvait pas un vaisseau capable de prendre la -mer ni à Cadix ni au Ferrol. À Cadix il y avait à la vérité six -vaisseaux armés, mais privés de vivres et d'équipages. Les matelots ne -manquaient pas; mais, n'ayant pas de quoi les payer, on n'osait pas -les lever, et on les laissait sans emploi dans les ports. Le petit -nombre de ceux qu'on avait levés, au lieu d'être à bord de l'escadre, -étaient employés sur des chaloupes canonnières entre Algésiras et -Cadix pour protéger le cabotage. Ainsi toute la marine espagnole, en -état d'activité, se réduisait à 6 vaisseaux armés et équipés à -Carthagène (ceux-ci sans une seule frégate), et à 6 armés à Cadix, -mais non équipés. Sur 20 frégates il n'y en avait que 4 armées, et 6 -capables de l'être. L'avenir était aussi triste que le présent, car -dans toute l'Espagne il n'existait que deux vaisseaux en construction, -et placés depuis si long-temps sur chantier, qu'on ne les croyait pas -susceptibles d'achèvement. - -[En marge: Situation des arsenaux du Ferrol, de Cadix, de Carthagène.] - -Les bois, les fers, les cuivres, les chanvres manquaient au Ferrol, à -Cadix, à Carthagène. Ces magnifiques arsenaux, construits sous -plusieurs règnes, et dignes de la grandeur espagnole par leur étendue -autant que par leur appropriation à tous les besoins d'une puissante -marine, tombaient en ruines. Les ports s'envasaient. La superbe darse -de Carthagène se remplissait de sable et d'immondices. Les nombreux -canaux qui mettent le port de Cadix en communication avec les riches -plaines de l'Andalousie, se comblaient de vase et de débris de -bâtiments. Il y avait de submergé dans ces canaux un vaisseau, _le -Saint-Gabriel_, deux frégates, une corvette, trois grandes gabares, -deux transports, et quantité d'embarcations. L'un des deux magasins de -l'arsenal de Cadix, détruit depuis neuf ans par les flammes, n'avait -pas été reconstruit. Les bassins destinés à mettre les vaisseaux à sec -se perdaient par les infiltrations. Sur deux bassins à Carthagène, -construits depuis cinquante ans, et restés sans réparations, l'un des -deux, pour être tenu à sec, avait eu besoin qu'on brûlât le bois de -plusieurs vaisseaux pour le service de la machine à épuisement. Encore -_le Saint-Pierre d'Alcantara_, qu'on y réparait, avait-il failli être -submergé. Les corderies de Cadix et de Carthagène étaient les plus -belles de l'Europe; mais on n'avait pas même quelques quintaux de -chanvre pour les occuper. Cependant Séville, Grenade, Valence -demandaient avec instance qu'on leur achetât leurs chanvres demeurés -sans débit. Les hêtres et les chênes de la Vieille-Castille, de la -Biscaye, des Asturies, destinés au Ferrol; les chênes de la Sierra de -Ronda, destinés à Cadix; les beaux pins de l'Andalousie, de Murcie, de -la Catalogne, destinés à Carthagène et Cadix, abattus sur le sol, y -pourrissaient faute de transports pour les amener vers les chantiers -où ils devaient être employés. Les matières manquaient non-seulement -parce qu'on n'en achetait pas, mais parce qu'on les vendait. Sous -prétexte de se débarrasser des objets de rebut, l'administration du -port de Carthagène, pour se procurer de l'argent, et payer quelques -appointements, avait vendu les matières les plus précieuses, surtout -des métaux. La régie de Carthagène, chargée d'approvisionner -l'escadre, ne trouvait pas de vivres, parce qu'elle était arriérée de -13 millions de réaux avec les fournisseurs. Les ouvriers désertaient, -non par trahison, mais par besoin. Sur 5 mille ouvriers, il en restait -à peine 700 à Carthagène. Les uns étaient morts de l'épidémie qui -avait désolé les côtes d'Espagne quelques années auparavant, les -autres avaient fui à Gibraltar, et allaient manger le pain de -l'Angleterre en la servant. Ceux de Cadix se voyaient par les mêmes -causes considérablement diminués en nombre. On leur devait en 1807 -neuf mois de paye, et ils étaient réduits à tendre la main. Les -matelots étaient de même dispersés à l'intérieur ou à l'étranger. Il y -en avait à qui il était dû vingt-sept mois de solde. Le peu de -ressources dont on pouvait disposer servait à appointer un état-major -qui eût suffi à plusieurs grandes marines. On comptait dans cet -état-major un grand amiral, 2 amiraux, 29 vice-amiraux, 63 officiers -répondant au grade de contre-amiral, 80 capitaines de vaisseau, 134 -capitaines de frégate, plus 12 intendants, 6 trésoriers, 11 -commissaires-ordonnateurs, 74 commissaires de marine, tout cela pour -une puissance maritime réduite à 33 vaisseaux et 20 frégates, sur -lesquels 6 vaisseaux et 4 frégates seulement armés et équipés! Voilà -où en était arrivée la marine de l'une des nations du globe les plus -naturellement destinées à la mer, d'une nation insulaire presque -autant que les Anglais, ayant de plus beaux ports que les leurs, tels -que le Ferrol, Cadix, Carthagène; des bois que les Anglais n'ont pas, -tels que les chênes de la Vieille-Castille, de Léon, de la Biscaye, -des Asturies, de la Ronda; les pins de l'Andalousie, de Murcie, de -Valence, de la Catalogne; des matières de tout genre, telles que les -fers des Pyrénées, les cuivres du Mexique et du Pérou; les chanvres de -Valence, Grenade, Séville; enfin des ouvriers habiles et nombreux, des -matelots braves, des officiers capables, comme Gravina, de mourir en -héros! Tous ces faits que nous venons de rapporter, on les connaissait -à peine à Madrid[20]. Quand on demandait à l'administration espagnole -combien il existait de vaisseaux, ou construits, ou armés, ou équipés, -elle ne pouvait le dire. Quand on lui demandait à quelle époque telle -division serait prête à lever l'ancre, elle était encore plus -embarrassée de répondre. Tout ce que le gouvernement savait, c'est que -la marine était négligée. Il le savait, et le voulait même. La marine -lui paraissait un intérêt secondaire, secondaire pour une nation qui -avait à défendre les Florides, le Mexique, le Pérou, la Colombie, la -Plata, les Philippines! L'entreprise de lutter contre l'Angleterre lui -paraissait une chimère, une chimère quand la France et l'Espagne -coalisées avaient des ports tels que Copenhague, le Texel, Anvers, -Flessingue, Cherbourg, Brest, Rochefort, le Ferrol, Lisbonne, Cadix, -Carthagène, Toulon, Gênes, Tarente, Venise, et en pouvaient faire -sortir 120 vaisseaux de ligne! Le gouvernement, c'est-à-dire le prince -de la Paix, avait quelquefois l'indignité de déverser lui-même la -raillerie sur la marine espagnole; il avait des moqueries au lieu de -larmes pour Trafalgar! C'est qu'au fond il détestait la France, cette -alliée importune, qui lui reprochait sans cesse sa criminelle inertie; -et il préférait l'Angleterre, qui lui faisait espérer, s'il trahissait -la cause des nations maritimes, le repos si commode à sa lâcheté. -Aussi, tandis qu'il affectait de mépriser la marine, moyen de lutter -contre l'Angleterre, il témoignait une grande estime pour l'armée de -terre, moyen de résister aux conseils de la France. Le prince de la -Paix parlait volontiers de ses grenadiers, de ses dragons, de ses -hussards! Voici pourtant où en était cette armée, objet de sa -prédilection: - -[En marge: État de l'armée espagnole en 1807.] - -L'armée espagnole se composait d'environ 58 mille hommes d'infanterie -et d'artillerie, de 15 à 16 mille hommes de cavalerie, de 6 mille -gardes royaux, de 11 mille Suisses, 2 mille Irlandais, et enfin de 28 -mille soldats de milices provinciales, en tout 120 mille hommes à peu -près, pouvant fournir 50 à 60 mille combattants au plus. L'infanterie -était faible, chétive, et recrutée en partie dans le rebut de la -population. La cavalerie, formée avec des sujets mieux choisis, -n'était montée qu'en très-petite partie, la belle race des chevaux -espagnols, si ardents et si doux, tombant chaque jour en décadence. -Les gardes royaux, espagnols et wallons, présentaient la seule troupe -vraiment imposante. Les milices, composées de paysans qui n'étaient -pas exercés, qui ne pouvaient pas être déplacés, n'étaient presque -d'aucun usage. Les auxiliaires suisses étaient comme partout, une -troupe de métier, fidèle et solide. Aussi, après avoir défalqué les 14 -mille hommes envoyés dans le nord de l'Allemagne, il ne restait pas -plus de 15 à 16 mille hommes à diriger vers le Portugal, sur les 26 -mille promis par le traité de Fontainebleau. Les présides d'Afrique, -notamment Ceuta, ce redoutable vis-à-vis de Gibraltar, dont la prise -par les Anglais ou les Maures aurait fini par rendre impossible le -passage de la Méditerranée dans l'Océan, ne contenaient ni garnisons -ni vivres. À Ceuta, au lieu de 6 mille hommes de garnison, prescrits -par les règlements et l'usage, il y en avait 3 mille. Au fameux camp -de Saint-Roch, devant Gibraltar, on comptait tout au plus 8 à 9 mille -hommes. Le reste de l'armée espagnole, répandu dans les provinces, y -était employé à faire le service de la police, attendu qu'il -n'existait pas alors de gendarmerie en Espagne. La réunion d'une armée -quelconque eût été impossible, car les 14 mille hommes envoyés en -Allemagne, les 16 mille acheminés vers le Portugal, absorbaient -presque entièrement la portion disponible des troupes régulières. Du -reste tout ce personnel de guerre, mal vêtu, mal nourri, rarement -payé, dépourvu d'émulation, d'esprit militaire, d'instruction, était -un corps sans âme. Là comme dans la marine l'état-major dévorait -presque toutes les ressources. Il comptait un généralissime, 5 -capitaines généraux répondant au grade de maréchal, 87 lieutenants -généraux, 127 maréchaux de camp, 252 brigadiers (grade intermédiaire -entre celui de maréchal de camp et celui de colonel) et un nombre -inconnu de colonels, car il y en avait dont le titre était réel, -d'autres provisoire, ou honorifique, et, compris les uns et les -autres, on ne parlait pas de moins de deux mille. Voilà ce qui restait -de ces redoutables bandes qui avaient fait trembler l'Europe aux -quinzième et seizième siècles! Voilà aussi à quoi servait la -prédilection marquée du prince de la Paix pour l'armée! - -[Note 20: Le gouvernement espagnol ne savait rien, en effet, ou -presque rien des détails que nous rapportons sur l'état de la marine, -et de ceux que nous allons rapporter sur l'armée et sur les finances. -Napoléon en connaissait la plus grande partie par ses agents, qui -étaient fort nombreux, et fort stimulés par son incessante curiosité. -Mais leurs rapports n'étaient pas la seule source de ses informations. -Lorsque, quelques mois plus tard, il entra en Espagne, les faits -relatifs à la marine furent entièrement connus, grâce à une inspection -ordonnée dans les ports, et à un travail précieux de M. Muños, le plus -habile ingénieur de la marine espagnole. Un semblable travail sur -l'armée fut ordonné à M. O'Farrill, et sur les finances à M. d'Azanza. -Ce travail, exécuté avant l'insurrection générale de l'Espagne, eut -pour éléments, quant à l'armée, des inspections générales; quant aux -finances, les papiers de la caisse de consolidation. Le tout fut -envoyé avec les pièces probantes à Napoléon, qui pendant plusieurs -mois gouverna l'Espagne de son palais de Bayonne. Là, tout -s'éclaircit, et on sut exactement ce qu'on soupçonnait d'ailleurs, -l'état déplorable de l'administration espagnole. C'est dans le recueil -volumineux et très-curieux de ces papiers, réunis au Louvre avec les -papiers de Napoléon, que sont puisés les renseignements authentiques -que je donne ici sur les affaires administratives de l'Espagne. J'ai -fait de tous ces états une soigneuse confrontation, qui ne me permet -pas de concevoir un seul doute sur leur exactitude. MM. Muños, -O'Farrill, d'Azanza, n'écrivant ni pour le public, ni pour une -assemblée, ne soutenant de polémique avec personne, faisant connaître -purement et simplement les ressources dont on pouvait disposer, -étaient forcés de dire la vérité, qu'ils n'avaient aucun intérêt à -cacher, et l'appuyaient au surplus de documents irréfragables, tels -que des inspections de la veille, ou des registres et des états de -caisse. Du reste, à peu de chose près, leurs renseignements -concordèrent avec ce que les agents de Napoléon lui avaient -antérieurement appris. L'étude de tous ces documents m'a donc permis -de tracer un tableau complet de l'état de la monarchie espagnole, qui -ne pourrait pas être tracé aujourd'hui en Espagne; car les documents -ont passé en France au moment de l'invasion, et y sont restés depuis. -J'ai cru ce tableau utile, nécessaire même à l'intelligence des -événements; et c'est pour cela que je me suis donné la peine de le -composer, et que je donne à mes lecteurs celle de le lire.] - -[En marge: Détresse des finances espagnoles.] - -[En marge: État du commerce et de l'agriculture de l'Espagne.] - -[En marge: Caractère de la nation espagnole.] - -Quant aux finances, qui avec les forces de terre et de mer forment le -complément de la puissance d'un État, elles répondaient à la situation -de ces forces, et servaient à l'expliquer. On devait à la Hollande, à -la Banque, au public, aux grandes fermes, en emprunts à échéances -fixes et annuelles 114 millions, en arriérés de solde et -d'appointements 111 millions, en valès royaux (papier-monnaie, qui -perdait 50 pour cent) 1 milliard 33 millions, ce qui présentait une -dette exigible de 1,258 millions, partie échéant prochainement, partie -tout de suite, et pouvant être qualifiée de _criarde_; car pour un -gouvernement, 110 millions d'arriérés de solde et d'appointements, 32 -millions dus aux grandes fermes, 8 millions promis mois par mois à la -France et non payés, 7 millions d'intérêts annuels dus à la Hollande, -7 millions d'intérêts de valès non servis, pouvaient bien s'appeler -des dettes _criardes_. Les dépenses et les revenus se composaient -comme il suit: 126 millions de revenus, et 159 millions de dépenses, -offrant par conséquent un déficit annuel de 33 millions, c'est-à-dire -du cinquième des besoins. Les impôts étaient fort mal assis. Les -douanes, les tabacs, les salines, les octrois supportaient les -principales charges. La terre, grâce à ses propriétaires, nobles ou -prêtres pour la plupart, ne payait que la dîme au profit du clergé. -Avec un tel système d'impôt on n'aurait obtenu que cent millions de -produits, si l'Amérique n'avait fourni un supplément de 25 ou 26 -millions. L'Espagne contribuait pour des sommes beaucoup plus -considérables, mais qui restaient en grande partie dans les mains des -collecteurs du revenu public. L'industrie, depuis long-temps détruite, -ne produisait plus ni belles soieries, ni belles draperies, malgré les -mûriers de l'Andalousie et les magnifiques troupeaux de la race -espagnole. Quelques fabriques de toiles de coton, en Catalogne, -étaient plutôt un prétexte pour la contrebande qu'une industrie -réelle, car alors comme aujourd'hui, elles servaient à attribuer -mensongèrement une origine espagnole aux cotonnades anglaises. Le -commerce était ruiné, car il se trouvait réduit à quelques échanges -clandestins de piastres, dont la sortie était défendue, contre des -marchandises anglaises, dont l'entrée était défendue également, et à -l'importation (celle-ci permise) de certains produits du luxe -français. L'approvisionnement des colonies et de la marine, qui seul -depuis long-temps entretenait encore un reste d'activité dans les -ports de l'Espagne, était devenu nul par la guerre. La contrebande -anglaise dans l'Amérique du sud, rendue plus facile depuis la conquête -de la Trinité, y suffisait. L'agriculture, arriérée dans ses procédés, -difficilement modifiable par les nouvelles méthodes, à cause de la -chaleur du climat, et d'un manque d'eau presque absolu, ravagée en -outre par la _mesta_, c'est-à-dire par la migration annuelle de sept à -huit millions de moutons du nord au midi de la Péninsule, présentait -depuis des siècles un état stationnaire. Ainsi le peuple était pauvre, -la bourgeoisie ruinée, la noblesse obérée, et le clergé lui-même, -quoique richement doté, et plus nombreux à lui seul que l'armée et la -marine, souffrait aussi de la vente du septième de ses biens, demandée -et obtenue en cour de Rome, à cause de la détresse publique. Mais sous -cette misère générale, il y avait une nation forte, orgueilleuse, -aussi fière du souvenir de sa grandeur passée que si cette grandeur -existait encore; ayant perdu l'habitude des combats, mais capable du -plus courageux dévouement; ignorante, fanatique, haïssant les autres -nations; sachant néanmoins que de l'autre côté des Pyrénées il -s'était opéré d'utiles réformes, accompli de grandes choses; appelant -et craignant tout à la fois les lumières de l'étranger; pleine en un -mot de contradictions, de travers, de nobles et attachantes qualités, -et dans le moment ennuyée au plus haut point de son oisiveté -séculaire, désolée de ses humiliations, indignée des spectacles -auxquels elle assistait! - -[En marge: Fortune et conduite privée du prince de la Paix.] - -C'est en présence d'une nation si près de perdre patience que l'inepte -favori, dominateur de la paresse de son souverain, des vices de sa -souveraine, poursuivait le cours de ses turpitudes. Tandis qu'on -manquait de numéraire, dans un pays qui possédait le Mexique et le -Pérou, et qu'on y suppléait avec un papier-monnaie discrédité, -Emmanuel Godoy, par un vague pressentiment, accumulait chez lui des -sommes en or et en argent, que la libre disposition de toutes les -ressources du trésor lui permettait d'amasser, et que le bruit public -exagérait follement, car on parlait de plusieurs centaines de millions -entassés dans son palais. Ainsi, tandis qu'on se sentait misérable, on -croyait toute la richesse nationale réunie chez Emmanuel Godoy. Au -scandale public de ses relations adultères avec la reine, se -joignaient de bien autres scandales encore. Après avoir épousé dona -Maria-Luisa de Bourbon, infante d'Espagne, propre nièce de Charles -III, cousine-germaine de Charles IV, soeur du cardinal de Bourbon, -qu'il avait choisie pour se rapprocher du trône, et qu'il négligeait -par dégoût de ses modestes vertus, il était publiquement attaché, par -mariage suivant les uns, par une longue habitude suivant les autres, -à une demoiselle, nommée Josefa Tudo, dont il avait plusieurs -enfants. Il avait voulu donner à cette liaison une sorte de -consécration, en faisant nommer mademoiselle Josefa Tudo comtesse de -Castillo-Fiel (Château-Fidèle), et en ajoutant à ce titre une -grandesse pour l'aîné de ses enfants. Il la comblait de richesses, -l'entourait d'une sorte de puissance; car c'était auprès d'elle qu'on -allait le voir, quand on désirait l'entretenir en liberté; c'était -chez elle que les agents de la diplomatie européenne allaient chercher -leurs informations; c'était de ses propos que les ambassadeurs -remplissaient leurs dépêches; et, tout en épanchant auprès d'elle les -soucis, les chagrins, les anxiétés dont son aveugle légèreté ne le -sauvait pas, il trouvait encore dans la jeunesse et la beauté d'une -soeur de mademoiselle Tudo des plaisirs qui mettaient le comble aux -scandales de sa vie. Et toute l'Espagne connaissait ces honteux -désordres! la reine elle-même les connaissait et les supportait! Le -roi seul les ignorait, et remerciait le ciel de lui avoir envoyé un -homme qui travaillait et gouvernait pour lui! - -[En marge: Caractère et situation du prince des Asturies, depuis -Ferdinand VII.] - -La malheureuse nation espagnole ne sachant, entre un favori insolent, -une reine coupable, un roi imbécile, à qui donner son coeur, l'avait -donné à l'héritier de la couronne, le prince des Asturies, depuis -Ferdinand VII, qui n'était pas beaucoup plus digne que ses parents de -l'amour d'un grand peuple. Ce prince, alors âgé de 23 ans, était veuf -d'une princesse de Naples, morte, disait-on, d'un poison administré -par la haine de la reine et du favori; ce qui était faux, mais admis -comme vrai par toute l'Espagne. Repoussé par sa mère qui dans sa -tristesse habituelle croyait apercevoir un blâme, par le prince de la -Paix qui croyait y découvrir une jalousie d'autorité, opprimé par tous -les deux, obligé de chercher autour de lui un refuge, il l'avait -trouvé auprès de sa jeune épouse, et s'était vivement attaché à elle. -Comme les deux maisons de Naples et d'Espagne se haïssaient -mortellement, et que la jeune princesse arrivait à l'Escurial avec les -sentiments puisés dans sa famille, elle n'avait pas contribué à -ramener Ferdinand à ses parents, et avait, au contraire, fomenté -l'aversion qu'il nourrissait pour eux. Aussi, dans sa médiocrité -d'esprit et de coeur, accueillant tout bruit conforme à sa haine, -Ferdinand croyait avoir été privé par un crime de la femme qu'il -aimait, et il imputait ce crime à sa mère, ainsi qu'au favori adultère -qui la dominait. On comprend tout ce qu'il devait fermenter de -passions dans ces âmes vulgaires, ardentes et oisives. Le prince était -gauche, faible et faux, doué pour tout esprit d'une certaine finesse, -pour tout caractère d'un certain entêtement. Mais, aux yeux d'une -nation passionnée, ayant besoin d'aimer l'un de ses maîtres, et -d'espérer que l'avenir vaudrait mieux que le présent, sa gaucherie -passait pour modestie, sa sauvage tristesse pour le chagrin d'un fils -vertueux, son entêtement pour fermeté, et, sur le bruit de quelque -résistance opposée à divers actes du prince de la Paix, on s'était plu -à lui prêter les plus nobles et les plus fortes vertus. - -[En marge: Maladie de Charles IV dans l'hiver de 1807, et conséquences -de cette maladie.] - -Dans le courant de 1807, la nouvelle se répandit tout à coup que la -santé du roi déclinait rapidement, et que sa fin approchait. Les -apparences en effet étaient alarmantes. Ce roi, honnête et aveugle, ne -se doutait pas de toutes les bassesses qui à son insu déshonoraient -son règne. Doué néanmoins d'un certain bon sens, il voyait bien qu'il -y avait des malheurs autour de lui; car, quoi qu'on fît pour le -tromper, la perte de la Trinité, le désastre de Trafalgar, le -papier-monnaie substitué à l'argent, ne pouvaient pas prendre -l'apparence de la prospérité et de la grandeur. Il accusait les -circonstances, et demeurait convaincu que, sans le prince de la Paix, -tout serait allé plus mal. Au fond il était triste et malade. On crut -sa mort prochaine. La nation, sans lui vouloir du mal, vit dans cette -mort la fin de ses humiliations; le prince des Asturies, la fin de son -esclavage; la reine et Godoy, la fin de leur pouvoir. Pour ces -derniers, c'était plus que le terme d'un pouvoir usurpé, c'était une -catastrophe; car ils supposaient que le prince des Asturies se -vengerait, et ils mesuraient cette vengeance à leurs propres -sentiments. C'est pour ce motif que le prince de la Paix avait attaché -tant de prix à devenir souverain des Algarves. - -[En marge: Efforts de la reine et du prince de la Paix pour dominer -Ferdinand par un mariage.] - -[En marge: Nouveaux pouvoirs attribués au prince de la Paix, et -tentative pour changer l'ordre de successibilité au trône.] - -[En marge: Emmanuel Godoy créé grand amiral d'Espagne.] - -Divers moyens furent successivement imaginés par la reine et par le -favori pour se garantir contre les dangers qu'ils prévoyaient. D'abord -ils songèrent à s'emparer du prince des Asturies, et à lui faire -contracter un mariage qui le plaçât sous leur influence. Pour -l'accomplissement de ce dessein ils jetèrent les yeux sur dona -Maria-Theresa de Bourbon, soeur de dona Maria-Luisa, princesse de la -Paix. Ils pensèrent qu'en épousant cette infante, Ferdinand, devenu -beau-frère d'Emmanuel Godoy, serait ou ramené, ou contenu. Mais -Ferdinand opposa à ce projet des refus invincibles et même -outrageants.--Moi, dit-il, devenir beau-frère d'Emmanuel Godoy, -jamais! Ce serait un opprobre!--Ces refus, exprimés en un tel langage, -redoublèrent les anxiétés de la reine et du favori. Ils ne songèrent -plus qu'à se prémunir contre les conséquences de la mort du roi, -supposée alors beaucoup plus prochaine qu'elle ne devait l'être. Le -prince de la Paix était déjà généralissime de toutes les armées -espagnoles. Il résolut, et la reine accueillit cette résolution avec -empressement, de se donner de nouveaux pouvoirs, afin de réunir peu à -peu toutes les prérogatives de la royauté dans ses mains, et -d'exclure, quand il se croirait assez fort, Ferdinand du trône. Il -voulait le faire déclarer inhabile à régner, transporter la couronne -sur une tête plus jeune, amener ainsi la nécessité d'une régence, et -s'attribuer cette régence à lui-même, ce qui aurait assuré la -continuation du pouvoir qu'il exerçait depuis tant d'années. Ce plan -une fois arrêté, on commença par compléter l'autorité nominale du -prince, car son autorité réelle était depuis long-temps aussi entière -qu'elle pouvait l'être. On persuada au roi que, grâce à Emmanuel -Godoy, l'armée se trouvait dans un état florissant, mais qu'il n'en -était pas ainsi de la marine; que celle-ci avait besoin de recevoir -l'influence du génie qui soutenait la monarchie espagnole; que la -placer sous l'autorité directe du prince de la Paix, ce serait rendre -sa réorganisation certaine, et procurer une vive satisfaction au -puissant Empereur des Français, lequel se plaignait sans cesse de la -décadence de la marine espagnole. Charles IV adopta cette proposition -avec la joie qu'il mettait toujours à se dépouiller de son autorité en -faveur d'Emmanuel Godoy, et celui-ci, par un décret royal, fut -gratifié du titre de GRAND AMIRAL, titre qu'avaient porté l'illustre -vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche, et plus récemment encore -l'infant don Philippe, frère de Charles III. À ce titre, qui conférait -à Emmanuel Godoy le commandement de toutes les forces de mer, outre le -commandement de toutes les forces de terre qu'il avait déjà, on ajouta -celui d'ALTESSE SÉRÉNISSIME. Il fut formé autour du prince, à l'effet -de le seconder, un conseil d'amirauté composé de ses créatures, et -malgré la misère publique on décida qu'un palais, dit de l'Amirauté, -serait édifié pour lui, dans le plus beau quartier de Madrid. Ainsi -pour tout bienfait la marine vit créer de nouvelles charges, propres -uniquement à aggraver sa détresse. - -[En marge: Au titre de grand amiral, le prince de la Paix joint celui -de colonel général de la maison militaire du roi.] - -Ce n'était pas assez que de réunir dans les mains du prince de la Paix -le commandement de toutes les forces de la monarchie, on voulut le -rendre maître du palais, et en quelque sorte de la personne du roi. On -insinua à celui-ci que son fils dénaturé, détaché de ses parents par -les funestes influences de la maison de Naples, entouré de sujets -perfides, était chaque jour plus à craindre; que l'esprit de désordre, -particulier au siècle, seconderait peut-être ses mauvais projets, et -qu'il fallait que la puissante main d'Emmanuel (c'est ainsi que -Charles IV le nommait dans sa confiante amitié) s'étendît sur la -demeure royale, pour la préserver de tout péril. En conséquence le -prince fut encore nommé colonel général de la maison militaire du roi. -Dès cet instant il commandait dans le palais même, et il était le chef -de toutes les troupes composant la garde royale. À peine avait-il reçu -ce nouveau titre, qui complétait sa toute-puissance, qu'il se hâta de -faire subir des réformes aux divers corps de la garde. Il existait, -indépendamment de deux régiments à pied, l'un dit des gardes -espagnoles, l'autre des gardes wallones, lesquels présentaient un -effectif de six mille hommes, un régiment de cavalerie qu'on appelait -les carabiniers royaux, et ensuite une troupe d'élite qui était celle -des gardes du corps, distribuée en quatre compagnies, l'_espagnole_, -la _flamande_, l'_italienne_, l'_américaine_, rappelant par leurs -titres toutes les anciennes dominations espagnoles. Ce corps, le plus -éclairé de tous, grâce au choix des hommes dont il était composé, et -bon juge de ce qui se passait en Espagne, n'inspirait pas au prince de -la Paix une entière confiance. Le prince imagina de le dissoudre, sous -prétexte de faire cesser des dénominations qui ne répondaient plus à -la réalité des choses, et de le former en deux compagnies seulement, -désignées par les titres de _première_ et _seconde_. Il profita de -l'occasion pour en faire sortir tous les sujets dont il se défiait, et -particulièrement beaucoup d'émigrés français, qui avaient cherché -asile auprès des Bourbons d'Espagne, et qui, dévoués de corps et d'âme -au bon Charles IV, étaient cependant, à cause de leur meilleure -éducation, plus capables que les autres de juger l'indigne -administration qui déshonorait la monarchie. Emmanuel Godoy en les -excluant écartait d'honnêtes gens qu'il redoutait, et donnait cours à -sa haine à chaque instant croissante contre la France. - -[En marge: Intrigues du prince de la Paix auprès des conseils de -Castille et des Indes pour s'assurer la régence.] - -Emmanuel Godoy ne se borna pas à cette mesure. Il créa son frère grand -d'Espagne, et le nomma colonel du régiment des gardes espagnoles. -Enfin il choisit pour lui-même une garde dans les carabiniers royaux. -Toutes ces précautions prises, il fit sonder, l'un après l'autre les -membres du conseil de Castille dont il croyait pouvoir disposer, afin -de les préparer à un changement dans l'ordre de successibilité au -trône. Les conseils de Castille et des Indes étaient deux corps qui -tempéraient l'autorité absolue des rois d'Espagne, comme les -parlements tempéraient celle des rois de France. Cependant il y avait -une différence dans leurs attributions; car, outre une juridiction -d'appel qui leur appartenait sur tous les tribunaux du royaume, ils -avaient des attributions administratives, le conseil de Castille -relativement aux affaires intérieures du royaume, le conseil des Indes -relativement aux vastes affaires des possessions d'outre-mer. Par une -suite séculaire de la confiance royale, et du besoin qu'a toute -royauté de s'entourer d'un certain assentiment public, aucune grande -affaire de la monarchie n'était résolue sans prendre l'avis de ces -deux conseils. Le prince de la Paix, qui avait déjà introduit dans -leur sein bon nombre de ses créatures, voulait naturellement s'assurer -leur concours pour ses projets criminels. Mais tout asservis qu'ils -étaient, ils paraissaient peu enclins à se prêter à un changement dans -l'ordre de succession au trône. On continuait toutefois à les -travailler secrètement, et on pratiquait les mêmes menées auprès des -colonels des régiments. Le langage auprès des uns et des autres -consistait à dire que le prince des Asturies était à la fois incapable -et méchant, et qu'à la mort du roi la monarchie ne pouvait tomber sans -péril entre des mains aussi malfaisantes qu'inhabiles. - -Le prince de la Paix étendait ses intrigues fort au delà de la cour -d'Espagne. Quoiqu'il détestât la France, pour les conseils importuns -et sévères qu'il en recevait, il savait que toute force était en elle, -et que les projets auxquels il attachait son salut seraient -chimériques s'ils n'avaient l'appui de Napoléon. Il cherchait donc à -se l'assurer par mille bassesses, surtout depuis la fameuse -proclamation dont le souvenir troublait son sommeil. Ayant appris que -Napoléon, qui aimait à monter des chevaux espagnols, venait de perdre -à la guerre l'un de ceux que le roi d'Espagne lui avait donnés, il lui -en avait offert quatre, choisis parmi les plus beaux du royaume. Se -faisant de la cour impériale une idée fausse, empruntée à la cour de -Madrid, il s'était imaginé que les influences secondaires valaient la -peine d'y être conquises, que Murat était le premier homme de l'armée, -qu'il jouissait de beaucoup d'ascendant sur Napoléon, et il avait -songé à l'acquérir. Il avait par ce motif entamé avec lui une -correspondance secrète[21], appuyée par des présents, et notamment -par l'envoi de chevaux superbes. L'imprudent Murat de son côté, -croyant utile de nouer des relations partout où des couronnes -pouvaient venir à vaquer, avait mis de l'empressement à se ménager -dans la Péninsule un aussi puissant ami que le prince de la Paix. La -couronne de Portugal, qui paraissait devoir être bientôt vacante, -n'était pas étrangère à ce calcul. - -[Note 21: Il existe au Louvre des échantillons de cette -correspondance, dont Napoléon s'était procuré la communication, soit -par Murat lui-même, soit par son active surveillance. Ces échantillons -donnent une singulière idée de la bassesse du prince de la Paix. Nous -citons, pour faire mieux connaître ce personnage, son caractère et ses -vues, la lettre suivante, reproduite avec toutes les fautes de langage -qu'elle contient. On jugera mieux ainsi du genre d'éducation que -recevaient à cette époque les personnages composant la cour d'Espagne. - -«_À Son Altesse Impériale et Royale le grand-duc de Berg._ - -»La lettre de V. A. I., datée le 7 décembre, à Venise, est pour moi la -preuve la plus haute du caractère éminent qui constitue le coeur d'un -grand prince comme V. A. I. Je n'ai jamais douté des vertus qui la -caractérisent, et jamais mon âme sentit la basse idée de la méfiance. -Oui, prince, j'ai juré à V. A. fidélité dans l'amitié dont elle -m'honore, et ma correspondance durera autant que mon existence. - -»J'avais le plus grand regret à garder avec V. A. I. un secret auquel -je m'ai vu forcé par la parole de mon souverain, signée dans un traité -avec S. M. I. et R. Ma reconnaissance à V. A. I. me l'aurait fait -déceler si l'Empereur ne l'aurait pas exigé. Mais puisque je dois -croire que V. A. I. en est informée maintenant, je ne puis que lui -dévoiler mes sentiments. C'est à présent que je commence à jouir de la -tranquillité que me présente un traité qui me met sous la protection -de l'Empereur. Rien ne me saurait être nécessaire du vivant de mon -roi, puisque Sa Majesté m'honore de sa plus singulière estime; mais si -malheureusement elle venait à décéder, ce serait alors que mes ennemis -tâcheraient de flétrir mes services et de détruire ma réputation. Je -n'ai au monde d'autre ami que dans V. A. I., et quoique je sois -persuadé que son pouvoir m'aurait sauvé de l'affliction, je -considérais toutefois que ses efforts n'auraient été assez puissants -pour éviter le premier coup de l'infamie. Que V. A. I. voie donc si ce -qui a été convenu dans le traité me doit être d'un prix inestimable! -C'est pour ça que j'ose prendre la liberté d'exprimer à S. M. I. et R. -ma reconnaissance dans la lettre ci-jointe. Je me serais empressé de -m'acquitter auparavant de ce respectable devoir, si l'expression du -traité lui-même ne s'y aurait pas opposé. - -»J'attends avec la plus grande impatience les explications que V. A. -I. veut bien m'offrir aussitôt après son arrivée à Paris, et puisque -S. M. I. et R. a démontré qu'il verrait avec plaisir que le roi, mon -maître, distingue avec la Toison-d'Or le maréchal Duroc, j'ai -l'honneur de l'accompagner à cette lettre, et en même temps V. A. I. -en trouvera une autre ci-jointe pour que l'Empereur veuille bien la -donner au roi de Westphalie, en démonstration de l'alliance qui existe -de fait entre S. M. C. et tous les souverains de la maison de S. M. I. -et R. - -»Le procès contre les criminels séducteurs du prince des Asturies est -poursuivi d'après les dispositions de nos lois, parce que le roi a -bien voulu se démettre de son autorité souveraine par laquelle elle -pouvait les juger par soi-même, et laissant aux juges la liberté de -consulter à S. M. leur sentence. Ils ont tous encouru la peine d'être -dépouillés de leurs dignités, et les deux les plus inculpés ont mérité -la peine capitale; mais la reine a disposé la volonté du roi à la -clémence, et le dernier supplice sera commuté dans une prison -perpétuelle, et pour les autres ils seront déportés hors du royaume. -On a eu le soin de ne faire la moindre mention d'aucun des sujets de -S. M. I. et R. par égard à ce qu'elle a fait signifier. - -»Il m'est fort sensible de ne pouvoir écrire à V. A. I. dans sa -langue, mais je ne veux pas me priver de la satisfaction de lui -adresser ma lettre originelle avec cette traduction littérale. Il -n'est pas possible de transcrire le langage du coeur, mais dans le -mien se trouvent empreintes la reconnaissance et l'admiration avec -lesquelles aura toujours pour V. A. I. la plus haute considération - - »Son invariable serviteur, - »MANUEL. - -»À San Lorenzo, ce 26 décembre 1807.»] - -[En marge: Projet conçu par les amis de Ferdinand, et consistant à -invoquer la protection de Napoléon.] - -Les menées du prince de la Paix pour changer l'ordre de successibilité -au trône, si secrètes qu'elles fussent, n'avaient pas laissé que de -transpirer à Madrid, et, jointes à une accumulation de titres sans -exemple, elles avaient donné l'éveil aux esprits. Le prince des -Asturies, aussi exaspéré qu'alarmé, s'était ouvert de sa situation à -quelques amis, sur lesquels il croyait pouvoir compter. Les principaux -étaient son ancien gouverneur, le duc de San Carlos, grand-maître de -la maison du roi, fort honnête personnage, n'ayant d'autre mérite que -celui d'homme de cour; le duc de l'Infantado, l'un des plus grands -seigneurs de l'Espagne, militaire n'exerçant pas son état, ayant de -l'ambition, peu de talents, des intentions droites, et entouré d'une -considération universelle; enfin un ecclésiastique qui avait enseigné -au prince le peu que celui-ci savait, le chanoine Escoïquiz, relégué -alors à Tolède, où il était membre du chapitre archiépiscopal. Ce -dernier était un prêtre bel-esprit, fort instruit dans les lettres, -très-peu dans la politique, aimant tendrement son élève, en étant fort -aimé, désolé de la situation à laquelle il le voyait réduit, résolu à -l'en tirer par tous les moyens, et, quoique très-bien intentionné, -sensible cependant à la perspective qui s'ouvrait devant lui d'être un -jour l'ami, le directeur de conscience du roi d'Espagne. C'est dans la -société de ces personnages et de quelques femmes de cour attachées à -la défunte princesse des Asturies, que Ferdinand épanchait les amers -sentiments dont il était plein. Le chanoine Escoïquiz étant absent, on -le manda secrètement à Madrid, parce que, aux yeux de Ferdinand et de -sa petite cour, il passait pour le plus capable de donner un bon -conseil. De ce qu'il était plus lettré que les autres, de ce qu'il -entendait Virgile et Cicéron, et connaissait les auteurs français, -degré de science peu ordinaire à la cour d'Espagne, on croyait que, -dans ce labyrinthe d'intrigues affreuses, il dirigerait mieux le -prince opprimé. Le chanoine étant arrivé de Tolède, on convint que, -dans le grave péril qui le menaçait, le prince n'avait qu'une -ressource, c'était de se jeter aux pieds de Napoléon, d'invoquer sa -protection, et, pour se l'assurer d'une manière plus complète, de lui -demander à épouser une princesse de la famille Bonaparte. Le chanoine -Escoïquiz voyait dans une pareille alliance deux avantages: le -premier, de se ménager un protecteur tout-puissant; le second, -d'atteindre le but que Napoléon devait avoir en vue, celui de -rattacher l'Espagne à sa dynastie par des liens étroits et solides. Ce -conseil fut écouté, bien qu'il ne fût pas du goût de Ferdinand. Le -jeune prince, en effet, nourrissait au fond du coeur les moins bonnes -des passions espagnoles, et spécialement une haine farouche contre les -nations étrangères, surtout contre la révolution française et son -illustre chef. Ces passions qui lui étaient naturelles avaient été -encore fomentées par la princesse de Naples, son épouse. Cependant, -plein de confiance dans les lumières du chanoine Escoïquiz, il adopta -son avis et résolut de s'y conformer. Le chanoine avait voyagé, visité -la France, et il avait pour celle-ci, pour Napoléon, les sentiments -que devait éprouver un Espagnol éclairé. Il dirigeait donc tant qu'il -pouvait les regards de Ferdinand vers la France et vers Napoléon. - -Mais si le prince de la Paix avait le moyen d'établir des relations de -tout genre avec la cour de France, le prince des Asturies, au -contraire, ordinairement relégué à l'Escurial, entouré d'une -surveillance continuelle, n'avait aucun moyen de faire parvenir -jusqu'à Napoléon ses pensées et ses désirs. Lui et les siens -imaginèrent de s'adresser à l'ambassadeur de France, M. de -Beauharnais. - -[En marge: Rôle et caractère de M. de Beauharnais, ambassadeur de -France à Madrid.] - -M. de Beauharnais, frère du premier mari de l'impératrice Joséphine, -avait remplacé en 1806 le général Beurnonville à Madrid. C'était un -esprit médiocre, un ambassadeur gauche et parcimonieux, peu propre -aux finesses de son état, et moins encore au genre de représentation -que cet état commande, doué cependant de quelque bon sens et d'une -parfaite droiture. À tout cela il ajoutait une morgue assez ridicule, -excitée par le sentiment de sa situation, puisqu'il avait, d'après ce -que nous venons de dire, l'honneur d'être beau-frère de sa souveraine. - -[En marge: Secrètes relations entre le prince des Asturies et M. de -Beauharnais par l'entremise du chanoine Escoïquiz.] - -Sa gravité, sa probité, sa maladresse concordaient peu avec la -fourberie et la légèreté du favori, et il aimait ce dernier aussi peu -qu'il l'estimait. Il adressait à Napoléon des rapports conformes à ce -qu'il sentait. Aussi le regardait-on à Madrid comme ennemi du -grand-amiral. C'étaient là des circonstances favorables pour les -confidents de Ferdinand. Le chanoine Escoïquiz se chargea d'entrer en -relations avec M. de Beauharnais, et se fit présenter à lui sous -prétexte de lui offrir un poème qu'il avait composé sur la conquête du -Mexique. Peu à peu le chanoine en arriva à des communications plus -intimes, s'ouvrit entièrement à l'ambassadeur de France, et lui fit -part de la situation du prince, de ses dangers, de ses désirs, et du -voeu qu'il formait d'obtenir une épouse de la main de Napoléon, ne -voulant à aucun prix de celle que lui destinait Emmanuel Godoy[22]. - -[Note 22: M. de Toreno et plusieurs historiens, tant français -qu'espagnols, ont prétendu que M. de Beauharnais avait reçu de Paris, -ou s'était donné à lui-même la mission d'entrer en rapport avec le -prince des Asturies, soit pour lui inspirer l'idée d'épouser une -princesse française, soit pour diviser la famille royale d'Espagne, et -se ménager ainsi le moyen d'y semer les troubles dont on profita -depuis. C'est une erreur complète, dont la preuve se trouve dans la -correspondance officielle et secrète de M. de Beauharnais. Celui-ci -raconte, dans cette double correspondance, comment les agents du -prince des Asturies vinrent à lui, et de son récit parfaitement -sincère, car il était incapable de mentir, il résulte évidemment que -l'initiative de ces relations fut prise par le prince des Asturies et -non par la légation française. Nous allons citer, du reste, deux -pièces qui éclaircissent parfaitement ce point. La première est une -dépêche de M. de Champagny, dans laquelle ce ministre, répondant à une -lettre pleine de réticences de M. de Beauharnais, lui enjoint en un -langage assez sévère de s'exprimer avec plus de clarté. Cette première -dépêche démontre positivement que ce n'est pas Napoléon qui avait eu -l'idée de s'immiscer dans l'intérieur de la famille royale d'Espagne, -et qu'au contraire on était venu à lui. La seconde est la lettre même -du prince Ferdinand à M. de Beauharnais, dans laquelle ce prince avait -renfermé la demande de mariage adressée à Napoléon. On a publié la -demande de mariage, on n'a jamais connu ni publié la lettre qui la -contenait. La lecture même de cette seconde pièce prouvera que M. de -Beauharnais, pas plus que son gouvernement, n'avaient commencé les -relations avec le prince des Asturies. Au ton de cette lettre il est -facile de reconnaître que le prince recherchait ceux auxquels il -s'adresse, et n'était pas recherché par eux. - -Voici la dépêche de M. de Champagny à M. de Beauharnais: - - «Paris, le 9 septembre 1807. - -»Monsieur l'ambassadeur, j'ai reçu votre lettre confidentielle et je -m'empresse d'y répondre en n'admettant entre vous et moi aucun -intermédiaire. Tous les moyens que vous jugerez convenable d'employer -pour me faire connaître, soit les hommes avec qui vous êtes dans le -cas de traiter, soit l'état des affaires que vous avez à conduire, me -paraîtront tous fort bons lorsqu'ils tendront à me donner plus de -lumières et d'une manière plus sûre. Vous n'avez rien à redouter de -l'emploi que je pourrai faire de vos lettres. La communication aux -bureaux, quand elle aura lieu, sera toujours sans danger: ils méritent -toute confiance, et depuis plusieurs années ils sont gardiens des plus -grands intérêts du gouvernement et dépositaires de ses secrets les -plus importants. C'est d'ailleurs un des premiers devoirs de tout -ministre à une cour étrangère de faire connaître à son gouvernement, -sans restriction, sans réserve, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il -entend, tout ce qui parvient à sa connaissance. Placé pour voir et -pour entendre, pourvu de tous les moyens d'être instruit, ce qu'il -apprend n'est pas chose qui lui appartienne: elle est la propriété de -celui dont il est le mandataire. Vous connaissez ce devoir mieux que -personne, et c'est sans doute pour le remplir dans toute son étendue -que vous désirez multiplier ces moyens de communication avec moi: je -suis loin de m'y opposer. - -»Votre lettre confidentielle renferme des choses très-importantes, et -tellement importantes qu'on peut regretter que vous ne les ayez pas -présentées avec plus de détail, et _surtout que vous n'ayez pas fait -connaître comment elles vous sont parvenues_. _Telle a été la -réflexion de l'Empereur lorsque j'ai eu l'honneur de l'en entretenir. -Quels ont été vos rapports avec le jeune prince dont vous parlez?_ -Quelles sont les raisons positives que vous avez de le juger d'une -certaine manière? _Il sollicite à genoux, dites-vous, la protection de -l'Empereur; comment le savez-vous? Est-ce lui qui vous l'a dit? ou par -qui vous l'a-t-il fait dire?_ Ces questions vous sont faites par -l'Empereur, et c'est lui qui a fait la réflexion que j'ai énoncée plus -haut, qu'un ministre ne peut avoir de secrets pour son gouvernement. - - »CHAMPAGNY.» - -Voici la lettre du prince Ferdinand à M. de Beauharnais: - -«Vous me permettrez, monsieur l'ambassadeur, de vous exprimer toute ma -reconnaissance pour les preuves d'estime et d'affection que vous -m'avez données dans la correspondance _secrète et indirecte que nous -avons eue jusqu'à présent par le moyen de la personne que vous savez, -qui a toute ma confiance_. _Je dois enfin à vos bontés ce que je -n'oublierai jamais, le bonheur de pouvoir exprimer, directement et -sans risque, au grand Empereur votre maître, les sentiments si -long-temps retenus dans mon coeur. Je profite donc de ce moment -heureux pour adresser par vos mains à S. M. I. et R. la lettre -adjointe_, et craignant l'importuner par une longueur déplacée, je -n'explique encore qu'à demi ce que je sens d'estime, de respect et -d'affection pour son auguste personne, et je vous prie, monsieur -l'ambassadeur, d'y suppléer dans celles que vous aurez l'honneur de -lui écrire. - -»Vous me faites aussi le plaisir d'ajouter à S. M. I. et R. que je le -conjure d'excuser des fautes d'usage, de style, et qui se trouveront -dans madite lettre, tant par égard à ma qualité d'étranger qu'en -considération de l'inquiétude et de la gêne avec lesquelles j'ai été -obligé de l'écrire, étant, comme vous le savez, _entouré jusque dans -ma chambre d'espions qui m'observent, et obligé de profiter pour ce -travail du peu de moments que je puis dérober à leurs yeux -malins_.--_Comme je me flatte d'obtenir dans cette affaire la -protection de S. M. I. et R., et qu'en conséquence les communications -deviendront plus nécessaires et plus fréquentes, je charge ladite -personne qui a eu cette commission jusqu'ici, de prendre ses mesures -de concert avec vous pour la conduire sûrement; et comme jusqu'à -présent elle n'a eu pour garants de ladite commission que les signes -convenus, étant entièrement assuré de sa loyauté, de sa discrétion et -de sa prudence, je lui donne, par cette lettre, mes pleins et absolus -pouvoirs pour traiter cette affaire_ jusqu'à sa conclusion, et je -ratifie tout ce qu'elle dira ou fera sur ce point en mon nom comme si -je l'eusse dit ou fait moi-même, ce que vous aurez la bonté de faire -parvenir à S. M. I. avec les plus sincères expressions de ma -reconnaissance. - -»Vous aurez aussi la bonté de lui dire que si par hasard il arrivait -que S. M. I. _jugeât, en quelque temps que ce fût, qu'il était utile -que j'envoyasse à sa cour avec le secret convenable quelque personne -de confiance pour lui donner sur ma situation des renseignements plus -amples que ceux qu'on peut donner par écrit, ou pour tout autre objet -que sa sagesse jugeât nécessaire, S. M. I. n'a qu'à vous le mander -pour être au moment obéie, comme elle le sera en tout ce qui dépendra -de moi_. - -»Je vous renouvelle, monsieur, les assurances de mon estime et de ma -gratitude; je vous prie de conserver cette lettre comme un témoignage -de la perpétuité de ces sentiments, et je prie Dieu qu'il vous ait en -sa sainte garde. - -»Écrit et signé de ma propre main et scellé de mon sceau. - - »FERDINAND. - -»À l'Escurial, le 11 octobre 1807.»] - -M. de Beauharnais était beaucoup trop nouveau dans la profession qu'il -exerçait pour ne pas s'effrayer d'une position aussi délicate, car il -s'agissait d'accepter des rapports clandestins avec l'héritier de la -couronne. Il avait peur d'être trompé par des intrigants, et compromis -envers la cour d'Espagne. Il refusa d'abord d'en croire le chanoine -Escoïquiz, et accueillit ses ouvertures avec une froideur capable de -décourager des gens moins décidés à se faire écouter et comprendre. -Mais le chanoine imagina un moyen singulier d'obtenir crédit: ce fut -d'établir un échange de signes entre le prince et M. de Beauharnais, -dans les visites que celui-ci faisait à l'Escurial pour y présenter -ses hommages à la cour. Ces signes convenus d'avance ne devaient pas -laisser de doute sur la secrète mission que le chanoine Escoïquiz -disait avoir reçue de Ferdinand. En effet M. de Beauharnais à sa -première visite à l'Escurial observa le prince avec attention, aperçut -les signes convenus, fut en outre de sa part l'objet des prévenances -les plus marquées, et ne put dès lors conserver aucune incertitude sur -la mission du chanoine Escoïquiz. Quand il fut rassuré sur ce point, -il différa encore de l'écouter, jusqu'à ce qu'il eût été autorisé par -sa cour à s'engager dans de pareilles relations. Il écrivit alors à -Paris une dépêche mystérieuse, pour dire qu'un fils innocent, -cruellement traité par son père et sa mère, invoquait l'appui de -Napoléon, et demandait à devenir son protégé reconnaissant et dévoué. -Napoléon, impatienté de ce ridicule mystère, fit enjoindre à M. de -Beauharnais de se rendre plus intelligible et plus clair. Celui-ci -obéit en racontant tout ce qui s'était passé; il en fit le récit -détaillé dans une correspondance secrète, qui révélait également sa -maladresse et sa sincérité, et qui ne devait pas être, qui n'a pas été -déposée aux affaires étrangères. On lui répondit qu'il fallait tout -écouter, ne rien promettre qu'un intérêt bienveillant pour les -infortunes du prince, et, quant à la demande de mariage, déclarer que -l'ouverture était trop vague pour être prise en considération, et -suivie d'un consentement ou d'un refus. - -Commencées en juillet 1807, ces relations continuèrent en août et -septembre, avec la même crainte de se compromettre de la part de M. de -Beauharnais, et le même désir d'être accueilli de la part de -Ferdinand. Ce prince se décida enfin à faire remettre par le chanoine -Escoïquiz deux lettres, l'une pour l'ambassadeur, l'autre pour -Napoléon lui-même, dans lesquelles, déplorant ses malheurs et les -dangers dont il était menacé, il demandait formellement la protection -de la France et la main d'une princesse de la famille Bonaparte. Ces -deux lettres, datées du 11 octobre, ne furent expédiées que le 20, par -le soin que M. de Beauharnais mit à se procurer un messager sûr, et -n'arrivèrent que le 27 ou le 28, au moment même où parvenaient à Paris -d'autres nouvelles non moins importantes, dont on va connaître le -sujet. - -[En marge: Tentative du prince Ferdinand pour ouvrir les yeux à son -père sur l'état de la cour d'Espagne.] - -Tandis qu'il s'adressait à Napoléon, Ferdinand, ne sachant si la -protection française serait assez prompte ou assez déclarée pour le -sauver, avait voulu en même temps prendre ses précautions à Madrid -même. D'accord avec ses amis, il conçut l'idée de tenter une démarche -auprès de son père, pour lui ouvrir les yeux, pour lui dénoncer les -crimes du prince de la Paix, la complicité de la reine, et, sinon ses -relations adultères avec le favori, du moins son abjecte soumission -aux volontés de ce dominateur de la maison royale; pour le supplier -enfin d'apporter un terme aux scandales, aux malheurs qui désolaient -l'Espagne, aux périls qui menaçaient un fils infortuné. Ferdinand -devait remettre au roi un écrit contenant ces révélations, avec prière -de le lui rendre après en avoir pris connaissance, car une -indiscrétion pouvait mettre sa vie en danger. La minute de cet écrit -était de la main même du chanoine Escoïquiz. Indépendamment de cette -démarche, les auteurs du plan avaient encore imaginé, pour le cas où -le roi viendrait à mourir subitement, de donner au duc de l'Infantado -des pouvoirs signés à l'avance par Ferdinand, pouvoirs en vertu -desquels le duc aurait le commandement militaire de Madrid et de la -Nouvelle-Castille, afin qu'on fût en mesure, s'il le fallait, de -résister par la force des armes aux tentatives du prince de la Paix. -Tels étaient les moyens préparés par ce conciliabule, pour se garder -contre un projet vrai ou supposé d'usurpation; et ces moyens ne -décelaient assurément ni beaucoup de profondeur d'esprit, ni beaucoup -d'audace de caractère. Mais pendant ces menées du prince et de ses -amis, des espions apostés autour d'eux avaient observé des allées et -venues inaccoutumées. Ils avaient vu Ferdinand lui-même écrire plus -souvent qu'il ne le faisait d'ordinaire, et ils l'avaient entendu, -dans son exaspération contre sa mère et le favori, tenir des propos -d'une singulière amertume. L'entrée des troupes françaises en Espagne, -sujet d'une infinité de conjectures, avait été aussi l'occasion de -discours fort irréfléchis de la part du prince et de ses amis. Ceux-ci -se regardant déjà comme certains de la protection de la France et s'en -vantant volontiers, bien qu'ils eussent long-temps fait un crime à -Emmanuel Godoy de la rechercher, et de la payer d'une aveugle -soumission, se plaisaient à insinuer, quelquefois même à dire tout -haut, que ce n'était pas en vain que les armées françaises passaient -les Pyrénées, et que le méprisable gouvernement qui opprimait -l'Espagne ne tarderait pas à s'en apercevoir; ce qui était -malheureusement plus vrai qu'ils ne le croyaient eux-mêmes, et qu'ils -n'eurent bientôt à le désirer. - -[En marge: Dénonciation des menées du prince des Asturies à la reine -et au roi.] - -[En marge: Enlèvement des papiers du prince des Asturies.] - -Parmi les personnes chargées d'observer Ferdinand, l'une d'elles (on -prétend que c'était une dame de la cour), soit qu'elle eût obtenu la -confidence des secrets du prince, soit qu'elle eût porté sur ses -papiers un oeil indiscret, révéla tout à la reine. Celle-ci en -apprenant ces détails fut saisie d'un violent accès de colère. Le -prince de la Paix ne se trouvait point en ce moment à l'Escurial, -distant de Madrid d'une douzaine de lieues. Il avait l'habitude de -passer une semaine à l'Escurial, une semaine à Madrid. Il était -malade, disait-on, des suites de ses débauches. On le manda -secrètement, et il sortit de son palais par une porte dérobée, voulant -en cette circonstance laisser ignorer sa présence à l'Escurial, et -écarter l'idée qu'il pût être l'instigateur des scènes qui se -préparaient. La reine, encore plus irritée que lui, chercha à -persuader au roi qu'il n'y avait pas moins qu'une vaste conspiration -contre son trône et sa vie dans les indices dénoncés, soutint qu'il -fallait agir sur-le-champ, ne pas craindre un éclat devenu nécessaire, -envahir l'appartement du prince à l'improviste, et enlever ses papiers -avant qu'il eût le temps de les détruire. Le faible Charles IV, -incapable d'apercevoir dans quelle voie il s'engageait par une -pareille démarche, consentit à tout ce qu'on lui demandait, et le soir -même, 27 octobre, jour de la signature du traité de Fontainebleau, -permit qu'on violât la demeure de son fils, et qu'on saisit ses -papiers. Le jeune prince, qui, sauf un peu de finesse, n'avait ni -esprit ni courage, fut consterné, et livra sans résistance tout ce -qu'il avait. Les papiers dont nous venons de faire mention, mêlés à -d'autres plus insignifiants, furent portés chez la reine, qui voulut -les examiner elle-même. On devine les emportements de cette princesse, -en lisant l'écrit où étaient dénoncées toutes les turpitudes du -favori, et où les siennes étaient au moins indiquées. Si faible, si -asservi que fût l'infortuné Charles IV, cette pièce pourtant n'aurait -pas suffi pour lui persuader que son fils avait médité un crime, et -elle aurait peut-être, en dessillant ses yeux, atteint le but que le -chanoine Escoïquiz et Ferdinand s'étaient proposé. Mais il y avait -malheureusement d'autres papiers, tels qu'un chiffre destiné à une -correspondance mystérieuse, de plus l'ordre qui nommait le duc de -l'Infantado commandant de la Nouvelle-Castille, et sur lequel la date -avait été laissée en blanc afin de la mettre au moment de la mort du -roi. Ces dernières pièces suffisaient à la reine pour construire -toutes les suppositions imaginables, pour tromper l'infortuné Charles -IV, pour se tromper elle-même. Ne se contenant plus à la lecture de -ces papiers, elle dit, peut-être elle crut, que c'étaient là les -preuves d'une conspiration tendant à détrôner elle et son époux, à -menacer même leurs jours, car pourquoi ce chiffre, si ce n'était pour -correspondre avec des conspirateurs? pourquoi cette nomination d'un -commandant militaire, par Ferdinand qui n'était pas encore roi, si ce -n'était pour consommer une criminelle usurpation? Cette démonstration -présentée au pauvre Charles IV, avec beaucoup d'emportements et de -cris pour unique preuve, le remplit de trouble. Il versa des larmes de -douleur sur un fils qu'il aimait encore, et qu'il était affligé de -trouver si coupable; puis il remercia le ciel qui sauvait d'un si -grand péril sa vie, son trône, sa femme, son ami Emmanuel. La reine, -que l'exaltation naturelle à son sexe portait à prendre en tout ceci -une initiative commode pour le favori, la reine déclara qu'il fallait -une répression prompte, énergique, qui satisfît à la majesté du trône -outragée, et garantît l'État du retour de pareils complots. Il fut -donc résolu qu'on arrêterait à l'instant même le prince et ses -complices, qu'on appellerait ensuite les ministres, les principaux -personnages de l'État, qu'on leur dénoncerait la découverte qu'on -venait de faire, et la résolution royale d'intenter contre les -coupables un procès criminel. C'était là une résolution abominable et -insensée, car après un tel éclat il fallait poursuivre le prince à -outrance, le convaincre de crime, fût-il innocent, le priver de ses -droits au trône, et donner ainsi à ce trône suspendu au bord d'un -abîme un ébranlement qui pouvait l'y précipiter, qui l'y a précipité -en effet. Mais poursuivre le prince, le faire condamner par des juges -vendus, le priver de la couronne, était justement ce que voulait cette -reine furieuse, quelque péril qu'il y eût à braver! - -[En marge: Arrestation du prince des Asturies.] - -Tout ce qu'elle désirait s'accomplit. Godoy fut renvoyé à Madrid, pour -faire croire qu'il n'en était pas sorti, et qu'il était étranger aux -scènes tragiques de l'Escurial. Le roi se rendit auprès de Ferdinand, -lui demanda son épée, et le constitua prisonnier dans son propre -appartement. Des courriers furent ensuite envoyés dans toutes les -directions, pour ordonner l'arrestation des prétendus complices du -prince. Les ministres, les membres des conseils furent convoqués, et, -la consternation sur le front, reçurent communication de tout ce qui -avait été décidé. Ils donnèrent leur adhésion silencieuse, non par -zèle, mais par abattement. - -Il n'était plus possible après un semblable scandale de cacher à la -nation espagnole les tristes événements dont l'Escurial venait d'être -le théâtre. Dans les pays asservis, où toute publicité est interdite, -les nouvelles importantes ne se répandent ni moins vite, ni moins -complétement. Elles volent de bouche en bouche, propagées par une -curiosité ardente, et exagérées par une crédulité non détrompée. -Madrid tout entier savait déjà, et toutes les villes d'Espagne -allaient savoir les scènes de l'Escurial. Cependant publier -officiellement la prétendue découverte du complot, c'était dénoncer le -prince à la nation, et rendre irréparables les malheurs du trône. Mais -la reine et le favori ne voulaient pas autre chose. En conséquence ils -exigèrent un acte de publicité, et dans un pays où il n'y en avait que -pour les plus grands événements, tels qu'une naissance ou une mort de -roi, une déclaration de guerre, une signature de paix, une grande -victoire, une grande défaite, le décret royal qui suit fut communiqué -à toutes les autorités du royaume: - -«Dieu qui veille sur ses créatures ne permet pas la consommation des -faits atroces quand les victimes sont innocentes; aussi sa -toute-puissance m'a-t-elle préservé de la plus affreuse catastrophe. -Tous mes sujets connaissent parfaitement mes sentiments religieux et -la régularité de mes moeurs, tous me chérissent, et je reçois de tous -les preuves de vénération dues à un père qui aime ses enfants. Je -vivais persuadé de cette vérité, quand une main inconnue est venue -m'apprendre et me dévoiler le plan le plus monstrueux et le plus inouï -qui se tramait contre ma personne dans mon propre palais. Ma vie, tant -de fois menacée, était devenue à charge à mon successeur, qui, -préoccupé, aveuglé, et abjurant tous les principes de foi chrétienne -que lui enseignèrent mes soins et mon amour paternels, était entré -dans un complot pour me détrôner. J'ai voulu alors rechercher par -moi-même la vérité du fait, et, surprenant mon fils dans son propre -appartement, j'ai trouvé en sa possession le chiffre qui servait à ses -intelligences avec les scélérats et les instructions qu'il en -recevait. Je convoquai, pour examiner ces papiers, le gouverneur par -intérim du conseil, pour que, de concert avec d'autres ministres, ils -se livrassent activement à toutes les recherches nécessaires. Tout a -été fait, et il en est résulté la découverte de plusieurs coupables: -j'ai décrété leur arrestation ainsi que la mise aux arrêts de mon fils -dans sa demeure. Cette peine manquait à toutes celles qui m'affligent; -mais, comme elle est la plus douloureuse, c'est aussi celle qu'il -importe le plus de faire expier à son auteur, et, en attendant que -j'ordonne de publier le résultat des poursuites commencées, je ne -veux pas négliger de manifester à mes sujets mon affliction, que les -preuves de leur loyauté parviendront à diminuer. Vous tiendrez cela -pour entendu, afin que la connaissance s'en répande dans la forme -convenable. - - »Saint-Laurent (de l'Escurial), le 30 octobre 1807. - -»_Au gouverneur par intérim du conseil._» - -Dans cette cour, où l'on n'osait rien faire sans en référer à Paris, -où le fils opprimé, le père involontairement oppresseur, le favori -persécuteur de tous les deux, cherchaient auprès de Napoléon un appui -pour leur malheur, leur ineptie ou leur crime, il n'était pas possible -qu'on se livrât à de si déplorables extravagances sans lui en écrire. -En conséquence, la veille même de l'acte officiel que nous venons de -rapporter, on dicta au malheureux Charles IV une lettre à Napoléon, -pleine d'une ridicule douleur, dépourvue de toute dignité, où il se -disait trahi par son fils, menacé dans sa personne et son pouvoir, et -n'annonçait pas moins que la volonté de changer l'ordre de succession -au trône[23]. - -[Note 23: Voici le texte même de cette lettre: - -_Lettre du roi Charles IV à l'Empereur Napoléon._ - -«Monsieur mon frère, dans le moment où je ne m'occupais que des moyens -de coopérer à la destruction de notre ennemi commun, quand je croyais -que tous les complots de la ci-devant reine de Naples avaient été -ensevelis avec sa fille, je vois avec une horreur qui me fait frémir -que l'esprit d'intrigue a pénétré jusque dans le sein de mon palais. -Hélas! mon coeur saigne en faisant le récit d'un attentat si affreux! -Mon fils aîné, l'héritier présomptif de mon trône, avait formé le -complot horrible de me détrôner: il s'était porté jusqu'à l'excès -d'attenter à la vie de sa mère. Un attentat si affreux doit être puni -avec la rigueur la plus exemplaire des lois. La loi qui l'appelait à -la succession doit être révoquée: un de ses frères sera plus digne de -le remplacer et dans mon coeur et sur le trône. Je suis en ce moment à -la recherche de ses complices pour approfondir ce plan de la plus -noire scélératesse, et je ne veux pas perdre un seul moment pour en -instruire V. M. I. et R. en la priant de m'aider de ses lumières et de -ses conseils. - -»Sur quoi, je prie Dieu, mon bon frère, qu'il veuille avoir V. M. I. -et R. en sa sainte et digne garde. - - »CHARLES. - -»À Saint-Laurent, le 29 octobre 1807.»] - -[En marge: Nov. 1807.] - -[En marge: Résolutions de Napoléon en recevant les nouvelles de -l'Escurial.] - -Napoléon n'avait reçu, comme on l'a vu plus haut, la lettre du 11 -octobre, dans laquelle Ferdinand lui demandait sa protection et une -épouse, que le 28 du même mois. Il reçut successivement dans les -journées des 5, 6 et 7 novembre, celles de son ambassadeur et de -Charles IV, qui lui apprenaient l'esclandre qu'on n'avait pas craint -de faire à l'Escurial. Il était donc en quelque sorte obligé de -s'immiscer dans les affaires d'Espagne, quand même il ne l'eût pas -voulu, et certainement beaucoup plus tôt qu'il ne s'y attendait et ne -le désirait. Depuis quelque temps, ainsi que nous venons de le -rapporter, il se disait qu'il y avait danger à laisser des Bourbons -sur un trône à la fois si haut et si voisin, et qu'il fallait de plus -renoncer à tirer de l'Espagne aucun service utile, tant qu'elle -resterait aux mains d'une race dégénérée. Il ne savait quel prétexte -employer pour frapper des esclaves prosternés à ses pieds, le -détestant, voulant le trahir, l'essayant quelquefois, puis désavouant -avec humilité leurs trahisons à peine commencées. Il ne se dissimulait -pas non plus le danger, en détrônant la dynastie espagnole, de heurter -une nation ardente et farouche, désirant des changements, incapable de -les opérer elle-même, et prête néanmoins à se révolter contre la main -étrangère qui tenterait de les opérer pour elle. Il ajournait donc, -n'étant ni pressé, ni fixé quant au parti à prendre, témoin le traité -de Fontainebleau, qui ne contenait que des ajournements. Mais un fils -qui s'adressait à lui pour demander une épouse et sa protection, un -père qui lui dénonçait ce fils comme criminel, lui offraient une -occasion, pour ainsi dire forcée, de se mêler immédiatement des -affaires d'Espagne; et tout plein encore de doutes, d'anxiétés, -désirant, redoutant ce qu'il allait entreprendre, l'entreprenant par -une sorte d'entraînement fatal, il donna des ordres précipités, signes -d'une volonté fortement excitée. - -[En marge: Ordre immédiat de départ au deuxième corps d'armée de la -Gironde, et organisation d'un troisième corps sous le titre de corps -d'observation des côtes de l'Océan.] - -Jusqu'ici les mouvements de troupes prescrits par lui, n'avaient eu -que le Portugal pour but[24]. Mais dès ce moment les préparatifs -reçurent une étendue et une accélération qui ne pouvaient laisser -aucune incertitude sur leur objet. Il avait composé l'armée du général -Junot, destinée à envahir le Portugal, avec les trois camps de -Saint-Lô, Pontivy, Napoléon; l'armée de réserve du général Dupont -(connue sous le titre de deuxième corps de la Gironde), avec les -premiers, deuxièmes et troisièmes bataillons des cinq légions de -réserve, et quelques bataillons suisses. Ces deux armées, l'une déjà -entrée en Espagne, l'autre en route pour Bayonne, présentaient un -effectif de 50 mille hommes environ. Ce n'était pas assez, si de -graves événements éclataient dans la Péninsule, car la seconde de ces -armées pouvait seule être employée en Espagne. Napoléon accéléra sa -marche vers Bayonne, ordonna au général Dupont d'aller sur-le-champ se -mettre à sa tête, et résolut d'en composer une troisième, qui -empruntât son titre au besoin spécieux de veiller sur les côtes de -l'Océan, privées des troupes consacrées à leur garde. Il appela cette -troisième armée _corps d'observation des côtes de l'Océan_, lui donna -pour la commander le maréchal Moncey, qui avait fait jadis la guerre -en Espagne, et voulut qu'elle fût forte d'environ 34 mille hommes. Il -puisa pour la composer dans les dépôts des régiments de la grande -armée, stationnés sur le Rhin, de Bâle à Wesel. Ces dépôts, qui -avaient reçu plusieurs conscriptions, et qui n'avaient plus d'envois à -faire à la grande armée, abondaient en jeunes soldats, dont -l'instruction était déjà commencée, et à l'égard de quelques-uns -presque achevée. Pour un corps d'observation, soit en France, soit en -Espagne, Napoléon croyait ces jeunes soldats très-suffisants. Il -ordonna donc de tirer des quarante-huit dépôts stationnés sur le Rhin -quarante-huit bataillons provisoires, composés de quatre compagnies à -150 hommes chacune, ce qui faisait 600 hommes par bataillon, et en -tout 28 mille hommes d'infanterie. Il ordonna de réunir quatre de ces -bataillons pour former un régiment, deux régiments pour former une -brigade, deux brigades pour former une division, et de distribuer le -corps entier en trois divisions sous les généraux Musnier, Gobert, -Morlot. Les points où elles allaient s'organiser étaient Metz, Sedan, -Nancy. Ces troupes devaient avoir l'organisation de corps provisoires, -chaque bataillon relevant toujours du régiment dont il était détaché. -Napoléon ordonna d'attacher à chaque division une batterie -d'artillerie à pied, de former à Besançon et La Fère trois autres -batteries d'artillerie à cheval, ce qui devait porter l'artillerie -totale du corps à 36 bouches à feu. Le général Mouton eut ordre de se -transporter à Metz, Nancy, Sedan, pour surveiller l'exécution de ces -mesures. Les quatre brigades de cavalerie, de formation provisoire -aussi, réunies à Compiègne, Chartres, Orléans et Tours, furent -distribuées entre les deux corps des généraux Moncey et Dupont. Les -cuirassiers et les chasseurs furent affectés à celui du général -Dupont, les dragons et les hussards à celui du maréchal Moncey. -L'armée du général Junot suffisant à l'occupation du Portugal, il -restait donc, pour parer aux événements d'Espagne, le corps du général -Dupont, intitulé _deuxième de la Gironde_, le corps du maréchal -Moncey, intitulé _corps d'observation des côtes de l'Océan_, -présentant à eux deux une soixantaine de mille hommes. Enfin, les -nouvelles de Madrid s'aggravant de jour en jour, Napoléon prescrivit, -comme il l'avait déjà fait, l'établissement de relais de charrettes de -Metz, Nancy et Sedan à Bordeaux, afin de transporter les troupes en -poste. Pour les encourager à supporter la fatigue, et aussi pour -cacher son but, il enjoignit de dire aux soldats qu'ils allaient au -secours de leurs frères du Portugal, menacés par la descente d'une -armée anglaise. - -[Note 24: La lecture réitérée de sa correspondance la plus secrète m'a -prouvé que jusqu'aux événements de l'Escurial il songeait au Portugal -seul, et qu'à partir de ces événements il ne pensa plus qu'à -l'Espagne. Les dates de ses ordres, comparées avec les dates des -nouvelles de Madrid, ne peuvent laisser aucun doute sur leur -corrélation, et prouvent que les uns furent la suite certaine des -autres.] - -[Illustration: Le Maréchal Victor.] - -[En marge: Rappel en France de quelques troupes de la grande armée.] - -Napoléon fit coïncider avec le mouvement de ses conscrits vers -l'Espagne un mouvement rétrograde de ses vieux soldats vers le Rhin. -Tous les pays au delà de la Vistule furent évacués. Le maréchal -Davout, qui avec les Polonais, les Saxons, son troisième corps, et une -partie des dragons, était resté en Pologne, au delà de la Vistule, et -formait le premier commandement, se replia entre la Vistule et l'Oder, -occupant Thorn, Varsovie et Posen, sa cavalerie sur l'Oder même. La -Pologne, fort recommandé à Napoléon par le roi de Saxe, obtint ainsi -un notable soulagement. Le maréchal Soult, qui formait le deuxième -commandement, reçut ordre d'évacuer la Vieille-Prusse, et de se -reporter vers la Poméranie prussienne et suédoise, sa cavalerie -continuant seule à vivre dans l'île de Nogat. Il ne resta sur la -droite de la Vistule que les grenadiers d'Oudinot à Dantzig. Le -premier corps, passé aux ordres du maréchal Victor, continua d'occuper -Berlin, avec la grosse cavalerie en arrière sur les bords de l'Elbe. -Le maréchal Mortier, avec les cinquième et sixième corps, et deux -divisions de dragons, fut laissé dans la haute et la basse Silésie. Le -prince de Ponte-Corvo, commandant seul les bords de la Baltique, -depuis la prise de Stralsund et la dissolution du corps du maréchal -Brune, dut occuper Lubeck avec la division Dupas, Lunebourg avec la -division Boudet, Hambourg avec les Espagnols, Brême avec les -Hollandais. Tout ce qui restait de cavalerie n'ayant pas pris place -dans ces divers commandements fut envoyé en Hanovre. Les Bavarois, -Wurtembergeois, Badois, Hessois, Italiens, obtinrent l'autorisation -de rentrer chez eux. La grosse artillerie de siége, les -approvisionnements en vêtements, souliers, armes, confectionnés à prix -d'argent dans la Pologne et l'Allemagne, furent dirigés sur -Magdebourg. La garde impériale, au nombre de douze mille hommes, -accéléra sa marche vers Paris. - -Napoléon en prescrivant ces mouvements avait la double intention de -décharger le nord de l'Europe, et de ramener quelques régiments de -vieilles troupes en France. Indépendamment de la garde qui allait -arriver, il fit rentrer neuf ou dix régiments d'infanterie, une -certaine portion d'artillerie à pied, et beaucoup de cadres de -dragons. Il s'y prit avec sa dextérité ordinaire, pour qu'il résultât -de ce changement, au lieu d'une dislocation, une meilleure -organisation de ses corps d'armée. - -Le corps de Lannes, composé des grenadiers Oudinot, avait été laissé -d'abord à Dantzig. C'était assez des grenadiers pour Dantzig, comme -défense et comme charge. Napoléon prononça la dissolution de la -division Verdier, composée de quatre beaux régiments d'infanterie. -Deux de ces régiments, les 2e et 12e légers, faisant partie de la -garnison de Paris, furent rappelés dans cette capitale. Les deux -autres, le 72e et le 3e de ligne, passèrent à la division -Saint-Hilaire, pour la dédommager de trois régiments, les 43e, 55e, -14e de ligne, qu'on lui retira, parce qu'ils avaient leur dépôt au -camp de Boulogne et à Sedan. Cette division restait à cinq régiments, -nombre que Napoléon ne voulait pas dépasser. La division Morand, ayant -six régiments, fut diminuée du 51e. La division Dupas, qui avec les -Saxons et les Polonais composait à Friedland le corps de Mortier, -aujourd'hui dissous, ne présentait qu'une agrégation passagère, et -pesait sur la ville de Lubeck. Napoléon lui prit le 4e léger, qui -faisait partie de la garnison de Paris, et le 15e de ligne, qui -appartenait à Brest. Enfin le 44e de ligne, laissé en garnison à -Dantzig, pour s'y reposer du désastre d'Eylau, n'étant plus nécessaire -dans cette ville, en fut rappelé. Le 7e de ligne, devenu disponible -par l'évacuation de Braunau, le fut également. L'artillerie de la -division Verdier, dissoute, se joignit aux corps qui revenaient en -France. L'arme des dragons était dans le Nord plus nombreuse qu'il ne -fallait. Les troisièmes escadrons des 1er, 3e, 5e, 9e, 10e, 15e, 4e -régiments, après avoir versé tous leurs hommes dans les deux premiers -escadrons, durent rentrer en France. - -Ainsi, sans désorganiser ses corps, en les ramenant à des proportions -plus uniformes, en ne rompant que les agrégations passagères, Napoléon -sut se créer le moyen de rappeler dix beaux régiments d'infanterie, -appartenant presque tous ou à Paris ou aux camps des côtes; ce qui -était une convenance de plus, car ces régiments étant ceux qui avaient -le plus fourni aux corps du Portugal et de la Gironde, se trouvaient -ainsi rapprochés de leurs détachements. Cet art profond de disposer -des troupes est la partie la plus élevée peut-être de la science de la -guerre. Il est nécessaire à tout gouvernement, même pacifique, à titre -de bonne administration. La grande armée dans le Nord était encore -d'environ 300 mille Français, sans compter les Polonais et les Saxons -restés en Pologne, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Badois, les -Hessois, les Italiens acheminés vers leur pays, mais non licenciés, et -prêts à revenir au premier appel. Napoléon avait alors, en ajoutant à -la grande armée les armées de la haute Italie, de la Dalmatie, de -Naples, des îles Ioniennes, de Portugal, d'Espagne, de l'intérieur, -huit cent mille hommes de troupes françaises, et au moins cent -cinquante mille de troupes alliées[25], puissance colossale, -effrayante, si l'on songe surtout que la plus grande partie se -composait de soldats éprouvés, que les conscrits eux-mêmes étaient -enfermés dans d'anciens cadres, que tous étaient commandés par les -officiers les plus expérimentés, les plus habiles que la guerre eût -jamais produits, et que ceux-ci enfin marchaient sous les ordres du -plus grand des capitaines! - -[Note 25: Nous croyons devoir citer une lettre curieuse de Napoléon à -Joseph, dans laquelle il lui expose lui-même, et en grande confidence, -l'immense étendue de ses forces, lettre où éclate, avec l'orgueil de -les voir si grandes, l'embarras d'en avoir à payer de si nombreuses: - -_Lettre de l'Empereur au roi de Naples._ - - «Fontainebleau, 21 octobre 1807. - -»Le grand besoin que j'ai d'établir le bon ordre dans l'état de mon -militaire, afin de ne pas porter le dérangement dans toutes mes -affaires, exige que j'établisse sur un pied définitif mon armée de -Naples, et que je sache qu'elle est bien entretenue. - -»Vous jugerez du soin qu'il faut que je prenne des détails quand vous -saurez que j'ai plus de 800 mille hommes sur pied. J'ai une armée -encore sur la Passarge, près du Niémen, j'en ai une à Varsovie, j'en -ai une en Silésie, j'en ai une à Hambourg, j'en ai une à Berlin, j'en -ai une à Boulogne, j'en ai une qui marche sur le Portugal, j'en ai une -seconde que je réunis à Bayonne, j'en ai une en Italie, j'en ai une en -Dalmatie que je renforce en ce moment de 6 mille hommes, j'en ai une à -Naples. J'ai des garnisons sur toutes mes frontières de mer. Vous -pouvez donc juger, lorsque tout cela va refluer dans l'intérieur de -mes États et que je ne pourrai plus trouver d'allégeance étrangère, -combien il sera nécessaire que mes dépenses soient sévèrement -calculées. - -»Vous devez avoir un inspecteur aux revues assez habile pour vous -faire l'état de ce que doit vous coûter un régiment selon nos -ordonnances.»] - -Après avoir rapproché du Rhin ses vieilles troupes, et poussé les -jeunes vers les Pyrénées, Napoléon, plein d'une avide curiosité, -attendit impatiemment les nouvelles de Madrid, qu'il croyait devoir se -succéder coup sur coup à la suite d'un éclat tel que l'arrestation de -l'héritier présomptif de la couronne. N'ayant aucune résolution prise, -espérant des événements celle qui serait la plus conforme à ses -désirs, ne se fiant nullement à l'esprit de M. de Beauharnais, -quoiqu'il se fiât pleinement à sa droiture, il ne lui donna d'autre -instruction que celle de tout observer, et de tout mander à Paris avec -la plus grande célérité possible. - -C'est par secousses successives que se développent les grandes -révolutions, et avec des intervalles entre elles toujours plus longs -que ne le voudrait l'impatience humaine. C'est ce qui arriva cette -fois en Espagne. Les événements ne s'y précipitèrent pas aussi vite -qu'on l'aurait cru d'abord. - -[En marge: Ferdinand, effrayé, dénonce ses complices, et les livre aux -vengeances de la reine.] - -[En marge: Arrestation de MM. de San-Carlos, de l'Infantado et -Escoïquiz.] - -Le prince des Asturies, engagé dans une trame peu criminelle -assurément, dont le but, après tout, n'était que de détromper un père -abusé et de prévenir un acte d'usurpation; le prince des Asturies -engagé dans cette trame sans prudence, sans discrétion, sans courage, -devait bientôt prouver qu'il méritait l'esclavage auquel il avait -voulu se soustraire. Enfermé seul dans son appartement, effrayé quand -il songeait au sort que le fondateur de l'Escurial, Philippe II, avait -fait éprouver à l'infant don Carlos, tout plein d'idées exagérées sur -la cruauté du favori, assez crédule pour admettre que ce favori et sa -mère avaient fait empoisonner sa première femme, il s'imagina qu'il -était perdu, et voulut sauver sa vie par le plus lâche des moyens, la -délation de ses prétendus complices. Ce fils, de valeur égale, comme -on le voit, à ceux contre l'oppression desquels il luttait, forma le -projet de se jeter aux pieds de sa mère, de lui tout avouer; aveu qui -ne devait guère la satisfaire s'il ne lui disait que la vérité, mais -qui deviendrait une infâme trahison, si pour lui complaire il -chargeait ses complices de crimes supposés. Après la communication aux -membres des conseils rapportée plus haut, le roi était allé chercher à -la chasse l'oubli ordinaire des soucis du trône, qu'il ne pouvait -supporter au delà de quelques instants. La reine se trouvait seule à -l'Escurial, toujours transportée de colère. Emmanuel Godoy, resté -malade à Madrid, s'y faisait passer pour plus malade qu'il n'était. -Ferdinand fit supplier sa mère de venir le voir dans son appartement, -pour recevoir ses aveux, l'expression de son repentir, et l'assurance -de sa soumission. Cette princesse, qui avait plus d'esprit que son -fils, et qui ne voulait pas d'une réconciliation, suite probable de -l'entrevue demandée par le prince, lui envoya M. de Caballero, -ministre de grâce et de justice, personnage fort avisé, sachant -prendre tous les rôles, mais entre tous préférant celui qui le -rapprochait du parti victorieux. Ferdinand s'humilia profondément -devant ce ministre de son père, déclara ce qui s'était passé, en -réduisant toutefois son récit à la vérité, qui n'était pas bien -accablante; soutint qu'il n'avait voulu que se prémunir contre une -atteinte à ses droits, et ajouta, ce qu'on ignorait, qu'il avait écrit -à Napoléon pour lui demander la main d'une princesse française. Ce -qu'il y eut de plus grave dans ses aveux, ce fut de désigner les ducs -de San-Carlos et de l'Infantado, et surtout le chanoine Escoïquiz, -comme les instigateurs qui l'avaient égaré. Sa déclaration eut pour -résultat de faire arrêter sur-le-champ, avec une brutalité inouïe, et -incarcérer à l'Escurial les personnages qu'il venait de dénoncer. Les -prisonniers répondirent avec une dignité, une fermeté qui les -honorait, à toutes les questions qui leur furent adressées, et -ramenèrent l'accusation à ce qu'elle avait de vrai, en déclarant -qu'ils avaient uniquement cherché à détromper Charles IV abusé par un -indigne favori, à tirer le prince des Asturies d'une oppression -intolérable, et à prévenir, en cas de mort du roi, un acte -d'usurpation prévu et redouté par toute l'Espagne. La fermeté de ces -honnêtes gens, coupables sans doute de s'être prêtés à des démarches -irrégulières, mais ayant pour excuse une situation extraordinaire, -leur fermeté, disons-nous, déshonorait et la cour infâme qui voulait -les sacrifier à sa vengeance, et le prince pusillanime qui payait leur -dévouement du plus lâche abandon. - -[En marge: Sensation produite en Espagne par le procès de l'Escurial.] - -[En marge: Toute l'Espagne tourne les yeux vers Napoléon, et approuve -Ferdinand de s'être adressé à lui.] - -Cependant l'effet de cette audacieuse et inepte procédure fut immense -dans toute la Péninsule. Ce n'était qu'un cri de fureur et -d'indignation contre le prince de la Paix, contre la reine, qui -cherchaient, disait-on, à immoler un fils vertueux, seul espoir de la -nation. On ne savait pas le fond des choses, mais on refusait de -croire à cette absurde imputation dirigée contre le prince des -Asturies d'avoir voulu détrôner un père, et le bon sens populaire -entrevoyait qu'il n'y avait eu dans les actes incriminés qu'un effort -pour détromper Charles IV, et quelques précautions pour empêcher le -favori d'usurper l'autorité suprême. Peu à peu la démarche tentée par -Ferdinand auprès de Napoléon finissant par être connue, on interpréta -par la colère que la cour avait dû en ressentir le scandaleux procès -de l'Escurial. Aussitôt l'esprit public, se conformant à ce qu'avait -fait l'héritier adoré de la couronne, l'approuva sans réserve. -C'était, disait-on, une bonne inspiration que de s'adresser à ce grand -homme, qui avait rétabli l'ordre et la religion en France, qui -pourrait, s'il le voulait, régénérer l'Espagne, sans lui faire -traverser une révolution; c'était surtout une sage pensée que de -songer à unir les deux maisons par les liens du sang, car cette union -pouvait seule faire cesser les défiances qui séparaient encore les -Bourbons des Bonaparte. On approuva Ferdinand d'avoir eu confiance -dans Napoléon; on sut gré à Napoléon de la lui avoir inspirée, et -sur-le-champ, avec la mobilité, l'ardeur d'une nation passionnée, la -population des Espagnes ne forma qu'un voeu, ne poussa qu'un cri: ce -fut de demander que les longues colonnes de troupes françaises -acheminées vers Lisbonne se détournassent un moment vers Madrid, afin -de délivrer un père abusé, un fils persécuté, du monstre qui les -opprimait tous les deux. Ce sentiment fut général, unanime chez -toutes les classes de la nation: singulier contraste avec ce qui -devait bientôt, dans cette même Espagne, éclater de sentiments -contraires à la France et à son chef! - -[En marge: le prince de la Paix se décide à jouer à l'Escurial le rôle -de conciliateur entre Charles IV et Ferdinand.] - -[En marge: Pardon humiliant accordé à Ferdinand.] - -Après avoir long-temps méprisé l'Espagne, au point de se permettre -sous ses yeux tous les genres de scandales, le favori commença à -s'effrayer, en entendant le cri de réprobation qui de toutes parts -s'élevait contre lui. Il sortit de son lit, où il affectait d'être -retenu par une grave indisposition, et imagina de se montrer à -l'Escurial en pacificateur et en conciliateur. Les passions déchaînées -de la reine étaient moins faciles à contenir que les siennes, et il -eut quelque peine à lui faire entendre qu'il fallait s'arrêter dans la -voie où l'on était entré, si on ne voulait provoquer une sorte de -soulèvement populaire. La signature du traité de Fontainebleau venait -de lui être annoncée, et, quoique ce traité ne dût pas recevoir encore -la consécration de la publicité, Emmanuel Godoy était dans la joie -d'avoir obtenu la qualité de prince souverain, avec la garantie par la -France de cette qualité nouvelle. Il y voyait une raison de se -rassurer, d'éviter toute crise violente, de rechercher en un mot des -moyens plus doux pour arriver à son but. Déshonorer le prince des -Asturies lui semblait plus sûr que de lui infliger une condamnation, -qui révolterait toute l'Espagne, et après laquelle ce prince -deviendrait l'idole de la nation[26]. Il y avait déjà un premier pas -de fait dans cette voie par l'empressement du prince à offrir des -aveux qu'on ne lui demandait pas, et à dénoncer des complices auxquels -on ne songeait point. En conséquence, Emmanuel Godoy amena la reine, -et ce ne fut pas sans difficulté, à accorder un pardon, que le prince -solliciterait avec humilité, et en s'avouant coupable. Il se rendit -donc dans l'appartement de Ferdinand, qu'on avait converti en prison, -et y fut accueilli, non pas avec le mépris qu'il aurait dû essuyer de -la part d'un prince doué de quelque dignité, mais avec la satisfaction -qu'éprouve un accusé qui se sent sauvé. Emmanuel Godoy fit à -Ferdinand, ou reçut de lui, la proposition d'écrire à son père et à -sa mère des lettres dans lesquelles il solliciterait le pardon le plus -humiliant, après quoi tout serait oublié. Ces deux lettres étaient -conçues dans les termes suivants: - - «5 novembre 1807. - -»SIRE ET MON PÈRE, - -»Je me suis rendu coupable. En manquant à V. M., j'ai manqué à mon -père et à mon roi. Mais je m'en repens, et je promets à V. M. la plus -humble obéissance. Je ne devais rien faire sans le consentement de V. -M.; mais j'ai été surpris. J'ai dénoncé les coupables, et je prie V. -M. de me pardonner, et de permettre de baiser vos pieds à votre fils -reconnaissant.» - - -«MADAME ET MA MÈRE, - -»Je me repens bien de la grande faute que j'ai commise contre le roi, -et contre vous, mes père et mère. Aussi je vous en demande pardon avec -la plus grande soumission, ainsi que de mon opiniâtreté à vous nier la -vérité l'autre soir. C'est pourquoi je supplie V. M. du plus profond -de mon coeur de daigner interposer sa médiation auprès de mon père, -afin qu'il veuille bien permettre d'aller baiser les pieds de S. M. à -son fils reconnaissant.» - -[Note 26: M. de Toreno a prétendu, et d'autres écrivains ont répété, -que le motif qui fit suspendre la procédure entamée contre le prince -des Asturies n'était autre que l'injonction adressée par Napoléon au -prince de la Paix de ne compromettre en rien les agents du -gouvernement français, ni ce gouvernement lui-même. C'est là une pure -supposition, démentie par les faits et par les dates. Il était -très-facile de continuer ce procès sans faire figurer l'ambassadeur de -France, puisque les communications avec lui n'étaient que le moindre -des griefs, et que les autres pièces, telles que l'écrit où l'on -révélait à Charles IV la conduite du favori, le chiffre, la nomination -éventuelle de M. le duc de l'Infantado, constituaient les prétendus -délits du prince et de ses complices. Ce qui le prouve mieux encore, -c'est que la procédure fut continuée contre les complices du prince, -et que les griefs restant exactement les mêmes, la difficulté, si elle -avait existé, eût été aussi grande avec eux qu'avec le prince. Mais -cette invention, je le répète, est contredite péremptoirement par les -dates. La demande de pardon, l'acte royal qui l'accorde, sont du 5 -novembre. Or, à cette époque on savait à peine à Paris l'arrestation -du prince; car la saisie de ses papiers est du 27 octobre, son -arrestation du 28, la divulgation de tous ces faits à Madrid du 29. -Aucune nouvelle explicite ne put donc partir de Madrid avant le 29 -octobre. Tous les courriers, à cette époque, mettaient à faire le -trajet de 7 à 8 jours. Ainsi la nouvelle ne pouvait pas être à Paris -avant le 5 novembre. Partie même le 27, elle n'y eût été que le 3, et -on n'aurait pas eu le temps assurément d'ordonner à Paris, le 3, un -acte qui se consommait à Madrid le 5, qui même y avait été résolu le 3 -ou le 4. Les dates suffisent par conséquent pour démentir une pareille -supposition. Le prince de la Paix ne fut décidé à jouer le rôle de -conciliateur que parce que l'entreprise de faire condamner l'héritier -présomptif, pour le priver de ses droits au trône, était au-dessus de -son audace et de la patience de la nation espagnole.] - -Après que ces lettres eurent été signées, un nouvel acte public de -Charles IV prononça le pardon du prince accusé, en réservant toutefois -la continuation des poursuites commencées contre ses complices, et en -défendant de laisser circuler le premier acte dans lequel il avait été -dénoncé à la nation espagnole. Mais il n'était plus temps de revenir -sur un si grand scandale. Les déplorables scènes de l'Escurial étaient -inséparables les unes des autres, et aucune ne pouvait demeurer -cachée. Les premières déshonoraient le roi, la reine, le favori; la -dernière déshonorait le prince des Asturies. - -Cependant l'effet sur l'opinion publique ne fut pas tel qu'on l'aurait -supposé. Bien que tous les acteurs de ces scènes eussent mérité une -réprobation à peu près égale, le père pour sa faiblesse, la mère et le -favori pour leurs criminelles passions, le fils pour le lâche abandon -de ses amis, néanmoins le peuple espagnol, résolu à ne trouver de -torts qu'au favori et à la reine, ne voulut voir dans la conduite du -prince qu'une suite de l'oppression sous laquelle il gémissait; dans -ses déclarations, que des aveux ou supposés ou extorqués, et continua -de l'aimer avec idolâtrie, de lui prêter toutes les vertus -imaginables, de demander à Napoléon un mouvement de son bras puissant -vers l'Espagne. Sur-le-champ Napoléon devint le dieu tutélaire, -invoqué de tous les côtés, et par toutes les voix. C'est le seul -moment peut-être où le peuple espagnol ait admiré avec transport un -héros qui ne fut pas Espagnol, et fait appel à une influence -étrangère. - -[En marge: Napoléon ajourne de nouveau ses projets en voyant la marche -des événements se ralentir en Espagne.] - -[En marge: Contre-ordre aux troupes qui devaient se rendre en poste à -Bayonne.] - -[En marge: Réponse de Napoléon aux diverses communications de la cour -d'Espagne, et son départ pour faire un court séjour en Italie.] - -De même qu'on avait mandé à Napoléon la mise en accusation du prince -des Asturies, on lui manda aussi le pardon accordé à ce prince. Il fut -surpris de l'un autant que de l'autre, mais il vit clairement que ce -drame, qui eût été sanglant dans un autre siècle, qui n'était que -repoussant dans le nôtre, allait se ralentir, pour reprendre -ultérieurement son cours, et n'aboutir que plus tard à sa conclusion. -Quoique la démarche du prince des Asturies l'eût disposé -favorablement, il ne savait s'il fallait se fier à un tel caractère, -s'il n'y avait pas dans sa faiblesse et dans ses passions des raisons -de voir en lui ou un allié impuissant, ou un ennemi perfide. Lui -donner une princesse de la maison Bonaparte, solution en apparence la -plus facile, n'était donc pas un parti très-sûr. D'ailleurs l'histoire -présentait des exemples peu encourageants à l'égard des princesses -chargées de nous attacher l'Espagne par des mariages. Faire régner -encore Charles IV, le prince de la Paix, la reine, ne semblait pas non -plus une solution qui offrît beaucoup de durée, tant à cause de la -santé du roi, que de l'indignation de l'Espagne prête à éclater. -Changer la dynastie paraissait donc le parti le plus simple. Mais -restait toujours dans ce cas le danger de froisser le sentiment d'une -grande nation, et surtout le sentiment de l'Europe, tout prétexte -manquant pour détrôner des princes qui, divisés entre eux, n'étaient -unis que pour invoquer Napoléon comme ami et comme maître. Persévérant -dans ses doutes, comme l'Espagne dans ses agitations, Napoléon résolut -de profiter de cet instant de répit, pour consacrer quelques jours à -l'Italie, et pour mettre ordre à beaucoup de grandes affaires qui -réclamaient sa présence. D'ailleurs il devait rencontrer en Italie son -frère Lucien, se réconcilier avec lui, et recevoir de ses mains une -fille, qui pourrait être la princesse destinée à l'Espagne, si le -projet moins violent d'unir les deux maisons par un mariage -l'emportait définitivement. Ces résolutions prises, il donna des -contre-ordres à ses armées, non pas pour arrêter leur marche vers -l'Espagne, mais pour ralentir la célérité de cette marche. Il voulut -que les troupes du corps des côtes de l'Océan, qui devaient être -transportées en poste à Bordeaux, exécutassent le même trajet à pied, -et sans aucune précipitation. Il enjoignit au général Dupont de -disposer toutes choses pour que le deuxième corps de la Gironde pût -entrer à la fin de novembre en Espagne, et il lui prescrivit d'aller -jusqu'à Valladolid, sans s'avancer davantage vers le Portugal. Il fit -partir de Paris son chambellan M. de Tournon, dont il appréciait le -bon sens, avec ordre de se rendre en Espagne, d'observer ce qui s'y -passerait, de bien examiner si le prince des Asturies y avait des -partisans nombreux, si la vieille cour en conservait encore, avec -mission enfin de porter une réponse aux diverses communications de -Charles IV. Dans cette réponse pleine de convenance et de générosité, -Napoléon conseillait à Charles IV le calme, l'indulgence envers son -fils, niait d'avoir reçu de sa part aucune demande, et ne cherchait -pas à jeter de nouvelles semences de discorde, bien qu'il eût plus -d'intérêt à troubler qu'à pacifier l'Espagne. - -Cela fait, Napoléon, se doutant qu'il aurait bientôt à reporter son -attention de ce côté, quitta Fontainebleau le 16 novembre, accompagné -de Murat, des ministres de la marine et de l'intérieur, de MM. Sganzin -et de Proni, des directeurs de plusieurs services importants, et se -dirigea vers Milan pour y embrasser son fils chéri, le prince Eugène -de Beauharnais. En partant il donna des ordres pour la réception -triomphale de la garde impériale, qui allait arriver à Paris. - -[En marge: Fête triomphale décernée à la garde impériale par la ville -de Paris.] - -Il désirait être absent de cette solennité, et, s'il était possible, -qu'on n'y pensât pas même à lui. Il voulait qu'on fêtât l'armée, -l'armée seule, en fêtant la garde qui en était l'élite. Aussi, -écrivant au ministre de l'intérieur pour lui prescrire les détails de -la cérémonie, lui disait-il: _Dans les emblèmes et inscriptions qui -seront faits dans cette occasion, il doit être question de ma garde et -non de moi, et on doit faire voir que dans la garde on honore toute la -grande armée._ - -En effet, le 25 novembre, le préfet de la Seine, les maires de Paris -se rendirent à la barrière de la Villette, suivis d'une immense -affluence de peuple, pour recevoir les héros d'Austerlitz, d'Iéna, de -Friedland. Le maréchal Bessières était à leur tête. Un arc de triomphe -avait été élevé en cet endroit. Les porte-drapeaux sortirent des -rangs, inclinèrent leurs étendards, sur lesquels les magistrats de la -capitale posèrent des couronnes d'or portant cette inscription: _La -Ville de Paris à la grande armée_. Puis la garde, forte de douze mille -vieux soldats, hâlés, mutilés, quelques-uns à la barbe déjà grise, -défila à travers Paris, suivie de la foule enthousiaste, qui -applaudissait à son triomphe. Un repas abondant, servi dans les -Champs-Élysées, fut offert à ces douze mille soldats par la ville de -Paris, qui, dans cette solennité fraternelle et nationale, -représentait la France aussi bien que la garde représentait l'armée. -Le ciel ne favorisa pas la fin de cette journée souvent attristée par -la pluie; car il semblait que cette armée, qui dans nos grandeurs et -nos fautes n'eut jamais d'autre part que son héroïsme, ne fût pas -heureuse. Du milliard décrété par la Convention il n'était resté -qu'une fête promise en 1806 à toute l'armée d'Austerlitz; de cette -fête il restait une fête à la garde, contrariée par le ciel, et privée -de la présence de Napoléon. Mais la gloire de l'armée française -pouvait se passer de ces pompes frivoles. L'histoire dira que tout le -monde en France, de 1789 à 1815, mêla des fautes à ses services, tout -le monde excepté l'armée; car tandis qu'on égorgeait des victimes -innocentes en 1793, elle défendait le sol; tandis que Napoléon violait -les règles de la prudence en 1807 et 1808, elle se bornait à -combattre, et toujours, sous tous les gouvernements, elle ne savait -que se dévouer et mourir pour l'existence ou la grandeur de la France. - -FIN DU VINGT-HUITIÈME LIVRE. - - - - -LIVRE VINGT-NEUVIÈME. - -ARANJUEZ. - - Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à - cette expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- - Marche de Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. - -- Le général Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite - du Tage, par le revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de - l'armée française à Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le - général Junot se décide à marcher sur Lisbonne avec les - compagnies d'élite. -- En apprenant l'arrivée des Français, le - prince régent de Portugal prend le parti de s'enfuir au Brésil. - -- Embarquement précipité de la cour et des principales familles - portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le général Junot. -- - Suite des événements de l'Escurial. -- Situation de la cour - d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et le - pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des - poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui - commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, - à l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de - la reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à - ce projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on - cherche à se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi - la demande que Ferdinand avait faite d'une princesse française. - -- On ajoute à cette demande de vives instances pour la - publication du traité de Fontainebleau. -- Ces propositions ne - peuvent rejoindre Napoléon qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à - Milan. -- Travaux d'utilité publique ordonnés partout où il - passe. -- Voyage à Venise. -- Réunion de princes et de souverains - dans cette ville. -- Projets de Napoléon pour rendre à Venise son - antique prospérité commerciale. -- Course à Udine, à Palma-Nova, - à Osoppo. -- Retour à Milan par Legnago et Mantoue. -- Entrevue à - Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- Séjour à Milan. -- Nouveaux - ordres militaires relativement à l'Espagne, et ajournement des - réponses à faire à Charles IV. -- Affaires politiques du royaume - d'Italie. -- Adoption d'Eugène Beauharnais, et transmission - assurée à sa descendance de la couronne d'Italie. -- Décrets de - Milan opposés aux nouvelles ordonnances maritimes de - l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- Travaux - ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. -- - Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas - différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption - d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois - partis se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, - un changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de - Napoléon vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, - Napoléon ne l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute - au nombre des troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond - d'une manière évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription - de 1809. -- Forces colossales de la France à cette époque. -- - Système d'organisation militaire suggéré à Napoléon par la - dislocation de ses régiments, qui ont des bataillons en - Allemagne, en Italie, en Espagne. -- Napoléon veut terminer cette - fois toutes les affaires du midi de l'Europe. -- Aggravation de - ses démêlés avec le Pape. -- Le général Miollis chargé d'occuper - les États romains. -- Le mouvement des troupes anglaises vers la - Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit l'occasion, depuis - long-temps attendue, d'une expédition contre cette île. -- - Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. -- Tentative - pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense - approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. -- - Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant - les réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle - lettre pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une - explication sur l'accumulation des troupes françaises vers les - Pyrénées. -- Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en - finir. -- Il arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, - en effrayant la cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la - maison de Bragance. -- Cette grave entreprise lui rend l'alliance - russe plus nécessaire que jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à - Paris. -- Ses rapports inquiétants à la cour de Russie. -- - Explications d'Alexandre avec M. de Caulaincourt. -- Averti par - celui-ci du danger qui menace l'alliance, Napoléon écrit à - Alexandre, et consent à mettre en discussion le partage de - l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et de M. de Romanzoff. -- - Divers plans de partage. -- Première pensée d'une entrevue à - Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction à - Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, - fait ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le - courant du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 - février dans le but d'intimider la cour d'Espagne et de la - disposer à la fuite. -- Choix de Murat pour commander l'armée - française. -- Ignorance dans laquelle Napoléon le laisse - relativement à ses projets politiques. -- Instruction sur la - marche des troupes. -- Ordre de surprendre Saint-Sébastien, - Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant en danger les - colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un ordre - extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat en - Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la - Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et - à Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur - dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de - l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. -- - Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. -- - Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes - conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. -- - Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du - ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet - de départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. - -- Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et - d'Aranjuez. -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, - contraires à toute idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour - fixé au 15 ou 16 mars. -- La population d'Aranjuez et des - environs, attirée par la curiosité, la colère et de sourdes - menées, s'accumule autour de la résidence royale, et devient - effrayante par ses manifestations. -- La cour est obligée de - publier le 16 une proclamation pour démentir les bruits de - voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses préparatifs. -- - Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. -- Le peuple - envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de fond en - comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le roi - est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités. - -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir - été caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est - découvert au moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques - gardes du corps parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, - et le conduisent à leur caserne, atteint de plusieurs blessures. - -- Le prince des Asturies réussit à dissiper la multitude en - promettant la mise en jugement du prince de la Paix. -- Le roi et - la reine, effrayés de trois jours de soulèvement, et croyant - sauver leur vie et celle du favori en abdiquant, signent leur - abdication dans la journée du 19 mars. -- Caractère de la - révolution d'Aranjuez. - - -[En marge: Expédition de Portugal.] - -Tandis que Napoléon, résolu quant au but qu'il poursuivait en Espagne, -incertain quant aux moyens, se rendait en Italie, plein au reste de -confiance dans l'immensité de sa puissance, les armées françaises -s'avançaient dans la Péninsule, et allaient y faire une première -épreuve des difficultés qui les attendaient sur cette terre -inhospitalière. - -[En marge: Composition de l'armée du général Junot.] - -L'armée appelée à y entrer d'abord était celle du général Junot. Sa -mission, comme on l'a vu, consistait à s'emparer du Portugal. Elle -était composée d'environ 26 mille hommes, dont 23 mille présents sous -les armes, et suivie de 3 à 4 mille hommes de renfort tirés des -dépôts. Elle était distribuée en trois divisions sous les généraux -Laborde, Loison, Travot. Elle avait pour principal officier -d'état-major le général Thiébault, et pour commandant en chef le brave -Junot, aide-de-camp dévoué de Napoléon, un moment ambassadeur en -Portugal, officier intelligent, courageux jusqu'à la témérité, n'ayant -d'autre défaut qu'une ardeur naturelle de caractère, qui devait -aboutir un jour à une maladie mentale. L'armée était formée de jeunes -soldats de la conscription de 1807, levés en 1806, mais enfermés dans -de vieux cadres et suffisamment instruits. Ils étaient très-capables -de se bien comporter au feu, mais malheureusement peu rompus aux -fatigues, qui allaient devenir cependant leur principale épreuve. -Napoléon, qui voulait qu'on entrât promptement à Lisbonne, pour y -surprendre non pas la famille royale dont il se souciait peu, mais la -flotte portugaise et les immenses richesses appartenant aux négociants -anglais, avait donné ordre au général Junot de redoubler de célérité, -de n'épargner à ses soldats ni fatigues ni privations, afin d'arriver -à temps. Junot, dans son ardeur, n'était pas homme à corriger par un -sage discernement ce que cet ordre pouvait avoir de dangereux dans les -pays qu'on allait traverser. - -[En marge: Entrée de Français dans la Péninsule.] - -[En marge: Défaut de préparatifs pour les recevoir.] - -[En marge: Accueil fait à nos soldats par les populations espagnoles.] - -Le 17 octobre, l'armée entra en Espagne sur plusieurs colonnes, afin -de subsister plus aisément. Elle se dirigea sur Valladolid, par -Tolosa, Vittoria et Burgos. Malgré les promesses du prince de la Paix, -presque rien n'était préparé sur la route, et le soir on était obligé -de réunir quelques vivres à la hâte pour nourrir les troupes exténuées -des fatigues de la journée. Les gîtes étaient détestables, remplis de -vermine, et si repoussants que nos soldats préféraient coucher dans -les champs ou dans les rues, plutôt que d'accepter les tristes abris -qu'on leur offrait. La population les accueillait avec la curiosité -naturelle à un peuple vif, amoureux de spectacles, et à qui son inerte -gouvernement n'en procurait guère depuis un siècle. Les classes -élevées recevaient bien nos troupes, mais déjà le bas peuple montrait -à leur égard sa sombre haine de l'étranger. Sur la route de -Salamanque, quelques coups de couteau furent donnés à des soldats -isolés, bien qu'ils se conduisissent partout avec la plus sage -retenue. - -[En marge: Arrivée à Salamanque.] - -L'armée, en arrivant à Salamanque, où elle fit une courte halte, avait -déjà beaucoup souffert des fatigues, et laissé un certain nombre -d'hommes en arrière. Le général Junot, qui avait un chef d'état-major -prévoyant, établit à Valladolid, à Salamanque, et en avant à -Ciudad-Rodrigo, des dépôts composés d'un commandant de place, de -plusieurs employés d'administration, et d'un détachement, pour y -recueillir les hommes fatigués ou malades, et les acheminer plus tard -à la suite de l'armée en groupes assez nombreux pour se défendre. -L'ordre de marcher sans relâche ayant trouvé l'armée à Salamanque, -elle quitta cette ville le 12 novembre, formée en trois divisions. -Elle avait à traverser, pour se rendre de Ciudad-Rodrigo à Alcantara, -la chaîne de montagnes qui sépare la vallée du Douro de celle du Tage, -et qui est le prolongement du Guadarrama. De Salamanque à Alcantara, -il fallait faire cinquante lieues, par un pays pauvre, montagneux, -boisé, habité seulement par des pâtres, qui avaient l'habitude d'y -conduire leurs troupeaux deux fois l'an, en automne quand ils se -rendaient de la Vieille-Castille en Estramadure, et au printemps quand -ils revenaient de l'Estramadure dans la Vieille-Castille. Bien que les -autorités espagnoles eussent promis de préparer des vivres, on ne -trouva presque rien à San Mûnos, point intermédiaire qui partageait en -deux la distance de Salamanque à Ciudad-Rodrigo. Les troupes -parcoururent donc dix-neuf lieues en deux jours, sans manger autre -chose qu'un peu de viande de chèvre, qu'elles se procuraient en -saisissant les troupeaux rencontrés sur leur route. À Ciudad-Rodrigo, -ville assez considérable, et place forte de grande importance, on -trouva un gouverneur fort mal disposé, qui pour s'excuser allégua -l'ignorance où on l'avait laissé du passage de l'armée française, et -qui ne se donna aucune peine pour suppléer aux préparatifs qu'on avait -négligé de faire. On recueillit cependant quelques vivres, assez pour -fournir demi-ration aux soldats; on organisa un nouveau dépôt pour y -recueillir les traînards, dont le nombre s'accroissait à chaque pas, -et on s'achemina vers les montagnes, pour passer du bassin du Douro -dans celui du Tage. Le temps était tout à coup devenu affreux, ainsi -qu'il arrive dans ces contrées méridionales, où la nature, extrême -comme les habitants, passe avec une singulière violence de la -température la plus douce à la plus rigoureuse. La pluie, la neige se -succédaient sans relâche. Les sentiers que suivaient les diverses -colonnes étaient entièrement défoncés, et disparaissaient même sous -les pas des hommes et des chevaux. Trompées par des guides à demi -sauvages, qui se trompaient souvent eux-mêmes, faute d'avoir jamais -franchi les limites de leur village, plusieurs colonnes s'égarèrent, -et arrivèrent près des crêtes de la chaîne, au village de Peña Parda, -épuisées par la fatigue et la faim, laissant sur la route une partie -de leur monde. Il fallait, pour vivre, aller coucher à la Moraleja, -sur le revers des montagnes. Une tempête affreuse survint. En un -instant tous les torrents furent débordés, et, au milieu du -mugissement des vents, du bruit des eaux, nos soldats inexpérimentés, -n'ayant presque pas mangé depuis plusieurs jours, n'espérant pas de -gîtes meilleurs pour les jours suivants, furent saisis de l'une de ces -démoralisations subites, qui surprennent, abattent les âmes jeunes, -peu habituées aux traverses de la vie guerrière. La nuit étant venue, -et les tambours détendus par la pluie ne donnant plus de sons, une -sorte de confusion s'introduisit dans cette marche. Les soldats ne -distinguant plus les lieux, ayant de la peine à s'apercevoir les uns -les autres, et cherchant à communiquer entre eux par des cris, firent -retentir ces montagnes de hurlements sauvages. Les officiers n'étaient -plus ni reconnus ni écoutés; l'indiscipline s'était jointe au -désespoir, et la scène était devenue affreuse. Cependant, une première -colonne étant arrivée vers onze heures du soir à la Moraleja, et ayant -trouvé un détachement déjà rendu au gîte, fit connaître dans quel état -elle avait laissé le reste de l'armée. Alors on fit sortir les hommes -les moins fatigués pour aller au secours de leurs camarades. On alluma -de grands feux, on plaça un fanal au sommet du clocher, on sonna le -tocsin pour attirer sur ce point les hommes égarés. Par surcroît de -malheur, il n'avait pas été fait plus de préparatifs à la Moraleja -qu'ailleurs. Les vivres manquaient absolument. Les soldats, dans le -délire de la faim, ne respectant plus rien, se livrèrent au pillage, -et ravagèrent ce malheureux bourg, qui fut ainsi victime de -l'inexactitude du gouvernement espagnol à remplir ses promesses. Il -n'y avait pas au moment de l'arrivée un quart des hommes autour du -drapeau. Peu à peu, dans la nuit, tout ce qui n'avait pas succombé à -la fatigue, tout ce qui n'avait pas été noyé dans les torrents, ou -assassiné par les pâtres de l'Estramadure, atteignit le gîte dévasté -de la Moraleja. Quelques chèvres suffirent encore, non pas à -satisfaire la faim des soldats, mais à les empêcher de mourir -d'inanition. Il était impossible de s'arrêter en un tel lieu, et le -lendemain on s'achemina sur Alcantara, où l'on joignit enfin les bords -du Tage et la frontière du Portugal. - -[En marge: Arrivée de l'armée française à Alcantara.] - -Le général en chef Junot y avait précédé son armée afin d'y suppléer par -ses soins à l'incurie du gouvernement espagnol. La ville présentait un -peu plus de ressources que les montagnes sauvages de l'Estramadure. -Cependant ces ressources n'étaient pas très-considérables, et elles -avaient été absorbées en partie par les troupes espagnoles du général -Carafa, lequel devait, avec une division de neuf à dix mille hommes, -appuyer le mouvement des troupes françaises, et descendre la gauche du -Tage, tandis que le général Junot en descendrait la droite. On -recueillit quelques boeufs et quelques moutons, on les distribua entre -les régiments; on se procura du pain pour en fournir une demi-ration à -chaque homme, et on accorda un séjour à l'armée, tant pour la rallier -que pour lui rendre ses forces épuisées. Elle avait laissé en arrière ou -perdu dans les forêts et les torrents un cinquième de son effectif, -c'est-à-dire de quatre à cinq mille hommes. La moitié de la cavalerie -était démontée, beaucoup de chevaux étant morts de faim, ou n'ayant pu -suivre faute de ferrure. Quant à l'artillerie, on avait été réduit à la -traîner avec des boeufs, et, ce moyen ayant bientôt manqué, on n'avait -pas à Alcantara six bouches à feu. Quant aux munitions, il avait fallu -les abandonner en chemin avec le reste du matériel. - -L'embarras du malheureux général Junot était extrême. D'une part, il -était stimulé par les ordres de Napoléon, par la certitude que, s'il -n'arrivait pas bientôt à Lisbonne, il trouverait ou la flotte -portugaise partie avec les richesses du Portugal, ou une résistance -organisée qu'il aurait de la peine à vaincre; d'autre part, il voyait -devant lui le revers des montagnes du Beyra, incliné vers le Tage, -consistant en une foule de contre-forts abrupts, séparés les uns des -autres par des ravins épouvantables, tailladés en quelque sorte, comme -l'indique le nom de _Talladas_ donné à quelques-uns, entièrement -dépeuplés, privés de toute ressource, et devenus plus affreux par les -pluies torrentielles de l'automne. Ajoutez que nos soldats, partis de -France à la hâte, n'ayant pu se faire suivre par leur matériel, se -trouvaient pour la plupart sans souliers, sans cartouches, et hors -d'état soit de soutenir une longue marche, soit de vaincre une -résistance sérieuse, s'ils venaient à en rencontrer une; ce qui -n'était pas impossible, car il restait aux Portugais vingt-cinq mille -hommes de troupes assez bonnes, et très-portées à se défendre, attendu -que la perspective d'appartenir à l'Espagne ne les disposait guère à -accueillir favorablement les envahisseurs de leur territoire. On ne -pouvait pas non plus compter sur le concours des Espagnols, car, au -lieu de vingt bataillons, ils ne nous en avaient fourni que huit, et -animés de si mauvais sentiments à l'égard des Français qu'il avait -fallu les renvoyer dans leurs cantonnements. - -En présence de cette alternative, ou de laisser consommer à Lisbonne -des événements regrettables, ou de braver de nouvelles fatigues avec -des troupes exténuées, à travers un pays plus affreux que celui qu'on -venait de parcourir, le général Junot n'hésita pas, et préféra le -parti de l'obéissance à celui de la prudence. Il prit donc la -résolution de continuer cette marche précipitée, en traversant la -suite des contre-forts détachés du Beyra, qui bordent le Tage depuis -Alcantara jusqu'à Abrantès. Il ramassa quelques souliers et quelques -boeufs, profita d'un dépôt de poudres existant sur les lieux, et du -papier sur lequel étaient écrites les volumineuses archives des -chevaliers d'Alcantara, pour fabriquer des cartouches. Puis il fit -deux parts de son armée, l'une composée de l'infanterie des deux -premières divisions, l'autre de l'infanterie de la troisième division, -de la cavalerie, de l'artillerie et des traînards. Il porta la -première en avant, et laissa la seconde à Alcantara, avec ordre de -rejoindre, dès qu'elle serait un peu ralliée, refaite, et pourvue de -moyens de transport. Il n'emmena avec lui que quelques canons de -montagne, que leur calibre rendait plus faciles à traîner. - -[En marge: Départ d'Alcantara et trajet jusqu'à Abrantès, en longeant -le pied des montagnes du Beyra.] - -[En marge: Souffrances horribles dans la marche d'Alcantara à -Abrantès.] - -Il résolut de partir le 20 novembre d'Alcantara, et de franchir la -frontière du Portugal par la droite du Tage, tandis que le général -Carafa la franchirait par la gauche. Sans doute il eût beaucoup mieux -valu passer le Tage, s'enfoncer plus avant dans l'Estramadure, gagner -Badajoz, et prendre la grande route de Badajoz à Elvas, que suivent -ordinairement les Espagnols, à travers l'Alentejo, province unie et -d'un parcours facile. Mais il fallait descendre la Péninsule jusqu'à -Badajoz, faire ensuite un long détour à droite pour gagner Lisbonne. -Napoléon ordonnant de Paris, d'après la seule inspection de la carte, -et préférant la route qui menait le plus vite à Lisbonne, avait -prescrit de suivre la droite du Tage, d'Alcantara à Abrantès, tandis -que les Espagnols en suivraient la gauche. On s'assurait ainsi, outre -l'avantage de la célérité, celui de n'avoir pas à opérer plus tard un -passage du Tage, lorsqu'on approcherait de Lisbonne. Toutefois, si -Napoléon avait pu savoir qu'on rencontrerait en Portugal des pluies -torrentielles, que par la négligence des alliés l'armée arriverait à -Alcantara exténuée de faim et de fatigue, il aurait mieux aimé perdre -quelques jours que de poursuivre une marche qui allait bientôt -ressembler à une déroute. Mais ici commençaient à se révéler les -inconvénients funestes d'une politique extrême, qui voulant agir -partout à la fois, sur la Vistule et sur le Tage, à Dantzig et à -Lisbonne, était obligée d'ordonner de très-loin, et de se servir de -faibles soldats ou de généraux inexpérimentés, quand les soldats -robustes et les généraux habiles se trouvaient employés ailleurs. Il y -a des lieutenants qui pèchent par mollesse, d'autres par excès de -zèle. Ceux-ci sont les plus rares, et en général les plus utiles, -quoique souvent dangereux. Le brave Junot était de ces derniers. Il -n'hésita donc pas à partir d'Alcantara le 20 novembre, en renvoyant, -comme nous l'avons dit, une partie des troupes espagnoles, qui -semblaient peu sûres, et en confiant aux autres le soin de border la -gauche du Tage, tandis qu'il en suivrait la droite. D'une armée qui -avait été à Bayonne de 23 mille hommes présents sous les armes sur 26, -il en amenait 15 mille au plus avec lui: non pas que les autres -fussent tous morts ou perdus, mais parce qu'ils étaient incapables de -continuer cette marche précipitée. Il s'avança le long du Tage par des -sentiers attachés au flanc des montagnes, réduit sans cesse à monter -ou à descendre, tantôt s'élevant sur la croupe des contre-forts qui se -détachent du Beyra, tantôt s'enfonçant dans les ravins profonds qui -les séparent, ayant la cime des monts à sa droite, le fleuve à sa -gauche. Il dirigea ses deux divisions d'infanterie sur Castel-Branco -par deux chemins différents. La première prit le chemin de -Idanha-Nova, la seconde celui de Rosmaniñal. Elles avaient l'une et -l'autre à leur suite quelques troupes légères espagnoles. Le temps -était toujours affreux, la pluie continuelle, la route presque -impraticable. La première division, que commandait le général Laborde, -ayant eu à franchir un torrent débordé, plus large, plus profond que -les autres, ce brave général mit pied à terre, entra dans l'eau -jusqu'à la poitrine, et resta dans cette position jusqu'à ce que tous -ses soldats eussent passé. On ne vécut à la couchée qu'avec de la -viande de chèvre, des glands, et une once de pain par homme. On arriva -le lendemain à Castel-Branco, où les deux divisions se trouvèrent -réunies, dans un état difficile à décrire. La première arrivée, qui -avait eu moins de difficultés à vaincre, alla bivouaquer au dehors, -pour laisser à celle qui la suivait, et qui était encore plus -fatiguée, l'avantage de se loger dans l'intérieur de Castel-Branco. On -avait mis des gardes à chaque four, afin d'empêcher le pillage. Grâce -à ce soin, on put distribuer deux onces de pain par homme. On manqua -de viande, mais on eut du riz, des légumes et du vin. Les soldats -étaient pâles, défigurés, et presque tous pieds nus. S'arrêter, c'eût -été s'exposer à mourir de faim, sans compter l'inconvénient de perdre -un temps précieux. On repartit donc dans l'espoir d'atteindre -Abrantès, ville riche et peuplée, située hors de la région des -montagnes, dans un pays ouvert et fertile. On y marcha sur deux -colonnes, l'une formée de la première division par Sobreira-Formosa, -l'autre formée de la deuxième division par Perdigao. La première avait -quatorze lieues à parcourir, quatre ou cinq torrents à traverser. La -pluie les avait tellement grossis qu'on ne pouvait les franchir sans -danger. Les soldats faisaient la chaîne avec leurs fusils pour se -défendre contre la violence des eaux. Quelques-uns débiles ou exténués -étaient parfois entraînés. Les officiers, pleins de dévouement, -voulant donner aux plus forts l'exemple de secouer les plus faibles, -prenaient eux-mêmes sur leurs épaules les soldats incapables de -passer, et les aidaient ainsi à franchir les torrents. Sur la route on -trouva un seul village, celui de Sarcedas, et les soldats mourant de -faim le pillèrent, malgré les efforts du général en chef pour les en -empêcher. Le soir on n'arriva à Sobreira-Formosa qu'à onze heures, -dans un véritable état de désespoir. Pendant la première heure, il n'y -eut qu'un sixième des hommes réunis. On trouva des châtaignes, quelque -bétail, et on en vécut. La deuxième division, pour se rendre à -Perdigao, avait essuyé de son côté de cruelles souffrances. - -Le reste de la route jusqu'à Abrantès était moins affreux par les -aspérités du sol, mais tout autant par la stérilité et le dénûment. -Enfin, après des fatigues et des privations inouïes, on arriva le 24 à -Abrantès au nombre de quatre à cinq mille hommes, pâles, défaits, les -pieds en sang, les vêtements déchirés, et avec des fusils hors de -service, car les soldats en avaient fait des bâtons pour s'aider à -passer les torrents, ou à gravir les montagnes. Arriver dans cet état -au milieu d'une ville très-peuplée, c'eût été lui donner la tentation -de fermer ses portes à de tels assaillants, et de se défendre contre -eux rien qu'en les laissant mourir de faim. Mais heureusement les -immortelles victoires remportées, dans toutes les parties du monde, -par les vieux soldats de la France, protégeaient nos jeunes troupes -quelque part qu'elles se trouvassent. Le renom de l'armée française -était tel qu'à son approche il n'y avait dans les populations qu'un -sentiment, celui de la satisfaire en lui fournissant au plus tôt ce -dont elle avait besoin. Si on avait le temps de la connaître, on -cessait bientôt de la détester, sans cesser de la craindre, et on lui -offrait de bonne volonté ce que le premier jour on lui avait offert -sous une impression de terreur. - -[En marge: Arrivée de l'armée française à Abrantès.] - -Le général en chef avait précédé son armée à Abrantès pour préparer -d'avance les secours que réclamait son triste état. Les habitants se -prêtèrent à tout ce qu'il voulut. On réunit du bétail, du pain en -abondance, et, pour la première fois depuis leur départ de Salamanque, -c'est-à-dire depuis douze jours, les soldats reçurent la ration -complète. On leur procura des vins excellents, de la chaussure, des -vêtements, des moyens de transport. On put même envoyer en arrière des -voitures pour recueillir les hommes fatigués ou malades. Le temps -n'était pas encore redevenu serein et sec; mais on se trouvait dans un -beau pays, uni, chaud, couvert d'orangers, exhalant les doux parfums -du Midi, présentant le spectacle du bien-être et de la richesse. -L'effet sur ces jeunes soldats, accessibles à toutes les sensations, -fut prompt, et ils passèrent en deux jours du plus sombre désespoir à -une sorte de joie et de confiance. Beaucoup d'entre eux étaient encore -engagés au milieu des rochers du Beyra; mais ils venaient peu à peu, -par bandes détachées, recevoir à leur tour la douce impression d'une -belle contrée, abondante en ressources de tout genre. - -Junot fit réparer les armes, et, réunissant les compagnies d'élite, -forma une colonne de quatre mille hommes, en état de continuer la -marche sur Lisbonne. Ayant prévenu par sa célérité une résistance qui, -dans les montagnes du Beyra, aurait pu devenir invincible, il avait -recueilli un premier prix de ses efforts. Mais il aurait voulu arriver -à Lisbonne, de manière à saisir au passage tout ce qui allait -s'échapper de cette capitale. Ce second succès était presque -impossible à obtenir. - -[En marge: Événements qui se préparaient à Lisbonne pendant la marche -de l'armée française.] - -En ce moment une incroyable confusion régnait à Lisbonne. Le prince -régent, qui gouvernait pour sa mère, atteinte de démence, avait flotté -entre mille résolutions contraires. Il avait essayé, d'accord avec le -cabinet de Londres, de faire accepter à Napoléon un moyen terme, qui -consistait à fermer ses ports aux Anglais, sans confisquer leurs -propriétés. Napoléon s'y étant refusé, le prince régent était retombé -dans d'affreuses perplexités. Ses ministres, partagés sur la conduite -à suivre, conseillaient, les uns de vivre comme on avait toujours -vécu, c'est-à-dire de rester attachés à l'Angleterre, et de résister -aux Français avec le secours de celle-ci; les autres de sortir des -errements du passé, d'entrer dans les vues de la France, de chasser -les Anglais, et de s'épargner ainsi une invasion étrangère. D'autres -encore proposaient un troisième parti, dont nous avons déjà parlé, -celui de fuir au Brésil, en livrant la malheureuse patrie des Bragance -aux Anglais et aux Français, qui allaient s'en disputer les lambeaux. -Au milieu de ces pénibles hésitations, le prince régent, dès qu'il -avait appris la marche de l'armée française sur Valladolid, avait -accédé à toutes les demandes de Napoléon, déclaré la guerre à la -Grande-Bretagne, décrété la saisie de toutes ses propriétés, en -donnant toutefois aux commerçants anglais le temps d'emporter ou de -vendre ce qu'ils possédaient de plus précieux. Il avait enfin dépêché -à la rencontre du général Junot, pour arrêter l'armée française, des -messagers, qui malheureusement la cherchaient sur les routes où elle -n'était pas. Lord Strangford, ambassadeur d'Angleterre, avait pris ses -passe-ports, et s'était retiré à bord de la flotte anglaise, qui avait -immédiatement commencé le blocus du Tage. - -[En marge: La famille royale, n'ayant pu fléchir l'armée française par -ses offres de soumission, prend la résolution de fuir au Brésil.] - -[En marge: Embarquement de la cour et des principales familles à bord -de l'escadre portugaise.] - -L'apparition imprévue de l'armée française sur la route d'Alcantara à -Abrantès, sans qu'aucun des émissaires envoyés pût ralentir sa marche, -fit naître une indicible terreur dans l'âme du régent, terreur -partagée par tous ses parents et conseillers. L'idée de fuir prit -alors le dessus sur toutes les autres. Lord Strangford, sachant ce qui -se passait, s'empressa de reparaître à Lisbonne, en apportant des -nouvelles de Paris, qui avaient passé par Londres, et qui annonçaient -la résolution prise par Napoléon de détrôner la maison de -Bragance[27]. Ces nouvelles et sa présence décidèrent définitivement -le départ de la famille royale pour le Brésil. On avait, dans la -supposition qu'il faudrait peut-être fermer le Tage aux Anglais, armé, -tant bien que mal, ce qui restait de la flotte portugaise, -c'est-à-dire un vaisseau de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, -trois frégates et trois bricks. La nouvelle de l'entrée de Junot à -Abrantès, auquel il suffisait de trois marches pour arriver à -Lisbonne, ayant été connue dans cette capitale le 27 novembre, on mit -à bord la famille royale et une partie de l'aristocratie, avec ce -qu'elle pouvait emporter de ses effets précieux. Par un temps affreux, -une pluie battante, on vit les princes, les princesses, la reine-mère -les yeux égarés par la folie, presque toutes les personnes composant -la cour, beaucoup de grandes familles, hommes, femmes, enfants, -domestiques, au nombre de sept ou huit mille individus, s'embarquer -confusément sur l'escadre, et sur une vingtaine de grands bâtiments -consacrés au commerce du Brésil. Le mobilier des palais royaux et des -plus riches maisons de Lisbonne, les fonds des caisses publiques, -l'argent que le régent avait pris soin d'amasser depuis quelque temps, -celui que les familles fugitives avaient pu se procurer, tout gisait -sur les quais du Tage, à moitié enfoui dans la boue, aux yeux d'un -peuple consterné, tour à tour attendri de ce spectacle douloureux, ou -irrité de cette fuite si lâche, qui le laissait sans gouvernement et -sans moyens de défense. La précipitation était si grande, que, sur -quelques-uns de ces bâtiments qu'on chargeait de richesses, on avait -oublié de placer les vivres les plus indispensables. Dans la journée -du 27, tout fut embarqué, et trente-six bâtiments de guerre ou de -commerce, rangés autour du vaisseau amiral, au milieu du Tage, large -devant Lisbonne comme un bras de mer, attendirent le vent favorable, -tandis qu'une population de trois cent mille âmes les regardait -tristement, partagée entre la douleur, la colère, la curiosité, la -terreur. À l'embouchure du Tage, la flotte anglaise croisait pour -recevoir les émigrants et les protéger au besoin de son artillerie. - -[Note 27: Plusieurs historiens, tant portugais qu'espagnols et -français, ont prétendu que lord Strangford décida le prince régent à -quitter le Portugal en produisant un _Moniteur_ du 11 novembre, arrivé -par la voie de Londres, contenant un décret impérial semblable à celui -qui avait prononcé la déchéance de la maison de Naples, et déclarant -que _la maison de Bragance avait cessé de régner_. Cette assertion, si -elle n'est pas tout à fait inexacte, est cependant erronée. Le -_Moniteur_ ne renferme, ni à la date du 11 novembre, ni à des dates -antérieures ou postérieures, un décret portant que la maison de -Bragance _avait cessé de régner_. Cette forme employée en 1806 contre -la maison de Naples, après une trahison impardonnable, ne pouvait pas -se renouveler contre des familles régnantes, qui n'avaient fourni à -Napoléon aucun prétexte de les traiter de la sorte. Le dépôt des -minutes à la secrétairerie d'État ne renferme pas plus que le -_Moniteur_ le décret dont on parle contre la maison de Bragance. Mais -le _Moniteur_ du 13 novembre contient sous la rubrique Paris, date du -12, un article sur les diverses expéditions des Anglais contre -Copenhague, Alexandrie, Constantinople et Buenos-Ayres. Dans cet -article, dicté évidemment par Napoléon, et tendant à montrer les -conséquences auxquelles s'exposaient tous les gouvernements qui se -sacrifiaient à la politique anglaise, on lit le passage suivant: - -«Après ces quatre expéditions qui déterminent si bien la décadence -morale et militaire de l'Angleterre, nous parlerons de la situation où -ils laissent aujourd'hui le Portugal. Le prince régent du Portugal -perd son trône; il le perd, influencé par les intrigues des Anglais; -il le perd pour n'avoir pas voulu saisir les marchandises anglaises -qui sont à Lisbonne: que fait donc l'Angleterre, cette alliée si -puissante? Elle regarde avec indifférence ce qui se passe en Portugal. -Que fera-t-elle quand le Portugal sera pris? Ira-t-elle s'emparer du -Brésil? Non: si les Anglais font cette tentative, les catholiques les -chasseront. La chute de la maison de Bragance restera une nouvelle -preuve que la perte de quiconque s'attache aux Anglais est -inévitable.» - -C'est là probablement ce qu'on a entendu par le décret déclarant que -la maison de Bragance avait cessé de régner; c'est là le _Moniteur_ -qui, paraissant à Paris le 13, rendu à Londres le 15 ou le 16, put par -l'amirauté arriver le 23 ou le 24 à bord de la flotte anglaise, et -être communiqué au prince régent de Portugal.] - -Toute la journée du 27 se passa ainsi, les vents ne permettant pas la -sortie du Tage, et l'anxiété régnant sur la flotte portugaise; car si -un détachement français parvenu à temps à Lisbonne eût couru à la tour -de Belem, le Tage se serait trouvé fermé. - -[En marge: Arrivée du général Junot à Lisbonne au moment où la flotte -portugaise met à la voile.] - -Pendant ce temps le général Junot, menant à la hâte ses malheureux -soldats, arrivait à perte d'haleine sous les murs de Lisbonne. Il -avait été retenu pendant les journées du 26 et du 27 devant le Zezère, -dont les eaux s'étaient élevées de douze à quinze pieds en quelques -heures, et qui se jette dans le Tage, près de Punhette. Il le passa -avec quelques mille hommes, dans des bateaux que lui amenèrent des -mariniers bien payés, et au milieu des plus grands périls, car ces -bateaux emportés avec une grande violence allaient tomber dans le -Tage, et étaient ensuite obligés d'en remonter le cours pour rejoindre -le point de débarquement. Le 28, Junot marcha sur Santarem, à travers -les inondations qui couvraient au loin les bords du Tage, et au milieu -desquelles les soldats faisaient quelquefois une lieue de suite, en -ayant de l'eau jusqu'au genou. Le 29, il atteignit Saccavem, et y -reçut des nouvelles de Lisbonne. Il apprit que la famille royale était -embarquée avec toute la cour, et qu'elle allait emmener la marine -portugaise chargée de richesses. Il n'était plus à espérer qu'on pût -arriver à temps; mais il fallait prévenir un soulèvement, qu'il aurait -été impossible de comprimer avec quelques mille hommes épuisés n'ayant -pas un canon. Le général Junot prit son parti résolument, et quitta -Saccavem le 30 au matin avec une colonne qui n'était pas de plus de -quinze cents grenadiers, et avec une escorte de quelques cavaliers -portugais rencontrés sur sa route qu'il avait obligés à le suivre. Il -entra dans Lisbonne à huit heures du matin, fut reçu par une -commission du gouvernement, à laquelle le prince régent avait livré le -royaume, et par un émigré français, M. de Novion, qui était chargé de -la police, et qui s'acquittait de ce soin avec autant d'intelligence -que d'énergie. Le général Junot trouva la capitale tranquille, désolée -de la présence de l'étranger, mais soumise, et d'ailleurs tellement -indignée de la fuite de la cour, qu'elle en voulait un peu moins à -ceux qui venaient prendre son trône. La flotte portugaise, après avoir -attendu sous voiles toute la journée du 27, et une partie de celle du -28, avait enfin franchi le soir la barre du Tage, grâce à un -changement de vents, et avait été accueillie par les salves de la -flotte anglaise, saluant la royauté fugitive. L'amiral Sidney Smith -détacha une forte division pour accompagner cette royauté en Amérique, -où elle allait commencer par le Brésil l'affranchissement de toutes -les colonies portugaises et espagnoles; car il était donné à la -révolution française de changer la face du nouveau monde comme de -l'ancien, et ces trônes de la Péninsule, qu'elle précipitait dans -l'Océan, devaient y produire en tombant un reflux qui se ferait sentir -jusqu'à l'autre bord de l'Atlantique. - -Le général Junot avait donc vu lui échapper une partie des résultats -qu'il poursuivait avec tant d'ardeur. Mais quelques carcasses de -vaisseaux tellement usées que les fugitifs qui s'y étaient embarqués -craignaient de ne pas arriver au Brésil, quelques pierreries, -quelques métaux monnayés, et enfin une famille dont la prise eût été -un grand embarras, ne valaient pas l'avantage de devenir maître sans -coup férir des plus importantes positions du littoral européen, et -d'avoir prévenu une résistance qu'on n'aurait pas pu vaincre si elle -avait été tant soit peu énergique. Le général Junot et son armée -avaient donc recueilli le prix de leur constance. Mais il fallait -s'établir à Lisbonne, rallier l'armée, la faire reposer, la pourvoir -du nécessaire, et lui rendre l'aspect imposant qu'elle avait perdu -pendant cette marche mémorable. - -[En marge: Ralliement de l'armée française et son paisible -établissement à Lisbonne.] - -Vers la fin de la journée du 30, Junot vit arriver une partie de la -première division. Il s'empara des forts et des positions dominantes -de Lisbonne, qui est située sur quelques collines, au bord des eaux -épanchées du Tage. La commission du gouvernement, et surtout le -commandant de la légion de police, M. de Novion, l'aidèrent dans le -maintien de l'ordre; en quoi ils agirent en bons citoyens, car l'ordre -troublé n'eût amené qu'une effusion inutile de sang, et peut-être le -sac de Lisbonne. Junot répartit les troupes de la manière la plus -convenable pour leur bien-être et leur sûreté au milieu d'une -population ennemie de trois cent mille âmes. Après avoir solidement -établi les premiers détachements arrivés, il s'occupa de rallier les -autres. Beaucoup de soldats avaient été ou noyés ou assassinés; -quelques-uns étaient morts de fatigue. Cependant, quoique -très-regrettables, ces pertes n'étaient pas aussi grandes qu'on aurait -pu le craindre d'après le petit nombre d'hommes qui se trouvaient -dans les rangs le jour de l'entrée à Lisbonne. Les relevés faits plus -tard constatèrent que les morts ou égarés ne dépassaient pas 1,700. Il -restait donc environ 21 ou 22 mille soldats, déjà fort éprouvés par -cette campagne, et suivis de 3 à 4 mille, qui, conduits par une route -d'étapes bien frayée, devaient arriver sains et saufs au but où leurs -devanciers n'étaient parvenus qu'après tant de peines et de fatigues. -La plupart des soldats demeurés en arrière s'étaient réunis en bandes, -marchant plus lentement que les têtes de colonne, mais se défendant -contre les paysans, et vivant comme ils pouvaient de ce qu'ils -trouvaient dans les bois. Les troupeaux de chèvres ou de moutons -rencontrés sur la route faisaient les frais de leur subsistance. Une -fois à Abrantès, ils s'embarquaient sur des bateaux qui les -transportaient par le Tage à Lisbonne. L'artillerie, fort retardée, -fut aussi chargée sur des bateaux, et par ce moyen expéditif de -transport conduite au point commun de ralliement. La cavalerie arriva -sans chevaux. Mais le Portugal allait fournir à l'armée tout ce qui -lui manquait. Il y avait à Lisbonne un arsenal magnifique, servant -également aux armées de terre et de mer, peuplé de trois mille -ouvriers très-habiles, et ne demandant pas mieux que de continuer à -gagner leur vie, même en travaillant pour les Français. Junot les -employa à réparer ou à refaire tout le matériel de l'armée, et à -fabriquer des affûts pour la nombreuse artillerie qui existait à -Lisbonne, et qu'il fallait mettre en batterie contre les Anglais. Près -de la capitale se trouvait l'armée portugaise, forte de vingt-cinq -mille hommes, laquelle attendait qu'on prononçât sur son sort. Les -soldats portugais, en général, aimaient mieux vivre dans leurs -villages que sous les drapeaux. Junot leur donna des congés, de -manière qu'il n'en restât que six mille dans les cadres. Il prit tous -les chevaux de la cavalerie, et remonta ainsi la cavalerie française. -Il fit de même pour l'artillerie, et en quelques jours son armée, -ralliée, armée, vêtue à neuf, reposée de ses fatigues, présentait le -plus bel aspect. Pour suffire à ces dépenses, il n'y avait aucuns -fonds dans les caisses. Mais en attendant la rentrée des impôts, le -commerce, rassuré par le langage et les actes du général Junot, lui -fit une avance de cinq millions afin de pourvoir aux besoins les plus -pressants, et on put ainsi payer toutes les consommations de l'armée. -Le général Junot établit sa première division dans Lisbonne; la -seconde, moitié dans Lisbonne et moitié vis-à-vis d'Abrantès; la -troisième, sur le revers des montagnes au pied desquelles Lisbonne est -assise, de Peniche à Coimbre. Il envoya sa cavalerie sous le général -Kellermann dans la plaine de l'Alentejo, pour y faire reconnaître -partout l'autorité française. Il plaça à Setuval les Espagnols du -général Carafa, qui l'avaient accompagné. Il établit une route -d'étapes bien gardée et bien approvisionnée par Leiria, Coimbre, -Almeida, Salamanque et Bayonne. Dans ce premier moment, tout parut -tranquille et presque rassurant. Il n'y avait qu'une difficulté -très-embarrassante dès le début, c'était d'approvisionner, malgré les -Anglais, une capitale de trois cent mille habitants, habituée à -recevoir par la mer les blés et les bestiaux de la côte d'Afrique. Le -général Junot traita avec plusieurs commerçants, et donna des -commissions de tous les côtés pour amener des vivres de l'intérieur. -Il fut habilement secondé par son chef d'état-major Thiébault, et par -M. Hermann, que Napoléon lui avait envoyé pour administrer les -finances portugaises. Ce dernier était parfaitement probe et très au -fait du pays, ayant long-temps rempli des fonctions diplomatiques tant -à Lisbonne qu'à Madrid. Grâce aux soins combinés de ces divers agents, -rien ne manqua, dans les premiers temps du moins, et on commença même -à réarmer les restes de la flotte portugaise. Dans le même moment, le -général espagnol Taranco occupait avec sept ou huit mille hommes la -province d'Oporto, et le général Solano, avec trois ou quatre mille, -celle des Algarves. - -[En marge: Entrée du corps du général Dupont sur le territoire -espagnol.] - -Tandis qu'une armée française pénétrait en Portugal, Napoléon, qui en -avait disposé deux autres à l'entrée de la Péninsule, avait ordonné au -général Dupont, commandant le deuxième corps de la Gironde, de porter -l'une de ses divisions à Vittoria, sous prétexte de secourir le -général Junot contre les Anglais. Un peu avant la marche de cette -division, trois ou quatre mille hommes de renfort, destinés à se -fondre dans les trois divisions de l'armée de Portugal, avaient déjà -pris le chemin de Salamanque. On s'habituait donc à regarder la -frontière espagnole comme une démarcation abolie, et l'Espagne -elle-même comme une route ouverte dont on se servait, sans même -prévenir le souverain du territoire. La première division du général -Dupont, en effet, était rendue à Vittoria avant que M. de Beauharnais -eût donné avis de ce mouvement au cabinet de Madrid. C'était le prince -de la Paix qui le premier en avait parlé à M. de Beauharnais avec une -anxiété visible. À ce sujet il s'était fort excusé du défaut de -préparatifs dont on s'était plaint sur la route parcourue par le -général Junot, et avait attribué cette négligence aux graves -préoccupations résultant du procès de l'Escurial. - -[En marge: Suite des événements de l'Escurial.] - -[En marge: Penchant de la nation espagnole à recourir à Napoléon comme -au sauveur qui pouvait la délivrer de ses maux.] - -Depuis ce procès, et malgré le pardon accordé au prince des Asturies, -l'agitation n'avait cessé de croître en Espagne, tant au sein de la -cour qu'au sein du pays lui-même. Le prince des Asturies, que son -abjecte soumission, sa lâche trahison envers ses amis, auraient dû -déshonorer, était au contraire adoré d'une nation qui, ne trouvant pas -un autre prince à aimer dans cette famille dégénérée, se plaisait à -tout excuser chez lui, et imputait à ses ennemis, à leurs menaces, à -leur tyrannie, ce qu'il y avait eu d'équivoque dans sa conduite. La -demande d'une princesse française adressée par Ferdinand à Napoléon, -demande désormais bien connue, avait tourné les yeux de la nation -comme ceux du prince vers le haut protecteur qui réglait en ce moment -les destinées du monde. Les troupes françaises déjà entrées sur le -territoire espagnol, celles qui s'accumulaient entre Bordeaux et -Bayonne, excédant de beaucoup la force nécessaire à l'occupation du -Portugal, accréditaient l'opinion que ce puissant protecteur songeait -à se mêler des affaires de l'Espagne, et la nation tout entière se -plaisait à croire que ce serait dans le sens de ses désirs, -c'est-à-dire pour renverser le favori, reléguer la reine dans un -couvent, Charles IV dans une maison de chasse, et donner la couronne à -Ferdinand VII uni à une princesse française. L'attitude de M. de -Beauharnais ne faisait que favoriser ces illusions. Cet ambassadeur, -plein d'aversion pour le favori, induit par ses rapports secrets avec -le prince des Asturies à lui porter de l'intérêt, se flattant que ce -prince épouserait bientôt une princesse française qui était sa parente -(mademoiselle de Tascher), abondait dans tous les sentiments des -Espagnols eux-mêmes, et ceux-ci, croyant que le représentant de la -France avait ordre d'être tel qu'il se montrait, se prenaient pour -Napoléon et les Français d'un enthousiasme croissant, au point que nos -troupes, au lieu d'être pour le peuple le plus défiant de la terre un -sujet d'alarme, étaient au contraire devenues pour lui un sujet -d'espérance. - -Vainement quelques esprits plus avisés se disaient-ils que pour -renverser un favori abhorré de la nation espagnole il ne faudrait pas -tant de soldats, qu'il suffirait pour le précipiter dans le néant d'un -signe de tête du tout-puissant empereur des Français; que ces troupes -qui s'accumulaient étaient peut-être les instruments longuement -préparés d'une résolution plus grave, tendant à exclure les Bourbons -de tous les trônes de l'Europe; vainement quelques esprits plus -clairvoyants faisaient-ils ces remarques: elles ne se propageaient -pas, parce qu'elles étaient contraires à la passion qui possédait tous -les coeurs. - -[En marge: Profondes inquiétudes de la cour.] - -[En marge: Sinistres pressentiments de l'agent Yzquierdo, communiqués -à la cour d'Espagne.] - -La crainte, inspirant mieux la reine et le favori, leur ouvrait les -yeux sur leur propre danger. Ils sentaient tous les deux, et la reine -avec plus de vivacité que son amant, quel mépris ils devaient inspirer -au grand homme qui dominait l'Europe. Ils sentaient à quel point leur -lâche incapacité était au-dessous de ses grands desseins, et le voile -dont il couvrait ses intentions ajoutait encore à leurs pressentiments -la terreur qui naît de l'obscurité. Bien que Napoléon eût signé le -traité de Fontainebleau, que par ce traité il eût reconnu Emmanuel -Godoy prince souverain des Algarves, ils n'étaient l'un et l'autre que -médiocrement rassurés. D'abord Junot venait de s'emparer de -l'administration entière du Portugal, sans en excepter les provinces -occupées par les troupes espagnoles. Ensuite Napoléon avait voulu que -le traité de Fontainebleau continuât à rester secret. Pourquoi ce -secret, lorsque le Portugal se trouvait au pouvoir des troupes -alliées, que la maison de Bragance était partie, et avait en quelque -sorte par son départ laissé le trône vacant? À ces questions -inquiétantes venaient s'ajouter les lettres de l'agent Yzquierdo, qui -ne pouvait dissimuler à son patron les appréhensions dont il -commençait à être saisi. Ces appréhensions ne reposaient, il est vrai, -sur aucun fait précis, car Napoléon n'avait dit à personne sa pensée -sur l'Espagne, et n'avait pu la dire, incertain encore de ce qu'il -ferait. Mais ce penchant fatal à remplacer partout la famille de -Bourbon par la sienne, penchant qui dominait son âme au point de lui -faire oublier toute prudence, quelques esprits doués de clairvoyance -le pressentaient, et Napoléon, sans avoir parlé, était deviné par plus -d'un observateur. Le silence qu'il gardait, tout en se livrant à des -préparatifs très-apparents, avait surtout frappé l'agent Yzquierdo, -l'homme le plus habile à découvrir ce qu'on voulait lui cacher, et ce -dernier ne cessait d'écrire au prince de la Paix que, bien que -Napoléon fût parti pour l'Italie, qu'autour de ses ministres et de ses -confidents il ne circulât aucun propos, pourtant il y avait dans tout -ce qu'il voyait un mystère qui le remplissait d'inquiétude. - -[En marge: Agitations croissantes de la reine.] - -[En marge: Efforts du prince de la Paix pour calmer l'exaspération de -la reine.] - -[En marge: Scandaleux témoignages de faveur prodigués au prince de la -Paix par la reine et le roi.] - -Aussi le prince de la Paix et la reine étaient-ils singulièrement -agités. La reine, souvent indisposée, cachant son trouble sous un -calme affecté, son âge sous les parures les plus recherchées, laissait -néanmoins échapper malgré elle de fréquents éclats de colère. Elle -remplissait le palais de ses emportements, demandait le sacrifice de -tous ceux qu'elle croyait ses ennemis, exprimait follement la volonté -de faire tomber la tête du chanoine Escoïquiz et du duc de -l'Infantado, et s'indignait contre l'obséquieux ministre de la justice -Caballero, qui, tout tremblant, se bornait à opposer à ses désirs les -difficultés naissant d'anciennes lois du royaume, inviolées et -inviolables. Elle allait jusqu'à déclarer ce ministre un traître, -vendu à Ferdinand. Celui-ci de son côté, mécontent de ce même -ministre, l'appelait un vil exécuteur des volontés de sa mère, et se -promettait d'en tirer plus tard une vengeance éclatante. Le prince de -la Paix croyant, dans son intérêt même, utile de calmer la reine, la -comblait de prévenances, et avait passé pour elle d'une indifférence -insultante à des attentions de tous les moments. Bien qu'il allât le -soir chez les demoiselles Tudo reposer son âme des fatigues de -l'intrigue et de la crainte, il prodiguait le matin à cette reine -exaspérée les soins d'un courtisan fidèle; et l'on voyait ces deux -amants, qu'à leurs infidélités nombreuses on avait dû croire dégoûtés -l'un de l'autre, ramenés par des terreurs et des haines communes à une -intimité qui présentait tous les semblants de l'amour. En public, la -reine témoignait au prince de la Paix un redoublement d'affection, et -se plaisait à braver par ses témoignages la pudeur des assistants et -l'aversion de ses ennemis. La cour était déserte. Tout ce qu'il y -avait d'honnête l'avait abandonnée. Quand la famille royale paraissait -hors des jardins de l'Escurial, le peuple restait silencieux, excepté -pour le prince des Asturies, qu'il poursuivait de ses acclamations, au -point que la reine avait fait rendre une ordonnance de police par -laquelle toute acclamation était interdite. Elle avait poussé -l'extravagance de ses volontés jusqu'à ordonner un _Te Deum_, pour -remercier le ciel de la protection miraculeuse qu'il avait accordée au -roi, en déjouant les complots du prince des Asturies. Entre les -membres de la grandesse, tous convoqués, quatre seulement avaient -paru, deux Espagnols, deux étrangers, consternés tous les quatre de -leur propre bassesse. Au sortir de l'église, la reine avait montré à -Emmanuel Godoy une tendresse, une familiarité outrageantes pour les -assistants; et l'infortuné Charles IV lui-même n'apercevant rien de -ces infamies, mais sentant confusément le péril de la situation, avait -mis sans le vouloir le comble au scandale, en s'appuyant sur le bras -du favori, comme sur un bras puissant duquel il espérait son salut. -Déplorable spectacle, honteux non-seulement pour le trône, mais pour -l'humanité elle-même, dont la dégradation, manifestée en si haut lieu, -devenait plus éclatante! - -Chaque soir le prince de la Paix allait, comme nous l'avons dit, chez -les demoiselles Tudo épancher les douleurs de son âme, fort souffrante -quoique légère. Dans cette maison où les curieux venaient chercher des -nouvelles, on avait conçu et témoigné une grande joie du traité de -Fontainebleau, joie bientôt empoisonnée par l'ordre reçu de Paris de -tenir le traité secret, par l'entrée continuelle des troupes -françaises, par les lettres de l'agent Yzquierdo. Comme le public se -plaisait à recueillir tout ce qui était défavorable au prince de la -Paix, ses affidés tâchaient d'opposer au torrent des mauvaises -nouvelles un torrent contraire, citant avec exagération tous les -signes de faveur obtenus de la cour des Tuileries. Ainsi, malgré -l'ordre de tenir secret le traité de Fontainebleau, on en avait -raconté toutes les particularités chez les demoiselles Tudo, et on -l'avait fait avec le plus grand détail. On avait dit que le nord du -Portugal était donné à la reine d'Étrurie, le midi au prince de la -Paix, constitué prince souverain des Algarves, et le milieu réservé -pour en disposer plus tard. On motivait ainsi la présence des armées -françaises; et quant à leur nombre, fort supérieur à ce qu'une simple -occupation du Portugal aurait exigé, on l'expliquait par les grands -projets de Napoléon sur Gibraltar. Afin de prévenir le fâcheux effet -que devait produire l'entrée des autres corps prochainement attendus, -on disait que l'armée française serait au moins de quatre-vingt mille -hommes, que le prince de la Paix la commanderait en personne, que par -conséquent il n'y avait pas à s'en alarmer. Quant au procès contre les -complices du prince des Asturies, qui indignait tout le monde, et que -Napoléon, disait-on, ne laisserait pas achever, les amis du prince de -la Paix répondaient que la cour avait des nouvelles de Paris, que -Napoléon avait déclaré l'affaire de l'Escurial une affaire étrangère à -la France, et qu'il approuvait fort la punition d'intrigants qui -avaient voulu ébranler le trône. - -[En marge: Soin du prince de la Paix de faire sortir de Madrid ses -objets les plus précieux.] - -[En marge: Bruits généralement répandus d'un prochain départ de la -famille royale pour l'Amérique.] - -Ni le prince de la Paix, ni les femmes de rang si différent qui -s'intéressaient à son sort, ne croyaient beaucoup à ces nouvelles. La -crainte les tourmentait, et leur inspirait des précautions de la -nature de celles qu'on prend en Orient contre la fortune ou contre la -tyrannie. Ainsi on accumulait chez le prince de la Paix l'or et les -pierreries. On démontait de superbes parures, pour en détacher les -diamants qu'on transportait chez lui, avec de fortes valeurs en -numéraire. Chacun avait pu voir la nuit des mulets chargés sortir de -sa demeure, les uns dirigés vers Cadix, les autres vers le Ferrol. Le -peuple, suivant sa coutume, exagérait ces faits, et les grossissait -démesurément. Il parlait de cinq cents millions en espèces, amassés -chez le prince de la Paix, et partis ensuite en plusieurs convois pour -des destinations inconnues. Ces récits fabuleux, concordant avec la -fuite de la maison de Bragance, avaient fait naître de toutes parts la -supposition que le prince de la paix voulait entraîner la famille -royale au Mexique, pour prolonger au delà des mers un pouvoir qui -expirait en Europe. Propagée avec une incroyable rapidité, cette -supposition avait indigné tous les Espagnols. L'idée de voir la -famille royale d'Espagne fuir lâchement comme la famille royale de -Portugal, emmener prisonnier un prince adoré, laisser à Napoléon un -royaume vacant, les révoltait, et cette crainte avait ajouté, s'il -était possible, à la fureur populaire qu'excitait le favori. Toutes -les semaines, le bruit que les richesses de la couronne avaient été -emballées pour être secrètement emportées à Cadix, et que le prince de -la Paix allait conduire la famille royale à Séville, se répandait -comme une sinistre rumeur, soulevait les esprits, déchaînait les -langues, s'évanouissait ensuite pour un moment, quand les faits ne -venaient pas le confirmer, et renaissait de nouveau comme les sourds -mugissements qui précèdent la tempête. - -[En marge: Vérité des bruits de départ.] - -[En marge: Raisons que fait valoir le prince de la Paix en faveur de -la retraite en Amérique.] - -Et quelque faux que soient, en général, les bruits qui circulent chez -un peuple agité, ceux-ci n'étaient pas sans fondement. Bien avant la -fuite de la maison de Bragance, le projet de cette fuite avait été -communiqué à la cour de Madrid, soumis à son jugement, discuté avec -elle, à ce point qu'il en avait été parlé à l'ambassadeur de France. -Frappé de cet exemple, le prince de la Paix, quand il désespérait de -sa situation, aimait à rêver en Amérique un asile où il irait chercher -le repos, la sécurité, la continuation de son pouvoir. Il s'en était -ouvert à la reine, à qui ce projet convenait fort, et, pour y disposer -le roi, il avait commencé à l'effrayer des intentions de Napoléon. -Après lui avoir dit sur ce sujet plus qu'il ne savait, mais pas plus -qu'il n'y avait, il s'était longuement étendu sur un plan de fuite en -Amérique, comme sur le parti le plus sûr, le plus profitable même à -l'Espagne. Résister aux armées de Napoléon, suivant le prince de la -Paix, était impossible. On pouvait lutter, mais pour finir par -succomber devant celui que l'Europe entière avait vainement essayé de -combattre, et dans cette lutte on perdrait non-seulement l'Espagne, -mais le magnifique empire des Indes, cent fois plus beau que le -territoire européen de la maison de Bourbon. Les provinces -d'outre-mer, déjà fort remuées par le soulèvement des colonies -anglaises, ne demandant qu'à se déclarer indépendantes, fort -travaillées en ce sens par les agents britanniques, profiteraient de -la guerre qui absorberait les forces de la métropole pour secouer le -joug de celle-ci, et ainsi, outre les Espagnes, on se verrait enlever -le Mexique, le Pérou, la Colombie, la Plata, les Philippines. Au -contraire, en se réfugiant aux colonies, on les maintiendrait par la -présence de la famille régnante, qu'elles seraient heureuses d'avoir à -leur tête pour former un empire indépendant; et si Napoléon, toujours -plus odieux à l'Europe, à mesure qu'il devenait plus puissant, -finissait par succomber, on reviendrait sur l'ancien continent, plus -assuré de la fidélité des provinces d'Amérique avec lesquelles on -aurait resserré ses liens, et ayant dans l'intervalle échappé, par un -simple voyage, au bouleversement général de tous les États. Si, au -contraire, le tyran de l'ancien monde devait mourir sur son trône -usurpé et y laisser sa dynastie consolidée, on trouverait dans le -Nouveau-Monde un empire rajeuni, qui avait de quoi faire oublier tout -ce qu'on aurait abandonné en Europe. - -[En marge: Répugnance de Charles IV à l'égard de tout parti décisif.] - -[En marge: Charles IV veut qu'on fasse comme Ferdinand, et qu'on -cherche à s'attacher Napoléon par un mariage.] - -[En marge: Charles IV exige que la demande clandestine de mariage -faite par Ferdinand soit officiellement renouvelée au nom de la -couronne d'Espagne.] - -Ces idées, les seules fortes et sensées qu'eût jamais conçues le -favori, car, si on renonçait à disputer l'Espagne par une résistance -héroïque, ce qu'il y avait de mieux c'était de conserver à la nation -les deux Indes, et à la famille régnante un trône quelque éloigné -qu'il fût, ces idées étaient de nature à bouleverser Charles IV. Se -défendre par les armes, il n'y songeait certainement pas. S'en aller -de l'Escurial à Cadix, s'embarquer, traverser les mers, se priver pour -jamais des chasses du Pardo, l'épouvantait presque autant qu'une -bataille. Il aimait mieux repousser loin de lui ces sinistres -prévisions, et se jeter, disait-il, dans les bras de son _magnanime -ami Napoléon_. Il faut ajouter, à l'honneur de ce bon et malheureux -prince, que, malgré sa médiocrité, il sentait pourtant ce que Napoléon -avait de grand, qu'il admirait ses exploits, et que s'il eût été -capable de quelques efforts, il les eût faits pour l'aider à battre -l'Angleterre, dans l'intérêt des deux pays, qu'il comprenait quand il -lui arrivait d'y penser. Aussi répondait-il à ceux qui lui parlaient -de retraite lointaine, qu'il fallait chercher à deviner les intentions -de Napoléon, et s'y conformer, car, au fond, elles ne pouvaient pas -être mauvaises; que le prince des Asturies, après tout, n'avait pas -été si mal inspiré en demandant pour épouse une princesse de la -famille Bonaparte; que c'était un moyen de resserrer l'alliance des -deux pays, de faire cesser la haine des deux races; qu'il n'était pas -possible que Napoléon, quand il aurait donné à Ferdinand l'une de ses -filles adoptives, voulût la détrôner. Il était un héros trop grand, -trop magnanime, pour commettre un tel manque de parole. C'était -peut-être pour la première fois de sa vie que l'infortuné roi, dont -l'esprit s'éveillait sous l'aiguillon des circonstances, concevait une -idée à lui, et paraissait y tenir. Il avait déjà pensé à ce mariage du -prince héritier de la couronne avec une nièce de Napoléon, et il -n'avait pas de violence à se faire pour adopter un tel projet. Il -voulait donc que la demande faite par Ferdinand, d'une manière -irrégulière, fût renouvelée régulièrement au nom de la couronne -d'Espagne, avec la solennité convenable, et les pouvoirs nécessaires -pour traiter. Si Napoléon acceptait, il était lié envers la maison de -Bourbon; s'il refusait, on saurait ce qu'il fallait croire de ses -intentions, et il serait temps alors de songer à la retraite. - -[En marge: Répugnance de la reine et du prince de la paix pour le -mariage proposé.] - -Rien ne pouvait être plus désagréable à la reine et au favori que -l'idée d'un tel mariage; car Ferdinand, époux d'une princesse -française, protégé de Napoléon, protecteur à son tour de la maison -d'Espagne, serait devenu tout-puissant. La chute du favori et la -destruction de l'influence de la reine devaient s'ensuivre. Mais ne -pas renouveler pour le compte de la couronne la proposition de -Ferdinand, c'était déclarer qu'il avait eu tort, non-seulement dans la -forme, mais dans le fond; c'était laisser voir à Napoléon qu'on ne -voulait pas de son alliance; c'était se priver d'un moyen assuré de -sonder ses intentions, et surtout se priver d'arguments indispensables -auprès de Charles IV, pour lui faire approuver le projet de fuite en -Amérique. Ces raisons furent celles qui ramenèrent la reine et le -favori à l'idée de demander une princesse française, c'est-à-dire de -renouveler, au nom de la couronne, la proposition clandestine de -Ferdinand. C'était la seule fois peut-être qu'il eût fallu débattre -une résolution avec Charles IV, la seule fois assurément, pendant tout -son règne, qu'une de ses volontés fût devenue celle du gouvernement. - -[En marge: Lettre de Charles IV à Napoléon pour demander la main d'une -princesse française.] - -En conséquence, on fit écrire par Charles IV une lettre des plus -affectueuses, pour prier Napoléon d'unir l'héritier de la couronne -d'Espagne à une princesse de la maison Bonaparte. On ne se borna pas à -cette demande. On réclama de Napoléon, dans une seconde lettre jointe -à la première, l'exécution immédiate du traité de Fontainebleau, la -publication de ce traité, et l'entrée en possession pour les -copartageants des provinces portugaises du lot qui leur revenait à -chacun. Cette réclamation, inspirée par le prince de la Paix, lui -tenait fort à coeur, car il était impatient de se voir proclamer -prince souverain; elle était en outre dans les intérêts bien entendus -de la maison d'Espagne, puisque, par ce traité, Charles IV avait reçu -de Napoléon la garantie de ses États, et le titre de roi des Espagnes -et d'empereur des Amériques. La publication du traité de Fontainebleau -eut été, dans le moment, un préservatif puissant contre les projets -vrais ou supposés d'invasion. - -En attendant cette publication, on ne s'était pas fait faute, comme -nous l'avons dit, de commettre des indiscrétions de tout genre, et de -divulguer le traité tout entier. On débitait publiquement dans les -rues de Madrid, en exagérant même les assertions de la maison Tudo, -que le prince de la Paix allait être déclaré roi de Portugal, Charles -IV empereur des Indes; qu'en un mot la faveur de Napoléon à l'égard -d'Emmanuel Godoy allait se manifester d'une manière éclatante. Dans -les instants fort courts où l'on ajoutait foi à ces bruits, on ouvrait -les yeux à moitié; on disait que, sans doute, Napoléon se préparait à -détrôner les derniers Bourbons comme il avait détrôné tous les autres, -qu'il était d'accord avec Godoy pour se les faire livrer, et qu'il lui -donnait le Portugal, pour que Godoy à son tour lui donnât l'Espagne. -On calomniait ainsi ce personnage si difficile à calomnier; car, s'il -était vrai qu'il eût asservi, avili et perdu ses maîtres, il n'était -pas vrai qu'il les eût trahis en faveur de Napoléon. Heureusement pour -la popularité de Napoléon en Espagne, ces bruits ne trouvaient pas -longue créance. M. de Beauharnais, à qui sa cour laissait tout -ignorer, affirmait qu'il n'avait aucune connaissance de ce traité, et -avec tant de bonne foi que personne ne doutait de sa parole. On -prenait donc les assertions des amis du favori pour une de leurs -vanteries accoutumées, et on recommençait à croire ce qui plaisait, -c'est-à-dire que Ferdinand allait devenir d'abord l'époux d'une fille -adoptive de Napoléon, puis roi, et qu'ainsi disparaîtrait l'odieuse -faction qui opprimait et déshonorait l'Escurial. Et, chose singulière, -dans cette triste et sombre histoire de la chute des Bourbons -d'Espagne, tandis que le prince de la Paix demandait à Paris -l'autorisation de publier le traité de Fontainebleau, M. de -Beauharnais y demandait de son côté l'autorisation de le démentir. - -[En marge: Les courriers de Madrid ne peuvent joindre Napoléon qu'en -Italie.] - -Les lettres de Charles IV, les dépêches de M. de Beauharnais, avaient -un long trajet à parcourir pour rejoindre Napoléon alors en Italie, et -voyageant de ville en ville avec sa rapidité accoutumée. Dans l'état -des communications à cette époque, il ne fallait pas moins de sept -jours pour aller de Madrid à Paris, pas moins de cinq pour aller de -Paris à Milan; et si Napoléon était en ce moment en course, soit à -Venise, soit à Palma-Nova, les dépêches d'Espagne lui arrivaient -quelquefois quatorze et quinze jours après leur départ. Il en fallait -autant pour l'envoi des réponses, et ces délais convenaient à -Napoléon, qui aurait voulu ralentir la marche du temps, tant il lui en -coûtait de prendre des résolutions relativement à l'Espagne, partagé -qu'il était entre le désir de détrôner partout les Bourbons, et -l'appréhension des moyens violents et odieux qu'il lui faudrait -employer pour y réussir. - -[En marge: Voyage de Napoléon en Italie.] - -[En marge: Création d'une commune au Mont-Cenis.] - -[En marge: Séjour de Napoléon à Venise.] - -[En marge: Travaux ordonnés à Venise pour lui rendre l'usage de son -port, et préparer le retour de son ancienne prospérité commerciale.] - -[En marge: Entrevue de Napoléon avec Lucien Bonaparte à Mantoue.] - -Parti le 16 novembre de Paris, Napoléon était arrivé le 21 à Milan, -après avoir déjà visité plusieurs points intéressants. Il avait même -surpris son fils Eugène Beauharnais, qui n'avait pas eu le temps -d'accourir à sa rencontre. Se montrant le matin de son arrivée à la -cathédrale de Milan pour y entendre un _Te Deum_, l'après-midi au -palais de Monza pour y visiter la vice-reine sa fille, le soir au -théâtre de la Scala pour s'y faire voir aux Italiens, il avait, dans -les intervalles, entretenu les fonctionnaires chargés des services les -plus importants. Il employa le 23, le 24, le 25, à expédier un grand -nombre d'affaires, et à donner une foule d'ordres. Frappé en -traversant la nouvelle route du Mont-Cenis, qui était son ouvrage, du -dénûment de secours auquel se trouvaient exposés les voyageurs, faute -de population sur ces hauteurs couvertes de neiges, il ordonna la -création d'une commune, divisée en trois hameaux, un au bas de la -montée, un au sommet, un sur le revers. Le hameau situé au sommet -devait être le chef-lieu de la commune. Il prescrivit la construction -d'une église, d'une maison commune, d'un hôpital, d'une caserne. Il -accorda une dispense d'impôts pour tous les paysans qui viendraient -s'établir dans la nouvelle commune, et en commença la population par -l'établissement d'un certain nombre de cantonniers, chargés -d'entretenir la route en temps ordinaire, et de se réunir en cas -d'accident sur les points où leur secours serait nécessaire. Après -avoir arrêté le budget du royaume d'Italie, donné une sérieuse -attention à l'armée italienne, convoqué les trois colléges des -Possidenti, des Dotti et des Commercianti pour le moment de son retour -à Milan, c'est-à-dire pour le 10 décembre, il partit afin de se rendre -à Venise, en suivant la route de Brescia, Vérone, Padoue, accueilli -sur son passage par les acclamations d'un peuple enthousiaste. -Toujours occupé utilement, même au milieu des fêtes, il avait rectifié -en passant le tracé des fortifications de Peschiera, se réservant -d'arrêter au retour celles de Mantoue. Chemin faisant, il avait -recueilli une partie de sa parenté, le roi et la reine de Bavière, -dont Eugène avait épousé la fille; sa soeur Élisa, princesse de -Lucques et bientôt gouvernante de Toscane; enfin son frère Joseph, -qu'il n'avait pas vu depuis qu'il l'avait nommé roi de Naples, et -qu'il chérissait tendrement, malgré de nombreux reproches sur sa molle -façon de gouverner. À Fusine, petit port sur les lagunes, où l'on -s'embarque pour se rendre à Venise, les autorités et la population -l'attendaient dans des gondoles richement pavoisées, afin de le -conduire au séjour de l'ancienne reine des mers. Ce peuple vénitien, -qui se consolait de ne plus former une république indépendante par la -satisfaction d'avoir échappé à des lois tyranniques, par l'espérance -d'appartenir bientôt à un vaste royaume qui comprendrait l'Italie tout -entière, par la promesse enfin de grands travaux destinés à rendre ses -eaux navigables, avait déployé pour recevoir Napoléon tout le luxe -qu'il étalait autrefois quand son doge épousait la mer. D'innombrables -gondoles brillant de mille couleurs, retentissant du son des -instruments, escortaient les canots qui portaient, avec le maître du -monde, le vice-roi et la vice-reine d'Italie, le roi et la reine de -Bavière, la princesse de Lucques, le roi de Naples, le grand-duc de -Berg, le prince de Neufchâtel, et la plupart des généraux de -l'ancienne armée d'Italie. Après avoir donné aux réceptions le temps -nécessaire, Napoléon employa les jours suivants à parcourir les -établissements publics, les chantiers, l'arsenal, les canaux, -accompagné partout de MM. Decrès, Proni, Sganzin. L'examen des lieux -terminé, il rendit un décret en douze titres qui embrassait tous les -besoins de Venise régénérée. Il commença, en vertu de ce décret, par -rétablir une quantité de perceptions abolies depuis la chute de la -république, mais justifiées par une longue expérience, peu onéreuses -en elles-mêmes, et indispensables pour suffire aux dépenses d'une -existence tout artificielle, car Venise comme la Hollande est une -oeuvre de l'art plus que de la nature. Les moyens assurés, il songea à -leur emploi. Il organisa d'abord une administration pour l'entretien -des canaux et le creusement des lagunes, décréta ensuite un grand -canal pour conduire les bâtiments de l'arsenal à la passe de -Malamocco, un bassin pour des vaisseaux de soixante-quatorze, des -travaux hydrauliques tant sur la Brenta qui amène les eaux dans les -lagunes, que sur les diverses issues par lesquelles elles se jettent -dans l'Adriatique. Il institua en outre un port franc, où le commerce -pouvait introduire les marchandises avant l'acquittement des droits de -douanes. Il pourvut à la santé publique en transportant les sépultures -des églises dans une île destinée à cet usage; il s'occupa des -plaisirs du peuple en réparant et faisant éclairer la place de -Saint-Marc, éternel objet de l'orgueil et des souvenirs des Vénitiens; -il assura enfin l'existence des marins par la réorganisation de tous -les anciens établissements de bienfaisance. Après avoir répandu ces -bienfaits, et reçu en retour mille acclamations, Napoléon partit pour -visiter le Frioul, pour voir les fortifications de Palma-Nova et -d'Osoppo, qu'il ne cessait de diriger de loin, et qu'il regardait avec -Mantoue et Alexandrie comme les gages de la possession de l'Italie. -Osoppo et Palma-Nova sur l'Izonzo, Peschiera et Mantoue sur le Mincio, -Alexandrie sur le Tanaro, étaient à ses yeux les échelons d'une -résistance presque invincible contre les Allemands, si les Italiens -mettaient quelque énergie à se défendre. Il était venu par -Porto-Legnago à Mantoue, où il devait revoir son frère Lucien, pour -essayer d'un rapprochement dont il avait le plus vif désir, mais qu'il -ne voulait accorder qu'à certaines conditions. M. de Meneval alla -pendant la nuit chercher Lucien dans une hôtellerie, et le conduisit -au palais qu'occupait Napoléon. Lucien, au lieu de se jeter dans les -bras de son frère, l'aborda avec une fierté fort excusable, puisqu'il -était des deux frères celui qui n'avait aucune puissance, mais poussée -peut-être au delà de ce qu'une dignité bien entendue aurait exigé. -L'entrevue fut donc pénible et orageuse, mais non sans résultat utile. -Napoléon, au nombre des combinaisons possibles en Espagne, rangeait -encore l'union d'une princesse française avec Ferdinand. Dans le -moment, en effet, il venait de recevoir la lettre du roi Charles IV, -renouvelant la demande d'un mariage; et bien qu'il inclinât vers une -résolution plus radicale, cependant il n'excluait pas de ses projets -cette espèce de moyen terme. Il voulait donc que Lucien Bonaparte lui -donnât une fille qui était issue d'un premier mariage, pour la faire -élever auprès de l'impératrice-mère, la pénétrer de ses vues, et -l'envoyer ensuite en Espagne régénérer la race des Bourbons. S'il ne -se décidait pas à lui confier ce rôle, il ne manquait pas d'autres -trônes, plus ou moins élevés, sur lesquels il pouvait la faire monter -par le moyen d'une alliance. Quant à Lucien lui-même, il était disposé -à lui conférer la qualité de prince français, à le faire même roi de -Portugal, ce qui l'aurait placé près de sa fille, à condition de -casser son second mariage, en dédommageant l'épouse ainsi répudiée par -un titre et une riche dotation. Ces arrangements étaient possibles, -mais furent demandés avec autorité, refusés avec irritation, et les -deux frères se séparèrent émus, irrités, point brouillés toutefois, -puisque une partie de ce que désirait Napoléon, l'envoi à Paris de la -fille de Lucien Bonaparte, se réalisa quelques jours après. Napoléon -repartit le lendemain même pour Milan, où il fut de retour le 15 -décembre. - -[En marge: Déc. 1807.] - -[En marge: Séjour de Napoléon à Milan.] - -[En marge: Ajournement de toute réponse significative aux lettres du -roi d'Espagne.] - -Des dépêches venues d'Espagne et de toutes les parties de l'Empire l'y -attendaient, et il avait plus d'une résolution à prendre. Les lettres -de ses agents relatives à la Péninsule, les lettres de Charles IV -demandant une princesse française et la publication du traité de -Fontainebleau, lui avaient été remises en route. Résoudre de si graves -questions lui était impossible dans la situation d'esprit où il se -trouvait. Il ne voulait encore s'engager sur aucun point, car il -n'était définitivement fixé sur aucun, bien qu'il inclinât, comme nous -l'avons déjà dit, vers la résolution de détrôner les Bourbons. En -conséquence, il fit écrire par M. de Champagny à Madrid, qu'il avait -reçu les lettres du roi Charles IV, qu'il en appréciait l'importance, -mais qu'absorbé exclusivement par les affaires de l'Italie, où il -n'avait que quelques jours à passer, il ne pouvait s'occuper de celles -d'Espagne avec l'attention dont elles étaient dignes, et que, de -retour à Paris, il ferait aux lettres du roi les réponses que ces -lettres méritaient. Il insista de nouveau pour que le traité de -Fontainebleau restât secret quelque temps encore; et quant à M. de -Beauharnais, ne tenant aucun compte de ses avis et de ses jugements, -il lui adressa des réponses insignifiantes, mais formelles en un -point: c'était la défense d'afficher aucune préférence pour les partis -qui divisaient la cour d'Espagne, et de laisser entrevoir de quel côté -penchait le cabinet français. - -[En marge: Nouveaux ordres militaires relativement à l'Espagne.] - -[En marge: Formation de deux nouvelles divisions destinées, l'une à la -Catalogne, l'autre à l'Aragon.] - -Il n'était pas vrai cependant que, tout entier aux affaires d'Italie, -Napoléon ne songeât pas à celles d'Espagne. Il avait, au contraire, -donné de nouveaux ordres militaires, tendant à augmenter peu à peu ses -forces, tant en deçà qu'au delà des Pyrénées, de manière qu'il pût, -quelque parti qu'il adoptât, n'avoir qu'une volonté à exprimer, -lorsqu'il en aurait une. Tout ce qu'il apprenait de l'état de l'Espagne -contribuait à lui persuader que le moment d'une crise était proche; car -il ne semblait plus possible de faire régner le favori, d'inspirer -patience à Ferdinand, et de contenir l'indignation de la nation -espagnole. Il voulait donc être prêt à profiter d'une occasion, et avoir -pour cela dans la Péninsule des forces considérables, sans diminuer ni -la grande armée ni l'armée d'Italie, qui lui servaient l'une et l'autre -à maintenir l'Europe dans son alliance ou dans la soumission. -Indépendamment de l'armée du général Junot, nécessaire au Portugal, il -avait préparé, comme on l'a vu, deux autres corps, celui du général -Dupont et celui du maréchal Moncey, et il ne jugeait pas que ce fût -assez. Il considérait que ces deux corps dirigés sur la route de Burgos -et de Valladolid, sous le prétexte du Portugal, pouvant par un mouvement -à gauche se porter sur Madrid, tiendraient en respect la capitale et les -deux Castilles. Mais la Navarre, l'Aragon, la Catalogne, provinces si -importantes en elles-mêmes, et par leur esprit, et par leur position, et -par les places qu'elles contenaient, lui semblaient devoir être -occupées, sinon par des forces qui s'y transporteraient immédiatement, -du moins par des forces qui seraient toutes prêtes à y entrer. Il -voulait donc avoir deux divisions préparées, l'une qui, placée près de -Saint-Jean-Pied-de-Port, pourrait, sous un prétexte quelconque, se jeter -sur Pampelune; l'autre qui, réunie à Perpignan, pourrait également -entrer à Barcelone, et s'emparer de cette ville ainsi que des forts qui -la dominent. Maître de Pampelune et des forts de Barcelone, Napoléon -avait deux bases solides pour les armées qui auraient à s'avancer sur -Madrid. Toutefois, bien que la crise lui semblât imminente à l'Escurial, -il ne voulait ni la précipiter, ni prendre trop ostensiblement le rôle -d'envahisseur, en portant des troupes ailleurs que sur la route de -Burgos, Valladolid, Salamanque, qui était celle du Portugal. La réunion -probable des troupes anglaises sur les côtes de la Péninsule ne pouvait -manquer de lui fournir plus tard des motifs spécieux d'introduire de -nouvelles forces dans l'intérieur de l'Espagne. En attendant il lui -suffisait de les tenir réunies sur la frontière. L'armée du général -Junot, composée des anciens camps de la Bretagne, avait laissé quelques -bataillons de dépôt, dont on pouvait former une division de trois à -quatre mille hommes, très-suffisante pour occuper Pampelune et contenir -la Navarre. Ces bataillons, au nombre de cinq, appartenaient aux 15e, -47e, 70e, 86e de ligne. Un bataillon suisse, cantonné dans le voisinage, -offrait le moyen de les porter à six. Napoléon ordonna de les réunir -immédiatement à Saint-Jean-Pied-de-Port, sous le commandement du général -Mouton, et d'y ajouter une compagnie d'artillerie à pied. Quant à la -division de Perpignan, il en chercha les éléments en Italie même. Il -avait là des régiments lombards et napolitains, bons à employer sous le -climat de l'Espagne, mais ayant besoin d'apprendre la guerre à l'école -des Français. La rentrée des troupes auxiliaires dans leur pays -permettait de disposer sur-le-champ d'une partie des régiments italiens -placés le plus près de France. Napoléon prescrivit donc à quatre -bataillons italiens, trois résidant à Turin, un à Gênes, de s'acheminer -sur Avignon. Un beau régiment napolitain, que son frère Joseph lui avait -déjà envoyé pour l'aguerrir, se trouvait près de Grenoble. Même ordre -lui fut adressé pour Avignon. Quatre escadrons lombards et napolitains, -formant 6 ou 700 chevaux, avec plusieurs compagnies d'artillerie, furent -dirigés sur le même point. Le régiment français qui sortait de la place -de Braunau, restituée aux Autrichiens, traversait les Alpes pour rentrer -en Italie. Sa route fut tracée de manière à l'envoyer dans le midi de la -France. Enfin les cinq régiments de chasseurs et les quatre régiments de -cuirassiers, transportés l'hiver dernier d'Italie en Pologne, avaient -leurs dépôts en Piémont, dépôts bien fournis d'hommes et de chevaux -comme tous ceux de l'armée. Napoléon en tira encore deux belles -brigades de cavalerie, qui formèrent sous le général Bessières une -division de 1,200 chevaux. En joignant à ces troupes quelques bataillons -français ou suisses résidant en Provence, il était possible de réunir à -Perpignan un corps de 10 à 12 mille hommes pour la Catalogne. - -Ces dispositions prescrites pour les troupes qui ne devaient pas -encore passer les Pyrénées, Napoléon ordonna un nouveau mouvement à -celles qui les avaient déjà franchies. Il enjoignit au général Dupont, -dont une division s'était avancée jusqu'à Vittoria, de mettre en -mouvement les deux autres, de manière à les avoir toutes trois réunies -entre Burgos et Valladolid dans les premiers jours de janvier, avec -apparence de se diriger sur Salamanque et Ciudad-Rodrigo, c'est-à-dire -sur Lisbonne, mais avec la précaution d'observer le pont du Douro sur -la route de Madrid, afin d'être prêt à s'en emparer au premier besoin. -Il prescrivit au maréchal Moncey d'occuper avec le corps des côtes de -l'Océan les positions laissées vacantes par le général Dupont, et de -porter l'une de ses divisions vers Vittoria. Ces mouvements ne -pouvaient pas sensiblement augmenter les ombrages de la cour -d'Espagne, puisqu'ils avaient lieu sur la route de Lisbonne. Pour les -rendre plus naturels encore, Napoléon fit adresser par M. de -Beauharnais au ministère espagnol les avis les plus alarmants sur une -agglomération de forces anglaises à Gibraltar: agglomération -très-réelle d'ailleurs, et nullement supposée; car on venait -d'apprendre que le gouvernement britannique faisait évacuer la Sicile -presque entièrement, et se disposait à envoyer en Portugal les -troupes revenues de Copenhague. Il pressa vivement le cabinet espagnol -de pourvoir à la garde de Ceuta, de Cadix, du camp de Saint-Roch, des -Baléares, et, tout en lui donnant des avis utiles, il ajouta ainsi à -la vraisemblance des prétextes allégués pour l'introduction de -nouvelles troupes françaises en Espagne. - -[En marge: Décrets de Milan.] - -[En marge: Progrès des deux puissances maritimes dans la voie des -violences commerciales.] - -Napoléon avait hâte d'expédier les affaires d'Italie pour revenir à -Paris, d'où il pourrait veiller de plus près à l'objet de ses -constantes préoccupations. Néanmoins il était une question qu'il -aurait été plus en mesure de résoudre à Paris qu'à Milan, parce qu'il -y aurait été entouré de plus de lumières, et sur laquelle cependant il -ne voulut pas remettre sa décision d'un seul jour. Cette question -était relative aux dernières ordonnances du conseil, rendues le 11 -novembre par le gouvernement britannique, sur la navigation des -neutres. Par ces ordonnances, l'Angleterre venait de s'engager -davantage encore dans le système de la violence, et Napoléon, comme on -le pense bien, n'entendait pas rester en arrière. À un coup fort rude, -il avait à coeur de répondre immédiatement par un coup plus rude -encore. On connaît les pas déjà faits dans cette voie funeste. À la -prétention de saisir la propriété ennemie jusque sous le pavillon -neutre, et d'appliquer le droit de blocus à de vastes étendues de -côtes qu'il était matériellement impossible de bloquer, Napoléon avait -répondu d'abord par l'interdiction au commerce anglais de toutes les -côtes de l'Empire et des pays soumis à son influence; puis, son -irritation croissant en proportion des violences de l'amirauté, il -avait, par les fameux décrets de Berlin, déclaré les Îles Britanniques -en état de blocus, défendu le commerce des marchandises anglaises dans -tous les lieux où il dominait, ordonné partout leur saisie et leur -confiscation, et annoncé que tout vaisseau qui aurait touché soit à -l'un des trois royaumes, soit à l'une des colonies anglaises, serait -repoussé des ports appartenant à la France ou dépendant de sa volonté. -Divers décrets réglementaires avaient imposé aux bâtiments chargés de -denrées coloniales, l'obligation de porter avec eux des certificats -d'origine délivrés par les agents français. Toutes marchandises -privées de ces certificats étaient sujettes à confiscation. L'alliance -conclue avec la Russie et avec le Danemark, l'adhésion promise de -l'Autriche, l'obéissance assurée des deux gouvernements de la -Péninsule, allaient étendre au continent entier ces redoutables -dispositions. - -[En marge: Ordonnances du conseil du 11 novembre rendues par la -couronne d'Angleterre.] - -L'Angleterre avait fini par s'apercevoir que le système des -interdictions poussé à outrance lui était plus préjudiciable qu'à la -France, car elle avait encore plus besoin de vendre que le continent -d'acheter; que les denrées coloniales, dont elle avait opéré -l'accaparement presque général, car sa marine arrêtait sous divers -prétextes jusqu'aux bâtiments des États-Unis eux-mêmes, resteraient -invendues dans ses magasins; que ses produits manufacturés subiraient -le même sort; qu'elle souffrirait sous le rapport de l'importation -autant que sous celui de l'exportation, car elle ne pourrait recevoir -certaines matières premières qui lui étaient indispensables, telles -que les laines d'Espagne et les munitions navales du Nord; que dans -cet état du commerce la France aurait beaucoup moins à se plaindre, -car elle fournirait au continent les étoffes que ne fourniraient plus -les manufactures anglaises; que, relativement aux denrées coloniales, -il lui en arriverait ou par la course, ou par les navires échappés aux -croisières, une certaine quantité, qu'on lui ferait payer fort cher, -il est vrai, mais qui suffirait à ses besoins; et qu'après tout la -cherté du sucre et du café n'entraînerait jamais pour la France des -inconvénients aussi grands que ceux qu'entraînerait pour l'Angleterre -la suppression de tous les échanges. Le cabinet britannique avait donc -abandonné son système d'exclusion, et il avait imaginé de faciliter le -commerce général, mais en le forçant à passer tout entier par la -Grande-Bretagne, et en le constituant de plus son tributaire. En -conséquence il avait décidé, par trois ordonnances du conseil, datées -du 11 novembre 1807, que tout navire appartenant à une nation qui ne -serait pas en guerre déclarée avec la Grande-Bretagne, fût-elle plus -ou moins dépendante de la France, pourrait entrer librement dans les -ports du Royaume-Uni ou de ses colonies, se rendre ensuite où il -voudrait, moyennant qu'il eût touché en Angleterre, pour y porter des -marchandises ou en recevoir, et qu'il y eût acquitté des droits de -douane équivalant en moyenne à 25 pour cent. Tout bâtiment, au -contraire, qui n'aurait point touché aux ports de la Grande-Bretagne, -et aurait dans ses papiers des certificats d'origine délivrés par des -agents français, devait être saisi et déclaré de bonne prise. De la -sorte les navires de commerce (autant du moins que peuvent s'exécuter -des lois violentes sur l'immensité des mers) étaient contraints, de -quelque pays qu'ils vinssent, ou de s'arrêter en Angleterre pour y -payer des droits, ou d'aller s'y approvisionner de denrées et de -marchandises anglaises. Tout commerce devait donc passer par les ports -anglais, toute marchandise en venir ou y acquitter des droits. Grâce à -ces prescriptions, les Anglais avaient un moyen certain de nous -envoyer leurs denrées coloniales, qui ne portaient pas en elles-mêmes, -comme les toiles de coton, par exemple, la preuve de leur origine. Ils -appelaient en effet dans la Tamise les bâtiments neutres, les -chargeaient de sucre et de café, puis les convoyaient jusqu'à la vue -de nos côtes, afin de leur épargner la visite, et les introduisaient -ainsi dans nos ports ou ceux de Hollande, munis de faux papiers, qui -les faisaient passer pour neutres, venant directement d'Amérique. - -[En marge: Décret rendu à Milan le 17 décembre, en représailles des -ordonnances du conseil du 11 novembre.] - -En recevant à Milan, où il était alors, les ordonnances du 11 -novembre, Napoléon écrivit d'abord à Paris pour demander au ministre -des finances et au directeur des douanes un rapport sur ces -ordonnances. Mais, ne pouvant se résigner à attendre leur réponse, il -rendit, le 17 décembre, un décret connu sous le titre de décret de -Milan, plus rigoureux encore que les précédents. Il s'était borné dans -le décret de Berlin à exclure des ports de l'Empire tout bâtiment qui -aurait touché en Angleterre; il alla plus loin cette fois, et il -déclara dénationalisé, partant de bonne prise, tout bâtiment qui -aurait abordé en Angleterre, ou dans ses colonies, et qui se serait -soumis à l'obligation d'y payer un droit. Par des mesures -réglementaires, il établit des peines sévères contre les capitaines et -les matelots coupables de fausses déclarations. Tandis que Napoléon -rendait ce décret, MM. Gaudin, Crétet, Defermon, Collin de Sussy, -répondant à ses questions, lui proposaient une mesure tendant à peu -près au même but, mais encore plus rigoureuse: c'était d'interdire -toute relation commerciale avec l'Empire français aux nations qui -n'auraient pas elles-mêmes cessé tout commerce avec l'Angleterre. Tel -quel, le décret de Milan suffisait pour fermer plus étroitement que -jamais les communications que l'Angleterre avait voulu rouvrir à son -profit. Mais on achetait cet avantage au prix d'un redoublement de -violence, qui devait bientôt fatiguer la France et ses alliés autant -que l'Angleterre elle-même. - -[En marge: Divers actes relatifs au royaume d'Italie.] - -[En marge: Adoption officielle d'Eugène de Beauharnais, et -transmission de la couronne d'Italie assurée à sa descendance.] - -Sauf cette courte diversion, Napoléon donna tout le temps qui lui -restait à l'administration du royaume d'Italie. Conformément à la -convocation qu'ils avaient reçue, les trois colléges des Possidenti, -des Commercianti et des Dotti se réunirent à Milan vers la fin de -décembre, pour entendre la communication de plusieurs actes -essentiels. Par le premier de ces actes, Napoléon adoptait -officiellement comme son fils le prince Eugène de Beauharnais. Par le -second, il précisait les conséquences de cette adoption, en assurant -au prince Eugène la succession de la couronne d'Italie, et en -restreignant à cette couronne seule son droit d'hériter, ce qui -excluait la possibilité de succéder un jour à celle de France. Après -avoir établi ses frères et ses soeurs, il était naturel que Napoléon -satisfît à la plus vive peut-être de ses affections, à celle que lui -inspiraient les enfants de l'impératrice Joséphine, et surtout Eugène -de Beauharnais, qui le servait en Italie avec modestie, sagesse et -dévouement. Ce prince était fort estimé des Italiens, qui n'avaient -jamais vécu sous un gouvernement aussi doux et aussi éclairé, et qui, -depuis deux ans, se reposaient dans une tranquille paix des horreurs -de la guerre. - -La couronne d'Italie restant pour le présent unie à celle de France, -et Eugène de Beauharnais n'en étant encore que l'héritier présomptif, -avec la qualité de vice-roi, Napoléon voulut qu'il s'appelât prince de -Venise, titre que devaient porter désormais les héritiers présomptifs -du royaume d'Italie. Il créa le titre de princesse de Bologne pour la -fille qu'Eugène venait d'avoir de son mariage avec la princesse -Auguste de Bavière. Enfin, désirant donner au duc de Melzi, l'ancien -vice-président de la république italienne, une nouvelle marque de -faveur, il le nomma duc de Lodi, titre emprunté à l'un des faits -d'armes éclatants de nos premières campagnes. Il s'occupa ensuite de -modifier sur quelques points la constitution du royaume, constitution -qui était peu importante en elle-même, la volonté de Napoléon faisant -tout en Italie; ce qu'il ne fallait pas regretter pour le moment, car, -sauf les exigences naissant de la guerre générale, cette volonté n'y -poursuivait, n'y réalisait que le bien. Le collége des Possidenti, le -plus riche des trois, vota l'érection à ses frais d'un monument qui -devait perpétuer la mémoire des bienfaits dont Napoléon avait comblé -l'Italie. - -[En marge: Séjour à Turin.] - -[En marge: Travaux ordonnés en traversant le Piémont, pour le lier -plus étroitement à la Ligurie.] - -Ces opérations terminées, Napoléon partit pour le Piémont, visita la -grande place d'Alexandrie, complimenta sur les lieux mêmes le général -Chasseloup, chargé de la construction de cette place, puis se rendit à -Turin, où il accorda de nouveaux avantages à ces provinces devenues -françaises. Afin de rattacher la Ligurie au Piémont, il décréta un canal -qui, s'embouchant dans la mer à Savone, et traversant l'Apennin dans sa -partie la plus abaissée, pour gagner la Bormida à Carcare, devait -joindre le Pô et la Méditerranée. Il ordonna le perfectionnement de la -navigation d'Alexandrie au Pô, de manière que les bateaux pussent y -passer en tout temps. Il fit rectifier en quelques points la grande -route d'Alexandrie à Savone, et voulut qu'elle fût mise en communication -avec la route de Turin par un embranchement de Carcare à Ceva. Il décida -l'ouverture de la grande route du mont Genèvre, par Briançon, -Fenestrelle et Pignerol, laquelle jointe à celle du mont Cenis devait -compléter les communications de la France avec le Piémont par les Alpes -Cottiennes. Il décréta aussi la construction de divers ponts: un en -pierre sur le Pô, à Turin; un autre en pierre sur la Doire; un en bois -sur la Sesia, à Verceil; un en bois sur la Bormida, entre Alexandrie et -Tortone; trois enfin d'importance moindre, également en bois, sur trois -torrents qui coulent entre Turin et Verceil. Il eut soin en même temps -d'assurer des moyens financiers pour suffire à ces vastes travaux, car -il n'était pas de ceux qui ordonnent des créations nouvelles sans -s'inquiéter des charges qui en peuvent résulter. Un restant dû par les -acquéreurs de domaines nationaux, le produit des domaines engagés, un -prélèvement sur le monopole du sel, devaient pourvoir à ces utiles -dépenses. - -[En marge: Janv. 1808.] - -[En marge: Retour de Napoléon à Paris le 1er janvier 1808.] - -[En marge: Nécessité de prendre un parti à l'égard de l'Espagne.] - -Napoléon quitta Turin accompagné par les acclamations des peuples -reconnaissants, et arriva à Paris le 1er janvier 1808, fort avant dans -la journée, mais assez à temps pour y recevoir les hommages de la -cour, des autorités publiques et des Parisiens. Son retour dans la -capitale de l'Empire allait être le signal des plus graves -déterminations de son règne. Il fallait en effet prendre un parti à -l'égard de l'Espagne, car on ne pouvait différer davantage de répondre -à Charles IV. Il fallait en prendre un aussi à l'égard de la cour de -Rome, avec laquelle les relations devenaient chaque jour plus -difficiles. Napoléon allait ainsi se heurter aux deux plus vieux, aux -deux plus redoutables vestiges de l'ancien régime, les Bourbons -d'Espagne et la papauté. - -[En marge: Les trois partis qu'on pouvait prendre à l'égard de -l'Espagne.] - -Dominé sans cesse, depuis que le continent était pacifié, par l'idée -systématique de mettre sur tous les trônes les Bonaparte à la place -des Bourbons, entraîné vers ce but par un sentiment de famille, et -aussi par son génie réformateur, qui répugnait à laisser auprès de lui -des royautés dégénérées, inutiles ou nuisibles à la cause commune, -Napoléon, comme on l'a vu, était agité au sujet de l'Espagne des -pensées les plus diverses. Trois partis s'offraient à son esprit: -premièrement, s'attacher l'Espagne par le mariage d'une princesse -française avec le prince des Asturies, par le renversement du favori, -sans rien exiger des Espagnols qui pût blesser leur fierté ou leur -ambition; secondement, accorder tout ce que nous venons de dire, -mariage, renversement du favori, mais en le faisant payer par des -sacrifices de territoire, qui nous auraient assuré les bords de -l'Èbre, les côtes de la Catalogne, et la jouissance en commun des -colonies espagnoles; troisièmement, enfin, recourir aux moyens -extrêmes, c'est-à-dire détrôner les Bourbons, imposer aux Espagnols -une dynastie nouvelle, en ne leur demandant aucun sacrifice de -territoire, aucun avantage commercial, et en se contentant pour unique -résultat d'avoir étroitement lié les destinées de l'Espagne à celles -de la France. - -De ces trois partis, aucun n'était bon (nous dirons tout à l'heure -pourquoi); mais ils étaient loin d'être également mauvais. - -[En marge: Du parti qui consistait à unir la France et l'Espagne par -un mariage, sans exiger de celle-ci aucun sacrifice.] - -Accorder à Ferdinand une princesse française, ajouter à cette faveur -le renversement du favori, en ne faisant payer cette double -satisfaction par aucun sacrifice, c'eût été transporter de joie la -nation espagnole, acquérir pour quelque temps un dévouement absolu de -sa part, et se la donner pour appui énergique contre tout ministre qui -n'aurait pas franchement marché dans le sens de la politique -française. Mais la reconnaissance dure peu chez les peuples comme chez -les individus: la jalousie espagnole aurait bientôt reparu quand se -serait effacée la mémoire des bienfaits de Napoléon, et Ferdinand, qui -avait tous les défauts du caractère espagnol, sans aucune de ses -qualités, serait devenu en peu de temps aussi ennemi de la France -qu'Emmanuel Godoy. Son incapacité, sa paresse, lui auraient rendu les -conseils de Napoléon aussi incommodes qu'ils l'étaient en ce moment -au favori. Après quelques jours de vive reconnaissance, les choses -eussent repris leur ancien cours: ignorance, incurie, haine de toute -amélioration, jalousie de la supériorité étrangère, auraient été, -comme par le passé, les caractères du gouvernement espagnol sous le -nouveau règne. Il est vrai qu'une princesse française eût été placée -auprès du trône pour y répéter les bons conseils partis de Paris; mais -il lui aurait fallu une supériorité bien rare pour résister à des -tendances si contraires, et cette supériorité même l'eût peut-être -rendue odieuse. Le passé n'était pas rassurant pour une princesse -française qui aurait apporté en Espagne de nobles et attrayantes -qualités. D'ailleurs, on ne crée pas à volonté des princesses -enrichies de tous les dons de la nature, et celles dont Napoléon -aurait pu alors se servir n'annonçaient pas les facultés éclatantes -que la situation aurait rendues aussi nécessaires à leur rôle que -dangereuses à elles-mêmes. - -[En marge: Du second parti, consistant à exiger de l'Espagne des -sacrifices de territoire et des avantages commerciaux, pour prix d'un -mariage et de la cession du Portugal.] - -Le second projet, consistant à exiger pour prix du mariage, du -renversement du favori, et de la cession du Portugal, des sacrifices -considérables, tels que l'abandon des provinces de l'Èbre et -l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, n'était que le -premier projet fort aggravé. Les provinces de l'Èbre offraient un -avantage plus apparent que réel, car ces Provinces étaient, à cause du -voisinage, celles qui aimaient le moins les Français. Elles n'eussent -pas plus contracté, même avec le temps, l'amour de la France, que les -Milanais n'ont contracté l'amour de l'Autriche. Les Pyrénées leur -auraient toujours rappelé qu'elles étaient espagnoles et non point -françaises, et, loin de nous donner un soldat ou un écu, elles nous -auraient coûté beaucoup d'hommes et d'argent pour les garder. La -prétendue domination qu'elles nous auraient assurée sur l'Espagne, -était, sous Napoléon du moins, bien illusoire. Partir de Pampelune ou -de Saragosse, au lieu de Bayonne, pour marcher sur Madrid, ne -constituait pas une assez grande différence pour qu'on pût croire que -l'Espagne passait ainsi à notre égard d'un état d'indépendance à un -état de soumission; et, au contraire, on aurait indigné les Espagnols -par ce démembrement de leur territoire; on aurait tellement empoisonné -leur joie de voir Ferdinand marié à une princesse française, le favori -renversé, qu'on aurait fait naître l'ingratitude dès le premier jour. -Lisbonne même n'aurait eu aucun charme à leurs yeux s'il avait fallu -le payer de Saragosse et de Barcelone. Quant à l'ouverture des -colonies espagnoles aux Français, c'était là un avantage sérieux, -assez sérieux pour être désiré, mais facile à obtenir sans exciter de -ressentiment, s'il eût été le seul prix exigé pour le Portugal, le -mariage, et le renversement du favori. Ce second projet n'avait donc -pas même le mérite de nous attacher l'Espagne un seul jour; et il nous -exposait, pour quelques cessions territoriales impossibles à -conserver, à l'éternelle haine des Espagnols. - -[En marge: Troisième parti, consistant à détrôner les Bourbons en -conservant à l'Espagne tous ses avantages, sans lui demander un seul -sacrifice.] - -Le troisième projet, celui vers lequel Napoléon paraissait entraîné -d'une manière irrésistible, consistait à détrôner les Bourbons, à -rapprocher définitivement par l'établissement d'une même dynastie la -France et l'Espagne, à régénérer celle-ci pour la rendre utile, soit -à elle-même, soit à la cause commune, à ne lui rien ôter, à lui tout -donner au contraire, Portugal, renversement du favori, réformes -intérieures; à renouveler, en un mot, la politique de Louis XIV, qui -n'avait rien de trop grand pour un homme qui avait dépassé toute -grandeur connue. Cette politique de Louis XIV, outre qu'elle n'avait -rien de trop grand pour Napoléon, était, il faut le reconnaître, la -politique naturelle de la France. Réunir dans un même esprit, dans un -même intérêt, tout l'Occident, c'est-à-dire la France et les deux -péninsules italienne et espagnole; opposer leur puissance continentale -à la coalition des cours du Nord, leur puissance maritime aux -prétentions de l'Angleterre, était assurément la vraie, la légitime -ambition qu'il aurait fallu souhaiter à Napoléon, celle qui eût été -justifiée par les règles de la saine politique, n'eût-elle pas réussi. -Mais la punition du prodigue qui a fait de folles dépenses, c'est de -ne pouvoir plus faire les dépenses nécessaires. Napoléon, pour avoir -entrepris au Nord une tâche immense, exorbitante, hors des véritables -intérêts de la France, comme de constituer une Allemagne française au -grand déplaisir des peuples allemands, comme d'entreprendre la -restauration de la Pologne malgré l'Autriche et la Prusse, allait -manquer des forces qu'eût exigées l'exécution des desseins les plus -profondément politiques. Il était obligé, en effet, dans le moment -même, de garder trois cent mille hommes entre l'Oder et la Vistule, -pour s'assurer la soumission de l'Allemagne et l'alliance de la -Russie, cent vingt mille hommes en Italie pour ôter à l'Autriche -toute idée de repasser les Alpes. S'il lui fallait encore cent ou deux -cent mille hommes pour contenir l'Espagne, pour en rejeter les -Anglais, qui allaient trouver là un pied-à-terre commode et sûr, car -ils n'avaient pour y arriver que le golfe seul de Gascogne à franchir; -s'il lui fallait ces diverses armées en Allemagne, en Italie, en -Espagne, c'était une masse de huit ou neuf cent mille hommes qui -devenait nécessaire, et il devait en résulter une extension de soins, -d'efforts, de commandement, à laquelle la France et son génie même -finiraient par ne pouvoir suffire. - -Ce qui se passait alors en était déjà une preuve frappante, puisque, -pour se procurer des troupes sans affaiblir la grande armée, sans -dégarnir l'Allemagne et l'Italie, Napoléon était réduit à s'ingénier -de mille façons, et ne réussissait à trouver jusqu'ici que des -conscrits commandés par des officiers qu'on prenait dans les dépôts ou -qu'on arrachait à la retraite. C'était un premier et fort indice de la -situation que Napoléon avait créée en multipliant démesurément ses -entreprises. Une autre circonstance devait fort aggraver cette -insuffisance de ressources. La soumission de la cour d'Espagne, -quoique entremêlée de beaucoup de trahisons secrètes, quoique rendue -stérile par l'incapacité de l'administration espagnole, avait tous les -dehors du dévouement le plus absolu. Napoléon n'avait donc aucun grief -spécieux à faire valoir contre la cour de l'Escurial, et l'acte -dictatorial de détrôner Charles IV, pour des raisons très-politiques, -il est vrai, mais contraires à la simple équité, difficiles à faire -comprendre aux masses, et avant besoin d'ailleurs du succès définitif -pour être admises, pouvait soulever une nation fière, jalouse, animée -d'une haine ardente contre l'étranger. On était donc exposé à révolter -son sentiment moral, et il aurait fallu pour la contenir de bien -autres forces que celles que Napoléon était en mesure de réunir. Ce -n'étaient pas de jeunes conscrits, braves sans doute, mais peu -imposants de leur personne, qu'il aurait fallu; c'étaient de vieux -soldats, capables d'inspirer la terreur par leur nombre et leur -aspect, et qui, saisissant à l'improviste, sur tous les points à la -fois, la Péninsule épouvantée, empêchassent le sentiment public -d'éclater, continssent la populace à demi sauvage des Espagnes, -donnassent enfin aux classes moyennes, désirant un nouvel ordre de -choses, portées à l'espérer de la France, le temps de se confirmer -dans leurs sentiments et de les répandre autour d'elles. À ces -conditions, l'acte extraordinaire auquel Napoléon était réduit avait -chance de réussir, et, le premier mouvement de révolte étant ainsi -prévenu, la nation espagnole aurait appris peu à peu à reconnaître les -bienfaits que la France lui apportait. Mais, tenté avec de moindres -ressources, le projet dont Napoléon nourrissait la pensée pouvait être -le commencement d'une série de désastres. - -Il y avait encore une autre condition nécessaire au succès de cette -entreprise, c'était de conserver dans toute son intimité la nouvelle -alliance que Napoléon venait de conclure à Tilsit; car si on était -forcé de recommencer ou la campagne d'Austerlitz, ou celle de -Friedland, pendant qu'on serait occupé en Espagne, c'était, outre la -difficulté de vaincre à ces deux extrémités du monde européen, -s'imposer non-seulement une double tâche, mais rendre la seconde cent -fois plus difficile, les Espagnols devant recevoir un extrême -encouragement de toute guerre qui s'élèverait au Nord. Il fallait -donc, quelque fâcheuse que fût la condescendance qu'on montrerait pour -l'ambition d'Alexandre, en prendre son parti, et prévenir -l'inconvénient de la dispersion des forces françaises en achetant à -tout prix le concours du grand empire du Nord, payer, en un mot, de la -Moldavie et de la Valachie la possibilité de détrôner impunément les -Bourbons d'Espagne. - -Enfin, eût-on réuni toutes ces conditions, il restait un danger grave, -grave pour l'Espagne et pour la France, la perte possible, probable -même, des riches colonies espagnoles. Ces colonies, en effet, étaient -déjà sourdement travaillées par l'esprit de révolte. L'exemple des -États-Unis avait fort développé chez elles le penchant de -l'indépendance, et la honteuse incurie de la métropole, qui les -laissait sans défense, les y disposait encore davantage. Il était donc -à craindre qu'une dynastie nouvelle et imposée à la nation ne leur -fournît le prétexte qu'elles cherchaient pour s'insurger, et que la -protection anglaise ne leur en fournît en outre le moyen. Dans ce cas, -trop facile à prévoir, l'Espagne, en attendant qu'elle se fût ouvert -d'autres sources de prospérité, allait être ruinée, et la France -n'aurait fait qu'enrichir le commerce anglais de tous les avantages -que devait lui procurer l'exploitation des vastes colonies -espagnoles. - -Tels étaient les trois plans entre lesquels Napoléon avait à choisir. -Ils présentaient chacun leurs inconvénients; car le premier, qui -aurait comblé tous les voeux des Espagnols à la fois, en les -débarrassant du favori, en leur assurant la protection de Napoléon par -un mariage français, en leur donnant Lisbonne sans compensation -territoriale, n'eût été peut-être qu'une duperie. Le second, qui -aurait fait payer tous ces avantages d'un cruel sacrifice de -territoire, les eût révoltés. Le troisième enfin, qui résolvait la -question d'une manière décisive, qui rapprochait définitivement la -France et l'Espagne, qui régénérait celle-ci en ne lui demandant -d'autre sacrifice que celui d'une dynastie avilie, pouvait néanmoins -soulever la nation, exigeait dès lors une disponibilité de forces que -Napoléon ne s'était pas ménagée, et, pour dernier inconvénient, -mettait les colonies espagnoles en grand péril. - -[En marge: Le premier plan considéré comme le moins mauvais des -trois.] - -Tout considéré, ce que Napoléon aurait eu de mieux à faire, c'eût été -d'adopter le premier plan, c'est-à-dire de délivrer l'Espagne du -favori, de lui accorder la main d'une princesse française, de lui -céder le Portugal sans exiger en retour les provinces de l'Èbre, ce -qui aurait porté jusqu'à l'ivresse la joie de la nation, et de -demander tout au plus l'ouverture des colonies, peut-être l'abandon -des îles Baléares ou des Philippines, dont l'Espagne ne tirait aucun -parti; avantages sérieux, les seuls désirables, qu'elle nous aurait -abandonnés sans regret, sans que ses sentiments pour nous fussent -altérés en aucune manière. La reconnaissance aurait pu ne pas durer, -mais elle se serait conservée assez long-temps pour atteindre la fin -de la guerre maritime, pour obtenir pendant la dernière période de -cette guerre le concours sincère des Espagnols contre les Anglais, -pour acquérir au moins à leurs propres yeux le droit de l'exiger, et, -si on ne l'obtenait pas, le droit de punir des ingrats. - -[En marge: Penchant de M. de Talleyrand pour le plan qui se bornait à -exiger de l'Espagne des cessions territoriales.] - -[En marge: Napoléon toujours irrésistiblement attiré vers l'idée -d'expulser les Bourbons d'Espagne.] - -Mais ce plan, le seul sage, parce qu'il était le seul qui n'ajoutât -pas de nouvelles entreprises à celles qui surchargeaient déjà -l'Empire, ne rencontrait aucune approbation, ni chez Napoléon dont il -contrariait les secrets désirs, ni chez M. de Talleyrand qui n'avait -pas le courage de l'appuyer, quoiqu'il commençât dès lors à s'effrayer -des conséquences que pouvait avoir la politique dont il s'était fait -le flatteur. On l'avait vu, pour recouvrer la faveur impériale, entrer -complaisamment dans toutes les idées de Napoléon, se faire son -confident secret, son interlocuteur patient; et maintenant, la -prudence contre-balançant chez lui le goût de plaire, il hésitait, et -cherchait dans le second projet un terme moyen qui mît d'accord le -courtisan et l'homme d'État. Il semblait croire qu'on ne devait pas -trop s'engager dans les affaires de la Péninsule, qu'il fallait tirer -de l'Espagne ce qu'on pourrait, la livrer ensuite à elle-même, et pour -cela, sans prétendre à l'honneur de la régénérer, lui donner une -princesse française, puisqu'elle en voulait une, la débarrasser du -favori, puisqu'elle n'en voulait plus, et lui abandonner enfin la -portion réservée du Portugal, trop éloignée de France pour qu'on y -tînt, mais se la faire payer par l'Aragon, la Catalogne, les Baléares, -par l'ouverture des colonies espagnoles, et, après s'être ainsi -ménagé la compensation de ce qu'on lui aurait donné, la laisser faire, -en l'observant du haut des murailles de Barcelone, de Saragosse et de -Pampelune[28]. C'est ainsi que M. de Talleyrand cherchait à ramener -Napoléon de la voie fatale où il l'avait poussé. Mais celui-ci, qui -jugeait sainement ce plan, parce qu'il n'y avait pas goût, y voyait -autant de danger à braver qu'en adoptant le dernier; car enlever aux -Espagnols Pampelune, Saragosse, Barcelone, était aussi difficile à ses -yeux que de leur enlever une dynastie avilie. Il en revenait donc -toujours et irrésistiblement à l'idée d'expulser les Bourbons du -dernier trône qui leur restât en Europe, et se disait qu'il fallait -profiter du moment où il était tout-puissant sur le continent, où -l'Angleterre venait de tout autoriser par sa conduite à Copenhague, où -il était jeune, victorieux, obéi, servi par la fortune, pour achever -son système par un grand coup frappé sur la dynastie espagnole; après -quoi, lui, l'armée, la France, l'Occident, se reposeraient, éblouis de -sa gloire, satisfaits de l'ordre qu'il aurait établi, des sages -réformes qu'il aurait opérées. Il se disait encore que la difficulté, -après tout, ne pouvait pas surpasser beaucoup celle qu'on avait -rencontrée dans le royaume de Naples; qu'en supposant les Espagnols -aussi énergiques que les brigands des Calabres, il suffirait de -tripler ou de quadrupler l'étendue des Calabres, et, au lieu de -vingt-cinq mille Français, d'en imaginer cent mille, pour se faire une -idée des obstacles à vaincre; que ses jeunes soldats, qui avaient -prouvé partout qu'ils valaient les meilleures troupes européennes, -réussiraient certainement à vaincre des Espagnols dégénérés, et qu'en -faisant passer une conscription de plus dans les dépôts, il aurait, et -au delà, les cent mille conscrits nécessaires à cette nouvelle -entreprise; que la grande armée resterait intacte entre l'Oder et la -Vistule pour contenir l'Europe; que d'ailleurs la Finlande abandonnée -à la Russie, la Moldavie et la Valachie promises, lui assureraient le -concours de l'empereur Alexandre à l'achèvement de ses desseins; qu'en -un mot, ce qu'il voulait faire en Espagne était la dernière -conséquence à tirer de ses victoires, l'établissement définitif de sa -famille, l'entier accomplissement de ses destinées. - -[Note 28: C'est ce qui explique comment M. de Talleyrand, après avoir -plus qu'aucun autre flatté le penchant de Napoléon à s'engager dans -les affaires d'Espagne, a soutenu depuis qu'il n'avait pas été d'avis -de ce qui s'était fait à cette époque. Il avait seul encouragé -Napoléon à changer l'état des choses dans la Péninsule, ce qui rendait -presque inévitable le détrônement des Bourbons: ce fait est prouvé par -des documents authentiques; mais, à la vérité, les dépêches dans -lesquelles M. de Talleyrand rend compte de ses négociations avec M. -Yzquierdo, prouvent qu'il préférait un mariage avec Ferdinand, et -l'acquisition des provinces de l'Èbre, au parti plus décisif du -renversement des Bourbons. C'est en s'appuyant sur cette équivoque que -M. de Talleyrand disait qu'il n'avait pas approuvé l'entreprise contre -l'Espagne. Il n'en avait pas moins poussé Napoléon à cette entreprise, -quand les hommes les plus dignes de confiance, tels que -l'archichancelier Cambacérès, auraient voulu l'en éloigner, et, après -l'y avoir poussé, la préférence donnée à la plus mauvaise des trois -solutions possibles n'est pas une manière valable de dégager sa -responsabilité.] - -[En marge: Incident de famille qui prive Napoléon de la princesse -française destinée d'abord à l'Espagne.] - -Toutefois, en janvier 1808, au retour d'Italie, même après le procès de -l'Escurial, le parti de Napoléon n'était pas irrévocablement pris, et il -revenait quelquefois à l'idée de s'en tenir à un mariage qui -rapprocherait les deux maisons, lorsqu'un incident de famille fit -naître pour cette combinaison une sorte d'impossibilité matérielle. -Napoléon avait, comme nous venons de le dire, appelé à Paris la fille -issue du premier mariage de Lucien, qu'on lui avait envoyée pour ne pas -rendre cet enfant victime des querelles de ses parents. Mais par malheur -cette jeune fille élevée dans l'exil, entendant souvent des plaintes -amères contre la toute-puissante famille qui se partageait les trônes de -l'Europe, sans songer à un frère éloigné et méconnu, cette jeune fille -n'apportait point à Paris les sentiments qu'on aurait pu désirer d'elle. -Établie près de son aïeule l'Impératrice-mère, qui lui prodiguait ses -soins, elle trouvait cependant chez elle une sévérité, chez ses tantes -une négligence, qui ne devaient pas la ramener à ceux qu'on l'avait -enseignée à craindre plus qu'à aimer. Aussi épanchait-elle, dans sa -correspondance avec ses parents d'Italie, les sentiments chagrins -qu'elle éprouvait. Napoléon qui, dans la supposition où il l'enverrait -partager le trône d'Espagne, voulait savoir si elle y apporterait les -dispositions qui convenaient à sa politique, la faisait observer avec -soin, et avait ordonné qu'on lût sa correspondance à la poste. Elle -était à peine arrivée à Paris qu'on saisit des lettres dans lesquelles -elle rapportait sur sa grand'mère, ses tantes, son oncle Napoléon, des -bruits peu favorables à la famille impériale. Quand on remit ces lettres -à Napoléon, il en sourit malignement, et il convoqua sur-le-champ aux -Tuileries sa mère, ses frères et ses soeurs, et fit lire en assemblée de -famille les lettres qu'on avait interceptées. Il s'égaya fort de la -colère excitée chez les témoins de cette scène, tous assez maltraités -dans cette correspondance; puis, passant d'une gaieté ironique à une -froide sévérité, il exigea le renvoi sous vingt-quatre heures de sa -jeune nièce, qui fut dès le lendemain acheminée vers l'Italie. Il ne -restait donc plus de princesse de la maison Bonaparte à donner à -l'Espagne; car mademoiselle de Tascher, récemment admise dans la famille -impériale, n'en était pas[29]. Napoléon venait d'adopter cette jeune -personne, nièce de l'impératrice Joséphine, et de l'envoyer en -Allemagne, pour y épouser l'héritier de la maison princière d'Aremberg. -À mêler son sang avec celui des Bourbons, il aurait voulu que ce fût son -propre sang, et non celui de sa femme, quelque attachement qu'il -ressentît pour elle. - -[Note 29: Madame la duchesse d'Abrantès, dans des Mémoires qui -révèlent une personne spirituelle, mais mal informée, a dit que la -fille du prince Lucien n'était point venue à Paris, et que le refus de -son père de l'y envoyer était ainsi devenu la cause de grands -événements; car Napoléon, obligé de renoncer à s'unir aux Bourbons -d'Espagne, avait dès lors songé à les détrôner. Cette assertion est -inexacte. La fille du prince Lucien vint à Paris, et n'y demeura point -à cause de l'incident que je viens de rapporter. Je tiens d'un membre -de la famille impériale, témoin oculaire de la scène que je raconte, -et d'un personnage, membre de nos assemblées, et désigné pour -reconduire la princesse en Italie (mission qu'il n'accepta pas), les -détails que j'ai retracés.] - -[En marge: Napoléon commence à songer au moyen de faire fuir la -famille d'Espagne en l'épouvantant.] - -[En marge: Napoléon accroît la terreur de la famille royale d'Espagne, -en se taisant sur ses projets et en augmentant ses forces.] - -Même sans cet incident, Napoléon aurait probablement fini par préférer -le parti le plus décisif, c'est-à-dire le détrônement des Bourbons. En -tout cas, il n'avait plus le choix. Les renverser pour leur substituer -un membre de sa famille était la seule solution qui lui restât. Mais -le prétexte à faire valoir pour les détrôner, sans offenser -profondément le sentiment public de l'Espagne, de la France et de -l'Europe, était toujours ce qui l'embarrassait le plus. Ne pouvant le -trouver dans l'abjecte soumission du gouvernement espagnol à ses -volontés, il l'attendait des événements. Les divisions de la cour, les -fureurs scandaleuses de la reine et du favori, la haine qu'ils avaient -pour l'héritier de la couronne et celle qu'ils lui inspiraient, -l'impatience de la nation prête à éclater, toutes ces passions, qui -allaient croissant d'heure en heure, pouvaient amener une explosion -soudaine, et faire naître le prétexte désiré. Il était facile en outre -de s'apercevoir que l'introduction successive des troupes françaises -en Espagne contribuait beaucoup à augmenter l'exaltation des esprits, -par les espérances inspirées aux uns, les craintes inspirées aux -autres, l'attente excitée chez tous, et qu'elle finirait peut-être par -provoquer un dénoûment. D'ailleurs il pouvait sortir de cet ensemble -de causes un résultat qui aurait fort convenu à Napoléon: c'était la -fuite de la famille royale d'Espagne, imitant la famille royale de -Portugal, et allant comme elle chercher un asile en Amérique. Une -pareille fuite aurait mis Napoléon tout à fait à l'aise, en lui -livrant un trône vacant, que peut-être la nation espagnole, dans son -indignation contre les fugitifs, lui aurait décerné elle-même. Cette -nouvelle émigration en Amérique d'une dynastie européenne devint dès -cet instant la solution à laquelle il s'arrêta, comme à la moins -odieuse, la moins révoltante pour le public civilisé. Une manière -certaine d'amener ce résultat, c'était d'augmenter le nombre des -troupes françaises en Espagne, en enveloppant ses intentions d'un -mystère toujours plus profond. C'est ce qu'il ne manqua pas de faire. -Obligé de répondre aux deux lettres de Charles IV, qui lui demandait -la main d'une princesse française pour Ferdinand et la publication du -traité de Fontainebleau, il répondit à la première que, fort honoré -pour sa maison du désir exprimé par la royale famille d'Espagne, il -avait besoin cependant, avant de s'expliquer, de savoir si le prince -des Asturies, poursuivi récemment comme criminel d'État, était rentré -en grâce auprès de ses augustes parents; car il n'était personne qui -voulût, disait-il, _s'allier à un fils déshonoré_. Il répondit à la -seconde que les affaires ne se trouvaient pas encore assez avancées en -Portugal pour qu'on pût en morceler l'administration, et surtout y -diviser le commandement militaire en présence des Anglais prêts à -débarquer; qu'on devait aussi se garder d'agiter l'esprit des peuples -par la révélation prématurée du sort qui les attendait; que par tous -ces motifs il fallait éviter pour quelque temps encore la publication -du traité de Fontainebleau. Ce fut M. de Vandeul, employé de la -légation française, qui dut remettre ces deux lettres si ambiguës, -sans y ajouter aucune explication de nature à en diminuer l'obscurité. -À ce redoublement de mystère, Napoléon ajouta une nouvelle -augmentation de ses forces. - -[En marge: Formation de nouveaux corps destinés à l'Espagne.] - -On a vu quel soin il avait mis à organiser les corps destinés à -l'Espagne, sans affaiblir ses armées d'Allemagne et d'Italie. Il avait -en effet composé l'armée du Portugal avec les anciens camps des côtes -de Bretagne et de Normandie; l'armée du général Dupont, dite _corps de -la Gironde_, avec les trois premiers bataillons des cinq légions de -réserve, plus quelques bataillons suisses ou parisiens; l'armée du -maréchal Moncey, dite _corps d'observation des côtes de l'Océan_, avec -douze régiments provisoires tirés des dépôts de la grande armée; la -division des Pyrénées-Occidentales destinée à Pampelune avec quelques -bataillons restés dans les camps de Bretagne et de Normandie; enfin, -la division des Pyrénées-Orientales avec les régiments italiens ou -napolitains qui n'avaient pas servi en Allemagne, et que le retour de -l'armée d'Italie rendait disponibles. Il voulut renforcer ces deux -dernières divisions, et créer en outre une réserve générale pour tous -ces corps. - -[Illustration: Le Général Lasalle.] - -Il augmenta la division des Pyrénées-Occidentales en lui adjoignant -les quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, dont -l'organisation s'achevait dans le moment. C'étaient trois mille -hommes, qui, ajoutés aux trois ou quatre mille acheminés déjà par -Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune, devaient former une division de -six à sept mille, suffisante pour occuper cette place et surveiller -l'Aragon. Elle fut mise sous les ordres du général Merle, et le -général Mouton, qui en avait été d'abord nommé commandant, eut mission -d'aller inspecter les autres corps d'armée. Napoléon augmenta la -division des Pyrénées-Orientales, composée d'Italiens, en lui -adjoignant des bataillons provisoires tirés des dépôts français placés -entre Alexandrie et Turin, et regorgeant de conscrits déjà instruits. -Cette nouvelle division française devait être de cinq mille hommes, -et, jointe à la division italienne de six ou sept mille que -commandait le général Lechi, former, sous le général Duhesme, un corps -très-suffisant pour la Catalogne. - -[En marge: Mouvement des troupes françaises sur Madrid plus clairement -indiqué.] - -Quant à la réserve générale, Napoléon l'organisa à Orléans pour -l'infanterie, à Poitiers pour la cavalerie. Il eut recours au même -procédé qu'il avait employé pour composer le corps du maréchal Moncey, -et il réunit à Orléans de nouveaux bataillons provisoires tirés des -dépôts qui n'avaient pas encore fourni de détachements à l'Espagne. Le -général Verdier dut commander ces six nouveaux régiments provisoires -d'infanterie, désignés sous les numéros 13 à 18. Napoléon réunit à -Poitiers quatre nouveaux régiments provisoires de cavalerie, également -tirés des dépôts, présentant trois mille cavaliers de toutes armes, -cuirassiers, dragons, hussards et chasseurs, sous un général de -cavalerie d'un mérite rare, le général Lasalle. Il restitua au camp de -Boulogne, à la garnison de Paris et aux camps de Bretagne, les dix -vieux régiments ramenés de la grande armée; ce qui lui préparait, en -cas de besoin, de nouvelles ressources d'une qualité supérieure. -Enfin, il dirigea secrètement sur Bordeaux quelques détachements de la -garde impériale en infanterie, cavalerie, artillerie, se doutant bien -qu'il serait bientôt obligé de se rendre lui-même en Espagne, pour y -amener le dénoûment qu'il désirait. En évaluant à 25 mille hommes le -corps du général Dupont, à 32 mille celui du maréchal Moncey, à 6 ou 7 -la division des Pyrénées-Occidentales, à 11 ou 12 le corps des -Pyrénées-Orientales, à 10 mille les deux réserves d'Orléans et -Poitiers, à 2 ou 3 mille les troupes de la garde, on pouvait -considérer comme représentant une force de 80 et quelques mille hommes -les troupes dirigées sur l'Espagne, sans compter l'armée de Portugal, -ce qui élevait à plus de cent mille les nouveaux soldats destinés à la -Péninsule. Mais ils étaient si jeunes, si peu rompus aux fatigues, -qu'il fallait s'attendre à une grande différence entre le nombre des -hommes portés sur les contrôles et le nombre des hommes présents sous -les armes. Du reste, un quart de cet effectif était encore en marche -dans le courant de janvier 1808. Napoléon, voulant avancer le -dénoûment, ordonna à ses troupes un mouvement décidé sur Madrid. La -grande route qui mène à cette capitale se bifurque à la hauteur de -Burgos. L'un des embranchements passe à travers le royaume de Léon par -Valladolid et Ségovie, franchit le Guadarrama vers Saint-Ildefonse, et -tombe sur Madrid par l'Escurial. L'autre traverse la Vieille-Castille -par Aranda, franchit le Guadarrama à Somosierra (nom fameux dans nos -annales militaires), et tombe sur Madrid par Buitrago et Chamartin. -Les deux corps de Dupont et Moncey étant, le premier à Valladolid -(route de Salamanque), le second entre Vittoria et Burgos, avant la -bifurcation, n'avaient pas encore fait un pas qui pût révéler -l'intention de marcher sur Madrid. Napoléon ordonna au général Dupont -de diriger l'une de ses divisions sur Ségovie, et au maréchal Moncey -l'une des siennes sur Aranda, sous prétexte de s'étendre pour vivre. -Dès lors, la direction sur Madrid était démasquée. Mais l'entrée des -troupes françaises en Catalogne et en Navarre, qu'il fallait enfin -prescrire pour occuper Barcelone et Pampelune, disait bien plus -clairement encore que le véritable but de ces mouvements était tout -autre que Lisbonne. Afin de fournir une explication qui ne serait -croyable qu'à demi, Napoléon, en ordonnant au général Duhesme de -pénétrer en Catalogne, au général Merle d'entrer en Navarre, fit -annoncer à la cour d'Espagne, par M. de Beauharnais, l'intention d'un -double mouvement de troupes sur Cadix, l'un à travers la Catalogne, -l'autre à travers l'Estramadure et l'Andalousie. La flotte française -qui était mouillée à Cadix, pouvait être le motif de cette expédition. -Si, du reste, on doutait à quelque degré, soit à la cour, soit dans le -pays, du but allégué, il devait en résulter tout au plus un -redoublement d'émotion, que Napoléon ne regrettait pas, puisqu'il -voulait amener, sinon tout de suite, du moins prochainement, la fuite -de la famille royale. - -[En marge: Levée en 1808 de la conscription de 1809, demandée par une -communication au Sénat.] - -Napoléon trouvait trop d'avantage à avoir ses dépôts toujours pleins, -au moyen de conscrits appelés à l'avance, et instruits douze ou quinze -mois avant d'être employés, pour ne pas persévérer dans le système de -conscription anticipée, surtout dans un moment où il voulait former -sur le littoral européen des camps nombreux à côté de ses flottes. En -conséquence, après avoir demandé au printemps de 1807 la conscription -de 1808, il voulut dès l'hiver de 1808 demander la conscription de -1809. Cette demande lui fournissait d'ailleurs l'occasion d'une -communication au Sénat, et d'une explication spécieuse pour l'immense -rassemblement de troupes qui s'opérait au pied des Pyrénées. Le Sénat -fut donc réuni le 21 janvier, pour entendre un rapport sur les -négociations avec le Portugal et sur la résolution arrêtée, déjà même -exécutée, d'envahir le patrimoine de la maison de Bragance. On en -prenait texte pour développer le système d'occupation de toutes les -côtes du continent, afin de répondre au blocus maritime par le blocus -continental. La conscription de 1808, disait M. Regnaud de -Saint-Jean-d'Angély, auteur du rapport présenté au Sénat, avait été le -signal et le moyen de la paix continentale, signée à Tilsit; la -conscription de 1809 serait le signal de la paix maritime. Celle-ci -malheureusement restait à signer dans un lieu que personne ne -connaissait et ne pouvait dire. La promesse de n'employer que dans les -dépôts les jeunes conscrits appelés un an d'avance était encore -renouvelée cette fois, pour atténuer l'effet moral de ces appels -anticipés. Un autre rapport annonçait la réunion à l'Empire, par suite -de traités antérieurs, de Kehl, Cassel, Wesel et Flessingue: Kehl et -Cassel, comme annexes indispensables aux places de Strasbourg et -Mayence; Wesel, comme un point de haute importance sur le cours -inférieur du Rhin; Flessingue enfin, comme le port d'un établissement -maritime dont Anvers était le chantier. Cette dernière communication -amenait à une profession de foi impériale sur le désintéressement de -la France, qui ayant tenu dans ses mains l'Autriche, l'Allemagne, la -Prusse, la Pologne, n'avait rien gardé pour elle-même, et se -contentait d'acquisitions aussi insignifiantes que Kehl, Cassel, Wesel -ou Flessingue. Napoléon voulait qu'on regardât le nouveau royaume de -Westphalie, par exemple, non pas comme une extension de territoire, -puisqu'il était donné à un prince indépendant, mais comme une simple -extension du système fédératif de l'Empire français. - -Bonnes ou mauvaises, ces argumentations, présentées en un langage -brillant et grandiose, dont Napoléon avait fourni les idées et M. -Regnaud le style, furent selon la coutume reçues avec une respectueuse -inclination de tête de la part des sénateurs, et suivies du vote de la -conscription de 1809. - -[En marge: La conscription de 1809 élève la force de la France à un -million d'hommes.] - -Ce nouveau contingent de 80 mille hommes devait porter à près de 900 -mille la masse des troupes françaises, répandues sur la Vistule, -l'Oder, les bords de la Baltique, les Alpes, le Pô, l'Adige, l'Isonzo, -les côtes de l'Illyrie et des Calabres, sur l'Èbre enfin et sur le -Tage. En y joignant cent mille alliés au moins, c était plus d'un -million d'hommes, dont les trois quarts de vieux soldats, égaux pour -le moins aux soldats de César, et conduits par un homme qui, sous le -rapport du génie militaire, était supérieur au capitaine romain. Qu'y -avait-il d'impossible avec ces forces colossales, les plus grandes -dont aucun mortel ait jamais disposé, si la prudence politique venait -contenir l'ivresse de la victoire? Napoléon ressentait, lorsqu'il en -faisait le dénombrement, une satisfaction dangereuse, n'éprouvait -d'embarras que pour les payer, mais comptait sur la continuation de la -guerre pour les faire vivre à l'étranger, ou sur la paix pour lui -permettre d'en réduire l'effectif sans en diminuer les cadres. C'est -sur cette puissance militaire prodigieuse qu'il s'appuyait pour tout -oser, pour tout vouloir, se considérant à cette hauteur comme -dispensé des règles de la morale ordinaire, pouvant donner ou retirer -les trônes à la façon de la Providence, toujours justifié comme elle -par la grandeur des vues et des résultats. - -[En marge: Nouveau système d'organisation militaire, et formation de -tous les régiments à cinq bataillons.] - -C'est à cette époque que remonte l'origine d'une idée, dont Napoléon -fut sans cesse préoccupé depuis, en fait d'organisation militaire, qui -n'était pas absolument bonne en soi, mais qui pour lui seul aurait pu -avoir des avantages: c'était de convertir les régiments français en -légions, à peu près semblables aux légions romaines. Le bataillon -composé de sept à huit cents soldats, ayant pour mesure la puissance -physique de l'homme qui ne peut pas commander directement à un plus -grand nombre; le régiment composé de trois ou quatre bataillons, et -ayant pour mesure la sollicitude du colonel, qui ne peut soigner -paternellement une plus grande réunion d'individus, ont été dans les -temps modernes la base de l'organisation militaire. Avec plusieurs -régiments on a formé la brigade, avec plusieurs brigades la division, -avec plusieurs divisions l'armée. Généralement on a laissé sur la -frontière un bataillon dit bataillon de dépôt, dans lequel on a pris -l'habitude de réunir les hommes faibles, convalescents, non encore -instruits, avec les officiers les moins capables d'un service actif, -pour offrir à la fois un lieu de repos et d'instruction, et fournir au -recrutement continuel des bataillons de guerre. C'est en maniant cette -organisation avec un art profond que Napoléon avait su créer ces -armées qui, parties du Rhin, quelquefois de l'Adige ou du Volturne, -allaient combattre et vaincre sur la Vistule ou le Niémen. Le soin -constant des dépôts avait été la secrète cause de ses succès, autant -que son génie des combats. Maintenant son art allait se compliquer, sa -sollicitude s'étendre, à mesure que ces dépôts, placés sur le Pô et -sur le Rhin, ayant déjà envoyé des détachements aux armées de Prusse -et de Pologne, devaient en envoyer encore aux armées d'Espagne, de -Portugal, d'Illyrie. Suivre de l'oeil cent seize régiments français -d'infanterie, quatre-vingts de cavalerie, desquels on avait tiré un -nombre considérable de corps provisoires, plus la garde impériale, les -Suisses, les Polonais, les Italiens, les Irlandais, les auxiliaires -allemands et espagnols; suivre de l'oeil le régiment et ses -détachements en tout pays, en diriger la formation, l'instruction, le -placement, de manière à assurer le meilleur emploi de chacun, et à -prévenir la désorganisation qui pouvait naître de la dislocation des -parties; car un régiment dont le dépôt était sur le Rhin avait -quelquefois des bataillons en Pologne, en Allemagne, en Espagne, en -Portugal, tout cela exigeait une attention difficile, et -singulièrement fatigante même pour le plus infatigable de tous les -génies. Napoléon imagina donc soixante légions, au lieu de cent vingt -régiments, composées chacune de huit bataillons de guerre, commandées -par un maréchal-de-camp, plusieurs colonels et lieutenants-colonels, -pouvant fournir des bataillons de guerre en Pologne, en Italie, en -Espagne, et ayant un seul dépôt auquel se rapporteraient tous les -détachements qu'on en aurait tirés. C'était dénaturer le régiment, -base plus juste, avons-nous dit, puisqu'elle a pour mesure la force -physique du chef de bataillon et la force morale du colonel, et lui -substituer une nouvelle composition entièrement arbitraire, pour la -commodité d'une position unique, unique comme le génie et la fortune -de Napoléon; car, excepté lui, qui pouvait jamais avoir des bataillons -d'un même régiment à envoyer en Pologne, en Italie, en Espagne? Cette -conception lui tenait tellement à coeur qu'il ne cessa depuis d'y -songer pendant son règne, et même dans l'exil. Toutefois, sur les -objections de MM. Lacuée et Clarke, il se réduisit à un projet moyen, -qui, sans dénaturer le régiment, en augmentait la composition, de -manière à diminuer le nombre total des corps. Il décida par un décret, -qui ne fut définitivement signé que le 18 février, que tous les -régiments d'infanterie seraient formés à cinq bataillons, dont quatre -de guerre, un de dépôt; chaque bataillon à six compagnies, une de -grenadiers, une de voltigeurs, quatre de fusiliers. Le bataillon de -dépôt était fixé à quatre compagnies seulement, les compagnies d'élite -ne devant se former qu'en guerre. D'après ce décret, chaque compagnie -était de 140 hommes, le régiment total de 3,970 hommes, dont 108 -officiers et 3,862 sous-officiers et soldats. Le colonel et quatre -chefs de bataillon commandaient les bataillons de guerre, et le major -restait au dépôt. Dans cette formation, qui excédait déjà les -proportions naturelles du régiment, et qui était amenée par la -situation de Napoléon et de la France, un même régiment, ayant son -dépôt sur le Rhin, pouvait, par exemple, avoir deux bataillons de -guerre à la grande armée, un sur les côtes de Normandie, un en -Espagne. Un régiment, ayant son dépôt en Piémont, pouvait avoir deux -de ses bataillons de guerre en Dalmatie, un en Lombardie, un en -Catalogne. De la sorte chaque corps prenait part à tous les genres de -guerre à la fois; et quand les hostilités cessaient au Nord, on avait -soin de laisser reposer tout ce qui venait de servir en Pologne, et de -diriger vers l'Espagne tout ce qui n'avait pas fait les dernières -campagnes, ou tout ce qui avait la force et le désir d'en faire -plusieurs de suite. Mais cette composition des régiments, qui offrait -peut-être quelques avantages pour Napoléon et pour l'Empire tel qu'il -était devenu, est une preuve singulière de l'influence qu'une -politique extrême exerçait déjà sur l'organisation militaire. Tandis -que l'extension de ses entreprises allait affaiblir les armées de -Napoléon en les dispersant, elle allait affaiblir aussi le régiment -lui-même, en l'étendant outre mesure, en diminuant l'énergie de -l'esprit de famille chez des frères d'armes trop éloignés les uns des -autres. Un corps militaire est un tout qui a ses proportions -naturelles, son architecture, si on peut ainsi parler, qu'on s'expose -à dénaturer en voulant trop l'étendre. - -Du reste, plusieurs dispositions de ce décret révélaient les nobles et -mâles sentiments du grand homme qui l'avait conçu. L'aigle du -régiment, objet du respect, de l'amour, du dévouement des soldats, car -c'est leur honneur, devait être là où se trouverait le plus grand -nombre de bataillons, et être confiée à un porte-aigle, qui aurait -grade, rang, paye de lieutenant, qui compterait dix années de service, -ou aurait figuré aux campagnes d'Ulm, d'Austerlitz, d'Iéna, de -Friedland. À côté de lui devaient être placés, à titre de second et -troisième porte-aigle, avec rang de sergent et paye de sergent-major, -deux vieux soldats, ayant assisté aux grandes batailles, et n'ayant pu -avoir d'avancement comme illettrés. C'était une digne façon d'employer -et de récompenser de braves gens, chez lesquels l'intelligence -n'égalait pas le coeur. Tout dans l'État recevait, comme on le voit, -l'influence du génie immodéré de Napoléon, et l'empreinte de sa grande -âme. - -[En marge: Démêlés avec la cour de Rome.] - -Exalté par le sentiment de sa puissance, se croyant tout permis depuis -que l'Angleterre se permettait tout à elle-même, considérant la guerre -continentale comme terminée, et la prolongation de la guerre maritime -comme un délai utile à l'achèvement de ses desseins, Napoléon était -résolu à briser tous les obstacles qui contrariaient sa volonté. -Tandis qu'il donnait les ordres que nous venons de rapporter pour -faire entrer la Péninsule espagnole dans le système de son Empire, il -en donnait d'à peu près semblables pour faire entrer dans le même -système la Péninsule italienne, et pour en finir, d'une part, avec la -souveraineté du Pape, qui le gênait au centre de l'Italie; de l'autre, -avec celle des Bourbons de Naples, qui le bravait du milieu de l'île -de Sicile. - -On a vu comment le refus de rendre les Légations au Saint-Siége après -le sacre, puis la conquête du royaume de Naples, qui achevait de faire -des États romains une simple enclave de l'Empire français, avaient -successivement mécontenté Pie VII, et converti sa douceur ordinaire en -une irritation continue, quelquefois violente contre Napoléon, que -cependant il aimait. La privation des principautés de Bénévent et de -Ponte-Corvo, données à M. de Talleyrand et au maréchal Bernadotte, -l'occupation d'Ancône, les passages continuels de troupes françaises, -avaient mis le comble aux déplaisirs et à l'exaspération du -Saint-Père. Aussi ne voulait-il adhérer à aucune des demandes de la -France, et les rejetait-il toutes, les unes par des raisons -spécieuses, les autres par des raisons qui ne l'étaient pas, et qu'il -ne prenait pas la peine de rendre telles. Il avait refusé d'abord de -casser le premier mariage du prince Jérôme, consommé sans aucune -formalité, et avait consenti tout au plus, après l'annulation -prononcée par l'autorité ecclésiastique française, à fermer les yeux -sur cette annulation. Il avait refusé de reconnaître Joseph comme roi -de Naples, reçu à Rome les cardinaux napolitains récalcitrants, et -donné asile dans les faubourgs de cette capitale à tous les brigands -qui égorgeaient les Français. Il avait gardé auprès de lui le consul -du roi de Naples détrôné, prétendant que ce roi, retiré en Sicile, -était au moins souverain de Sicile, et pouvait par conséquent se faire -représenter à Rome. Il n'avait pas consenti à exclure les Anglais du -territoire des États romains, disant qu'il était souverain -indépendant, qu'à ce titre il pouvait être en paix ou en guerre avec -qui il voulait; et il ajoutait qu'en sa qualité de chef de la -chrétienté il ne devait se mettre en guerre avec aucune des puissances -chrétiennes, même non catholiques. Il faisait attendre l'institution -canonique des évêques, exigeait un voyage à Rome de la part des -évêques italiens, contestait l'extension du concordat français aux -provinces italiennes devenues françaises, telles que la Ligurie ou le -Piémont, et l'extension du concordat italien aux provinces -vénitiennes, annexées les dernières au royaume d'Italie. Enfin il ne -se prêtait à aucun des arrangements proposés pour la nouvelle église -allemande, et sur tout sujet, quel qu'il fût, opposait les difficultés -naturelles qui en naissaient, ou créait volontairement celles qui -n'existaient pas. Napoléon recueillait ainsi le prix de sa négligence -à contenter la cour de Rome, qu'il aurait pu maintenir dans les -meilleures dispositions, moyennant quelques sacrifices de territoire -qui lui eussent été faciles; car, sans toucher aux royaumes de -Lombardie et de Naples, il avait Parme, Plaisance, la Toscane, pour -arrondir le domaine du Saint-Siége. Il est vrai que son impérieuse -volonté de soumettre l'Italie entière à son régime de guerre contre -les Anglais eût été dans tous les cas une difficulté grave. Mais il -eût été certainement possible, sous la forme d'un traité d'alliance -offensive et défensive, d'obtenir du Pape satisfait son adhésion à -toutes les conditions de guerre qu'on voulait imposer à l'Italie. - -Ne tenant aucun compte des motifs qui lui avaient aliéné le Saint-Père, -Napoléon lui faisait dire: Vous êtes souverain de Rome, il est vrai, -mais contenu dans l'Empire français; vous êtes pape, je suis empereur, -empereur comme l'étaient les empereurs germaniques, comme l'était plus -anciennement Charlemagne; et je suis pour vous Charlemagne à plus d'un -titre, à titre de puissance, à titre de bienfait. Vous obéirez donc aux -lois du système fédératif de l'Empire, et vous fermerez votre territoire -à mes ennemis.--La forme de cette prétention avait blessé Pie VII encore -plus que le fond. Ses yeux, ordinairement si doux, s'étaient allumés de -tous les feux de la colère, et il avait déclaré au cardinal Fesch qu'il -ne reconnaissait pas de souverain au-dessus de lui sur la terre; que si -on voulait renouveler la tyrannie des empereurs allemands du moyen âge, -il renouvellerait la résistance de Grégoire VII, et que, bien qu'on -prétendît que les armes spirituelles avaient perdu de leur force, il -ferait voir qu'elles pouvaient être puissantes encore contre un -souverain d'origine récente, qu'il avait consacré de ses mains, et qui -devait à cette consécration une partie de son autorité morale. À cela -Napoléon répliquait qu'il craignait peu les armes spirituelles dans le -dix-neuvième siècle; que du reste il ne donnerait aucun prétexte -légitime à leur emploi, en s'abstenant de toucher aux matières -religieuses; qu'il se bornerait à frapper le souverain temporel, qu'il -le laisserait au Vatican, évêque respecté de Rome, chef des évêques de -la chrétienté, et qu'au prince temporel, dont la souveraineté -spirituelle n'aurait reçu aucune atteinte, personne ne s'intéresserait, -ni en France, ni en Europe. - -Le cardinal Fesch, dont le caractère hautain, l'esprit médiocre et -tracassier, pouvaient compromettre les négociations les plus faciles, -ayant été remplacé par M. Alquier, habitué successivement auprès des -cours de Madrid et de Naples à traiter avec les vieilles royautés, et -porté à les ménager, la situation n'en était pas moins restée la même, -et les rapports entre les deux gouvernements avaient conservé toute -leur aigreur. La cour pontificale imagina cependant d'envoyer à Paris -un cardinal, pour terminer par une transaction les différends qui -divisaient Rome et l'Empire, et elle fit choix du cardinal Litta. -Napoléon le refusa, comme l'un des cardinaux animés du plus mauvais -esprit. On choisit, alors le cardinal français de Bayanne, membre -éclairé et sage du sacré collége. Le Pape, en même temps, afin de -prouver que le cardinal Consalvi n'était pas l'auteur de sa -résistance, ainsi que le supposait Napoléon, retira la secrétairerie -d'État à cet ami, pour la donner à un vieux prélat sans esprit et sans -force, le cardinal Casoni.--On verra, s'écria-t-il avec un orgueil qui -malgré sa douceur éclatait tout à coup lorsqu'on l'irritait, on verra -que c'est à moi, à moi seul, qu'on a affaire; que c'est moi qu'il faut -opprimer, fouler sous les pieds des soldats français, si on veut -violenter mon autorité. - -Ne gardant plus de ménagements, Napoléon, comme nous l'avons dit, fit -occuper militairement par le général Lemarois les provinces d'Urbin, -d'Ancône, de Macerata, qui forment le rivage de l'Adriatique; et alors -le Saint-Siége, Pape et cardinaux, craignant que ces provinces ne -finissent par subir le sort des Légations, songèrent un moment à -composer, et on en vint à un accommodement, dont les conditions -étaient les suivantes: - -[En marge: Proposition d'un accommodement entre le Saint-Siége et -l'Empire.] - -Le Pape, souverain indépendant de ses États, proclamé tel, garanti tel -par la France, contracterait cependant une alliance avec elle, et, -toutes les fois qu'elle serait en guerre, exclurait ses ennemis du -territoire des États romains; - -Les troupes françaises occuperaient Ancône, Civita-Vecchia, Ostie, -mais seraient entretenues aux frais du gouvernement français; - -Le Pape s'engagerait à creuser et à mettre en état le port envasé -d'Ancône; - -Il reconnaîtrait le roi Joseph, renverrait le consul du roi Ferdinand, -les assassins des Français, les cardinaux napolitains ayant refusé le -serment, et renoncerait à son ancien droit d'investiture sur la -couronne de Naples; - -Il consentirait à étendre le concordat d'Italie à toutes les provinces -composant le royaume d'Italie, et le concordat de France à toutes les -provinces d'Italie converties en provinces françaises; - -Il nommerait sans délai les évêques français et italiens, et -n'exigerait pas de ces derniers le voyage à Rome; - -Il désignerait des plénipotentiaires chargés de conclure un concordat -germanique; - -Enfin, pour rassurer Napoléon sur l'esprit du sacré collége, et pour -proportionner l'influence de la France à l'extension de son -territoire, il porterait à un tiers du nombre total des cardinaux le -nombre des cardinaux français. - -[En marge: Refus de Pape d'accéder à l'accommodement proposé.] - -Cet arrangement était près de se terminer, lorsque le Pape, poussé par -des suggestions malheureuses, et surtout blessé par deux clauses, -celle qui obligeait le Saint-Siége à fermer son territoire aux ennemis -de la France, et celle qui augmentait le nombre des cardinaux -français, clauses dont la première était inévitable dans la situation -géographique des États romains, et la seconde propre à tout pacifier -dans l'avenir, le Pape refusa péremptoirement de donner son adhésion. - -[En marge: Ordre d'envahir les États romains.] - -[En marge: Le général Miollis chargé d'occuper Rome.] - -Alors, sans plus entendre une seule observation, sans même écouter -l'offre de revenir sur un premier refus, Napoléon fit remettre ses -passe-ports à M. le cardinal de Bayanne, et envoya les ordres -nécessaires pour l'invasion des États romains. Au fond, il était -décidé, là comme en Espagne, à en venir à une solution définitive, -c'est-à-dire à laisser le Pape au Vatican, avec un riche revenu, avec -une autorité purement spirituelle, et à le priver de la souveraineté -temporelle de l'Italie centrale. Mais, s'attendant à avoir affaire aux -Espagnols sous deux ou trois mois, c'est-à-dire aux approches de -Pâques, il ne voulait pas que les causes religieuses vinssent se -joindre aux causes politiques pour émouvoir un peuple fanatique. Il -forma donc le projet d'occuper pour le moment Rome et les provinces -qui bordent la Méditerranée, comme il avait déjà fait occuper celles -qui bordent l'Adriatique. En conséquence, il ordonna au général -commandant en Toscane de réunir 2,500 hommes à Pérouse, au général -Lemarois d'en acheminer autant sur Foligno, au général Miollis de se -mettre à la tête de ces deux brigades, de s'avancer sur Rome, de -recueillir en passant une colonne de 3 mille hommes, que Joseph avait -ordre de faire partir de Terracine, et d'envahir avec ces huit mille -soldats la capitale du monde chrétien. Le général Miollis devait -entrer de gré ou de force dans le château Saint-Ange, prendre le -commandement des troupes papales, laisser le Pape au Vatican avec une -garde d'honneur, ne se mêler en rien du gouvernement, dire qu'il -venait occuper Rome, pour un temps plus ou moins long, dans un intérêt -tout militaire, et afin d'éloigner de l'État romain les ennemis de la -France. Il ne devait s'emparer que de la police, et en user pour -chasser tous les brigands qui faisaient de Rome un repaire, pour -renvoyer les cardinaux napolitains à Naples, et puiser dans les -caisses publiques ce qui était nécessaire à l'entretien des troupes -françaises. - -L'illustre Miollis, vieux soldat de la république, joignant à un -caractère inflexible l'esprit le plus cultivé, la probité la plus -pure, et une grande habitude de traiter avec les princes italiens, -était plus propre qu'aucun autre à remplir cette mission rigoureuse en -conservant les égards dus au chef de la chrétienté. Napoléon lui -alloua un traitement considérable, avec ordre de tenir à Rome un grand -état, et d'habituer les Romains à voir dans le général français établi -au château Saint-Ange le véritable chef du gouvernement, bien plutôt -que dans le pontife laissé au Vatican. - -[En marge: Expédition de Sicile.] - -[En marge: Plan adopté par Napoléon pour la conquête de la Sicile et -le ravitaillement de Corfou.] - -L'invasion du Portugal avait attiré vers Gibraltar les troupes que les -Anglais tenaient en Sicile, et de celles qu'ils avaient ramenées -battues d'Alexandrie. Il ne restait pas en Sicile, pour conserver ce -débris de sa couronne à leur infortunée victime, la reine Caroline, -plus de 7 à 8 mille hommes. C'était le cas de préparer une expédition -contre cette île, et de profiter de la réunion des flottes françaises -dans la Méditerranée pour transporter cette expédition. Napoléon avait -ordonné à l'amiral Rosily, commandant la flotte française de Cadix, à -l'amiral Allemand, commandant la belle division de Rochefort, de lever -l'ancre à la première occasion favorable, et de faire leur jonction -avec la division de Toulon. Il avait obtenu qu'on donnât le même ordre -à la division espagnole de Carthagène, commandée par l'amiral Valdès, -ordre exécuté avec assez de ponctualité depuis que le gouvernement -espagnol se montrait si soumis, et il s'attendait à avoir vingt et -quelques vaisseaux à Toulon sous l'amiral Ganteaume, si toutes ces -réunions s'opéraient heureusement. Avec une seule de ces réunions, -celle de l'escadre de Rochefort, l'une des plus probables à cause du -point de départ, et la plus désirable à cause de la qualité des -équipages et du commandant, il en avait assez pour transporter une -armée en Sicile, et pour ravitailler Corfou, second objet, et non pas -le moins important de l'expédition. Il ordonna donc à l'amiral -Ganteaume de réunir à Toulon, et d'embarquer sur la division déjà -réunie en ce port, une masse considérable de munitions de tout genre, -telles que blé, biscuit, poudre, projectiles, affûts, outils, afin de -déposer ce chargement à Corfou, quel que fût le succès de l'opération -contre la Sicile. Il enjoignit à Joseph de rassembler à Baies 8 ou 9 -mille hommes avec leur armement complet, et à Scylla, vis-à-vis le -Phare, 7 ou 8 mille autres, avec beaucoup de felouques et -d'embarcations, propres à traverser le très-petit bras de mer qui -sépare la Sicile de la Calabre. Il voulait que tout fût prêt de -manière que l'amiral Ganteaume, parti de Toulon et arrivé devant -Baies, pût embarquer les 8 à 9 mille hommes concentrés sur ce point, -les transporter en vingt-quatre heures au nord du Phare, ou -viendraient aboutir de leur côté les 7 ou 8 mille autres assemblés à -Scylla, et embarqués sur les petits bâtiments qu'on se serait -procurés. On devait, avec ces 15 ou 16 mille hommes, enlever le Phare, -le charger d'artillerie, armer également le fort de Scylla, et, ces -deux points qui fermaient le détroit acquis aux Français, se rendre -maître à toujours du passage. Un tel résultat obtenu, il n'y avait -plus un soldat anglais qui osât rester en Sicile. - -[En marge: Le plan de l'expédition de Sicile modifié, parce qu'on ne -possède pas le Phare.] - -Mais cette hardie entreprise supposait que les ordres réitérés de -Napoléon, relativement aux deux points que les Anglais possédaient -encore sur la côte de Calabre, Scylla et Reggio, auraient reçu leur -exécution. Napoléon s'était plusieurs fois indigné contre Joseph de ce -qu'avec une armée de plus de quarante mille hommes il souffrait que -les Anglais eussent encore le pied sur la terre ferme d'Italie.--C'est -une honte, lui écrivait-il, que les Anglais puissent nous résister sur -terre. Je ne veux pas que vous m'écriviez avant que cette honte soit -réparée; et, si elle ne l'est bientôt, j'enverrai l'un de mes généraux -vous remplacer dans le commandement de mon armée de Naples.--Sensible -à ces reproches, Joseph avait chargé le général Reynier d'attaquer les -deux points fortifiés de Scylla et de Reggio, qui offusquaient si -vivement les yeux de Napoléon. On touchait au moment de les prendre, -mais ils n'étaient pas pris. Napoléon en ressentit une vive colère. -Cependant, son irritation contre la mollesse de son frère ne changeant -rien à l'état des choses, il fut convenu que le projet d'expédition -serait modifié, car on ne pouvait pas s'emparer du détroit quand la -côte des Calabres, qui aurait dû naturellement appartenir aux -Français, n'était pas encore en leur possession. En conséquence, -l'amiral Ganteaume dut se rendre d'abord à Corfou, pour y déposer le -vaste approvisionnement de guerre embarqué sur la flotte; puis revenir -dans le détroit, toucher à Reggio, qui probablement serait pris à -l'époque présumée de son apparition dans ces mers, y prendre une -douzaine de mille hommes, et les transporter par l'intérieur du -détroit au midi du Phare. La saison était pour l'amiral Ganteaume une -raison de plus d'agir ainsi; car, en opérant par l'intérieur du -détroit et au midi du Phare, on était à l'abri des vents violents qui, -dans l'hiver, soufflent du nord-ouest, et rendent dangereuse -l'approche de la côte nord de la Sicile. - -[En marge: Impossibilité pour l'amiral Rosily de sortir de Cadix.] - -Ces dispositions étant arrêtées, l'amiral Ganteaume se tint prêt à -s'embarquer à la première apparition de l'une des divisions navales -qu'on attendait à chaque instant de Carthagène, de Cadix ou de -Rochefort. On se souvient sans doute que, sur les observations fort -sages de l'amiral Decrès, il avait été convenu que les divisions de -Brest et de Lorient resteraient dans l'Océan, et que celles de -Rochefort et de Cadix recevraient seules l'ordre de pénétrer dans la -Méditerranée. L'amiral Rosily avait fort à coeur de sortir de Cadix, -où il était retenu depuis plus de deux ans. Mais il lui était plus -difficile de sortir qu'à aucun autre, à cause du détroit et de -Gibraltar. C'est à l'immensité des mers qu'on doit la facilité de -s'éviter; mais, dans le resserrement d'un détroit, et à portée d'un -poste comme Gibraltar, il était presque impossible de tromper -l'ennemi, et de lui échapper. La mer entre la côte d'Espagne et celle -d'Afrique était couverte de petits bâtiments montant la garde pour la -flotte anglaise, qui se tenait au large afin de donner à l'amiral -Rosily la tentation de sortir. Mais, aussitôt que celui-ci -appareillait, on voyait reparaître tout entière l'armée navale de -l'ennemi. La division Rosily était parfaitement armée, grâce aux -ressources du port de Cadix, abondantes pour le gouvernement français -qui payait bien, nulles pour le gouvernement espagnol qui ne payait -pas. Elle était de plus composée d'équipages excellents, qui avaient -navigué et soutenu la plus grande bataille navale du siècle, celle de -Trafalgar. L'amiral Rosily, vieux marin, expérimenté autant que brave, -n'aurait pas été embarrassé de combattre une division anglaise, même -supérieure en forces à la sienne; cependant, avec six vaisseaux et -deux ou trois frégates, il ne pouvait braver douze ou quinze vaisseaux -et une multitude de frégates, sans s'exposer à un nouveau désastre. -Aussi, quoiqu'il eût l'ordre de sortir depuis septembre 1807, il n'y -avait pas encore réussi en février 1808. - -[En marge: Sortie de la division de Rochefort, et son heureuse arrivée -à Toulon.] - -Le contre-amiral Allemand, l'officier de mer le plus hardi que la -France eût alors, surtout comme navigateur, se trouvait aussi fort -étroitement bloqué à Rochefort, et le revers essuyé par les frégates -du capitaine Soleil en offrait la preuve. Mais une fois hors des -pertuis par une sortie audacieuse, l'Océan s'ouvrait devant lui, et -avec des équipages excellents, de bons vaisseaux, et sa hardiesse en -mer, il avait bien des chances pour échapper aux Anglais. Plusieurs -fois il appareilla, et plusieurs fois il vit l'ennemi accourir en tel -nombre qu'échapper était impossible. Un jour cependant, le 17 janvier -1808, favorisé par un gros temps, il mit à la voile, sortit sans être -aperçu, plongea dans le golfe de Gascogne, doubla heureusement le cap -Ortegal, contourna toute l'Espagne, arriva en vue du resserrement des -côtes d'Europe et d'Afrique, et, par une nuit obscure et un vent -affreux de l'ouest, se jeta hardiment dans ce détroit, si bien gardé, -que l'amiral Rosily ne pouvait y paraître sans qu'il se couvrît de -voiles anglaises. Il y a long-temps qu'on a dit que la fortune seconde -les audacieux; cette fois du moins elle n'y manqua pas, et en peu -d'heures l'amiral Allemand se trouvait avec toute sa division en -pleine Méditerranée, ayant passé devant Gibraltar et Ceuta sans être -aperçu. Le 3 février il paraissait en vue de Toulon, et faisait signal -à l'amiral Ganteaume de partir, pour aller tous ensemble au but marqué -par l'Empereur. La joie de ce brave marin était au comble d'avoir -opéré si heureusement une traversée si périlleuse. - -[En marge: Sortie de la flotte de Carthagène et sa retraite aux îles -Baléares.] - -La division espagnole de Carthagène, beaucoup moins observée que celle -de l'amiral Rosily, parce qu'elle était à plus de cent lieues du -détroit, et qu'on ne faisait pas alors à la marine espagnole l'honneur -de la croire entreprenante, la division de Carthagène avait peu de -difficultés à vaincre pour sortir. Elle avait donc pu lever l'ancre et -faire voile vers Toulon, conformément aux ordres de Napoléon. Elle -était commandée par l'amiral Valdès, et se composait d'un vaisseau à -trois ponts fort beau, d'un quatre-vingts, de quatre soixante-quatorze. -Après trois ans d'immobilité dans le port, elle avait ses carènes sales, -était médiocrement pourvue en équipages, et ne portait pas pour trois -mois de vivres. Soit qu'on lui eût donné l'ordre secret de ne pas -remplir sa mission, soit que la timidité des marins espagnols fût -devenue extrême, elle avait navigué autour des Baléares, pour y trouver -au besoin un asile, et, à la première apparition d'une voile anglaise, -elle s'y était réfugiée, mandant à son gouvernement, qui s'était hâté de -le faire savoir à Paris, qu'elle était bloquée, et qu'elle ne savait pas -quand il lui serait possible de reprendre la mer. Trahison ou faiblesse, -le résultat était absolument le même pour les projets de Napoléon, et -révélait dans tout son jour la manière dont l'Espagne était habituée à -remplir son devoir d'alliée. - -[En marge: Fév. 1808.] - -[En marge: Flotte que commandait l'amiral Ganteaume après le -ralliement de la division de Rochefort.] - -[En marge: Heureuse sortie de Ganteaume, parti de Toulon pour les îles -Ioniennes.] - -Du reste, l'amiral Ganteaume avait ordre de sortir à la première -jonction qui viendrait augmenter ses forces. Ayant en effet rallié aux -cinq vaisseaux de Toulon les cinq de Rochefort, il n'avait rien à -craindre dans la Méditerranée. Les vaisseaux équipés à Toulon étaient -loin de valoir ceux qui arrivaient de Rochefort; et en particulier les -vaisseaux équipés dans le port de Gênes, l'avaient été avec des -enfants recueillis sur les quais de cette grande ville, les vrais -marins génois ayant fui dans les montagnes de l'Apennin. Néanmoins, -comme il régnait un excellent esprit dans la marine de Toulon, esprit -qui était traditionnel en ce port, et que le contre-amiral Cosmao -s'attachait à ranimer par son exemple, la bonne volonté suppléait à -l'inexpérience, et la division de Toulon pouvait se conduire -honorablement. L'amiral Ganteaume, avec deux lieutenants excellents, -les contre-amiraux Allemand et Cosmao, comptait deux vaisseaux à trois -ponts, un de quatre-vingts, sept de soixante-quatorze, deux frégates, -deux corvettes, deux grosses flûtes, en tout seize voiles. Après avoir -pris le temps de répartir sur la flotte entière l'immense -approvisionnement qu'il était chargé de déposer à Corfou, il leva -l'ancre le 10 février, se dirigeant sur les îles Ioniennes, d'où il -devait revenir ensuite dans le détroit de Sicile, pour porter une -armée française de Reggio à Catane, lorsqu'il aurait accompli la -première partie de sa mission. Il mit à la voile le 10 février, et -disparut sans qu'aucun bâtiment ennemi fût signalé. Avec la -composition de sa flotte, et dans l'état des forces ennemies au sein -de la Méditerranée, tout lui présageait un résultat heureux. En cas de -séparation, le rendez-vous était à la pointe de l'Italie, vis-à-vis -les côtes de l'Épire, ayant pour refuge le golfe de Tarente, les -bouches du Cattaro, et Corfou même, premier but de l'expédition. - -[En marge: Continuation des événements d'Espagne.] - -Tandis que cette navigation, qui fut longue et dura deux mois, -commençait, les événements d'Espagne suivaient leur triste cours. Les -lettres de Napoléon en réponse à la demande de mariage et à la -proposition de publier le traité de Fontainebleau, écrites le 10 -janvier, expédiées le 20, n'arrivèrent que le 27 ou le 28, et ne -furent remises que le 1er février. Elles n'étaient pas de nature à -rassurer la cour d'Espagne. Par surcroît de malheur, le procès de -l'Escurial s'achevait alors avec un éclat extraordinaire, et à la -confusion de ceux qui l'avaient entrepris. - -[En marge: Issue du procès de l'Escurial.] - -[En marge: Noble fermeté des accusés.] - -[En marge: Efforts de la cour pour séduire et intimider les juges.] - -[En marge: Noble conduite des magistrats.] - -Malgré tous les efforts qu'on avait déployés pour faire déclarer -complices d'un crime qui n'existait pas les amis du prince des -Asturies, leur innocence, appuyée sur l'opinion publique, les avait -sauvés. Le marquis d'Ayerbe, le comte d'Orgas, les ducs de San-Carlos -et de l'Infantado, le dernier surtout, s'étaient comportés avec une -dignité parfaite. Mais le chanoine Escoïquiz en particulier avait -montré une fermeté presque provocatrice, excité qu'il était par le -danger, par l'ambition de soutenir son rôle, par l'amour de son royal -élève, par l'indignation d'un honnête homme. Malgré les menaces -inconvenantes du directeur de ce procès, Simon de Viegas, l'un des -plus vils agents de la cour, Escoïquiz, sans désavouer les écrits sur -lesquels reposait l'accusation, avait persisté à soutenir et à -démontrer son innocence, disant qu'en effet il avait cherché dans ces -écrits à dévoiler les turpitudes et les crimes du favori, que c'était -là servir le roi et non pas le trahir; que l'ordre en blanc, signé -d'avance, pour conférer au duc de l'Infantado des pouvoirs militaires, -était une précaution légitime contre un projet d'usurpation connu de -tout le monde, et dont il prenait l'engagement de fournir la preuve, -si on voulait le placer en présence de Godoy, et permettre qu'il -appelât des témoins qui tous étaient prêts à révéler d'affreuses -vérités. Le courage de ce pauvre prêtre, désarmé, n'ayant contre une -cour toute-puissante d'autre appui que l'opinion, avait déconcerté -les accusateurs, et inspiré un intérêt général: car, bien que la -procédure fût secrète, les détails en étaient connus tous les jours, -et se transmettaient de bouche en bouche avec une rapidité que la -passion la plus vive peut seule expliquer, dans un pays sans journaux -et presque sans routes. Les juges commençant à chanceler, on leur -avait adjoint un renfort de magistrats qu'on supposait dévoués, pour -rendre la condamnation plus certaine. Le fiscal don Simon de Viegas -s'était conformé à l'ordre qu'il avait reçu de requérir la peine de -mort contre les accusés. La cour, circonvenant de toutes les manières -les juges sur lesquels elle avait cru pouvoir compter, leur demandait -de prononcer la condamnation requise par le fiscal, non pour la faire -exécuter, mais pour donner au roi l'occasion d'exercer sa clémence. On -ne poursuivait qu'un but, disait-on: c'était de rendre plus -respectable l'autorité royale, en punissant d'un arrêt de mort la -pensée seule de lui manquer, et de la rendre plus chère aux peuples, -en faisant émaner d'elle un grand acte de clémence envers les -condamnés. C'était, en effet, le projet de la cour d'obtenir une -condamnation à mort pour ne point la faire exécuter. Mais personne ne -comptait assez sur elle pour lui confier la tête des hommes les plus -honorés de la grandesse espagnole, et l'opinion publique d'ailleurs, -prête à se déchaîner contre les juges prévaricateurs qui livreraient -l'innocence, était plus imposante que la cour. L'un des juges, parent -du ministre de grâce et de justice, don Eugenio Caballero, atteint -d'une maladie mortelle, ne voulut pas rendre le dernier soupir sans -avoir émis un avis digne d'un grand magistrat. Il pria ses collègues -composant le tribunal extraordinaire de se transporter dans sa -demeure, pour délibérer près de son lit de mort. Quand ils furent -réunis, don Eugenio soutint qu'il était impossible de juger les -complices d'un délit vrai ou faux sans l'auteur principal, -c'est-à-dire sans le prince des Asturies, et que, d'après les lois du -royaume, ce prince ne pouvait être appelé et entendu que devant les -Cortez assemblées; qu'au surplus le crime était imaginaire; que les -preuves fournies étaient nulles ou dépourvues de caractère légal, car -c'étaient des copies et non des originaux qu'on avait sous les yeux; -que la personne inconnue qui avait dénoncé ces faits devait, d'après -la loi espagnole, se présenter elle-même et déposer sous la foi du -serment; que dans l'état de la procédure, sans accusé principal, sans -preuves, sans témoins, avec tout ce qu'on savait d'ailleurs du -prétendu attentat imputé à un prince objet de l'amour de la nation, et -à de grands personnages objet de son respect, des juges intègres -devaient se déclarer hors d'état de prononcer, et supplier la royauté -de mettre au néant un procès aussi scandaleux. - -[En marge: Courageux arrêt du tribunal extraordinaire chargé de -prononcer sur le procès de l'Escurial.] - -À peine ce courageux citoyen d'une monarchie absolue, dans laquelle, -tout absolue qu'elle était, il y avait des lois et des magistrats -imbus de leur esprit, à peine avait-il opiné, que ses collègues -adhérèrent à son avis, et opinèrent comme lui avec une sorte -d'enthousiasme patriotique. Ils s'embrassèrent tous après cet arrêt, -comme des hommes prêts à mourir. On croyait en effet, non pas Charles -IV, mais la cour, capable de tout contre les juges qui avaient trompé -ses calculs, et on exagérait sa cruauté, ne pouvant exagérer sa -bassesse. - -[En marge: La cour substitue à l'arrêt prononcé des disgrâces -royales.] - -[En marge: Exil loin de la capitale des principaux accusés, et -détention du chanoine Escoïquiz dans un couvent.] - -Quand cet arrêt fut connu, il transporta le public de joie, et il -frappa la cour d'abattement. On persuada au pauvre Charles IV qu'il -fallait faire éclater sa propre justice, à défaut de celle des -magistrats, et on lui arracha un décret royal, en vertu duquel les -ducs de San-Carlos et de l'Infantado, le marquis d'Ayerbe, le comte -d'Orgas, furent exilés à 60 lieues de la capitale, et privés de leurs -dignités, grades et décorations. Le chanoine Escoïquiz, le plus haï de -tous, fut traité plus sévèrement. On lui retira ses bénéfices -ecclésiastiques, et on le condamna à finir ses jours dans le monastère -du Tardon. On voulait en outre que le cardinal de Bourbon, archevêque -de Tolède, frère de la princesse du sang qu'avait épousée Emmanuel -Godoy, fit prononcer par le chapitre de Tolède la dégradation du -chanoine Escoïquiz, membre de ce même chapitre. Le cardinal s'y refusa -obstinément. À ce sujet il osa révéler à Charles IV les scandales de -la monarchie, le triste sort de la princesse sa soeur, unie au favori, -lequel à tous ses crimes avait joint celui de la bigamie. Il alla, -dit-on, jusqu'à demander que sa soeur lui fût rendue, et pût -s'enfermer dans une retraite religieuse pour y pleurer l'union qui -faisait sa honte et son malheur. Pour toute réponse, le cardinal reçut -l'ordre de se retirer dans son diocèse. - -Le courageux magistrat qui avait si noblement rempli son devoir, don -Eugenio Caballero, étant mort, ses funérailles devinrent une sorte de -triomphe. Toutes les congrégations religieuses se disputèrent -l'honneur de l'ensevelir gratuitement, et tout ce que Madrid -renfermait de plus respectable accompagna à sa dernière demeure le -magistrat qui avait si dignement terminé sa carrière. Quant aux -accusés, on se réjouissait de voir leur tête sauvée, surtout après les -craintes exagérées que leur procès avait inspirées. On ne craignait -pas les conséquences de ce procès pour leur considération, car -l'estime universelle les environnait, au delà même de leur mérite; et -on ne s'inquiétait pas de leur exil, car personne n'imaginait qu'il -dût être long. Tout le monde en effet s'attendait à une catastrophe -prochaine, soit qu'elle provînt de l'indignation publique excitée au -plus haut degré, soit qu'elle fût l'ouvrage des troupes françaises -s'avançant silencieusement sur la capitale, sans dire ce qu'elles -venaient y faire. On se plaisait toujours à croire qu'elles feraient -ce qu'on désirait, c'est-à-dire qu'elles précipiteraient le favori de -ce trône dont il avait usurpé la moitié, et uniraient le prince des -Asturies avec une princesse française au bruit de leurs canons. - -[En marge: Humiliation de la cour, et sa translation clandestine à -Aranjuez sans passer par Madrid.] - -Tandis que les sympathies d'une nation exaltée entouraient ceux qui se -prononçaient contre la cour, cette cour elle-même était remplie de -terreur et de rage. Il était d'usage immémorial qu'en janvier la -famille royale quittât la froide et sévère résidence de l'Escurial, -pour aller jouir du climat d'Aranjuez, magnifique demeure, que -traverse le Tage, et où le printemps, comme il arrive dans les -latitudes méridionales, se fait sentir dès le mois de mars, -quelquefois même dès la fin de février. Il était d'usage encore que, -Madrid se trouvant sur la route, la cour s'y arrêtât quelques jours -pour recevoir les hommages de la capitale. S'attendant cette année à -ne recueillir que des témoignages d'aversion, la cour passa aux portes -de Madrid sans s'y arrêter, et alla cacher dans Aranjuez sa honte, son -chagrin et son effroi. - -[En marge: L'obscurité des intentions de Napoléon ajoute aux terreurs -de la cour d'Espagne, et la confirme dans l'idée de fuir en Amérique.] - -Elle n'avait plus en effet un seul appui à espérer nulle part. Le -peuple espagnol laissait éclater pour elle une haine implacable, et à -peine faisait-il une différence en faveur du roi, en le méprisant au -lieu de le haïr. Quant au terrible Empereur des Français, que cette -cour avait alternativement flatté ou trahi, dont elle espérait, depuis -Iéna, avoir reconquis la faveur par une année de bassesses, il se -couvrait tout à coup de voiles impénétrables, et gardait sur ses -projets un silence effrayant. Les armées françaises, dirigées d'abord -sur le Portugal, exécutaient maintenant un mouvement sur Madrid, sous -prétexte de s'acheminer vers Cadix ou Gibraltar. Mais il était inouï -qu'on envahît de la sorte, et sans plus d'explications, le territoire -d'une grande puissance. La réponse que Napoléon avait faite à la -demande de mariage ne pouvait pas être prise pour sérieuse; car il -voulait savoir, disait-il, avant de donner une princesse française à -Ferdinand, si ce prince était rentré dans les bonnes grâces de ses -parents, et il le demandait à Charles IV, qui lui avait annoncé -formellement l'arrestation du prince des Asturies et la grâce qui s'en -était suivie. Le refus de publier le traité de Fontainebleau, qui -contenait la concession d'une souveraineté pour Emmanuel Godoy, et la -garantie formelle des États appartenant à la maison d'Espagne, ne -pouvait avoir qu'une signification sinistre. Par tous ces motifs, la -tristesse régnait à Aranjuez dans l'intérieur royal, et au -Buen-Retiro, chez la comtesse de Castelfiel, favorite du favori. Ici -et là on commençait à ouvrir les yeux, et à reconnaître qu'à force de -bassesses on avait inspiré à Napoléon l'audace de renverser une -dynastie avilie, méprisée de tous les Espagnols. Chaque jour l'idée -d'imiter la maison de Bragance et de fuir en Amérique revenait plus -souvent à l'esprit des meneurs de la cour, et devenait l'occasion de -bruits plus fréquents. Emmanuel Godoy et la reine s'étaient presque -définitivement arrêtés à cette résolution, et ils faisaient -secrètement leurs préparatifs, car les envois d'objets précieux vers -les ports étaient encore plus nombreux et plus signalés que de -coutume. Mais il fallait décider le roi d'abord, dont la faiblesse -craignait les fatigues d'un déplacement presque autant que les -horreurs d'une guerre; il fallait décider aussi les princes du sang, -don Antonio, frère de Charles IV; Ferdinand, son fils et son héritier, -ainsi que les plus jeunes infants: il suffisait qu'une indiscrétion -fût commise pour soulever la nation contre un tel projet. Le prince de -la Paix, afin de couvrir les préparatifs qui s'apercevaient du côté du -Ferrol et du côté de Cadix, répandait le bruit qu'il allait lui-même, -en sa qualité de grand amiral, faire l'inspection des ports, et qu'il -devait débuter par ceux du Midi. - -[En marge: Avant de prendre le parti de la fuite, la cour d'Espagne -fait une dernière tentative auprès de Napoléon.] - -[En marge: Nouvelle lettre de Charles IV à l'Empereur.] - -Mais avant d'en arriver à cette fuite, qui, même pour Godoy et la -reine, n'était qu'un parti extrême, il convenait d'essayer de tous les -moyens pour arracher à Napoléon le secret de ses intentions, et -fléchir s'il se pouvait sa redoutable volonté. Il n'était rien en -effet qu'on ne dût tenter avant de se décider soi-même à quitter -l'Espagne, et avant d'y contraindre Charles IV. En conséquence, pour -répliquer à la dernière réponse de Napoléon, on lui fit écrire par -Charles IV une nouvelle lettre, à la date du 5 février, huit ou dix -jours après la conclusion du procès de l'Escurial, dans le but de le -forcer à s'expliquer, de toucher son coeur s'il était possible, d'en -appeler même à son honneur, fort intéressé à tenir les paroles qu'il -avait données. Dans cette lettre, Charles IV avouait les alarmes qu'il -commençait à concevoir à l'approche des troupes françaises, rappelait -à Napoléon tout ce qu'il avait fait pour lui complaire, toutes les -preuves de dévouement qu'il lui avait données, le sacrifice de ses -flottes, l'envoi de ses armées en pays lointain, et lui demandait en -retour d'une si fidèle alliance, la déclaration franche et loyale de -ses intentions, ne pouvant pas supposer qu'elles fussent autres que -celles que l'Espagne avait méritées. Le pauvre roi ne savait pas en -écrivant de la sorte que cette fidèle alliance avait été entremêlée de -mille trahisons secrètes, que ce sacrifice de ses flottes n'avait -servi qu'à faire détruire les deux marines à Trafalgar, que l'envoi -d'une division à Hambourg n'avait rendu d'autre service que celui -d'une démonstration, et que l'Espagne avait été une auxiliaire inutile -à elle-même et à ses alliés, quelquefois même l'occasion de beaucoup -d'inquiétudes pour eux. Ignorant ces choses comme toutes les autres, -il adressa avec une bonne foi parfaite ces questions à Napoléon, sous -la dictée de ceux qui savaient, pensaient et voulaient pour lui. Ce -malheureux prince ne pouvait pas croire qu'à la fin de ses jours, -après n'avoir jamais cherché à nuire, il pût être réduit ou à se -battre, ou à s'enfuir, convaincu qu'il était que pour régner -honnêtement et sûrement, il suffisait de n'avoir jamais voulu mal -faire; ce dont il était bien sûr, car il n'avait jamais rien fait que -chasser, soigner ses chevaux et ses fusils. - -Cette lettre, destinée à Napoléon, fut suivie des lettres les plus -pressantes pour M. Yzquierdo. On le suppliait de se procurer à tout -prix, quoi qu'il en dût coûter, la connaissance précise des intentions -de la France; d'essayer de les changer à force de sacrifices si elles -étaient hostiles; ou bien, si on ne pouvait les changer, de les faire -connaître au moins, afin qu'on pût en combattre ou en éviter les -conséquences. On lui ouvrait tous les crédits nécessaires, si l'or -était un moyen de réussir dans une pareille mission. - -[En marge: Les questions pressantes adressées à Napoléon l'obligent à -prendre un parti définitif à l'égard de l'Espagne.] - -[En marge: Napoléon s'arrête à l'idée de faire fuir la maison royale -en Amérique.] - -[En marge: Napoléon fixe au mois de mars l'exécution de ses projets.] - -Les dépêches dont il s'agit arrivèrent à Paris au milieu de février. -Napoléon avait éludé la demande d'une princesse française pour -Ferdinand, en feignant d'ignorer si ce prince avait obtenu la grâce de -ses parents. Ne pouvant plus alléguer un doute à ce sujet, et -questionné directement sur ses intentions, il sentit que le jour du -dénoûment était venu, et qu'après s'être fixé sur la résolution de -détrôner les Bourbons, il fallait se fixer enfin sur les moyens d'y -parvenir, sans trop révolter le sentiment public de l'Espagne, de la -France et de l'Europe. C'était là le seul point sur lequel il eût -véritablement hésité; car s'il avait admis un moment comme praticable -le plan de rapprocher les deux dynasties par un mariage, et comme -discutable le plan de s'adjuger une forte partie du territoire -espagnol, au fond il avait toujours préféré, comme plus sûr, plus -décisif, plus honnête même, de n'enlever à l'Espagne que sa dynastie -et sa barbarie, en lui laissant son territoire, ses colonies et son -indépendance. Mais le moyen de rendre supportable cet acte de -conquérant, même dans un temps où l'on avait vu tomber non-seulement -la couronne des rois, mais leur tête, le moyen était difficile à -trouver. La famille de Bragance par sa fuite lui en avait elle-même -suggéré un, auquel il avait fini par s'arrêter, ainsi qu'on l'a vu: -c'était d'amener la cour d'Espagne à s'embarquer à Cadix pour le -Nouveau-Monde. Rien ne serait plus simple alors que de se présenter à -une nation délaissée, de lui annoncer qu'au lieu d'une dynastie -dégénérée, assez lâche pour abandonner son trône et son peuple, on lui -donnait une dynastie nouvelle, glorieuse, paisiblement réformatrice, -apportant à l'Espagne les bienfaits de la révolution française sans -ses malheurs, la participation aux grandeurs de la France sans les -horribles guerres que la France avait eu à soutenir. Cette solution -était naturelle, moins sujette à blâme qu'aucune autre, et fournie par -la lâcheté même des familles abâtardies qui régnaient sur le midi de -l'Europe. Elle devenait d'ailleurs de jour en jour plus probable, -puisqu'à chaque nouvel accès de terreur que ressentait la cour -d'Espagne, le bruit d'une retraite en Amérique, écho des agitations -intérieures du palais, circulait dans la capitale. Il suffisait, pour -pousser cette terreur au comble, de faire avancer définitivement les -troupes françaises vers Madrid, en continuant de garder sur leur -destination un silence menaçant. En conséquence Napoléon disposa -toutes choses pour amener la catastrophe en mars; car, s'il fallait -agir en Espagne, le printemps était la saison la plus favorable pour -introduire nos jeunes soldats dans cette contrée aride et brillante, -qui, au physique comme au moral, est le commencement de l'Afrique. On -était à la moitié de février; Napoléon avait un mois jusqu'à la moitié -de mars pour faire ses derniers préparatifs. Il les commença donc -immédiatement après avoir reçu la lettre interrogative du roi Charles -IV (datée du 5 février), dans laquelle ce malheureux prince le -suppliait d'expliquer ses intentions à l'égard de l'Espagne. - -[En marge: Nécessité de s'entendre avec la Russie avant de rien -entreprendre en Espagne.] - -Mais avant de provoquer à Madrid le dénoûment qu'il désirait, il lui -fallait prendre un parti sur une question non moins grave que celle -d'Espagne, sur la question d'Orient; car dans le moment l'une se -trouvait liée à l'autre. Si quelque chose en effet pouvait ajouter à -l'imprudence de se charger de nouvelles entreprises, quand on en avait -déjà de si considérables sur les bras, c'était de s'engager dans -l'affaire d'Espagne avec la Russie mécontente. Quelque habituée que -fût l'Europe aux spectacles nouveaux, quelque préparée qu'elle fût à -la fin prochaine des Bourbons d'Espagne, il y avait loin encore de la -prévoyance à la réalité, et le renversement de l'un des plus vieux -trônes de l'univers devait causer une émotion profonde, faire passer -de la tête de l'Angleterre sur celle de la France la réprobation -excitée par le crime de Copenhague. Bien que la Prusse fût écrasée, -l'Autriche alternativement irritée ou tremblante, il eût été -souverainement imprudent de ne pas s'assurer, à la veille du plus -grand acte d'audace, l'adhésion certaine de la Russie. C'était en -effet l'un des graves inconvénients de l'entreprise d'Espagne que -d'entraîner inévitablement des sacrifices en Orient, et ce fut, comme -on le verra plus tard, l'une des plus regrettables fautes de -l'Empereur dans cette circonstance, que de n'avoir pas su faire -franchement ces sacrifices. Il en eût été autrement, si ayant moins -entrepris au Nord, si ayant abandonné l'Allemagne à la Prusse -satisfaite, il n'avait pas eu à laisser sur la Vistule trois cent -mille vieux soldats, qui composaient la véritable force de l'armée -française. Se bornant alors à occuper l'Italie et l'Espagne, ayant ses -armées concentrées derrière le Rhin et personne à craindre ou à -soutenir au delà de cette frontière, il aurait pu se dispenser -d'acheter par des sacrifices le concours de la Russie. Et si elle -avait voulu profiter de l'occasion pour se jeter en Orient, l'Autriche -elle-même, quoique inconsolable de la perte de l'Italie, fût devenue -l'alliée de la France pour défendre le bas Danube. Mais Napoléon ayant -détruit la Prusse, créé en Allemagne des royautés éphémères, et semé -du Rhin à la Vistule la haine et l'ingratitude, il lui fallait au Nord -un allié, même chèrement acheté. - -[En marge: Arrivée à Paris de M. de Tolstoy, et caractère de cet -ambassadeur.] - -Le général Savary avait été remplacé à Saint-Pétersbourg par M. de -Caulaincourt, et presque en même temps M. de Tolstoy, ambassadeur de -Russie, était arrivé à Paris. Celui-ci était, comme nous l'avons dit, -militaire, frère du grand-maréchal du palais, imbu des opinions de -l'aristocratie russe à l'égard de la France, mais membre d'une famille -qui jouissait de la faveur impériale, qui mettait cette faveur -au-dessus de ses préjugés, et qui voyait dans la conquête de la -Finlande et des provinces du Danube une excuse suffisante pour les -défectionnaires qui passeraient de la politique anglaise à la -politique française.--Mon frère s'est dévoué, avait dit le -grand-maréchal Tolstoy à M. de Caulaincourt; il a accepté l'ambassade -de Paris; mais s'il n'obtient pas quelque chose de grand pour la -Russie, il est perdu, et nous le sommes tous avec lui[30].--Ces -paroles prouvent dans quel esprit venait en France le nouvel -ambassadeur. Alexandre lui avait raconté ce qui s'était passé à Tilsit -comme il aimait à se le rappeler et à le comprendre, et, après cette -communication fort altérée des entretiens de Napoléon, M. de Tolstoy -avait cru que tout était dit, que le sacrifice de l'empire d'Orient -était fait, qu'il n'arrivait à Paris que pour signer le partage de la -Turquie, et l'acquisition sinon de Constantinople et des Dardanelles, -au moins des plaines du Danube jusqu'aux Balkans. De plus, il s'était -arrêté en route auprès des malheureux souverains de la Prusse, -dépouillés d'une partie de leurs États, et privés de presque tous -leurs revenus, par l'occupation prolongée des provinces qui leur -restaient. M. de Tolstoy, pensant que si la conquête des provinces -d'Orient intéressait la gloire de la Russie, l'évacuation des -provinces prussiennes intéressait son honneur, venait à Paris avec la -double préoccupation d'obtenir une partie de l'empire turc, et de -faire évacuer la Prusse. Ajoutez à tout cela qu'il était susceptible, -irritable, soupçonneux, et fort enorgueilli de la gloire des armées -russes. - -[Note 30: Ces paroles sont textuellement extraites de la -correspondance secrète, si souvent citée par nous.] - -[En marge: Explication entre Napoléon et M. de Tolstoy.] - -Napoléon s'était promis de le bien recevoir, et de lui faire aimer le -séjour de Paris, pour qu'il contribuât par ses rapports au maintien de -l'alliance. Mais il le trouva tellement vif, tellement intraitable sur -la double affaire de l'évacuation de la Prusse et de l'acquisition des -provinces du Danube, qu'il en fut importuné. Il se sentait si fort, et -il était lui-même si peu patient, qu'il ne pouvait pas supporter -long-temps l'insistance de M. de Tolstoy. Napoléon, ne dissimulant -qu'à moitié l'ennui qu'il ressentait, dit au nouvel ambassadeur que -si, après avoir évacué toute la vieille Prusse et une partie de la -Poméranie, il continuait à occuper le Brandebourg et la Silésie, -c'était parce qu'on avait refusé d'acquitter les contributions de -guerre; qu'il ne demandait pas mieux que de retirer ses troupes dès -qu'on l'aurait payé; que si du reste il demeurait en Prusse au delà du -terme prévu, les Russes de leur côté demeuraient sans motif avouable -dans les provinces du Danube, et que la Moldavie et la Valachie -valaient bien la Silésie. Sans le dire précisément, Napoléon parut, -aux yeux d'un esprit prévenu comme l'était M. de Tolstoy, faire -dépendre l'évacuation de la Silésie de celle de la Moldavie et de la -Valachie, et lier presque l'acquisition de celles-ci par les Russes à -l'acquisition de celle-là par les Français. L'humeur de M. de Tolstoy -dut céder à la hauteur de Napoléon, mais le ministre russe conçut un -vif dépit, et comme on cherche toujours la société qui sympathise le -mieux avec les sentiments qu'on éprouve, il fréquenta de préférence -les entêtés peu nombreux qui, dans l'ancienne noblesse française, se -vengeaient par leurs propos de n'être point encore admis à la cour -impériale. Il tint un langage peu amical, faillit avoir avec le -maréchal Ney, qui n'était pas endurant, une querelle sur le mérite des -armées russe et française, et se montra plutôt le représentant d'une -cour malveillante que celui d'une cour qui voulait être, et qui était -en effet, pour le moment du moins, une intime alliée. M. de Talleyrand -avec son sang-froid dédaigneux fut chargé de contenir, de calmer, de -réprimer au besoin l'humeur incommode de M. de Tolstoy. - -[En marge: Conduite de M. de Caulaincourt à Saint-Pétersbourg.] - -[En marge: Accueil fait par l'empereur Alexandre à M. de -Caulaincourt.] - -[En marge: Opinions diverses à Saint-Pétersbourg.] - -Les choses se passèrent mieux à Saint-Pétersbourg, entre M. de -Caulaincourt et l'empereur Alexandre; mais celui-ci ne dissimula pas -plus que son ambassadeur le chagrin qu'il éprouvait. M. de -Caulaincourt était un homme grave, portant sur son visage la droiture -qui était dans son âme, n'ayant qu'une faiblesse, c'était de ne -pouvoir se consoler du rôle qu'il avait joué dans l'affaire du duc -d'Enghien, ce qui le rendait sensible outre mesure à l'estime qu'on -lui témoignait, et ce qui fournit à l'empereur Alexandre un moyen de -le dominer. M. de Caulaincourt trouva l'empereur plein à son égard de -grâce et de courtoisie, mais blessé au coeur de ne pas voir se -réaliser immédiatement les promesses qu'on lui avait faites. À Tilsit -Napoléon avait dit à l'empereur Alexandre que si la guerre continuait, -et si la Russie y prenait part, elle pourrait trouver vers la Baltique -un accroissement de sûreté, vers la mer Noire un accroissement de -grandeur, et il avait éventuellement parlé de la distribution à faire -des provinces de l'empire turc, sans toutefois rien stipuler de -positif. Mais si, d'une part, dans l'entraînement de ces -communications, il avait peut-être plus dit qu'il ne voulait accorder, -l'empereur Alexandre avait entendu plus qu'on ne lui avait dit, et, -revenu à Pétersbourg au milieu d'une société mécontente, il avait -fait, pour la ramener, beaucoup de confidences indiscrètes et -exagérées. Peu à peu l'opinion s'était répandue dans les salons de -Saint-Pétersbourg que la Russie, quoique vaincue à Friedland, avait -rapporté de Tilsit le don de la Finlande, de la Moldavie et de la -Valachie. Ceux qui étaient bien disposés pour l'empereur Alexandre, ou -qui du moins n'avaient pas le parti pris de blâmer la nouvelle marche -du gouvernement, estimaient que c'était là un fort beau prix de -plusieurs campagnes malheureuses; que si la Russie devait de si vastes -conquêtes à l'amitié de la France, elle faisait bien de cultiver et de -conserver cette amitié. Ceux, au contraire, qui avaient encore dans le -coeur tous les sentiments excités par la dernière guerre, ou qui en -voulaient à l'empereur de son inconstance, tels que MM. de -Czartoryski, Nowosiltzoff, Strogonoff, Kotschoubey, représentants de -la politique abandonnée, ceux-là disaient que la conquête de la -Finlande, vers laquelle on poussait la Russie, n'avait aucune valeur, -que c'était un pays de lacs et de marécages, entièrement dépourvu -d'habitants; que de plus cette conquête était immorale, puisqu'elle -était obtenue sur un parent et un allié, le roi de Suède; que du reste -ce serait la seule que Napoléon laisserait faire à l'empereur -Alexandre, que jamais il ne lui livrerait la Moldavie et la Valachie, -ce dont on ne tarderait pas à se convaincre; que l'alliance française -était donc à la fois une défection, une inconséquence et une duperie. - -[En marge: Langage de l'empereur Alexandre.] - -Ces propos répétés à l'empereur Alexandre le piquaient au vif, et, en -voyant par les rapports de M. de Tolstoy qu'ils pourraient bien un -jour se vérifier, il en exprima un chagrin extrême à M. de -Caulaincourt. Il le reçut avec de grands égards, lui témoigna une -estime dont il voyait que cet ambassadeur était avide, et puis, venant -à ce qui concernait les intérêts russes, il se répandit en plaintes -amères. Il n'avait jamais entendu, disait-il, lier le sort de la -Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie. Il avait stipulé et -obtenu de l'amitié de l'empereur Napoléon la restitution d'une partie -des États prussiens, restitution nécessaire, indispensable à l'honneur -de la Russie. Il se serait contenté de cette restitution, et se serait -retiré au fond de son empire, satisfait d'avoir épargné à ses -malheureux alliés quelques-unes des conséquences de la guerre, si -l'empereur Napoléon, voulant l'engager dans son système, ne lui avait -fait entrevoir des agrandissements soit au nord, soit au midi de -l'empire, et n'avait été le premier à lui parler de la Moldavie et de -la Valachie. Poussé à entrer dans cette voie, il avait fait tout ce -que Napoléon avait désiré: il avait déclaré la guerre à l'Angleterre, -malgré les intérêts du commerce russe; il l'avait résolue avec la -Suède, malgré la parenté; et, quand lui et tout le monde dans l'empire -s'attendait à recevoir le prix de tant de dévouement à une politique -étrangère, il arrivait tout à coup de Paris la nouvelle qu'il fallait -renoncer aux plus légitimes espérances! Le czar ne pouvait revenir de -sa surprise et se consoler de son chagrin. Vouloir lier le sort de la -Silésie à celui de la Moldavie et de la Valachie, retenir l'une aux -Prussiens pour donner les deux autres aux Russes, c'était lui faire un -devoir d'honneur de tout refuser. Il ne pouvait pas payer, avec les -dépouilles d'un ami malheureux qu'on l'accusait d'avoir déjà trop -sacrifié, les acquisitions qu'on lui permettait de faire sur le -Danube.--_Ces malheureux Prussiens_, dit Alexandre à M. de -Caulaincourt, _n'ont pas de quoi manger_. Délivrez-moi de leurs -importunités, et je n'aurai plus rien qui me trouble dans mes -relations avec la France. D'ailleurs que ferait Napoléon de la -Silésie? La garderait-il pour lui? Mais ce serait devenir mon voisin, -et les voisins, il me l'a déclaré lui-même, ne sont jamais des amis. À -quoi lui servirait une province si éloignée de son empire? Qu'il -prenne autour de lui, près de lui, tout ce qu'il voudra, je le trouve -naturel et bien entendu. Il a pris l'Étrurie; il va, dit-on, prendre -les États romains; il médite on ne sait quoi sur l'Espagne! soit. -Qu'il fasse au Midi ce qui lui convient, mais qu'il nous laisse faire -au Nord ce qui nous convient également, et qu'il ne se rapproche pas -tant de nos frontières. S'il ne veut pas la Silésie pour lui, la -pourrait-il donner à quelqu'un qui me vaille? Assurément non, et en la -rendant aux Prussiens, ce qui est la plus simple des solutions, il ne -faut pas qu'en revanche il me refuse ce qu'il m'a promis. Il -tromperait ainsi non-seulement mon attente, mais celle de la nation -russe, qui estimerait que la Finlande ne vaut pas la guerre qu'elle va -lui coûter avec l'Angleterre et la Suède, qui dirait que j'ai été dupe -du grand homme avec lequel je me suis abouché à Tilsit; qu'on ne peut -le rencontrer sans danger, ni sur un champ de bataille, ni dans une -négociation; et qu'il eût mieux valu, sans continuer une guerre -impolitique et dangereuse, se séparer en paix, mais avec -l'indifférence et la froideur que justifient les distances. - -Tel avait été, et tel était tous les jours le langage de l'empereur -Alexandre à M. de Caulaincourt. Il n'ajoutait pas que, si on lui avait -laissé espérer les provinces du Danube, c'était sans les lui -promettre, et que si d'une simple espérance la nation russe, trompée -par des bruits de cour, avait fait un engagement formel, le tort en -était à lui, à son indiscrétion, à sa faiblesse même, puisqu'il -n'avait su dominer son entourage qu'en promettant ce qu'il ne pouvait -pas tenir. Alexandre n'ajoutait pas cela, mais il était évident que, -si on ne venait pas à son secours, en accordant ce qu'il avait -imprudemment laissé espérer à la nation, il serait cruellement blessé, -son ministre Romanzoff aussi, et que, si le brusque changement de -politique opéré à Tilsit était trop récent pour qu'on osât s'en -permettre un autre tout aussi brusque, on n'en garderait pas moins au -fond du coeur une blessure profonde, toujours saignante, et que -bientôt de nouvelles guerres pourraient s'ensuivre. - -[En marge: Efforts de M. de Caulaincourt pour rassurer l'empereur -Alexandre.] - -M. de Caulaincourt, en affirmant avec son honnêteté imposante la bonne -foi de Napoléon, en assurant que tout s'éclaircirait, en rejetant sur -un malentendu, sur la susceptibilité ombrageuse de M. de Tolstoy, les -fâcheux rapports arrivés de Paris, parvint à remettre un peu de calme -dans l'âme de l'empereur Alexandre. Celui-ci finit par s'en prendre à -M. de Tolstoy lui-même, à sa maladresse, à ses mauvaises dispositions, -et déclara devant M. de Caulaincourt qu'il ne manquerait pas, s'il -trouvait encore M. de Tolstoy, comme jadis M. de Markoff, occupé à -brouiller les deux cours, de faire un exemple éclatant de ceux qui -prenaient à tâche de le contrarier, au lieu de s'appliquer à le -servir. L'empereur Alexandre avait paru fort sensible aux magnifiques -cadeaux de porcelaine de Sèvres envoyés à Saint-Pétersbourg, à la -cession de cinquante mille fusils, à la réception des cadets russes -dans la marine française. Mais rien ne touchait ce coeur, plein d'une -seule passion, que l'objet de sa passion même. Les provinces du Danube -ou rien, voilà ce qui était sur son visage comme dans son âme, -vivement éprise d'ambition et de renommée. - -Du reste M. de Caulaincourt, pour savoir au juste si la nation -partageait les sentiments de son souverain, envoya à Moscou l'un des -employés de l'ambassade afin de recueillir ce qu'on y disait. -Cet employé, transporté au milieu des cercles de la vieille -aristocratie russe, où le langage était plus naïf et plus vrai qu'à -Saint-Pétersbourg, entendit répéter que le jeune czar avait bien -vite passé de la haine à l'amitié en épousant à Tilsit la politique -de la France, bien légèrement compromis les intérêts du commerce -russe en déclarant la guerre à la Grande-Bretagne; que la Finlande -était une bien faible compensation pour de tels sacrifices; qu'il -fallait pour les payer convenablement la Valachie et la Moldavie au -moins; mais que jamais on n'obtiendrait de Napoléon ces belles -provinces, et que leur jeune empereur en serait cette fois pour une -inconséquence et un désagrément de plus. - -M. de Caulaincourt se hâta de transmettre ces divers renseignements à -Napoléon, et lui déclara que sans doute la cour de Russie, quoique -vivement dépitée, ne ferait pas la guerre, mais qu'on ne pourrait plus -compter sur elle, si on ne lui accordait pas ce qu'avec ou sans raison -elle s'était flattée d'obtenir. - -[En marge: Napoléon se décide à des sacrifices en Orient, pour -s'assurer le concours de la Russie à ses projets sur l'Espagne.] - -Le général Savary, revenu de Saint-Pétersbourg, corrobora de son -témoignage les rapports de M. de Caulaincourt, les appuya du récit -d'une foule de détails qu'il avait recueillis lui-même, et confirma -Napoléon dans l'idée qu'il dépendait de lui de s'attacher entièrement -l'empereur Alexandre, de l'enchaîner à tous ses projets, quels qu'ils -fussent, moyennant une concession en Orient. Décidé dès le milieu de -février à en finir avec les Bourbons d'Espagne, Napoléon n'hésita -plus, et prit son parti de payer sur les bords du Danube la nouvelle -puissance qu'il se croyait près d'acquérir sur les bords de l'Èbre et -du Tage. - -C'était assurément le meilleur parti qu'il pût adopter; car quoiqu'il -fût bien fâcheux de conduire soi-même par la main les Russes à -Constantinople, ou du moins de les rapprocher de ce but de leur -éternelle ambition, cependant il fallait être conséquent, et subir la -condition de ce qu'on allait entreprendre. Il fallait accorder une ou -deux provinces sur le Danube, pour acquérir le droit de détrôner en -Espagne l'une des plus vieilles dynasties de l'Europe, et de -renouveler au delà des Pyrénées la politique de Louis XIV. Du reste, -si on s'était borné à donner aux Russes la Moldavie et la Valachie -sans la Bulgarie, c'est-à-dire à les mener jusqu'aux bords du Danube, -en prenant soin de les y arrêter; si en même temps on avait procuré -aux Autrichiens la Bosnie, la Servie, la Bulgarie, pour les opposer -aux Russes en les plaçant eux-mêmes sur le chemin de Constantinople, -le mal n'eût pas été à beaucoup près aussi grand. L'Albanie, la Morée -auraient été pour la France une belle compensation, et l'on n'aurait -pas acheté trop cher la concession qu'on était obligé de faire, pour -s'assurer l'alliance russe. Le langage quotidien de l'empereur -Alexandre et de M. de Romanzoff ne laissait aucun doute sur leur -acquiescement à ces conditions. Il fallait donc s'y tenir, payer -l'alliance russe, puisqu'on s'en était fait un besoin, mais ne pas -pousser plus loin le démembrement de la vieille Europe, ne pas -contribuer davantage à la croissance du jeune colosse sorti des glaces -du pôle, et grandissant depuis un siècle de manière à épouvanter le -monde. - -[En marge: Le partage de l'empire turc mis en discussion sous la -condition essentielle d'une expédition dans l'Inde.] - -[En marge: Joie d'Alexandre en recevant une lettre de Napoléon.] - -Cependant Napoléon, soit qu'il voulût occuper l'imagination -d'Alexandre, soit que, réduit à la nécessité d'un sacrifice, il -cherchât à l'envelopper dans un immense remaniement, soit enfin qu'il -songeât à tirer des circonstances, outre le renversement de la -dynastie des Bourbons, l'acquisition entière des rivages de la -Méditerranée, Napoléon ne crut pas devoir s'en tenir au simple abandon -de la Moldavie et de la Valachie, qui aurait tout arrangé, et -consentit à laisser soulever la question immense du partage complet de -l'empire ottoman. Dans le moment les Turcs excités secrètement par -l'Autriche, publiquement par l'Angleterre, l'une et l'autre leur -disant que la France allait les sacrifier à l'ambition russe, les -Turcs se conduisaient de la manière la plus odieuse envers les -Français, faisaient tomber la tête de leurs partisans, n'osant faire -tomber celles de leurs nationaux, se comportaient en un mot en -barbares furieux, ivres de sang et de pillage. Napoléon, exaspéré -contre eux, se décida enfin à écrire à l'empereur Alexandre une lettre -dans laquelle il annonçait l'intention d'aborder la question de -l'empire d'Orient, de la traiter sous toutes ses faces, de la résoudre -définitivement; dans laquelle il exprimait aussi le désir d'admettre -l'Autriche au partage, et posait pour condition essentielle de ce -partage, quel qu'il fût, partiel ou total, plus avantageux pour -ceux-ci ou pour ceux-là, une expédition gigantesque dans l'Inde, à -travers le continent d'Asie, exécutée par une armée française, -autrichienne et russe. C'est M. de Caulaincourt qui remit à -l'empereur Alexandre la lettre de Napoléon. Le czar était averti déjà -par une dépêche de M. de Tolstoy du changement favorable survenu à -Paris, et il accueillit l'ambassadeur de France avec des transports de -joie. Il voulut lire sur-le-champ, et devant lui, la lettre de -Napoléon. Il la lut avec une émotion qu'il ne pouvait pas -contenir.--Ah, le grand homme! s'écriait-il à chaque instant, le grand -homme! Le voilà revenu aux idées de Tilsit! Dites-lui, répéta-t-il -souvent à M. de Caulaincourt, que je lui suis dévoué pour la vie, que -mon empire, mes armées, tout est à sa disposition. Quand je lui -demande d'accorder quelque chose qui satisfasse l'orgueil de la nation -russe, ce n'est pas par ambition que je parle, c'est pour lui donner -cette nation tout entière, et aussi dévouée à ses grands projets que -je le suis moi-même. Votre maître, ajoutait-il, veut intéresser -l'Autriche au démembrement de l'empire turc: il a raison. C'est une -sage pensée, je m'y associe volontiers. Il veut une expédition dans -l'Inde, j'y consens également. Je lui en ai déjà fait connaître les -difficultés dans nos longs entretiens à Tilsit. Il est habitué à ne -compter les obstacles pour rien; cependant le climat, les distances en -présentent ici qui dépassent tout ce qu'il peut imaginer. Mais qu'il -soit tranquille, les préparatifs de ma part seront proportionnés aux -difficultés. Maintenant il faut nous entendre sur la distribution des -territoires que nous allons arracher à la barbarie turque. Traitez ce -sujet à fond avec M. de Romanzoff. Néanmoins il ne faut pas nous le -dissimuler, tout cela ne pourra se traiter utilement, définitivement, -que dans un tête-à-tête entre moi et Napoléon. Il faut commencer par -examiner le sujet sous toutes ses faces. Dès que nos idées auront -acquis un commencement de maturité, je quitterai Saint-Pétersbourg, et -j'irai à la rencontre de votre Empereur aussi loin qu'il le voudra. Je -désirerais bien aller jusqu'à Paris, mais je ne le puis pas; et -d'ailleurs c'est un rendez-vous d'affaires qu'il nous faut, et non un -rendez-vous d'éclat et de plaisir. Nous pourrions choisir Weimar, où -nous serions au sein de ma propre famille. Cependant là encore nous -serions importunés de mille soins. À Erfurt nous serions plus isolés -et plus libres. Proposez ce lieu à votre souverain, et, sa réponse -arrivée, je partirai à l'instant même, je voyagerai comme un -courrier.--En disant ces choses et mille autres inutiles à rapporter, -l'empereur, plein d'une joie dont il n'était pas maître, reconnut que -M. de Caulaincourt avait raison quelque temps auparavant en cherchant -à le rassurer sur les intentions de Napoléon, et en imputant le -désaccord momentané dont il se plaignait à de purs malentendus. Il -répéta de nouveau qu'il voyait bien que c'était M. de Tolstoy qui -avait été cause de ces malentendus, que cet ambassadeur était gauche, -emporté, peut-être même indocile à la nouvelle politique du cabinet -russe; qu'il voulait le changer, en envoyer un autre qui serait tout à -fait du goût de Napoléon, mais qu'il ne savait où le prendre; que -partout il rencontrait des esprits récalcitrants; qu'il finirait bien -cependant par les soumettre, quelque sévérité qu'il fallût déployer -pour les _faire marcher dans le grand système de Tilsit_. - -[En marge: Conférences de M. de Romanzoff et de M. de Caulaincourt sur -le partage de l'empire d'Orient.] - -M. de Caulaincourt ne trouva pas le vieux M. de Romanzoff moins vif, -moins jeune dans l'expression de sa joie.--Nous voici enfin revenus -aux grandes idées de Tilsit, répéta-t-il à M. de Caulaincourt. -Celles-là, nous les comprenons, nous y entrons; elles sont dignes du -grand homme qui honore le siècle et l'humanité.--Après d'incroyables -témoignages de satisfaction et de dévouement à la France, M. de -Romanzoff voulut enfin aborder cette difficile question du partage. -Alors commencèrent les embarras, la confusion même, il faut le dire. -Mettre audacieusement la main sur les vastes contrées qui importent -tant à l'équilibre du monde, et qui appartiennent non pas seulement -aux stupides possesseurs qui les font vivre dans la barbarie et la -stérilité, mais bien plus encore à l'Europe elle-même, si puissamment -intéressée à leur indépendance; mettre la main sur ces contrées, même -en pensée, embarrassait l'avide ministre russe qui les dévorait de ses -désirs, et le ministre français qui les livrait par nécessité au -monstre de l'ambition moscovite. Bien que l'un et l'autre fussent -munis de leurs instructions, et sussent quoi penser, quoi dire sur le -sujet qui les réunissait, néanmoins aucun ne voulait proférer le -premier mot. Le plus affamé devait parler le premier, et il parla. Il -parla dans cette entrevue et dans plusieurs autres, en toute liberté, -avec une audace d'ambition inouïe. - -[En marge: Deux plans de partage, l'un partiel, l'autre complet.] - -Deux plans se présentaient: d'abord un partage partiel, qui laisserait -aux Turcs la portion de leur territoire européen s'étendant des -Balkans au Bosphore, par conséquent les deux détroits et la ville de -Constantinople, plus toutes leurs provinces d'Asie; ensuite un -partage complet, qui ne laisserait rien aux Turcs de leur territoire -d'Europe, et leur enlèverait toutes celles des provinces d'Asie que -baigne la Méditerranée. - -[En marge: Avantages et inconvénients du premier plan de partage.] - -Le premier plan était celui qui semblait avoir occupé les deux -empereurs à Tilsit. Il présentait peu de difficultés. La France devait -avoir toutes les provinces maritimes, l'Albanie qui fait suite à la -Dalmatie, la Morée, Candie. La Russie devait acquérir la Moldavie et -la Valachie qui forment la gauche du Danube, la Bulgarie qui en forme -la droite, et s'arrêter ainsi aux Balkans. L'Autriche, pour se -consoler de voir les Russes établis aux bouches du Danube, devait -obtenir la Bosnie en toute propriété, et la Servie en apanage sur la -tête d'un archiduc. Dans ce système les Turcs conservaient la partie -essentielle de leurs provinces d'Europe, celles que la géographie et -la nature des populations leur ont jusqu'ici assez bien assurées, -c'est-à-dire le sud des Balkans, les deux détroits, Constantinople, et -tout l'empire d'Asie. On ne leur enlevait que les provinces qu'ils ne -pouvaient plus gouverner, la Moldavie, la Valachie, auxquelles il -avait fallu déjà concéder une sorte d'indépendance; la Servie, qui -cherchait alors à s'affranchir par les armes; l'Épire, qui appartenait -à Ali, pacha de Janina, plus qu'à la Porte; la Grèce enfin, qui déjà -se montrait disposée à braver le sabre de ses anciens conquérants -plutôt que de supporter leur joug. La distribution de ces provinces -entre les copartageants était faite d'après la géographie. La France y -gagnait, il est vrai, de superbes positions maritimes. Cependant, -outre l'inconvénient de rapprocher elle-même les Russes de -Constantinople, il y en avait un autre non moins grave, c'était de -donner à la Russie et à l'Autriche des provinces qui devaient leur -rester par la contiguïté du territoire, et d'en prendre pour elle qui -ne pouvaient lui rester que dans l'hypothèse d'une grandeur impossible -à maintenir long-temps. Eussions-nous gardé la partie la plus -essentielle de cette grandeur, le Rhin et les Alpes, et même le revers -des Alpes, c'est-à-dire le Piémont, la Grèce était encore trop loin -pour nous être conservée. Tout cela n'était donc en réalité qu'une -triste concession du côté de l'Orient, pour le triomphe en Occident de -vues grandes, sans doute, mais inopportunes, excessives, devant -ajouter de nouvelles charges à celles qui accablaient déjà l'Empire. - -[En marge: Immense bouleversement résultant du second plan.] - -Le second plan était une sorte de bouleversement du monde civilisé. L -empire turc devait entièrement disparaître, soit de l'Europe, soit de -l'Asie. Les Russes, d'après ce nouveau plan, passaient les Balkans et -occupaient le versant méridional, c'est-à-dire l'ancienne Thrace -jusqu'aux détroits, obtenaient l'objet de leurs voeux, Constantinople, -et une portion du rivage de l'Asie pour assurer en leurs mains la -possession de ces détroits. L'Autriche, mieux dotée aussi, et employée -à séparer la Russie de la France, obtenait, outre la Bosnie et la -Servie, l'une et l'autre en toute propriété, la Macédoine elle-même -jusqu'à la mer, moins Salonique. La France, conservant son ancien lot, -l'Albanie, la Thessalie jusqu'à Salonique, la Morée, Candie, avait -encore toutes les îles de l'Archipel, Chypre, la Syrie, l'Égypte. Les -Turcs, rejetés au fond de l'Asie-Mineure et sur l'Euphrate, étaient -libres d'y continuer ce culte du Coran, qui leur faisait perdre leur -empire d'Europe et les trois quarts de celui d'Asie. - -[En marge: Constantinople reste le point de désaccord entre MM. de -Romanzoff et de Caulaincourt.] - -Dans cette chimérique distribution du monde, destinée peut-être à -devenir un jour une réalité, moins ce qui alors était réservé à la -France, il y avait un point cependant sur lequel on ne pouvait se -mettre d'accord, et sur lequel on disputait comme si tous ces projets -avaient dû recevoir une exécution prochaine. Constantinople -intéressait à la fois l'orgueil et l'ambition des Russes, et chez les -nations l'un n'est pas moins ardent que l'autre. Les Russes voulaient -la ville même de Constantinople comme symbole de l'empire d'Orient; -ils voulaient le Bosphore et les Dardanelles comme clefs des mers. M. -de Caulaincourt, partageant les sentiments de Napoléon qui bondissait -d'orgueil et d'effroi quand on lui demandait de céder Constantinople -aux dominateurs du Nord, refusait péremptoirement, et proposait de -faire de Constantinople et des deux détroits une sorte d'État neutre, -une espèce de ville anséatique, telle que Hambourg ou Brême. Puis -enfin, quand le ministre russe insistant demandait surtout la ville de -Constantinople comme s'il n'eût tenu qu'à Sainte-Sophie, M. de -Caulaincourt cédait, sauf la volonté de son maître, mais exigeait les -Dardanelles pour la France, à titre de route de terre pour aller en -Syrie et en Égypte, ce qui eût fait parcourir aux bataillons français -le chemin des anciens croisés. Les Russes, ayant Sainte-Sophie, ne -voulaient pas abandonner aux Français le détroit des Dardanelles, -qu'ils étaient importunés de voir en la possession des Turcs, si -faibles qu'ils fussent. Ils refusaient même Constantinople à ce prix, -et déclaraient, ce qui était vrai, qu'ils préféraient le premier -partage partiel, celui qui laissait aux Turcs le sud des Balkans et -Constantinople. Satisfaits, dans ce cas, d'avoir les vastes plaines du -Danube jusqu'aux Balkans, ils consentaient à ajourner le reste de leur -conquête, et aimaient mieux voir les clefs de la mer Noire dans les -mains des Turcs que de les mettre dans celles des Français. - -On avait beau discuter sur ce grave sujet, on ne pouvait pas -s'entendre, et la querelle interminable qui s'élevait, audacieuse et -folle anticipation sur les siècles, révélait l'intérêt vrai de -l'Europe contre la Russie dans la question de Constantinople. L'Empire -français, devenu en ce moment grand comme l'Europe elle-même, en -ressentait tous les intérêts, et ne voulait pas livrer le détroit d'où -les Russes menaceront un jour l'indépendance du continent européen. -C'était bien assez, en leur livrant la Finlande, de leur avoir procuré -le moyen de faire un pas vers le Sund, autre détroit d'où ils ne -seront pas moins menaçants dans l'avenir. Lorsque, en effet, le -colosse russe aura un pied aux Dardanelles, un autre sur le Sund, le -vieux monde sera esclave, la liberté aura fui en Amérique: chimère -aujourd'hui pour les esprits bornés, ces tristes prévisions seront un -jour cruellement réalisées; car l'Europe, maladroitement divisée comme -les villes de la Grèce devant les rois de Macédoine, aura probablement -le même sort. - -[En marge: Envoi d'une note contenant les opinions du cabinet russe -sur le partage de l'Empire turc.] - -Après avoir long-temps discuté, le ministre russe et l'ambassadeur -français n'avaient fait que mûrir leurs idées, comme ils disaient. Il -n'y avait plus que le rapprochement des deux souverains qui pût -terminer ces gigantesques désaccords. Il fut donc convenu que l'exposé -des deux plans serait adressé à Napoléon, avec prière d'envoyer ses -opinions, et offre d'une entrevue pour les concilier avec celles de -l'empereur Alexandre. On devait adopter pour cette entrevue un lieu -fort voisin de France, tel qu'Erfurt, par exemple. Mais écrire de -pareilles choses coûtait même à ceux qui avaient osé les dire. M. de -Caulaincourt, averti quelquefois par son bon sens de ce qu'elles -avaient de chimérique ou d'effrayant, aima mieux laisser le soin de -les consigner par écrit à M. de Romanzoff. Celui-ci accepta cette -tâche, et présenta une note, minutée tout entière de sa main, que M. -de Caulaincourt devait adresser immédiatement à Napoléon. Cependant -s'il osa l'écrire, il n'osa point la signer. Il la remit lui-même -écrite de sa main, mais non signée, et, pour lui donner pleine -authenticité, l'empereur Alexandre déclara de vive voix à M. de -Caulaincourt que cette note avait sa pleine approbation, et devait -être reçue, quoique dépourvue de signature, comme l'expression -authentique de la pensée du cabinet russe[31]. - -[Note 31: Nous croyons devoir citer cette pièce elle-même, monument -peut-être le plus curieux de ce temps extraordinaire, copiée -textuellement sur la minute écrite de la main de M. de Romanzoff, -envoyée à Napoléon, et contenue aujourd'hui dans le dépôt du Louvre. -Nous avons tenu la pièce originale, et nous affirmons la rigoureuse -exactitude de la citation qui suit: - -«Puisque S. M. l'Empereur des Français et Roi d'Italie, etc., vient de -juger que, pour arriver à la paix générale et affermir la tranquillité -de l'Europe, il y fallait affaiblir l'empire ottoman par le -démembrement de ses provinces, l'empereur Alexandre, fidèle à ses -engagements et à son amitié, est prêt à y concourir. - -»La première pensée qui a dû se présenter à l'empereur de toutes les -Russies, qui aime à se retracer le souvenir de Tilsit, lorsque cette -ouverture lui a été faite, c'est que l'Empereur, son allié, voulait -porter tout de suite à exécution ce dont les deux monarques étaient -convenus dans le traité d'alliance relativement aux Turcs, et qu'il y -ajoutait la proposition d'une expédition dans l'Inde. - -»L'on était convenu à Tilsit que la puissance ottomane devait être -rejetée en Asie, ne conservant en Europe que la ville de -Constantinople et la Romélie. - -»L'on en avait alors tiré cette conséquence, que l'Empereur des -Français acquerrait l'Albanie, la Morée et l'île de Candie. - -»L'on avait dès lors adjugé la Valachie, la Moldavie à la Russie, -donnant à cet empire le Danube pour limite, ce qui comprend la -Bessarabie, qui, en effet, est une lisière au bord de la mer, et que -communément l'on considère comme faisant partie de la Moldavie; si -l'on ajoute à cette part la Bulgarie, l'empereur est prêt à concourir -à l'expédition de l'Inde, dont il n'avait pas été question alors, -pourvu que cette expédition dans l'Inde se fasse comme l'empereur -Napoléon vient de la tracer lui-même, à travers l'Asie-Mineure. - -»L'empereur Alexandre applaudit à l'idée de faire intervenir dans -l'expédition de l'Inde un corps de troupes autrichiennes, et, puisque -l'empereur, son allié, paraît le désirer peu nombreux, il juge que ce -concours trouverait une compensation suffisante si l'on adjugeait à -l'Autriche la Croatie turque et la Bosnie, à moins que l'Empereur des -Français ne trouvât sa convenance à en retenir une partie. L'on peut -outre cela offrir à l'Autriche un intérêt moins direct, mais -très-considérable, en réglant ainsi qu'il suit le sort de la Servie, -qui est sans contredit une des belles provinces de l'empire ottoman. - -»Les Serviens sont un peuple belliqueux, et cette qualité, qui -commande toujours l'estime, doit inspirer le désir de bien arrêter -leur destinée. - -»Les Serviens, pleins du sentiment d'une juste vengeance contre les -Turcs, ont secoué le joug de leurs oppresseurs avec hardiesse, et -sont, dit-on, résolus de ne le reprendre jamais. Il paraît donc -nécessaire, pour consolider la paix, de songer à les rendre -indépendants des Turcs. - -»La paix de Tilsit ne prononce rien à leur égard: leur propre voeu, -exprimé vivement et plus d'une fois, les a portés à prier l'empereur -Alexandre de les admettre au nombre de ses sujets; ce dévouement pour -sa personne lui fait désirer qu'ils vivent heureux et satisfaits, sans -vouloir étendre sur eux sa domination: Sa Majesté ne cherche pas des -acquisitions qui pourraient entraver la paix; elle fait avec plaisir -ce sacrifice et tous ceux qui peuvent conduire à la rendre prompte et -solide. Elle propose par conséquent d'ériger la Servie en royaume -indépendant, de donner cette couronne à l'un des archiducs qui ne fût -pas chef de quelque branche souveraine et qui fût assez éloigné de la -succession au trône d'Autriche: dans ce cas-ci, l'on stipulerait même -que jamais ce royaume ne pourrait être réuni à la masse des États de -cette maison. - -»Toute cette supposition de démembrement des provinces turques, telle -qu'elle est énumérée ci-dessus, étant calquée d'après les engagements -de Tilsit, n'a paru offrir aucune difficulté aux deux personnes que -les deux empereurs ont chargées de discuter entre elles quels étaient -les moyens d'arriver aux fins que se proposent Leurs Majestés -Impériales. - -»L'empereur de Russie est prêt à prendre part à un traité entre les -trois empereurs, qui fixerait les conditions ci-dessus énoncées; mais, -d'un autre côté, ayant jugé que la lettre qu'il venait de recevoir de -la part de l'Empereur des Français semblait indiquer la résolution -d'un beaucoup plus vaste démembrement de l'empire ottoman que celui -qui avait été projeté entre eux à Tilsit, ce monarque, afin d'aller -au-devant de ce qui pourrait convenir aux intérêts des trois cours -impériales, et surtout afin de donner à l'Empereur, son allié, toutes -les preuves d'amitié et de déférence qui dépendent de lui, a annoncé -que, sans avoir besoin d'un plus grand affaiblissement de la Porte -ottomane, il y concourrait volontiers. - -»Il a posé pour principe de son intérêt en ce plus grand partage, que -sa part d'augmentation d'acquisition serait modérée en étendue ou -extension, et qu'il consentait à ce que la part de son allié surtout -fût tracée sur une bien plus grande proportion. Sa Majesté a ajouté -qu'à côté de ce principe de modération elle en plaçait un de sagesse, -qui consistait à ce qu'elle ne se trouvât pas, par ce nouveau plan de -partage, moins bien placée qu'elle ne l'était aujourd'hui pour ses -relations de limites et commerciales. - -»Partant de ces deux principes, l'empereur Alexandre verrait -non-seulement sans jalousie, mais même avec plaisir, que l'empereur -Napoléon acquière et réunisse à ses États, outre ce qui a été -mentionné ci-dessus, toutes les îles de l'Archipel, Chypre, Rhodes, et -même ce qui restera des Échelles du Levant, la Syrie et l'Égypte. - -»Dans le cas de ce plus vaste partage, l'empereur Alexandre changerait -sa précédente opinion sur le sort de la Servie; il désirerait, -cherchant à faire une part honorable et très-avantageuse à la maison -d'Autriche, que la Servie fût incorporée à la masse des États -autrichiens, et que l'on y ajoutât la Macédoine, à l'exception de la -partie de la Macédoine que la France pourrait désirer pour fortifier -sa frontière d'Albanie, de manière à ce que la France puisse obtenir -Salonique; cette ligne de la frontière autrichienne pourrait se tirer -de Scopia sur Orphano, et ferait aboutir la puissance de la maison -d'Autriche jusqu'à la mer. - -»La Croatie pourrait appartenir à la France ou à l'Autriche, au gré de -l'empereur Napoléon. - -»L'empereur Alexandre ne dissimule pas à son allié que, trouvant une -satisfaction particulière à tout ce qui a été dit à Tilsit, il place, -d'après le conseil de l'Empereur son ami, ces possessions de la maison -d'Autriche entre les leurs, afin d'éviter le point de contact toujours -si propre à refroidir l'amitié. - -»La part de la Russie en ce nouvel et vaste partage eût été d'ajouter, -à ce qui lui avait été adjugé dans le projet précédent, la possession -de la ville de Constantinople avec un rayon de quelques lieues en -Asie, et en Europe une partie de la Romélie, de manière que la -frontière de la Russie, du côté des nouvelles possessions de -l'Autriche, partît de la Bulgarie et suivît la frontière de la Servie -jusque un peu au delà de Solismick et de la chaîne de montagnes qui se -dirige depuis Solismick jusqu'à Trayonopol y compris, et puis la -rivière Moriza jusqu'à la mer. - -»Dans la conversation qui a eu lieu sur ce second plan de partage, il -y a eu cette différence d'opinion, que l'une des deux personnes -supposait que si la Russie possédait Constantinople, la France devait -posséder les Dardanelles ou au moins s'approprier celle qui était sur -la côte d'Asie: cette assertion a été combattue de l'autre part, par -l'immense disproportion que l'on venait de proposer dans les parts de -ce nouvel et plus grand partage, et que l'occupation même du fort qui -se trouvait sur la rive d'Asie détruisait tout à fait le principe de -l'empereur de Russie de ne pas se retrouver plus mal placé qu'il ne -l'était maintenant relativement à ses relations géographiques et -commerciales. - -»L'empereur Alexandre, mû par le sentiment de son extrême amitié pour -l'empereur Napoléon, a déclaré pour lever la difficulté: 1º qu'il -conviendrait d'une route militaire pour la France qui, traversant les -nouvelles possessions de l'Autriche et de la Russie, lui ouvrirait une -route continentale vers les Échelles et la Syrie; 2º que si l'empereur -Napoléon désirait posséder Smyrne ou tel autre point sur la côte de -Natolie, depuis le point de cette côte qui est vis-à-vis de Mytilène -jusqu'à celui qui se trouve placé vis-à-vis de Rhodes, et y envoyait -des troupes pour les conquérir, l'empereur Alexandre est prêt à -l'assister dans cette entreprise, en joignant à cet effet un corps de -ses troupes aux troupes françaises; 3º que si Smyrne ou telle autre -possession de la côte de Natolie, tels qu'ils viennent d'être -indiqués, ayant passé sous la domination française, venait ensuite à -être attaqué, non-seulement par les Turcs, mais même par les Anglais -en haine de ce traité, S. M. l'empereur de Russie se portera en ce cas -au secours de son allié toutes les fois qu'il en sera requis. - -»4º Sa Majesté pense que la maison d'Autriche pourrait sur le même -pied assister la France en la prise de possession de Salonique, et se -porter au secours de cette échelle toutes les fois qu'elle en sera -requise. - -»5º L'empereur de Russie déclare qu'il ne désire pas acquérir la rive -méridionale de la mer Noire qui est en Asie, quoique dans la -discussion il avait été pensé qu'elle pouvait être de sa convenance. - -»6º L'empereur de Russie a déclaré que, quels que fussent les succès -de ses troupes dans l'Inde, il ne prétendait pas y rien posséder, et -consentait volontiers à ce que la France fit pour elle toutes les -acquisitions territoriales dans l'Inde qu'elle jugerait à propos; -qu'elle était également la maîtresse de céder une partie des conquêtes -qu'elle y ferait à ses alliés. - -»Si les deux alliés conviennent entre eux d'une manière précise qu'ils -adoptent l'un ou l'autre de ces deux projets de partage, S. M. -l'empereur Alexandre trouvera un plaisir extrême à se rendre à -l'entrevue personnelle qui lui a été proposée et qui peut-être -pourrait avoir lieu à Erfurt. Il suppose qu'il serait avantageux que -les bases des engagements que l'on y doit prendre soient d'avance -fixées avec une sorte de précision, afin que les deux empereurs -n'aient à ajouter à l'extrême satisfaction de se voir que celle de -pouvoir signer sans retard le destin de cette partie du globe, et -nécessiter par là, comme ils se le proposent, l'Angleterre à désirer -la paix dont elle s'éloigne aujourd'hui à dessein et avec tant de -jactance.»] - -[En marge: Napoléon presse les Russes d'envahir la Finlande.] - -Cependant ce n'était pas tout que de discuter éventuellement des -projets de partage de l'empire turc. Napoléon pensait qu'il fallait -quelque chose de plus positif pour satisfaire les Russes, quelque -chose qui, en lui imposant un sacrifice moindre, les toucherait -profondément, lorsque des paroles on passerait aux faits, c'était la -conquête de la Finlande. Il avait ordonné à M. de Caulaincourt de -presser vivement l'expédition contre la Suède, par le motif que nous -venons de dire, et aussi parce qu'il désirait compromettre -irrévocablement la Russie dans son système. Une fois engagée contre -les Suédois, elle ne pouvait manquer de l'être contre les Anglais, et -d'en venir à leur égard d'une simple déclaration d'hostilités à des -hostilités réelles. Mais, chose singulière, il en coûtait aux Russes -d'entreprendre la conquête de la Finlande, la plus utile pourtant de -toutes celles qu'ils méditaient, et il leur semblait que c'était assez -d'en avoir obtenu l'autorisation, sans se hâter de l'exécuter. C'est -avec regret qu'ils détournaient une partie de leurs forces, soit de -l'Orient, soit des provinces polonaises, fort agitées en ce moment. -Néanmoins, poussés continuellement par M. de Caulaincourt, ils -finirent par envahir la Finlande dans le courant de février, à -l'époque même où se discutait le plan de partage que nous avons -rapporté. - -[En marge: Expédition de Finlande.] - -[En marge: Plan mal conçu des Russes.] - -[En marge: Première occupation de la Finlande.] - -Malgré tous ses efforts, l'empereur Alexandre n'avait pas pu réunir -plus de 25 mille hommes sur la frontière de Finlande. Il en avait -confié le commandement au général Buxhoewden, le même qui avait -signalé son impéritie à Austerlitz, et qui la signala mieux encore -dans la guerre contre la Suède. On lui avait donné d'excellentes -troupes, de bons lieutenants, notamment l'héroïque et infatigable -Bagration, qui, une guerre finie, en voulait commencer une autre. -Napoléon les avait fort pressés d'agir pendant les gelées, afin qu'ils -pussent traverser sans peine les eaux qui couvrent la Finlande, pays -semé de lacs, de forêts, de roches granitiques tombées sur cette terre -comme des aérolithes. Un brave officier suédois, le général -Klingsporr, avec 15 mille hommes de troupes régulières, solides comme -les troupes suédoises, et 4 ou 5 mille hommes de milice, défendait la -contrée. Si le gouvernement suédois, moins insensible à tous les avis -qu'il avait reçus, avait pris ses précautions, et dirigé toutes ses -forces sur ce point, au lieu de menacer les Danois de tentatives -ridicules, il aurait pu disputer avantageusement cette précieuse -province. Mais il y avait laissé trop peu de troupes, et des troupes -trop peu préparées pour opposer une résistance efficace. De leur côté -les Russes attaquèrent d'après un plan fort mal conçu, et qui -attestait la profonde incapacité de leur général en chef. La Finlande, -de Viborg à Abo, d'Abo à Uléaborg, forme un triangle, dont deux côtés -sont baignés par les golfes de Finlande et de Bothnie, tandis que le -troisième est bordé par la frontière russe. Le bon sens indiquait -qu'il fallait opérer par le côté du triangle qui longeait la frontière -russe, c'est-à-dire par le Savolax, parce que c'était la ligne la plus -courte et la moins défendue. Les Suédois en effet occupaient les deux -côtés qui forment le littoral des golfes de Finlande et de Bothnie; -ils étaient répandus dans les ports, peuplés en général par des -Suédois, anciens colons de la Finlande. Si, au lieu de parcourir pour -les leur disputer les deux côtés maritimes du triangle, les Russes -avaient suivi avec une colonne de quinze mille hommes le côté qui -borde leur frontière de Viborg à Uléaborg, n'envoyant le long du -littoral qu'une colonne de dix mille hommes, pour l'occuper à mesure -que les Suédois l'évacueraient, et pour bloquer aussi les places, ils -seraient arrivés avant les Suédois à Uléaborg, et auraient pris -non-seulement la Finlande, mais le général Klingsporr avec la petite -armée chargée de la défense du pays. Ils n'en firent rien, -s'avancèrent le long du littoral en trois colonnes, commandées par les -généraux Gortchakoff, Toutchkoff et Bagration, chassant devant eux les -Suédois, qui se défendaient aussi vigoureusement qu'ils étaient -attaqués, dans une suite de combats partiels. La colonne de gauche -parvenue à Svéaborg, tandis que les deux autres marchaient sur -Tavastéhus, entreprit le blocus de cette grande forteresse maritime, -qui consistait en plusieurs îles fortifiées, et qui était défendue -par le vieil amiral Cronstedt avec 7 mille hommes. Les colonnes du -centre et de droite s'avancèrent de Tavastéhus jusqu'à Abo, après -avoir parcouru le côté du triangle finlandais qui borde le golfe de -Finlande. Le général Bagration fut laissé à Abo, et le général -Toutchkoff fut ensuite acheminé sur le côté qui borde le golfe de -Bothnie, montant droit au nord jusqu'à Uléaborg. Une faible colonne -avait été dirigée sur la ligne essentielle, celle de Viborg à -Uléaborg. Aussi les Russes ne firent-ils que pousser devant eux -l'ennemi, lui enlevant à peine quelques prisonniers, et amenant -eux-mêmes la concentration des Suédois, qui auraient pu, en se jetant -en masse sur la véritable ligne d'opération, d'Uléaborg à Viborg, par -le Savolax, leur faire expier une aussi fausse manière d'opérer. Il y -eut néanmoins de brillants combats de détail, qui prouvaient la -bravoure des troupes des deux nations, l'expérience acquise par les -officiers russes dans leurs guerres contre nous, mais l'ignorance de -leur état-major dans tout ce qui concernait la conduite générale des -opérations. Ce n'est pas ainsi que les généraux français élevés à -l'école de Napoléon auraient agi sur un pareil théâtre de guerre. Les -Russes ayant envahi, mais non conquis le pays, entreprirent le siége -des places du littoral, entre autres celui de Svéaborg, que la gelée -devait singulièrement faciliter. - -[En marge: La réunion de la Finlande à la Russie prononcée en vertu -d'une déclaration impériale.] - -Un mois à peu près avait suffi à cette marche militaire, qui n'était -que le début de la guerre de Finlande, mois employé par le cabinet -russe à la discussion du partage de l'Orient. En apprenant l'invasion -de ses États, le roi de Suède, pour se venger apparemment de la -surprise que lui faisait son beau-frère, se permit un acte qui n'était -plus guère d'usage, même en Turquie: il fit arrêter l'ambassadeur de -Russie, M. d'Alopeus, au lieu de se borner à le renvoyer, ce qui -excita une indignation générale dans tout le corps diplomatique -résidant à Stockholm. Alexandre répondit avec la dignité convenable à -cette étrange conduite; il laissa partir avec des égards infinis M. de -Steding, ambassadeur de Suède à Saint-Pétersbourg, vieillard respecté -de tout le monde; mais il se vengea autrement, et plus habilement. Il -profita de l'occasion, et prononça la réunion de la Finlande à -l'empire russe. Cette conquête a été l'unique résultat des grands -projets de Tilsit, mais seule elle suffit pour justifier la politique -que suivait en ce moment l'empereur Alexandre, et elle est la preuve -que la Russie ne peut conquérir qu'avec la complicité de la France. - -[En marge: Satisfaction produite à Saint-Pétersbourg par la réunion de -la Finlande à l'Empire.] - -Malgré le dédain que les Russes avaient affecté pour la conquête de la -Finlande, le fait lui-même, qui semblait consommé quoiqu'il restât -encore bien du sang à verser, le fait toucha vivement les esprits à -Saint-Pétersbourg. On remarqua que, n'ayant essuyé que des défaites au -service de l'Angleterre, on venait, après quelques mois seulement -d'amitié avec la France, d'acquérir une importante province, peu -cultivée et mal peuplée, il est vrai, en quoi elle ressemblait assez -au reste de l'empire, mais admirablement située comme frontière de -terre et de mer, et on commença à espérer que la politique de -l'alliance française pourrait être aussi féconde qu'on se l'était -promis. L'empereur et son ministre étaient rayonnants. Leurs censeurs -ordinaires, MM. de Czartoryski, de Nowolsiltzoff, étaient moins -dédaigneux et moins amers dans leurs critiques. La société de -Saint-Pétersbourg elle-même marquait son contentement à M. de -Caulaincourt par des égards tout nouveaux, adressés non-seulement à sa -personne que l'estime publique environnait, mais aussi à son -gouvernement dont on commençait à être satisfait. - -L'empereur et M. de Romanzoff, qui venaient d'apprendre l'invasion de -l'Étrurie et du Portugal, les mouvements de troupes vers Rome et vers -Madrid, et qui ne pouvaient pas douter que ces mouvements n'eussent un -motif fort sérieux, n'en parlèrent qu'avec une singulière légèreté, -sans apparence de préoccupation, et comme des gens qui livraient le -faible pour qu'on leur permît de l'opprimer à leur tour. Cependant, -bien qu'ils éprouvassent une véritable satisfaction, ils insistèrent -beaucoup auprès de M. de Caulaincourt pour avoir une prompte réponse -aux diverses propositions de partage, et l'indication d'un rendez-vous -très-prochain, pour se mettre définitivement d'accord. Le printemps -n'était pas loin, car on touchait à la fin de février, et il fallait, -disaient-ils, pour l'ouverture de la navigation, quelque chose -d'éclatant qui fît oublier toutes les disgrâces de cette année. -L'ouverture de la navigation dans les mers septentrionales est une -époque de contentement; car la lumière reparaît, la chaleur revient, -le commerce apporte ses trésors. Les denrées du Nord s'échangent -contre les produits de l'Europe civilisée ou contre de l'argent. Mais -cette année le pavillon anglais, instrument ordinaire de ces échanges, -n'allait point paraître, ou, s'il paraissait, devait flotter sur les -mâts de bâtiments de guerre. La marine anglaise au lieu d'apporter des -trésors ne devait montrer que la pointe de ses canons. Il fallait à ce -spectacle attristant opposer une grande joie nationale, inspirée par -des intérêts d'un autre genre, les intérêts de l'ambition russe. - -M. de Caulaincourt, qui rendait exactement à son maître les pensées de -cette cour ambitieuse, avait tout mandé à Napoléon avec sa véracité -ordinaire. Mais en exposant les voeux de la Russie il donnait la -certitude que pour le présent elle était pleinement satisfaite, et que -pour le reste on pouvait la faire vivre quelque temps d'espérance. - -[En marge: Intention de Napoléon en mettant en discussion le partage -de l'Empire turc.] - -Napoléon, averti successivement de cette situation à la fin de -février et au commencement de mars, avait bien prévu tout ce que sa -lettre produirait à Saint-Pétersbourg d'émotions, de projets plus ou -moins chimériques, d'espérances plus ou moins exagérées; mais il -s'était dit qu'il y avait dans l'invasion immédiate de la Finlande, et -dans l'acceptation d'une discussion ouverte sur le partage de l'empire -turc, de quoi alimenter plusieurs mois l'imagination de la nation -russe et de son souverain, et qu'il pourrait dans cet intervalle -donner cours à ses projets sur l'Occident. Il n'est pas vrai, comme on -serait disposé à le croire d'après ce qui précède, qu'il trompât -entièrement la Russie, et qu'au fond il ne voulût à aucun prix lui -accorder une concession en Orient. Il savait qu'en abandonnant la -Moldavie et la Valachie, et même la Moldavie seulement, il satisferait -le czar, et acquitterait sa dette envers l'ambition russe, quoi que se -permît en Occident l'ambition française. Il avait donc cette ressource -dans tous les cas pour réaliser les espérances qu'il avait fait -concevoir à l'empereur Alexandre. Mais s'il allait plus loin, et s'il -n'était pas fâché d'occuper de la sorte l'imagination si vive de son -nouvel allié, c'est que de son côté sa propre imagination plongeait -dans cet avenir plus profondément que celle de ses contemporains. Les -Turcs, depuis la chute de Selim, paraissant arrivés au terme de leur -existence, Napoléon se demandait s'il ne fallait pas en finir de cette -ruine toujours menaçante, et poussé par sa lutte maritime avec les -Anglais, il se demandait encore si ce n'était pas le cas de s'emparer -de tous les rivages de la Méditerranée, et de se servir du dévouement -momentané qu'il inspirerait à la Russie pour diriger une armée sur -l'Inde, à travers le continent partagé de l'Asie. Bien que chimériques -aux yeux d'une génération ramenée, comme la nôtre, à de fort médiocres -proportions, il ne faut pas juger ces projets de notre point de vue -présent. Il faut songer que l'homme qui concevait ces rêves pouvait à -volonté faire et défaire des rois, prononcer d'un mot sur les grandes -monarchies de l'Europe; et, bien qu'à notre avis il s'abusât, il ne -faudrait pas croire qu'on mesure exactement l'étendue de son erreur, -en la mesurant d'après nos idées actuelles; car, en jugeant ainsi, -notre petitesse se tromperait autant que s'était trompée sa grandeur. -Parvenu au faîte de la toute-puissance, livré à une fermentation -d'idées continuelle, il estimait que toutes ces questions devaient -être examinées; et, bien qu'il en redoutât la solution autant que son -allié la désirait, il ne le trompait point en les mettant en -discussion, car dans l'immensité de ses vues il était quelquefois tout -disposé à les résoudre. - -[En marge: Napoléon, croyant avoir assez fait pour occuper l'empereur -Alexandre, songe à résoudre définitivement la question d'Espagne.] - -Quoi qu'il en soit, Napoléon ayant poussé l'empereur Alexandre sur la -Finlande, lui ayant donné à discuter le partage de l'empire turc, se -dit qu'il avait plusieurs mois devant lui, et il se décida à mettre -enfin à exécution le plan auquel il s'était arrêté relativement à -l'Espagne. - -On a déjà vu quel était ce plan. Il consistait à augmenter -progressivement la terreur de la cour d'Espagne, jusqu'à la disposer à -fuir, comme avait fait la maison de Bragance. Pour cela il employa -les moyens les plus astucieux, et fit en cette circonstance un emploi -de son génie qu'on ne saurait trop regretter. Toutes les troupes -étaient prêtes. Le général Dupont avec vingt-cinq mille hommes était -sur la route de Valladolid, une division sur Ségovie prenant la -direction de Madrid. Le maréchal Moncey avec trente mille était entre -Burgos et Aranda, route directe de Madrid. Le général Duhesme avec -sept ou huit mille hommes, presque tous Italiens, marchait sur -Barcelone. Cinq mille Français venant du Piémont et de la Provence -étaient en route pour le joindre. Une division de trois mille hommes -s'acheminait par Saint-Jean-Pied-de-Port sur Pampelune. Une seconde, -composée des quatrièmes bataillons des cinq légions de réserve, allait -renforcer la première. Une réserve d'infanterie s'organisait à -Orléans, une de cavalerie à Poitiers. C'étaient quatre-vingt mille -hommes environ, tous jeunes soldats, n'ayant jamais vu le feu, mais -bien commandés, et pleins de l'esprit militaire qui à cette époque -animait nos armées. - -[En marge: Murat chargé du commandement général des troupes françaises -en Espagne.] - -[En marge: Instructions données à Murat pour le règlement de sa -conduite en Espagne.] - -Il fallait donner un chef à ces forces. Napoléon en choisit un fort -indiscret pour une mission politique aussi importante, mais il le -plaça dans une situation à lui rendre toute indiscrétion impossible. -Ce chef était Murat, toujours mécontent de n'être que grand-duc, -impatient de devenir roi n'importe où, ayant pris part aux guerres -d'Italie, d'Autriche, de Prusse, de Pologne, et contribué à élever des -trônes à Naples, à Florence, à Milan, à La Haye, à Cassel, à Varsovie, -sans gagner l'un de ces trônes pour lui, inconsolable surtout de -n'avoir pas obtenu celui de Pologne, et avide de toute guerre qui lui -offrirait de nouvelles chances de régner. La Péninsule, où vaquait en -ce moment le trône de Portugal, où chancelait celui d'Espagne, était -pour lui le pays des rêves, comme autrefois le Mexique ou le Pérou -pour les aventuriers espagnols. Tout bon et généreux qu'était Murat, -s'il fallait hâter la chute du malheureux Charles IV par quelque moyen -détourné et peu avouable, il était, dans son ardeur de régner, homme à -s'y prêter. Il n'y avait même à craindre de sa part que trop de zèle. -Cependant, plus intelligent, plus spirituel qu'on ne l'a jugé en -général (les circonstances qui vont suivre en fourniront la preuve), -il était capable, dans un grand intérêt d'ambition, d'être même -discret et réservé. Il avait à toutes fins, comme on a vu plus haut, -noué des relations particulières avec Emmanuel Godoy, relations -recherchées par celui-ci avec un égal empressement, l'un croyant que -l'autre l'aiderait à atteindre l'objet de ses désirs, et s'abusant -tous deux, car Godoy n'était pas plus en état de donner un roi aux -Espagnols que Murat une pensée à Napoléon. C'était donc convier Murat -à une fête que de l'envoyer en Espagne. Mais Napoléon voulant effrayer -la maison régnante par l'envoi de troupes nombreuses, combiné avec un -silence absolu sur ses intentions, se servit de son beau-frère -conformément au plan qu'il avait adopté. Il l'avait eu à ses côtés -soit en Italie, soit à Paris, sans lui dire un seul mot de ses projets -sur l'Espagne, dans le moment même où il y pensait le plus. Le 20 -février, l'ayant vu dans la journée, sans lui adresser une parole -relative à la mission qu'il lui destinait, il chargea le ministre de -la guerre de le faire partir dans la nuit pour Bayonne, afin d'y -prendre le commandement des troupes entrant en Espagne. Murat devait y -être le 26, et y trouver ses instructions. Ces instructions étaient -les suivantes: Prendre le commandement général des corps de la Gironde -et de l'Océan, de la division des Pyrénées-Orientales, de la division -des Pyrénées-Occidentales, et de toutes les troupes qui pénétreraient -plus tard en Espagne; être rendu dans les premiers jours de mars à -Burgos, où allaient se trouver les détachements de la garde impériale; -placer son quartier-général au milieu du corps du maréchal Moncey, -c'est-à-dire à Burgos même; s'avancer avec ce corps sur la route de -Madrid par Aranda et Somosierra, y diriger celui du général Dupont par -Ségovie et l'Escurial; être maître vers le 15 mars des deux passages -du Guadarrama; réunir six cent mille rations de biscuit déjà -fabriquées à Bayonne, de manière que les troupes eussent des vivres -pour quinze jours en cas de marche forcée; attendre pour tout -mouvement ultérieur les ordres de Paris; occuper sur-le-champ la -citadelle de Pampelune, les forts de Barcelone, la place de -Saint-Sébastien; donner aux commandants espagnols, pour raison de -cette occupation, la règle ordinaire à la guerre d'assurer ses -derrières quand on marche en avant, même en pays ami; tenir toutes les -troupes bien ensemble, comme on avait l'habitude de le faire en -approchant de l'ennemi; veiller à ce que la solde fût toujours au -courant, pour que les soldats ayant de l'argent ne fussent pas tentés -de consommer sans payer, (et comme il y avait lieu de se défier des -Napolitains entrant en Catalogne) faire fusiller le premier Italien -qui pillerait; ne pas rechercher, ne pas accepter de communication -avec la cour d'Espagne, sans en avoir l'ordre formel; ne répondre à -aucune lettre du prince de la Paix; dire, si on était interrogé de -manière à ne pouvoir se taire, que les troupes françaises entraient en -Espagne pour un but connu de Napoléon seul, but certainement -avantageux à la cause de l'Espagne et de la France; prononcer -vaguement les mots de Cadix, de Gibraltar, sans rien alléguer de -positif; annoncer particulièrement aux provinces basques que, quoi -qu'il pût arriver, leurs priviléges seraient respectés; publier, quand -on serait à Burgos, un ordre du jour, pour recommander aux troupes la -discipline la plus rigoureuse, les relations les plus fraternelles -avec le généreux peuple espagnol, ami et allié du peuple français; ne -jamais mêler à toutes ces protestations d'amitié d'autre nom que celui -du peuple espagnol, et ne jamais parler ni du roi Charles IV, ni de -son gouvernement, sous quelque forme que ce fût. - -Tel est le résumé des instructions adressées à Murat le 20 février, -confirmées et développées les jours suivants, dans des ordres -postérieurs. Le général Belliard fut placé auprès de lui comme chef -d'état-major, le général Grouchy comme commandant de sa cavalerie. Le -général Lariboissière fut chargé de diriger l'artillerie de l'armée. -Celui-ci devait acheminer sur Bayonne, de tous les dépôts d'artillerie -situés dans l'Ouest et le Midi, des munitions considérables, et -notamment des outils, des artifices capables de faire sauter la porte -d'une ville ou d'un château-fort. Les transports se faisant à dos de -mulets en Espagne, ordre fut sur-le-champ expédié à Bayonne d'en -acheter cinq cents des meilleurs et des plus beaux. Le ministre du -trésor public, M. Mollien, fut invité à diriger plusieurs millions de -numéraire, dont deux en or, sur Bayonne, pour suffire à toutes les -dépenses de l'armée, et les acquitter argent comptant. Il devait -dresser en outre un tarif équitable présentant la valeur comparative -des monnaies françaises et espagnoles, qu'on publierait dans toutes -les villes d'Espagne où l'on passerait, afin d'éviter les collisions -entre les soldats et les habitants. - -[En marge: Instructions au général Junot pour faire concourir l'armée -de Portugal aux événements qui se préparaient en Espagne.] - -À ces instructions données pour les corps entrant en Espagne en furent -ajoutées d'autres pour l'armée de Portugal. Napoléon voulait ne rien -coûter à l'Espagne dans une entreprise qui allait lui coûter sa -dynastie. Mais il ne se faisait pas les mêmes scrupules à l'égard du -Portugal, qu'il était autorisé à traiter en pays conquis et allié de -l'Angleterre. Calculant la richesse de ce pays, plutôt d'après celle -des colonies que d'après celle de la métropole, il prescrivit à Junot -d'y frapper une contribution de cent millions. Il lui recommanda la -sévérité la plus extrême pour toute tentative d'insurrection, en lui -rappelant comme exemple à suivre la manière terrible dont il avait -réprimé le Caire en Égypte, Pavie et Vérone en Italie. Il lui ordonna -de dissoudre l'armée portugaise, et d'envoyer en France tout ce qui ne -pourrait être licencié. Il lui enjoignit expressément d'avoir l'oeil -sur les divisions espagnoles qui avaient concouru à l'invasion du -Portugal, de les attirer le plus loin qu'il pourrait des frontières -d'Espagne, de tenir le gros de ses forces à Lisbonne, et deux petites -divisions françaises, de quatre à cinq mille hommes chacune, l'une à -Almeida pour contenir les troupes espagnoles du général Taranco qui -occupait Oporto, l'autre à Badajoz pour marcher au besoin sur -l'Andalousie; de garder cet ordre absolument secret, et, si on -apprenait qu'une collision eût éclaté entre les Espagnols et les -Français, de répandre parmi les Portugais que le motif de la collision -n'était autre que le Portugal lui-même, dont les Espagnols voulaient -la possession qu'on leur avait refusée. - -[En marge: Napoléon fait ses préparatifs pour se rendre lui-même en -Espagne.] - -Enfin Napoléon donna des ordres à la garde, car il prévoyait qu'il -serait obligé de se rendre lui-même en Espagne, soit pour diriger la -guerre si elle venait à y éclater, soit pour diriger la politique si -elle réussissait à terminer les événements d'Espagne, comme ceux de -Portugal, par la fuite de la famille royale. Il avait successivement -expédié sur Bayonne les mamelucks, les Polonais, les marins de la -garde, plusieurs détachements de chasseurs et de grenadiers à cheval, -et un régiment de fusiliers, c'est-à-dire trois mille hommes environ. -Il envoya le brave Lepic pour les commander, avec ordre d'être dans -les premiers jours de mars à Burgos, l'infanterie à Burgos même, la -cavalerie sur la route de Bayonne à Burgos. - -[En marge: Instructions à M. de Beauharnais calculées de manière à -augmenter l'effroi de la cour de Madrid.] - -Ces dispositions militaires ne suffisaient pas pour atteindre -complétement le but que se proposait Napoléon. Tandis que ses troupes -devaient s'avancer mystérieusement sur Madrid, ne disant de paroles -rassurantes que pour le peuple espagnol, et pas une seule pour la -famille régnante, il fit agir sa diplomatie dans le même sens. M. de -Beauharnais demandait sans cesse à Paris des instructions pour une -catastrophe qui semblait imminente. Il sollicitait surtout la -permission d'accorder quelques témoignages d'intérêt à Ferdinand, -toujours convaincu qu'il fallait renverser le favori au profit de ce -prince, et opérer la fusion des deux dynasties par un mariage. -Napoléon, qui était maintenant bien éloigné d'un plan pareil, et qui -se riait souvent de la crédulité de M. de Beauharnais, de sa -gaucherie, de son avarice, de l'importance qu'il aimait à se donner, -et qui le laissait où il était, parce qu'un honnête homme sans esprit -lui convenait mieux qu'un autre pour jouer le personnage ridicule d'un -ambassadeur à qui on laissait tout ignorer, lui fit prescrire de -garder la neutralité la plus absolue entre les factions qui divisaient -l'Espagne, de ne témoigner d'intérêt à aucune d'elles, de répondre -seulement, quand on lui parlerait des dispositions de l'Empereur des -Français, qu'il était mécontent, très-mécontent, sans dire de quoi; -d'ajouter, quand on lui parlerait de la marche des armées françaises, -que Gibraltar, Cadix réclamaient probablement une concentration de -troupes, car les Anglais amenaient beaucoup de forces sur ce point, -mais que le cabinet espagnol était si indiscret qu'on ne pouvait lui -confier le secret d'une seule opération militaire. - -[En marge: M. Yzquierdo envoyé à Madrid avec des paroles menaçantes.] - -Ces instructions suffisaient pour le rôle qu'avait à jouer M. de -Beauharnais. Mais Napoléon employa un moyen plus sûr pour remplir de -terreur la malheureuse cour d'Espagne. M. Yzquierdo était à Paris, -toujours errant autour des Tuileries, tantôt auprès du grand-maréchal -Duroc, avec lequel il avait négocié le traité de Fontainebleau, tantôt -auprès de M. de Talleyrand, principal entremetteur de toute l'affaire -espagnole. Voyant qu'il lui était impossible d'obtenir la publication -du traité de Fontainebleau, il en avait conclu qu'on voulait à Paris -autre chose, que ce partage du Portugal n'avait été qu'un arrangement -provisoire pour obtenir la cession immédiate de la Toscane, et qu'on -méditait sans doute le renversement de la dynastie elle-même. Avec sa -perspicacité ordinaire, il avait complétement entrevu non pas les -moyens, mais le but auquel tendait Napoléon. Il avait essayé en -circonvenant M. de Talleyrand de découvrir si de larges concessions de -territoire, ou de commerce, ne pourraient pas, accompagnées d'un -mariage, apaiser la colère réelle ou feinte du conquérant. M. de -Talleyrand, qui inclinait vers un projet intermédiaire, avait écouté -M. Yzquierdo, et peut-être autant proposé qu'accueilli les idées dont -cet agent d'Emmanuel Godoy voulait faire l'essai. Ces idées revenaient -précisément au second plan que nous avons déjà fait connaître. Il -s'agissait en effet de marier Ferdinand avec une princesse française, -de prendre pour la France les provinces de l'Èbre, en échange de la -partie du Portugal restée disponible, d'ouvrir aux Français les -colonies espagnoles, de lier les deux couronnes non-seulement par un -mariage, mais par un traité d'alliance offensive et défensive, qui -leur rendrait toute guerre, toute paix communes, et de donner enfin à -Charles IV le titre d'empereur des Amériques. Telles étaient les idées -que M. Yzquierdo mettait en avant, autant pour sonder la cour des -Tuileries que pour arriver à une conclusion. Tout à coup Napoléon -ordonna de le traiter avec la plus extrême dureté, de le renvoyer -comme si on était fatigué de ses tergiversations, comme si on ne -voulait plus rien avoir de commun avec une cour aussi faible, aussi -incapable, aussi peu sincère; en un mot, de le pousser à partir pour -Madrid, afin qu'il y portât la terreur dont on l'aurait rempli. Le -grand-maréchal Duroc eut l'ordre d'écrire à M. Yzquierdo qu'il ferait -bien de retourner immédiatement à Madrid[32], afin de dissiper les -épais nuages qui s'étaient élevés entre les deux cours. On ne disait -pas quels nuages, mais M. Yzquierdo savait à quoi s'en tenir, et il -suffisait de le faire partir pour causer à la cour d'Espagne une -agitation après laquelle elle ne pourrait plus demeurer en place, et -serait amenée à une résolution définitive. M. Yzquierdo quitta Paris -le jour même. - -[Note 32: La lettre est au Louvre et porte la date du 24 février.] - -[En marge: Dernière lettre de Napoléon à Charles IV.] - -Il fallait en même temps répondre à la lettre du 5 février, par -laquelle Charles IV éperdu avait demandé à Napoléon de le rassurer sur -ses intentions, et sur la marche des troupes françaises qui -s'avançaient en ce moment vers Madrid. Dans cette lettre Charles IV -n'avait plus parlé du mariage de son fils avec une nièce de Napoléon, -voyant que celui-ci affectait de ne plus songer à cette proposition. -Comme quelqu'un qui cherche une mauvaise querelle, Napoléon, au lieu -de s'appliquer dans sa réponse à dissiper les alarmes de Charles IV, -sembla se plaindre de ce qu'au sujet du mariage on gardait un silence -dont il avait lui-même donné l'exemple. Cette réponse, datée du 25 -février, était fort courte et fort sèche. Il y rappelait que le 18 -novembre le roi Charles lui avait demandé une princesse française, -qu'il avait répondu le 10 janvier par un consentement conditionnel; -que le 5 février le roi Charles, lui écrivant de nouveau, ne lui -parlait plus de ce mariage; et il ajoutait que cette dernière -réticence le laissait dans des doutes dont il avait besoin de sortir, -pour régler des objets d'une grande importance. - -[En marge: Napoléon fixe à la première moitié de mars le dénoûment de -l'affaire d'Espagne.] - -Cette nouvelle lettre, qui n'était qu'un refus de rassurer l'infortuné -Charles IV, et qui, rapprochée des autres circonstances du moment, -devait le remplir d'effroi, fut portée par M. de Tournon, chambellan -de l'Empereur, lequel avait déjà été envoyé à Madrid pour une pareille -mission, et joignait à beaucoup de dévouement beaucoup de sens et -d'amour de la vérité. Il avait pour instruction de bien observer la -marche et la conduite des troupes françaises, les dispositions du -peuple espagnol à leur égard, de bien observer aussi ce qui se passait -à l'Escurial, et de revenir ensuite à Burgos vers le 15 mars, pour y -attendre l'arrivée de Napoléon. Celui-ci en effet avait calculé que -ses ordres, donnés du 20 au 25 février, auraient leurs conséquences en -Espagne dans le milieu de mars, et qu'à cette époque il faudrait qu'il -fût lui-même de sa personne à Burgos, pour y tirer des événements, -toujours féconds en cas imprévus, le résultat qu'il désirait. - -[En marge: Inconvénients pour les colonies espagnoles du projet adopté -par Napoléon.] - -On avait donc tout lieu de croire que la cour d'Espagne, déjà fort -tentée de suivre l'exemple de la maison de Bragance quand elle verrait -l'armée française s'avancer sur Madrid, M. de Beauharnais ne disant -rien parce qu'il ne savait rien, et M. Yzquierdo disant beaucoup parce -qu'il craignait beaucoup, n'hésiterait plus à s'enfuir vers Cadix. Si -toutefois, malgré les recommandations faites aux troupes françaises de -ménager le peuple espagnol, une collision imprévue survenait, il y -avait là encore une solution. On pourrait se considérer comme trahi -par des alliés chez lesquels on était venu amicalement pour une grande -expédition intéressant l'alliance, et on se vengerait en déposant les -Bourbons d'Espagne, de même qu'on avait déposé ceux de Naples, pour -une trahison vraie ou supposée. Napoléon, agissant ainsi en conquérant -qui s'inquiète peu des moyens pourvu qu'il atteigne son but, comptant -sur de grands résultats, tels que la régénération de l'Espagne, le -rétablissement des alliances naturelles de la France, pour s'excuser -aux yeux de la postérité de la sombre machination qu'il se permettait -envers une cour amie, Napoléon croyait enfin avoir trouvé la véritable -manière de renverser les Bourbons sans y employer les atroces -violences que, dans des siècles moins humains que le nôtre, les -conquérants n'ont jamais hésité à commettre. Il pensait qu'en -imprimant une légère secousse au trône d'Espagne sans en précipiter -violemment Charles IV, on amènerait ce faible prince, sa criminelle -épouse, son lâche favori, à l'abandonner afin d'aller en chercher un -autre en Amérique. Mais ce plan, imaginé pour ne pas trop révolter -l'Europe et la France, donnait lieu à une objection qui avait -long-temps fait hésiter Napoléon à l'adopter. En poussant la maison -régnante à s'enfuir, comme celle de Portugal, dans le Nouveau-Monde, -on amenait inévitablement pour l'Espagne la perte de ses colonies, -ainsi que cela était arrivé pour le Portugal. Les Bragance au Brésil, -les Bourbons au Mexique, au Pérou, sur les bords de la Plata, allaient -fonder des empires, ennemis de leurs métropoles usurpées, amis des -Anglais, qui pour long-temps trouveraient dans l'approvisionnement de -ces colonies de quoi se dédommager de la clôture du continent. Sans -doute, en perçant dans un avenir éloigné, on pouvait voir dans ces -colonies affranchies des nations nouvelles, offrant à leurs anciennes -métropoles plus de moyens d'échange, plus d'occasions de gain, ainsi -que cela se passait déjà entre l'Angleterre et les États-Unis. Mais -l'Espagne, le Portugal n'étaient pas l'industrieuse Angleterre, les -Américains du Sud n'étaient pas les Américains du Nord; et tout ce -qu'on pouvait prévoir pour de longues années, c'était la perte des -colonies espagnoles, et leur exploitation au profit du commerce -britannique. Il y avait donc à la fuite de Charles IV en Amérique, -avec une grande commodité quant à l'usurpation du trône, de grands et -sérieux inconvénients quant au sort futur des colonies espagnoles. Ce -devait être pour les Espagnols eux-mêmes un grave sujet de douleur, -dès lors de mécontentement et de révolte, et, pour notre commerce, un -dommage proportionné au bénéfice qu'allait faire le commerce de -l'ennemi. - -[En marge: Moyen imaginé par Napoléon pour corriger l'inconvénient de -son plan.] - -[En marge: Ordre à l'amiral Rosily d'arrêter la famille d'Espagne à -Cadix, si elle voulait fuir en Amérique.] - -Napoléon, fort instruit de ces intérêts compliqués, imagina une -nouvelle combinaison beaucoup plus astucieuse que toutes celles dont -nous venons de parler, et ayant pour but de corriger le seul -inconvénient du plan qu'il avait définitivement adopté. Il y avait à -Cadix, une belle division française, capable d'en dominer le port et -la rade. Il résolut de l'employer à retenir les Bourbons au moment où -ils chercheraient à s'embarquer, et après les avoir poussés par la -peur d'Aranjuez à Cadix, de les arrêter par la force à Cadix même, -avant qu'ils eussent pris sous l'escorte des Anglais la route de la -Vera-Cruz. En conséquence, à la date du 21 février, il expédia pour -l'amiral Rosily une dépêche chiffrée, portant l'ordre exprès de -prendre dans la rade de Cadix une position telle qu'on pût intercepter -le départ de tout bâtiment, et d arrêter la famille royale fugitive, -si elle voulait imiter la folie, disait la dépêche, de la cour de -Lisbonne[33]. - -[Note 33: On trouvera à la fin de ce volume une note qui expose -comment je suis parvenu à découvrir le secret de toutes les -machinations restées jusqu'ici entièrement inconnues.] - -Assurément, si on jugeait ces actes d'après la morale ordinaire qui -rend sacrée la propriété d'autrui, il faudrait les flétrir à jamais, -comme on flétrit ceux du criminel qui a touché au bien qui ne lui -appartient point; et même en les jugeant d'après des principes -différents, on ne peut que leur infliger un blâme sévère. Mais les -trônes sont autre chose qu'une propriété privée. On les ôte ou on les -donne par la guerre ou la politique, et quelquefois au grand avantage -des nations dont on dispose ainsi arbitrairement. Seulement il faut -prendre garde, en voulant jouer le rôle de la Providence, d'y échouer, -d'être ou odieux ou malheureux en voulant être grand, et de ne pas -atteindre les résultats qui devaient vous servir d'excuse. Il faut -enfin se défier de toute entreprise si peu avouable qu'on est réduit à -y employer la fourberie et le mensonge. Napoléon raisonnait sur ce -qu'il allait faire comme raisonne toujours la politique ambitieuse. -Cette nation espagnole, si fière, si généreuse, méritait, se -disait-il, un plus noble sort que celui d'être asservie à une cour -incapable et avilie; elle méritait d'être régénérée; régénérée, elle -pourrait rendre de grands services à la France et à elle-même, aider -au renversement de la tyrannie maritime de l'Angleterre, contribuer à -l'affranchissement du commerce de l'Europe, être appelée enfin à de -belles et vastes destinées. S'interdire tout cela pour un roi -imbécile, pour une reine impudique, pour un favori abject, c'était -plus qu'on ne pouvait attendre d'une volonté impétueuse qui s'élançait -vers le but, comme l'aigle sur sa proie, dès qu'elle l'avait aperçu -des hauteurs où elle habitait. Le résultat devait prouver à quel -danger on s'expose lorsqu'on veut jouer un de ces rôles si au-dessus -de l'humanité, lorsqu'on veut se tenir pour dispensé de respecter la -vie, le bien des hommes, sous prétexte du but vers lequel on marche. - -[En marge: Arrivée de Murat à Bayonne.] - -Murat avait exécuté avec une parfaite soumission les ordres de -Napoléon transmis par le ministre de la guerre. Parti sur-le-champ -pour Bayonne, il était arrivé en cette ville le 26, comme le lui -prescrivaient ses instructions. Son départ avait été si brusque, -qu'il n'avait avec lui ni état-major, ni chevaux pour son service -personnel. Il n'était suivi que des aides-de-camp qui devaient -accompagner un officier de son grade, maréchal, grand-duc et prince -impérial tout à la fois. Il les avait envoyés en tous sens pour -connaître l'emplacement et la situation des corps, se mettre en -communication avec eux, et attirer à lui la direction des choses. Le -mystère que Napoléon avait observé dans ses instructions blessait sa -vanité; mais il entrevoyait si bien le but, et le but lui plaisait -tellement, qu'il n'en demanda pas davantage, et se mit à l'oeuvre afin -d'exécuter ponctuellement les volontés de son maître. - -Bayonne présentait un spectacle de confusion, car il n'existait pas -sur ce point l'immense attirail militaire que quinze ans de guerres -avaient permis d'accumuler sur la frontière du Rhin ou des Alpes, et -il avait fallu tout y créer à la fois. De plus, les troupes qui -arrivaient, composées de conscrits, récemment organisées, manquaient -du nécessaire, et de l'expérience qui peut y suppléer. On faisait -cuire le biscuit, on fabriquait des souliers et des capotes, on créait -les moyens de transport dont on était entièrement dépourvu; car il -avait été impossible de se procurer les cinq cents mulets dont -Napoléon avait ordonné l'achat, ces précieux animaux ne se trouvant -que dans le Poitou. L'argent même était en arrière, faute de voitures. -L'artillerie des divers corps rejoignait à peine, et le matériel -retardé de l'armée de Junot, se croisant avec le matériel arrivant des -armées d'Espagne, y augmentait l'encombrement. Malgré la clarté, la -précision, la vigueur que Napoléon apportait, aujourd'hui comme -autrefois, dans l'expédition de ses ordres, leur exécution se -ressentait des distances, de la précipitation, de l'inexpérience des -administrateurs, les plus capables étant employés dans les autres -parties de l'Europe. - -[En marge: Mars 1808.] - -[En marge: Entrée de Murat dans les provinces basques.] - -[En marge: Caractère des provinces basques; accueil qu'elles font à -Murat.] - -Murat, qui avait de l'intelligence, que Napoléon par ses grandes -leçons et ses remontrances continuelles avait formé au commandement, -passa plusieurs jours à Bayonne pour y mettre quelque ordre, -s'informer de ce qui était exécuté ou demeuré en retard, et en avertir -Napoléon, afin que ce dernier y portât remède. Il partit ensuite pour -Vittoria. Il franchit la frontière le 10 mars, et se rendit le jour -même à Tolosa. S'il y avait un chef qui par sa bonne mine, son air -martial, ses manières ouvertes et toutes méridionales, convînt aux -Espagnols, c'était assurément Murat. Il était fait pour leur plaire, -en leur imposant, et, parmi les princes français destinés à régner, il -eût été incontestablement le mieux choisi pour monter sur le trône -d'Espagne. On verra plus tard combien ce fut une grave faute que de -lui en préférer un autre. La population des provinces basques le reçut -avec de grandes démonstrations de joie. Cet excellent peuple, le plus -beau, le plus vif, le plus brave et le plus laborieux de ceux qui -peuplent la Péninsule, n'avait pas les mêmes passions que le reste des -Espagnols. Il n'avait ni la même haine des étrangers, ni les mêmes -préjugés nationaux. Placé entre les plaines de la Gascogne et celles -de la Castille, dans une région montagneuse, parlant une langue à -part, vivant du commerce illicite qu'il faisait avec la France et -l'Espagne, jouissant de priviléges étendus dont il se servait pour -continuer ce commerce, priviléges qu'il devait à la difficulté de -vaincre ses montagnes et son courage, il était une espèce de pays -neutre, de Suisse, pour ainsi dire, située entre la France et -l'Espagne. Il ne tenait donc que médiocrement à la domination -espagnole, et n'eût pas été fâché d'appartenir à un vaste empire, qui -lui aurait permis d'étendre au loin son activité industrieuse. Il -accueillit Murat avec de bruyantes acclamations, et laissa percer en -mille manières le voeu d'appartenir à la France. Les troupes -françaises furent parfaitement reçues; elles observèrent une exacte -discipline, payèrent tout ce qu'elles prirent, et en consommant les -denrées du pays furent pour lui un avantage plutôt qu'une charge. - -[En marge: Arrivée de Murat à Vittoria.] - -Murat ne fut pas moins bien accueilli à Vittoria, capitale de l'Alava, -la troisième des provinces basques, dans laquelle l'esprit espagnol -commence à se prononcer davantage. Il y entra le 11 dans la voiture de -l'évêque, qui était accouru à sa rencontre avec toutes les autorités -du pays. La population se pressait aux portes des villes, et faisait -au général devenu prince, bientôt appelé à devenir roi, une réception -des plus brillantes. Les soldats français, bien que très-nombreux en -Espagne, plus nombreux que ne le comportait la guerre du Portugal, -n'avaient pas encore donné le moindre sujet de plainte. Si on -supposait à leur venue une intention politique, c'était contre la -cour, cour aussi exécrée que méprisée. On n'avait donc aucune raison -de résister ni à la curiosité qu'ils inspiraient, ni aux espérances -qu'ils faisaient naître. Les autorités auxquelles on avait envoyé de -Madrid l'ordre de préparer des vivres, afin de prévenir tout -mécontentement, les avaient réunis avec assez d'abondance. Murat ayant -annoncé que la consommation de l'armée serait payée par la France, les -autorités répondirent avec la fierté castillane qu'on recevait les -Français en alliés, en amis, et que l'hospitalité espagnole ne se -payait pas. - -[En marge: Illusions de Murat en entrant en Espagne.] - -Ainsi dans ce premier moment les choses allaient au mieux. Les -illusions étaient réciproques. Tandis que ces demi-Espagnols -accueillaient si bien nos soldats et leur illustre chef, celui-ci se -figurait que tout serait facile en Espagne, que les Français y étaient -désirés, qu'un roi de leur nation y serait accepté avec joie, et avec -plus de joie encore si ce roi c'était lui. Frappé de la haine -profonde, universelle, qu'inspirait le favori, il reconnut bientôt que -c'était un triste appui à se ménager en Espagne que celui d'Emmanuel -Godoy, et que, pour y obtenir la faveur populaire, il fallait au -contraire donner à croire qu'on venait le renverser. - -[En marge: Entrée en Castille et aspect de cette province.] - -De Vittoria, Murat se rendit à Burgos, qui devait être le siége de son -quartier-général. Lorsqu'on quitte Vittoria, qu'on passe l'Èbre à -Miranda, limite où se trouvait alors la douane espagnole, et où elle -était placée il n'y a pas long-temps encore, on sort du pays -montagneux, varié, riant, toujours frais, de la Suisse pyrénéenne, et -on entre dans la véritable Espagne. L'Èbre, qui à Miranda n'est qu'un -gros ruisseau coulant entre des cailloux, l'Èbre passé, on franchit -les défilés de Pancorbo, espèce de fissure dans une ligne de rochers, -qui forment le dernier banc des Pyrénées, et on débouche dans la -Castille. Alors commencent les plaines immenses, les horizons -lointains, les aspects tristes et sévères. Sur le vaste plateau des -Castilles le ciel est serein et brûlant en été, brumeux et glacial en -hiver, et toujours âpre. Les habitations sont rares, la culture est -uniforme, et n'offre aux yeux, sauf l'époque où la moisson grandit et -mûrit, que de vastes champs de chaume, sur lesquels vivent les -troupeaux, maîtres absolus du sol de l'Espagne qu'ils traversent deux -fois par an, du nord au midi, du midi au nord, comme des oiseaux -voyageurs. À ce nouvel aspect de la nature physique, se joint en -entrant dans les Castilles un autre aspect de la nature morale. -L'habitant beau, dans les campagnes surtout, beau mais moins vif et -moins alerte que le montagnard basque, grand, bien fait, grave, -toujours armé d'un fusil ou d'un poignard, prompt à s'en servir contre -un compatriote, plus volontiers contre un étranger, présente, avec -exagération, tous les traits, bons ou mauvais, du caractère espagnol. -Il est à la fois plus ignorant, plus sauvage, plus cruel, plus brave, -que la bourgeoisie. Celle-ci, dans son instruction imparfaite, -semblable à des Turcs à demi civilisés, a perdu avec sa férocité une -partie de son énergie. Le peuple en Espagne, qui par ses vices et ses -vertus a sauvé l'indépendance nationale, offre un trait particulier -qui le distingue des autres peuples de l'Europe. On trouve chez lui -avec des passions ardentes une sorte d'esprit public, qu'il doit à sa -manière de vivre, à son agglomération dans de gros villages, où il -demeure pendant tout le temps qu'il ne consacre pas à la terre, à -laquelle il en donne peu, se bornant à un simple labour, puis aux -semailles et à la moisson, pour ne rien faire après. Tandis que le -paysan français, belge, anglais, lombard, dispersé sur le sol, occupé -de cultures diverses et continuelles, n'est excité ni par le -rapprochement, ni par le loisir, à se mêler d'autre chose que de son -travail, on voit le paysan espagnol, revêtu d'un manteau, appuyé sur -un bâton, réuni à ses pareils sur la place publique du village, parler -du roi, de la reine, des affaires du temps, avec une étonnante -curiosité, ou se livrer à des jeux, à des danses, à des chants, courir -à des combats de taureaux, plaisir sanguinaire dont aucune classe de -la nation ne saurait se priver, regarder à peine l'étranger qui passe, -ou bien le regarder avec une fierté méprisante qui à la moindre -prévenance se change tout à coup en un aimable abandon. L'Espagnol, à -cette époque, était plus que jamais disposé à s'occuper de la chose -publique avec un redoublement d'ardeur. Relégué à l'extrémité du -continent, il y avait plus d'un siècle qu'il n'avait été sérieusement -mêlé aux affaires de l'Europe. Quelques batailles navales, quelques -opérations en Italie, une guerre d'un moment sur les Pyrénées en 1793, -n'avaient pu ni épuiser, ni même satisfaire ses énergiques passions. -Assistant avec l'impatience d'un spectateur qui voudrait y jouer un -rôle aux grands événements du siècle, il était on ne peut pas plus -préparé à prendre à toutes choses une part immodérée. - -[En marge: Entrée de Murat à Burgos.] - -[En marge: Fâcheux effet produit sur les Espagnols par la présence de -troupes trop jeunes.] - -Tel était le pays, tel était le peuple au milieu duquel nous -arrivions en mars 1808, en passant l'Èbre. Murat fut encore bien reçu -à Burgos, capitale de la Vieille-Castille, c'est-à-dire avec curiosité -et espérance. Cependant la classe inférieure, moins occupée que la -bourgeoisie de ce que les Français venaient faire en Espagne, semblait -plus affectée du déplaisir de voir des étrangers envahir son sol, et -il y eut çà et là, entre la vivacité pétulante de nos jeunes soldats -et la gravité orgueilleuse du bas peuple espagnol, quelques -collisions, et quelques coups de couteau vengés à l'instant même par -des coups de sabre. Il y avait dans cette première rencontre des deux -peuples une circonstance fâcheuse. Il aurait fallu présenter à ces -fiers Espagnols, si enclins dans leur ignorance à mépriser tout ce qui -n'était pas eux, quelques-uns des soldats de la grande armée, qui leur -eussent imposé par leur vieille assurance, leurs blessures, leurs -moustaches grises. Mais nos légions, composées de conscrits de 1807 et -1808, n'ayant jamais vu le feu, encadrées, comme nous l'avons dit, -avec des officiers pris dans les dépôts, ou tirés de la retraite -(c'était surtout le cas des officiers des cinq légions de réserve), -n'avaient pour les faire respecter que l'immense renommée de nos -armées. Parties à la hâte des dépôts, sans qu'on eût complété ni leur -vêtement, ni leur chaussure, ni leur armement, elles n'avaient pas -même l'éclat de l'équipement pour compenser la jeunesse de leur -visage. Elles avaient donc le double inconvénient de n'être pas assez -imposantes, et d'offrir les apparences d'une misère avide, qui vient -dévorer le pays qu'elle envahit. Il y avait parmi nos soldats -beaucoup de malades, les uns ayant souffert de fatigues auxquelles ils -n'étaient pas assez préparés, les autres ayant reçu la gale des -mendiants espagnols. Un cinquième de l'armée était atteint de cette -hideuse maladie. Il avait fallu pour en garantir les troupes de la -garde impériale les faire bivouaquer en plein champ. Les Espagnols, -croyant que c'étaient là les soldats qui avaient vaincu l'Europe, se -disaient qu'il ne devait pas être difficile de remporter des -victoires, puisque de pareilles troupes y avaient suffi, ne sachant -pas encore, comme ils l'apprirent bientôt pour leur malheur et pour le -nôtre, que, tels quels, ces jeunes soldats étaient capables de vaincre -eux, et plus forts qu'eux, grâce à l'esprit qui les animait, et au -savoir militaire qui surabondait dans toutes les parties de l'armée -française. Il n'y avait que les cuirassiers, dont la grande stature, -l'armure imposante dissimulaient la jeunesse, et la garde, troupe -incomparable, qui inspirassent à la populace des villes espagnoles le -respect qu'il eut été nécessaire de lui inspirer dès le premier jour. -Au surplus dans ce moment on ne songeait pas encore à résister; on -n'attendait que du bien des Français, et, sauf quelques collisions -accidentelles entre les hommes du peuple et nos conscrits surpris par -le vin des Espagnes, ou excités par la beauté des femmes, la -cordialité régnait. Certains Espagnols plus avisés se disaient bien -que cette singulière accumulation de troupes devait présager autre -chose que le renversement du prince de la Paix, car dans l'état des -esprits il n'aurait fallu qu'un seul mot de Napoléon pour le -précipiter du pouvoir. Mais on ne voulait croire, espérer que la chute -du favori; on ne pensait qu'à cet unique objet. Un autre bruit -d'ailleurs, celui d'une expédition sur Gibraltar, adroitement répandu, -complétait l'illusion générale. - -[En marge: Lettres du prince de la Paix à Murat, restées sans -réponse.] - -[En marge: Efforts de Murat pour parvenir à connaître la pensée de -Napoléon.] - -À peine Murat était-il entré en Espagne que deux lettres de son ami, -le prince de la Paix, étaient venues le trouver, coup sur coup, pour -le féliciter, et le questionner tout à la fois. Le désir d'y répondre, -qui en toute autre circonstance eût été vif chez l'impétueux Murat, -fut facilement surmonté par la crainte de resserrer ses liens avec un -personnage aussi impopulaire, et par la crainte plus grande encore de -déplaire à Napoléon. Les deux lettres demeurèrent sans réponse. Du -reste, les questions du prince de la Paix n'étaient pas les seules -auxquelles fût exposé Murat. Les autorités civiles, militaires, -ecclésiastiques, accourues autour de lui pour le voir et le fêter, -provoquaient de mille façons détournées son indiscrétion naturelle. -Mais il se contenait, d'abord parce qu'il ignorait les projets de -Napoléon, et secondement parce que le but général qu'il entrevoyait -était si grave, qu'il aurait suffi de moins d'esprit de conduite qu'il -n'en avait pour savoir se taire. Toutefois son dépit de se trouver au -milieu de ce tumulte, sans autres instructions que des instructions -militaires, était extrême. Aussi, à peine rendu en Espagne, ne -manqua-t-il pas d'écrire à Napoléon tout ce qui en était de la -situation des troupes, de leur dénûment, de leurs maladies, du bon -accueil des Espagnols, de l'impopularité du prince de la Paix, de -l'enthousiasme des Espagnols pour Napoléon, de la facilité de faire -en Espagne tout ce qu'on voudrait, mais de la nécessité de se fixer -sur ce qu'on voulait faire, et de l'embarras de rester sans -instructions en présence des événements qui se préparaient.--Je -croyais, Sire, écrivait-il à Napoléon, je croyais, après tant d'années -de services et de dévouement, avoir mérité votre confiance, et, revêtu -surtout du commandement de vos troupes, devoir connaître à quelles -fins elles allaient être employées. Je vous en supplie, ajoutait-il, -donnez-moi des instructions. Quelles qu'elles soient, elles seront -exécutées. Voulez-vous renverser Godoy, faire régner Ferdinand, rien -n'est plus facile. Un mot de votre bouche suffira. Voulez-vous changer -la dynastie des Bourbons, régénérer l'Espagne en lui donnant l'un des -princes de votre maison, rien n'est plus facile encore. Votre volonté -sera reçue comme celle de la Providence.--Le brave, mais faible -observateur Murat, n'osait pas ajouter une dernière assertion, plus -vraie que toutes celles dont il remplissait ses rapports: c'est qu'il -eût été le mieux accueilli des princes étrangers qu'on aurait pu -substituer à la dynastie régnante. - -[En marge: Dure réponse de Napoléon aux questions indiscrètes de -Murat.] - -Napoléon, dont l'intention était d'effrayer la cour par son silence, -tout en rassurant au contraire la population par une attitude amicale, -afin d'arriver à Madrid sans coup férir, et de s'emparer pacifiquement -d'un trône vide, Napoléon éprouva un mouvement d'impatience à la lecture -les lettres de Murat remplies d'interrogations pressantes.--Quand je -vous prescris, lui dit-il, de marcher militairement, de tenir vos -divisions bien rassemblées et à distance de combat, de les pourvoir -abondamment pour qu'elles ne commettent aucun désordre, d'éviter toute -collision, de ne prendre aucune part aux divisions de la cour d'Espagne, -et de me renvoyer les questions qu'elle pourra vous adresser, ne sont-ce -pas là des instructions? Le reste ne vous regarde pas, et, si je ne vous -dis rien, c'est que vous ne devez rien savoir.-- - -[En marge: Ordres de Napoléon pour procurer aux troupes ce qui leur -manquait.] - -Il ajouta à cette réprimande les ordres que réclamait la circonstance. -Il prescrivit par un décret de fournir sur-le-champ aux bataillons -détachés de leurs régiments des fonds dont on tiendrait compte à -l'administration des corps; de prendre dans sa garde de jeunes -sous-officiers, suffisamment lettrés, ayant fait les campagnes de 1806 -et 1807, pour les nommer officiers, et pourvoir ainsi les régiments -qui en manqueraient; de soumettre sur-le-champ tous les galeux à un -traitement; de camper les troupes dès que le froid serait passé, ce -qui ne pouvait tarder en Espagne; de faire partir la brigade composée -des quatrièmes bataillons des légions de réserve, pour la joindre à -celle du général Darmagnac, déjà chargée d'occuper Pampelune; de -s'emparer de la citadelle de Pampelune, de l'armer, d'y laisser un -millier d'hommes, puis de porter la division des Pyrénées-Orientales -tout entière entre Vittoria et Burgos, afin de couvrir les derrières -de l'armée; de réunir sur le même point tous les régiments de marche, -composés des renforts destinés aux régiments provisoires, d'y envoyer -en outre et sans délai la division Verdier (qualifiée plus haut -réserve d'Orléans), de former ainsi un rassemblement considérable, -sous les ordres du maréchal Bessières, qui, avec la garde, ne devait -pas être de moins de douze à quinze mille hommes, et qui, en cas de -collision, garderait la ligne de retraite de l'armée contre les -troupes espagnoles chargées d'occuper le nord du Portugal. Napoléon -régla ensuite la marche sur Madrid. Il ordonna à Murat de faire passer -le Guadarrama tant au corps du maréchal Moncey qu'à celui du général -Dupont, l'un par la route de Somosierra, l'autre par celle de Ségovie, -du 19 au 20 mars, d'être le 22 ou le 23 sous les murs de Madrid, de -demander à s'y reposer, avant de continuer sa marche sur Cadix, -d'enfoncer les portes de Madrid si elles se fermaient devant lui, mais -après avoir fait tout ce qui serait possible pour prévenir une -collision. À toutes ces prescriptions se joignaient toujours, et -itérativement, la recommandation de se taire sur les affaires -politiques, de pourvoir la troupe de tout pour qu'elle ne prît rien, -et de retarder même le mouvement d'un jour ou deux, si les moyens -d'alimentation et de transport n'étaient pas suffisants. - -Murat dut donc se résigner à n'en pas savoir davantage, et s'appliqua -à obéir fidèlement aux ordres de l'Empereur, certain qu'après tout ce -mystère ne pouvait cacher que ce qu'il désirait, c'est-à-dire le -renversement des Bourbons d'Espagne, et la vacance de l'un des plus -beaux trônes de l'univers. - -[En marge: L'ordre d'occuper les places espagnoles exécutés par les -généraux français.] - -[En marge: Occupation par surprise des forts de Barcelone.] - -L'occupation des places, ordonnée à plusieurs reprises par l'Empereur, -fut exécutée. Les généraux Duhesme et Darmagnac, l'un à Barcelone, -l'autre à Pampelune, n'avaient d'abord occupé que les villes mêmes, et -non les forteresses dominant ces villes. Un ordre secret émané de -Madrid prescrivait aux généraux espagnols de bien recevoir les -Français, de leur ouvrir les villes, mais autant que possible de leur -refuser l'entrée des citadelles. Le général Duhesme arrivé à Barcelone -à la tête d'environ sept mille hommes, la plupart Italiens, avait été -reçu avec une politesse affectée par les autorités, avec bienveillance -et curiosité par la bourgeoisie, avec défiance par le peuple. -L'incontinence des Italiens avait attiré à ceux-ci plus d'un coup de -couteau. La gravité des circonstances ayant occasionné la fermeture -des fabriques, il y avait un grand nombre d'ouvriers oisifs, prêts à -se livrer à toute espèce de désordres. Le général Duhesme, placé avec -sept mille hommes au milieu d'une ville de cent cinquante mille âmes, -bien que suivi à peu de distance par cinq mille Français, était dans -une position critique, surtout n'étant pas maître de la citadelle de -Barcelone, et du fort de Mont-Jouy qui domine entièrement la ville. -Aussi était-il convenu avec le général Lechi, commandant les Italiens, -d'un plan d'enlèvement des forteresses, lorsque l'ordre réitéré de -s'en saisir vint mettre fin à toutes ses hésitations. Un matin il fit -prendre les armes à ses troupes, en dirigea une partie sur la -citadelle, une autre sur le Mont-Jouy. À la principale porte de la -citadelle un poste français partageait la garde avec un poste -espagnol. On en profita pour pénétrer dans l'intérieur. La moitié de -la garnison, par suite de la négligence des officiers espagnols, était -répandue dans la ville. On se trouva donc en force très-supérieure -dans l'intérieur de la citadelle, et on s'en empara sans coup férir. -Au fort Mont-Jouy il en fut autrement. L'entrée fut refusée par -l'officier qui y commandait, et qui plus tard défendit énergiquement -Girone, le brigadier Alvarez. Bien qu'une partie de ses troupes fût -absente et dispersée, ainsi qu'il était arrivé à la citadelle, il fit -mine de se défendre. De son côté le général Duhesme, qui avait porté -là le gros de ses forces, déclara qu'il allait commencer l'attaque. Le -capitaine général de la Catalogne, comte d'Ezpeleta, craignant une -collision qu'on lui avait recommandé d'éviter, prit la détermination -de céder, et de livrer le Mont-Jouy aux Français. Ils s'y établirent -immédiatement. Maîtres des deux forteresses qui dominent Barcelone, -ils n'avaient plus rien à craindre. Mais ils n'y étaient entrés qu'en -faisant éprouver à la population de la Catalogne une émotion pénible, -et très-fâcheuse dans les circonstances. - -[En marge: Surprise de la citadelle de Pampelune.] - -À Pampelune le général Darmagnac, brave homme, plein d énergie et de -loyauté, qui aurait plus volontiers escaladé de vive force que dérobé -par surprise une place qu'on lui ordonnait d'occuper, employa un moyen -très-adroit pour pénétrer dans la citadelle. Il était logé dans une -maison peu distante de la porte principale. Il y fit cacher cent -grenadiers bien armés. Ses troupes avaient l'habitude d'aller le matin -chercher leurs vivres dans la citadelle même. Il envoya une -cinquantaine d'hommes choisis, qui se rendirent sans armes à la porte -de la citadelle un peu avant la distribution, et qui tout en feignant -d'attendre s'approchèrent du poste qui gardait la porte, se jetèrent -sur lui, le désarmèrent, tandis que les cent grenadiers embusqués dans -la maison du général Darmagnac, accourant en toute hâte, achevèrent -l'enlèvement. Les troupes françaises secrètement réunies survinrent -dans le même moment, et la citadelle fut conquise, mais au grand -déplaisir du général Darmagnac, qui écrivit au ministre de la guerre, -en lui rendant compte de ce qu'il avait fait: _Ce sont là de vilaines -missions_. À Pampelune comme à Barcelone l'émotion fut vive et -générale. - -[En marge: Entrée sans résistance dans la place de Saint-Sébastien.] - -On eut moins de peine à Saint-Sébastien. Un duc de Crillon, d'origine -française, y commandait. Murat le somma de rendre la place. Il refusa -nettement d'obéir. Murat lui répliqua qu'il avait ordre de l'occuper, -non dans des vues hostiles, mais dans des vues de prudence militaire -fort simples, pour assurer les derrières de l'armée, et que si on lui -résistait il allait immédiatement ouvrir le feu. Le duc de Crillon, -averti comme les autres commandants de place qu'une collision devait -être évitée, rendit Saint-Sébastien, à condition que Murat le lui -restituerait si sa condescendance n'était pas approuvée à Madrid. -Murat consentit à cette réserve puérile, et fit entrer dans -Saint-Sébastien un bataillon de troupes françaises. - -[En marge: Fâcheux effet produit en Espagne par l'occupation des -places frontières.] - -Cette subite occupation des places, opérée dans les derniers jours de -février et les premiers jours de mars, produisit en Espagne la plus -fâcheuse impression. Les esprits prévoyants, qui avaient remarqué que -pour s'emparer du Portugal, déjà conquis d'ailleurs, que pour -renverser un favori abhorré de la nation, il ne fallait pas tant de -troupes, commençaient à trouver leurs remarques justifiées, et à -rencontrer plus d'assentiment. Dans les pays surtout qui avaient été -témoins de ces surprises, accompagnées de plus ou moins de violence, -on faillit en venir aux mains avec nos troupes. La bourgeoisie, qui, -moins hostile aux étrangers que le peuple, plus portée à des -changements, moins travaillée par le clergé, s'était plu à espérer de -nous la chute du favori et la régénération de l'Espagne, fut désolée. -Le peuple montra un premier mouvement de fureur, que la ferme attitude -de nos soldats et de nos officiers réussit bientôt à réprimer. Deux -circonstances contribuèrent encore à aggraver ces sentiments, de -découragement chez la bourgeoisie, de colère jalouse chez le peuple: -la première et la plus grave fut la contribution de cent millions -frappée sur les Portugais; la seconde, celle-là moins connue du -public, fut le mariage de mademoiselle de Tascher avec le prince -d'Aremberg. De toutes parts on se mit à dire que les Français -traitaient bien mal ceux dont ils recevaient l'hospitalité, et on se -demanda quelle serait la charge de l'Espagne si on frappait sur elle -une contribution proportionnée à celle qui allait peser sur le -Portugal. Quant au mariage de mademoiselle de Tascher, il affecta -beaucoup la classe éclairée, de laquelle il fut plus particulièrement -connu. On s'était persuadé, en effet, que c'était, non pas une fille -de Lucien, personne ignorée en Espagne, mais une nièce de -l'Impératrice, récemment adoptée, et parente de l'ambassadeur -Beauharnais, que Napoléon destinait au prince des Asturies. Le mariage -de cette jeune personne avec le prince d'Aremberg désespéra tous ceux -qui comptaient sur la prochaine union d'une princesse française avec -Ferdinand. Le détrônement des Bourbons devenait dès lors la seule -intention qu on pût prêter à l'Empereur. La bourgeoisie, et surtout la -noblesse, se seraient peut-être accommodées d'un changement de -dynastie, qui leur eût assuré la régénération de l'Espagne sans les -faire passer par les cruelles épreuves de la révolution française; -mais le clergé, et principalement les moines, qui voyaient dans les -Français des ennemis dangereux pour leur existence, repoussaient une -telle idée avec colère, et n'avaient pas de peine à agir sur un peuple -encore fanatique, avide de mouvement et de désordres. Le clergé, -correspondant d'un bout de l'Espagne à l'autre par les diocèses et par -les couvents, avait un moyen puissant de communiquer partout avec une -incroyable promptitude les impressions qu'il avait intérêt à répandre. -Cependant ces premières impressions ne furent qu'un signe -avant-coureur de la haine qui allait éclater contre nous. Pour le -moment un autre objet préoccupait les Espagnols, c'était la cour, la -cour dans laquelle une mère dénaturée, un favori exécré, dominant un -roi faible, tenaient dans l'oppression un jeune prince adoré. C'était -vers Madrid, vers Aranjuez, que se tournaient tous les regards, et -qu'on appelait les Français, pour y accomplir une révolution -universellement désirée. Certains actes venaient, il est vrai, -d'inspirer quelques doutes sur leurs intentions; mais ces actes, les -uns expliqués comme de simples précautions militaires, les autres -comme dès mesures uniquement applicables au Portugal, passèrent bien -vite de la mémoire d'une nation exclusivement occupée d'un seul objet, -et on se remit à penser à la cour, à souhaiter sa chute, à la demander -aux Français. - -Du reste le moment de la catastrophe approchait. Napoléon avait fait -partir de Paris, vers le 25 février, M. Yzquierdo pour porter -l'épouvante dans le coeur des souverains de l'Espagne, et M. de -Tournon pour remettre une nouvelle lettre, inquiétante à force d'être -insignifiante; car lorsqu'on lui avait demandé une princesse pour -Ferdinand, il avait éludé en s'informant si ce prince était rentré en -grâce; et maintenant qu'on ne lui parlait plus de mariage, il -demandait qu'on lui en parlât. Ces contradictions, sinistrement -expliquées par les rapports de M. Yzquierdo, par la marche des troupes -françaises, par le silence de Murat, devaient amener à Madrid la crise -long-temps attendue. - -[En marge: Arrivé à Madrid de M. Yzquierdo, et ses rapports alarmants -à la cour d'Espagne.] - -[En marge: La cour d'Espagne se décide à fuir en Andalousie.] - -M. Yzquierdo, arrivé à Madrid du 3 au 4 mars, fut présenté le 5 à -Aranjuez à toute la famille royale. Ses rapports furent des plus -alarmants, et remplirent d'effroi tant la famille royale que la -société intime du prince de la Paix, sa mère, ses soeurs, sa -confidente mademoiselle Tudo. M. Yzquierdo, après avoir fait connaître -l'état de la négociation entamée avec M. de Talleyrand, laquelle -aurait dû aboutir à concéder aux Français les provinces de l'Èbre et -l'ouverture des colonies espagnoles, M. Yzquierdo déclara que cette -négociation, toute désolante qu'elle pouvait paraître, n'était -elle-même qu'un véritable leurre; que Napoléon évidemment voulait -autre chose, c'est-à-dire le trône d'Espagne pour un de ses frères. -M. Yzquierdo parvint aisément à convaincre la cour d'Aranjuez, déjà -saisie de terreur, et à lui persuader que si elle ne prenait pas un -parti décisif, elle était perdue. L'arrivée de M. de Tournon et la -remise de la lettre dont il était porteur n'étaient pas faites pour -dissiper les alarmes excitées par M. Yzquierdo. Charles IV, malade, -souffrant d'un rhumatisme au bras, reçut M. de Tournon avec une -politesse à travers laquelle perçait un profond chagrin; la reine et -le favori le reçurent avec un sourire contraint, et cachant mal leur -haine furieuse. Charles IV dit d'un ton pénétré de douleur qu'il -répondrait bientôt à son allié l'empereur Napoléon, et se hâta de -terminer une entrevue inutile et pénible. Dès ce moment, le parti de -fuir fut arrêté. C'était pour Charles IV un cruel sacrifice que de -quitter les trois ou quatre palais situés autour de Madrid, entre -lesquels il avait l'habitude de partager sa vie, allant de l'un à -l'autre à chaque changement de saison, comme ces animaux qui changent -de climats à la suite du soleil. C'était pour lui une amère privation -que de renoncer aux chasses du Pardo, au lieu d'attendre Napoléon, et -de s'en remettre à sa toute-puissance du sort de la maison d'Espagne. -Le bon roi Charles IV avait le coeur trop loyal et l'esprit trop borné -pour supposer une seule des combinaisons de Napoléon, et il inclinait -à penser qu'en l'attendant, et en se confiant à lui, tout -s'arrangerait pour le mieux. Il est certain que ce naïf abandon de la -faiblesse se livrant elle-même aurait étrangement embarrassé Napoléon, -et peut-être amené d'autres résultats. Mais le prince de la Paix et la -reine, sachant bien que pour eux il n'y avait aucune grâce à espérer; -que l'intervention de Napoléon, quelle qu'elle fût, s'exercerait au -moins contre eux, ne laissèrent pas le choix à Charles IV, et -l'entraînèrent à se retirer en Andalousie. Il est probable qu'ils ne -lui firent entrevoir que ce premier éloignement, comptant sur les -événements pour décider la retraite définitive en Amérique. Leur -résolution à cet égard était si ferme, que le prince de la Paix, -emporté par son intempérance ordinaire de langage, s'écria qu'il -enlèverait plutôt le roi que de consentir à ce qu'il attendît à -Aranjuez l'arrivée des Français. - -[En marge: M. Yzquierdo renvoyé à Paris pour tenter de nouveaux -efforts auprès de Napoléon.] - -Cependant, pour ne pas s'ôter toute ressource du côté de la France, M. -Yzquierdo dut retourner immédiatement à Paris, employer les -supplications auprès de Napoléon, l'or auprès de ses agents, pour -conjurer le coup qui menaçait la maison d Espagne, et signer tous les -traités qu'on exigerait, quelque déshonorants qu'ils pussent être. Il -repartit précipitamment le 11 mars au matin, afin d'arriver à Paris -avant qu'un ordre fatal fût donné. Son trouble était tel que ceux qui -le rencontrèrent, et il y avait beaucoup d'allants et de venants sur -la route, en furent vivement frappés. - -[En marge: Résistance que rencontre dans la cour et le gouvernement le -projet de fuite en Andalousie.] - -[En marge: Conduite des ministres Caballero et Cevallos en cette -circonstance.] - -La résolution de se retirer en Andalousie prise, il fallait y amener -bien des volontés tant à Aranjuez qu'à Madrid. Le prince des Asturies, -jugeant des intentions de Napoléon par les témoignages d'intérêt qu'il -recevait de M. de Beauharnais, ne voyait dans les Français que des -libérateurs, et ne voulait pas se laisser entraîner loin d'eux, -prisonnier de la reine et du prince de la Paix. Il le disait hautement -depuis qu'on parlait du voyage d Andalousie, et on en parlait en -effet dans le moment comme d'une résolution arrêtée. Il avait rangé de -son avis son oncle don Antonio, qui partageait son aversion pour la -reine et le favori, ainsi que tous les membres de la famille royale, -excepté la reine d'Étrurie, récemment arrivée de Toscane pour prendre -possession du nord du Portugal. Cette princesse chère à la reine était -par ce motif odieuse à Ferdinand, mais on ne s'occupait guère de ce -qu'elle pensait. Tout ce qui comptait dans la famille royale était -prononcé contre le projet de fuite, et voulait qu'on attendît les -Français. La reine et le favori, sans s'inquiéter de ces résistances, -étaient résolus à les vaincre et à conduire de gré ou de force toute -la famille royale à Séville. Mais il y avait encore à surmonter -d'autres résistances plus redoutables. Le conseil de Castille, -secrètement consulté, avait repoussé l'idée d'une retraite honteuse, -et répondu qu'il n'aurait pas fallu admettre les Français en Espagne, -mais qu'après les avoir si facilement admis, il fallait ou prendre la -résolution subite de leur tenir tête, en soulevant contre eux la -nation tout entière, ou leur ouvrir les bras en faisant appel à la -loyauté de ces alliés, reçus en Espagne comme des amis et des frères. -Une autre opposition, celle-là plus imprévue qu'aucune autre, éclata -tout à coup. Le ministre de la justice, M. de Caballero, avait paru -plus attaché qu'il n'était à la fortune du prince de la Paix. Appelé -par ses fonctions de ministre de la justice à figurer fréquemment dans -le procès de l'Escurial, il en avait assumé tout l'odieux, sans le -mériter cependant, car il avait soutenu auprès du roi et de la reine -qu'il n'existait ni dans les pièces trouvées, ni dans les faits -recueillis, des indices suffisants pour intenter des poursuites -criminelles. Il lui était même arrivé d'encourir pour ce motif la -colère de la reine, qui l'avait qualifié de traître vendu au prince -des Asturies. Le public ne l'en croyait pas moins beaucoup plus -coupable qu'il ne l'était réellement. Quant au voyage en Andalousie, -il n'en voulait pas entendre parler, disant que c'était un lâche -abandon de la nation, qu'il n'aurait pas fallu introduire les Français -en Espagne, mais que maintenant il fallait savoir les attendre; que -c'était à ceux qui se défiaient d'eux à se retirer, mais que -probablement Charles IV, dont la conduite avait toujours été loyale à -leur égard, n'aurait pas à se plaindre de les avoir attendus. Un autre -ministre, M. de Cevallos, qui plus tard voulut se faire passer pour un -antagoniste du prince de la Paix, quoiqu'il lui fût servilement -soumis, et qui n'avait pour tout patriotisme qu'une haine stupide des -Français, M. de Cevallos, ministre des affaires étrangères, demeura -paisible spectateur de ce conflit, et laissa M. de Caballero résister -seul au projet de fuite. Le prince de la Paix n'en tint compte, et -donna tous les ordres pour un prochain voyage en Andalousie. Cherchant -à cacher l'objet de ce voyage, il parla vaguement d'un projet -personnel de visiter les ports, dont la surveillance, depuis qu'il -était grand amiral, lui appartenait spécialement. - -[En marge: Indignation du peuple espagnol en apprenant le projet de -fuite.] - -Les transports de valeurs et de mobiliers déjà remarqués, les -préparatifs de la cour et surtout de la famille Tudo, ne laissèrent -bientôt aucun doute. On se ferait difficilement une idée de -l'indignation des Espagnols en apprenant qu'ils allaient être -abandonnés par la maison de Bourbon, comme les Portugais l'avaient été -par la maison de Bragance. Se souciant peu des avantages qu'une telle -résolution pourrait avoir plus tard pour la conservation des colonies, -ils se disaient que si les Français avaient de si mauvaises -intentions, on était ou bien inepte de ne pas les avoir entrevues, ou -bien criminel de les avoir favorisées; qu'il fallait en tout cas leur -résister à outrance; que tous les Espagnols, ayant le roi et les -princes à leur tête, devaient couvrir la capitale de leurs corps, et -se faire tuer plutôt que d'en permettre l'entrée, mais que fuir -lâchement était une indignité, une trahison; que du reste il y avait -dans cette fuite autre chose qu'une précaution de prudence dans -l'intérêt de la famille royale, mais tout simplement un calcul pour -prolonger le pouvoir usurpé du favori; car si on voulait fuir les -Français, c'est qu'on les savait contraires à Emmanuel Godoy et -favorables au prince des Asturies. Cette dernière pensée devenue -générale avait rendu aux Français leur popularité, et on disait que, -loin de les fuir ou de les combattre, il fallait aller à eux au -contraire, et les accueillir, puisque le prince de la Paix se défiait -si fort de leurs intentions. L'exaspération de toutes les classes -contre la cour était au comble. La noblesse, la bourgeoisie, le peuple -et l'armée n'avaient à Madrid qu'un même langage, et ce langage était -aussi ouvert, aussi hardi, aussi immodéré, qu'il peut l'être à la -veille des grands événements, dans les pays les plus libres. Dans -l'armée surtout, une troupe fort maltraitée par le prince de la Paix, -qui avait bouleversé son organisation, les gardes du corps -manifestaient l'irritation la plus vive, et voulaient s'opposer même -par la force au départ du roi. Parmi les officiers de cette troupe il -y en avait plusieurs tout à fait dévoués au prince des Asturies, et en -communication fréquente avec lui, recevant même, assurait-on, ses -inspirations et ses ordres. - -[En marge: Les troupes espagnoles qu'on avait d'abord dirigées vers le -Portugal, rappelées vers la Manche et l'Andalousie pour protéger la -retraite de la famille royale.] - -Cette bruyante opposition n'avait ébranlé dans leurs projets ni le -prince de la Paix ni la reine, et leur inspirait seulement le désir de -se soustraire plus tôt à tant de haine et de périls, en se retirant -d'abord en Andalousie, puis, s'il le fallait, en Amérique. Le prince -de la Paix avait donné des ordres en conséquence. Il avait fait -rebrousser chemin aux troupes destinées à occuper le Portugal; car, à -la veille de perdre l'Espagne, il s'agissait d'autre chose que des -Algarves ou de la Lusitanie septentrionale. Le général Taranco avait -dû quitter Oporto, repasser en Galice, et de Galice dans le royaume de -Léon. Le général Carafa avait dû remonter le Tage, et s'avancer -jusqu'à Talavera. Le général Solano, marquis del Socorro, avait dû -revenir d'Elvas vers Badajoz, et se diriger sur Séville. Assurément le -prince de la Paix n'avait pas la pensée avec ces forces, qui ne -présentaient que des corps de six à sept mille hommes chacun, de -lutter contre l'armée française. Il les destinait bien plutôt à -couvrir la retraite de la famille royale, qu'à organiser une défense -désespérée dans le midi de l'Espagne. Plusieurs frégates étaient -éventuellement préparées dans le port de Cadix[34]. - -[Note 34: Les résolutions intérieures du gouvernement espagnol ne sont -en général connues que par ouï-dire, car il n'y a rien eu d'écrit sur -ce sujet par aucun homme bien informé. Cependant le marquis de -Caballero, questionné plus tard par Murat, lui remit, sur les -événements qui avaient précédé les journées d'Aranjuez, trois mémoires -fort instructifs, et dont le manuscrit existe à la secrétairerie -d'État. M. de Caballero, racontant les discussions qu'il eut avec le -prince de la Paix sur le projet de départ, rapporte tout ce qui se -passa en cette occasion, et fournit beaucoup de détails infiniment -curieux. Il entendit notamment le prince de la Paix affirmer qu'il -venait de faire préparer à Cadix cinq frégates pour le transport de -la famille royale au delà des mers.] - -Le prince de la Paix, suivant son usage de passer une semaine auprès -de Leurs Majestés, après en avoir passé une à Madrid, était revenu le -dimanche 13 mars à Aranjuez. Aranjuez se compose d'une magnifique -résidence royale, située au bord du Tage, décorée suivant le style -italien, avec de superbes jardins qui rappellent un peu le goût arabe. -Cette résidence, quand on vient de Madrid, est à droite d'une grande -route, large comme l'avenue des Champs-Élysées. Vis-à-vis le palais -cette route s'arrondit en une vaste place. À gauche se trouvent -plusieurs belles habitations qui appartenaient aux ministres, à des -grands seigneurs de la cour, et dont l'une notamment était occupée par -le prince de la Paix. Une multitude de petites maisons servant aux -marchands et fournisseurs que la cour et sa nombreuse domesticité -attirent après elles, forment ce qu'on peut appeler le bourg -d'Aranjuez. - -[En marge: Les préparatifs de départ faits pour le 15 ou le 16 mars.] - -À peine arrivé, le prince de la Paix donna les ordres définitifs pour -le départ, qui fut fixé au mardi ou mercredi, 15 ou 16 mars. Le -majordome de la cour avait déjà fait préparer les voitures royales. -Des relais étaient échelonnés sur la route d'Ocagna, qui est celle de -Séville. On avait prescrit à Madrid, aux gardes wallonnes et -espagnoles, aux gardes du corps qui n'étaient pas de service, de se -tenir prêts à partir pour Aranjuez. - -[En marge: Vive altercation entre le prince de la Paix et M. de -Caballero au sujet du départ, et divulgation des projets de la cour.] - -Mais il fallait enfin, bien qu'on n'eût tenu aucun compte de la -résistance de certains ministres, leur annoncer la résolution -définitive de la cour, et leur demander la signature de divers ordres. -Le prince de la Paix, aussitôt son arrivée à Aranjuez, avait fait -appeler plusieurs d'entre eux à la résidence royale, principalement le -marquis de Caballero, qui s'était fait attendre. Le prince de la Paix -impatienté l'accueillit assez mal. Ce ministre, obstiné dans sa -résistance, refusa de concourir, soit de son consentement, soit de sa -signature, au départ qui n'était plus projeté, mais résolu.--Je vous -ordonne de signer, lui dit le prince dans un mouvement de colère.--Je -ne reçois des ordres que du roi, répondit M. de Caballero.--Une telle -opposition, de la part d'un homme qui ne se distinguait pas par -l'audace du caractère, aurait dû prouver à quel point l'autorité du -favori était déjà ébranlée. Les autres ministres étant survenus, une -vive altercation s'établit entre eux. M. de Caballero, poussé au -dernier degré d'irritation, reprocha à M. de Cevallos sa lâche -complaisance pour le prince de la Paix, et ne fut soutenu que par le -ministre de la marine. On se sépara sans conclure, et à leur sortie du -palais, ces conseillers de la couronne, conservant sur leur visage et -dans leur langage l'agitation dont ils étaient pleins, laissèrent -entendre des paroles qui apprirent au public de quoi il s'agissait, de -quoi on était menacé. - -[En marge: Les habitants d'Aranjuez, les paysans de la Manche, mêlés à -des gardes du corps, font autour du château une garde continuelle.] - -De son côté le prince des Asturies, son oncle don Antonio, avaient -communiqué à leurs affidés ce qui était à leur connaissance, et -avaient en quelque sorte demandé secours contre la violence qu'on leur -préparait. Les officiers dévoués que le prince comptait dans les -gardes du corps, avaient parlé à leur troupe, qui était disposée à -enfreindre toutes les règles de la subordination au premier mot qu'on -lui dirait. La domesticité, qui savait par les préparatifs mêmes -qu'elle avait faits à quel point le voyage était prochain, et qui se -détachait avec regret du vieux séjour où elle était habituée à vivre, -avait prévenu les habitants d'Aranjuez. Ceux-ci, désolés d'être privés -de la présence de la cour, étaient résolus à empêcher son départ, et -ils avaient, en ébruitant dans les campagnes environnantes le projet -de fuite, attiré les redoutables paysans de la Manche, très-fâchés -aussi de voir la cour les quitter et leur enlever l'avantage de la -nourrir. L'affluence à Aranjuez devenait extrême, et déjà les visages -les plus sinistres et les plus étranges commençaient à y paraître. Un -personnage singulier, le comte de Montijo, persécuté par la cour, -ayant, avec la naissance et la fortune d'un grand seigneur, l'art et -le goût de remuer les masses populaires, était au milieu de cette -foule, prêt à lui donner le signal de l'insurrection. On voyait donc -des bourgeois d'Aranjuez, des paysans de la Manche, mêlés à des gardes -du corps, réunis tous par l'anxiété, l'intérêt, la passion, faire -autour du château une garde continuelle. - -Le lundi 14, lendemain de l'altercation entre M. Caballero et le -prince de la Paix, fut extrêmement agité. Le mardi 15, le spectacle -des derniers préparatifs de la cour, les propos des ministres -dissidents, certaines paroles attribuées au prince des Asturies, qui -demandait secours, disait-on, contre ceux qui voulaient l'emmener en -Andalousie, produisirent une telle émotion qu'on s'attendait à chaque -instant à voir éclater une insurrection populaire. C'en était déjà -l'aspect, c'en étaient les cris: il n'y manquait plus que les actes et -la violence. - -[En marge: Proclamation royale publiée pour calmer l'émotion -populaire.] - -Le lendemain matin 16, jour de mercredi, les auteurs du projet de -voyage, voyant que le départ allait devenir impossible si on ne -ramenait un moment de calme dans cette population agitée, imaginèrent -de publier une proclamation, par laquelle Charles IV promettrait de ne -pas quitter Aranjuez. Cette proclamation fut en effet immédiatement -rédigée, lue et placardée dans les principales rues d'Aranjuez, et -envoyée en toute hâte à Madrid.--Mes chers sujets, disait-elle en -substance, ne vous alarmez ni sur l'arrivée des troupes de mon -magnanime allié l'empereur des Français, entrées en Espagne pour -repousser un débarquement de l'ennemi sur nos côtes, ni sur mes -prétendus projets de départ. Non, il n'est pas vrai que je veuille -m'éloigner de mon bien-aimé peuple. Je veux rester, vivre parmi vous, -comptant sur votre dévouement, si j'en avais besoin contre un ennemi, -quel qu'il fût. Espagnols, calmez-vous donc, votre roi ne vous -quittera pas.-- - -[En marge: Calme momentané produit par la proclamation royale.] - -Cette proclamation, inspirant aux esprits un peu de sécurité, les -calma pour un instant. La multitude se porta devant la résidence -royale, demanda ses souverains, qui parurent aux fenêtres du palais, -et les applaudit de toutes ses forces, en criant: Vive le roi! Meure -le prince de la Paix! meure le favori qui déshonore et trahit son -maître!--La journée du 16 s'acheva ainsi au milieu d'une sorte de -satisfaction, qui malheureusement devait être passagère. - -[En marge: Départ pour Aranjuez des troupes de Madrid, avec une foule -de peuple.] - -Le jour suivant, 17 mars, malgré les promesses royales, le voyage -semblait toujours résolu. Les voitures restaient chargées dans les -cours du palais. Les chevaux attendaient aux relais. Les troupes -formant la garnison de Madrid, et composées des gardes wallonnes et -espagnoles, de la compagnie des gardes du corps qui n'était pas de -service, s'étaient mises en route pour Aranjuez. Une partie du peuple -de la capitale, une foule de curieux les avaient suivies, et avaient -fait avec elles le trajet qui est de sept à huit lieues. Chemin -faisant, ce peuple poussait des cris contre la reine, contre le prince -de la Paix, et demandait aux officiers et soldats s'ils laisseraient -enlever leurs souverains par un indigne usurpateur, qui voulait les -emmener avec lui pour les tyranniser plus sûrement. Les troupes, ainsi -accompagnées, arrivèrent vers la fin du jour à Aranjuez, et furent -logées chez l'habitant, ce qui n'était pas un moyen de les ramener à -la subordination militaire. Une dernière circonstance avait achevé de -convaincre la foule que les promesses royales n'étaient qu'un leurre: -c'est que les demoiselles Tudo étaient arrivées elles-mêmes à -Aranjuez, et allaient, disait-on, partir le soir même pour -l'Andalousie. L'affluence autour du palais du roi et de celui du -prince de la Paix, situé de l'autre côté de la grande avenue, était -plus considérable que les jours précédents; car aux habitants effarés -d'Aranjuez, aux paysans de la Manche, s'étaient joints des soldats -sans armes qui une fois arrivés à leur logement étaient venus se mêler -à la foule, et des curieux sortis en grand nombre de Madrid. Les -gardes du corps, ceux du moins qui n'étaient pas de service, -visiblement excités par les amis du prince des Asturies, s'étaient -répandus par bandes, faisant des patrouilles volontaires, tantôt vers -les écuries du roi, tantôt vers la résidence du prince de la Paix. - -[En marge: Collision survenue autour du palais du prince de la Paix.] - -[En marge: Le peuple se précipite sur le palais du prince de la Paix, -et le ruine de fond en comble.] - -Aux approches de minuit un incident singulier, survenu devant le -palais du prince de la Paix, devint l'étincelle qui détermina -l'explosion. Une dame sortie de ce palais sous le bras d'un officier, -escortée par quelques hussards dont le prince faisait sa garde -habituelle, fut aperçue par une bande de gardes du corps et de -curieux. Ils reconnurent ou crurent reconnaître mademoiselle Josépha -Tudo, qui, suivant eux, allait monter en voiture. On se pressa autour -d'elle. Les hussards du prince ayant voulu s'ouvrir un passage, un -coup de fusil fut tiré on ne sait par qui. Il s'éleva à l'instant même -un tumulte effroyable. Les gardes du corps coururent à leurs -quartiers, sellèrent leurs chevaux, et se ruèrent à coups de sabre sur -les hussards du prince qu'ils rencontrèrent. Les gardes wallonnes et -espagnoles prirent aussi les armes, plutôt pour se joindre à la -multitude que pour faire respecter l'autorité royale. Le peuple ne se -contenant plus s'assembla sous les fenêtres du palais, appela le roi à -grands cris, voulut le voir pour lui faire entendre l'expression de -ses voeux, en poussant avec fureur les cris de Vive le roi! meure le -prince de la Paix! Après l'avoir effrayé en le saluant de pareilles -acclamations, il se porta de l'autre côté d'Aranjuez, vers la demeure -du prince de la Paix, qu'il enveloppa de toutes parts. En forcer les -portes pour s'y précipiter parut d'abord à ce peuple qui débutait dans -la carrière des révolutions, un attentat au-dessus de son audace. Il -s'arrêta un instant, hésitant, mais plein d'impatience, et dévorant sa -proie des yeux avant de la saisir. Tout à coup un individu, messager, -dit-on, du château, se présente à la porte du prince pour se la faire -ouvrir. On la lui refuse. Il insiste. Les gardiens de la maison, -croyant qu'on les attaque, songent à se défendre. Un coup de fusil -part au milieu de cette agitation. Alors l'hésitation cesse. La foule -furieuse se rue sur les portes, les enfonce, pénètre dans la demeure -somptueuse du favori, la ravage, jette par les fenêtres tableaux, -tentures, meubles magnifiques, détruit et ne pille pas, plus furieuse -qu'avide, comme il arrive dans les mouvements de toute multitude, -passionnée mais non avilie. On court d'appartement en appartement, on -cherche l'objet de la haine publique, on ne trouve que l'épouse -infortunée du prince de la Paix. La populace, en Espagne, même la plus -infime, avait fini par connaître toute la vie d'Emmanuel Godoy. Elle -savait combien il avait de femmes, quelle il aimait, quelle il -n'aimait pas. Elle savait les malheurs de cette auguste princesse de -Bourbon, tristement unie à un soldat aux gardes, pour donner à ce -soldat le lustre royal qui lui manquait. La foule, en l'apercevant, -tombe à ses pieds, la conduit avec respect hors de cette maison -envahie, la place dans une voiture, et la traîne en triomphe jusqu'au -palais du souverain, en s'écriant: Voilà l'innocente.--Après l'avoir -ainsi replacée dans la demeure des rois, d'où elle n'aurait jamais dû -sortir, la foule, qui croyait n'en avoir pas fini avec le palais du -prince de la Paix, y revient, le cherche lui-même dans les moindres -recoins de sa demeure, et, ne le rencontrant pas, se venge par une -affreuse dévastation. Toute la nuit se passe en recherches, en -ravages, et, le jour venu, le favori n'étant pas découvert, on suppose -qu'il a trouvé ailleurs un asile. - -[En marge: Effroi du roi et de la reine.] - -On devine quels devaient être en ce moment l'effroi de Charles IV et -le désespoir de la reine. Le souvenir de la révolution française les -avait toujours remplis de terreur. Cette révolution qu'ils avaient -tant redoutée, ils la voyaient enfin chez eux poussant les mêmes cris, -commettant les mêmes actes, quoique excitée par d'autres sentiments. -Ils étaient désolés, éperdus, résignés à tout ce qu'on voudrait d'eux. -Cette reine, justement odieuse, éprouvait cependant un sentiment vrai, -qui sans la rendre intéressante pouvait du moins excuser jusqu'à un -certain point sa honteuse vie. Elle ne songeait, dans sa terreur, ni à -sa famille ni à elle-même, mais au dominateur de son âme, au -méprisable Godoy. Elle demandait à tout le monde ce qu'il était -devenu, et envoyait partout de fidèles domestiques pour qu'ils lui en -rapportassent des nouvelles.--Où est Emmanuel, s'écriait-elle, où -est-il?... et elle ne cachait pas les larmes que lui arrachait un -souci pareil. Le roi lui-même, quand il cessait d'avoir peur, -demandait aussi ce qu'on avait fait du pauvre Emmanuel, qui lui -était, disait-il, si attaché. Quant au prince des Asturies, voyant son -ennemi abattu, la couronne près de tomber de la tête de son père sur -la sienne, et ignorant qu'elle tomberait bientôt à terre, pour être -ramassée à la pointe du sabre, il montrait une lâche et perfide joie, -que sa mère apercevait, et qui lui attirait de sa part les plus -violents reproches. - -[En marge: Le roi enlève à Emmanuel Godoy tous ses grades et -dignités.] - -Les ministres et quelques seigneurs dévoués étant accourus, on -conseilla tumultueusement au roi de retirer tous ses grades et emplois -au prince de la Paix, comme unique moyen de rétablir le calme, et de -sauver la vie du prince lui-même. Le roi parce qu'il était prêt à -tout, la reine parce qu'elle tenait plus à sauver la vie que le -pouvoir de son amant, y consentirent à l'instant même, et un décret -parut dès le matin du 18 mars, annonçant que le roi retirait à Don -Emmanuel Godoy ses charges de grand-amiral et de généralissime, et -l'autorisait à se rendre dans le lieu qu'il lui plairait de choisir -pour sa retraite. - -[En marge: Joie délirante à la nouvelle de la chute du favori.] - -Ainsi finit ce déplorable favori, dont l'étrange destinée était, au -milieu de notre temps, un dernier vestige des vices des anciennes -cours, en contraste avec les moeurs du siècle; car, même dans les -cours absolues, on en était venu à respecter l'opinion publique: -déplorable favori à d'autres titres encore que celui du scandale; car, -excepté l'effusion du sang, il avait attiré sur l'Espagne tous les -maux à la fois, la honte, la désorganisation, la ruine, et en dernier -lieu les soulèvements populaires. En apprenant la dégradation -d'Emmanuel Godoy, le peuple qui encombrait Aranjuez, et qui se -composait de plusieurs peuples, venus non-seulement d'Aranjuez, mais -de Madrid, de Tolède, des campagnes de la Manche, se livra à une joie -furieuse, comme s'il avait dû être le lendemain le peuple le plus -heureux de la terre. Ce furent partout des chants, des danses, des -feux; on s'embrassait dans les rues en se félicitant de cette chute, -qui satisfaisait un sentiment plus vif encore que celui de l'intérêt, -celui de la haine pour une fortune insolente qui avait offensé toute -l'Espagne. La nouvelle, portée en deux ou trois heures à Madrid, y -produisit un véritable délire. - -Dès que ce mouvement populaire fut connu, l'ambassadeur de France, qui -était dépourvu d'esprit, mais non de courage, accourut auprès du roi -pour le couvrir de son corps, s'il avait été en danger. Tout s'étant -terminé par la chute du favori, dont il était devenu l'ennemi à force -de s'intéresser au prince des Asturies, il parut presque triomphant -avec ce dernier. Il dit à Charles IV que les troupes françaises dont -l'arrivée était prochaine (elles passaient en ce moment le Guadarrama -pour descendre sur Madrid) seraient à ses ordres contre tous ses -ennemis du dedans et du dehors, et qu'il croyait, en donnant cette -assurance, obéir aux instructions de son auguste maître, qui ne -laisserait jamais invoquer son amitié en vain. Charles IV remercia M. -de Beauharnais, et lui témoigna qu'il serait heureux à l'avenir de -traiter les affaires avec l'ambassadeur de France, et sans aucun -intermédiaire. Infortuné roi! la destinée ne lui réservait pas un si -lourd fardeau! - -La journée du 18 fut calme. Cependant la multitude agitée avait -besoin de nouvelles émotions. Il lui fallait autre chose qu'un palais -à détruire. Elle aurait voulu avoir pour le déchirer le corps d -Emmanuel Godoy. On le cherchait partout, et la reine tremblait à -chaque minute d'apprendre la découverte de son asile et sa mort. Tous -les ministres passèrent la nuit au château auprès des deux souverains, -dont le sommeil ne vint pas un instant fermer les yeux. - -Le 19 au matin l'agitation populaire, calmée une première fois par la -proclamation du 16, une seconde fois par la déposition du favori qui -avait été prononcée le 18, était remontée comme un flot qui s'abaisse -et s'élève tour à tour. Au palais les officiers des gardes, sentant -toute autorité sur leurs troupes leur échapper, avaient déclaré qu'ils -étaient dans l'impuissance de faire respecter l'autorité royale si -elle était attaquée. Le roi, la reine éperdus avaient fait appeler -leur fils Ferdinand, pour le sommer de les protéger de sa popularité, -et il venait de promettre ses bons offices avec la secrète joie d'un -vainqueur, et l'aisance d'un conspirateur assuré des ressorts qu'il -doit faire jouer, lorsque tout à coup une rumeur nouvelle et violente -prouva qu'on avait raison de se défier de la journée qui commençait. - -[En marge: le prince de la Paix est découvert par le peuple, et tiré -tout sanglant de ses mains par les gardes du corps.] - -Le prince de la Paix, tant cherché, n'avait cependant pas quitté sa -demeure. Au moment où les portes de son palais avaient été forcées, il -avait pris une poignée d'or, une paire de pistolets, puis s'était -caché sous les toits, en se roulant lui-même dans une natte, espèce de -tapis de jonc dont on se sert en Espagne. Resté dans cette affreuse -position pendant toute la journée du 18, pendant la nuit du 18 au 19, -il n'y avait plus tenu le 19 au matin, et après trente-six heures de -ce supplice, vaincu par la soif, il était sorti de son asile, et -s'était trouvé en présence d'un soldat des gardes wallonnes qui était -en faction. Offrant de l'or à cette sentinelle, et n'osant pas ajouter -à son offre la menace de se servir de ses pistolets, il ne réussit -qu'à se faire dénoncer, et fut livré à l'instant même. Heureusement -pour lui le gros de la populace n'était pas alors autour de son -palais. Quelques gardes du corps survenus à propos le placèrent au -milieu de leurs chevaux, et s'acheminèrent le plus vite qu'ils purent -vers le quartier qui leur servait de caserne. Il fallait traverser -tout Aranjuez, et en un clin d'oeil la populace avertie accourut. Le -prince marchait à pied, entre deux gardes à cheval, appuyé sur le -pommeau de leur selle, et défendu par eux contre les attaques de la -foule. D'autres gardes en avant, en arrière, faisaient leurs efforts -pour le protéger, mais ne pouvaient empêcher un peuple furieux de lui -porter, avec des pieux, des fourches, et toutes les armes ramassées à -la hâte, des coups dangereux. Les pieds brisés par le fer des chevaux, -la cuisse percée d'une large blessure, un oeil presque hors de la -tête, il arriva enfin à la caserne des gardes, où il fut jeté tout -sanglant sur la paille des écuries. Triste exemple de la faveur des -rois, quand la fureur populaire vient venger en un jour vingt ans -d'une toute-puissance imméritée! Il n'y avait rien dans l'histoire de -plus lamentable que le spectacle que présentait en ce moment ce garde -du corps, revenu, après avoir traversé la couche royale et presque le -trône, dans la caserne, et sur la paille où il avait couché dans sa -jeunesse! - -[En marge: Ferdinand accourt pour dissiper la foule qui voulait -égorger le prince de la Paix.] - -Le roi et la reine, apprenant ce nouveau tumulte, appelèrent encore -une fois Ferdinand, et le supplièrent d'oublier ses injures pour aller -au secours de l'infortuné Godoy. Il promit de le sauver, et courut en -effet au quartier des gardes du corps, qu'une populace effrénée -menaçait d'envahir, la dissipa en annonçant que le coupable serait -jugé par le conseil de Castille, et que justice serait faite de tous -ses crimes. À la voix de l'héritier de la couronne la foule se -dispersa. Ferdinand se transporta auprès de Godoy, qu'il trouva tout -en sang, et auquel il dit avec une feinte générosité qu'il lui -pardonnait tous les maux qu'il en avait reçus, et lui faisait grâce. -La vue d'un ennemi abhorré rendit au prince de la Paix la présence -d'esprit, qu'il n'avait pas eue un seul instant depuis le commencement -de la catastrophe. Es-tu déjà roi, dit-il à Ferdinand, pour faire -grâce?--Non, répliqua le prince, je ne le suis pas, mais je le serai -bientôt.-- - -Le prince retourna au palais pour tranquilliser ses augustes parents, -restés dans un état de trouble difficile à décrire, et prêts pour se -sauver, eux et leur cher Emmanuel, à tous les sacrifices possibles, -même celui du trône. Que veut-on de nous, s'écriaient-ils, pour -épargner notre malheureux ami? Sa déposition? Nous l'avons prononcée. -Sa mise en jugement? Nous allons la prononcer. Veut-on la couronne? -Nous la déposerons aussi.--Une sorte d'égarement d'esprit s'était -emparé du roi, de la reine; ils ne savaient ce qu'ils disaient, et -s'adressaient à tout le monde, pour demander soit un appui, soit un -conseil. On imagina, pour les rassurer sur la vie du prince de la -Paix, d'envoyer celui-ci bien escorté à Grenade, en se servant des -relais dont la route était pourvue. Une voiture attelée de six mules -fut aussitôt amenée devant la caserne des gardes du corps, afin de l'y -placer, et de le faire sortir de ce dangereux séjour d'Aranjuez. Mais -à peine ces préparatifs furent-ils aperçus, que la populace, devinant -à quel usage ils étaient destinés, se précipita sur la voiture, la -brisa, et se montra décidée à empêcher tout départ. - -[En marge: Le roi et la reine troublés donnent leur abdication.] - -Ce nouvel incident acheva de troubler la tête de l'infortuné Charles -IV et de sa femme. Ils crurent l'un et l'autre que c'était la -révolution française qui recommençait en Espagne; qu'on en voulait, -non-seulement au prince de la Paix, mais à eux-mêmes; que déposer le -sceptre entre les mains de Ferdinand serait peut-être un moyen de -conjurer cet orage naissant, de sauver leur vie et celle de leur -malheureux ami. Ils le dirent à tous ceux qui les entouraient, à MM. -de Caballero, de Cevallos, au duc de Castel-Franco, chef des troupes -réunies dans la résidence royale, à diverses personnes de la cour -enfin; et quand ils faisaient cette proposition, tous les assistants -leur témoignaient, par un silence triste et approbateur, que ce serait -là certainement la solution la plus simple, la plus sûre, la plus -applaudie, la plus capable de terminer dès sa naissance une révolution -aussi effrayante à ses débuts que celle qui avait fait tomber la tête -de Louis XVI. Après quelques instants de ces vagues pourparlers, de -cette consultation de gens éperdus, Charles IV dit qu'il voulait -abdiquer; son ambitieuse femme lui répondit qu'il avait raison, et, -sans qu'il se présentât un seul contradicteur, leurs ministres -s'offrirent pour rédiger l'acte d'abdication. - -[En marge: Acte d'abdication de Charles IV.] - -Cet acte fut rédigé à l'instant même, et publié immédiatement au -milieu d'une joie sans égale. Charles IV y déclarait que, fatigué des -soucis du trône, courbé sous le poids de l'âge et des infirmités, il -résignait à son fils Ferdinand la couronne qu'il avait portée vingt -années. - -[En marge: Redoublement de joie à Aranjuez et à Madrid.] - -La nouvelle de cette abdication causa dans Aranjuez une sorte -d'ivresse. Le peuple vint en foule saluer le jeune roi que depuis si -long-temps appelaient tous ses voeux, et le combla de mille -bénédictions. La cour, devançant le peuple, avait abandonné les vieux -souverains, comme on abandonne leurs cadavres quand ils sont morts. -Ils furent laissés seuls, un peu rassurés, mais tout abattus de leur -chute, et on courut autour de Ferdinand pour bien exprimer à ce -nouveau maître que c'était lui, lui seul, qu'on avait dans le coeur -depuis des années en baissant la tête devant sa mère et le favori. -Ferdinand, que la nature avait fait pour la dissimulation, et que les -malheurs de sa jeunesse avaient encore perfectionné dans cet art -odieux, parut content de tout le monde, et l'était assez de la fortune -pour le paraître des hommes. Il conserva provisoirement les ministres -de son père, ne pouvant en changer à l'instant même, et, pour première -commission, leur donna l'ordre de faire venir le duc de l'Infantado, -exilé à soixante lieues de Madrid, et le chanoine Escoïquiz, enfermé -au couvent du Tardon. Il nomma tout de suite le duc de l'Infantado -capitaine de ses gardes et président du conseil de Castille. Ainsi une -faveur expulsée, une autre faveur naissait, mais celle-ci devant durer -quelques jours à peine, car le redoutable Napoléon approchait. Ses -troupes descendaient en ce moment des hauteurs de Somosierra sur -Buitrago, et n'étaient plus qu'à une forte marche de Madrid. Les -ministres temporaires de Ferdinand lui conseillèrent de commencer son -règne par une démarche auprès de l'empereur des Français. Le duc del -Parque fut envoyé à Murat, pour s'entendre avec ce prince sur l'entrée -des Français à Madrid. Les ducs de Medina-Celi et de Frias, le comte -de Fernand-Nuñez furent envoyés à Napoléon, qu'on supposait sur la -route d'Espagne, pour lui jurer amitié, et lui renouveler la demande -d'une princesse française. Cela fait à la fin même de cette première -journée, Ferdinand s'endormit en se croyant roi. Il devait l'être, -mais après une longue captivité et une guerre effroyable. - -Ainsi tombèrent les derniers Bourbons, pour reparaître bien ou mal, -glorieusement ou tristement, quelques années plus tard; ils tombèrent -à Aranjuez, comme à Paris, comme à Naples, sous la révolution -française, qui les poussait devant elle, semblable aux furies -vengeresses poursuivant des coupables. À Paris cette révolution avait -abattu la tête d'un Bourbon. À Naples elle en avait jeté un à la mer, -et l'avait réduit à se réfugier en Sicile. À Aranjuez elle réduisait -le dernier à abdiquer, pour sauver la vie d'un ignoble favori, et se -servait non d'un peuple épris de la liberté, mais d'un peuple épris -encore de la royauté, diverse ainsi dans ses manières d'agir comme les -lieux où elle pénétrait, mais toujours terrible et régénératrice, -quoique heureusement moins cruelle, car déjà elle détrônait et ne -tuait plus les rois. - -FIN DU LIVRE VINGT-NEUVIÈME. - - - - -LIVRE TRENTIÈME. - -BAYONNE. - - Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- - Murat hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un - message de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. - -- Celui-ci trouve la famille royale désolée, et pleine du regret - d'avoir abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à - Charles IV l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas - été libre, et diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des - Français dans Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de - Charles IV. -- Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour - prendre possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir - entrer Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand - VII d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet - des nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- - Nouveau parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. - -- Il conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de - ne pas reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la - couronne par Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. - -- Retour de M. de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui - s'élève dans l'esprit de Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, - qui contredit tout ce qu'il avait pensé et voulu. -- Les - nouvelles de Madrid, arrivées le 30, ramènent Napoléon à ses - premiers projets. -- Il approuve la conduite de Murat, et l'envoi - à Bayonne de toute la famille d'Espagne. -- Il se met en route - pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par Napoléon, travaille avec le - général Savary à l'exécution du plan convenu. -- Ferdinand VII, - après avoir réuni à Madrid ses confidents intimes, le duc de - l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère sur la conduite à - tenir envers les Français. -- Motifs qui l'engagent à partir pour - aller à la rencontre de Napoléon. -- Une entrevue avec le général - Savary achève de l'y décider. -- Il résout son départ, et laisse - à Madrid une régence présidée par son oncle, don Antonio, pour le - représenter. -- Sentiments des Espagnols en le voyant partir. -- - Les vieux souverains, en apprenant qu'il va au-devant de - Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en personne leur - propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en voyant les - princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du peuple - espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite et - attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid - à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses - motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour - aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. -- - Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à - Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII - se décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. - -- Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce - qu'on désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour - l'intention de s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre - en dédommagement la couronne d'Étrurie. -- Résistance et - illusions de Ferdinand VII. -- Napoléon, pour tout terminer, - attend l'arrivée de Charles IV, qui a demandé à venir à Bayonne. - -- Départ des vieux souverains. -- Délivrance du prince de la - Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les princes de la maison - d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à Charles IV. -- Il le - traite en roi. -- Ferdinand ramené à la situation de prince des - Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles IV pour assurer à - celui-ci une riche retraite en France, moyennant l'abandon de la - couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. -- Napoléon - est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, lorsque les - événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. -- - Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique - répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- - Émotion de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène - violente entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et - résignation de Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la - couronne d'Espagne à Napoléon. -- Départ de Charles IV pour - Compiègne, et de Ferdinand VII pour Valençay. -- Napoléon destine - la couronne d'Espagne à Joseph, et celle de Naples à Murat. -- - Douleur et dépit de Murat en apprenant les résolutions de - Napoléon. -- Il n'en travaille pas moins à obtenir des autorités - espagnoles l'expression d'un voeu en faveur de Joseph. -- - Déclaration équivoque de la junte et du conseil de Castille, - exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- Mécontentement de - Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la réponse de - Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, Napoléon - essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à l'égard - de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. -- - Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de - manière à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de - résistance. -- Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à - Bayonne. -- Il est proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à - Bayonne. -- Délibération de cette junte. -- Constitution - espagnole. -- Acceptation de cette constitution, et - reconnaissance de Joseph par la junte. -- Conclusion des - événements de Bayonne, et départ de Joseph pour Madrid, de - Napoléon pour Paris. - - -[En marge: Désordres à Madrid à la suite de la révolution d'Aranjuez.] - -[En marge: Confiance des Espagnols à l'égard des Français.] - -La chute du prince de la Paix avait déjà produit chez le peuple de -Madrid une sorte de joie féroce. La nouvelle de l'abdication de -Charles IV, et de l'avénement de Ferdinand VII, y mit le comble. Il -n'y a pas pour la multitude de joie complète sans un ravage. On -savait le prince de la Paix arrêté à Aranjuez; on courut se précipiter -sur sa famille et sur les personnages qui jouissaient de sa confiance. -On dévasta leurs maisons, on poursuivit leurs personnes, dont aucune -heureusement ne tomba au pouvoir de la multitude, grâce au courage de -M. de Beauharnais. Celui-ci, après l'abdication de Charles IV, revenu -immédiatement à Madrid, eut le temps de donner asile à la famille -Godoy. La mère, le frère d'Emmanuel, ses soeurs, mariées aux plus -grands seigneurs d'Espagne, avaient passé une affreuse nuit, sous le -toit de leurs palais. M. de Beauharnais leur offrit un abri dans -l'hôtel de l'ambassade, où ils devaient être protégés par la terreur -des armes françaises, car Murat n'était plus en ce moment qu'à une -marche de Madrid. Le sac, l'incendie durèrent toute la journée du 20, -qui était un dimanche, et ne furent empêchés par aucune force -publique. Il y avait à Madrid deux régiments suisses (les régiments de -Preux et de Reding); mais ces soldats étrangers, plus mal placés que -d'autres au milieu des agitations populaires, n'osèrent pas se -montrer, et ne firent rien pour arrêter le désordre. Une espèce de -fatigue, le concours de quelques bourgeois armés spontanément, une -proclamation de Ferdinand, qui ne voulait pas déshonorer son nouveau -règne par d'odieux excès, mirent fin à ces abominables ravages. -D'ailleurs Madrid était tout entier à la joie de voir finir un règne -détesté, et commencer un règne ardemment désiré. C'est à peine si dans -les âmes satisfaites il restait quelque place à l'inquiétude en -apprenant que les Français s'approchaient de la capitale. Après avoir -espéré qu'ils renverseraient le favori, le peuple espagnol se flattait -maintenant de l'idée qu'ils allaient reconnaître Ferdinand VII; et en -tout cas, ce peuple, enorgueilli de ce qu'il venait de faire, tout -fier d'avoir à lui seul vaincu le redoutable favori, avait pris en -lui-même une immense confiance, et semblait ne plus craindre personne. -Au surplus, dans sa naïve joie, il ne croyait que ce qui lui plaisait, -et les Français n'étaient à ses yeux que des auxiliaires, venus pour -inaugurer le règne de Ferdinand VII. Avec une pareille disposition des -esprits, nos troupes étaient assurées d'être bien reçues. - -[En marge: Arrivée des troupes françaises aux portes de Madrid.] - -Elles avaient déjà en grande partie passé le Guadarrama. Les deux -premières divisions du corps du maréchal Moncey étaient le 20 entre -Cavanillas et Buitrago, la troisième à Somosierra. La première -division du général Dupont était le même jour à Guadarrama, prête à -descendre sur l'Escurial; la seconde du même corps à Ségovie, la -troisième à Valladolid. Murat pouvait donc entrer en vingt-quatre -heures dans Madrid, avec deux divisions du maréchal Moncey, une du -général Dupont, toute sa cavalerie et la garde, c'est-à-dire avec -trente mille hommes. Or, il ne restait dans cette capitale que deux -régiments suisses déconcertés, et un peuple sans armes. Murat n'avait -par conséquent aucune résistance à redouter. - -[En marge: Douleur de Murat en apprenant les désordres de Madrid.] - -Les désordres de la capitale l'avaient profondément affligé, et il -craignait qu'en Europe on n'accusât les Français d'avoir voulu -bouleverser l'Espagne, afin de s'en emparer plus facilement. Il ne -savait pas non plus si cette solution imprévue était bien celle que -Napoléon désirait, et celle surtout qui pourrait amener plus sûrement -la vacance du trône d'Espagne. L'humanité, l'obéissance, l'ambition -produisaient ainsi dans son âme un pénible conflit. Dans cet état, il -écrivit à Napoléon pour lui faire part de ce qu'il venait d'apprendre, -pour se plaindre de nouveau de n'avoir pas son secret, pour lui -exprimer la peine que lui causaient les événements de Madrid, et lui -annoncer qu'il allait entrer immédiatement dans cette capitale, afin -de réprimer à tout prix les excès d'une populace barbare. En même -temps il ébranla ses colonnes, et marcha en avant pour porter à -San-Agostino les troupes du maréchal Moncey, et à l'Escurial celles du -général Dupont. - -[En marge: Message secret de la reine d'Étrurie à Murat.] - -Le lendemain 21, étant en personne à El-Molar, il reçut un courrier -déguisé qui lui portait une lettre de la reine d'Étrurie. Cette -princesse, qu'il avait connue en Italie, et avec laquelle il était lié -d'amitié, faisait appel à son coeur, au nom d'une famille auguste et -profondément malheureuse. Elle lui disait que ses vieux parents -étaient menacés du plus grand danger, et que pour s'en garantir ils -avaient recours à sa généreuse protection. Elle le suppliait de venir -lui-même et secrètement à Aranjuez, pour être témoin de leur situation -déplorable, et convenir des moyens de les en tirer. - -[En marge: Réponse de Murat à la reine d'Étrurie, et mission de M. de -Monthyon auprès des vieux souverains.] - -Cette jeune femme éperdue, peu versée dans la connaissance des -affaires, bien qu'elle eût plus d'esprit que son mari défunt, -imaginait qu'un général en chef, représentant Napoléon, conduisant -une armée française à la porte de l'une des grandes capitales de -l'Europe, pourrait se dérober nuitamment pour un jour ou deux à son -quartier-général, comme il l'avait fait peut-être à Florence, en -pleine paix, plus occupé alors de plaisirs que de guerre ou de -négociations. Murat lui répondit avec beaucoup de courtoisie qu'il -était très-sensible aux malheurs de la famille royale d'Espagne, mais -qu'il lui était impossible de quitter son quartier-général, où le -retenaient des devoirs impérieux, et qu'il lui envoyait à sa place -l'un de ses officiers, M. de Monthyon, homme sûr, auquel elle pourrait -dire tout ce qu'elle lui aurait confié à lui-même[35]. - -[Note 35: Je ne suppose rien ici. J'écris d'après les pièces -originales déposées au Louvre, dont quelques-unes furent publiées dans -le _Moniteur_, mais en très-petite partie, et après de notables -altérations. La correspondance de Murat avec Napoléon, la plus -importante, la plus instructive de toutes celles qui sont relatives -aux affaires d'Espagne, n'a jamais été publiée. Quelques fragments de -celle de M. de Monthyon ont été insérés au _Moniteur_, mais fort -altérés. C'est d'après des originaux autographes et exacts que je fais -ce récit.] - -[En marge: État de désolation dans lequel M. de Monthyon trouve les -vieux souverains.] - -M. de Monthyon partit d'El-Molar le 21, arriva le 22 à Aranjuez, et -trouva la famille des vieux souverains désolée. Dans un accès -d'effroi, Charles IV et son épouse avaient été amenés à se dépouiller -de l'autorité suprême. La reine, principal auteur des déterminations -de cette cour, avait été conduite à cette abdication par le désir de -sauver la vie du prince de la Paix, et de se soustraire elle-même et -son époux à des périls qu'elle s'était exagérés. Mais le premier -moment passé, le silence et l'abandon succédant au tumulte populaire, -de nouveaux dangers menaçant le prince de la Paix, dont le procès -avait été ordonné par Ferdinand VII, elle était saisie de la double -douleur de se voir déchue, et de ne pas savoir en sûreté l'objet de -ses criminelles affections. Et comme les mouvements de son âme se -reproduisaient à l'instant dans l'âme de son faible époux, elle -l'avait rempli des mêmes regrets et du même chagrin. Par surcroît de -malheur, on venait de leur signifier au nom de Ferdinand VII qu'il -fallait se rendre à Badajoz, au fond de l'Estramadure, loin de la -protection des Français, pour y vivre dans l'isolement, la misère -peut-être, tandis qu'un fils détesté régnerait, se vengerait, -immolerait probablement le malheureux Godoy! En face d'une telle -perspective, la déchéance était devenue plus cruelle. La jeune reine -d'Étrurie, que cet exil désolait en proportion de son âge, ajoutait à -toutes les douleurs de cette royale famille son propre désespoir. Liée -avec Murat, apportant le secours de ses relations avec lui, elle avait -été chargée d'invoquer la protection de l'armée française. - -[En marge: Instances et prières des vieux souverains pour qu'on vienne -à leur secours.] - -Telle était la situation dans laquelle M. de Monthyon trouva cette -famille infortunée. Il fut entouré, assailli des prières et des -instances les plus vives, par le vieux roi, la vieille reine, la jeune -reine d'Étrurie. On lui raconta les angoisses des dernières journées, -les violences qu'on avait subies, celles qu'on allait peut-être subir -encore, les injonctions qu'on avait reçues de partir pour Badajoz, et -surtout les périls qui menaçaient Emmanuel Godoy. On parla de celui-ci -beaucoup plus que de la famille royale elle-même; on demanda pour lui, -à mains jointes, la protection de la France, en offrant de s'en -rapporter à la décision de Murat relativement à tout ce qui était -arrivé, de le faire l'arbitre des destinées de l'Espagne, de se -soumettre enfin à tout ce qu'il ordonnerait. - -[En marge: Murat, en apprenant les regrets exprimés par Charles IV, -imagine de le faire protester contre son abdication, et de refuser de -reconnaître Ferdinand VII.] - -M. de Monthyon repartit à l'instant afin de rejoindre Murat, qui s'était -rapproché de Madrid, dans la journée du 22, pour y entrer le 23, jour -presque indiqué d'avance dans les instructions de Napoléon. Il lui fit -part de ce qu'il avait vu et entendu dans son entretien avec les vieux -souverains, de leurs regrets amers, et de leur désir d'en appeler à -Napoléon des derniers événements d'Espagne. Murat en écoutant ce récit -fut saisi d'une sorte d'illumination subite. Il n'avait pas le secret de -la politique dont il était l'instrument, mais il avait quelquefois -supposé que Napoléon voulait en effrayant Charles IV le porter à -s'enfuir, et se procurer la couronne d'Espagne comme celle du Portugal, -par le délaissement des possesseurs. Ce plan se trouvant déjoué par la -révolution d'Aranjuez, Murat crut qu'il fallait en faire sortir un tout -nouveau des circonstances elles-mêmes. En conséquence il eut l'idée de -convertir en une protestation formelle contre l'abdication du 19 les -regrets que les vieux souverains manifestaient de leur déchéance, et, -après avoir obtenu la rédaction, la signature, la remise en ses mains de -cette protestation, de refuser la reconnaissance de Ferdinand VII; ce -qui se pouvait très-naturellement, car il était impossible que Ferdinand -VII, après une telle manière d'arriver au trône, fut reconnu avant qu'on -en eût référé à l'autorité de Napoléon. Le résultat de cette combinaison -allait être de laisser l'Espagne sans souverain; car le vieux roi, -déchu par le fait, ne reprendrait pas le trône en protestant, et la -royauté de Ferdinand VII, grâce à cette protestation, resterait en -suspens. Entre un roi qui n'était plus roi, qui ne pouvait plus l'être, -et un roi qui ne l'était pas encore, qui ne le serait jamais si on ne -voulait pas qu'il le fût, l'Espagne allait se trouver sans autre maître -que le général commandant l'armée française. La fortune rendait ainsi le -moyen qu'elle avait enlevé en empêchant le départ de Charles IV. - -[En marge: M. de Monthyon retourne auprès des vieux souverains pour -les amener à consigner leurs regrets dans une protestation formelle.] - -L'esprit de Murat, aiguisé par l'ambition, venait d'inventer tout ce -que le génie de Napoléon, dans son astuce la plus profonde, imagina -quelques jours plus tard, à la nouvelle des derniers événements. Sans -perdre un moment, et avec toute la vivacité de ses désirs, Murat fit -repartir M. de Monthyon pour Aranjuez, lui donnant l'ordre de revoir -sur-le-champ la famille royale, et de lui proposer, puisqu'elle -déclarait avoir été contrainte, de protester contre l'abdication du -19, de protester secrètement si elle n'osait le faire publiquement, de -renfermer cette protestation dans une lettre à l'Empereur, qui ne -pouvait manquer d'arriver sous peu de jours en Espagne, et qui serait -ainsi constitué l'arbitre de l'usurpation odieuse commise par le fils -au détriment du père. Murat promettait de gagner auprès de Napoléon la -cause des vieux souverains, et en attendant de protéger non-seulement -eux, mais le malheureux Godoy, devenu le prisonnier de Ferdinand VII. - -[En marge: Résultat de la mission du duc del Parque, envoyé par -Ferdinand VII à Murat.] - -M. de Monthyon repartit pour Aranjuez, et Murat se hâta d'écrire à -l'Empereur pour l'informer de ce qui s'était passé, et lui mander la -combinaison qu'il avait imaginée. Parvenu le 22 au soir à Chamartin, -sur les hauteurs mêmes qui dominent Madrid, il s'apprêta à y faire son -entrée le lendemain. Il venait de recevoir l'envoyé de Ferdinand VII, -le duc del Parque, chargé de le complimenter au nom du nouveau roi -d'Espagne, de lui offrir l'entrée dans Madrid, des vivres, des -logements pour l'armée, et l'assurance des intentions amicales de la -jeune cour envers la France. Murat fit au duc del Parque un accueil -gracieux, où perçait cependant un peu de cette présomption qui lui -était propre, et, en acceptant les assurances qu'il avait mission de -lui apporter, lui exprima assez clairement que l'Empereur seul pouvait -reconnaître Ferdinand VII, et légaliser au nom du droit des gens la -révolution d'Aranjuez. Il lui déclara qu'il ne pouvait, quant à lui, -en attendant la décision impériale, voir dans le nouveau gouvernement -qu'un gouvernement de fait, et donner à Ferdinand VII d'autre titre -que celui de prince des Asturies. Ce genre de relations fut accepté, -puisque le lieutenant de Napoléon n'en admettait pas d'autre, et tout -fut disposé pour l'entrée des Français dans Madrid le lendemain 23 -mars 1808. - -Les meneurs de la nouvelle cour, quoique très-peu sages, avaient senti -néanmoins la nécessité de prévenir une collision avec les Français; -car leur royauté, sortie d'une révolution de palais, aurait pu être -enlevée par un régiment de cavalerie. En conséquence ils avaient fort -recommandé à Madrid de bien accueillir les troupes françaises, et, -pour être assurés qu'il en serait ainsi, ils avaient fait afficher à -tous les coins de la capitale une proclamation, dans laquelle -Ferdinand VII en appelait aux sentiments de bienveillance qui devaient -animer l'une à l'égard de l'autre deux nations anciennement alliées. -Les Espagnols comprenant cette politique aussi bien que leur jeune -roi, et entraînés de plus par la curiosité, étaient donc parfaitement -disposés à courir au-devant de Murat, et à lui prodiguer leurs -acclamations. - -[En marge: Entrée des Français à Madrid le 23 mars 1808.] - -Le 23 au matin, Murat réunit sur les hauteurs situées en arrière de -Madrid, lesquelles ne sont que les dernières pentes du Guadarrama, une -partie de son armée, qui consistait en ce moment dans les deux -premières divisions du maréchal Moncey, dans la cavalerie de tous les -corps, et dans les détachements de la garde impériale envoyés de Paris -pour former l'escorte de Napoléon. Il fit son entrée au milieu du -jour, à la tête d'un brillant état-major, et charma tous les Espagnols -par sa bonne mine, et son sourire confiant et gracieux. La garde -impériale frappa singulièrement les Espagnols; les cuirassiers, par -leur grande taille, leur armure et leur discipline, ne les frappèrent -pas moins. Mais l'infanterie du maréchal Moncey, composée en majeure -partie d'enfants mal vêtus et harassés de fatigue, inspira plus de -commisération que de crainte; ce qui était fâcheux chez un peuple dont -il fallait toucher les sens plutôt que la raison. Toutefois l'ensemble -de ce spectacle militaire produisit un certain effet sur l'imagination -des Espagnols. Ils applaudirent beaucoup les Français et leurs chefs. - -Par une négligence involontaire, bien plus que par un défaut d'égards -qui n'était dans l'intention de personne, on avait omis de préparer -le logement du général en chef de l'armée française. Murat descendit -aux portes de Madrid dans le palais abandonné du Buen-Retiro, et -s'arrêta dans l'appartement qu'avaient habité les demoiselles Tudo -avant leur départ. Il fut blessé de ce manque de soins. Mais on lui -offrit immédiatement l'ancienne demeure du prince de la Paix, située -près du magnifique palais que la royauté espagnole occupe à Madrid. -Les autorités civiles et militaires, le clergé, le corps diplomatique, -vinrent le visiter. Il les reçut avec grâce et hauteur, et presque en -souverain, quoiqu'il n'eût d'autre titre que celui de général en chef -de l'armée française. - -[En marge: Murat empêche la translation à Madrid du prince de la Paix, -qu'on allait y conduire pour commencer son procès.] - -Tandis qu'il entrait dans Madrid, on lui apprit qu'on allait y amener -prisonnier, chargé de chaînes, sous la conduite des gardes du corps, -le malheureux Godoy, dont on voulait avoir le plaisir de commencer le -procès tout de suite. Murat, par générosité et par calcul, pour -ménager l'ancienne cour, appelée à devenir l'instrument des nouvelles -combinaisons, était résolu à ne pas tolérer un acte de cruauté envers -le favori déchu. Craignant que la présence de ce personnage, objet de -toutes les haines de la multitude, ne provoquât un tumulte populaire, -surtout au moment de l'entrée des troupes françaises, il envoya un de -ses officiers, avec l'ordre pur et simple d'ajourner la translation du -prisonnier, et de le retenir dans un village voisin de Madrid. Cet -ordre trouva et fixa le prince de la Paix au village de Pinto, où il -fut détenu quelques jours. Murat dirigea sur-le-champ un détachement -de cavalerie sur Aranjuez, pour y protéger les vieux souverains, -s'opposer à ce qu'on les acheminât vers Badajoz, et leur rendre le -courage de suivre ses conseils, en leur rendant la sécurité. Il -annonça en même temps que ni lui ni son maître ne souffriraient les -rigueurs qu'on préparait contre Emmanuel Godoy. - -[En marge: Les vieux souverains accueillent avec empressement l'idée -de protester contre leur abdication.] - -M. de Monthyon avait trouvé la famille des vieux souverains encore -plus désolée qu'à son premier voyage, encore plus alarmée du sort du -prince de la Paix, encore plus navrée de l'abandon dans lequel on la -laissait, encore plus irritée du triomphe de Ferdinand VII, et bien -plus disposée par conséquent à se jeter dans les bras de la France. -L'idée d'une protestation propre à leur faire recouvrer le pouvoir ou -à les venger, conforme d'ailleurs à la vérité des faits, ne pouvait -qu'être accueillie avec transport. Elle le fut, et tout aussitôt -Charles IV se montra prêt à la signer. Mais la rédaction proposée par -Murat n'était pas exactement celle qui convenait aux vieux souverains, -bien qu'ils fussent peu difficiles et mauvais juges en fait de -convenances de langage. Ils craignaient qu'une telle démarche, si elle -venait à être connue, ne compromît leur vie et celle du favori, et ils -demandèrent quelques heures pour réfléchir à la forme qui semblerait -la meilleure, s'engageant du reste à se conduire en tout comme on le -voudrait, et à dater la protestation du jour qui ferait le mieux -ressortir la spontanéité de leur recours à la justice de Napoléon. M. -de Monthyon fut renvoyé à Murat avec toutes ces assurances, et un -nouvel appel à la protection de l'armée française. - -[En marge: Murat songe à faire concourir Ferdinand VII à ses projets.] - -Murat, certain de disposer des vieux souverains comme il l'entendrait -pour le succès de la combinaison dont il était l'auteur, résolut -d'agir également sur Ferdinand VII, pour l'engager à ne pas prendre -encore la couronne, à faire acte de roi le plus tard qu'il pourrait, -et surtout à différer son entrée solennelle dans Madrid. Murat pensait -que moins Ferdinand VII serait roi, Charles IV ne l'étant plus, mieux -iraient les choses dans le sens de ses espérances. Il désirait en -outre obtenir de Ferdinand VII une autre détermination qui lui -semblait urgente. Le prince de la Paix, lorsqu'il était question du -voyage en Andalousie, avait ordonné aux troupes espagnoles de repasser -la frontière du Portugal, pour rentrer, la division Taranco en -Castille-Vieille, la division Solano en Estramadure. Celle-ci, déjà -revenue aux environs de Talavera, s'approchait de Madrid, et pouvait -occasionner une collision contraire aux vues de Murat, qui comprenait -très-bien qu'il fallait mener par adresse et non par force les -affaires d'Espagne. Mais pour que l'ordre de rétrograder fût donné aux -troupes espagnoles, il fallait recourir à Ferdinand lui-même. - -[En marge: M. de Beauharnais chargé de se rendre auprès de Ferdinand -VII pour l'amener aux vues de Murat.] - -Murat manda auprès de lui M. de Beauharnais, dont il se défiait fort, -parce qu'il le savait attaché à Ferdinand VII, et auquel il supposait -plus de finesse que cet honnête et maladroit ambassadeur n'était -capable d'en mettre dans une trame politique. Il lui persuada de se -rendre sur-le-champ à Aranjuez, et d'user de son ascendant sur -Ferdinand VII pour lui arracher les résolutions que réclamait la -circonstance. Afin de décider M. de Beauharnais, Murat commença par -l'effrayer sur la fausse manière dont il avait entendu les intentions -de Napoléon, en contribuant à empêcher le voyage d'Andalousie (ce qu'à -tort ou à raison l'on imputait en effet à M. de Beauharnais). Murat, -pour l'inquiéter davantage, lui affirma, ce qu'il ne savait pas, que -Napoléon aurait voulu le renouvellement de la scène de Lisbonne; puis -il lui suggéra, comme un moyen certain de réparer sa faute, l'idée de -se transporter immédiatement à Aranjuez pour obtenir de Ferdinand VII -qu'il fît rétrograder les troupes espagnoles, qu'il ne vînt pas à -Madrid, et qu'il laissât sa nouvelle royauté en suspens, jusqu'à la -décision de Napoléon. M. de Beauharnais, cédant à ces conseils, partit -à l'instant même pour Aranjuez, afin de faire, sinon tout, au moins -une partie de ce que désirait Murat. - -[En marge: M. de Beauharnais obtient le renvoi des troupes espagnoles, -et encourage Ferdinand VII à se porter à la rencontre de Napoléon.] - -Arrivé auprès de Ferdinand, il lui demanda d'abord avec son -opiniâtreté ordinaire le renvoi des troupes espagnoles dans leurs -premières positions. Ferdinand n'avait pas encore à côté de lui ses -deux confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de -l'Infantado, exilés trop loin de Madrid pour avoir eu le temps de -revenir. Il avait gardé quelques-uns des ministres de son père, -notamment MM. de Cevallos et de Caballero, et, après les avoir -consultés, il fit envoyer au général Taranco et au marquis de Solano -l'ordre de rentrer en Portugal, ou du moins de s'arrêter sur la -frontière de ce royaume, pour y attendre de nouvelles instructions. -Les troupes du marquis de Solano en particulier durent retourner, par -Tolède et Talavera, à Badajoz. Cette première partie de sa commission -remplie, M. de Beauharnais, soit qu'il n'eût pas compris l'intention -de Murat quant à la seconde, soit que l'ayant comprise il ne voulut -pas s'y conformer, s'attacha à persuader à Ferdinand qu'il fallait -acquérir à tout prix la bienveillance de Napoléon, et pour cela courir -à sa rencontre, se jeter dans ses bras, en lui demandant son amitié, -sa protection, et une épouse; que plus tôt il ferait une pareille -démarche, plus tôt il serait assuré de régner; que le mieux serait de -partir à l'instant même d'Aranjuez pour un tel voyage; qu'il n'aurait -pas à faire beaucoup de chemin, car il trouverait Napoléon en route; -qu'enfin il ne fallait venir à Madrid que pour le traverser, et se -transporter le plus promptement possible à Burgos ou à Vittoria. - -C'était de très-bonne foi, et sans se douter qu'il contribuait de son -côté, comme Murat du sien, à l'invention de l'intrigue à laquelle -Ferdinand succomberait bientôt, que M. de Beauharnais donnait un -semblable conseil. Ferdinand VII ne le repoussa point, mais il remit -sa décision à l'arrivée des deux confidents, sans lesquels il ne -voulait rien entreprendre de grave. Il adopta du conseil de M. de -Beauharnais ce qui lui convenait actuellement, c'était de quitter -Aranjuez pour se rendre tout de suite à Madrid, et il annonça son -entrée solennelle dans la capitale pour le lendemain 24. - -M. de Beauharnais, revenu à Madrid, raconta naïvement à Murat tout ce -qu'il avait dit et fait. Murat crut y voir un calcul perfide pour -amener Ferdinand à entrer immédiatement à Madrid, et à prendre un peu -plus tôt possession de la couronne. Il le dénonça sans perdre de -temps à l'Empereur, comme un secret complice de Ferdinand VII comme un -agent actif de la révolution qui avait précipité le vieux roi du -trône, comme un ambassadeur dangereux, qui favorisait la nouvelle -royauté, la seule qui fût à craindre. Ces reproches, dictés par -l'ombrageuse ambition de Murat, étaient cependant injustes, ou du -moins fort exagérés. M. de Beauharnais s'était dès l'origine -sincèrement attaché à Ferdinand VII, parce qu'il lui semblait le seul -personnage de la cour qui méritât quelque intérêt; peut-être cet -attachement était-il devenu plus vif depuis qu'il s'agissait de lui -faire épouser une demoiselle de Beauharnais; mais il croyait en -conscience que s'unir fortement à Ferdinand VII était pour la France -la meilleure des solutions; et, en poussant ce prince sur la route de -France, il voulait l'amener, non pas à Madrid, mais aux pieds de -Napoléon, afin d'assurer le résultat qu'il estimait le meilleur. Du -reste il n'était ni assez actif ni assez habile pour avoir pris une -part quelconque à la dernière révolution, où il n'avait figuré qu'en -apportant au vieux roi, à l'instant du danger, le secours de sa -maladresse et de son courage. - -[En marge: Entrée de Ferdinand VII dans Madrid le 24 mars.] - -Ceux qui dirigeaient les affaires de la nouvelle royauté avaient tout -disposé pour l'entrée de Ferdinand VII dans Madrid. Bien qu'ils -ignorassent les desseins de Napoléon, ils se disaient que la royauté -de Ferdinand, étant la plus jeune, la plus vigoureuse, devait être la -moins agréable aux Français, s'ils avaient quelque mauvaise intention -relativement à la couronne d'Espagne. Aussi regardaient-ils comme -urgent d'entrer dans Madrid, et de recevoir du peuple de cette -capitale des acclamations qui seraient une espèce de consécration -nationale. Murat étant entré le 23, c'était trop, à leur avis, que -d'être sur lui en retard d'un jour. En conséquence on fit annoncer la -translation de la jeune cour d'Aranjuez à Madrid pour le lendemain 24, -sans autre appareil que quelques gardes et l'enthousiasme populaire. - -Le lendemain 24, en effet, parti d'Aranjuez de bonne heure, Ferdinand -descendit de voiture à l'une des portes de la ville, celle d'Atocha, -monta à cheval, entouré des officiers de sa cour, traversa la belle -promenade du Prado, et pénétra par la large rue d'Alcala dans -l'intérieur de Madrid, au milieu d'une foule immense, qui, après avoir -long-temps désiré la fin du dernier règne et le commencement du -nouveau, voyait enfin ses espérances réalisées, et cherchait en -quelque sorte à s'étourdir à force de cris sur les dangers qui -menaçaient l'Espagne. Toute la population, ivre de joie, était aux -fenêtres ou dans les rues. Les femmes jetaient des fleurs du haut des -maisons. Les hommes, se précipitant au-devant du jeune roi, étendaient -leurs manteaux sous les pieds de son cheval. D'autres brandissant -leurs poignards juraient de mourir pour lui, car le danger se faisait -confusément sentir à ces âmes ardentes. Ce prince, fourbe, haineux, si -peu digne d'être aimé, était en ce moment entouré d'autant d'amour que -Titus en obtint des Romains, et Henri IV des Français. Il faisait les -délices de l'Espagne, qui ne se doutait guère de son avenir, à lui et -à elle! - -[En marge: Empressement du corps diplomatique pour Ferdinand VII, et -refus de Murat de le reconnaître.] - -Ferdinand VII, parvenu au palais, y reçut les autorités publiques. -Dans la journée le corps diplomatique vint lui rendre hommage, comme -au roi incontesté, quoique non reconnu, de toutes les Espagnes. M. de -Beauharnais, retenu par Murat, n'y parut point; son absence alarma -beaucoup la nouvelle cour, et embarrassa les membres eux-mêmes du -corps diplomatique, qui avaient cédé à leurs secrets sentiments en -adhérant si vite à la royauté des Bourbons. Les ministres des cours -faibles et dépendantes s'excusèrent. Le ministre de Russie s'excusa -aussi, mais moins humblement; il allégua les usages diplomatiques qui -sont invariables, et en vertu desquels on salue tout nouveau roi, sans -préjuger la question de sa reconnaissance définitive. - -[En marge: Rapports de Murat à Napoléon, et sa manière de présenter -les événements d'Espagne.] - -Murat accueillit avec un mécontentement peu dissimulé ces explications -d'une conduite qui lui avait déplu, parce que déjà il regardait -Ferdinand comme un rival à la couronne d'Espagne; et quand on vint lui -proposer à lui-même d'aller le visiter, il s'y refusa nettement, en -déclarant que pour lui Charles IV était toujours roi d'Espagne, et -Ferdinand prince des Asturies, jusqu'à ce que Napoléon eût prononcé -sur ce grand et triste conflit. Le 24 au soir, comme nous l'avons dit, -il avait écrit d'El-Molar à Napoléon tout ce qui s'était passé; il lui -avait communiqué son plan, consistant à faire protester Charles IV et -à ne pas reconnaître Ferdinand VII, pour que l'Espagne se trouvât -entre un roi qui ne l'était plus et un prince qui ne l'était pas -encore. Le 22, le 23, occupé de sa marche et de son entrée à Madrid, -il ne put pas écrire. Le 24 il écrivit ce qui avait eu lieu pendant -ces deux jours, et, continuant à être inspiré par les événements, il -ajouta à son plan une nouvelle idée, celle que M. de Beauharnais lui -avait innocemment fournie, et dont on allait faire un usage perfide: -celle, disons-nous, d'envoyer Ferdinand au-devant de Napoléon, pour -que celui-ci s'emparât de sa personne, et en fît ensuite ce qu'il -voudrait. On n'aurait plus affaire alors qu'à Charles IV, auquel il -serait aisé d'arracher le sceptre, incapable qu'il était de le tenir -dans ses débiles mains, et l'Espagne elle-même n'étant pas disposée à -l'y laisser. - -[En marge: Napoléon, en apprenant la révolution d'Aranjuez, conçoit à -Paris le même plan que Murat avait conçu à Madrid.] - -Tandis que ces événements se passaient en Espagne, Napoléon les avait -successivement appris six ou sept jours après leur accomplissement, -car c'était le temps qu'il fallait alors pour les communications entre -Madrid et Paris. C'est du 23 au 27 qu'il avait connu le soulèvement -d'Aranjuez, puis le renversement du favori, et enfin l'abdication -forcée de Charles IV. Cette solution, la moins prévue de toutes, -quoiqu'elle ne fût pas la moins naturelle, le surprit sans le -déconcerter. Le départ désiré de la famille régnante, qui aurait rendu -vacant le trône d'Espagne, ne s'étant pas effectué, le premier plan -n'était plus qu'une combinaison avortée. Cependant Napoléon vit dans -ces événements mêmes un nouveau moyen d'arriver à son but, et ce moyen -se rencontra exactement avec celui que les circonstances avaient -suggéré à Murat. Bien avant que les lettres dans lesquelles celui-ci -proposait ses idées fussent arrivées à Paris, Napoléon imagina de ne -pas reconnaître Ferdinand VII, dont la royauté jeune, désirée des -Espagnols, serait difficile à détruire, et de considérer Charles IV -comme étant toujours roi, parce que sa royauté vieille, usée, odieuse -aux Espagnols, serait facile à renverser. On pouvait d'ailleurs, sous -la forme d'un arbitrage entre le père et le fils, donner gain de cause -au père, qui bientôt après ne manquerait pas de céder à Napoléon la -couronne d'Espagne, dirigé dans sa conduite par le prince de la Paix -et la reine, lesquels avant tout voudraient se venger de Ferdinand -VII. Si de plus, sous le prétexte de cet arbitrage, on réussissait à -amener Ferdinand VII à la rencontre de Napoléon, il deviendrait dès -lors aisé de s'emparer de sa personne, et la difficulté se trouverait -ainsi très-simplifiée, car on n'aurait plus devant soi que les vieux -souverains détrônés, instruments commodes dans la main qui pourrait -leur assurer le repos dont leurs vieux jours avaient besoin, et la -vengeance dont leur coeur ulcéré était avide. On pouvait leur laisser -quelque temps le sceptre, et se le faire céder ensuite au prix d'une -retraite opulente et douce, ou bien le leur enlever à l'instant même, -en profitant de la peur que leur causait une révolution naissante, et -de l'aversion que ressentait pour eux un peuple dégoûté de leurs -vices. - -C'est ainsi qu'entraîné dans cette voie de conquête d'un trône -étranger, sans y employer la guerre, moyen légitime quand on ne l'a -pas provoquée, Napoléon d'astuce en astuce devenait à chaque instant -plus coupable. Les uns ont tout jeté sur ce qu'ils appellent sa -perfidie naturelle, les autres sur l'imprudence de Murat, qui l'avait -engagé malgré lui. La vérité est telle que nous la présentons ici. -L'un et l'autre inspirés par l'ambition, et conduits par les -circonstances, concoururent selon leur position à cette oeuvre -ténébreuse; et quant au projet de ne pas reconnaître le fils, et de se -servir du père irrité contre le fils rebelle, il naquit en même temps -à Madrid et à Paris, dans la tête de Murat et de Napoléon, de la vue -des événements eux-mêmes. Cela devait être; car la situation, une fois -qu'on s'y était placé, ne comportait pas une autre manière d'agir[36]. - -[Note 36: Ce que j'avance ici est prouvé par les lettres de Murat et -de Napoléon, par leur contenu et par leur date.] - -[En marge: Mission donnée au général Savary pour l'exécution des -projets de Napoléon sur l'Espagne.] - -Sur-le-champ Napoléon fit appeler auprès de lui le général Savary, -employé déjà dans les missions les plus redoutables, et qui dans le -moment revenait de Saint-Pétersbourg, où il avait, comme on l'a vu, -fait preuve de souplesse autant que d'aplomb. Napoléon lui révéla -toutes ses pensées à l'égard de l'Espagne, son désir de la régénérer -et de la rattacher à la France en changeant sa dynastie, les embarras -qui résultaient de cette entreprise, alternativement contrariée ou -secondée par les événements, la phase nouvelle qu'elle présentait -depuis la révolution d'Aranjuez, la possibilité enfin de la conduire à -la fin désirée, en se servant de Charles IV contre Ferdinand VII. -Napoléon exprima au général Savary l'intention de ne pas reconnaître -le fils, d'affecter pour l'autorité du père un respect religieux, de -maintenir cette autorité le temps nécessaire pour s'emparer de la -couronne, en se la faisant transmettre tout de suite ou plus tard, -selon les circonstances; de tirer Ferdinand VII de Madrid pour -l'amener à Burgos ou à Bayonne, afin de s'assurer de sa personne, et -d'en obtenir la cession de ses droits moyennant une indemnité en -Italie, telle que l'Étrurie par exemple. Napoléon ordonna au général -Savary de s'y prendre avec ménagement, d'attirer Ferdinand à Bayonne -par l'espérance de voir le litige vidé en sa faveur; mais, s'il -s'obstinait, de publier brusquement la protestation de Charles IV, de -déclarer que lui seul régnait en Espagne, et de traiter Ferdinand VII -en fils et en sujet rebelle. Les moyens les moins violents devaient -toujours être préférés[37]. Napoléon voulut que le général Savary se -rendit à l'instant même à Madrid, pour aller enfin y dire à Murat un -secret qu'on lui avait caché jusqu'ici, qu'il avait bien entrevu, mais -qu'il fallait lui faire connaître par un homme sûr, qui fût capable de -le diriger dans cette voie tortueuse, où les moindres faux pas -pouvaient devenir funestes. Le général Savary partit immédiatement -pour exécuter tout entière et sans réserve la volonté de Napoléon. - -[Note 37: On a nié que le général Savary eût reçu cette mission, et -que Napoléon l'eût donnée. On a voulu que la déplorable scène de -Bayonne soit sortie du hasard des événements; que la famille royale -d'Espagne, père, mère, fils, frère, oncles, soient tous venus par une -sorte d'entraînement involontaire se jeter dans les mains de Napoléon, -qui, les tenant une fois réunis, n'aurait pas résisté à la tentation -de se saisir de leurs personnes. Je ne sais si Napoléon serait -beaucoup plus excusable dans cette hypothèse que dans l'autre. Quoi -qu'il en soit, les preuves existent, et ne laissent sur ce sujet aucun -doute, et moi, qui ne veux en rien ternir la gloire de Napoléon, je -dirai ici la vérité comme je l'ai dite dans l'affaire du duc -d'Enghien, par la loi toute simple et toute souveraine de rapporter, -quand on écrit l'histoire, les faits tels qu'ils se sont passés. J'ai -donné précédemment la succession des pensées de Napoléon à l'égard de -l'invasion de l'Espagne; ici je rapporte au juste, d'après des -documents irréfragables, c'est-à-dire d'après les correspondances -autographes contenues au Louvre, la succession de ses idées à l'égard -de la réunion de Bayonne. D'après ces correspondances, il ne saurait -être douteux que le général Savary reçut la mission que je lui -attribue. Dès qu'il arrive, en effet, il écrit à l'Empereur: _J'ai -rapporté vos intentions au prince Murat_. Le prince Murat répond à -l'Empereur: _Je connais enfin vos intentions, et maintenant tout -marchera suivant vos désirs_. Ensuite, jour par jour, Murat raconte -tout ce qu'il fait pour conduire à Bayonne le fils, puis le père, les -frères et tous les princes, s'en rapportant toujours aux intentions de -Napoléon, transmises par le général Savary et d'autres agents envoyés -depuis. Les lettres de Napoléon contiennent en outre une approbation -de tous ces actes, d'abord à mots couverts, puis à mots découverts, -découverts jusqu'à ordonner au maréchal Bessières l'arrestation de -Ferdinand VII si celui-ci refuse de se rendre à Bayonne. Ainsi la -résolution de faire venir les princes espagnols à Bayonne ne saurait -être niée pour Napoléon, pas plus que la mission de les y amener pour -le général Savary.] - -[En marge: Révolution momentanée dans les volontés de Napoléon à -l'égard de l'Espagne.] - -Cependant il se produisit tout à coup dans l'esprit de Napoléon l'un -de ces retours soudains qui étonnent quand on ne connaît pas la nature -humaine, et qu'on se hâte d'appeler des inconséquences, lorsqu'on les -rencontre chez des hommes d'une supériorité moins reconnue que celui -dont nous écrivons ici l'histoire. Bien qu'une sorte de penchant fatal -l'entraînât vers l'usurpation de la couronne d'Espagne, il ne se -dissimulait aucun des inconvénients attachés à cette déplorable -entreprise. Il pressentait le blâme de la conscience publique, -l'indignation des Espagnols, leur résistance opiniâtre, le parti -avantageux que l'Angleterre pourrait tirer de cette résistance; il -pressentait tous ces inconvénients avec une étonnante clairvoyance; et -néanmoins aveuglé, non sur les difficultés, mais sur son immense force -pour les vaincre, entraîné par la passion de fonder un ordre nouveau -en Europe, il marchait à son but, troublé toutefois de temps en temps -par l'apparition subite et passagère des plus sinistres images. Un -incident, mal compris jusqu'aujourd'hui, fit donc naître tout à coup -chez lui l'un de ces retours accidentels, et le porta un instant à -donner des ordres tout contraires à ceux qu'il avait expédiés -antérieurement, ordres que certains historiens mal informés ont -présentés comme la preuve que Napoléon dans l'affaire d'Espagne -n'avait pas voulu ce qui s'était fait, et qu'il avait été engagé plus -vite, plus loin qu'il n'aurait souhaité, par l'imprudente ambition de -Murat. - -[En marge: Nature des rapports adressés par M. de Tournon à Napoléon -sur les affaires d'Espagne.] - -Parmi les agents de Napoléon voyageant en Espagne s'en trouvait un -dans lequel il avait une juste confiance: c'était son chambellan de -Tournon, esprit froid, peu enclin aux illusions, et assez dévoué pour -dire la vérité. C'était l'un de ces hommes que Napoléon envoyait -volontiers remplir une mission indifférente en apparence, comme de -remettre une lettre de félicitations ou de condoléance, parce que -chemin faisant il observait beaucoup, observait bien, et rapportait -fidèlement ce qu'il avait observé. M. de Tournon depuis les six -derniers mois avait fait plusieurs voyages en Espagne, pour porter à -Charles IV des lettres de Napoléon. Il avait jugé la Péninsule et ce -qui allait s'y passer avec une sagacité que les événements n'ont que -trop justifiée. Ainsi, par exemple, il avait parfaitement discerné que -la vieille cour était au terme de sa domination; qu'une nouvelle cour -se préparait, adorée déjà des Espagnols; qu'il fallait chercher à se -l'attacher par le besoin qu'elle aurait de la protection française, se -bien garder de prendre la couronne d'Espagne, par force ou par ruse, -car on trouverait dans un peuple fanatique une résistance désespérée, -et que les avantages qu'on pourrait recueillir d'une telle conquête -ne vaudraient pas les efforts qu'il en coûterait pour l'accomplir. M. -de Tournon avait très-distinctement aperçu tout cela, et n'avait pas -craint de le dire dans ses nombreux voyages, tant en présence de Murat -que de ses officiers, tous épris d'entreprises aventureuses, méprisant -profondément la populace espagnole, et ne croyant pas qu'elle pût nous -résister quand les meilleurs soldats de l'Europe avaient fléchi devant -nous. M. de Tournon, après avoir vu pendant son dernier séjour à -Madrid les préludes de la révolution d'Aranjuez et l'enthousiasme du -peuple pour le jeune roi, était demeuré convaincu qu'il y aurait folie -à vouloir s'emparer de l'Espagne, soit par des moyens détournés, soit -par des moyens ouverts, et qu'il valait cent fois mieux faire de -Ferdinand VII un allié, qui serait plus soumis encore que Charles IV, -parce que le prince de la Paix et la vieille reine ne seraient plus à -ses côtés pour apporter à sa soumission l'intermittence de leurs -caprices ou de leurs rancunes. Napoléon avait ordonné à M. de Tournon -d'être le 15 mars à Burgos, se proposant d'y arriver lui-même à la -même époque, et voulant recueillir de la bouche d'un homme sûr le -détail de tout ce qui se serait passé. M. de Tournon traversa donc -pour aller à Burgos le quartier-général de Murat, ne dissimula ni à -lui ni à ses officiers l'effroi que lui inspirait l'entreprise dans -laquelle on s'engageait, s'exposa à toutes leurs railleries (Murat en -particulier ne s'en fit faute), et se rendit à Burgos le 15, comme il -en avait l'ordre. De Burgos il écrivit à Napoléon pour le supplier -humblement, mais avec l'insistance d'un honnête homme, de ne prendre -encore aucun parti définitif avant d'avoir vu l'Espagne de ses propres -yeux, surtout de ne point se décider d'après ce que lui manderaient -des militaires braves mais étourdis, ne rêvant que batailles et -couronnes; qu'on éprouverait en Espagne de cruels mécomptes, et -peut-être d'affreux malheurs. Il attendit à Burgos jusqu'au 24; et, ne -voyant point arriver Napoléon, il partit pour Paris, où il ne put être -rendu que le 29, en se hâtant le plus possible, vu l'état des routes -et des relais, ruinés alors par l'excessif usage qu'on venait d'en -faire. - -[En marge: Influence momentanée des rapports de M. de Tournon sur les -volontés de Napoléon.] - -[En marge: Lettre extraordinaire de Napoléon à Murat, en contradiction -avec tout ce qu'il lui avait écrit auparavant.] - -Murat n'ayant point écrit le 22 et le 23, occupé qu'il avait été de -son entrée à Madrid, Napoléon se trouva le 28 et le 29 sans nouvelles. -Il fut fort inquiet de ce qui avait pu survenir en Espagne, et dans -cet état d'extrême inquiétude il fut porté un instant à voir les -choses par leur côté le moins favorable. L'arrivée imprévue d'un -témoin oculaire, sage, bien informé, contredisant avec conviction et -désintéressement les rapports intéressés des militaires, l'arrivée -d'un pareil témoin produisit chez Napoléon un changement de résolution -soudain, et malheureusement trop court, car il dura à peine -vingt-quatre heures. Napoléon partagea toutes les anxiétés de M. de -Tournon à l'idée des Français pénétrant dans Madrid au moment d'une -révolution politique, se mêlant avec leur pétulance naturelle aux -factions qui divisaient l'Espagne, entrant en collision avec les -Espagnols, et l'engageant dans d'immenses difficultés, peut-être dans -une guerre d'extermination avec un peuple féroce, passionné pour son -indépendance. Sur-le-champ il écrivit à Murat pour lui dire que M. de -Tournon allait repartir et lui porter de nouveaux ordres, qu'il -marchait trop vite et se hâtait trop de paraître sous les murs de -Madrid (Murat cependant était plutôt en retard qu'en avance sur -l'époque désignée par Napoléon pour l'entrée dans la capitale): que -non-seulement il marchait trop vite en portant son corps d'armée sur -Madrid, mais qu'il portait trop tôt le général Dupont au delà du -Guadarrama; qu'il n'aurait pas dû, en apprenant le retour des troupes -espagnoles du général Taranco vers la Vieille-Castille, dégarnir -Ségovie et Valladolid; qu'il fallait se garder de se mêler aux -Espagnols, de prendre part à leurs divisions, d'entrer surtout en -collision avec eux, car toute guerre de ce genre serait funeste; qu'on -se tromperait si on croyait que les Espagnols étaient peu à craindre -parce qu'ils étaient désarmés; qu'indépendamment de leur férocité -naturelle ils auraient toute l'énergie d'un _peuple neuf, que les -passions politiques n'avaient point usé_; que l'armée, quoiqu'elle fût -à peine de cent mille hommes et dans l'impuissance de résister à la -plus faible troupe française, se dissoudrait pour aller dans chaque -province _servir de noyau à une insurrection éternelle_; que les -prêtres, les moines, les nobles, comprenant bien que les Français ne -pouvaient venir que pour réformer le vieil état social de l'Espagne, -useraient de toute leur influence pour exciter contre eux un peuple -fanatique; que l'Angleterre ne manquerait pas de saisir cette occasion -pour nous susciter de nouveaux embarras et nous créer d'immenses -difficultés; qu'il fallait donc ne rien hâter, et garder entre le père -et le fils une extrême réserve; que, relativement au père, il était -impossible de le faire régner plus long-temps, car le gouvernement de -la reine et du favori était devenu insupportable aux Espagnols; que, -relativement au fils, c'était au fond un ennemi de la France, car il -partageait au plus haut point tous les préjugés espagnols, et que -l'aversion qu'on lui supposait pour la politique de son père -(politique de concessions envers la France) était pour quelque chose -dans la popularité dont il jouissait; que l'expérience avait prouvé -combien il fallait peu compter sur les mariages pour changer la -politique des princes; que Ferdinand serait donc avant peu l'ennemi -déclaré des Français; que cependant il ne fallait pas rompre avec lui, -car, tout médiocre qu'il était, pour nous l'opposer _on en ferait un -héros_; qu'entre l'impossibilité de faire régner le père et le danger -de se confier au fils, il ne fallait pas se hâter de choisir, ne pas -surtout laisser deviner le parti qu'on prendrait, ce qui était -d'autant plus facile que lui, Napoléon, _ne le savait pas encore_; -qu'il fallait donner à espérer la possibilité d'un arbitrage -bienveillant et désintéressé, et, quant à une entrevue avec Ferdinand -VII, ne s'y engager que dans le cas où la France serait décidément -obligée à le reconnaître; qu'en un mot la prudence conseillait de ne -rien brusquer, de ne rien précipiter; que le prince Murat devait en -particulier se garder des suggestions de son intérêt personnel; que -Napoléon songerait à lui, pourvu qu'il n'y songeât pas lui-même; que -la couronne de Portugal serait toujours à sa disposition pour -récompenser les services du plus fidèle de ses lieutenants, de celui -qui à tous ses mérites joignait l'avantage d'être l'époux de sa soeur. - -[En marge: Avril 1808.] - -[En marge: Napoléon, en apprenant la facile entrée des Français à -Madrid, revient à ses résolutions sur l'Espagne, et confirme les -premiers ordres donnés à Murat.] - -[En marge: Départ de Napoléon pour Bordeaux le 2 avril.] - -Tels étaient les sages conseils que Napoléon, sous l'influence et par -l'intermédiaire de M. de Tournon, allait adresser à son lieutenant, -lorsque, après avoir passé deux jours sans nouvelles, il reçut les -lettres de Murat datées du 24, dans lesquelles celui-ci racontait son -entrée paisible à Madrid, l'accueil excellent qu'on lui avait fait, le -penchant des vieux souverains à se jeter dans ses bras, leur -empressement à protester contre l'abdication du 19, la facilité enfin -de rendre le trône vacant en refusant de reconnaître Ferdinand VII, et -en plaçant ainsi l'Espagne entre un roi qui avait abdiqué et un roi -qui n'était pas reconnu. Napoléon, retrouvant sous sa main tous les -moyens auxquels il avait cessé de croire un moment, revint au plan que -la révolution d'Aranjuez avait suggéré à Murat et à lui-même, et -confirma les ordres dont le général Savary venait d'être, un peu avant -l'arrivée de M. de Tournon, constitué le dépositaire et l'exécuteur. -En conséquence, dans une nouvelle lettre datée du 30, Napoléon écrivit -à Murat qu'il approuvait toute sa conduite, qu'il avait bien fait -d'entrer dans Madrid; qu'il fallait cependant continuer d'éviter toute -collision, empêcher surtout qu'on ne fit aucun mal au prince de la -Paix, l'envoyer même à Bayonne, s'il se pouvait, protéger avec soin -les vieux souverains, les faire venir d'Aranjuez à l'Escurial, où ils -seraient au milieu de l'armée française, se garder de reconnaître -Ferdinand VII, et attendre enfin l'arrivée de la cour de France à -Bayonne, où elle allait se transporter immédiatement. Napoléon fit -partir sur-le-champ M. de Tournon sans lui remettre la lettre si -prévoyante dont nous venons de donner l'analyse[38], mais sans avoir -pu lui cacher non plus ni la désapprobation passagère dont il avait -frappé la conduite de Murat, ni les appréhensions que lui causaient -quelquefois les suites possibles de l'affaire d'Espagne. Il le renvoya -sans lettre, avec la mission de continuer à tout observer, et de -préparer ses logements à Madrid. Napoléon partit lui-même le 2 avril -pour Bordeaux, où il voulait demeurer quelques jours, pour recevoir de -nouvelles lettres de Murat, et donner à tous ceux qu'on devait -conduire à Bayonne, de gré ou de force, le temps d'y être attirés et -rendus. Il laissa à Paris M. de Talleyrand, pour y occuper et y -entretenir les représentants de la diplomatie européenne, qui auraient -besoin d'être rassurés ou contenus à chaque courrier qui leur -parviendrait de Madrid. M. de Tolstoy plus qu'un autre réclamait ce -genre de soins. Napoléon emmena le docile et fidèle M. de Champagny, -duquel il n'avait pas grande objection à craindre, et devança même sa -maison, tant il était pressé de se rapprocher du théâtre des -événements. S'attendant à demeurer long-temps sur la frontière -d'Espagne, et à y recevoir beaucoup de princes et de princesses, il -ordonna à l'impératrice de venir l'y joindre sous peu de jours. Il -arriva à Bordeaux le 4 avril, très-impatient d'apprendre des nouvelles -de Murat. - -[Note 38: On trouvera la lettre dont je donne ici l'analyse rapportée -textuellement et discutée, quant à son authenticité, dans une note -spéciale que j'ai cru devoir rejeter à la fin de ce volume, pour ne -pas interrompre mon récit. Dans cette note j'ai voulu discuter les -points principaux de l'affaire d'Espagne et établir les fondements sur -lesquels reposent mes assertions historiques. La lettre dont il s'agit -méritait par son importance une attention toute particulière, et je -crois être parvenu à prouver et à expliquer son existence, que j'avais -été d'abord disposé à contester.] - -[En marge: Suite des événements à Madrid.] - -[En marge: Arrivée du général Savary à Madrid.] - -[En marge: Murat et Savary se servent de M. de Beauharnais pour -décider Ferdinand VII à se rendre au-devant de Napoléon.] - -Mais les événements à Madrid, ralentis un moment, parce que Murat -attendait des ordres de Paris, et que Ferdinand VII attendait ses deux -confidents principaux, le chanoine Escoïquiz et le duc de l'Infantado, -les événements avaient bientôt repris leur cours. Tout en s'engageant -avec sa hardiesse ordinaire, Murat ne laissait pas que d'avoir -quelquefois des inquiétudes sur sa conduite, et de se demander s'il -avait bien ou mal compris les intentions de l'Empereur. Il fut donc -enchanté en recevant la lettre du 30, et, malgré le blâme momentané -dont M. de Tournon avait divulgué le secret à Madrid, il n'en -persévéra qu'avec plus de zèle et d'astuce dans le plan, si peu digne -de sa loyauté, qu'il avait inventé aussi vite que son maître. Le -général Savary venait d'arriver porteur des volontés secrètes de -Napoléon, qui se trouvaient en si triste harmonie avec celles de -Murat, et il n'y avait plus à hésiter sur la marche à suivre. Ne pas -reconnaître Ferdinand VII, l'induire à se rendre au-devant de -l'Empereur, s'il résistait se servir de la protestation de Charles IV -pour déclarer celui-ci seul roi d'Espagne, et Ferdinand VII un fils -rebelle et usurpateur; arracher le prince de la Paix à ses bourreaux, -par humanité et par calcul, car il allait devenir dans les -circonstances un utile instrument, parut à Murat le plan indiqué par -les événements, et commandé d'ailleurs par Napoléon, qui était en -route alors vers Bayonne. Murat et le général Savary s'entendirent -pour mener à bien cette difficile trame. Ils avaient dans les mains un -commode auxiliaire, c'était M. de Beauharnais, d'autant plus commode -qu'il était convaincu, dans son aveugle confiance, que Ferdinand VII -n'avait rien de mieux à faire que de courir au-devant de Napoléon, -pour se jeter dans ses bras ou à ses pieds, et obtenir de lui la -reconnaissance de son nouveau titre, la confirmation de ce qui s'était -passé à Aranjuez, et la main d'une princesse française. Tous les jours -M. de Beauharnais conseillait cette conduite à Ferdinand, et celui-ci, -qui avait grande impatience de recevoir de Napoléon la permission de -régner, mais n'osait encore prendre aucun parti en l'absence de ses -favoris, promettait de faire tout ce que lui conseillait l'ambassadeur -de France dès qu'il aurait réuni à Madrid les hommes revêtus de sa -confiance. Il avait déjà écarté de son ministère les personnages qui -passaient pour être les plus dévoués au prince de la Paix, ou qui lui -inspiraient peu de goût. Il avait appelé à l'administration de la -guerre M. O'Farrill, militaire honorable, chargé autrefois de -commander les troupes espagnoles en Toscane; à l'administration des -finances, un ancien ministre fort respecté, M. d'Azanza; à -l'administration de la justice, don Sébastien Pinuela, employé -très-estimé de ce même département. Il avait écarté M. de Caballero, -qui seul avait tenu tête dans les derniers jours au prince de la -Paix, mais auquel on imputait dans la poursuite du procès de -l'Escurial un rôle peu favorable aux accusés, et il avait gardé aux -affaires étrangères M. de Cevallos, l'humble serviteur du prince de la -Paix en toute occasion, notamment dans la grande question du voyage -d'Andalousie, se donnant aujourd'hui pour le personnage le plus fidèle -à la nouvelle cour, et ayant aux yeux de celle-ci un précieux titre, -c'était de détester les Français, que du reste il était prêt à servir -si leurs armes venaient à triompher. - -[En marge: Arrivée à Madrid du duc de l'Infantado et du chanoine -Escoïquiz.] - -Enfin, le duc de l'Infantado étant arrivé, Ferdinand VII le créa, -comme nous l'avons dit, gouverneur du conseil de Castille, et -commandant de sa maison militaire. Il eut aussi la satisfaction de -revoir et d'embrasser son précepteur, qu'il avait indignement livré -dans le procès de l'Escurial, mais qu'il aimait d'habitude, et avec -lequel il avait la coutume d'ouvrir son coeur, qu'il ouvrait à bien -peu de gens. Il voulut le combler de dignités, et le faire -grand-inquisiteur; ce que le chanoine Escoïquiz repoussa avec un feint -désintéressement, jouant en cela le cardinal de Fleury, et ne désirant -être que précepteur de son royal élève, mais, sous ce titre, aspirant -à gouverner l'Espagne et les Indes. Il accepta seulement le titre de -conseiller d'État et le cordon de Charles III, comme pour accorder à -son roi le plaisir de lui donner quelque chose. C'est avec ces divers -personnages, et en formant cependant avec le duc de l'Infantado et le -chanoine Escoïquiz un conseil plus intime, où se prenaient les -décisions les plus importantes, qu'il devait résoudre les grandes -questions desquelles dépendaient son sort et celui de la monarchie. - -[En marge: Importante question de savoir si Ferdinand VII doit aller à -la rencontre de Napoléon.] - -Les questions que Ferdinand avait à décider se résumaient en une -seule: irait-il au-devant de Napoléon pour s'acquérir sa -bienveillance, obtenir la reconnaissance de son nouveau titre, et la -main d'une princesse française; ou bien attendrait-il fièrement à -Madrid, entouré de la fidélité et de l'enthousiasme de la nation, ce -que les Français oseraient entreprendre contre la dynastie? Même avant -de résoudre cette grave question, on avait multiplié les démarches -obséquieuses auprès de Napoléon. Après avoir envoyé au-devant de lui -trois grands seigneurs de la cour, le comte de Fernand Nuñez, le duc -de Medina-Celi et le duc de Frias, on lui avait encore dépêché -l'infant don Carlos, pour aller jusqu'à Burgos, Vittoria, Irun, -Bayonne même, s'il fallait pousser jusque-là pour le joindre. Cette -première marque de respect donnée à Napoléon, restait à savoir quelles -concessions on ferait pour s'assurer sa faveur dans le cas où il -prétendrait se constituer arbitre entre le père et le fils. On employa -plusieurs jours à délibérer sur ce sujet difficile. - -[En marge: Ignorance dans laquelle étaient les conseillers de -Ferdinand de l'état des négociations avec la France.] - -D'abord il aurait fallu savoir ce que voulait Napoléon à l'égard de -l'Espagne, lorsqu'il avait joint aux trente mille hommes envoyés à -Lisbonne une autre armée qu'on n'estimait pas à moins de quatre-vingt -mille, et dont la marche, par Bayonne et Perpignan, par la Castille et -la Catalogne, indiquait un tout autre but que le Portugal. Or les -conseillers de Ferdinand, tant ceux qu'il venait d'introduire -nouvellement dans le ministère que ceux qui en faisaient partie du -temps du prince de la Paix, ignoraient absolument le secret des -relations diplomatiques avec la France. M. de Cevallos, ministre des -affaires étrangères, n'avait été initié à aucune des négociations -conduites à Paris par M. Yzquierdo. Le prince de la Paix et la reine -en avaient seuls la connaissance, et le roi Charles IV n'en savait que -ce qu'on voulait bien lui en apprendre. D'ailleurs ces négociations -elles-mêmes, comme l'affirmait avec sagacité M. Yzquierdo, n'étaient -peut-être qu'un leurre, pour cacher sous une feinte contestation les -desseins secrets de Napoléon. - -Ainsi les conseillers de Ferdinand, tant les nouveaux que les anciens, -ne savaient rien de ce que savait le prince de la Paix, et le prince -de la Paix lui-même ne savait que ce que M. Yzquierdo avait plutôt -deviné que connu d'une manière certaine. Tandis qu'on délibérait, il -arriva à Madrid une dépêche de M. Yzquierdo adressée au prince de la -Paix, et écrite de Paris le 24 mars, avant la connaissance de la -révolution d'Aranjuez. Dans, cette dépêche, M. Yzquierdo rapportait -les détails de la négociation simulée existant entre les cabinets de -Madrid et de Paris. Il semblait, d'après cette négociation, que -Napoléon exigeait un traité perpétuel d'alliance entre les deux États, -l'ouverture des colonies espagnoles aux Français, enfin, pour -s'épargner les difficultés du passage des troupes destinées à la garde -du Portugal, l'échange de ce royaume contre les provinces de l'Èbre -situées au pied des Pyrénées, telles que la Navarre, l'Aragon, la -Catalogne. À ces conditions, écrivait M. Yzquierdo, l'empereur -Napoléon donnerait au roi des Espagnes le titre d'empereur des -Amériques, accepterait Ferdinand VII comme héritier présomptif de la -couronne d'Espagne, et lui accorderait en mariage une princesse -française. Il avait, disait-il, fort combattu ces conditions, surtout -celle qui consistait dans l'abandon des provinces de l'Èbre, mais sans -succès. Il n'ajoutait pas, parce qu'il l'avait déjà dit de vive voix -dans son court passage à Madrid, que Napoléon voulait tout autre -chose, et aspirait à s'emparer de la couronne elle-même. Du reste, le -contenu de cette dépêche était rigoureusement exact, car M. de -Talleyrand, de son côté, avait fait un semblable rapport à l'Empereur, -lui offrant, s'il le désirait, d'en finir à ces conditions avec la -cour d'Espagne. - -[En marge: Fausse idée que les conseillers de Ferdinand se faisaient -du différend existant entre la France et l'Espagne.] - -Les conseillers de Ferdinand en recevant la dépêche de M. Yzquierdo, -qui ne leur était pas destinée, se crurent, dans leur ignorance des -hommes et des affaires, tout à fait initiés au secret de la politique -de Napoléon. Ils supposaient de bonne foi qu'entre les deux -gouvernements de France et d'Espagne, il ne s'agissait pas d'autre -chose que des questions mentionnées dans la dépêche de M. Yzquierdo, -et que Napoléon ne songeait nullement à se saisir de la couronne -d'Espagne. Voici comment ils raisonnaient. D'abord, que Napoléon osât -braver la puissance de l'Espagne jusqu'à vouloir s'emparer de la -couronne, en vrais Espagnols, ils ne pouvaient pas l'admettre. Qu'il -en eût le désir, ils l'admettaient moins encore. N'avait-il pas après -Austerlitz, après Iéna, laissé les souverains d'Autriche et de Prusse -sur leur trône? Il n'avait jusqu'ici détrôné que les Bourbons de -Naples, qui s'étaient attiré ce traitement sévère par une trahison -impardonnable. Or la cour d'Espagne n'avait en rien mérité un pareil -sort, puisqu'elle avait au contraire prodigué toutes ses ressources au -service de la France. Il ne s'agissait donc, suivant les conseillers -de Ferdinand, que de savoir si on échangerait quelques provinces -contre le Portugal, si on ouvrirait les colonies espagnoles aux -Français, si on consentirait à une alliance qui existait déjà de droit -et de fait, et qui après tout était dans les vrais intérêts des deux -pays. Le seul point délicat, c'était le sacrifice des provinces de -l'Èbre, sacrifice qu'on obtiendrait difficilement de la nation, et qui -pourrait nuire beaucoup à la popularité du jeune roi. Toutefois, sur -ce point même, le langage de M. Yzquierdo n'avait rien d'absolu. -C'était pour ainsi dire en échange de la route militaire vers le -Portugal que le cabinet français paraissait désirer les provinces de -l'Èbre. Mais si on préférait supporter la servitude de cette route -militaire, on serait dispensé d'abandonner les provinces demandées, on -en serait quitte pour un passage de troupes françaises, incommode mais -temporaire; car dès que Napoléon (ce qui ne pouvait manquer d'arriver) -aurait une nouvelle guerre au nord, il serait forcé d'évacuer le -Portugal, et l'Espagne se verrait ainsi délivrée de la présence de ses -troupes. - -[En marge: Principales raisons qui décident Ferdinand VII et ses -conseillers à aller à la rencontre de Napoléon.] - -Telle était la manière d'interpréter la dépêche de M. Yzquierdo. Les -conseillers de Ferdinand se disaient que le pis qui pût arriver d'une -négociation directe avec Napoléon, ce serait d'être obligé à quelques -sacrifices relativement aux colonies, à la nouvelle stipulation d'une -alliance qui n'avait pas cessé d'exister, à la concession d'une route -militaire vers le Portugal, et qu'en retour on obtiendrait -certainement la reconnaissance du titre du nouveau roi. Cette dernière -considération était celle qui exerçait le plus d'influence sur -l'esprit de ces ignorants conseillers, de leur ignorant maître, et qui -à elle seule faisait taire toutes les autres. Quoiqu'il ne leur vînt -pas à l'esprit qu'on pût refuser la reconnaissance de Ferdinand VII, -cependant certains symptômes leur avaient donné de l'inquiétude à ce -sujet. Les égards manifestés par Murat pour les vieux souverains, -l'empressement à les protéger par un détachement de cavalerie -française, la déclaration qu'on ne souffrirait aucun acte de rigueur -contre le prince de la Paix, quelques propos venus d'Aranjuez, où la -vieille cour se consolait en se vantant de la protection de son -puissant ami Napoléon, tous ces signes faisaient appréhender à -Ferdinand et à sa petite cour quelque brusque revirement politique en -faveur de Charles IV, revirement amené par l'intervention de la -France. Bien que M. de Beauharnais leur eût laissé espérer, sans la -leur promettre, la bienveillance de Napoléon, ils n'obtenaient plus -depuis plusieurs jours de cet ambassadeur que des paroles vagues, le -conseil réitéré d'aller se jeter dans les bras de Napoléon, pour se -concilier sa faveur, qui n'était donc point acquise, puisqu'il fallait -aller la conquérir si loin. Murat, tenant à l'Empereur des Français -d'une manière bien plus directe, était encore moins rassurant. Il ne -montrait, lui, de penchant que pour les vieux souverains, et -n'accordait au jeune roi que le seul titre de prince des Asturies. -D'après d'autres propos toujours venus d'Aranjuez, on craignait que -les vieux souverains n'eussent l'idée d'aller eux-mêmes au-devant de -Napoléon lui raconter à leur manière la révolution d'Aranjuez, -surprendre son suffrage, et obtenir le redressement de leurs griefs. -On craignait que le pouvoir ne revînt ainsi à Charles IV, et, sinon au -prince de la Paix, du moins à la reine, qui remettrait Ferdinand dans -sa triste situation de fils opprimé, le duc de l'Infantado, le -chanoine Escoïquiz dans des châteaux-forts, et se vengerait ainsi sur -les uns et les autres des quelques jours d'abaissement qu'elle venait -de subir, et surtout de la chute du favori, dont elle serait à jamais -inconsolable. - -Cette raison fut celle qui, bien plus que toute autre, bien plus que -l'ignorance des affaires ou les suggestions étrangères, amena -Ferdinand VII et ses ineptes conseillers à l'idée de se porter tous -ensemble à la rencontre de Napoléon. Le danger de compromettre dans -une négociation imprudente des provinces, des priviléges coloniaux, ou -quelque autre grand intérêt de la monarchie espagnole, ne se présenta -pas même à leur esprit, tant les occupait exclusivement la crainte que -Charles IV n'allât lui-même plaider, et peut-être gagner sa cause -auprès de Napoléon. Ils auraient cent fois mieux aimé voir Napoléon -régner en Espagne que de voir la reine y ressaisir l'autorité royale; -sentiment que les vieux souverains éprouvaient à leur tour, et qui fit -tomber, pour le malheur de l'Espagne et de la France, le sceptre de -Philippe V dans les mains de la famille Bonaparte. - -[En marge: Efforts de Murat et du général Savary pour résoudre les -doutes de Ferdinand VII au sujet du voyage à Bayonne.] - -Dès que cette crainte eut pénétré dans l'esprit de la nouvelle cour, -la question du voyage pour aller à la rencontre de Napoléon se trouva -décidée, et les délibérations dont ce voyage put encore être l'objet -ne furent que les hésitations d'esprits faibles qui ne savent pas même -vouloir résolument ce qu'ils désirent. Du reste, pour terminer ces -hésitations, les efforts ne manquèrent ni de la part du prince Murat, -ni de la part du général Savary. Murat se servait tous les jours de M. -de Beauharnais pour faire parvenir à Ferdinand le conseil de partir, -en répétant à ce malheureux ambassadeur que c'était le seul moyen de -réparer la faute qu'il avait commise en empêchant le voyage en -Andalousie. Murat avait vu aussi le chanoine Escoïquiz. Celui-ci, se -croyant bien rusé, beaucoup plus surtout que ne pouvait l'être un -militaire qui avait passé sa vie sur le champ de bataille, s'était -flatté de pénétrer facilement le secret de la cour de France, en -s'abouchant quelques instants avec celui qui la représentait à la tête -de l'armée française. Murat le vit, se garda bien de promettre à -l'avance la reconnaissance de Ferdinand VII, mais déclara plusieurs -fois que Napoléon n'avait que des intentions parfaitement amicales, -qu'il ne voulait en rien se mêler des affaires intérieures de -l'Espagne, que si ses troupes se trouvaient aux portes de Madrid au -moment de la dernière révolution, c'était un pur hasard; mais que, -l'Europe pouvant le rendre responsable de cette révolution, il était -obligé de s'assurer, avant de reconnaître le nouveau roi, que tout -s'était passé à Aranjuez légitimement et naturellement; que personne -mieux que Ferdinand VII ne saurait l'édifier complétement à ce sujet, -et que la présence de ce prince, les explications qui sortiraient de -sa bouche ne pouvaient manquer de produire sur l'esprit de Napoléon un -effet décisif. Murat dupa ainsi le pauvre chanoine, qui s'était flatté -de le duper, et qui sortit convaincu que le voyage amènerait -infailliblement la reconnaissance du prince des Asturies comme roi -d'Espagne. - -[En marge: Le voyage à Bayonne définitivement résolu.] - -On savait le général Savary arrivé à Madrid, et on le regardait, -quoiqu'il fût dans une position bien inférieure à celle de Murat, -comme plus initié peut-être à la vraie pensée de Napoléon. On désirait -donc beaucoup une entrevue avec lui. Le chanoine Escoïquiz, le duc de -l'Infantado voulurent l'entretenir eux-mêmes, et le mettre ensuite en -présence de Ferdinand VII. Après avoir recueilli de sa bouche des -paroles plus explicites encore que celles qu'avait dites Murat, parce -que le général Savary était tenu à moins de réserve, ils le -présentèrent au prince des Asturies. Celui-ci interrogea le général -Savary sur l'utilité du voyage qu'on lui conseillait, et sur les -conséquences d'une entrevue avec Napoléon. Il n'était pas question -encore d'aller à Bayonne, mais seulement à Burgos ou à Vittoria; car -l'Empereur, assurait-on, était sur le point d'arriver, et il -s'agissait uniquement de lui rendre hommage, de devancer auprès de lui -les vieux souverains, d'être les premiers à parler, pour lui expliquer -de manière à le convaincre cette inexplicable révolution d'Aranjuez. -Le général Savary, sans engager la parole de l'Empereur, dont il -ignorait, disait-il, les intentions sur des événements qui étaient -inconnus lorsqu'il avait quitté Paris, n'eut pas de peine à abuser des -gens qui se seraient trompés à eux seuls, si on ne les avait trompés -soi-même. Affectant de ne parler que pour son propre compte, il -affirma cependant que, lorsque Napoléon aurait vu le prince espagnol, -entendu de sa bouche le récit des derniers événements, et surtout -acquis la conviction que la France aurait en lui un allié fidèle, il -le reconnaîtrait pour roi d'Espagne. Il arriva là ce qui arrive dans -les entretiens de ce genre: le général Savary crut n'avoir rien promis -en faisant beaucoup espérer, et Ferdinand VII crut que tout ce qu'on -lui avait donné à espérer, on le lui avait promis. Le général n'avait -pas plutôt quitté le prince, que la résolution, déjà prise à peu près, -de se rendre au-devant de Napoléon fut définitivement arrêtée. -Toutefois un incident faillit compromettre le résultat que Murat et -Savary venaient d'obtenir. - -L'Empereur avait prescrit d'arracher le prince de la Paix à la fureur -des ennemis qui voulaient sa mort, pour ne pas laisser commettre un -crime sous les yeux et en quelque sorte sous la responsabilité de -l'armée française, et ensuite pour avoir dans ses mains un instrument -à l'aide duquel il comptait bien faire mouvoir à son gré les vieux -souverains. D'autre part la vieille reine, fort secondée par -l'imbécile bonté de Charles IV, demandait comme une grâce, qui pour -elle passait avant le trône, et presque avant la vie, de sauver celui -qu'elle appelait toujours Emmanuel, leur meilleur, leur seul ami, -victime, disait-elle, de sa trop grande amitié pour les Français. -Ainsi sauver le favori était non-seulement un acte d'humanité, mais -le moyen le plus sûr de remplir de gratitude et de joie la vieille -cour, et d'en faire tout ce qu'on voudrait. Murat demanda donc avec -toute l'arrogance de la force qu'on lui remît le prince de la Paix, -lequel, détenu d'abord au village de Pinto, avait été transporté -ensuite à Villa-Viciosa, espèce de château royal où il était plus en -sûreté. On l'avait mis là sous une escorte de gardes du corps, résolus -à l'égorger plutôt que de le rendre. Après l'avoir chargé de fers, on -lui faisait son procès avec un barbare acharnement, inspiré à la fois -par la haine, par le désir de déshonorer la vieille cour, et de se -mettre en garde, par la mort de cet ancien favori, contre un retour de -fortune. Ferdinand VII et ses conseillers se prêtaient à ces -indignités autant pour leur propre compte que pour celui de la vile -multitude qu'ils voulaient flatter. - -[En marge: Efforts de Murat pour faire délivrer le prince de la Paix.] - -Murat leur déclara que si on ne lui livrait pas le prince il ferait -sabrer par ses dragons les gardes du corps qui le détenaient, et -résoudrait ainsi la difficulté de vive force. Il faut dire, pour -l'honneur de ce vaillant homme, qu'en cette occasion une généreuse -indignation parlait chez lui autant que le calcul. Plus il insista, et -plus les confidents de Ferdinand, peu capables de comprendre un noble -sentiment, virent dans son insistance un projet de se servir du prince -de la Paix contre Ferdinand VII, et on assure que l'idée d'assassiner -le prisonnier traversa un instant certaines têtes exaltées, on ne sait -lesquelles, entre les plus influentes de la nouvelle cour. - -[En marge: L'extradition du prince de la Paix ajournée dans l'intérêt -du voyage à Bayonne.] - -Le général Savary, plus avisé que Murat, crut s'apercevoir que la -chaleur qu'on mettait à réclamer le prince de la Paix excitait une -défiance qui nuisait à l'objet principal, c'est-à-dire au départ de -Ferdinand VII, et il prit sur lui de renoncer momentanément à -l'extradition du prince, en disant que ce serait une affaire à régler -ultérieurement, comme toutes les autres, dans la conférence qui allait -avoir lieu entre le nouveau roi d'Espagne et l'empereur des Français. - -Cette concession accordée, le départ de Ferdinand fut résolu. Ce -prince voulut d'abord aller à Aranjuez visiter son père, qu'il avait -laissé depuis le 19 mars (on était au 7 ou au 8 avril) dans l'abandon, -presque le dénûment, sans daigner le voir une seule fois. Il désirait -obtenir de lui une lettre pour Napoléon, afin de lier en quelque sorte -son vieux père par un témoignage de bienveillance donné en sa faveur. -Mais Charles IV reçut fort mal ce mauvais fils. La reine le reçut plus -mal encore, et on lui refusa tout témoignage dont il pût s'armer pour -établir sa bonne conduite dans les événements d'Aranjuez. - -[En marge: Ferdinand, prêt à quitter Madrid, organise une régence -chargée de gouverner en son absence.] - -Quoique un peu déconcerté par ce refus, il fit néanmoins ses -préparatifs pour partir le 10 avril. Il laissa une régence composée de -son oncle, l'infant don Antonio, du ministre de la guerre O'Farrill, -du ministre des finances d'Azanza, du ministre de la justice don -Sébastien de Pinuela, avec mission de donner en son absence les ordres -urgents, d'en référer à lui pour les affaires qui n'exigeraient pas -une décision immédiate, et de se concerter en toute chose avec le -conseil de Castille. Ferdinand emmenait avec lui ses deux confidents -les plus intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, le -ministre d'État Cevallos, et deux négociateurs expérimentés, MM. de -Musquiz et de Labrador. Il était en outre accompagné du duc de -San-Carlos et des grands seigneurs formant sa nouvelle maison. M. de -Cevallos était chargé de correspondre avec la régence laissée à -Madrid. - -[En marge: Défiances du peuple espagnol relativement au voyage de -Bayonne.] - -Toutefois, ce ne fut pas chose facile que de faire agréer cette -résolution au peuple de Madrid. Les uns, par un orgueil tout espagnol, -pensaient que c'était assez que d'avoir envoyé au-devant de Napoléon -un frère du roi, l'infant don Carlos, et ils croyaient de bonne foi -que le souverain de l'Espagne dégénérée valait au moins l'empereur des -Français, vainqueur du continent et dominateur de l'Europe. Les -autres, et c'était le plus grand nombre, commençant à entrevoir le -motif qui avait amené tant de Français dans la Péninsule, à -interpréter d'une manière sinistre le refus de reconnaître Ferdinand -VII, regardaient comme une insigne duperie d'aller au-devant de -Napoléon, car c'était se remettre soi-même dans ses puissantes mains. -Ils étaient loin de supposer qu'on pût pousser l'ineptie jusqu'à se -rendre à Bayonne sur le territoire français, mais ils jugeaient que, -plus on se rapprochait des Pyrénées, plus on se mettait à portée de -Napoléon et de ses armées. Il y eut à la nouvelle de ce voyage une -émotion inexprimable dans Madrid, et il se serait élevé un tumulte si -une proclamation de Ferdinand VII n'était venue apaiser les esprits, -en disant que Napoléon se rendait de sa personne à Madrid pour y -nouer les liens d'une nouvelle alliance, pour y consolider le bonheur -des Espagnols, et qu'on ne pouvait se dispenser d'aller à la rencontre -d'un hôte aussi illustre, aussi grand que le vainqueur d'Austerlitz et -de Friedland. - -[En marge: Départ de Ferdinand VII le 10 avril.] - -Cette proclamation prévint le tumulte, sans dissiper entièrement les -soupçons que le bon sens de la nation lui avait fait concevoir. -Ferdinand partit le 10 avril, entouré d'une foule immense, qui le -saluait avec un intérêt douloureux, avec des protestations d'un -dévouement sans bornes. Chez une partie du peuple cependant on pouvait -apercevoir une sorte de compassion dédaigneuse pour la sotte crédulité -du jeune roi. - -[En marge: Le général Savary accompagne Ferdinand VII.] - -Il avait été convenu avec Murat que le général Savary, dans la crainte -de quelque retour de volonté de la part de Ferdinand et de ceux qui -l'accompagnaient, ferait le voyage avec eux, pour les entraîner de -Burgos à Vittoria, de Vittoria à Bayonne, où il était présumable que -l'Empereur se serait arrêté. Il fut convenu en outre qu'on différerait -la demande de délivrer le prince de la Paix jusqu'à ce que Ferdinand -VII eût franchi la frontière, et que jusque-là on s'abstiendrait tant -de cette démarche que de toute autre capable d'inspirer des ombrages. - -Napoléon, par les généraux Savary et Reille envoyés successivement à -Madrid, avait annoncé à Murat la résolution de s'emparer de Ferdinand -VII en l'attirant à Bayonne, de faire régner Charles IV quelques jours -encore, et de se servir ensuite de ce malheureux prince pour se faire -céder la couronne. Il avait même enjoint à Murat, si on ne décidait -pas Ferdinand VII à partir, de publier la protestation de Charles IV, -de déclarer que lui seul régnait, et que Ferdinand VII n'était qu'un -fils rebelle. Mais la facilité de Ferdinand VII à se porter à la -rencontre de Napoléon dispensait de recourir à ce moyen violent, et de -replacer le sceptre des Espagnes dans les mains de Charles IV. Quelque -faibles que fussent ces mains, quelque facile qu'il pût paraître de -leur arracher le sceptre qu'on leur aurait rendu pour un moment, Murat -aima mieux ne pas repasser par ce chemin allongé, qui l'éloignait du -but auquel tendaient tous ses voeux. Il comprit donc qu'il fallait se -contenter de faire partir Ferdinand VII, sans rendre le sceptre à -Charles IV. Ferdinand VII, que les Espagnols désiraient avec passion, -une fois au pouvoir de Napoléon, il ne restait plus que Charles IV, -dont les Espagnols ne voulaient à aucun prix, et il se pouvait même -que celui-ci consentît également à se transporter à Bayonne. Alors -tous les Bourbons, jeunes ou vieux, populaires ou impopulaires, -seraient à la disposition de Napoléon, et le trône d'Espagne se -trouverait véritablement vacant. - -[En marge: Les vieux souverains, en apprenant que Ferdinand VII se -rend à Bayonne, veulent y aller aussi pour plaider eux-mêmes leur -cause.] - -Ce que Murat avait prévu ne manqua pas en effet d'arriver. À peine le -départ de Ferdinand VII fut-il connu, que les vieux souverains -voulurent aussi être du voyage. Il leur avait été impossible depuis le -17 mars de se rassurer un seul instant. L'Espagne leur était devenue -odieuse. Ils parlaient sans cesse de la quitter, et d'aller habiter ne -fût-ce qu'une simple ferme en France, pays que leur puissant ami -Napoléon avait rendu si calme, si paisible, et si sûr. Mais ce fut -bien autre chose quand ils apprirent que Ferdinand VII allait -s'aboucher avec Napoléon. Quoiqu'ils n'eussent ni une grande espérance -ni une grande ambition de ressaisir le sceptre, ils furent pleins de -dépit à l'idée que Ferdinand aurait gain de cause auprès de l'arbitre -de leurs destinées; que, roi reconnu et consolidé par la -reconnaissance de la France, il deviendrait leur maître, celui de -l'infortuné Godoy, et qu'il pourrait décider de leur sort et de celui -de toutes leurs créatures. Ne se contenant plus à cette idée, ils -conçurent le désir ardent d'aller eux-mêmes plaider leur cause contre -un fils dénaturé devant le souverain tout-puissant qui s'approchait -des Pyrénées. La reine d'Étrurie, qui haïssait son frère Ferdinand -dont elle était haïe, avait, elle aussi, à défendre les droits de son -jeune fils, devenu roi de la Lusitanie septentrionale. Elle craignait -que ces droits ne périssent au milieu du bouleversement général de la -Péninsule, et elle voulait aller avec son père et sa mère se jeter -dans les bras de Napoléon afin d'en obtenir justice et protection. -Elle contribua pour sa part à rendre plus vif le désir de ses vieux -parents, et à les précipiter sur la route de Bayonne. Ainsi ces -malheureux Bourbons étaient saisis d'une sorte d'émulation pour se -livrer eux-mêmes au conquérant redoutable, qui les attirait comme on -dit que le serpent attire les oiseaux dominés par une attraction -irrésistible et mystérieuse. - -Sur-le-champ ce désir fut transmis à Murat, qui en accueillit -l'expression avec une indicible joie. S'il n'eût obéi qu'à son -premier mouvement, il aurait mis en voiture la vieille cour pour la -faire partir immédiatement à la suite de la jeune. Mais il craignait -de donner trop d'ombrages en faisant partir tous les membres de la -famille à la fois, de provoquer dans l'esprit de Ferdinand et de ses -conseillers des réflexions qui les détourneraient peut-être de leur -voyage, et surtout de prendre une pareille détermination sans avoir -l'agrément de l'Empereur. Il se borna donc à lui mander sur l'heure -cette nouvelle importante, ne doutant pas de la réponse, et voyant -avec bonheur tous les princes qui avaient droit à la couronne -d'Espagne courir d'eux-mêmes vers le gouffre ouvert à Bayonne. Il en -conçut des espérances folles, et se persuada que tout serait possible -en Espagne avec la force mêlée d'un peu d'adresse. - -[En marge: Voyage de Ferdinand VII jusqu'à Vittoria.] - -Pendant ce temps, Ferdinand VII et sa cour se dirigeaient vers Burgos -avec la lenteur ordinaire à ces Princes fainéants de l'Espagne -dégénérée. D'ailleurs les hommages empressés des populations ne -contribuaient pas peu à ralentir leur marche. Partout on brisait en ce -moment les bustes d'Emmanuel Godoy, et on promenait couronné de fleurs -celui de Ferdinand VII. Les villes que ce prince traversait lui -pardonnaient un voyage qui leur procurait la joie de le voir, mais, -pénétrées de crainte sur son sort, juraient de se dévouer pour lui -s'il en avait besoin. Elles rendaient ces témoignages plus expressifs -quand les Français pouvaient les remarquer, comme si elles avaient -voulu les avertir et de leur défiance et du dévouement qu'elles -étaient prêtes à déployer. - -[En marge: Séjour à Burgos, et désir de s'y arrêter.] - -[En marge: Le général Savary décide Ferdinand VII à poursuivre sa -route.] - -Arrivés à Burgos, Ferdinand VII et ses compagnons de voyage -éprouvèrent une surprise qui fit naître chez eux un commencement de -regret. Le général Savary leur avait toujours dit qu'il s'agissait -uniquement d'aller à la rencontre de Napoléon, qu'on le trouverait sur -la route de la Vieille-Castille, peut-être même à Burgos. Le désir -ardent d'être les premiers à le voir, de prévenir auprès de lui les -vieux souverains, leur avait ôté toute clairvoyance, jusqu'à ne pas -apercevoir un piége aussi grossier. Mais, en approchant des Pyrénées, -en s'enfonçant au milieu des armées françaises, une sorte de -frémissement les avait saisis, et ils étaient presque tentés de -s'arrêter, d'autant plus qu'on n'entendait rien dire ni de Napoléon, -ni de sa prochaine arrivée. (Il était alors à Bordeaux.) Le général -Savary, qui ne les quittait pas, survint à l'instant, raffermit leur -confiance chancelante, leur affirma qu'ils allaient enfin rencontrer -Napoléon; que plus ils feraient de chemin vers lui, plus ils le -disposeraient en leur faveur, et que d'ailleurs ils seraient ainsi -rassurés deux jours plus tôt sur le sort qui les attendait. C'est un -moyen sûr d'entraîner les coeurs agités que de leur promettre un plus -prompt éclaircissement du doute qui les agite. On se décida donc à se -rendre à Vittoria. On y arriva le 13 avril au soir. - -[En marge: Arrivée de Ferdinand VII à Vittoria.] - -[En marge: Vive altercation du général Savary avec les conseillers de -Ferdinand VII.] - -À Vittoria, les hésitations de Ferdinand VII se convertirent en une -résistance absolue, et il ne voulut pas pousser son voyage au delà. -D'une part, il avait appris que, loin d'avoir franchi la frontière -espagnole, Napoléon n'était encore qu'à Bordeaux, et la susceptibilité -espagnole se sentait blessée de faire autant de pas à la rencontre -d'un hôte qui en faisait si peu. De l'autre, en approchant de la -frontière de France, la vérité commençait à luire. À Madrid, au milieu -de factions ennemies cherchant à se devancer l'une l'autre auprès de -Napoléon, au milieu d'un peuple infatué de lui-même, qui n'imaginait -pas qu'une main étrangère osât toucher à la couronne de Charles-Quint, -on avait pu croire que Napoléon avait remué ses armées uniquement pour -l'intérêt de la famille royale d'Espagne. Mais, dans le voisinage de -la France, où tout le monde entrevoyait le but de Napoléon, où les -armées françaises, accumulées depuis long-temps, avaient dit -indiscrètement ce qu'elles supposaient de l'objet de leur mission, il -était plus difficile de se faire illusion. Chacun en effet disait à -Bayonne et dans les environs que Napoléon venait tout simplement -achever son système politique, et remplacer sur le trône d'Espagne la -famille de Bourbon par la famille Bonaparte. On trouvait cette -conduite naturelle de la part d'un conquérant, fondateur de dynastie, -si toutefois le succès couronnait l'entreprise, et surtout si les -colonies espagnoles n'allaient pas, dans ce bouleversement, grossir -l'empire britannique au delà des mers. Ces propos avaient passé des -provinces basques françaises dans les provinces basques espagnoles, et -ils produisirent sur l'esprit de Ferdinand VII et du chanoine -Escoïquiz une telle sensation que la résolution de s'arrêter à -Vittoria fut immédiatement prise. On donna pour motif la raison -d'étiquette, qui avait bien sa valeur; car aller à la rencontre de -Napoléon, au delà même de la frontière espagnole, n'était pas un acte -fort digne. Le général Savary, pour amener les Espagnols jusqu'à -Vittoria, avait toujours fait valoir auprès d'eux l'espérance et la -presque certitude de rencontrer Napoléon au relais suivant. Mais la -nouvelle certaine de la présence de Napoléon à Bordeaux ne permettait -plus d'employer un pareil moyen. Alors il dit que, puisqu'on était -venu pour voir Napoléon, pour solliciter de lui la reconnaissance de -la nouvelle royauté, il fallait mettre les petites considérations de -côté, et marcher au but qu'on s'était proposé d'atteindre; qu'après -tout, ceux qui venaient à la rencontre de Napoléon avaient besoin de -lui, tandis qu'il n'avait pas besoin d'eux, et il était naturel dès -lors qu'ils fissent le chemin que d'autres affaires, toutes fort -graves, l'avaient jusqu'ici empêché de faire; qu'il fallait donc -cesser de se mutiner comme des enfants contre les suites d'une -démarche qu'on avait entreprise pour des motifs d'un grand intérêt. -Puis le général, chez lequel une sorte de vivacité militaire déjouait -souvent la prudence, voyant qu'il n'était pas écouté, changea tout à -coup de manière d'être, de caressant et de cauteleux devint arrogant -et dur, et, montant à cheval, leur dit qu'il en serait comme ils -voudraient, mais que quant à lui il retournait à Bayonne pour y -joindre l'Empereur, et qu'ils auraient probablement à se repentir de -leur changement de détermination. Il les laissa effrayés, mais pour le -moment obstinés dans leur résistance. - -[En marge: Le général Savary ne pouvant décider Ferdinand VII à -pousser au delà de Vittoria, part pour Bayonne afin de demander de -nouveaux ordres à Napoléon.] - -[En marge: Arrivée de Napoléon à Bayonne le 14 avril.] - -Le général Savary partit aussitôt pour Bayonne, où il arriva le 14 -avril, peu d'heures avant l'Empereur, qui n'y fut rendu que le 14 au -soir. Celui-ci s'était arrêté quelques jours à Bordeaux, pour donner -aux princes espagnols le temps de s'approcher de la frontière, et être -dispensé de se porter à leur rencontre, ce qu'il aurait été contraint -de faire s'il avait été à Bayonne. À Bordeaux il avait occupé ses -loisirs, comme il avait coutume de le faire partout, à s'instruire de -ce qui intéressait le pays, à prendre des informations sur le commerce -de cette grande cité, et sur les moyens d'entretenir les relations de -la France avec ses colonies. Ayant reconnu de ses propres yeux combien -la ville de Bordeaux souffrait de l'état de guerre, il avait ordonné -qu'il lui fût accordé un prêt de plusieurs millions par le trésor -extraordinaire, et il avait prescrit un achat considérable de vins -pour le compte de la liste civile. Arrivé à Bayonne le 14, il apprit -avec grande satisfaction tout ce qui avait été fait à Madrid dans le -sens de ses desseins, et il prit les mesures convenables pour en -assurer l'exécution définitive. - -[En marge: Napoléon renvoie le général Savary à Vittoria, porteur -d'une lettre pour Ferdinand VII.] - -Après s'être concerté avec le général Savary, il convint de le -renvoyer à Vittoria, porteur d'une réponse à la lettre que Ferdinand -lui avait déjà adressée, et conçue dans des termes qui pussent attirer -ce prince à Bayonne sans prendre avec lui aucun engagement formel. -Dans cette réponse Napoléon lui disait que les papiers de Charles IV -avaient dû le convaincre de sa bienveillance impériale (allusion aux -conseils d'indulgence donnés à Charles IV lors du procès de -l'Escurial); que par conséquent ses dispositions personnelles ne -pouvaient pas être douteuses; qu'en dirigeant les armées françaises -vers les points du littoral européen les plus propres à seconder ses -desseins contre l'Angleterre, il avait eu le projet de se rendre à -Madrid pour décider en passant son auguste ami Charles IV à quelques -réformes indispensables, et notamment au renvoi du prince de la Paix; -qu'il avait souvent conseillé ce renvoi, mais que s'il n'avait pas -insisté davantage, c'était par ménagement pour d'augustes faiblesses, -faiblesses qu'il fallait pardonner, car les rois n'étaient, comme les -autres hommes, que _faiblesse et erreur_; qu'au milieu de ces projets -il avait été surpris par les événements d'Aranjuez; qu'il n'entendait -aucunement s'en constituer le juge, mais que, ses armées s'étant -trouvées sur les lieux, il ne voulait pas aux yeux de l'Europe -paraître le promoteur ou le complice d'une révolution qui avait -renversé du trône un allié et un ami; qu'il ne prétendait point -s'immiscer dans les affaires intérieures de l'Espagne, mais que s'il -lui était démontré que l'abdication de Charles IV avait été -volontaire, il ne ferait aucune difficulté de le reconnaître, lui -prince des Asturies, comme légitime souverain d'Espagne; que pour cela -un entretien de quelques heures paraissait désirable, et qu'enfin, à -la réserve observée depuis un mois de la part de la France, on ne -devait pas craindre de trouver dans l'empereur des Français un juge -défavorablement prévenu. Puis venaient quelques conseils exprimés dans -le langage le plus élevé sur le procès intenté au prince de la Paix, -sur l'inconvénient qu'il y aurait à déshonorer non-seulement le -prince, mais le roi et la reine, à initier au secret des affaires de -l'État une multitude jalouse et malveillante, à lui donner la funeste -habitude de porter la main sur ceux qui l'avaient long-temps -gouvernée; car, ajoutait Napoléon, les _peuples se vengent volontiers -des hommages qu'ils nous rendent_. Il se montrait en finissant disposé -encore à l'idée d'un mariage, si les explications qui allaient lui -être données à Bayonne étaient de nature à le satisfaire. - -[En marge: Le général Savary chargé de porter à Vittoria la lettre de -Napoléon, et d'employer la force si Ferdinand VII résiste à -l'invitation de se rendre à Bayonne.] - -Cette lettre, adroit mélange d'indulgence, de hauteur, de raison, eût -été une belle pièce d'éloquence si elle n'avait caché une perfidie. Le -général Savary devait la porter à Vittoria, y joindre les -développements nécessaires, et au besoin ajouter de ces paroles -captieuses dont il était prodigue, et qui dans sa bouche pouvaient -décider Ferdinand VII sans cependant engager Napoléon. Mais il fallait -prévoir le cas où Ferdinand VII et ses conseillers résisteraient à -toutes ces embûches. Ce cas survenant, Napoléon n'entendait pas -s'arrêter à mi-chemin. Il décida donc que la force serait employée. Il -avait fait passer en Espagne, outre la division d'observation des -Pyrénées occidentales, la réserve d'infanterie provisoire du général -Verdier, la division de cavalerie provisoire du général Lasalle, et de -nouveaux détachements de la garde impériale à cheval. Ces troupes, -réunies sous le maréchal Bessières, devaient, en occupant la -Vieille-Castille, assurer les derrières de l'armée. Il ordonna -sur-le-champ à Murat ainsi qu'au maréchal Bessières de ne pas hésiter, -et, sur un simple avis du général Savary, de faire arrêter le prince -des Asturies, en publiant du même coup la protestation de Charles IV, -en déclarant que celui-ci régnait seul, et que son fils n'était qu'un -usurpateur qui avait provoqué la révolution d'Aranjuez pour s'emparer -du trône. Néanmoins, si Ferdinand VII consentait à passer la frontière -et à venir à Bayonne, Napoléon agréait fort l'avis de Murat de ne pas -rendre à Charles IV le sceptre qu'on serait bientôt obligé de lui -reprendre, et d'acheminer tout simplement vers Bayonne les vieux -souverains, puisqu'ils en avaient eux-mêmes exprimé le désir. Il lui -recommandait toujours, aussitôt que Ferdinand VII aurait passé la -frontière, de se faire livrer le prince de la Paix de gré ou de force, -et de l'envoyer à Bayonne. Telles furent les dispositions, qui -devaient achever au besoin par la violence, si elle ne s'achevait par -la ruse, cette trame ténébreuse ourdie contre la couronne -d'Espagne[39]. - -[Note 39: C'est d'après la minute des ordres existant au Louvre que je -trace ce récit.] - -[En marge: Établissement de Napoléon au château de Marac.] - -Après avoir donné ces ordres et renvoyé le général Savary à Vittoria, -Napoléon s'occupa de faire à Bayonne un établissement qui lui permît -d'y séjourner quelques mois. Il s'attendait à y recevoir, -indépendamment de l'impératrice Joséphine, grand nombre de princes et -princesses, et par ce motif il tenait à laisser disponibles les -logements qu'il occupait dans l'intérieur de la ville. Dans ce pays, -l'un des plus attrayants de l'Europe, et auquel Napoléon a -malheureusement attaché un souvenir moins beau que ceux dont il a -rempli l'Égypte, l'Italie, l'Allemagne et la Pologne, dans ce pays -composé de jolis coteaux, que baigne l'Adour, que les Pyrénées -couronnent, que la mer termine à l'horizon, il y avait à une lieue de -Bayonne un petit château, d'architecture régulière, d'origine -incertaine, construit, dit-on, pour l'une de ces princesses que la -France et l'Espagne se donnaient autrefois en mariage, placé au milieu -d'un agréable jardin, dans la plus riante exposition du monde, sous un -soleil aussi brillant que celui d'Italie. Napoléon voulut le posséder -sur-le-champ. Il ne fallait heureusement pour satisfaire un tel désir -ni les ruses ni les violences que coûtait en ce moment la couronne -d'Espagne. On fut charmé de le lui vendre pour une centaine de mille -francs. On le décora fort à la hâte avec les ressources qu'offrait le -pays. Le jardin fut changé en un camp pour les troupes de la garde -impériale. Napoléon alla s'y établir le 17, et laissa libres les -appartements qu'il occupait à Bayonne, afin de loger la famille royale -d'Espagne, qu'on espérait bientôt y réunir tout entière. - -[En marge: Retour du général Savary à Vittoria.] - -[En marge: Grands personnages accourus auprès de Ferdinand.] - -[En marge: Conseils prévoyants de M. d'Urquijo.] - -Le général Savary, parti en toute hâte pour Vittoria, y trouva -Ferdinand entouré non-seulement des conseillers qui l'avaient suivi, -mais de beaucoup de personnages importants accourus pour lui offrir -leurs services et leurs hommages. Parmi ces derniers il y en avait un -fort considérable: c'était l'ancien premier ministre d'Urquijo, -disgracié si brutalement en 1802, lorsque l'influence du prince de la -Paix avait définitivement prévalu, et retiré depuis dans la Biscaye, -sa patrie. Esprit ferme, pénétrant, mais chagrin, M. d'Urquijo tint à -Ferdinand, devant ses autres conseillers, le langage d'un homme -d'État, sage et expérimenté. Il dit à lui et à eux que rien n'était -plus imprudent que le voyage du prince, si on le poussait au delà des -frontières; que, sous le rapport des égards, on avait fait tout ce que -pouvait désirer le plus grand, le plus illustre des souverains, en -venant le recevoir aux extrémités du royaume; qu'aller au delà c'était -manquer à la dignité de la couronne espagnole, et commettre surtout un -acte d'insigne duperie; que si on avait lu avec attention le récit de -la révolution d'Aranjuez, inséré dans le journal officiel de l'Empire -(le _Moniteur_), on y aurait vu percer l'intention de discréditer le -nouveau roi, de lui contester son titre, d'inspirer de l'intérêt pour -le vieux souverain, ce qui décelait le parti pris de repousser l'un -comme usurpateur, l'autre comme incapable de régner; que si on avait -bien observé depuis quelque temps la politique de Napoléon à l'égard -de l'Espagne, on y aurait découvert le projet de se débarrasser de la -maison de Bourbon, et de faire rentrer la Péninsule dans le système de -l'Empire français; que l'indifférence affectée pour la proclamation du -prince de la Paix, accompagnée du soin de disperser les flottes et les -armées espagnoles en appelant les unes dans les ports de France, les -autres dans le Nord, révélait jusqu'à l'évidence le projet de se -venger à la première occasion, et que la réunion de tant de forces au -Midi après la conclusion des affaires du Nord ne pouvait plus laisser -de doute sur un tel sujet. - -[En marge: Altercation entre M. d'Urquijo et les conseillers de -Ferdinand.] - -À ces réflexions fort sages, MM. de Musquiz et de Labrador, qui -avaient appris dans les diverses cours de l'Europe à se former -quelques idées justes de la politique générale, donnèrent des marques -d'assentiment; mais on ne tint pas compte de leur avis. Les -conseillers en crédit étaient le médiocre et versatile Cevallos, -cachant la duplicité sous la violence, ne pardonnant pas à M. -d'Urquijo les torts qu'il avait eus autrefois à l'égard de cet homme -éminent, car il avait été l'instrument subalterne de sa disgrâce, et -peu disposé par conséquent à accueillir ses idées, puis les deux -confidents intimes du prince, le duc de l'Infantado et le chanoine -Escoïquiz, aimant l'un et l'autre à rêver un heureux règne sous leur -bienfaisante influence, et repoussant tout ce qui contrariait ce rêve -de leur vanité. Ni les uns ni les autres ne voulaient admettre qu'ils -eussent commencé et déjà poussé fort avant la plus fatale des -imprudences. Il leur en coûtait aussi de croire qu'ils étaient à -l'origine d'une longue suite d'infortunes, au lieu d'être à l'origine -d'une longue suite de prospérités. Aussi repoussèrent-ils les -sinistres prophéties de M. d'Urquijo comme les vues d'un esprit -morose, aigri par la disgrâce.--Quoi donc! s'écria le duc de -l'Infantado avec la plus étrange assurance, quoi! un héros entouré de -tant de gloire descendrait à la plus basse des perfidies!--Vous ne -connaissez pas les héros, répondit avec amertume et dédain M. -d'Urquijo; vous n'avez pas lu Plutarque! Lisez-le, et vous verrez que -les plus grands de tous ont élevé leur grandeur sur des monceaux de -cadavres. Les fondateurs de dynasties surtout n'ont le plus souvent -édifié leur ouvrage que sur la perfidie, la violence, le larcin! Notre -Charles-Quint, que n'a-t-il pas fait en Allemagne, en Italie, même en -Espagne! et je ne remonte pas aux plus mauvais de vos princes. La -postérité ne tient compte que du résultat. Si les auteurs de tant -d'actes coupables ont fondé de grands empires, rendu les peuples -puissants et heureux, elle ne se soucie guère des princes qu'ils ont -dépouillés, des armées qu'ils ont sacrifiées.--Le duc de l'Infantado, -le chanoine Escoïquiz, insistant sur la réprobation à laquelle -s'exposerait Napoléon en usurpant la couronne, sur le soulèvement -qu'il produirait soit en Espagne, soit en Europe, sur la guerre -éternelle qu'il s'attirerait, M. d'Urquijo leur répondit que l'Europe -jusqu'ici n'avait su que se faire battre par les Français; que les -coalitions, mal conduites, travaillées de divisions intestines, -n'avaient aucune chance de succès; qu'une seule puissance, l'Autriche, -était encore en mesure de livrer une bataille, mais que même avec -l'appui de l'Angleterre elle serait écrasée, et payerait sa résistance -de nouvelles pertes de territoire; que l'Espagne pourrait bien faire -une guerre de partisans, mais qu'au fond son rôle se bornerait à -servir de champ de bataille aux Anglais et aux Français, qu'elle -serait horriblement ravagée, que ses colonies profiteraient de -l'occasion pour secouer le joug de la métropole; que si Napoléon -savait se borner dans ses vues d'agrandissement, donner de bonnes -institutions aux pays soumis à son système, il établirait d'une -manière durable lui et sa dynastie; que les peuples de la Péninsule, -liés à ceux de France par des intérêts de tout genre, quand ils -verraient qu'ils se battaient pour la cause d'une famille beaucoup -plus que pour celle de la nation, finiraient par se rattacher à un -gouvernement civilisateur; qu'après tout les dynasties qui avaient -régénéré l'Espagne étaient toujours venues du dehors; qu'il suffisait -que Napoléon ajoutât à son génie un peu de prudence pour que les -Bourbons perdissent définitivement leur cause; qu'en tout cas -l'Espagne serait accablée d'un déluge de maux, et frappée certainement -de la perte de ses colonies; qu'il fallait donc ne pas se jeter dans -les filets de Napoléon, mais rebrousser chemin au plus tôt; que, si on -ne le pouvait pas, il fallait dérober le roi sous un déguisement, le -ramener à Madrid ou dans le midi de l'Espagne, et que là, placé à la -tête de la nation, il aurait de bien meilleures chances de traiter -avec Napoléon à des conditions acceptables. - -Il est rare qu'un homme d'État pénètre dans l'avenir aussi -profondément que le fit M. d'Urquijo en cette occasion. Il n'obtint -cependant que le sourire dédaigneux de l'ignorance aveuglée, et dans -son dépit il partit sur-le-champ, sans vouloir accompagner le roi, -pour lequel on lui demandait la continuation de ses conseils, tout en -refusant de les suivre.--Si vous désirez, dit-il, que j'aille seul à -Bayonne, discuter, négocier, tenir tête à l'ennemi commun, tandis que -vous vous retirerez dans les profondeurs de la Péninsule, soit; mais -autrement je ne veux pas, en vous accompagnant, ternir ma réputation, -seul bien qui me reste dans ma disgrâce, et au milieu des malheurs de -notre commune patrie.-- - -[En marge: Départ de M. d'Urquijo, et remise de la lettre de Napoléon -à Ferdinand VII.] - -[En marge: Sur les vagues assurances contenues dans la lettre de -Napoléon, Ferdinand se décide à partir pour Bayonne.] - -M. d'Urquijo non écouté se retira à l'instant, et livra à eux-mêmes -les conseillers de Ferdinand, toujours fort entêtés, mais quelque peu -troublés néanmoins des sinistres prédictions d'un homme clairvoyant -et ferme. Le général Savary étant survenu, avec la lettre de Napoléon -à la main, ils reprirent toute leur confiance en leurs propres -lumières, et dans la destinée. Cette lettre, dans laquelle ils -auraient dû apercevoir à toutes les lignes une intention cachée et -menaçante, car l'étrange prétention de juger le litige survenu entre -le père et le fils ne pouvait révéler que la volonté de condamner l'un -des deux, et celui des deux évidemment qui était le plus capable de -régner, cette lettre, loin de leur dessiller les yeux, ne fit que les -abuser davantage. Ils ne furent sensibles qu'au passage dans lequel -Napoléon disait qu'il avait besoin d'être édifié sur les événements -d'Aranjuez, qu'il espérait l'être à la suite de son entretien avec -Ferdinand VII, et qu'immédiatement après il ne ferait aucune -difficulté de le reconnaître pour roi d'Espagne. Cette vague promesse -leur rendit toutes leurs illusions. Ils y virent la certitude d'être -reconnus le lendemain de leur arrivée à Bayonne, et ils eurent la -simplicité de demander au général Savary si ce n'était pas ainsi qu'il -fallait interpréter la lettre de Napoléon; à quoi le général répondit -qu'ils avaient bien raison de l'interpréter de la sorte, et qu'elle ne -voulait pas dire autre chose. Ainsi rassurés, ils résolurent de partir -le 19 au matin de Vittoria, pour aller coucher le soir à Irun, en se -faisant précéder d'un envoyé qui annoncerait leur arrivée à Bayonne. -Il faut ajouter aussi que les troupes du général Verdier réunies à -Vittoria, et les entourant de toutes parts, ne leur auraient guère -laissé la liberté du choix, s'ils avaient voulu agir autrement. Du -reste ils ne s'aperçurent même pas de cette contrainte, tant ils -étaient aveuglés sur leur péril. - -[En marge: Au moment du départ de Ferdinand, le peuple se précipite -sur les voitures pour l'empêcher de partir.] - -[En marge: La foule s'étant apaisée, Ferdinand part le 19 pour -Bayonne.] - -Mais le peuple des provinces environnantes, accouru pour voir -Ferdinand VII, ne raisonnait pas sur cette situation comme ses -conseillers. M. d'Urquijo avait répété à tout venant ce qu'il avait -dit à la cour de Ferdinand VII. Ses paroles avaient trouvé de l'écho, -et une multitude de sujets fidèles s'étaient réunis pour s'opposer au -départ de leur jeune roi. Le 19 au matin, moment assigné pour se -mettre en route, et les voitures royales étant attelées, il s'éleva -soudainement un tumulte populaire. Une foule de paysans armés, qui, -depuis plusieurs jours, couchaient à terre, soit devant la porte, soit -dans l'intérieur de la demeure royale, manifestèrent l'intention de -s'opposer au voyage. L'un d'eux, armé d'une faucille, coupa les traits -des voitures et détela les mules, qui furent ramenées aux écuries. Une -collision pouvait s'ensuivre avec les troupes françaises chargées -d'escorter Ferdinand. Heureusement on avait ordonné à l'infanterie de -rester dans les casernes les armes chargées, la mèche des canons -allumée. La cavalerie de la garde se tenait seule sur la place où -étaient les voitures, mais à une certaine distance des rassemblements, -le sabre au poing, dans une immobilité menaçante. Les conseillers de -Ferdinand, craignant qu'une collision ne nuisît à leur cause, -envoyèrent le duc de l'Infantado dans la rue pour parler au peuple. Le -duc, qui jouissait d'une grande considération, se jeta au milieu de la -foule, réussit à la calmer, en invoquant le respect dû aux volontés -royales, et affirma que si on allait à Bayonne, c'est qu'on avait la -certitude d'en revenir sous quelques jours avec la reconnaissance de -Ferdinand, et un renouvellement de l'alliance française. Le peuple -s'apaisa par respect plus que par conviction. Les mules furent -attelées de nouveau sans obstacle, et Ferdinand VII monta en voiture -en saluant la foule, qui lui rendit son salut par des acclamations à -travers lesquelles perçaient quelques cris de colère et de pitié. Les -superbes escadrons de la garde impériale, s'ébranlant au galop, -entourèrent aussitôt les voitures royales, comme pour rendre hommage à -celui qu'elles emmenaient prisonnier. Ainsi partit ce prince inepte, -trompé par ses propres désirs encore plus que par l'habileté de son -adversaire, trompé comme s'il avait été le plus naïf, le plus loyal -des princes de son temps, tandis qu'il était l'un des plus dissimulés -et des moins sincères. Le peuple espagnol le vit partir avec douleur, -avec mépris, se disant qu'au lieu de son roi il verrait bientôt -l'étranger appuyé sur des armées formidables. - -[En marge: Arrivée de Ferdinand à Irun.] - -Ferdinand VII coucha dans la petite ville d'Irun, avec le projet de -passer la frontière française le lendemain. Le 20 au matin, il -traversa en effet la Bidassoa, fut fort surpris de ne trouver pour le -recevoir que les trois grands d'Espagne revenus de leur mission auprès -de Napoléon, et n'apportant après l'avoir vu que les plus tristes -pressentiments. Mais il n'était plus temps de revenir sur ses pas; le -pont de la Bidassoa était franchi, et il fallait s'enfoncer dans -l'abîme qu'on n'avait pas su apercevoir avant d'y être englouti. En -approchant de Bayonne le prince rencontra les maréchaux Duroc et -Berthier envoyés pour le complimenter, mais ne le qualifiant que du -titre de prince des Asturies. Il n'y avait là rien de très-inquiétant -encore, car Napoléon avait pris pour thème de sa politique de ne -reconnaître ce qui s'était passé à Aranjuez qu'après explication. On -pouvait donc attendre quelques heures de plus avant de s'alarmer. - -[En marge: Arrivée de Ferdinand à Bayonne.] - -[En marge: Première entrevue de Napoléon avec Ferdinand.] - -Parvenu à Bayonne, Ferdinand y trouva quelques troupes sous les armes, -et une population peu nombreuse, car personne n'était averti de son -arrivée. Il fut conduit dans une résidence fort différente des -magnifiques palais de la royauté espagnole, mais la seule dont on pût -disposer dans la ville. À peine était-il descendu de voiture, que -Napoléon, accouru à cheval du château de Marac, lui fit la première -visite. L'empereur des Français embrassa le prince espagnol avec tous -les dehors de la plus grande courtoisie, l'appelant toujours du titre -de prince des Asturies, ce qui n'était que la continuation d'un -traitement convenu, et le quitta après quelques minutes, sous prétexte -de lui laisser le temps de se reposer, et sans lui avoir rien dit qui -pût donner lieu à une interprétation quelconque. Une heure après, des -chambellans vinrent engager le prince et sa suite à dîner au château -de Marac. Ferdinand s'y rendit en effet à la fin du jour, suivi de sa -petite cour, et fut reçu de la même façon, c'est-à-dire avec une -politesse recherchée, mais avec une extrême réserve quant à ce qui -touchait à la politique. Après le dîner, l'Empereur s'entretint d'une -manière générale avec Ferdinand et ses conseillers, et eut bientôt -démêlé sous l'immobilité de visage habituelle au jeune roi, sous le -silence qu'il gardait ordinairement, une médiocrité qui n'était pas -exempte de fourberie; à travers les discours plus abondants du -précepteur Escoïquiz, un esprit cultivé, mais étranger à la politique; -enfin, sous la gravité du duc d'Infantado, un honnête homme, se -respectant beaucoup plus qu'il ne fallait, car une grande ambition -sans talent formait tout son mérite. Napoléon, après avoir aperçu d'un -coup d'oeil à quelles gens il avait affaire, les congédia tous, sous -le prétexte des fatigues de leur voyage, mais retint le chanoine -Escoïquiz, en exprimant le désir, qui était un ordre, d'avoir un -entretien avec lui. Il laissa au général Savary le soin d'aller dire -au prince des Asturies tout ce qu'il allait dire lui-même au -précepteur, avec lequel il préférait s'aboucher, parce qu'il lui -supposait plus d'esprit. - -[En marge: Long entretien de Napoléon avec le chanoine Escoïquiz, dans -lequel il lui dévoile toute sa politique.] - -Son secret lui pesait doublement, car il y avait long-temps qu'il le -gardait, et ce secret était une perfidie, genre de forfait étranger à -son coeur. Il avait besoin de s'ouvrir avec le moins ignare des -conseillers de Ferdinand, de s'excuser en quelque sorte par la -franchise qu'il apporterait dans l'exposé de ses desseins, et par -l'aveu pur et simple des motifs de haute politique qui le faisaient -agir. Il commença d'abord par flatter le chanoine, et par lui dire -qu'il le savait homme d'esprit, et qu'avec lui il pouvait parler -franchement. Puis, sans autre préambule, et comme pressé de se -décharger le coeur, il lui déclara qu'il avait fait venir les princes -d'Espagne pour leur ôter à tous, père et fils, la couronne de leurs -aïeux; que depuis plusieurs années il s'apercevait des trahisons de la -cour de Madrid; qu'il n'en avait rien témoigné, mais que, débarrassé -maintenant des affaires du Nord, il voulait régler celles du Midi; que -l'Espagne était nécessaire à ses desseins contre l'Angleterre, qu'il -était nécessaire à l'Espagne pour lui rendre sa grandeur; que sans lui -elle croupirait éternellement sous une dynastie incapable et -dégénérée; que le vieux Charles IV était un roi imbécile, que son -fils, quoique plus jeune, était tout aussi médiocre, et moins loyal: -témoin la révolution d'Aranjuez, dont on savait le secret à Paris, -sans être obligé de venir à Madrid pour l'apprendre; que l'Espagne -n'obtiendrait jamais sous de tels maîtres la régénération morale, -administrative, politique, dont elle avait besoin pour reprendre son -rang parmi les nations; que lui Napoléon ne trouverait jamais que -perfidie, fausse amitié, chez des Bourbons; qu'il était trop -expérimenté pour croire à l'efficacité des mariages; qu'une princesse -supérieure d'ailleurs n'était pas un trésor qu'on eût toujours à sa -disposition; qu'en eût-il une, il ne savait pas si elle aurait action -sur ce prince taciturne et vulgaire, dont tout l'esprit, s'il en -avait, consistait dans l'art de dissimuler; qu'il était conquérant -après tout, fondateur de dynastie, obligé de fouler aux pieds une -quantité de considérations secondaires, pour arriver à son but placé à -une immense hauteur; qu'il n'avait pas le goût du mal, qu'il lui -coûtait d'en faire, mais que quand son char passait il ne fallait pas -se trouver sous ses roues; que son parti enfin était pris, qu'il -allait enlever à Ferdinand VII la couronne d'Espagne, mais qu'il -voulait adoucir le coup en lui offrant un dédommagement; qu'il lui en -préparait un, fort bien choisi dans l'intérêt de son repos: c'était -la belle et paisible Étrurie, où ce prince irait régner à l'abri des -révolutions européennes, et où il serait plus heureux qu'au milieu de -ses Espagnes, qui étaient travaillées par l'esprit agitateur du temps, -et qu'un prince puissant, habile, pouvait seul dompter, constituer et -rendre prospères. - -[En marge: Surprise du chanoine Escoïquiz en entendant l'exposé des -desseins de Napoléon.] - -En tenant cet audacieux discours, Napoléon avait été tour à tour doux, -caressant, impérieux, et avait poussé au dernier terme le cynisme de -l'ambition. Le pauvre chanoine demeurait confondu. L'honneur d'être -flatté, lui simple chanoine de Tolède, par le plus grand des hommes, -combattait en son coeur le chagrin d'entendre de telles déclarations. -Il était saisi, stupéfait; et cependant il ne perdit pas son talent de -disserter, et il en usa avec Napoléon, qui voulut en l'écoutant le -dédommager de ses peines. - -[En marge: Réponse d'Escoïquiz aux ouvertures de Napoléon.] - -[En marge: L'Étrurie offerte à Ferdinand pour le dédommager de la -perte de l'Espagne.] - -L'infortuné précepteur s'attacha à justifier la famille de Bourbon -auprès du chef de la famille Bonaparte. Il lui rappela qu'au moment -des plus grandes horreurs de la révolution française, la cour -d'Espagne n'avait déclaré la guerre qu'après la mort de Louis XVI; -qu'elle avait même saisi la première occasion de revenir au système de -paix, et du système de paix à celui de l'alliance entre les deux -États; que depuis elle avait prodigué à la France ses flottes, ses -armées, ses trésors; que si elle n'avait pas mieux servi, c'était non -pas défaut de bonne volonté, mais défaut de savoir; qu'il ne fallait -s'en prendre qu'au prince de la Paix, que lui seul était l'auteur de -tous les maux de l'Espagne et la cause de son impuissance comme -alliée; que du reste ce détestable favori était pour jamais éloigné -du trône, que sous un jeune prince dévoué à Napoléon, attaché à lui -par les liens de la reconnaissance, par ceux de la parenté, dirigé par -ses conseils, l'Espagne, bientôt régénérée, reprendrait le rang -qu'elle aurait toujours dû conserver, rendrait à la France tous les -services que celle-ci pouvait en attendre, sans qu'il lui en coûtât -aucun effort, aucun sacrifice; que, dans le cas contraire, on -rencontrerait de la part de l'Espagne une résistance désespérée, -secondée par les Anglais, et peut-être par une partie de l'Europe; on -perdrait les colonies, ce qui serait un malheur aussi grand pour la -France que pour l'Espagne, et on imprimerait enfin une tache à la -gloire si éclatante du règne.--Mauvaise politique que la vôtre, -monsieur le chanoine! mauvaise politique! répliqua Napoléon avec un -sourire bienveillant, mais ironique. Vous ne manqueriez pas avec votre -savoir de me condamner si je laissais échapper l'occasion unique que -m'offrent la soumission du continent et la détresse de l'Angleterre -pour achever l'exécution de mon système. Vos Bourbons ne m'ont servi -qu'à contre-coeur, toujours prêts à me trahir. Un frère me vaudra -mieux, quoi que vous en disiez. La régénération de l'Espagne est -impossible par des princes d'une antique maison qui sera toujours, -malgré elle, l'appui des vieux abus. Mon parti est arrêté, il faut que -cette révolution s'accomplisse. L'Espagne ne perdra pas un village, -elle conservera toutes ses possessions. J'ai pris mes précautions pour -lui conserver ses colonies. Quant à votre prince, il sera dédommagé -s'il se soumet de bonne grâce à la force des choses. C'est à vous à -user de votre influence pour le disposer à accepter les dédommagements -que je lui réserve. Vous êtes assez instruit pour comprendre que je ne -fais que suivre en ceci les lois de la vraie politique, laquelle a ses -exigences et ses rigueurs inévitables. - -[En marge: Vains efforts du chanoine Escoïquiz pour toucher le coeur -de Napoléon.] - -En disant ces choses et d'autres, dans un langage où perçait le regret -plutôt que le remords d'une pareille spoliation, Napoléon était devenu -doux, amical, et plusieurs fois il s'était permis les gestes les plus -familiers envers le pauvre précepteur, dont la taille très-élevée -formait avec la sienne un singulier contraste. Effrayé de cette -inflexible résolution, le chanoine Escoïquiz, les larmes aux yeux, -s'étendit sur les vertus de son jeune prince, s'efforça de justifier -Ferdinand VII de la révolution d'Aranjuez, s'attacha à prouver que -Charles IV avait abdiqué volontairement, que l'autorité de Ferdinand -VII était par conséquent très-légitime; à quoi Napoléon, répondant -avec un sourire d'incrédulité, lui dit qu'il savait tout, que la -révolution d'Aranjuez n'était pas aussi naturelle qu'on voulait le lui -persuader; que Ferdinand VII avait cédé à une impatience coupable, -mais qu'il avait eu tort de faire déclarer ouverte une succession -qu'il ne devait pas recueillir, et que, pour avoir cherché à régner -trop tôt, il ne régnerait pas du tout. Le chanoine, ne réussissant pas -à toucher Napoléon par la peinture des vertus de Ferdinand VII, essaya -de l'émouvoir en lui parlant de la situation de ses malheureux -conseillers, de leur rôle devant l'Espagne, devant l'Europe, devant la -postérité; qu'ils seraient déshonorés pour avoir cru à la parole de -Napoléon qui les avait amenés à Bayonne en leur faisant espérer qu'il -allait reconnaître le nouveau roi; qu'on les accuserait d'ineptie ou -de trahison, lorsqu'ils n'avaient eu d'autre tort que celui de croire -à la parole d'un grand homme.--Vous êtes d'honnêtes gens, reprit -Napoléon, et vous en particulier vous êtes un excellent précepteur, -qui défendez votre élève avec le zèle le plus louable. On dira que -vous avez cédé à une force supérieure. Aussi bien, ni vous ni -l'Espagne ne sauriez me résister. La politique, la politique, monsieur -le chanoine, doit diriger toutes les actions d'un personnage tel que -moi. Retournez auprès de votre prince, et disposez-le à devenir roi -d'Étrurie, s'il veut être encore roi quelque part, car vous pouvez lui -affirmer qu'il ne le sera plus en Espagne.-- - -[En marge: Tandis que Napoléon déclare ses intentions au chanoine -d'Escoïquiz, le général Savary est chargé de les signifier au prince -Ferdinand.] - -[En marge: Ferdinand et ses conseillers se décident à refuser toutes -les propositions de Napoléon.] - -L'infortuné précepteur de Ferdinand VII se retira consterné, et trouva -son élève tout aussi surpris, tout aussi désolé de l'entretien qu'il -venait d'avoir avec le général Savary. Celui-ci, sans y mettre aucune -forme, sans y mettre surtout aucun de ces développements qui, dans la -bouche de Napoléon, étaient en quelque sorte des excuses, avait -signifié à Ferdinand VII qu'il fallait renoncer à la couronne -d'Espagne, et accepter l'Étrurie comme dédommagement du patrimoine de -Charles-Quint et de Philippe V. L'agitation fut grande dans cette -cour, jusqu'ici complétement aveuglée sur son sort. On se réunit -autour du prince, on pleura, on s'emporta, et on finit dans la -disposition où l'on était par ne pas croire à son malheur, par -imaginer que tout cela était une feinte de Napoléon, qu'il n'était -pas possible qu'il voulût toucher à une personne aussi sacrée que -celle de Ferdinand VII, à une chose aussi inviolable que la couronne -d'Espagne, et que c'était pour obtenir quelque grosse concession de -territoire, ou l'abandon de quelque colonie importante, qu'il faisait -planer sur la maison d'Espagne une si terrible menace; qu'en un mot il -voulait effrayer, et pas davantage. On se dit donc qu'il suffisait de -ne pas céder à cette intimidation pour triompher. On se décida par -conséquent à résister, et à repousser toutes les propositions de -Napoléon. M. de Cevallos fut chargé de traiter avec M. de Champagny -sur la base d'un refus absolu. - -[En marge: Négociation avec M. de Champagny, rompue par suite des -emportements de M. de Cevallos.] - -Le lendemain M. de Cevallos se rendit au château de Marac pour avoir -un entretien avec M. de Champagny. Cet homme, chez lequel la bassesse -n'empêchait pas l'emportement, parla à M. de Champagny avec une -violence qui n'était pas du courage, car il n'y avait de danger ici -que pour les couronnes, et nullement pour les personnes elles-mêmes. -Il fut entendu de Napoléon, qui survint et lui dit:--Que parlez-vous -de fidélité aux droits de Ferdinand VII, vous qui auriez dû servir -fidèlement son père, dont vous étiez le ministre, qui l'avez abandonné -pour un fils usurpateur, et qui en tout cela n'avez jamais joué que le -rôle d'un traître!--M. de Cevallos, auquel ces paroles eussent été -justement adressées par quiconque n'aurait eu rien à se reprocher, se -retira auprès de son nouveau maître, pour lui raconter ce qui s'était -passé. On jugea autour de Ferdinand qu'un tel négociateur n'avait ni -assez d'autorité morale ni assez d'art pour défendre les droits de -son souverain, et on chargea de cette mission M. de Labrador, qui -avait appris dans diverses ambassades à traiter les grands intérêts de -la politique avec la réserve nécessaire. La base des négociations -resta la même: ce fut toujours le droit inaliénable de Ferdinand VII à -la couronne d'Espagne, ou, à défaut du sien, celui de Charles IV, seul -roi légitime si Ferdinand VII ne l'était pas. - -[En marge: Napoléon ordonne à Murat d'envoyer les vieux souverains et -le prince de la paix à Bayonne.] - -[En marge: Instruction de Napoléon à Murat, relativement à la manière -de se conduire avec les Espagnols.] - -Napoléon éprouvait quelque dépit de cette résistance, mais il espérait -que bientôt elle tomberait devant la nécessité, et surtout devant -Charles IV, venant faire valoir ses réclamations beaucoup mieux -motivées que celles de Ferdinand VII; car, si l'idée de protester -contre son abdication lui avait été suggérée par Murat, il n'en était -pas moins vrai que cette abdication avait été le résultat d'une -violence morale exercée sur son faible caractère, et qu'il était -très-fondé à revendiquer la couronne. Tout même eût été juste, si, en -la retirant à Ferdinand VII, on l'avait rendue à Charles IV. Napoléon, -regardant la présence de Charles IV comme indispensable pour opposer -au droit du fils le droit du père, ce qui ne créait pas le droit des -Bonaparte, mais ce qui mettait tous ces droits dans un état de -confusion dont il espérait profiter, pressa vivement Murat de faire -partir les vieux souverains, et de lui envoyer aussi le prince de la -Paix, toujours prisonnier à Villa-Viciosa. Napoléon enjoignit à Murat -d'employer la force, s'il le fallait, non pour le départ de la vieille -cour, qui demandait instamment à se mettre en route et que personne ne -songeait à retenir, mais pour la délivrance du prince de la Paix, que -les Espagnols ne voulaient relâcher à aucun prix. Il recommanda en -même temps, pour préparer les esprits, de communiquer à la junte de -gouvernement et au conseil de Castille la protestation de Charles IV, -ce qui réduisait à néant la royauté de Ferdinand VII, sans rétablir -celle de Charles IV, et commençait une sorte d'interrègne commode pour -l'accomplissement d'un projet d'usurpation. Il tâcha de faire bien -comprendre à Murat qu'il ne fallait pas s'attendre à un grand succès -d'opinion en opérant un changement qui n'était pas du gré des -Espagnols, mais qu'il fallait les contenir par la crainte, gagner -ensuite l'adhésion des hommes sensés, par l'évidence des biens dont -une royauté française serait la source, par la certitude qu'au prix -d'un changement de dynastie l'Espagne ne perdrait ni un village ni une -colonie, avantage qui ne serait résulté d'aucun autre arrangement, et -puis suppléer à ce qui manquerait en assentiment par le déploiement -d'une force irrésistible. Napoléon prescrivit à Murat de bien se tenir -sur ses gardes, de fortifier deux ou trois points dans Madrid, tels -que le palais royal, l'amirauté, le Buen-Retiro, de ne pas laisser -coucher un seul officier en ville, d'exiger qu'ils fussent tous logés -avec leurs soldats, de se comporter en un mot comme à la veille d'une -insurrection qu'il croyait inévitable, car les Espagnols voudraient -probablement tâter les Français; qu'il fallait dans ce cas les -recevoir énergiquement, de manière à leur ôter tout espoir de -résistance, et ne pas oublier la manière dont il pratiquait la guerre -de rue en Égypte, en Italie et ailleurs; qu'il ne fallait pas -s'engager dans l'intérieur de la ville, mais occuper la tête des rues -principales par de fortes batteries, y faire sentir la puissance du -canon, et, partout où la foule oserait se montrer à découvert, la -faire expirer sous le sabre des cuirassiers. Ainsi de la ruse Napoléon -était conduit à la violence, par cette usurpation de la couronne -espagnole! - -[En marge: Murat dispose tout pour le départ de la vieille cour et du -prince de la Paix.] - -Sur un seul point Murat avait devancé les instructions de Napoléon: -c'était relativement au départ des vieux souverains, et à la -délivrance du prince de la Paix. Il avait mandé à Charles IV et à la -reine, en réponse à l'expression de leurs désirs, que l'Empereur les -verrait avec plaisir auprès de lui, que par conséquent ils n'avaient -qu'à préparer leur départ, et qu'il allait exiger la remise du prince -de la Paix, pour l'acheminer avec eux vers Bayonne, double nouvelle -qui leur fit éprouver la seule joie qu'ils eussent ressentie depuis -les fatales journées d'Aranjuez. - -[En marge: Résistance des Espagnols à la délivrance du prince de la -Paix.] - -[En marge: Murat prend sur lui d'ordonner la délivrance du prince de -la Paix.] - -Ayant appris que Ferdinand VII avait enfin passé la frontière, Murat -n'avait plus de ménagements à garder; et d'ailleurs les Espagnols, -irrités d'une telle faiblesse, humiliés d'avoir de tels princes, -semblaient pour un moment prêts à se détacher d'une famille si peu -digne du dévouement de la nation. On devait donc pour quelques jours -les trouver plus faciles. Mais quand on leur parla de délivrer le -prince de la Paix, il y eut chez eux une sorte de soulèvement. La -multitude avide de vengeance voyait avec désespoir sa victime lui -échapper. Les hautes classes, et parmi elles les hommes qui s'étaient -compromis dans la révolution d'Aranjuez, craignaient qu'au milieu de -tous ces revirements politiques, le prince de la Paix ne ressaisît un -jour le pouvoir, et ne les punît de leur conduite. On se refusait donc -pour ces divers motifs à lui rendre la liberté. La junte de -gouvernement, composée des ministres et de l'infant don Antonio, -éprouvait plus que personne ces tristes sentiments. Elle avait dès -l'origine opposé aux instances de Murat une forte résistance, et -prétendu qu'étant sans autorité pour décider une semblable question, -elle devait en référer à Ferdinand VII. Elle s'était en effet adressée -à lui pour lui demander ses ordres. Ferdinand, très-embarrassé de -répondre à ce message, avait déclaré que cette question serait traitée -et résolue à Bayonne, avec toutes celles qui allaient occuper les deux -souverains de France et d'Espagne. La réponse de Ferdinand ayant été -immédiatement transmise à Murat, celui-ci considéra la question comme -tranchée par les ordres de Napoléon, et il exigea qu'on fît sortir de -prison le prince de la Paix pour l'envoyer à Bayonne. Il annonça du -reste qu'Emmanuel Godoy serait à jamais exilé d'Espagne, et qu'il ne -serait transporté en France que pour y recevoir la vie, seule chose -qu'on voulût sauver en lui. Murat, après avoir adressé cette -communication à la junte, dirigea des troupes de cavalerie sur -Villa-Viciosa avec ordre d'enlever le prisonnier de gré ou de force. -Le marquis de Chasteler, qui était préposé à sa garde, mettant son -honneur à servir la haine nationale, se refusait à le rendre, quand la -junte, pour prévenir une collision, lui fit dire de le livrer. - -[En marge: Triste état dans lequel Emmanuel Godoy est livré à Murat.] - -[En marge: Son départ pour Bayonne.] - -[En marge: Départ de Charles IV et de la vieille reine pour Bayonne.] - -L'infortuné dominateur de l'Espagne, qui naguère encore était entouré -de toutes les superfluités du luxe, qui surpassait la royauté -elle-même en somptuosité, comme il la surpassait en pouvoir, arriva au -camp de Murat presque sans vêtements, avec une longue barbe, des -blessures à peine fermées, et les marques des chaînes qu'il avait -portées. C'est dans ce triste état qu'il vit pour la première fois -l'ami qu'il s'était choisi au sein de la cour impériale, dans de bien -autres vues que celles qui se réalisaient aujourd'hui. Murat, chez qui -la générosité ne se démentait jamais, combla d'égards Emmanuel Godoy, -lui procura tout ce dont il manquait, et le fit partir pour Bayonne -sous l'escorte de l'un de ses aides-de-camp, et de quelques cavaliers. -Cette partie des ordres de Napoléon exécutée, il s'occupa du départ -des vieux souverains, qui dans leur malheur ne se sentaient pas de -joie à l'idée de savoir que leur ami était sauvé, et qu'ils allaient -être prochainement en présence du tout-puissant empereur qui pouvait -les venger de leurs ennemis. Leurs préparatifs de voyage achevés, -préparatifs dont le principal consista à s'emparer des plus beaux -diamants de la couronne, ils demandèrent à Murat d'ordonner leur -départ. Ils vinrent en effet coucher le 23 de l'Escurial au Pardo, au -milieu des troupes françaises, où ils virent et embrassèrent Murat -avec la plus grande effusion de sentiments. Ils partirent de là pour -se rendre à Buitrago, et suivre la grande route de Bayonne avec la -lenteur qui convenait à leur âge et à leur mollesse. Ils rencontrèrent -sur la route quelques marques de respect, pas une seule de sympathie. -Il aurait suffi pour les étouffer toutes de la présence de la vieille -reine, objet depuis vingt ans de la haine et du mépris de la nation. - -[En marge: Murat demeuré seul maître du gouvernement à Madrid.] - -[En marge: Publication de la protestation de Charles IV, et -suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement.] - -[En marge: Dispositions de la nation espagnole depuis le départ de -tous ses princes.] - -[En marge: Précautions militaires de Murat.] - -Murat cette fois était bien seul maître de l'Espagne, et pouvait se -croire roi. Il venait, par ordre de Napoléon, de communiquer à la -junte la protestation de Charles IV, rédigée en quelque sorte sous sa -dictée, et de réclamer avec la publication de cette pièce la -suppression du nom de Ferdinand VII dans les actes du gouvernement. La -junte embarrassée avait voulu faire partager la responsabilité au -conseil de Castille, en le consultant. Le conseil la lui avait -renvoyée tout entière en refusant de s'expliquer. Murat avait terminé -le différend par une transaction, et on était convenu que les actes du -gouvernement seraient publiés au nom du roi, sans dire lequel. Le -trône devenait ainsi tout à fait vacant, et les Espagnols commençaient -à s'en apercevoir avec une profonde douleur. Tantôt ils s'indignaient -contre l'ineptie et la lâcheté de leurs princes, qui s'étaient laissé -tromper, et précipiter dans un gouffre dont ils ne pouvaient plus -sortir; tantôt ils se sentaient pleins de pitié pour eux, et de fureur -contre les étrangers qui s'étaient introduits sur leur territoire par -la ruse et la violence. Les hommes éclairés, comprenant bien -maintenant pourquoi les Français avaient envahi Espagne, flottaient -entre leur haine de l'étranger et le désir de voir l'Espagne -réorganisée comme l'avait été la France par la main de Napoléon. -Attirés avec leurs femmes aux fêtes que donnait Murat, ils étaient -quelquefois entraînés, à demi séduits, mais jamais conquis -entièrement. Le peuple au contraire ne partageait en aucune manière -cette espèce d'entraînement. Quelquefois à la vue de la garde -impériale et de notre cavalerie il était saisi, il admirait même -Murat; mais notre infanterie, surtout composée de soldats jeunes, à -peine instruits, malades de la gale, et achevant leur éducation sous -ses yeux, ne lui inspirait aucun respect, et lui donnait même la -confiance de nous vaincre. Les paysans oisifs des environs étaient -accourus à Madrid, armés de leurs fusils et de leurs coutelas, et -s'habituaient à nous braver des yeux avant de nous combattre avec -leurs armes. Quelques-uns, fanatisés par les moines, commettaient -d'horribles assassinats. Un homme du peuple avait tué à coups de -couteau deux de nos soldats, et blessé un troisième, sous -l'inspiration, disait-il, de la sainte Vierge. Le curé de Caramanchel, -village aux portes de Madrid, avait assassiné l'un de nos officiers. -Murat avait fait punir exemplairement les auteurs de ces crimes, mais -sans apaiser la haine qui commençait à naître. Une émotion -indéfinissable remplissait déjà les âmes, à tel point qu'un cheval -s'étant échappé sur la belle promenade du Prado, tout le monde s'était -enfui à l'idée qu'un combat allait s'engager entre les Espagnols et -les Français. Murat se faisant toujours illusion sur les dispositions -des Espagnols, mais stimulé par les avis réitérés de Napoléon, prenait -quelques précautions. Il avait logé en ville la garde et les -cuirassiers, et placé le reste des troupes sur les hauteurs qui -dominent Madrid. Il avait, aux trois divisions du maréchal Moncey, -ajouté la première division du général Dupont, et tenait ainsi Madrid -avec la garde, toute la cavalerie et quatre divisions d'infanterie. La -seconde division du général Dupont avait été portée à l'Escurial, la -troisième à Ségovie. Les troupes campaient sous toile tout autour de -Madrid. Approvisionnées avec difficulté à cause de l'insuffisance des -transports, elles l'étaient néanmoins avec assez d'abondance. Le -traitement contre la gale, appliqué à nos jeunes soldats, les avait -presque tous remis en santé. Ils s'exerçaient tous les jours, et -commençaient à acquérir la tenue qu'il aurait fallu leur souhaiter dès -leur entrée en Espagne. Murat leur avait donné des officiers pris dans -les sous-officiers de la garde, et apportait un soin infini à -l'organisation d'une armée qu'il regardait comme le soutien de sa -future couronne. La division du général Dupont surtout était fort -belle. Malheureusement il aurait fallu, nous le répétons, montrer cela -tout fait aux Espagnols, mais ne pas le faire sous leurs yeux. Murat -se consacrant à une oeuvre qui lui plaisait fort, quelquefois encore -applaudi de la populace espagnole qui se laissait éblouir par sa -présence et par les beaux escadrons de la garde impériale, maître de -la junte, qui, placée entre deux rois absents, ne sachant auquel -obéir, obéissait à la force présente, Murat se croyait déjà roi -d'Espagne. Ses aides-de-camp, se croyant à leur tour grands seigneurs -de la nouvelle cour, le flattaient à qui mieux mieux, et lui, -renvoyant à Paris ces flatteries, écrivait à Napoléon: Je suis ici le -maître en votre nom; ordonnez, et l'Espagne fera tout ce que vous -voudrez; elle remettra la couronne à celui des princes français que -vous aurez désigné.--Napoléon ne répondait à ces folles assurances -qu'en réitérant l'ordre de fortifier les principaux palais de Madrid, -et de tenir les officiers logés avec leurs troupes, mesures que Murat -exécutait plutôt par obéissance que par conviction de leur utilité. - -[En marge: Accueil que Napoléon fait au prince de la Paix.] - -Le prince de la Paix, acheminé en toute hâte vers Bayonne pour ne pas -donner le temps à la populace de s'ameuter sur son passage, y arriva -bien avant ses vieux souverains. Napoléon était fort impatient de voir -cet ancien dominateur de la monarchie espagnole, et surtout de s'en -servir. Après un instant d'entretien ce favori lui parut aussi -médiocre qu'on le lui avait dit, remarquable seulement par quelques -avantages physiques qui l'avaient rendu cher à la reine des Espagnes, -par une certaine finesse d'esprit, et une assez grande habitude des -affaires d'État, mais calomnié quand on voulait faire de lui un -monstre. Napoléon s'abstint toutefois, par égard pour le malheur, de -témoigner le mépris que lui inspirait un tel chef d'empire, et il se -hâta de le rassurer complétement sur son avenir et celui de ses vieux -maîtres, avenir qu'il promit de rendre sûr, paisible, opulent, digne -des anciens possesseurs de l'Espagne et des Indes. À cette promesse -Napoléon en ajouta une non moins douce, celle de les venger -promptement et cruellement de Ferdinand VII, en le faisant descendre -du trône, et il demanda à être secondé dans ses projets auprès de la -reine et de Charles IV; ce qui lui fut promis, et ce qui devait être -facile à tenir, car le père et la mère étaient irrités contre leur -fils au point de lui préférer sur le trône de leurs ancêtres un -étranger, même un ennemi. - -[En marge: Arrivée de Charles IV à Bayonne, et accueil que lui fait -Napoléon.] - -[En marge: Accueil que Charles IV fait à Ferdinand.] - -On annonçait l'arrivée de Charles IV et de la reine pour le 30 avril. -La politique de Napoléon voulait que les vieux souverains fussent -seuls accueillis avec les honneurs royaux. Il disposa tout pour les -recevoir comme s'ils jouissaient encore de leur pouvoir, et comme si -la révolution d'Aranjuez ne s'était point accomplie. Il fit ranger les -troupes sous les armes, envoya sa cour à leur rencontre, ordonna de -tirer le canon des forts, de couvrir de pavillons les vaisseaux qui -étaient dans les eaux de l'Adour, et lui-même se prépara à mettre par -sa présence le comble aux honneurs qu'il leur ménageait. À midi ils -firent leur entrée à Bayonne au bruit du canon et des cloches, furent -reçus aux portes de la ville par les autorités civiles et militaires, -trouvèrent sur leur chemin les deux princes Ferdinand VII et l'infant -don Carlos, qu'ils accueillirent avec une indignation visible quoique -contenue, descendirent au palais du gouvernement qui leur était -destiné, et purent un instant encore se faire illusion, jusqu'à se -croire en possession du pouvoir suprême: dernière et vaine apparence -dont Napoléon amusait leur vieillesse, avant de les précipiter tous, -père et enfants, dans le néant, où il voulait plonger les Bourbons. Un -moment après il arriva lui-même au galop, accompagné de ses -lieutenants, pour apporter l'hommage de sa toute-puissance au -vieillard, victime de ses calculs ambitieux. À peine arrivé en -présence de Charles IV, qu'il n'avait jamais vu, il lui ouvrit les -bras, et l'infortuné descendant de Louis XIV s'y jeta en pleurant, -comme il aurait fait avec un ami duquel il eût espéré la consolation -de ses chagrins. La reine déploya pour plaire tout l'art d'une femme -de cour, surtout avec l'impératrice Joséphine, arrivée depuis quelques -jours à Bayonne, et accourue auprès des souverains de l'Espagne. Après -un court entretien, Napoléon laissa Charles IV entouré des Espagnols -réunis à Bayonne, et des officiers et chambellans français, destinés à -composer son service d'honneur. D'après les intentions de Napoléon, -qui désirait qu'aucun des usages de la cour d'Espagne ne fût négligé -en cette occasion, il y eut un baise-main général. Chacun des -Espagnols présents vint, en s'agenouillant, baiser la main du vieux -roi et de la reine son épouse. Ferdinand, prenant son rang de fils et -de prince des Asturies, vint à son tour s'incliner devant ses augustes -parents. On put facilement discerner à leur visage les sentiments -qu'ils éprouvaient. Quand cette cérémonie fut achevée, le roi et la -reine fatigués songèrent à s'enfermer chez eux. Ferdinand VII et son -frère ayant voulu les suivre dans leur appartement, Charles IV, ne -pouvant plus se contenir, arrêta son fils aîné en lui disant: -Malheureux! n'as-tu pas assez déshonoré mes cheveux blancs?... -respecte au moins mon repos... Et il refusa ainsi de le voir autrement -qu'en public. Ferdinand VII, ramené en quelques heures par la seule -étiquette à la qualité de prince des Asturies, se sentit perdu: il -était puni, et Charles IV vengé! Mais celui-ci allait être bientôt -obligé d'acquitter dans les mains de Napoléon le prix de la vengeance -obtenue. - -[En marge: Mai 1808.] - -[En marge: Facilité avec laquelle les vieux souverains adhèrent aux -projets de Napoléon.] - -Ce que les vieux souverains désiraient avec le plus d'impatience, -c'était d'embrasser leur ami, leur cher Emmanuel, qu'ils n'avaient pas -revu depuis la fatale nuit du 17 mars. Ils se jetèrent dans ses bras, -et Napoléon, qui voulait leur laisser le temps de se voir, de -s'épancher, de s'entendre, ayant remis au lendemain la réception qu'il -leur préparait à Marac, ils eurent toute la journée pour s'entretenir -de leur situation et de leur sort futur. Le prince de la Paix leur eut -promptement fait connaître ce dont il s'agissait à Bayonne; ce qui ne -pouvait ni les étonner ni les affliger, car ils n'avaient plus la -prétention de régner, et ils eurent la satisfaction d'apprendre que -Napoléon, en les vengeant de Ferdinand VII, leur destinait en France -une retraite sûre, magnifique, des revenus égaux à ceux des princes -régnants les mieux dotés de l'Europe, et pour toute privation la perte -d'un pouvoir dont ils prévoyaient depuis long-temps la fin prochaine. -Il ne fut donc pas difficile de les amener aux projets de Napoléon, -auxquels ils étaient résignés d'avance, même quand ils ne -connaissaient pas tous les dédommagements qu'on leur réservait. - -Le lendemain Napoléon les fit inviter à dîner au château de Marac, où -il se proposait de les traiter tous les jours avec les plus grands -honneurs. Charles IV et son épouse s'y rendirent dans les voitures -impériales, si différentes des antiques voitures de la cour d'Espagne, -qui étaient construites sur le même modèle que celles de Louis XIV. Il -avait la plus grande peine à y monter et à en descendre; et il -laissait voir jusque dans les moindres détails combien il était -étranger aux usages comme aux idées du temps présent. Arrivé au -château de Marac, il s'appuya pour mettre pied à terre sur le bras de -Napoléon, qui était venu le recevoir à la portière.--Appuyez-vous sur -moi, lui dit Napoléon, j'aurai de la force pour nous deux.--J'y compte -bien, répondit le vieux roi; et il lui témoigna une véritable -gratitude, tant il était heureux de trouver en France le repos, la -sécurité et l'opulence pour le reste de ses jours. Napoléon avait -oublié d'inscrire le prince de la Paix au nombre des convives. Charles -IV, ne l'apercevant pas, s'écria avec une vivacité embarrassante pour -tous les assistants: Où est donc Emmanuel?--On alla chercher le prince -de la Paix par ordre de l'Empereur, et on rendit à Charles IV cet ami, -sans lequel il ne savait plus exister. - -Tandis que Napoléon s'occupait d'adoucir le sort de ce vieil enfant -découronné, l'impératrice Joséphine veillait avec sa grâce accoutumée -sur la reine d'Espagne, et lui procurait les futiles distractions qui -étaient à sa portée, en lui offrant toutes les parures de Paris les -plus nouvelles et les plus recherchées. Mais l'épouse de Charles IV -était plus difficile à consoler que lui, en raison même de son -intelligence et de son ambition. Toutefois elle pouvait compter sur -deux consolations certaines, la sûreté d'Emmanuel Godoy et le -détrônement de Ferdinand. - -[En marge: Napoléon, après les égards prodigués à Charles IV, songe à -se servir de lui pour en finir avec Ferdinand VII.] - -[En marge: Correspondance entre Charles IV et Ferdinand VII, dictée -par Napoléon.] - -[En marge: Réponse assez adroite de Ferdinand VII à Charles IV, dictée -par les meneurs de la jeune cour.] - -Après avoir ainsi comblé d'égards des hôtes augustes et malheureux, -Napoléon, impatient d'en finir, fit mouvoir les instruments qu'il -avait à sa disposition. D'après sa volonté, une lettre fut adressée à -Ferdinand par Charles IV, pour lui rappeler sa coupable conduite dans -les scènes d'Aranjuez, son imprudente ambition, son impuissance de -régner sur un pays livré par sa faute aux agitations révolutionnaires, -et lui demander de résigner la couronne. Cette sommation révélait -clairement aux conseillers détrompés de Ferdinand comment allait être -conduite la négociation depuis l'arrivée de l'ancienne cour. Il était -évident qu'on allait redemander la couronne au fils, pour la laisser -un certain nombre de jours ou d'heures sur la tête du père, et la -faire passer ensuite de cette tête vieillie sur celle d'un prince de -la famille Bonaparte. Les meneurs de la jeune cour opposèrent à cette -sommation une lettre assez adroite, dans laquelle Ferdinand VII, -parlant à son père en fils soumis et respectueux, se déclarait prêt à -restituer la couronne, bien qu'il l'eût reçue par suite d'une -abdication volontaire, prêt toutefois à deux conditions: la première, -que Charles IV voudrait régner lui-même; la seconde, que la -restitution se ferait librement, à Madrid, en présence de la nation -espagnole. Sans ces deux conditions Ferdinand refusait formellement de -restituer la couronne à son père; car si celui-ci ne voulait pas -régner, Ferdinand se considérait comme seul roi légitime, d'après les -lois de la monarchie espagnole; et si la rétrocession se faisait -ailleurs qu'à Madrid, au sein même de la nation assemblée, elle ne -serait ni libre, ni digne, ni sûre. - -[En marge: Réplique de Charles IV, également dictée par Napoléon.] - -La réponse était habile et convenable. On fit répliquer par Charles -IV, en s'appuyant toujours sur l'irrégularité de l'abdication, sur les -violences qui l'avaient amenée, sur l'impossibilité où se trouvait -Ferdinand de gouverner l'Espagne sortie d'un long sommeil et prête à -entrer dans la carrière des révolutions, sur la nécessité de remettre -à Napoléon le soin d'assurer le bonheur des peuples de la Péninsule. -On finissait en laissant voir des intentions menaçantes si cette -obstination ne cessait pas. À cette réplique la jeune cour opposa une -contre-réplique semblable au premier dire de Ferdinand VII. - -[En marge: Charles IV se déclare seul roi d'Espagne, et nomme Murat -son lieutenant.] - -La négociation n'avançait pas, car on avait employé du 1er au 4 mai à -échanger cette vaine correspondance. Napoléon commençait à éprouver -l'impatience la plus vive, et il était résolu à faire déclarer -Ferdinand VII rebelle, à rendre la couronne à Charles IV, qui la lui -transmettrait ensuite, après un délai plus ou moins long. Il fit -d'abord, par l'intermédiaire du prince de la Paix, rédiger un acte en -vertu duquel Charles IV se déclarait seul légitime roi des Espagnes, -et, dans l'impuissance où il était d'exercer lui-même son autorité, -nommait le grand-duc de Berg son lieutenant, lui confiait tous ses -pouvoirs royaux, et en particulier le commandement des troupes. -Napoléon regardait cette transition comme nécessaire pour passer de la -royauté des Bourbons à celle des Bonaparte. Il s'empressa d'expédier -ce décret, avec l'ordre, déjà donné depuis plusieurs jours et réitéré -en ce moment, de faire partir de Madrid tous les princes espagnols qui -s'y trouvaient encore: le plus jeune des infants, don Francisco de -Paula; l'oncle de Ferdinand, don Antonio, président de la junte, et la -reine d'Étrurie, qu'une indisposition avait empêchée de suivre ses -parents. Après avoir pris ces mesures, il se disposait à mettre un -terme aux scènes de Bayonne par une solution qu'il imposerait -lui-même, lorsque les événements de Madrid vinrent rendre facile le -dénoûment qu'il désirait, en le dispensant d'y employer la force. - -[En marge: Événements à Madrid, et tentatives secrètes de Ferdinand -VII pour soulever les Espagnols en sa faveur.] - -[En marge: Situation de Madrid pendant les événements de Bayonne.] - -Tandis que Napoléon correspondait avec Madrid, Ferdinand VII, de son -côté, ne négligeait rien pour y faire parvenir des nouvelles qui -excitassent l'intérêt de la nation en sa faveur, qui pussent surtout -corriger le mauvais effet qu'avait produit son inepte conduite. Il -n'ignorait pas que les Espagnols avaient pris autant de pitié, presque -de dégoût pour sa personne que pour celle de son vieux père, en le -voyant donner dans le piége tendu par Napoléon. Il avait donc, par des -courriers qui partaient déguisés de Bayonne, et traversaient les -montagnes de l'Aragon pour gagner Madrid, fait répandre les nouvelles -qu'il croyait les plus propres à lui ramener l'opinion publique. Il -avait fait savoir qu'on voulait le violenter à Bayonne pour lui -arracher le sacrifice de ses droits, mais qu'il résistait, et -résisterait à toutes les menaces, et que ses peuples apprendraient -plutôt sa mort que sa soumission aux volontés de l'étranger. Il se -peignait comme la plus noble, la plus intéressante des victimes, et de -manière à exalter pour lui tous les coeurs généreux. Ces courriers, -voulant éviter les routes directes, couvertes de troupes françaises, -perdaient un jour ou deux pour arriver à Madrid, mais y arrivaient -sûrement, et les nouvelles qu'ils portaient, propagées rapidement, -avaient ramené à Ferdinand VII l'opinion un moment aliénée. Le bruit -universellement accrédité que Ferdinand VII était à Bayonne l'objet de -violences brutales, et qu'il y opposait une résistance héroïque, avait -ranimé en sa faveur la populace de la capitale, laquelle s'était -accrue, comme nous l'avons dit, des paysans oisifs des environs. Ne -pouvant pas recourir aux imprimeries, soigneusement surveillées par -les agents de Murat, on se servait de bulletins écrits à la main, et -ces bulletins reproduits avec profusion, circulant avec une incroyable -rapidité, excitaient au plus haut point les passions du peuple. Quant -à la junte de gouvernement, elle dissimulait profondément ses -sentiments secrets, affectait une grande déférence pour les désirs de -Murat; mais, dévouée comme de juste à Ferdinand VII, elle était -l'agent des communications avec Bayonne, et des publications qui en -étaient la suite. Elle avait dépêché des émissaires à Ferdinand pour -savoir s'il voulait qu'elle se dérobât aux Français, qu'elle allât -elle-même proclamer quelque part la royauté légitime, provoquer le -soulèvement de la nation, et déclarer la guerre à l'usurpateur. En -attendant une réponse à ces propositions, elle ne cédait qu'après -d'interminables retards à toutes les demandes de Murat qui étaient de -nature à servir les desseins de Napoléon. - -[En marge: Ordre de faire partir pour Bayonne tout ce qui restait à -Madrid de membres de la famille royale.] - -[En marge: Résistance de la junte au départ de l'infant don -Francisco.] - -[En marge: Premiers symptômes d'insurrection à Madrid, dans la journée -du 1er mai.] - -Parmi ces demandes il s'en trouvait une qui l'avait fort agitée, -c'était celle qui consistait à exiger l'envoi à Bayonne de tous les -membres de la famille royale restant encore à Madrid. D'une part, la -vieille reine d'Espagne désirait qu'on lui envoyât le jeune infant don -Francisco, laissé en arrière à cause de l'état de sa santé; de -l'autre, la reine d'Étrurie, demeurée par un pareil motif à Madrid, -demandait elle-même à partir, effrayée qu'elle était de l'agitation -chaque jour croissante du peuple espagnol. Murat, à qui l'Empereur -avait recommandé d'acheminer vers Bayonne tous les membres restants de -la famille royale, exigeait impérieusement ce double départ. Quant à -la reine d'Étrurie, il ne pouvait y avoir de difficulté, puisqu'elle -était princesse indépendante, et désirait partir. Quant au jeune -infant don Francisco, placé à cause de son âge sous l'autorité royale, -il dépendait actuellement de la junte de gouvernement, exerçant cette -autorité en l'absence du roi. La junte, devinant bien l'intention de -ces départs successifs, s'assembla dans la nuit du 30 avril au 1er -mai, pour délibérer sur la demande de Murat. Elle était accrue en -nombre par l'adjonction des divers présidents des conseils de Castille -et des Indes, et de plusieurs membres de ces conseils. La séance fut -fort agitée. Quelques-uns des membres de cette réunion voulaient qu'on -se refusât à une proposition qui avait pour but évident d'enlever les -derniers représentants de la royauté espagnole, et que, plutôt que de -céder, on essayât la résistance à force ouverte. Le ministre de la -guerre, M. O'Farrill, exposa la situation de l'armée, dont les corps -désorganisés, dispersés les uns dans le Nord, les autres dans le -Portugal et sur les côtes, ne présentaient pas à Madrid une force -réunie de plus de trois mille hommes. Les esprits ardents voulaient -qu'on y suppléât avec la populace armée de couteaux et de fusils de -chasse, et qu'on cherchât son salut dans un grand acte de désespoir -national. La majorité opina pour qu'on répondit à Murat par un refus -dissimulé, en se gardant toutefois de provoquer une collision. À côté -de la junte, une réunion de patriotes, mécontents de ce qu'ils -appelaient sa faiblesse, voulaient qu'on empêchât le départ des -infants par tous les moyens possibles, et soufflaient leurs passions -au peuple, qui n'avait du reste pas besoin d'être excité. Le 1er mai, -qui était un dimanche, attira dans la ville beaucoup de gens de la -campagne, et l'on vit des figures agrestes et énergiques se mêler aux -groupes nombreux qui stationnaient sur les différentes places de -Madrid. À la _Puerto del Sol_, grande place située au centre de -Madrid, et où viennent aboutir les principales rues de cette capitale, -telles que les rues _Mayor_, d'_Alcala_, de _Montera_, de _las -Carretas_, il y avait une foule épaisse et menaçante. Murat y envoya -quelques centaines de dragons, qui par leur aspect dissipèrent la -multitude et l'obligèrent à se tenir tranquille. - -[En marge: Insurrection générale du peuple de Madrid dans la journée -du 2 mai.] - -[En marge: Le tumulte commence autour du palais au moment où allaient -monter en voiture l'infant don Francisco et la reine d'Étrurie.] - -Murat, auquel la junte avait communiqué son refus fort adouci, -répondit qu'il n'en tiendrait compte, et que le lendemain lundi, 2 -mai, il ferait partir la reine d'Étrurie et l'infant don Francisco, -déclaration à laquelle on n'opposa pas de réplique. Le lendemain en -effet, dès huit heures du matin, les voitures de la cour avaient été -amenées devant le palais pour y recevoir les personnes royales. La -reine d'Étrurie se prêtait très-volontiers à ce départ. L'infant don -Francisco, du moins à ce qu'on disait aux portes du palais, versait -des larmes. Ces détails, répandus de bouche en bouche dans les rangs -de la multitude qui était nombreuse, y avaient produit une vive -agitation. Tout à coup survint un aide-de-camp de Murat, que celui-ci -envoyait pour complimenter la reine au moment de son départ. À -l'aspect de l'uniforme français, le peuple poussa des cris, lança des -pierres à l'aide-de-camp du prince, et se préparait à l'égorger, -lorsqu'une douzaine de grenadiers de la garde impériale, qui étaient -de service au palais occupé par Murat, et d'où on pouvait apercevoir -ce tumulte, se jetèrent baïonnette en avant au plus épais de la foule, -et dégagèrent l'aide-de-camp qu'on était sur le point de massacrer. -Quelques coups de fusil partis au milieu de ce conflit furent le -signal d'un soulèvement universel. De toutes parts la fusillade -commença à se faire entendre. Une populace furieuse, composée surtout -de paysans venus des environs, se précipita sur les officiers -français, dispersés dans les maisons de Madrid malgré les -recommandations de Napoléon, et sur les soldats détachés qui allaient -par escouades recevoir les distributions de vivres. Plusieurs furent -égorgés avec une horrible férocité. Quelques autres durent la vie à -l'humanité de la bourgeoisie, qui les cacha dans ses maisons. - -[En marge: Dispositions militaires de Murat aux premiers symptômes -d'insurrection.] - -Au premier bruit, Murat était monté à cheval et avait donné ses ordres -avec la résolution d'un général habitué à toutes les occurrences de la -guerre. Il avait ordonné aux troupes des camps de s'ébranler pour -entrer dans Madrid par toutes les portes à la fois. Les plus -rapprochées, celles du général Grouchy, établies près du _Buen -Retiro_, devaient entrer par les grandes rues de _San Geronimo_ et -d'_Alcala_ pour se diriger sur la _Puerto del Sol_, tandis que le -colonel Frederichs, partant avec les fusiliers de la garde du palais -qui est situé à l'extrémité opposée, devait se porter, par la rue -_Mayor_, à la rencontre du général Grouchy, vers cette même _Puerto -del Sol_, où allaient aboutir tous les mouvements. Le général Lefranc, -établi au couvent de Saint-Bernard, devait y marcher concentriquement -de la porte de _Fuencarral_. Au même instant les cuirassiers et la -cavalerie arrivant par la route de Caravanchel avaient reçu ordre de -s'avancer par la porte de Tolède. Murat, à la tête de la cavalerie de -la garde, était derrière le palais, au pied de la hauteur de -Saint-Vincent, près de la porte par laquelle devaient pénétrer les -troupes établies à la maison royale del Campo. Placé ainsi en dehors -des quartiers populeux, et sur une position dominante, il était libre -de se porter partout où besoin serait. - -[Illustration: Insurrection de Madrid. - -(2 Mai 1808)] - -[En marge: Action prompte et vigoureuse devant le palais, à la Puerta -del Sol et à l'arsenal.] - -L'action commença sur la place du Palais, où Murat avait dirigé un -bataillon d'infanterie de la garde, précédé d'une batterie. Un feu de -peloton, suivi de quelques coups de mitraille, eut bientôt fait -évacuer cette place. La promptitude de la fuite, comme il arrive -toujours en pareil cas, empêcha que le nombre des victimes ne fût -grand. Le palais et les entours dégagés, le colonel Frederichs marcha -avec ses fusiliers, par les rues _Plateria_ et _Mayor_, sur la _Puerta -del Sol_, vers laquelle marchaient aussi les troupes du général -Grouchy, par les rues d'_Alcala_ et de _San Geronimo_. Nos soldats, -vieux et jeunes, s'avançaient avec l'aplomb qu'ils devaient à des -chefs aguerris et inébranlables. La populace, soutenue par des paysans -plus braves qu'elle, ne tenait pas, mais s'arrêtait à tous les coins -des rues transversales pour tirer, et puis envahissait les maisons -pour faire feu des fenêtres. On l'y suivait, et on tuait à coups de -baïonnette, on jetait par les fenêtres les fanatiques pris les armes à -la main. Les deux colonnes françaises, marchant à la rencontre l'une -de l'autre, avaient refoulé au centre, c'est-à-dire à la _Puerta del -Sol_, la multitude furieuse, présentant l'obstacle de son épaisseur, -et n'ayant plus même la liberté de fuir. Du milieu de cette foule les -plus obstinés tiraient sur nos troupes. Quelques escadrons des -chasseurs et des mamelucks de la garde, lancés à propos, pénétrèrent -en la sabrant dans cette masse de peuple, et l'obligèrent à se -disperser par toutes les issues qui restaient encore libres. Les -mamelucks surtout, se servant de leurs sabres recourbés avec une -grande dextérité, firent tomber quelques têtes, et causèrent ainsi une -épouvante qui a laissé un long souvenir dans la population de Madrid. -La foule repoussée n'en eut que plus d'empressement à se réfugier dans -les maisons pour tirer des fenêtres. Les troupes du général Grouchy -eurent plusieurs exécutions sanglantes à faire dans la rue de _San -Geronimo_, surtout à l'hôtel du duc de Hijar, d'où étaient partis des -feux meurtriers. Celles du général Lefranc eurent à soutenir un combat -plus opiniâtre à l'arsenal, où était renfermée une partie de la -garnison de Madrid, avec ordre de ne pas combattre. Des insurgés s'y -étant portés firent feu sur nos troupes, et le corps des artilleurs -espagnols se trouva malgré lui engagé dans la lutte. La nécessité -d'enlever à découvert un édifice fermé, et d'où partait un feu -très-vif de mousqueterie, nous coûta quelques hommes. Mais nos -soldats, conduits vivement à l'assaut, débusquèrent les défenseurs, et -leur firent payer cher cet engagement. L'arsenal fut pris avant que le -peuple eût pu s'emparer des armes et des munitions. - -[En marge: Madrid pacifié en deux heures de combat.] - -Deux ou trois heures avaient suffi pour réprimer cette sédition, et on -n'entendait plus, après la prise de l'arsenal, que quelques coups de -feu isolés. Murat avait fait former à l'hôtel des Postes une -commission militaire, qui ordonnait l'exécution immédiate des paysans -saisis les armes à la main. Quelques-uns furent pour l'exemple -fusillés sur-le-champ au Prado même. Les autres, cherchant à s'enfuir -vers la campagne, furent poursuivis et sabrés par les cuirassiers. Les -troupes du camp arrivant à l'instant ne trouvèrent plus à se servir de -leurs armes. Tout était pacifié par la terreur d'une prompte -répression, et par la présence des ministres O'Farrill et Azanza, qui, -accompagnés du général Harispe, chef d'état-major de Murat, faisaient -cesser le combat partout où il en restait quelque trace. Ils -demandèrent aussi, et on leur accorda sans difficulté, la fin des -exécutions qu'ordonnait la commission militaire établie à l'hôtel des -Postes. - -[En marge: Murat profite de l'abattement du peuple de Madrid pour -faire partir tous les membres de la famille royale qui restaient -encore en Espagne.] - -[En marge: Murat reconnu lieutenant-général du royaume.] - -Cette journée fatale, qui devait plus tard avoir en Espagne un -retentissement terrible, eut pour effet immédiat de contenir la -populace de Madrid, en lui ôtant toute illusion sur ses forces, et en -lui apprenant que nos jeunes soldats, conduits par de vieux officiers, -étaient invincibles pour les féroces paysans de l'Espagne, comme ils -le furent bientôt à Essling et à Wagram pour les soldats les plus -disciplinés de l'Europe. L'infant don Antonio, qui la veille n'avait -pas été au nombre des fauteurs de la révolte, et qui paraissait même -obsédé de la jactance des partisans de l'insurrection, dit le soir -même à Murat, comme un homme qui respirait après une longue fatigue: -Enfin on ne nous répétera plus que des paysans armés de couteaux -peuvent venir à bout de troupes régulières!--L'impression était -profonde, en effet, chez le peuple de Madrid, et, dans son -exagération, il débitait et croyait qu'il y avait eu plusieurs -milliers de morts ou de blessés. Il n'en était rien cependant, car les -insurgés avaient à peine perdu quatre cents hommes, et les Français -une centaine au plus. Mais la terreur, grossissant les nombres comme -de coutume, donnait à cette journée une importance morale -très-supérieure à son importance matérielle. Dès cet instant Murat -pouvait tout oser. Il fit partir le lendemain non-seulement l'infant -don Francisco, mais la reine d'Étrurie, son fils, et le vieil infant -don Antonio lui-même, qui avait tous les sentiments des insurgés, -moins leur énergie, et qui ne demandait pas mieux que d'aller trouver -à Bayonne ce qui attendait en ce lieu tous les princes d'Espagne, le -repos et la déchéance. L'infant don Antonio consentit à partir -immédiatement, et abandonna la présidence de la junte de gouvernement, -sans même en donner avis à cette junte. Murat venait de recevoir le -décret de Charles IV, qui lui conférait la lieutenance-générale du -royaume. Il appela la junte, se fit accepter comme son président à la -place de l'infant don Antonio, et fut investi dès lors de tous les -pouvoirs de la royauté. Il alla s'établir au palais, où il occupa les -appartements du prince des Asturies, et, reprenant dans sa -correspondance avec Napoléon son langage habituel, il lui écrivit que -toute la force de résistance des Espagnols s'était épuisée dans la -journée du 2 mai, qu'on n'avait qu'à désigner le roi destiné à -l'Espagne, et que ce roi régnerait sans obstacle. Dans plus d'une -lettre il avait déjà dit, comme un fait qu'il citait sans y ajouter -aucune réflexion, que les Espagnols, impatients de sortir de leurs -longues et pénibles anxiétés, s'écriaient souvent: Courons chez le -grand-duc de Berg, et proclamons-le roi.--Dans ces folles illusions, -il y avait quelque chose de vrai cependant. À prendre un roi français, -Murat était celui que sa renommée militaire, sa bonne grâce, sa -jactance méridionale, sa présence à Madrid, auraient fait accepter le -plus facilement par le peuple espagnol. - -[En marge: Effet produit à Bayonne par la journée du 2 mai.] - -[En marge: Scène entre Charles IV et Ferdinand VII en présence de -Napoléon.] - -Les nouvelles de Madrid arrivèrent le 5 mai à Bayonne, à quatre heures -de l'après-midi. En les recevant, Napoléon y vit sur-le-champ le moyen -de produire la secousse dont il avait besoin pour terminer cette -espèce de négociation entamée avec les princes d'Espagne. Il se rendit -auprès de Charles IV, la dépêche de Murat à la main, et montra plus -d'irritation qu'il n'en éprouvait de ces Vêpres siciliennes dont on -avait voulu faire l'essai à Madrid. Il aimait fort ses soldats; mais, -quand il en sacrifiait dix ou vingt mille dans une journée, il n'était -pas homme à en regretter une centaine pour un aussi grand intérêt que -la conquête du trône d'Espagne. Néanmoins il simula l'irritation -devant ces vieux souverains, qui furent fort effrayés de voir en -colère celui dont ils dépendaient. On fit appeler les infants, et à -leur tête Ferdinand VII. Aussitôt entrés dans l'appartement de leurs -parents, ils furent apostrophés par le père, par la mère avec une -extrême violence.--Voilà donc ton ouvrage! dit Charles IV à Ferdinand -VII... le sang de mes sujets a coulé; celui des soldats de mon allié, -de mon ami, le grand Napoléon, a coulé aussi. À quels ravages -n'aurais-tu pas exposé l'Espagne si nous avions affaire à un vainqueur -moins généreux! Voilà les conséquences de ce que toi et les tiens avez -fait pour jouir quelques jours plus tôt d'une couronne que j'étais -aussi pressé que toi de placer sur ta tête. Tu as déchaîné le peuple, -et personne n'en est plus maître aujourd'hui. Rends, rends cette -couronne trop pesante pour toi, et donne-la à celui qui seul est -capable de la porter.--En proférant ces paroles, le vieux roi, -condamné à une si affligeante comédie, agitait une canne à pomme d'or, -sur laquelle il s'appuyait ordinairement à cause de ses infirmités, et -il sembla aux yeux de tous les assistants qu'il en menaçait son -fils.--Le père avait à peine achevé que la vieille reine, celle-ci -avec une colère qui n'était pas jouée, se précipita sur Ferdinand, -l'accabla d'injures, lui reprocha d'être un mauvais fils, d'avoir -voulu détrôner son père, d'avoir désiré le meurtre de sa mère, d'être -faux, perfide, lâche, sans entrailles... En essuyant toutes ces -apostrophes, Ferdinand VII, immobile, les yeux fixés à terre, avec une -sorte d'insensibilité stupide, ne répondait rien, ne témoignait rien, -et souffrait tout. Plusieurs fois sa mère l'interpellant, -s'approchant de lui, le menaçant de la main, lui dit: Te voilà bien, -tel que tu as toujours été! Lorsque ton père et moi voulions -t'adresser quelques exhortations dans ton intérêt même, tu te taisais, -en ne répondant à nos conseils que par le silence et la haine... Mais -réponds donc à ton père, à ta mère, à notre ami, à notre protecteur, -le grand Napoléon.--Et le prince, toujours insensible, se taisait, -affirmant seulement qu'il n'était pour rien dans les désordres du 2 -mai. Napoléon, embarrassé, presque confus d'une scène pareille, -quoiqu'elle amenât la solution désirée, dit à Ferdinand d'un ton -froid, mais impérieux, que si, le soir même, il n'avait pas résigné la -couronne à son père, on le traiterait en fils rebelle, auteur ou -complice d'une conspiration qui, dans les journées des 17, 18 et 19 -mars, avait abouti à priver de la couronne le souverain légitime. Il -se retira ensuite pour attendre à Marac le prince de la Paix, afin de -conclure avec lui un arrangement définitif, sous l'impression des -événements de Madrid. - ---Quelle mère! quel fils! s'écria-t-il en rentrant à Marac, et en -s'adressant à ceux qui l'entouraient. Le prince de la Paix est -certainement très-médiocre; eh bien! il était pourtant encore le -personnage le moins incapable de cette cour dégénérée. Il leur avait -proposé la seule idée raisonnable, idée qui aurait pu amener de grands -résultats si elle avait été exécutée avec courage et résolution: -c'était d'aller fonder un empire espagnol en Amérique, d'aller y -sauver et la dynastie et la plus belle partie du patrimoine de -Charles-Quint. Mais ils ne pouvaient rien faire de noble ou d'élevé. -Les vieux parents par inertie, le fils par trahison, ont ruiné ce -dessein, et les voilà se dénonçant les uns les autres à la puissance -de laquelle ils dépendent!--Puis Napoléon parla long-temps, -grandement, avec une rare éloquence, sur ce vaste sujet de l'Amérique, -de l'Espagne, de la translation des Bourbons dans l'empire des Indes. -Après avoir jugé les autres il se jugea lui-même, car il ajouta ces -paroles: Ce que je fais ici, d'un certain point de vue, n'est pas -bien, je le sais. Mais la politique veut que je ne laisse pas sur mes -derrières, si près de Paris, une dynastie ennemie de la mienne.-- - -[En marge: Arrangement définitif conclu par l'intermédiaire du prince -de la Paix.] - -Le soir le prince de la Paix vint à Marac, et les résultats que -Napoléon poursuivait par des moyens si regrettables furent consignés -dans le traité suivant, signé du prince de la Paix lui-même et du -grand-maréchal Duroc. - -Charles IV, reconnaissant l'impossibilité où il était, lui et sa -famille, d'assurer le repos de l'Espagne, cédait la couronne, dont il -se déclarait seul possesseur légitime, à Napoléon, pour en disposer -comme il conviendrait à celui-ci. Il la cédait aux conditions -suivantes: - -1º Intégrité du sol de l'Espagne et de ses colonies, dont il ne serait -distrait aucune partie; - -2º Conservation de la religion catholique comme culte dominant, à -l'exclusion de tout autre; - -3º Abandon à Charles IV du château et de la forêt de Compiègne pour sa -vie, et du château de Chambord à perpétuité, plus une liste civile de -30 millions de réaux (7,500,000 francs) payés par le Trésor de -France; - -4º Traitement proportionné à tous les princes de la famille royale. - -Ferdinand VII était rentré chez lui, éclairé enfin sur sa situation et -sur la ferme volonté de Napoléon, non pas de l'intimider seulement, -mais de le détrôner. Ses conseillers étaient détrompés aussi. Parmi -eux, un seul, le chanoine Escoïquiz, quoiqu'il ne fût pas le moins -honnête, donna pourtant à son jeune maître un conseil peu digne: -c'était d'accepter la couronne d'Étrurie, pour que Ferdinand restât -roi quelque part, et lui, Escoïquiz, directeur de quelque roi que ce -fût. Les autres, avec plus de raison, pensèrent que ce serait déclarer -à l'Espagne qu'il n'y avait plus à s'occuper de Ferdinand, puisqu'il -acceptait une couronne étrangère en dédommagement de celle qui lui -était arrachée. Ne rien accepter qu'une pension alimentaire leur -semblait indiquer à l'Espagne qu'il avait été violenté, qu'il -protestait contre la violence, qu'enfin il pensait toujours à -l'Espagne, que par conséquent elle devait toujours penser à lui. - -[En marge: Traité par lequel Ferdinand VII cède ses droits à la -famille Bonaparte.] - -Ferdinand VII signa donc à son tour un traité par lequel Napoléon lui -assurait le château de Navarre en toute propriété, un million de -revenu, plus quatre cent mille francs pour chacun des infants, -moyennant leur renonciation commune à la couronne d'Espagne. - -[En marge: Départ de Charles IV pour Fontainebleau, et de Ferdinand -VII pour Valençay.] - -Deux châteaux, et dix millions par an, étaient le prix auquel devait -être payée, tant au père qu'aux enfants, la magnifique couronne -d'Espagne; prix bien modique, bien vulgaire, mais auquel il fallait -ajouter un terrible complément, alors inaperçu: six ans d'une guerre -abominable, la mort de plusieurs centaines de mille soldats, la -division funeste des forces de l'Empire, et une tache à la gloire du -conquérant! Napoléon, à qui l'aveuglement de la puissance dérobait les -conséquences de ce funeste marché, se hâta d'en exécuter les -conditions. Le succès lui rendant sa générosité naturelle, il donna -des ordres pour traiter avec tous les égards possibles la famille qui -venait de tomber sous les coups de sa politique, comme tant d'autres -tombaient sous les coups de son épée. Il chargea le prince Cambacérès -du soin de recevoir les vieux souverains, et, en attendant qu'on eût -achevé à Compiègne les dispositions nécessaires, il voulut qu'ils -allassent faire à Fontainebleau un premier essai de l'hospitalité -française, dans un lieu qui devait plus qu'aucun autre plaire à -Charles IV. Il leur ménageait la compagnie du vieux et doux -archichancelier, comme plus conforme à leur humeur. C'était du reste -la première nouvelle qu'il donnait des affaires d'Espagne à ce grave -personnage, n'osant plus lui parler de projets qui ne pouvaient -supporter les regards d'un politique aussi sage que dévoué. Quant aux -jeunes princes, il leur assigna le château de Valençay pour résidence, -en attendant que celui de Navarre fût prêt, et pour compagnie celle -d'un personnage aussi fin que dissipé, le prince de Talleyrand, devenu -depuis peu propriétaire de ce même château de Valençay par un acte de -la munificence impériale. Napoléon lui écrivit la lettre qui suit, car -Napoléon exécutait avec la douceur des moeurs du dix-neuvième siècle -une politique digne de la fourberie du quinzième. - -[En marge: Lettre à M. de Talleyrand sur la manière de traiter les -princes d'Espagne.] - -«AU PRINCE DE BÉNÉVENT. - - »Bayonne, le 9 mai 1808. - -»Le prince des Asturies, l'infant don Antonio, son oncle, l'infant don -Carlos, son frère, partent mercredi d'ici, restent vendredi et samedi -à Bordeaux, et seront mercredi à Valençay. Soyez-y rendu lundi au -soir. Mon chambellan de Tournon s'y rend en poste, afin de tout -préparer pour les recevoir. Faites en sorte qu'ils aient là du linge -de table et de lit, de la batterie de cuisine..... Ils auront huit ou -dix personnes de service d'honneur, et le double de domestiques. Je -donne l'ordre au général qui fait les fonctions de premier inspecteur -de la gendarmerie, à Paris, de s'y rendre, et d'organiser le service -de surveillance. Je désire que ces princes soient reçus sans éclat -extérieur, mais honnêtement et avec intérêt, et que vous fassiez tout -ce qui sera possible pour les amuser. Si vous avez à Valençay un -théâtre, et que vous fassiez venir quelques comédiens, il n'y aura pas -de mal. Vous pourriez y amener madame de Talleyrand avec quatre ou -cinq dames. Si le prince des Asturies s'attachait à quelque jolie -femme, cela n'aurait aucun inconvénient, surtout si on en était sûr. -J'ai le plus grand intérêt à ce que le prince des Asturies ne commette -aucune fausse démarche. Je désire donc qu'il soit amusé et occupé. La -farouche politique voudrait qu'on le mît à Bitche ou dans quelque -château-fort; mais comme il s'est jeté dans mes bras, qu'il m'a promis -de ne rien faire sans mon ordre, et que tout va en Espagne comme je -le désire, j'ai pris le parti de l'envoyer dans une campagne, en -l'environnant de plaisirs et de surveillance. Que ceci dure le mois de -mai et une partie de juin, les affaires d'Espagne auront pris une -tournure, et je verrai alors le parti que je prendrai. - -»Quant à vous, votre mission est assez honorable: recevoir chez vous -trois illustres personnages pour les amuser est tout à fait dans le -caractère de la nation et dans celui de votre rang.» - -[En marge: Dispositions d'esprit dans lesquelles Charles IV et -Ferdinand VII quittent l'Espagne.] - -Charles IV quitta la frontière d'Espagne avec un profond serrement de -coeur, car il disait adieu à sa terre natale, au trône et à des -habitudes qui avaient toujours fait son bonheur, celui du moins qu'il -était capable de goûter. Toutefois les agitations populaires dont il -avait entendu le premier retentissement l'avaient tellement troublé, -les divisions intestines de sa famille l'avaient abreuvé de tant -d'amertume, qu'il se consolait de sa chute à l'idée de trouver en -France la sécurité, le repos, une opulente retraite, des exercices -religieux, et les belles chasses de Compiègne. Sa vieille épouse, -désespérée de perdre le trône, avait aussi plus d'un dédommagement: la -vengeance, la présence assurée du prince de la Paix, et de riches -revenus. Ferdinand VII, qui avait passé d'un stupide aveuglement à une -véritable terreur, était plein de regrets, et on n'imaginerait pas -quel en était l'objet! il regrettait d'avoir envoyé à la junte de -gouvernement, en réponse aux questions de celle-ci, l'ordre secret de -convoquer les cortès, de soulever la nation, et de faire aux Français -une guerre acharnée. Il craignait que l'exécution de cet ordre, -irritant Napoléon, ne mît en péril sa propre personne, sa dotation et -la terre de Navarre. Il envoya un nouveau messager pour recommander à -la junte une extrême prudence, et lui prescrire de ne faire aucun acte -qui pût indisposer les Français. Il ne s'en tint pas même à cette -précaution. À peine était-il sur la route de Valençay qu'il écrivit à -Napoléon pour lui demander l'une de ses nièces en mariage, et, -n'oubliant pas son précepteur Escoïquiz, il réclama pour lui la -confirmation de deux grâces royales qu'il lui avait accordées en -succédant à son père, et qui consistaient, l'une dans le grand cordon -de Charles III, l'autre dans la qualité de conseiller d'État. On voit -que les victimes de l'ambition de Napoléon se chargeaient elles-mêmes -de détruire chez lui tout remords, et chez le public tout intérêt. - -[En marge: Napoléon donne à son frère Joseph la couronne d'Espagne, et -à son beau-frère Murat la couronne de Naples.] - -Napoléon, maître de la couronne d'Espagne, se hâta de la donner. Cette -couronne, la plus grande, après la couronne de France, de toutes -celles dont il avait eu à disposer, lui parut devoir appartenir à son -frère Joseph, actuellement roi assez paisible et assez considéré du -royaume de Naples. Napoléon était conduit dans ce choix par -l'affection d'abord, car il préférait Joseph à ses autres frères; puis -par un certain respect de la hiérarchie, parce que Joseph était l'aîné -d'entre eux, et enfin par confiance, car il en avait plus en lui que -dans tous les autres. Il croyait Jérôme dévoué, mais trop jeune; Louis -honnête, mais tellement aigri par la maladie, les querelles -domestiques, l'orgueil, qu'il le regardait comme capable des -déterminations les plus fâcheuses. Quant à Joseph, tout en lui -reprochant beaucoup de vanité et de mollesse, il le jugeait sensé, -doux et très-attaché à sa personne, et il ne voulait confier qu'à lui -l'important royaume placé si près de France. Ce choix ne fut pas la -moindre des fautes commises dans cette fatale affaire d'Espagne. -Joseph ne pouvait pas être avant deux mois rendu à Madrid, et ces deux -mois allaient décider de la soumission ou de l'insurrection de -l'Espagne. Il était faible, inactif, peu militaire, hors d'état de -commander et d'imposer aux Espagnols. C'est Murat, qui était à Madrid, -qui plaisait aux Espagnols; qui, par la promptitude de ses -résolutions, était homme à déconcerter l'insurrection prête à naître; -qui, par l'habitude de commander l'armée en l'absence de Napoléon, -savait se faire obéir des généraux français: c'est Murat qu'il aurait -fallu charger de contenir et de gagner les Espagnols. Mais Napoléon -n'avait confiance qu'en ses frères: il voyait dans Murat un simple -allié; il se défiait de sa légèreté et de l'ambition de sa femme, -quoiqu'elle fût sa propre soeur; et il ne voulut lui accorder que le -royaume de Naples. - -[En marge: Lettre par laquelle Napoléon offre à Joseph la couronne -d'Espagne.] - -Il écrivit donc à Joseph: «Le roi Charles, par le traité que j'ai fait -avec lui, me cède tous ses droits à la couronne d'Espagne... C'est à -vous que je destine cette couronne. Le royaume de Naples n'est pas ce -qu'est l'Espagne; c'est onze millions d'habitants, plus de cent -cinquante millions de revenus, et la possession de toutes les -Amériques. C'est d'ailleurs une couronne qui vous place à Madrid, à -trois journées de la France, et qui couvre entièrement une de ses -frontières. À Madrid vous êtes en France; Naples est le bout du monde. -Je désire donc qu'immédiatement après avoir reçu cette lettre, vous -laissiez la régence à qui vous voudrez, le commandement des troupes au -maréchal Jourdan, et que vous partiez pour vous rendre à Bayonne par -le plus court chemin de Turin, du Mont-Cenis et de Lyon... Gardez du -reste le secret; on ne s'en doutera que trop...» etc. - -Telle était la manière simple et expéditive avec laquelle se donnaient -alors les couronnes, même celle de Charles-Quint et de Philippe II. - -[En marge: De quelle manière Napoléon offre à Murat la couronne de -Naples.] - -Napoléon écrivit à Murat pour l'informer de ce qui venait de se passer -à Bayonne, lui annoncer le choix qu'il avait fait de Joseph pour -régner en Espagne, la vacance du royaume de Naples, laquelle, ajoutée -à celle du royaume de Portugal (car le traité de Fontainebleau -disparaissait avec Charles IV), laissait l'option entre deux trônes -vacants. Napoléon, dans ces mêmes dépêches, offrit à Murat l'un ou -l'autre à son gré, en l'engageant néanmoins à préférer celui de -Naples, car les projets maritimes qu'il méditait devant lui assurer la -Sicile, ce royaume serait comme autrefois de 6 millions d'habitants. -Il lui enjoignit, en attendant, de s'emparer à Madrid de toute -l'autorité, de s'en servir avec la plus grande vigueur, de faire part -à la junte de gouvernement, aux conseils de Castille et des Indes, des -renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et d'exiger de ces -divers corps qu'ils lui demandassent Joseph Bonaparte comme roi -d'Espagne. - -[En marge: Douloureuse impression de Murat en voyant passer à un autre -la couronne d'Espagne.] - -On se ferait difficilement une idée de la surprise et de la douleur -de Murat en apprenant le choix, pourtant si naturel, auquel Napoléon -venait de s'arrêter. Le commandement des armées françaises dans la -Péninsule, converti bientôt en lieutenance-générale du royaume, lui -avait paru un présage certain de son élévation au trône d'Espagne. Le -renversement de ses espérances fut pour lui un coup qui ébranla -profondément son âme et même sa forte constitution, comme on en verra -bientôt la preuve. La belle couronne de Naples, que Napoléon faisait -briller à ses yeux, fut loin de le dédommager, et ne lui sembla qu'une -amère disgrâce. Il s'abstint néanmoins, tant il était soumis à son -tout-puissant beau-frère, de lui en témoigner aucun mécontentement; -mais en lui répondant il garda sur ce sujet un silence qui prouvait -assez ce qu'il sentait, et il laissa voir à M. de Laforêt, qui avait -conquis toute sa confiance, les sentiments douloureux dont il était -plein. M. de Laforêt, ancien ministre à Berlin, venait de lui être -envoyé en remplacement de M. de Beauharnais, frappé d'une révocation -imméritée pour les gaucheries qu'il avait commises, et qui étaient -inévitables dans la position où il se trouvait, eût-il été plus -habile. - -[En marge: Sentiment de la junte de gouvernement et des Espagnols -éclairés, après les événements de Bayonne.] - -[En marge: Résignation de la junte de gouvernement aux résolutions de -Bayonne, et aux recommandations secrètes de Ferdinand VII.] - -Toutefois Murat avait encore une chance, c'est que Joseph n'acceptât -pas la couronne d'Espagne, ou que les difficultés mêmes de la -transmission à un prince placé loin de Madrid, et n'ayant pas dans les -mains les rênes de l'administration espagnole, portassent Napoléon à -changer d'avis. Il se remit donc de sa pénible émotion, conçut un -reste d'espérance, et travailla sincèrement à l'exécution des ordres -qu'il avait reçus. La junte de gouvernement, que ne présidait plus don -Antonio, et qui s'était accrue, comme on l'a vu, de quelques membres -du conseil de Castille et des Indes, était naturellement attachée à -Ferdinand VII, car les hommes qui la composaient étaient Espagnols de -coeur; mais ils étaient irrésolus, et ne savaient quel parti prendre -dans l'intérêt de leur pays. Comme Espagnols, il leur en coûtait fort -de renoncer à l'ancienne dynastie qui depuis un siècle régnait sur -l'Espagne, et qui était identifiée avec le pays autant que si elle -était descendue directement de Ferdinand et d'Isabelle. Cet -attachement chez eux se fortifiait de toute l'énergie des passions du -peuple, qui, excité par la haine de l'étranger, par celle du favori -Godoy, voyant dans Ferdinand VII la victime de l'un et de l'autre, -tendait partout à s'insurger. Mais ils étaient retenus par la crainte -qu'éprouvaient tous les hommes éclairés de voir, si on résistait aux -Français, l'Espagne servir de champ de bataille aux armées -européennes, une populace fanatique et barbare entrer en lice au grand -dommage des honnêtes gens, les colonies enfin secouer le joug de la -métropole, et peut-être ouvrir les bras aux Anglais. Tel était le -conflit de sentiments qui faisait hésiter la junte, et agitait le -coeur de tout Espagnol comprenant et aimant les intérêts de son pays. -Quand l'âme est incertaine, la conduite l'est aussi. La junte, et avec -elle les classes éclairées, devaient donc, dans ces graves -occurrences, jouer un rôle équivoque et faible. En recevant les -renonciations de Charles IV et de Ferdinand VII, et les déclarations -par lesquelles ces princes déliaient les Espagnols de leur serment de -fidélité, les membres de la junte, tout en croyant que la force avait -arraché ces renonciations, furent disposés à fléchir devant une -destinée supérieure. Les récentes recommandations de Ferdinand VII, -qui les engageait à s'abstenir de tout acte imprudent, achevèrent de -les confirmer dans cette disposition. Toutefois ils eurent un moment -de pénible incertitude quand la réponse aux questions antérieures de -la junte, demandant s'il fallait se réunir ailleurs qu'à Madrid, -convoquer les cortès, et faire aux Français une guerre nationale, leur -parvint par un messager secret, qui avait mis beaucoup de temps à -traverser les Castilles. La première réponse à ces questions avait été -affirmative, comme on s'en souvient, et datée du 5 mai au matin, un -peu avant la scène qui avait eu lieu chez le vieux roi Charles IV, et -qui avait décidé les renonciations. Après mûre réflexion, les membres -de la junte, considérant que ce qui s'était passé depuis entre le père -et le fils avait changé tout à fait l'état des choses, amené Ferdinand -VII à se démettre de la royauté, et à conseiller lui-même la prudence, -crurent ne devoir tenir aucun compte d'ordres annulés par des -résolutions postérieures. Ils se montrèrent donc devant Murat tout à -fait résignés, prêts à obéir à ses commandements et à reconnaître le -roi que leur donnerait Napoléon. Ceux notamment qui par conviction ou -intérêt adoptaient l'idée d'un changement de dynastie, le marquis de -Caballero par exemple, étaient disposés à servir activement la -nouvelle royauté, surtout si c'était Murat, qu'ils connaissaient, qui -devait en être investi. - -[En marge: Difficultés que rencontre Murat pour faire demander, par -les autorités espagnoles, Joseph Bonaparte comme roi.] - -Murat cependant avait autre chose qu'un concours passif à réclamer de -leur part. Il avait ordre de faire surgir du sein de la junte et des -conseils de Castille et des Indes la demande formelle de Joseph -Bonaparte comme roi d'Espagne. C'était trop pour la faiblesse des uns, -pour les calculs intéressés des autres. Laisser tomber les droits de -la maison de Bourbon, sans prendre la responsabilité du changement de -dynastie, était tout ce qu'on pouvait attendre d'eux. Se compromettre -pour un prince nouveau, à la condition de le faire sous ses yeux, et -d'acquérir ainsi toute sa faveur, aurait pu convenir aux ambitieux; -mais il ne leur convenait pas de se compromettre pour un prince -absent, inconnu, qui n'était pas témoin de l'ardeur qu'on mettait à le -servir. - -Murat trouva donc tous les courages glacés, quand il proposa à la -junte de se concerter avec les conseils de Castille et des Indes pour -appeler Joseph Bonaparte au trône d'Espagne. Les uns ne cachèrent pas -leurs craintes, les autres leur peu de zèle pour les intérêts d'un roi -absent. Il y avait là de quoi flatter les secrets penchants de Murat, -car il était évident que l'initiative des autorités espagnoles eût été -plus facile à obtenir s'il se fut agi de lui, soit parce qu'il -plaisait, soit parce qu'il était sur les lieux. Il n'en insista pas -moins beaucoup, et vivement, auprès des autorités espagnoles, pour -leur arracher ce qu'il avait mission d'en obtenir. - -[En marge: Déclaration équivoque obtenue des conseils de Castille et -des Indes.] - -Les conseils de Castille et des Indes, qui sous quelques rapports -répondaient, comme nous l'avons dit, à ce qu'étaient autrefois en -France les parlements, avaient toujours recherché les occasions -d'étendre leur compétence. Cette fois, loin de viser à l'étendre, ils -en firent valoir au contraire les étroites limites, en se récriant -contre la prétention qu'on voulait leur suggérer de toucher aux droits -du trône, et de décider si une dynastie avait mérité d'en descendre, -et une autre d'y monter. Cependant, après de nombreuses et actives -négociations, dont le marquis de Caballero fut l'intermédiaire, les -conseils de Castille et des Indes aboutirent à une déclaration portant -que, dans le cas où Charles IV et Ferdinand VII auraient -définitivement renoncé à leurs droits, le souverain qu'ils croyaient -le plus capable de faire le bonheur de l'Espagne serait le prince -Joseph Bonaparte, qui régnait avec tant de sagesse dans une partie de -l'ancien patrimoine espagnol, dans le royaume de Naples. Ainsi les -conseils ne prenaient pas sur eux de prononcer sur les droits de -Ferdinand VII et de Charles IV, mais se bornaient, en cas de vacance -bien reconnue du trône, à témoigner une préférence, qui n'était après -tout qu'une marque de haute considération pour l'un des princes les -plus estimés de la famille Bonaparte. - -Murat manda ce résultat à Napoléon, sans lui dissimuler les peines -qu'il avait eues à l'obtenir, et les difficultés particulières que -rencontrait un candidat absent. Il était facile d'apercevoir qu'il -éprouvait une sorte de satisfaction en voyant s'élever contre la -candidature du prince Joseph des objections qui pouvaient faire -renaître la sienne. Napoléon, qui n'avait pas coutume de le ménager, -ne voulut pas toutefois l'irriter dans un moment où il avait tant -besoin de son zèle, et se contenta d'adresser à M. de Laforêt la plus -violente et la moins juste des réprimandes, lui disant qu'on l'avait -placé auprès du prince Murat pour lui donner de bons et sages avis, -non pour flatter ses penchants; que les hésitations qu'on rencontrait -à Madrid ne provenaient que de la faiblesse avec laquelle on avait agi -auprès des autorités espagnoles; que le grand-duc de Berg se berçait -de l'espoir de régner sur l'Espagne, et que sa conduite s'en -ressentait; que c'était là une illusion qu'il fallait détruire chez -lui; car personne en Espagne ne songeait à le prendre pour roi; qu'on -n'oublierait jamais qu'il avait été l'auteur de toute la trame qui -venait d'aboutir à la dépossession de la famille déchue, et le général -qui avait commandé la mitraillade du 2 mai; qu'un prince étranger à -tous ces actes, sur lequel ne pèserait aucun souvenir d'intrigue ou de -rigueur, serait bien mieux reçu, et que la récompense des services -rendus par le prince Murat serait dans le royaume de Naples, destiné à -devenir vacant par le succès même de ce qu'on faisait à Madrid. Cette -réprimande, adressée à M. de Laforêt afin qu'il en arrivât quelque -chose à Murat, était pour ce dernier un triste prix de la complaisance -qu'il avait mise à seconder une odieuse machination: triste prix, -disons-nous, mais très-mérité, car c'est ainsi que doivent être -traités tous ceux qui prêtent leur concours à de coupables desseins. - -[En marge: Napoléon cherche à racheter l'usurpation de la couronne -d'Espagne par une habile réorganisation de ce royaume.] - -Après avoir fait parvenir son mécontentement à Murat par cette voie -indirecte, Napoléon pensa qu'en attendant la proclamation définitive -de la dynastie nouvelle, il fallait employer les quelques semaines -qui allaient s'écouler à préparer la réorganisation administrative de -l'Espagne. Il voulut s'excuser aux yeux des hommes politiques de tous -les pays de l'acte qu'il venait de commettre, par un emploi -merveilleux des ressources de l'Espagne, et aucun homme, il faut le -reconnaître, n'était plus capable que lui de racheter, par la manière -de régner, un forfait commis pour régner. Les projets qu'il forma, et -que l'Espagne déjoua par une résistance fanatique et généreuse, furent -des plus vastes, des mieux combinés qu'il eût jamais conçus de sa vie. - -Il commença d'abord par se faire envoyer à Bayonne tous les documents -dont disposait l'administration espagnole relativement aux finances, à -l'armée, à la marine. On en trouvait bien peu; car, ainsi que nous -l'avons dit ailleurs, les finances étaient un secret du ministre des -finances, créature du prince de la Paix. La distribution de l'armée et -de la marine, leur situation, leurs ressources, leurs besoins, -restaient des faits locaux, que l'on connaissait à peine dans -l'administration centrale à Madrid. Quand Murat demanda pour -l'Empereur un état de la marine, on lui présenta un annuaire imprimé. -Mais Napoléon n'était pas homme à se contenter de pareils documents. -Il fit adresser à MM. O'Farrill, ministre de la guerre, et d'Azanza, -ministre des finances, principaux personnages de la junte, des marques -d'estime, et même des prévenances flatteuses qui pouvaient leur faire -espérer une grande faveur sous le nouveau règne, et leur demanda -immédiatement un travail approfondi sur toutes les parties du service. -Il ordonna d'envoyer sur-le-champ des ingénieurs dans tous les ports, -des officiers auprès des principaux rassemblements de troupes, pour -avoir des documents positifs et récents sur chaque objet. Les -Espagnols n'étaient pas habitués à une telle activité, à une précision -si rigoureuse; mais ils s'émurent enfin sous l'impulsion de cette -puissante volonté, dont Murat leur transmettait à chaque courrier la -nouvelle expression, et ils envoyèrent à Napoléon un tableau de l'état -de la monarchie, tableau que nous avons déjà fait connaître. Chose -singulière, en demandant ces documents, Napoléon disait à Murat: Il me -les faut d'abord pour les mesures que j'ai à ordonner; il me les faut -ensuite pour apprendre un jour à la postérité dans quelle situation -j'ai trouvé la monarchie espagnole.--Ainsi lui-même sentait qu'il -aurait besoin, pour se justifier, de montrer l'état dans lequel il -avait trouvé l'Espagne, et celui dans lequel il espérait la laisser. -La Providence vengeresse ne voulait lui accorder que la moitié de -cette justification. - -[En marge: Premier secours d'argent accordé à l'Espagne.] - -[En marge: Secours de 25 millions accordé à l'Espagne, en se cachant -derrière la banque de France.] - -Le premier, le plus urgent besoin de l'Espagne était celui de -l'argent. Murat n'avait pas de quoi fournir le prêt aux troupes, ni de -quoi envoyer dans les ports les fonds indispensables pour mettre -quelques bâtiments à la mer. Ferdinand VII avait pu disposer à son -avénement de sommes en métaux, lesquelles appartenaient, soit à la -caisse de consolidation, soit au prince de la Paix, et qu'on avait -arrêtées au moment où la vieille cour allait partir pour l'Andalousie. -Il les avait employées à faire quelques largesses, et, ce qui valait -mieux, à payer aux rentiers de l'État un à-compte, dont ils avaient -grand besoin, et qu'ils attendaient depuis bien des mois. Après cet -emploi, il n'était rien resté. Murat aux abois, réduit à puiser pour -ses dépenses personnelles dans la caisse de l'armée française, avait -fait connaître à Napoléon cet état désespéré des finances, et demandé -instamment un secours pécuniaire, comptant sur les richesses que la -victoire avait mises dans les mains de Napoléon. Mais celui-ci, -craignant de dissiper un trésor qu'il destinait à récompenser l'armée -en cas de prospérité soutenue, ou à créer de grandes ressources -défensives en cas de revers, lui avait d'abord répondu qu'il n'avait -point d'argent, réponse qu'il faisait toujours quand on s'adressait à -lui, à moins qu'il ne s'agît d'oeuvres de bienfaisance. S'étant -bientôt aperçu que l'Espagne était encore plus dénuée qu'il ne l'avait -supposé, il revint sur son refus, et se décida à la secourir, ce qui -était une première punition d'avoir voulu s'en emparer. Cependant il -ne voulait pas laisser voir sa main, même en accordant un bienfait, -car il savait qu'on se hâterait peu de s'acquitter si on croyait -n'avoir que lui pour créancier. Il imagina donc de faire prêter à -l'Espagne cent millions de réaux (25 millions de francs), par la -Banque de France, sur les diamants de la couronne d'Espagne, que -Charles IV, d'après ses engagements, avait dû laisser à Madrid. Les -principaux de ces diamants ne s'étant pas retrouvés, par suite de -l'enlèvement qu'en avait fait la vieille reine, Napoléon n'en conclut -pas moins cette opération financière, à des conditions raisonnables, -qu'il obtint d'autant plus facilement de la Banque, qu'elle n'était -qu'un prête-nom du trésorier de l'armée. Il fut secrètement stipulé -avec le gouverneur de la Banque que Napoléon fournirait les fonds, -courrait toutes les chances du prêt, mais qu'elle agirait avec toute -la précaution et l'exigence d'un créancier opérant pour lui-même. Afin -de ne pas perdre de temps, Napoléon fit verser sur-le-champ plusieurs -millions au trésor de l'Espagne, au moyen des valeurs métalliques -qu'il avait réunies à Bayonne. Son active prévoyance abrégeait ainsi -les délais ordinairement attachés à toutes les transactions. - -Avec ce premier secours, d'autant plus efficace qu'il était en argent -et non en valès royaux (papier créé sous le prince de la Paix, et -perdant 50 pour cent), il donna un premier à-compte aux fonctionnaires -publics et à l'armée; mais il réserva la presque totalité des -ressources en métal pour le service des ports, service qu'il tenait -plus qu'aucun autre à ranimer. - -[En marge: Distribution prévoyante de l'armée espagnole.] - -[En marge: Mouvement sur Tolède et Cordoue ordonné au corps du général -Dupont.] - -Quoiqu'il ne prévît pas une insurrection générale de l'Espagne, -surtout d'après ce qu'écrivait sans cesse Murat, Napoléon se défiait -pourtant de l'armée. Il en ordonna une distribution qui, exécutée à -temps, aurait prévenu bien des malheurs. Il avait d'abord voulu qu'on -écartât de Madrid les troupes du général Solano, et qu'on les dirigeât -sur l'Andalousie. Il renouvela cet ordre, mais prescrivit d'en envoyer -une partie au camp de Saint-Roch, devant Gibraltar, une autre en -Portugal, afin de les employer sur les côtes, où elles devaient être -plus utiles que dangereuses quand elles seraient en présence des -Anglais. Il ordonna de porter sur-le-champ la première division du -général Dupont de l'Escurial à Tolède, de Tolède à Cordoue et Cadix, -pour aller protéger la flotte de l'amiral Rosily, qui était devenue le -plus grand sujet de ses soucis depuis que le changement de dynastie -était connu. Il avait enjoint en même temps de porter la seconde -division du général Dupont à Tolède, pour qu'elle fût prête à soutenir -la première; la troisième, à l'Escurial, pour qu'elle fût prête à -soutenir les deux autres. Il fit en outre diverses dispositions afin -de renforcer le général Dupont. Il ajouta à sa première division une -forte artillerie, deux mille dragons et quatre régiments suisses -servant en Espagne. Il avait fait annoncer à ces derniers qu'il les -prendrait à sa solde, et leur accorderait exactement les mêmes -conditions que celles dont ils jouissaient en Espagne, ne doutant pas -d'ailleurs qu'ils fussent plus fiers de servir Napoléon que Ferdinand -VII. Mais il ajoutait, en écrivant à Murat, que si les Suisses étaient -dans un _courant d'opinion française_, ils se conduiraient bien, et -mal s'ils étaient dans un _courant d'opinion espagnole_. En -conséquence il ordonna de réunir à Talavera les deux régiments de -Preux et de Reding, lesquels avaient fait partie de la garnison de -Madrid, pour les placer sur la route du général Dupont, qui devait les -recueillir en passant. Il commanda de rassembler à Grenade les deux -régiments suisses qui étaient à Carthagène et à Malaga, d'où ils -devaient rejoindre le général Dupont en Andalousie. Il prescrivit en -outre au général Junot de diriger sur les côtes du Portugal les -troupes espagnoles, d'en retirer les troupes françaises, et de porter -deux divisions de celles-ci, l'une vers la haute Castille à Almeida, -l'autre vers l'Andalousie à Elvas. Le général Dupont devait donc -contenir l'Andalousie, avec dix mille Français de sa première -division, quatre ou cinq mille de la division envoyée par le général -Junot, et cinq mille Suisses. Les Espagnols réunis au camp de -Saint-Roch devaient se joindre à lui, et protéger en commun les -intérêts du nouvel ordre de choses contre les Anglais et les -mécontents espagnols. La flotte de l'amiral Rosily n'avait dès lors -plus rien à craindre. - -[En marge: Envoi de troupes espagnoles dans les présides d'Afrique et -au Ferrol, pour une expédition aux colonies.] - -[En marge: Dispersion du reste des troupes espagnoles dans diverses -directions.] - -Napoléon ordonna encore l'envoi aux Baléares, à Ceuta et à tous les -présides d'Afrique, d'une grande partie des troupes espagnoles du -Midi, afin de bien garder ces points importants contre toute attaque -des Anglais, et d'avoir dans ce moment le moins possible de troupes -espagnoles sur le continent de l'Espagne. Il en fit acheminer une -division vers le nord, c'est-à-dire vers le Ferrol, pour une -expédition aux colonies dont on va bientôt voir l'importance et -l'objet. Enfin il prescrivit à Murat de disposer un certain nombre de -celles qui étaient aux environs de Madrid, sur la route des Pyrénées, -pour les préparer peu à peu à passer en France, sous prétexte d'aller -partager la gloire de la division Romana, dans une expédition de -Scanie contre les Anglais et les Suédois. Même disposition fut -prescrite pour les gardes du corps, qui avaient témoigné tant de haine -au prince de la Paix, tant d'amour à Ferdinand VII, et que par ce -motif on devait fort suspecter. Une campagne au Nord, à côté de -l'armée française, était l'appât qu'on avait à leur offrir, en leur -donnant ainsi à choisir entre cette mission glorieuse et leur -licenciement. Il était impossible assurément d'imaginer une -distribution plus habile; car les troupes espagnoles dispersées sur -les côtes de la Péninsule, en Afrique, en Amérique et dans le nord de -l'Europe, placées partout sous la surveillance de l'armée française, -ne pouvaient pas être à craindre. Malheureusement il devait être donné -bientôt à l'élan unanime d'un grand peuple de déjouer les plus -profondes combinaisons du génie. - -[En marge: Importantes mesures relatives à la marine espagnole.] - -Vinrent ensuite les dispositions relatives à la marine. Le premier -soin de Napoléon, dans ce premier moment, fut de garantir les colonies -espagnoles des dangers d'un soulèvement, de se rattacher ainsi le -coeur des Espagnols en sauvegardant l'intérêt qui les touchait le -plus, et d'exalter leur imagination en réalisant enfin les vastes -projets maritimes qu'il méditait depuis Tilsit, mais auxquels avait -manqué jusqu'ici le temps d'abord, et en second lieu la franche -coopération de l'Espagne. - -[En marge: Expédition de petits bâtiments aux colonies espagnoles et -françaises, pour leur porter les publications réclamées par les -circonstances.] - -Napoléon commença par ordonner des communications multipliées tant -avec les colonies françaises qu'avec les colonies espagnoles. Pour -cela il fit partir de France, de Portugal, d'Espagne, de petits -bâtiments portant des proclamations remplies des plus séduisantes -promesses, des écrits émanés de toutes les compagnies de commerce -confirmant ces proclamations, des commissaires chargés de les -répandre, enfin des secours en armes et munitions de guerre, dont les -derniers événements de Buenos-Ayres avaient révélé l'urgent besoin. -Tous les colons en effet avaient manifesté le plus grand zèle à -défendre la domination espagnole, et il ne leur avait manqué que des -armes pour rendre ce zèle efficace. Napoléon, qui non-seulement -ordonnait tout, mais se faisait lui-même l'exécuteur de ses ordres -dans les lieux où il se trouvait, avait déjà recherché à Bayonne, port -d'où l'on commerçait alors beaucoup avec les colonies espagnoles, les -moyens de communiquer avec l'Amérique. Il avait découvert une espèce -de bâtiment, très-petit, très-fin voilier, coûtant très-peu à -construire, presque imperceptible en mer, à cause de sa faible -voilure, et pouvant échapper à toutes les croisières ennemies. Il en -fit expédier un qui existait déjà, et en fit mettre six sur chantier, -sous le nom de _mouches_, pour les envoyer dans l'Amérique espagnole, -chargés d'armes et de communications pour les autorités. Un mois -suffisait à leur construction. Il avait donc la certitude d'en avoir -bientôt un assez grand nombre tout prêts à partir. - -Il avait constaté par des renseignements recueillis à Cadix, que ce -port était le meilleur pour les expéditions lointaines, parce que les -bâtiments en se jetant à la côte d'Afrique, et la descendant jusqu'à -la région des vents alisés, n'avaient plus à doubler aucun des caps -espagnols où se tenaient ordinairement les croisières ennemies. Il -voulut qu'on expédiât immédiatement de ce port une multitude de petits -bâtiments, porteurs comme les autres de proclamations et de matériel -de guerre. - -[En marge: Expédition au Ferrol pour le Rio de la Plata.] - -Après ces soins pour rendre fréquentes les communications avec les -colonies, il s'occupa d'y envoyer des forces considérables. Il -commanda des armements au Ferrol, à Cadix, à Carthagène. Une partie de -l'emprunt accordé à l'Espagne devait être consacrée à cet objet, et -procurer le double résultat de réjouir les yeux des Espagnols par le -spectacle d'une grande activité maritime, et de préparer des -expéditions capables de sauver leurs possessions coloniales. Il y -avait au Ferrol deux vaisseaux et deux frégates en état de prendre la -mer. Il ordonna de radouber immédiatement deux autres vaisseaux, -d'armer ces six bâtiments, de les charger d'armes et de munitions de -guerre, et de les tenir prêts à recevoir trois ou quatre mille soldats -espagnols acheminés en ce moment sur le Ferrol. Cette expédition était -destinée au Rio de la Plata; et comme il avait suffi de quelques -centaines d'hommes sous les ordres d'un officier français, M. de -Liniers, pour expulser les Anglais de Buenos-Ayres, et d'une centaine -de Français à Caracas pour déjouer les tentatives de l'insurgé -Miranda, il y avait lieu d'espérer que l'envoi d'un tel secours -suffirait pour mettre les vastes possessions de l'Amérique du Sud à -l'abri de toute tentative. - -[En marge: Organisation d'une flotte de dix-huit vaisseaux à Cadix.] - -À Cadix il existait depuis long-temps six vaisseaux armés. Napoléon -ordonna de les pourvoir de tout ce qui leur manquait en vivres, en -équipages, et d'ajouter cinq autres vaisseaux, que les ressources de -ce port, si on avait de l'argent, permettaient de radouber, d'armer et -d'équiper. Cadix contenait encore cinq vaisseaux français et plusieurs -frégates sous l'amiral Rosily, restes glorieux, comme nous l'avons -dit, du désastre de Trafalgar, et aussi bien organisés que les -meilleurs vaisseaux anglais. Napoléon voulut renforcer cette division -de deux autres vaisseaux, au moyen d'une combinaison fort ingénieuse, -et fort avantageuse à l'Espagne. Il envoya, sur les fonds du Trésor de -France, l'avance nécessaire pour la construction de deux vaisseaux -neufs, lesquels devaient être mis sur chantier à Carthagène, port où -l'on construisait plus habituellement, tandis que dans celui de Cadix -on réservait les bois au radoub des flottes armées. En retour de cette -avance, l'Espagne devait prêter à la France le _Santa-Anna_ et le -_San-Carlos_, deux trois-ponts magnifiques, qui lui seraient rendus -après l'achèvement des deux vaisseaux construits à Carthagène. -Napoléon prescrivit au bataillon des marins de la garde, fort de six à -sept cents hommes, qui avait suivi les détachements de la garde en -Espagne, de se rendre à Cadix à la suite du général Dupont. Outre ces -six ou sept cents marins excellents, l'amiral Rosily pouvait bien sans -affaiblir son escadre en détacher trois ou quatre cents, que le -général Dupont lui remplacerait en jeunes conscrits de ses bataillons, -et avec ces moyens il devenait facile d'équiper les deux nouveaux -vaisseaux empruntés à l'arsenal de Cadix. On devait donc avoir tout de -suite à Cadix sept vaisseaux français, cinq ou six espagnols, ce qui -faisait douze ou treize, et, avec les cinq espagnols dont l'armement -était ordonné, un total de dix-huit, employés, comme on le verra -bientôt, à l'exécution des plus grands desseins. - -[En marge: Armement d'une division à Carthagène, et ordre à l'escadre -qui en était sortie d'y rentrer ou de se rendre à Toulon.] - -À Carthagène, la mise sur chantier de deux vaisseaux neufs pour le -compte de la France allait ranimer les constructions et ramener les -ouvriers dispersés. Il était sorti de ce port une escadre de six -vaisseaux pour se rendre à Toulon. Il en restait deux capables de -naviguer. Napoléon ordonna de les armer immédiatement, et d'y ajouter -quelques frégates. Il enjoignit à la flotte de Carthagène, réfugiée à -Mahon, de se rendre à Toulon, ou de revenir à Carthagène. Revenue à -Carthagène, elle devait, avec les deux vaisseaux qu'on allait armer, y -présenter une division de huit vaisseaux.--Donnez-vous la gloire, -écrivait Napoléon à Murat, d'avoir, pendant votre courte -administration, ranimé la marine espagnole. C'est le meilleur moyen de -nous rattacher les Espagnols, et de motiver honorablement notre -présence chez eux.-- - -Maintenant il faut voir comment ces préparatifs, propres à réveiller -l'activité dans les ports de l'Espagne, allaient concourir avec les -forces navales déjà créées dans toute l'étendue de l'empire français. -Nous avons dit que le projet de Napoléon était de disposer dans tous -les ports de l'Europe, depuis le Sund jusqu'à Cadix, depuis Cadix -jusqu'à Toulon, depuis Toulon jusqu'à Corfou et Venise, des flottes -complétement équipées, et à côté de ces flottes des camps, que le -retour de la grande armée permettrait de composer des plus belles -troupes, afin de ruiner, de désespérer l'Angleterre par la possibilité -toujours menaçante d'immenses expéditions pour tous les pays, la -Sicile, l'Égypte, Alger, les Indes, l'Irlande, l'Angleterre elle-même. -C'est le cas de montrer où en étaient ces projets, et ce qu'ils -allaient devenir par la réunion de l'Espagne et de la France sous une -même autorité. - -[En marge: Vicissitudes et résultats de l'expédition de Sicile.] - -L'expédition de Corfou, destinée principalement pour la Sicile, avait -eu bien des contre-temps à surmonter, mais avait dominé la -Méditerranée pendant deux mois, du 10 février au 10 avril. L'amiral -Ganteaume, parti, comme on l'a vu, de Toulon le 10 février, avec les -deux divisions de Toulon et de Rochefort, formant dix vaisseaux, deux -frégates, deux corvettes, une flûte, avait essuyé dans la nuit du 11 -une horrible tempête. Son escadre dispersée n'avait pu se rallier. -Avec le vaisseau à trois ponts le _Commerce de Paris_, et la division -de Rochefort, il avait tenu la mer, doublé la Sicile, et paru en vue -de Corfou, où il était entré le 23. De son côté, le contre-amiral -Cosmao, avec quatre vaisseaux, deux frégates et deux flûtes, avait -long-temps battu les mers de Sicile pour rejoindre l'amiral, avait -ensuite gagné le cap Sainte-Marie, rendez-vous qui lui était assigné à -l'extrémité de la terre d'Otrante, et, au lieu d'entrer à Corfou, où -il aurait trouvé le reste de la flotte, s'était retiré dans le golfe -de Tarente, sur le faux bruit de l'approche d'une escadre anglaise. -L'amiral Ganteaume, sorti le 25 février de Corfou pour rallier la -division Cosmao, ballotté par une affreuse tourmente de dix-neuf -jours, avait enfin rencontré son lieutenant le 13 mars, et ramené ses -dix vaisseaux, ses deux frégates, ses deux corvettes, et l'une de ses -deux flûtes à Corfou. Il y avait versé des munitions et des vivres en -quantité considérable, et porté la garnison à six mille hommes. Il -s'apprêtait à pénétrer dans le détroit de Messine, pour opérer le -passage des troupes françaises en Sicile, lorsqu'un avis de Joseph -était venu l'informer que l'amiral anglais Stracham était à Palerme -avec dix-sept vaisseaux; il avait alors pris le parti de retourner à -Toulon, laissant à Corfou ses frégates fraîchement armées, et ramenant -la _Pomone_ et la _Pauline_, qui avaient épuisé leurs ressources et -usé leur armement par leur séjour prolongé dans cette île. Accueilli -par les mauvais temps de l'équinoxe, il n'avait rejoint Toulon que le -10 avril. - -[En marge: Nouvelle organisation de la flotte de Toulon.] - -Cette expédition de deux mois, quoique fort contrariée par le temps, -avait néanmoins causé une vive satisfaction à Napoléon, et il avait -voulu qu'on prodiguât les plus pompeux éloges à l'amiral et à ses -officiers dans toutes les feuilles de l'Empire. Il en avait conclu -qu'avec un peu plus de hardiesse et de pratique ses amiraux pourraient -tenter de grandes choses. Il ordonna sur-le-champ de radouber les dix -vaisseaux de l'amiral Ganteaume, qui étaient pourvus d'excellents -équipages et de deux bons officiers, les contre-amiraux Cosmao et -Allemand, de mettre à la mer l'_Austerlitz_, le _Breslaw_, le -_Donauwerth_, et d'y adjoindre deux vaisseaux russes réfugiés à -Toulon, dont il avait stipulé le concours avec le gouvernement de -Russie. Il décréta une nouvelle levée de marins sur les côtes de -Provence, de Ligurie, de Toscane et de Corse, avec une adjonction de -conscrits, pour armer les trois vaisseaux neufs l'_Austerlitz_, le -_Breslaw_, le _Donauwerth_. Il ordonna d'équiper en flûte plusieurs -frégates et vieux bâtiments, de manière à pouvoir embarquer 20 mille -hommes et 800 chevaux. L'arrivée de la division espagnole de -Carthagène, si elle se rendait des Baléares à Toulon, devait y -augmenter d'un tiers ou d'un quart les moyens de transport. - -[En marge: Division navale russe et française préparée à Lisbonne.] - -Nous venons de parler des préparatifs commandés à Carthagène et à -Cadix. Le général Junot avait trouvé à Lisbonne deux vaisseaux en état -de prendre la mer, et un vaisseau sur chantier sur le point d'être -lancé. Napoléon lui avait envoyé quelques officiers et quelques -marins, et lui avait prescrit d'enrôler les matelots danois, -portugais, espagnols, qui se trouvaient sans emploi à Lisbonne, pour -équiper les trois vaisseaux portugais. Cette division française, -réunie à celle de l'amiral russe Siniavin, forte de neuf vaisseaux, -devait ainsi s'élever à douze. - -[En marge: Division de Rochefort, Lorient et Brest.] - -À Rochefort, Napoléon avait remplacé la division Allemand au moyen de -trois vaisseaux mis à l'eau, et d'un quatrième lancé plus récemment. À -Lorient, il avait une division de trois vaisseaux neufs, plus le -_Vétéran_ qui allait y rentrer, avec des frégates et des flûtes. Il -fit préparer dans ce port des moyens d'embarquement pour quatre à cinq -mille hommes. À Brest, il restait de l'ancienne flotte sept vaisseaux -en bon état. Il ordonna d'y joindre des frégates, des vaisseaux armés -en flûte, n'ayant qu'une batterie pourvue de ses canons, et pouvant, -sur un très-petit nombre de bâtiments, porter au loin douze mille -hommes. L'amiral Villaumez devait commander cette escadre. - -[En marge: Flotte d'Anvers.] - -Enfin il existait déjà huit vaisseaux neufs descendus d'Anvers à -Flessingue, sans compter une douzaine d'autres en construction, dont -quelques-uns prêts à être lancés. Napoléon ordonna de détacher de -Boulogne une partie des équipages de la flottille, organisés en -bataillons de marins, servant tour à tour à terre ou à la mer, et -très-capables de remonter sur des vaisseaux de haut bord. La -flottille, réduite à ce que la rade de Boulogne pouvait facilement -contenir, était encore assez considérable pour transporter 80 mille -hommes en deux ou trois traversées. Au Texel, le roi Louis avait huit -vaisseaux tout prêts, et des détachements de troupes hollandaises. - -[En marge: Force totale des expéditions maritimes préparées par -Napoléon.] - -Napoléon avait ainsi 42 vaisseaux français déjà armés et équipés, plus -20 espagnols déjà armés ou près de l'être, 10 hollandais, 11 russes -dans les ports de France, 12 russes dans l'Adriatique, plus un ou deux -appartenant au Danemark. Il se flattait d'avoir construit encore 35 -vaisseaux à la fin de l'année, dont 12 à Flessingue, 1 à Brest, 5 à -Lorient, 5 à Rochefort, 1 à Bordeaux, 1 à Lisbonne, 4 à Toulon, 1 à -Gênes, 1 à la Spezzia, 3 ou 4 à Venise. Ces 35 vaisseaux étaient -construits aux deux tiers. Toutes ces constructions terminées, il -devait posséder ainsi 131 vaisseaux de ligne, et son projet était de -placer 7 mille hommes au Texel, 25 mille à Anvers, 80 mille à -Boulogne, 30 mille à Brest, 10 mille entre Lorient et Rochefort, 6 -mille Espagnols au Ferrol, 20 mille Français autour de Lisbonne, 30 -mille autour de Cadix, 20 mille autour de Carthagène, 25 mille à -Toulon, 15 mille à Reggio, 15 mille à Tarente. Avec 131 vaisseaux de -ligne et 300 mille hommes environ, toujours prêts à s'embarquer sur un -point ou sur un autre, on devait causer aux Anglais une continuelle -épouvante. - -[En marge: Effectif naval nécessaire aux Anglais pour faire face aux -moyens préparés par Napoléon.] - -En attendant que ce grand développement de forces fût achevé, -Napoléon calculait que les Anglais devraient avoir 10 vaisseaux dans -la Baltique pour veiller sur les Russes et les opérations de la -Finlande, 8 pour observer les flottes préparées au Texel et aux -bouches de la Meuse, 24 pour opposer aux 8 ou 10 de Flessingue, aux 7 -de Brest, aux 4 de Lorient, aux 3 de Rochefort; 4 pour opposer à -l'expédition du Ferrol, 12 à l'armement de Lisbonne, 20 à l'armement -de Cadix, 22 ou 24 à l'armement de Toulon, ce qui exigeait un total de -102 vaisseaux, sans compter les forces nécessaires en Amérique, dans -les Indes, et dans toutes les mers du globe. C'était un effort ruineux -pour la Grande-Bretagne, si on la condamnait à le continuer pendant -deux ou trois années. - -[En marge: Nouveau projet d'une expédition en Égypte et dans l'Inde.] - -Napoléon cependant ne voulait pas se borner à une simple menace, -quelque inquiétante et coûteuse qu'elle pût être pour la -Grande-Bretagne, et il entendait tirer de ces immenses préparatifs -deux résultats immédiats: une expédition dans l'Inde et une en Égypte, -double projet qui attirait toute son attention dès qu'elle cessait -d'être fixée sur le détroit de Calais. Il avait, suivant sa coutume, -ordonné d'ajouter aux divisions armées en guerre des moyens de -transport consistant en vieux vaisseaux et en vieilles frégates armés -en flûte, et permettant de porter beaucoup de monde et de vivres sans -traîner après soi un trop grand nombre de voiles. Il avait ainsi de -quoi embarquer 12 mille hommes à Brest, 4 ou 5 mille à Lorient, 3 -mille à Rochefort, les uns et les autres pourvus de six mois de -vivres. Il existait à Toulon des moyens d'embarquement pour 20 mille -hommes avec trois mois de vivres. Il avait ordonné à Cadix de -semblables préparatifs pour 20 mille hommes, mais pour une époque -moins rapprochée. - -Profitant de l'incertitude dans laquelle se trouverait l'Angleterre -menacée sur tous les points à la fois, l'expédition de Lorient devait -partir la première, pour porter à l'île de France les 4 ou 5 mille -hommes qu'elle pouvait embarquer. Si elle arrivait, c'était un renfort -d'hommes, de munitions, de forces navales, qui allait faire de l'île -de France un poste formidable pour le commerce des Indes. L'expédition -de Brest devait partir la seconde. Si elle arrivait aussi à l'île de -France, le général Decaen, avec une force de 16 à 17 mille hommes, et -une escadre puissante, était en mesure de renverser ou d'ébranler au -moins l'empire britannique dans les Indes. Un peu après l'amiral -Ganteaume enfin devait porter 20 mille hommes ou en Sicile, ou en -Égypte, tandis que la flotte de Cadix serait en mesure de le suivre -dans l'une de ces directions. Le moins qu'il pût résulter de ces -tentatives combinées, ce serait dans l'Océan le ravitaillement de nos -colonies, dans la Méditerranée la conquête d'un point important, et -dans l'une et l'autre mer, un tel trouble pour l'amirauté anglaise -qu'elle ne pourrait rien tenter contre les colonies espagnoles. - -[En marge: Courses de Napoléon autour de Bayonne pour s'enquérir de -beaucoup de détails relatifs à la marine.] - -[En marge: Efforts pour rendre au port de Bayonne ses anciennes -conditions, et en faire un port de construction.] - -[En marge: Moyen nouveau de porter des vivres aux colonies, et d'en -rapporter des denrées coloniales.] - -Tandis qu'il discutait avec opiniâtreté ces divers plans, soit avec le -ministre Decrès, soit avec les amiraux chargés du commandement, et -qu'il en ordonnait l'ensemble ou en rectifiait les détails d'après -l'avis des hommes pratiques, Napoléon dans ses moments de loisir -montait lui-même à cheval, pour courir le long de la mer, visiter -l'embouchure de l'Adour, et recueillir de ses propres yeux beaucoup -d'informations relatives à la marine. Depuis qu'il était dans les -Landes, et qu'il avait vu gisant sur le sol de magnifiques bois de -pins et de chênes, qui pourrissaient faute de moyens de transport, il -s'était promis de vaincre la nature à force d'art. _Le coeur me -saigne_, écrivait-il à M. Decrès, en voyant périr inutilement des bois -si précieux et si rares. Il ordonna d'abord de transporter une partie -de ces bois à Mont-de-Marsan, par les eaux de l'Adour, puis de -préparer des attelages de boeufs pour les traîner jusqu'à Langon, et -les faire descendre ensuite par la Garonne jusqu'à Bordeaux et La -Rochelle. Ce mode de transport étant fort coûteux, il s'obstina à -faire construire à Bayonne même, pour employer le reste des bois du -pays. La barre qui obstrue le fleuve formait le seul obstacle. Elle ne -donnait que quatorze pieds d'eau à marée haute. Ce n'était pas assez -pour un vaisseau de soixante-quatorze, échantillon que Napoléon -voulait construire dans ce port. Il imagina des travaux qui devaient -reculer la barre de quelques centaines de toises, et procurer tout de -suite un fond de vingt ou trente pieds, parce qu'en s'éloignant la mer -devenait extrêmement profonde, et que la barre descendait en -proportion. Il fit venir des ingénieurs de Hollande, afin de discuter -et d'arrêter avec eux ces divers travaux. Puis il adopta plusieurs -projets pour envoyer aux colonies des recrues, des farines, dont -elles manquaient, et en rapporter des sucres, des cafés, dont elles -ne savaient que faire. Il commença par offrir aux armateurs du -commerce une certaine somme par tonneau pour le transport des -munitions et des hommes. Leur exigence s'étant élevée trop haut, il -décida le départ de corvettes et de frégates, qui devaient porter des -recrues, des farines, et rapporter des denrées coloniales pour le -compte de l'État. _À des circonstances extraordinaires il faut_, -disait-il, _des moyens extraordinaires_; le pire serait de ne rien -faire, car les colonies mourraient de faim à côté de leurs barriques -de sucre et de café, et nous manquerions de ces denrées si précieuses -à côté de nos farines ou de nos salaisons invendues. - -[En marge: Formation d'une junte à Bayonne.] - -[En marge: Tendance à l'insurrection dans quelques-unes des provinces -espagnoles.] - -En ce moment il venait d'arriver à Bayonne un certain nombre -d'Espagnols considérables, choisis par ordre de Napoléon dans les -diverses provinces de l'Espagne pour composer une junte. Ils avaient -répondu à son appel, les uns parce qu'ils étaient convaincus que, pour -le bonheur de leur patrie, pour lui épargner une guerre dévastatrice, -pour sauver ses colonies et assurer sa régénération, il fallait se -rattacher à la dynastie Bonaparte; les autres, parce qu'ils étaient -attirés par l'intérêt, par la curiosité, par la sympathie qu'inspire -un homme extraordinaire. Cependant le mouvement insurrectionnel qui -avait éclaté à Madrid le 2 mai, s'était communiqué dans plusieurs -provinces à la fois, en Andalousie à cause de son éloignement des -troupes françaises, en Aragon à cause de l'esprit national de cette -province frontière, dans les Asturies à cause d'un vieux sentiment -d'indépendance propre à cette région inaccessible. Là le sentiment -des gens éclairés était vaincu par le sentiment du peuple, moins -touché par les considérations politiques que par l'attentat commis -contre une dynastie nationale. Dans ces provinces on n'avait ni pu ni -osé nommer des députés à la junte de Bayonne. Le gouvernement de -Madrid y avait suppléé en les nommant lui-même. Quelques-uns, bien que -portés à se rendre à Bayonne, craignaient toutefois d'y aller; car il -y avait une idée qui commençait à se répandre universellement, c'est -que quiconque faisait le voyage de Bayonne n'en revenait plus. Une -sorte de terreur populaire et superstitieuse s'était emparée des -esprits. Les troupes qu'on avait voulu diriger vers les Pyrénées, et -notamment les gardes du corps, avaient obstinément refusé d'obéir; ce -qui était fâcheux, car c'étaient autant de forces laissées à -l'insurrection. Napoléon, averti par Murat de cette disposition des -esprits, avait renvoyé pour quelques jours MM. de Frias, de -Medina-Celi et quelques autres personnages considérables, afin de -montrer qu'on pouvait revenir de Bayonne quand on y était allé. - -[En marge: Murat atteint d'une maladie grave qui le met dans -l'impossibilité de commander.] - -On touchait à la fin de mai, et l'esprit public s'altérait visiblement -en Espagne, surtout par le retard à proclamer le nouveau roi. Murat -demandait avec instance qu'on en finît, pour décider d'abord une -question qui n'avait pas cessé de le préoccuper beaucoup, et ensuite -pour prévenir une plus grande altération dans les sentiments des -Espagnols. Napoléon, qui devinait parfaitement les motifs personnels -de son beau-frère, et qui ne pouvait pas faire arriver plus tôt la -réponse qu'il attendait de Naples, lui avait écrit de la manière la -plus dure; et Murat agité de mille soucis, de mille espérances, tour à -tour conçues ou abandonnées, bourrelé par les reproches injustes de -Napoléon, avait fini par succomber tant au climat qu'à ses propres -émotions. Il avait été atteint d'une fièvre presque mortelle, qui -mettait ses jours en péril, et persuadait aux basses classes que le -lieutenant de Napoléon venait d'être frappé par la Providence. Ce -n'était pas un médiocre inconvénient que cette superstition populaire, -et cette subite disparition de l'autorité du lieutenant-général dans -les circonstances actuelles. - -[En marge: Juin 1808.] - -[En marge: Acceptation et arrivée de Joseph.] - -[En marge: Proclamation de Joseph comme roi d'Espagne et des Indes.] - -[En marge: Dispositions morales de Joseph en recevant la couronne -d'Espagne.] - -Enfin Napoléon apprit dans les premiers jours de juin, après trois -semaines d'attente, l'acceptation et l'arrivée de Joseph, qui n'avait -pu, à cause des distances, ni répondre ni arriver plus tôt. Le 6 juin, -veille de son arrivée, Napoléon se décida à le proclamer roi -d'Espagne, afin qu'il pût paraître à Bayonne en cette qualité, et y -recevoir immédiatement les hommages de la junte. En conséquence -Napoléon rendit un décret dans lequel, s'appuyant sur les déclarations -du conseil de Castille, il proclamait Joseph Bonaparte roi d'Espagne -et des Indes, et garantissait au nouveau souverain l'intégrité de ses -États d'Europe, d'Afrique, d'Amérique et d'Asie. Le 7 juin Napoléon -alla à sa rencontre, sur la route de Pau, et l'accabla de -démonstrations tout à la fois sincères et calculées, car il l'aimait, -et voulait en même temps lui donner crédit aux yeux de la junte. -Joseph était enivré de sa grandeur, et inquiet aussi des difficultés -qu'il entrevoyait, difficultés dont la révolte des Calabres pouvait -déjà lui faire présager une partie. Comme tous les parvenus il était -beaucoup moins heureux que ne le suppose la jalouse envie. Il recevait -presque avec effroi ce royaume d'Espagne, que Murat désirait jusqu'à -en mourir; et dans ces perplexités il se laissait aller à regretter le -doux royaume de Naples, qui ne suffisait pas à consoler la douleur de -Murat! Étrange scène, qui n'était pas la moins singulière de celles -que devait offrir cette famille, placée un moment par un grand homme -dans la région des fables, pour retomber ensuite dans la région des -réalités, de toute la hauteur des trônes les plus élevés de la terre. - -[En marge: Présentation à Joseph des Espagnols réunis à Bayonne.] - -[En marge: Favorable impression que produit Joseph sur les Espagnols -qu'on lui présente.] - -[En marge: Cérémonie solennelle pour la reconnaissance de Joseph par -les Espagnols présents à Bayonne.] - -Dès que Joseph fut arrivé, Napoléon lui présenta les personnages les -plus considérables d'Espagne qu'il avait successivement attirés à -Bayonne, ou à titre de membres de la junte, ou à titre d'hommes -importants, qu'il voulait connaître, et que sa désignation seule -flattait assez pour qu'ils y vinssent. Joseph avait dans le visage -quelque chose de la beauté de Napoléon, moins la parfaite régularité, -moins le regard, moins enfin ce qui accusait, dans le vainqueur de -Rivoli et d'Austerlitz, la présence de César ou d'Alexandre. Il y -suppléait par une extrême douceur, et par une certaine grâce mêlée -d'un peu de hauteur empruntée. Les frères de Napoléon avaient -contracté auprès de lui l'habitude de parler d'armées, de diplomatie, -d'administration, et le faisaient assez bien pour n'être pas trop -déplacés dans les rôles extraordinaires que l'auteur de leur fortune -les appelait à jouer. Aucun d'ailleurs n'était dépourvu d'esprit. -Devant ces grands d'Espagne, vains de leur grandeur, mais ignorants, -déjà séduits par la présence de Napoléon, Joseph, par beaucoup de -prévenances, et l'étalage de quelques connaissances acquises à Naples, -sut plaire et inspirer confiance dans sa capacité. Bientôt, comme la -servilité est contagieuse, la plupart des Espagnols appelés autour de -lui se mirent à vanter ses vertus, même à y croire. Les ducs de San -Carlos, de l'Infantado, del Parque, de Frias, de Hijar, de -Castel-Franco, les comtes de Fernand Nuñez, d'Orgaz, le fameux -Cevallos lui-même, si ennemi des Français, avaient déjà été conduits à -penser que l'intérêt bien entendu de l'Espagne voulait qu'on se soumît -à la nouvelle dynastie, ce qui était vrai assurément. MM. O'Farrill, -ministre de la guerre, d'Azanza, ministre des finances, appelés à -Bayonne, avaient été amenés à la même conviction; ce qui de leur part -était beaucoup plus naturel, car ils n'étaient pas hommes de cour, -mais hommes d'affaires, point astreints à la fidélité domestique, et -tenus seulement de chercher en politique le plus grand bien de leur -pays. Pour de tels hommes il ne pouvait pas y avoir de doute sur -l'avantage de remplacer l'ancienne dynastie par la nouvelle. Après -avoir approché Napoléon d'ailleurs, ils furent pénétrés d'admiration, -et oublièrent presque les procédés employés à l'égard de la famille -détrônée. Ils promirent de servir le nouveau roi. En attendant -l'arrivée de Joseph, Napoléon avait préparé avec les Espagnols -présents à Bayonne un projet de Constitution accommodé au temps et aux -moeurs de l'Espagne. Il fut convenu que dans un local, celui de -l'ancien évêché de Bayonne, disposé pour cet usage, on rassemblerait -la junte, reconnaîtrait le roi, discuterait la Constitution, pour lui -donner les apparences d'une adoption libre et volontaire. Ce qui avait -été convenu fut exécuté avec une précision toute militaire. Joseph -était arrivé le 7 juin. Le 15 la junte fut convoquée sous la -présidence de M. d'Azanza, ministre des finances de Ferdinand VII, -destiné à le devenir de Joseph Bonaparte, et digne de l'être de tout -roi éclairé. M. d'Urquijo remplissait les fonctions de secrétaire. -Après quelques discours d'apparat, répétant tous qu'il fallait -recevoir de la main de Napoléon un membre de cette dynastie -miraculeuse envoyée sur la terre pour régénérer les trônes, et que ce -membre était Joseph Bonaparte, on lut le décret impérial qui -proclamait Joseph roi d'Espagne et des Indes; puis on se rendit auprès -de lui pour lui offrir les hommages de la nation espagnole, dont -malheureusement on représentait les lumières, mais non les passions. -Après Joseph on alla visiter Napoléon, et remercier le puissant -bienfaiteur auquel on croyait devoir le plus bel avenir. - -[En marge: Constitution donnée à l'Espagne.] - -Les jours suivants on lut le projet de Constitution, et on présenta -sur ce projet quelques observations dont il fut tenu compte. Il était -modelé sur la Constitution de France, sauf quelques modifications -appropriées aux moeurs de l'Espagne, et contenait les dispositions qui -suivent: - -Une royauté héréditaire, transmissible de mâle en mâle, par ordre de -primogéniture, reversible de la branche de Joseph à celles de Louis et -de Jérôme; ne pouvant jamais être réunie à la couronne de France, ce -qui assurait l'indépendance de l'Espagne; - -Un sénat, composé de vingt-quatre membres, chargé, comme celui de -France, de veiller à la Constitution, pourvu aussi de la faculté de -protéger la liberté de la presse et la liberté individuelle, au moyen -d'une commission déclarant les cas dans lesquels l'une ou l'autre de -ces libertés avait pu être violée; - -Une assemblée des cortès, comprenant, sous le nom de _banc du clergé_, -vingt-cinq évêques désignés par le roi; sous le nom de _banc de la -noblesse_, vingt-cinq grands d'Espagne désignés par le roi, 62 députés -des provinces d'Espagne et des Indes, 30 députés des grandes villes, -15 commerçants notables, 15 lettrés ou savants représentant les -universités et les académies, tous élus par ceux qu'ils devaient -représenter, laquelle assemblée, réunie au moins tous les trois ans, -discutait les lois, et arrêtait pour trois ans la recette et la -dépense; - -Une magistrature inamovible, rendant la justice d'après les formes de -la législation moderne, sous la juridiction suprême d'une haute Cour, -qui n'était autre que le conseil de Castille, conservé sous le titre -de Cour de cassation; - -Enfin un conseil d'État, régulateur suprême de l'administration, à -l'exemple de celui de France. - -[En marge: Juillet 1808.] - -Telle fut la Constitution de Bayonne, qui, assurément, était -appropriée et aux moeurs de l'Espagne et à l'état de son éducation -politique. On n'y avait parlé ni de l'inquisition, ni du clergé, ni -des droits de la noblesse, car il ne fallait éloigner aucune classe de -la nation. On laissait à la législation le soin de tirer plus tard -toutes les conséquences des principes posés dans cet acte, qui -contenait en germe la régénération de l'Espagne. - -La Constitution étant achevée, une séance royale eut lieu le 7 -juillet, dans le lieu consacré aux séances de la junte. Joseph, assis -sur le trône, lut un discours où il exprimait les sentiments de -dévouement avec lesquels il allait entreprendre le gouvernement de -l'Espagne, et puis prêta serment à la nouvelle Constitution, la main -posée sur les Évangiles. La junte, à son tour, prêta serment au roi et -à la Constitution. De bruyantes acclamations accompagnèrent tous ces -actes. On se rendit ensuite à Marac pour complimenter l'auteur trop -obéi de toutes les choses du temps. - -Il était urgent que Joseph allât prendre possession de son royaume. -Déjà on disait que les Espagnols, animés par la vue du sang répandu le -2 mai à Madrid, indignés de la ruse avec laquelle la famille des -Bourbons avait été attirée et spoliée à Bayonne, s'insurgeaient en -Andalousie, en Aragon, dans les Asturies, et que la route que suivrait -le nouveau roi serait à peine sûre. Il fallait partir pour aller -relever Murat malade, atteint d'un délire continu, demandant à quitter -un pays qui lui était devenu odieux, et où il ne pouvait rester sans -péril pour sa vie. - -[En marge: Forces préparées pour accompagner Joseph à Madrid.] - -Napoléon, dont les yeux commençaient à s'ouvrir, et qui ne voulait pas -envoyer son frère chez une nation étrangère sans le faire respecter, -avait préparé de nouvelles forces pour lui servir d'escorte. Déjà les -réserves d'infanterie qu'il avait organisées à Orléans, les réserves -de cavalerie qu'il avait réunies à Poitiers, étaient entrées sous les -généraux Verdier et Lasalle, et formaient un corps d'armée qui -occupait le centre de la Castille. Avec quelques vieux régiments tirés -de la grande armée, il avait recomposé les camps des côtes, et de ces -camps reformés il put tirer quatre beaux régiments, le 15e de ligne, -et les 2e, 4e, 12e d'infanterie légère. Il y joignit des lanciers -polonais, plus un superbe régiment de cavalerie levé par Murat dans le -pays de Berg, et de ces divers corps il composa une division de -vieilles troupes, au sein de laquelle Joseph dut s'avancer sur Madrid -à petits pas, afin de donner aux soldats le temps de marcher, et aux -Espagnols le temps de voir leur nouveau roi. La junte et tous les -grands d'Espagne devaient l'accompagner en marchant du même pas. - -[En marge: Entrée de Joseph en Espagne.] - -[En marge: Adieux de Napoléon à Joseph.] - -Joseph partit le 9 juillet, escorté de vieux soldats, et précédé et -suivi de plus de cent voitures que remplissaient les membres de la -junte. Napoléon le conduisit jusqu'à la frontière de France, -l'embrassa, et lui souhaita bon courage, sans lui dire tout ce qu'il -entrevoyait déjà dans sa profonde intelligence. Le faible coeur de -Joseph n'eût pas tenu à de pareilles révélations, bien que le génie de -Napoléon, à demi éclairé sur l'avenir, ne vît pas encore la moitié des -maux qui allaient découler de la grande faute commise à Bayonne. - -Tels furent les moyens par lesquels Napoléon, obéissant à une idée -systématique bien plus encore qu'aux affections de famille, car il -avait de quoi pourvoir tous ses proches sans usurper la couronne -d'Espagne, parvint à détrôner les derniers Bourbons régnant en -Europe. Comme il ne pouvait, à cause de leur faiblesse, y employer la -force, car il eut été ridicule de déclarer la guerre à Charles IV, il -voulut y employer la ruse, et les faire fuir en leur faisant peur. -L'indignation de l'Espagne ayant arrêté dans leur fuite ces malheureux -Bourbons, il profita de leurs divisions de famille pour les attirer à -Bayonne, par l'espérance d'une justice qu'il leur rendit comme le juge -de la fable qui donnait l'écaille de l'huître aux plaideurs. Il fut -entraîné ainsi de la ruse à la fourberie, et ajouta à son nom la -seconde des deux taches qui ternissent sa gloire. Il lui restait pour -l'absoudre le bien à faire à l'Espagne, et par l'Espagne à la France. -La Providence ne lui réservait pas même ce moyen de se laver d'une -perfidie indigne de son caractère. - -Mais ne devançons pas la justice des temps. Les récits qui vont suivre -montreront bientôt cette justice redoutable, sortant des événements -eux-mêmes, et punissant le génie, qui n'est pas plus dispensé que la -médiocrité elle-même de loyauté et de bon sens. - -FIN DU LIVRE TRENTIÈME - -ET DU TOME HUITIÈME. - - - - -NOTE DU LIVRE XXIX. - -(VOIR PAGE 474.) - - -J'étonnerais beaucoup et le public et les historiens contemporains, -qui prennent en général très-vite leur parti sur les questions -douteuses, si je disais par quelles perplexités j'ai passé avant de me -fixer sur les vrais projets de Napoléon à l'égard de l'Espagne. Comme -il a fini par l'envahir et par la donner à son frère Joseph, on en a -conclu qu'il a toujours voulu ce qu'il a exécuté en définitive, de -même qu'il y a des gens qui croient de bonne foi que, parce qu'il -s'est fait Empereur, il y songeait à l'armée d'Italie. N'avons-nous -pas vu en effet des collecteurs de souvenirs chercher les premières -traces de ses projets à l'école de Brienne? Moreau a fini par trahir -la France en 1813; cela est certain. On ne se contente pas de faire -remonter ses mauvaises dispositions civiques à la conspiration de -Georges, à sa brouille avec le Premier Consul; on les fait remonter à -la conspiration de Pichegru, et, l'esprit d'investigation aidant, -jusqu'à l'école de Rennes, où il avait conçu, apparemment en étudiant -le droit, le projet de livrer les armées françaises aux Autrichiens. -Il n'y a pas de plus ridicule manière de juger les hommes. On se -trompe ainsi et sur les individus eux-mêmes, et sur la marche de -l'esprit humain, qui est lente et successive, et beaucoup plus souvent -déterminée par les événements qu'elle n'a l'honneur de les -déterminer.--Napoléon en 1808 a détrôné les Bourbons d'Espagne: quand -l'a-t-il voulu? par quels moyens? Voilà des questions historiques de -la plus grande difficulté, même lorsqu'on a eu tous les documents -historiques sous les yeux. Je suis le seul historien qui les ait -possédés tous, grâce aux communications que ma situation politique -m'avait values, et j'ai été long-temps dans de grands doutes, qui -n'ont cessé que par suite de découvertes, fruit de beaucoup de -recherches, d'application et de bonheur. Je tiens à les raconter, pour -l'édification du public et des hommes qui se font un devoir des -recherches consciencieuses. - -D'abord un mot sur les documents eux-mêmes. De tous les écrivains qui -ont traité ces époques, pas un seul n'a possédé les vrais documents -historiques. Tous ont composé des livres avec d'autres livres. Cela -frappe à la simple lecture pour quelqu'un qui connaît les faits. M. de -Toreno lui-même, dont l'ouvrage sur la révolution d'Espagne est -remarquable par un véritable talent, et, ce qui vaut mieux encore, -par un grand sens politique, n'a pas connu les documents. Il a composé -son ouvrage sur les publications espagnoles et françaises, et sur -beaucoup de traditions vivantes, recueillies dans son propre pays, -lesquelles rendent son récit précieux sous quelques rapports. Parmi -les auteurs français, un seul, M. Armand Lefèvre, a eu l'avantage -d'être introduit aux affaires étrangères. Il a touché à quelques -documents certains. A-t-il pu, grâce à cette initiation, connaître la -vérité? Une seule remarque suffira pour répondre à cette question. La -correspondance des affaires étrangères consiste en quelques dépêches -fort rares de M. de Champagny, et en dépêches très-nombreuses de M. de -Beauharnais, ambassadeur de France à Madrid. Or, M. de Champagny, -très-honnête homme, très-dévoué à l'Empereur, ne sut pas un mot de -l'affaire d'Espagne. M. de Beauharnais, très-honnête homme, -très-incapable, ne fut pris que pour jouer le personnage ridicule d'un -ambassadeur, qu'on trompait, afin qu'il trompât mieux la cour auprès -de laquelle il était accrédité. _Ne dites rien à Beauharnais.... Je -n'ai rien dit à Beauharnais...._ sont les paroles qui se trouvent sans -cesse dans la correspondance de Napoléon et de ses agents en Espagne. -Enfin, au moment de la catastrophe, Napoléon envoya M. de Laforêt pour -seconder Murat, n'estimant pas qu'on pût se servir de M. de -Beauharnais, et il disgracia ce dernier sans vouloir même l'entendre, -ce qui était de toute injustice. La correspondance des affaires -étrangères, quand on a eu l'avantage de la consulter, n'est donc -elle-même qu'un insignifiant document sur les affaires d'Espagne. Mais -alors, dira-t-on, où sont ces documents? Dans la correspondance de -Napoléon avec les agents qu'il employa en cette circonstance. Ces -agents furent, à Paris, MM. de Talleyrand et Duroc; à Madrid, Murat -d'abord, puis le général Savary, le maréchal Bessières, le général -comte de Lobau, M. de Tournon, M. le général Grouchy, M. de Monthyon, -dont les rapports imprimés plus tard furent publiés autrement qu'ils -n'avaient été écrits, enfin l'amiral Decrès, fort employé dans cette -affaire à cause des colonies espagnoles. Ce furent là les vrais agents -de l'Empereur, les seuls informés, et toujours partiellement, car -chacun d'eux ne savait que ce qui le concernait, et conjecturait le -reste en proportion de son esprit. Il y a une correspondance de tous -ces personnages avec Napoléon, et de Napoléon avec eux, correspondance -considérable et très-curieuse, qui est au Louvre, que seul j'ai lue, -qui semblerait devoir tout éclaircir, et qui cependant ne m'a -complétement édifié moi-même qu'après des efforts opiniâtres, tels que -ceux qu'on fait sur certains passages des historiens de l'antiquité -pour arriver à découvrir telle ou telle vérité historique. En général, -quand j'ai lu la correspondance de Napoléon avec ses agents, elle est -si claire, si nette, si positive, que je n'ai plus un doute sur les -événements. Eh bien, après avoir lu celle qui est relative à -l'Espagne, je suis demeuré long-temps dans les perplexités les plus -embarrassantes. Je vais dire pourquoi. D'abord Napoléon flotta -long-temps entre divers projets; et quand il fut fixé, il ne dit à -personne ce qu'il voulait. Peut-être le dit-il au général Savary, mais -au dernier moment, et sur un seul point, le voyage forcé de Ferdinand -à Bayonne. Le 20 février, il avait vu Murat dans la journée sans lui -rien dire, et il lui fit donner l'ordre par le ministre de la guerre -de partir, lettre reçue, pour Bayonne. Il lui traça la marche de -l'armée sur Madrid, n'ajouta pas un seul mot relatif à la politique, -et lui défendit même de l'interroger. Le comte Lobau, M. de Tournon, -envoyés comme observateurs, n'eurent pas une seule confidence. Et -enfin, quand la révolution d'Aranjuez fut accomplie, l'Espagne se -trouvant sans roi, car Charles IV avait abdiqué, et Ferdinand VII -n'était pas reconnu, Napoléon envoya le général Savary avec une partie -du secret, celle qui consistait à amener à Bayonne le père et le fils, -de gré ou de force. Encore le même jour M. de Tournon partait-il de -Paris avec une instruction toute contraire, publiée depuis à -Sainte-Hélène, nullement apocryphe, bien réelle, et qui contredisait -tout ce que Murat et le général Savary avaient ordre de faire, tout ce -qu'ils ont fait effectivement. Se figure-t-on quelle difficulté ce -doit être de découvrir, à travers toutes ces contradictions, à travers -toutes ces dissimulations calculées, la vérité historique, et combien -cette découverte, déjà si difficile quand on a eu les vrais documents, -devient impossible quand on ne les a pas eus tous? - -Je vais dire maintenant comment je suis arrivé à la vérité. En -comparant entre eux tous les ordres donnés, non pas seulement aux -agents de confiance, mais aux agents qui n'étaient que des -instruments, en comparant les ordres politiques avec les ordres -militaires, et non-seulement avec les ordres militaires, mais avec les -ordres financiers même, en comparant ceux qui ont été donnés avec ceux -qui ont été exécutés, et avec quelques demi-confidences faites au -moment décisif, où il fallait enfin dire ce qu'on voulait pour être -obéi, je suis parvenu avec beaucoup de patience à démêler la vérité, -mais après des années de réflexions: et je dis des années, car il y a -un point sur lequel je n'ai été fixé qu'après trois ans de recherches. - -À présent que j'ai fait connaître la difficulté, je vais dire à -quelles conclusions je suis parvenu, et comment j'y suis parvenu. - -Que Napoléon ait de bonne heure conçu l'idée systématique de renverser -les Bourbons dans toute l'Europe, cela est incontestable. Mais cette -idée elle-même n'a commencé à naître dans son esprit qu'en 1806, après -la trahison de la cour de Naples, et après le détrônement de cette -cour prononcé au lendemain d'Austerlitz. Depuis, l'incapacité, -l'avilissement sans cesse croissant de la cour d'Espagne, ses -trahisons secrètes qu'on entrevoyait sans les connaître tout à fait, -enfin la fameuse proclamation par laquelle le prince de la Paix -appelait, la veille de la bataille d'Iéna, toute la nation espagnole -aux armes, confirmèrent Napoléon dans l'idée qu'il fallait faire subir -aux Bourbons d'Espagne le même traitement qu'aux Bourbons de Naples. -Mais à quel moment cette idée, d'abord générale et vague, devint-elle -un projet arrêté? Voilà la première question. Par quels moyens cette -idée, devenue un projet arrêté, dut-elle s'exécuter, car la cour -d'Espagne n'était pas assez hardie pour fournir par une levée de -boucliers le grief très-légitime qu'avait fourni la cour de Naples; -par quels moyens, dis-je, l'idée une fois arrêtée, dut-elle -s'exécuter, là est la seconde question et la plus difficile. - -On a dit que, le lendemain de la proclamation du prince de la Paix, -Napoléon conçut à Berlin même le projet de détrônement. La -correspondance de Napoléon, qui révèle à chaque instant ses moindres -impressions, fait foi du contraire. Après Iéna, il ne songea qu'à une -immense guerre au Nord. L'idée générale de se débarrasser plus tard -des Bourbons put se confirmer dans son esprit, mais le projet -d'exécution ne prit pas même naissance. On a dit qu'à Tilsit Napoléon -fut décidé à signer la paix par M. de Talleyrand, qui faisait valoir à -ses yeux la nécessité d'en finir au Nord pour reporter son attention -au Midi, c'est-à-dire en Espagne; qu'il fut même question avec -l'empereur Alexandre du détrônement des Bourbons d'Espagne, et que ce -détrônement fut consenti par Alexandre moyennant des sacrifices en -Orient. Tout cela est faux. Napoléon fut décidé à traiter à Tilsit, -par le sentiment de la difficulté; car 1807 ne fut autre chose qu'un -1812 heureux, heureux grâce à la qualité de l'armée à cette époque; -mais de l'Espagne, il n'en fut pas même question. La correspondance -secrète de M. de Caulaincourt est là pour l'attester, tout en effet -fut nouveau pour Alexandre quand il apprit les événements de Madrid. -On a donc calomnié la mémoire de ce prince en avançant cela. Napoléon -voulut signer la paix continentale à Tilsit, parce qu'il trouvait le -Niémen bien loin du Rhin; et il ne songea là qu'à une chose, à -contraindre l'Angleterre à la paix maritime par l'union de tout le -continent contre elle. - -Revenu à Paris en juillet 1807, Napoléon ne s'occupa d'abord que -d'administrer son empire, ce qu'il n'avait pas fait depuis un an, et -ensuite de tirer les conséquences de la politique de Tilsit. En effet, -tandis que le cabinet de Saint-Pétersbourg, chargé de la médiation, -adressait à l'Angleterre cette question: Voulez-vous la paix ou la -guerre, la paix avec tous, ou la guerre avec tous? Napoléon disposait -toute chose pour forcer les États restés neutres à se déclarer contre -l'Angleterre, dans le cas où elle se déciderait à continuer les -hostilités. Ces États restés neutres étaient le Danemark, l'Autriche -et le Portugal. Napoléon prépara une armée pour contraindre le -Portugal. Mais sa correspondance, la nature de ses ordres prouvent -qu'il ne songeait, à l'égard du Portugal, qu'à faire cesser la -neutralité de celui-ci. Lorsqu'en août et septembre 1807 l'Angleterre, -pour toute réponse à la question pressante de la Russie, répondit en -brûlant Copenhague, le cri de guerre fut général contre elle, et alors -seulement Napoléon songea à tirer parti de deux choses, la -prolongation forcée de l'état de guerre, et l'indignation universelle -excitée contre la Grande-Bretagne, indignation qui lui permettrait de -tenter de son côté ce qu'il n'aurait jamais osé se permettre en -d'autres temps. - -Il somma d'abord le Portugal, qui laissa bientôt voir sa complicité -secrète avec l'Angleterre, et il résolut de s'en emparer. Ne pouvant -pas le posséder directement, il eut l'idée de le partager avec -l'Espagne, moyennant la cession de la Toscane. C'est le moment -(octobre 1807) où la question de la Péninsule tout entière fut -visiblement soulevée dans son esprit, par la question du Portugal. Des -mots échappés dans ses lettres, de premiers ordres montrent une pensée -naissante, et naissante par suite des événements de Copenhague. C'est -à ce même moment que les indignes scènes de l'Escurial aboutirent au -projet insensé d'intenter un procès criminel au prince des Asturies, -pour le faire déclarer déchu de ses droits à la couronne, et les -transmettre on ne sait à qui, au prince de la Paix probablement, sous -le titre de régent. Alors il ressort des ordres de Napoléon que les -indignités de la cour d'Espagne furent une provocation pour son -ambition; car, en calculant la marche des courriers d'après les -vitesses de cette époque, on voit que c'est à la nouvelle même du -procès de l'Escurial que commencèrent les mouvements de troupes, -puisqu'un instant il alla jusqu'à prescrire de les faire partir en -poste, ordre suspendu depuis lorsqu'il reçut à Paris la nouvelle du -pardon royal accordé au prince des Asturies. - -Amené par l'événement de Copenhague et l'obligation de continuer la -guerre à prendre le Portugal, Napoléon eut ainsi l'esprit attiré vers -les affaires de la Péninsule, et par le procès de l'Escurial sa -volonté fut provoquée jusqu'à vouloir s'en mêler par la force. Un -répit ayant été la suite du pardon accordé à Ferdinand, il partit pour -l'Italie en novembre 1807. - -Il est évident par ce qui se passa à Mantoue avec Lucien Bonaparte que -Napoléon songeait alors à un mariage de l'une de ses nièces avec -Ferdinand, et qu'il n'était pas fixé sur le détrônement des Bourbons. -Cependant il donna en Italie même des ordres pour la marche des -troupes, et des ordres qui prouvent que ces troupes n'étaient pas de -simples renforts envoyés à l'armée de Portugal (comme seraient portés -à le croire ceux qui prétendent qu'avant la révolution d'Aranjuez -Napoléon ne pensait à rien), mais des troupes destinées à résoudre -l'affaire d'Espagne elle-même, puisque c'est en Italie qu'il organisa -la division Duhesme, chargée d'envahir la Catalogne. - -Arrivé à Paris en janvier 1808, ses ordres se multiplièrent, et -prouvent par leur succession rapide que la résolution mûrissait, et -qu'il voulait en finir avec les Bourbons d'Espagne. - -Il avait deux manières, ou trois, si l'on veut, de résoudre la -question: - -1º Donner une princesse française à Ferdinand, en n'exigeant aucun -sacrifice de la part de l'Espagne. - -2º Donner une princesse française, en exigeant les provinces de l'Èbre -et l'ouverture des colonies espagnoles. - -3º Détrôner les Bourbons. - -Quant au premier projet, le plus sage à mon avis, Napoléon ne dut pas -y songer long-temps, car il renvoya un peu après sa nièce en Italie. -Cette scène, attestée par des témoins oculaires, parmi lesquels un -frère de l'Empereur, ne peut laisser de doute. - -Quant au second projet, il a existé certainement, ou du moins il en a -été question; car une dépêche de M. Yzquierdo, reçue à Madrid par -Ferdinand au moment où son père abdiquait, et publiée par les -Espagnols, atteste la discussion de ce projet entre M. Yzquierdo et M. -de Talleyrand. De plus, il se trouve une lettre de M. de Talleyrand au -dépôt du Louvre, dans laquelle il expose à Napoléon ce même projet, -tandis que M. Yzquierdo l'exposait de son côté à la cour d'Espagne, et -à la même date. Le second projet a donc existé. Fut-il sérieux? Oui, à -un certain degré; car M. de Talleyrand ajoute ces mots dans sa dépêche -à l'Empereur: «Mon opinion est que si cela convenait à Votre Majesté, -on engagerait M. Yzquierdo, cependant avec un peu de peine, à signer; -toutefois en éloignant les troupes du séjour du roi.» Le projet d'en -finir, avec ou sans mariage, mais avec l'abandon des provinces de -l'Èbre et l'ouverture des colonies, avait donc une certaine réalité, -du moins dans l'esprit de M. de Talleyrand, qui était ici le confident -intime de l'Empereur. Mais ce projet était-il tout à fait sérieux? -Était-il autre chose qu'une éventualité que Napoléon se réservait, en -tendant véritablement à un autre but? Oui, et je crois en effet que -c'est là la vérité. Napoléon laissait discuter, dans le courant de -février et de mars 1808, le projet de terminer les affaires pendantes -avec l'Espagne par un abandon de ses provinces de l'Èbre et -l'ouverture de ses colonies, avec ou sans un mariage, mais en même -temps et plus sérieusement il tendait au détrônement. - -Voici les raisons qui déterminent ma conviction à ce sujet: - -1º Les expressions mêmes de M. de Talleyrand prouvent que le projet -n'était qu'à moitié sérieux, car si Napoléon n'avait eu que ce but, -l'avait eu sérieusement, on ne se serait pas borné à lui dire: _si -cela convenait à Votre Majesté_. Quand il tendait à un but déterminé, -son langage, celui de ses agents, s'empreignant de sa résolution, -prenaient un ton passionné, positif, et jamais le ton du doute. - -2º S'il n'avait voulu que s'approprier les provinces de l'Èbre, se -faire ouvrir les colonies, et conclure un mariage, il n'aurait pas eu -besoin d'encombrer l'Espagne de troupes; il n'aurait pas eu besoin de -donner des ordres mystérieux, de faire marcher sur Madrid par toutes -les routes à la fois; il n'aurait eu qu'une volonté à exprimer, et la -cour d'Espagne, après avoir peut-être résisté un moment, aurait cédé -infailliblement. Il aurait d'ailleurs dit clairement à Murat ce qu'il -voulait, au lieu de lui laisser le plus grand doute sur l'objet auquel -était destinée l'armée française. - -3º Enfin Napoléon, qui ne se décidait qu'à la dernière extrémité à -faire à la Russie le sacrifice de discuter le partage de l'empire -turc, ce qui était un pas vers le partage lui-même, n'aurait pas, vers -le milieu de février, moment de ses ordres définitifs, envoyé à la -Russie un leurre dangereux, en lui proposant d'exposer ses idées sur -un sujet aussi grave. Il n'y avait qu'un but aussi capital que le -détrônement des Bourbons qui pût le décider à acheter par un tel -sacrifice le concours ou le silence de la Russie. - -Ainsi, en février et mars 1808, tout prouve que les premier et second -projets, de marier Ferdinand avec une princesse française, en exigeant -ou n'exigeant pas des sacrifices territoriaux et commerciaux, -n'étaient plus sérieux, s'ils l'avaient jamais été, car les -expressions de M. de Talleyrand n'eussent pas été aussi dubitatives, -Napoléon n'eût pas envahi l'Espagne avec tant de forces et de mystère, -et fait de si grandes concessions à la Russie pour un projet qui était -secondaire et de peu d'importance, si on le compare aux gigantesques -projets du temps. - -Dès le mois de février et de mars il voulut donc détrôner les -Bourbons, bien qu'en aient dit ceux qui prétendent qu'il n'y fut amené -qu'à Bayonne même, après avoir vu le père et le fils, après avoir été -témoin de leur incapacité et de leur décadence morale. - -Mais une fois fixé sur le but qu'il se proposait, est-il aussi facile -de se fixer sur le moyen qu'il voulait employer? C'est sur ce point -que j'ai long-temps hésité, et je ne me suis fixé qu'après plusieurs -années de recherches et de réflexions. - -Napoléon ne dit à personne avant la révolution d'Aranjuez, -c'est-à-dire avant le détrônement du père par le fils, ce qu'il -voulait. Pas un de ses ministres ne l'a su. Murat, comme on l'a vu, -l'ignorait absolument. - -L'idée m'est venue, mais sans preuves, qu'il avait voulu les faire -partir en les effrayant, à l'exemple de la maison de Bragance. Cette -idée m'est venue la première, et elle est restée la dernière dans mon -esprit, après beaucoup de vicissitudes. - -En lisant jusqu'à cinq et six fois la correspondance de Napoléon, -surtout avec Murat, j'ai vu tour à tour cette conviction se former en -moi, et puis se détruire. D'abord j'ai été frappé d'une remarque. -Napoléon ne cesse de dire à Murat: Observez le plus grand ordre, -ménagez la population, évitez toute collision (ce qui signifie qu'il -voulait faire vider le trône sans coup férir, pour ne pas avoir une -guerre avec la nation); mais il ajoute: _Soyez rassurant pour la cour -d'Espagne, donnez-lui de bonnes paroles_. - -Le 14 mars il écrit à Murat: «J'ai ordonné que le 17 on demande le -passage par Madrid de 50 mille hommes destinés à se rendre à Cadix. -Vous vous conduirez selon la réponse qui sera faite. _Mais tâchez -d'être le plus rassurant possible._» - ---Le 16 mars il écrit: «Continuez à tenir de bons propos. _Rassurez le -roi, le prince de la Paix, le prince des Asturies, la reine._» - ---Le 19 il écrit: «Je suppose que vous recevrez cette lettre à Madrid, -_où j'ai fort à coeur d'apprendre que vos troupes sont entrées -paisiblement et de l'aveu du roi; que tout se passe paisiblement_. -J'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de Tournon et d'Yzquierdo, -pour savoir le parti à prendre pour arranger les affaires. Annoncez -mon arrivée à Madrid. Tenez une sévère discipline parmi les troupes. -Ayez soin que leur solde soit payée, afin qu'elles puissent répandre -de l'argent.» - ---Le 25 il écrit: «Je reçois votre lettre du 15 mars. J'apprends avec -peine que le temps est mauvais; il fait ici le plus beau temps du -monde. Je suppose que vous êtes arrivé à Madrid depuis avant-hier. Je -vous ai déjà fait connaître que votre première affaire était de -reposer et approvisionner vos troupes, _de vivre dans la meilleure -intelligence avec le roi et la cour, si elle restait à Aranjuez_, de -déclarer que l'expédition de Suède et les affaires du Nord me -retiennent encore quelques jours, mais que je ne vais pas tarder à -venir. Faites, dans le fait, arranger ma maison. Dites publiquement -que vos ordres sont de rafraîchir à Madrid et d'attendre l'Empereur, -et que vous êtes certain de ne pas sortir de Madrid que Sa Majesté ne -soit arrivée. - -»Ne prenez aucune part aux différentes factions qui partagent le pays. -Traitez bien tout le monde, et ne préjugez rien du parti que je dois -prendre. Ayez soin de tenir toujours bien approvisionnés les magasins -de Buitrago et d'Aranda.» - -Au premier aspect ces ordres n'indiquent pas le projet d'effrayer la -cour d'Espagne, et après les avoir lus j'ai écarté l'idée que Napoléon -eût voulu la faire partir en l'effrayant. Puis en les relisant j'ai -reconnu que Napoléon n'était rassurant que pour entrer dans Madrid, et -pour éviter avant d'y entrer une collision. Ainsi, dans la lettre du -14 mars, citée la première, j'ai remarqué ces mots: «Quelles que -soient les intentions de la cour d'Espagne, vous devez comprendre que -ce qui est surtout utile, c'est d'_arriver à Madrid sans hostilités_, -d'y faire camper les corps par division pour les faire paraître plus -nombreux, pour faire reposer mes troupes et les réapprovisionner de -vivres. Pendant ce temps mes différends s'arrangeront avec la cour -d'Espagne. _J'espère que la guerre n'aura pas lieu, ce que j'ai fort à -coeur._ Si je prends tant de précautions, c'est que mon habitude est -de ne rien donner au hasard. Si la guerre avait lieu, votre position -serait plus belle, puisque vous auriez sur vos derrières une force -plus que suffisante pour les protéger, et sur votre flanc gauche la -division Duhesme, forte de 14 mille hommes.» - -Dans celle du 16, en poursuivant j'ai trouvé ces mots: «Continuez à -tenir de bons propos. Rassurez le roi, le prince de la Paix, le prince -des Asturies, la reine. _Le principal est d'arriver à Madrid_, d'y -reposer vos troupes, et d'y refaire vos vivres. Dites que je vais -arriver, afin de concilier et d'arranger les affaires. - -»_Surtout ne commettez aucune hostilité, à moins d'y être obligé._ -J'espère que tout peut s'arranger, et _il serait dangereux -d'effaroucher ces gens-là._» - -L'intention était donc évidente, Napoléon voulait entrer sans -collision, et être rassurant tout juste autant qu'il le fallait pour -éviter d'en venir aux mains. Mais en comparant bien les divers -passages entre eux, en consultant l'ensemble de ses dispositions, je -suis enfin revenu à l'idée que s'il voulait éviter une collision avec -la population, il voulait cependant faire partir la cour. - -En effet tout lui annonçait le projet de départ. On le lui mandait -tous les jours de Madrid. M. Yzquierdo, s'entretenant avec M. de -Talleyrand, avait avoué le projet. Dans cet état de choses, instruit -comme il l'était, Napoléon savait qu'il suffisait de laisser faire -pour que la fuite eût lieu. Il y a plus: il aurait suffi d'un seul -acte de sa volonté pour l'empêcher, car les troupes françaises étaient -arrivées le 19 sur le Guadarrama. Un simple mouvement de cavalerie sur -Aranjuez pouvait en quelques heures envelopper la cour et l'arrêter. -Il y aurait eu quelque chose de plus facile encore, c'eût été en -prenant la direction la moins alarmante, celle de Talavera, qui -pouvait passer pour un renfort à Junot, d'entourer Aranjuez et -d'empêcher toute fuite. Mais il y a un passage de la correspondance -plus décisif que tout le reste, et qui laisse peu de doutes à ce -sujet. Le voici. Murat, ne sachant pas comment se comporter, à la -nouvelle partout répandue que la cour allait fuir, adresse à Napoléon -cette question: Si la cour veut partir pour Séville, dois-je la -laisser partir?--Napoléon répond le 23 mars: - -«Je suppose que vous êtes arrivé aujourd'hui ou que vous arriverez -demain à Madrid. Vous tiendrez là une bonne discipline. _Si la cour -est à Aranjuez, vous l'y laisserez tranquille, et vous lui montrerez -de bons sentiments d'amitié. Si elle s'est retirée à Séville, vous l'y -laisserez également tranquille._ Vous enverrez des aides-de-camp au -prince de la Paix pour lui dire qu'il a mal fait d'éviter les troupes -françaises, qu'il ne doit faire aucun mouvement hostile, que le roi -d'Espagne n'a rien à craindre de nos troupes.» - -Maintenant, si on songe que Napoléon fit partir M. Yzquierdo de Paris -(une lettre de Duroc contient en effet l'invitation de partir tout de -suite), qu'il le fit partir rempli d'épouvante, et qu'en portant 80 -mille hommes sur Madrid il ne voulut jamais donner une seule -explication, il est évident que tout fut calculé pour amener le -départ, qui eut lieu effectivement, autant du moins qu'il dépendit de -la cour d'Espagne. - -On pourrait dire, il est vrai, que Napoléon voulait les envelopper, -s'emparer d'eux, et proclamer ensuite la déchéance. D'abord il aurait -pu les envelopper et ne le fit pas; secondement c'eût été un acte de -violence ouverte et injustifiable. La fuite en Andalousie était bien -mieux son fait, puisqu'elle laissait le trône vacant, et fournissait -la solution cherchée. - -Arrivé à ce point, j'aurais été convaincu que le projet de Napoléon -était de forcer la cour d'Espagne à s'enfuir, sans une objection -grave, et tellement grave qu'elle m'a fait hésiter plusieurs fois, et -abandonner l'opinion que j'avais conçue. Cette objection est celle-ci: -Le départ des Bourbons et leur fuite entraînait la perte des colonies. -Or l'Espagne sans ses colonies était, de l'avis de tout le monde, une -charge des plus onéreuses. Tout le commerce du Midi ne cessait de -répéter à Bayonne: Surtout qu'on ne nous ménage pas le même résultat -qu'en Portugal.-- - -Or envoyer les Bourbons en Amérique, c'était justement reproduire ce -résultat, car les Bourbons auraient insurgé les colonies contre la -royauté de Joseph, et en même temps les auraient ouvertes aux Anglais, -ce qu'il fallait avant tout éviter. - -Devant cette objection j'ai été fort perplexe, et j'ai long-temps -cessé de croire que Napoléon eût voulu amener la fuite de la cour -d'Espagne. Pourtant la facilité de fuir qui leur était laissée, -l'ordre même de les laisser fuir combiné avec l'épouvante inspirée de -Paris par le départ de M. Yzquierdo, étaient aussi des faits -concluants que je ne pouvais négliger. Dans ce conflit de pensées, -j'ai fait une remarque, c'est qu'il y avait à Cadix une flotte -française, maîtresse de la rade, et que peut-être Napoléon songeait à -s'en servir pour arrêter les Bourbons fugitifs, et moralement perdus -par leur fuite aux yeux de la nation espagnole. Les ayant d'un côté -poussés à vider le trône pour s'en emparer, il les aurait de l'autre -arrêtés au moment de leur embarquement pour l'Amérique. Cette -réflexion a été pour moi un trait de lumière, car elle expliquait et -résolvait toutes les objections. Cependant ce n'était qu'une -conjecture. Je me suis mis à relire toute la correspondance de M. -Decrès, et j'y ai trouvé la circonstance suivante: c'est qu'un ordre -chiffré, envoyé à l'amiral Rosily, n'avait pu être lu parce que le -chiffre du consulat était perdu, et que l'amiral Rosily dépêchait à -Paris un officier sûr et capable pour recevoir la confidence restée -impénétrable à cause de la perte du chiffre. Cette circonstance a été -pour moi une confirmation frappante de ma première conjecture. Que -pouvait signifier en effet cette dépêche chiffrée? L'ordre de sortir -de Cadix pour aller à Toulon? Mais cet ordre avait été donné trois ou -quatre fois en lettres en clair, c'est-à-dire sans employer la -précaution du chiffre. Il fallait donc que ce fût autre chose, et -quelque chose de plus secret encore. J'ai dès lors été certain que ce -devait être l'ordre d'arrêter la famille fugitive. Je me suis livré -aux Affaires étrangères à de nouvelles recherches, mais la dépêche ne -s'y est pas trouvée. Je n'avais guère d'espoir de la trouver à la -Marine, où les archives, quoique tenues avec beaucoup d'ordre, ne -contiennent presque rien. Néanmoins j'ai fait une tentative, et, -contre mon attente, j'ai trouvé à la Section historique la dépêché -chiffrée, heureusement accompagnée du chiffre, et conçue en ces -termes: «Je (c'est M. Decrès qui parle) ne cherche point à pénétrer -l'objet de l'entrée des troupes françaises en Espagne. La seule chose -qui m'occupe, c'est qu'ainsi que moi vous avez à répondre à Sa Majesté -de son escadre. Prenez donc une position qui vous éloigne autant que -possible des plus fortes batteries, et qui en même temps puisse -défendre la rade contre une attaque intérieure ou extérieure. Vous -avez des vivres qui vous serviront en cas de besoin au mouillage. Ayez -bien soin de ne laisser paraître aucune inquiétude, mais tenez-vous en -garde contre tout événement, et cela sans affectation, et seulement -comme mesure résultant des ordres que vous avez de partir. Placez le -vaisseau espagnol au milieu et sous le canon des Français. - -»_Si la cour d'Espagne, par des événements ou une folie qu'on ne peut -guère prévoir, voulait renouveler la scène de Lisbonne, opposez-vous à -son départ._ Laissez courir l'état actuel des choses autant qu'il sera -possible; mais s'il y avait une crise, ne permettez aucun parlementage -avec les Anglais, et jusque-là paraissez bien n'avoir aucune espèce de -méfiance; mais avisez dans le silence à la sûreté de l'escadre et à ce -qu'exige de votre sagacité et dignité personnelle le service de Sa -Majesté.» (21 février 1808.) - -J'ai naturellement éprouvé une vive satisfaction de voir la vérité -découverte, et en même temps un vrai chagrin de trouver une vérité -aussi fâcheuse, qui du reste était la conséquence du projet de -détrôner les Bourbons. - -Dès ce moment le projet de Napoléon est devenu évident pour moi. -D'abord il faut remarquer la date du 21, époque des ordres contenant -le plan tout entier: départ de Murat, instructions à ce lieutenant, -composition de toute l'armée, départ de M. Yzquierdo, départ de M. de -Tournon... ordres à Junot...--On remarquera secondement la combinaison -de cet ordre avec celui de Murat, de laisser partir la cour si elle -voulait partir. L'un ne contredit pas l'autre, mais tous deux se -combinent ensemble. Napoléon voulait le départ de Madrid, pour que le -trône fût vacant; mais non le départ de Cadix, pour que les colonies -ne fussent point insurgées. - -On voit par quel travail sur les documents les plus authentiques il -m'a fallu arriver à la vérité; et j'ose dire que la postérité n'en -saura pas davantage, car Napoléon n'a rien dit à ce sujet; Murat n'a -laissé que sa correspondance; le général Savary a laissé des Mémoires -inexacts (contredits par sa propre correspondance); M. de Laforêt m'a -écrit à moi-même qu'il n'avait rien su; le prince Cambacérès dit dans -ses Mémoires qu'il n'a rien su; les comtes de Tournon et Lobau n'ont -laissé que leur correspondance, que j'ai eue; M. Yzquierdo n'a laissé -que quelques lettres que j'ai lues au dépôt du Louvre. Je conclus donc -qu'on n'en saura pas plus dans l'avenir, et que la vérité est la -suivante: - -Napoléon ne songea à l'invasion de l'Espagne comme à un projet arrêté -qu'après Tilsit, et point avant. - -Après Tilsit, avant Copenhague, il ne songea qu'à fermer les ports du -Portugal à la Grande-Bretagne. - -Après Copenhague, la guerre se prolongeant à outrance, il voulut -profiter de la prolongation de la guerre pour tout finir au midi de -l'Europe. - -Il désira d'abord partager le Portugal avec l'Espagne; et les -événements de l'Escurial le provoquant, il voulut tout à coup se mêler -des affaires d'Espagne de vive force. - -Le pardon du prince des Asturies lui fit momentanément ajourner ses -projets. - -En Italie et à Paris il flotta entre divers plans, un mariage, un -démembrement de territoire avec partage des colonies, un détrônement. - -Peu à peu il se décida, en janvier et février, pour ce dernier projet, -celui du détrônement. - -Ce qui le prouve, c'est le mystère des ordres, l'accumulation -extraordinaire des troupes, la concession à la Russie du partage de -l'empire ottoman, toutes choses inutiles, dont il n'avait pas besoin -pour tout projet secondaire, comme le mariage et la prise d'une ou -deux provinces. - -Enfin, une fois fixé sur le détrônement, il voulut amener sans -collision la fuite en Andalousie, et en prévenir les suites pour les -colonies par l'arrestation de la famille royale dans les eaux de -Cadix. - -Voilà, suivant moi, la vérité, avec une rigoureuse impartialité, et -telle qu'elle ressort de documents authentiques, les seuls que la -postérité puisse espérer. - -Il ne reste plus qu'un doute, c'est celui qu'une lettre venue de -Sainte-Hélène, portant la date du 29 mars, adressée à Murat, et -blâmant toute sa conduite, pourrait faire naître. Je vais la discuter -et l'éclaircir dans la note suivante. - - - - -NOTE DU LIVRE XXX. - -(VOIR PAGE 547.) - - -La lettre dont je viens de parler, imprimée dans le _Mémorial de -Sainte-Hélène_, pour la première fois, si je ne me trompe, reproduite -depuis dans une multitude d'ouvrages, a été, de ma part, le sujet de -nombreuses recherches pour en constater l'authenticité, sur laquelle -j'ai souvent eu des doutes. Je vais dire quels ont été mes motifs de -contester d'abord cette authenticité, et mes motifs définitifs d'y -croire, après de minutieux rapprochements qui m'ont permis de me faire -à ce sujet une conviction entière. - -Il faut d'abord commencer par citer la lettre textuellement: - - «29 mars 1808. - -»Monsieur le grand-duc de Berg, je crains que vous ne me trompiez sur -la situation de l'Espagne, et que vous ne vous trompiez vous-même. -L'affaire du 19 mars a singulièrement compliqué les événements: je -reste dans une grande perplexité. Ne croyez pas que vous attaquiez une -nation désarmée, et que vous n'ayez que des troupes à montrer pour -soumettre l'Espagne. La révolution du 20 mars prouve qu'il y a de -l'énergie chez les Espagnols. Vous avez affaire à un peuple neuf; il a -tout le courage, et il aura tout l'enthousiasme que l'on rencontre -chez des hommes que n'ont point usés les passions politiques. - -»L'aristocratie et le clergé sont les maîtres de l'Espagne; s'ils -craignent pour leurs priviléges et pour leur existence, ils feront -contre nous des levées en masse qui pourront éterniser la guerre. J'ai -des partisans; si je me présente en conquérant, je n'en aurai plus. - -»Le prince de la Paix est détesté, parce qu'on l'accuse d'avoir livré -l'Espagne à la France; voilà le grief qui a servi l'usurpation de -Ferdinand; le parti populaire est le plus faible. - -»Le prince des Asturies n'a aucune des qualités qui sont nécessaires -au chef d'une nation; cela n'empêchera point que, pour nous l'opposer, -on n'en fasse un héros. Je ne veux pas qu'on use de violence envers -les personnages de cette famille: il n'est jamais utile de se rendre -odieux et d'enflammer les haines. L'Espagne a plus de cent mille -hommes sous les armes, c'est plus qu'il n'en faut pour soutenir avec -avantage une guerre intérieure; divisés sur plusieurs points, ils -peuvent servir de noyau au soulèvement total de la monarchie. - -»Je vous présente l'ensemble des obstacles qui sont inévitables, il en -est d'autres que vous sentirez. - -»L'Angleterre ne laissera pas échapper cette occasion de multiplier -nos embarras: elle expédie journellement des avisos aux forces qu'elle -tient sur les côtes de Portugal et dans la Méditerranée; elle fait des -enrôlements de Siciliens et de Portugais. - -»La famille royale n'ayant point quitté l'Espagne pour aller s'établir -aux Indes, il n'y a qu'une révolution qui puisse changer l'état de ce -pays: c'est peut-être le pays de l'Europe qui y est le moins préparé. -Les gens qui voient les vices monstrueux de ce gouvernement et -l'anarchie qui a pris la place de l'autorité légale, sont le plus -petit nombre; le plus grand nombre profite de ces vices et de cette -anarchie. - -»Dans l'intérêt de mon empire, je puis faire beaucoup de bien à -l'Espagne. Quels sont les meilleurs moyens à prendre? - -»Irai-je à Madrid? Exercerai-je l'acte d'un grand protectorat en -prononçant entre le père et le fils? Il me semble difficile de faire -régner Charles IV; son gouvernement et son favori sont tellement -dépopularisés qu'ils ne se soutiendraient pas trois mois. - -»Ferdinand est l'ennemi de la France, c'est pour cela qu'on l'a fait -roi. Le placer sur le trône sera servir les factions qui, depuis -vingt-cinq ans, veulent l'anéantissement de la France. Une alliance de -famille serait un faible lien: la reine Élisabeth et d'autres -princesses françaises ont péri misérablement, lorsqu'on a pu les -immoler impunément à d'atroces vengeances. Je pense qu'il ne faut rien -précipiter, qu'il convient de prendre conseil des événements qui vont -suivre..... Il faudra fortifier les corps d'armée qui se tiendront sur -les frontières du Portugal et attendre..... - -»Je n'approuve pas le parti qu'a pris V. A. I. de s'emparer aussi -précipitamment de Madrid. Il fallait tenir l'armée à dix lieues de la -capitale. Vous n'aviez pas l'assurance que le peuple et la -magistrature allaient reconnaître Ferdinand sans contestation. Le -prince de la Paix doit avoir, dans les emplois publics, des partisans; -il y a d'ailleurs un attachement d'habitude au vieux roi, qui pourrait -produire des résultats. Votre entrée à Madrid, en inquiétant les -Espagnols, a puissamment servi Ferdinand. J'ai donné ordre à Savary -d'aller auprès du vieux roi voir ce qui se passe. Il se concertera -avec V. A. I. J'aviserai ultérieurement au parti qui sera à prendre; -en attendant, voici ce que je juge convenable de vous prescrire: Vous -ne m'engagerez à une entrevue, en Espagne, avec Ferdinand, que si vous -jugez la situation des choses telle que je doive le reconnaître comme -roi d'Espagne. Vous userez de bons procédés envers le roi, la reine et -le prince Godoy. Vous exigerez pour eux et vous leur rendrez les mêmes -honneurs qu'autrefois. Vous ferez en sorte que les Espagnols ne -puissent pas soupçonner le parti que je prendrai: cela ne vous sera -pas difficile, je n'en sais rien moi-même. - -»Vous ferez entendre à la noblesse et au clergé que, si la France doit -intervenir dans les affaires d'Espagne, leurs priviléges et leurs -immunités seront respectés. Vous leur direz que l'Empereur désire le -perfectionnement des institutions politiques de l'Espagne, pour la -mettre en rapport avec l'état de civilisation de l'Europe, pour la -soustraire au régime des favoris..... Vous direz aux magistrats et aux -bourgeois des villes, aux gens éclairés, que l'Espagne a besoin de -recréer la machine de son gouvernement; qu'il lui faut des lois qui -garantissent les citoyens de l'arbitraire et des usurpations de la -féodalité, des institutions qui raniment l'industrie, l'agriculture et -les arts. Vous leur peindrez l'état de tranquillité et d'aisance dont -jouit la France, malgré les guerres où elle s'est trouvée engagée, la -splendeur de la religion, qui doit son rétablissement au concordat que -j'ai signé avec le Pape. Vous leur démontrerez les avantages qu'ils -peuvent tirer d'une régénération politique: l'ordre et la paix dans -l'intérieur, la considération et la puissance à l'extérieur. Tel doit -être l'esprit de vos discours et de vos écrits. Ne brusquez aucune -démarche. Je puis attendre à Bayonne, je puis passer les Pyrénées, et, -me fortifiant vers le Portugal, aller conduire la guerre de ce côté. - -»Je songerai à vos intérêts particuliers, n'y songez pas vous-même... -Le Portugal restera à ma disposition... Qu'aucun projet personnel ne -vous occupe et ne dirige votre conduite; cela me nuirait et vous -nuirait encore plus qu'à moi. Vous allez trop vite dans vos -instructions du 14. La marche que vous prescrivez au général Dupont -est trop rapide; à cause de l'événement du 19 mars, il y a des -changements à faire. Vous donnerez de nouvelles dispositions; vous -recevrez des instructions de mon ministre des affaires étrangères. -J'ordonne que la discipline soit maintenue de la manière la plus -sévère: point de grâce pour les plus petites fautes. L'on aura pour -l'habitant les plus grands égards; l'on respectera principalement les -églises et les couvents. - -»L'armée évitera toute rencontre, soit avec les corps de l'armée -espagnole, soit avec des détachements; il ne faut pas que d'aucun côté -il soit brûlé une amorce. - -»Laissez Solano dépasser Badajoz, faites-le observer; donnez vous-même -l'indication des marches de mon armée pour la tenir toujours à une -distance de plusieurs lieues des corps espagnols. Si la guerre -s'allumait, tout serait perdu. - -»C'est à la politique et aux négociations qu'il appartient de décider -des destinées de l'Espagne. Je vous recommande d'éviter des -explications avec Solano, comme avec les autres généraux et les -gouverneurs espagnols. - -»Vous m'enverrez deux estafettes par jour; en cas d'événements -majeurs, vous m'expédierez des officiers d'ordonnance; vous me -renverrez sur-le-champ le chambellan de Tournon, qui vous porte cette -dépêche; vous lui remettrez un rapport détaillé. Sur ce, etc. - -»Signé NAPOLÉON.» - -Avant de parler de l'authenticité de cette lettre, je dois dire un mot -de la portée qu'on cherche à lui donner. On veut y voir la preuve que -Napoléon n'approuva rien de ce qui fut fait en Espagne, que tout fut -fait à son insu, malgré lui, par l'imprudente légèreté de Murat, par -son impatiente ambition. C'est une très-fausse induction, car la -veille du jour où cette lettre fut écrite, le lendemain, et pendant -tout le temps qui suivit, Napoléon écrivit une longue suite de lettres -ordonnant point par point, à Murat, tout ce qui fut exécuté; et quand -celui-ci, inspiré par les événements, prit quelque chose sur lui, il -se trouva que Napoléon lui ordonnait les mêmes choses de Paris ou de -Bayonne. Si, par exemple, Murat entra dans Madrid le 23, il avait -l'ordre formel d'y entrer un ou deux jours avant. On tire donc de -cette lettre une fausse induction quand on veut en profiter pour -exonérer Napoléon de la responsabilité des événements d'Espagne et -rejeter cette responsabilité sur Murat. Elle n'est et ne peut être -qu'une inconséquence d'un moment, placée au milieu de la conduite la -plus soutenue, la plus obstinément persévérante: inconséquence, il est -vrai, pleine de génie, car on ne peut pas prévoir d'une manière plus -extraordinaire ce qui arriva depuis; mais inconséquence enfin, car -pour un moment Napoléon cessa de vouloir ce qu'il voulait la veille, -ce qu'il voulut encore le lendemain, et put paraître éclairé par une -lumière surnaturelle qui lui révélait l'avenir tout entier. Cette -inconséquence, d'abord invraisemblable, ne présente donc aucun intérêt -pour la justification de Napoléon. Mais elle en présente beaucoup pour -l'histoire de l'esprit humain; car on se demande avec curiosité -comment il se fait qu'un des génies les plus fermes, les plus résolus -qui aient paru dans le monde, ait pu dans un court intervalle de temps -voir les choses sous la face la plus contraire, et vouloir un tout -autre résultat que celui qu'il voulait dans l'instant d'auparavant, et -que celui qu'il voulut dans l'instant d'après. Pourtant, quand on -connaît le coeur humain, quand on a surtout appris à le connaître dans -les grandes affaires, on ne sait que trop que les plus puissantes -volontés sont sujettes à ce va-et-vient des événements, et que les -plus grandes résolutions ont souvent failli n'être pas prises. Il y a -telle victoire restée immortelle qui a failli n'être pas remportée, -parce qu'il a tenu à la plus légère circonstance que la bataille ne -fut pas livrée. L'inconséquence est donc très-ordinaire; car il arrive -aux plus grands esprits, aux plus grands caractères, de varier avant -de se résoudre. La lettre en question notamment prouve d'une manière -bien frappante à quel point Napoléon savait voir le côté contraire -des résolutions qu'il prenait, et de quelle extraordinaire prévoyance -il était doué, mais de combien peu de poids était cette prévoyance -quand ses passions l'entraînaient. J'ai donc mis un intérêt -philosophique en quelque sorte à rechercher ce qu'il fallait penser de -l'authenticité de cette lettre, et voici par quelles opinions diverses -j'ai passé avant de me fixer définitivement pour l'affirmative. - -Au premier aspect, la lettre est si admirable de pensée et de langage -qu'on ne doute pas qu'elle ne soit de Napoléon lui-même. Lui seul en -effet a écrit de ce ton sur les grandes affaires politiques et -militaires. Elle a produit ce même effet sur tous les écrivains qui se -sont occupés jusqu'ici de Napoléon. Mais ces écrivains, ne connaissant -rien ou presque rien des vrais documents, n'ont pu comme moi être -frappés des contradictions qu'elle présente avec d'autres données -historiques tout à fait certaines, et n'ont pas même pris la peine de -mettre en question son authenticité. Pour moi cependant il y a eu des -raisons de douter de cette authenticité tellement graves, que je ne -sais pas si aux yeux des vrais critiques je parviendrai à les -détruire. - -Ainsi d'abord cette lettre est en contradiction formelle avec tout ce -qui précède et tout ce qui suit. Les uns l'ont datée du 27, les autres -du 29 mars (la vraie date, comme on le verra, ne peut être que du 29). -Eh bien, il y a du 27, il y a du 30, des lettres de Napoléon qui -disent exactement le contraire, c'est-à-dire qui approuvent Murat en -tout, qui non-seulement approuvent, mais qui prescrivent l'entrée dans -Madrid, qui prescrivent le plan au moyen duquel on s'empara de toute -la famille d'Espagne. C'est enfin la seule lettre de ce genre, dans -une immense correspondance, qui soit en opposition avec la conduite -suivie par Murat et ordonnée par Napoléon. - -Secondement, tandis que toutes les lettres de Napoléon se trouvent au -dépôt du Louvre, celle-là ne s'y trouve pas. Il est vrai que cette -preuve n'est pas absolue, car sur 40 mille lettres de l'Empereur, il y -en a çà et là quelques-unes qui n'y sont pas, et la lettre dont il -s'agit pourrait bien être du nombre, infiniment petit, de celles dont -la minute n'a pas été conservée. Il n'y en a peut-être pas 100 sur -40,000 dans ce cas. Il y a plus encore: une lettre de l'Empereur, dont -voici un extrait, énumère toutes les lettres qu'il a écrites dans ces -journées, et ne mentionne point celle dont il s'agit. Arrivé à -Bordeaux, et rappelant l'une après l'autre les lettres qu'il a -successivement adressées à Murat, il lui dit: «_Je reçois votre lettre -du 3 à minuit, par laquelle je vois que vous avez reçu ma lettre du 27 -mars. Celle du 30 et Savary qui doit vous être arrivé, vous auront -fait connaître encore mieux mes intentions. Le général Reille part à -l'instant pour se rendre près de vous..._» Ainsi pas un mot de la -lettre du 29. Comment imaginer qu'il ne l'eût pas énumérée si elle -avait été écrite, surtout cette lettre contredisant tout ce qu'il -avait ordonné le 27 et le 30? Il aurait dû au moins la mentionner en -déclarant qu'il fallait la considérer comme non avenue. - -Mais la non-existence de cette minute au Louvre acquiert une -signification plus grande par une autre circonstance, qui est la -suivante. La correspondance fort volumineuse de Murat, sans laquelle -on ne peut pas connaître et raconter les événements d'Espagne, est -tout entière au Louvre. Elle contient la réponse la plus exacte, la -plus minutieuse, aux moindres lettres de l'Empereur. On peut dire -qu'avec cette correspondance on a sur tous les points la demande et la -réponse. Or il n'y a pas une seule lettre de Murat en réponse à cette -lettre si importante, si grave, si différente de ce qui lui avait été -prescrit. Murat, dans cette correspondance, paraît sentir avec une -vivacité extrême les moindres reproches de l'Empereur, et il n'aurait -pas dit un mot d'une lettre si gravement improbative, si différente -surtout de ce qui avait précédé et suivi! Cela est évidemment -impossible. On ne peut plus conserver de doute quand on ajoute qu'à la -date du 4 avril, onze heures du soir, Murat dit: _M. de Tournon est -arrivé ce soir; il aura trouvé le logement de Votre Majesté tout -fait_. Murat n'ajoute pas: Il m'a remis votre lettre... etc. Il est -évident que M. de Tournon ne lui avait rien remis, et surtout rien -d'aussi grave que la lettre en question. Je crois donc que la lettre -ne fut pas remise; ce qui ne prouve pas toutefois qu'elle n'eût pas -été écrite, comme je vais le démontrer tout à l'heure. - -Ainsi la contradiction qu'implique cette lettre avec tout ce qui -précède et suit, sa non-existence au dépôt du Louvre, le silence de -Napoléon, le silence de Murat à son sujet, m'ont fait douter de son -authenticité, et m'ont démontré au moins qu'elle n'avait pas été -remise. - -Maintenant voici comment son authenticité a été rétablie à mes yeux, -et comment je suis arrivé à croire qu'elle avait été écrite sans avoir -été remise. Qu'elle soit de Napoléon, je n'en saurais douter; et -chaque fois que je l'ai relue, et je l'ai lue vingt fois peut-être, -j'en ai été persuadé davantage. Les falsificateurs peuvent jouer le -style, ils ne savent pas jouer la pensée; et surtout il aurait fallu -qu'ils fussent au milieu des événements pour pouvoir, avec autant de -précision, parler du départ du général Savary, de la commission donnée -à M. de Tournon, et de quantité d'autres particularités de la même -nature dont cette lettre est remplie. Il y a notamment un détail qui -lui donne à mes yeux son authenticité complète, et ce détail est le -suivant: Napoléon dit à Murat: _Vous allez trop vite dans vos -instructions du 14 au général Dupont_. Or, il y a, en effet, des -instructions du 14 au général Dupont, qui méritent bien le reproche -que leur adresse Napoléon en se plaçant au point de vue où il se -plaçait dans le moment; car, en portant trop vite le général Dupont en -avant, Murat laissait les derrières de l'armée en prise aux -tentatives du général espagnol Taranco, rappelé du Portugal par les -ordres du prince de la Paix. Les falsificateurs ne pouvaient pas -savoir ce détail, qui ne peut être connu que lorsqu'on a lu -minutieusement les ordres militaires de Napoléon. J'ajoute que ce -détail prouve encore que le falsificateur ne pourrait pas être -Napoléon lui-même, essayant à Sainte-Hélène de fabriquer une lettre -après coup pour se justifier de la plus grave faute de son règne; car, -indépendamment de ce qu'il avait trop d'orgueil pour agir ainsi, -n'ayant pas même voulu se justifier par le mensonge de la mort du duc -d'Enghien, il était impossible qu'il inventât cette circonstance des -ordres du 14, attendu qu'il n'avait pas à Sainte-Hélène les pièces du -Louvre; et j'ai la preuve par ce qu'il a écrit à Sainte-Hélène que, -sans vouloir mentir, il se trompait sur les dates et sur les faits -quand il n'avait pas les pièces sous les yeux. Les meilleures mémoires -sont exposées à ces erreurs, et je l'ai souvent éprouvé en comparant -les écrits contemporains avec les correspondances de leurs auteurs. - -La lettre, outre son style, porte donc avec elle la preuve de son -authenticité. Mais comment alors expliquer la contradiction de cette -lettre avec ce qui précède et ce qui suit, et surtout le silence de -Murat, qui n'en accuse pas même réception? Voici de quelle manière -j'ai essayé d'y parvenir. - -J'ai trouvé au Louvre la correspondance de M. de Tournon. J'y ai vu -que seul de tous les agents français il avait blâmé l'entreprise -d'Espagne, et avait supplié Napoléon de suspendre toute résolution à -ce sujet avant d'avoir vu lui-même le pays de ses propres yeux. J'ai -lu en outre dans la correspondance de Murat, que lui Murat, le général -Grouchy et autres avaient beaucoup ri à Somosierra des sombres -terreurs de M. de Tournon; j'y ai lu de vives instances pour que -Napoléon ne prît aucune décision d'après ce que lui dirait M. de -Tournon. Il était donc le contradicteur, et le seul, de Murat et de -son état-major. J'ai encore trouvé la preuve, dans la correspondance -de M. de Tournon, qu'il resta jusqu'au 24 au soir à Burgos, attendant -l'Empereur avec impatience. Il est authentiquement prouvé qu'il arriva -à Paris quelques jours après. Il ne put en marchant fort vite arriver -avant le 29; ce qui place la lettre en question au plus tôt à la date -du 29, puisqu'il y est dit que M. de Tournon devait la remettre. -Arrivé le 29, il trouva l'Empereur sans nouvelles; car, Murat n'ayant -écrit ni le 22 ni le 23, Napoléon dut passer deux jours sans dépêches -d'Espagne, et ce durent être le 28, le 29 ou le 30, répondant aux 22 -et 23, à cause du temps qu'il fallait alors pour le trajet de Madrid à -Paris. Aussi n'y a-t-il aucune lettre de l'Empereur, ni le 28 ni le 29 -(si ce n'est celle en question). M. de Tournon, trouvant l'Empereur -inquiet comme on l'est toujours lorsqu'on manque de nouvelles dans de -graves événements, et les événements étaient graves en effet, car en -ce moment il savait Murat aux portes de Madrid et prêt à y entrer, M. -de Tournon dut exercer une grande influence sur son esprit, et -provoquer la lettre dont nous parlons. Napoléon le chargea -naturellement de la remettre, car elle était son ouvrage en quelque -sorte. Cette phrase: _M. de Tournon vous remettra cette lettre_, la -rattache à M. de Tournon, et les opinions personnelles de celui-ci -rendent ce lien plus évident encore. Puis les dates concordent pour -placer justement cette inconséquence momentanée de Napoléon avec -lui-même dans les deux jours où il fut sans nouvelles, après en être -resté à celle du mouvement de Murat sur Madrid. Enfin, recevant le 30 -la lettre du 24, dans laquelle Murat lui apprenait combien tout -s'était heureusement passé, il revint à ses idées accoutumées, -approuva tout, et probablement reprit sa lettre, ou défendit à M. de -Tournon de la remettre, ou fit courir après lui pour lui dire de ne -pas la remettre, les choses étant changées. Quoi qu'il en soit, il est -certain qu'elle ne fut pas remise, car Murat n'en parle pas plus que -si elle n'avait pas été écrite, bien qu'il sût par les propos de M. de -Tournon que l'Empereur avait éprouvé contre lui un mécontentement -passager. - -Ce qui est certain, c'est qu'entre le 24 mars au soir et le 4 avril au -soir, M. de Tournon alla de Burgos à Paris, de Paris à Madrid; ce qui -suppose qu'il ne s'arrêta pas un moment, et ce qui le place à Paris le -29, jour même où il fit varier l'Empereur et écrire la lettre dont il -s'agit. Tout s'explique alors comme on le voit, et c'est la phrase où -il est dit que M. de Tournon remettra la lettre en question qui, la -rattachant à lui, m'a permis, en recherchant ses opinions personnelles -et en conférant les dates, de tout éclaircir. - -Maintenant comment cette lettre, qui n'est pas au Louvre, est-elle -parvenue à la publicité? Je l'ignore. M. de Tournon est mort. M. de -Las Cases, qui l'a imprimée le premier, est mort. Il est possible que -M. de Las Cases l'ait reçue de Napoléon, en preuve de ce qu'il ne -s'était pas complétement abusé sur les événements d'Espagne. Il est -possible aussi qu'elle soit arrivée par quelque dépositaire inconnu, -et qu'aujourd'hui on ne peut plus retrouver. Mais le style et certains -détails prouvent d'une manière irréfragable que la lettre n'a pas été -inventée; d'autres détails également authentiques prouvent qu'elle n'a -pas été remise; les opinions constatées de M. de Tournon, le soin de -l'en charger, la rattachent à lui; les dates la placent à un moment -qui dut être pour Napoléon celui de grandes inquiétudes, et la -contradiction si apparente se trouve ainsi expliquée. Napoléon fut un -instant ébranlé, dicta les contre-ordres contenus dans cette lettre; -puis, rassuré par la nouvelle de l'heureuse entrée à Madrid, revint à -ses premiers projets, et ne donna pas cours à une lettre qui s'est -retrouvée plus tard, et dont on a voulu faire une justification. Elle -ne prouve qu'une chose, c'est que l'esprit de Napoléon l'éclairait -toujours, tandis que ses passions l'entraînaient souvent, et qu'il -aurait mieux fait d'écouter l'un que les autres. J'ai cru ce point -d'histoire important à constater pour l'étude du coeur humain, et -j'espère que le public consciencieux reconnaîtra que je me suis donné -pour arriver à la vérité des peines que les historiens ne prennent pas -communément, outre que j'avais des documents qu'ils ont moins -communément encore. - -FIN DES NOTES. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES - -DANS LE TOME HUITIÈME. - - -LIVRE VINGT-HUITIÈME. - -FONTAINEBLEAU. - - Joie causée en France et dans les pays alliés par la paix de Tilsit. - -- Premiers actes de Napoléon après son retour à Paris. -- Envoi du - général Savary à Saint-Pétersbourg. -- Nouvelle distribution des - troupes françaises dans le Nord. -- Le corps d'armée du maréchal - Brune chargé d'occuper la Poméranie suédoise et d'exécuter le siége - de Stralsund, dans le cas d'une reprise d'hostilités contre la - Suède. -- Instances auprès du Danemark pour le décider à entrer dans - la nouvelle coalition continentale. -- Saisie des marchandises - anglaises sur tout le continent. -- Premières explications de - Napoléon avec l'Espagne après le rétablissement de la paix. -- - Sommation adressée au Portugal pour le contraindre à expulser les - Anglais de Lisbonne et d'Oporto. -- Réunion d'une armée française à - Bayonne. -- Mesures semblables à l'égard de l'Italie. -- Occupation - de Corfou. -- Dispositions relatives à la marine. -- Événements - accomplis sur mer, du mois d'octobre 1805 au mois de juillet 1807. - -- Système des croisières. -- Croisières du capitaine L'Hermitte sur - la côte d'Afrique, du contre-amiral Willaumez sur les côtes des deux - Amériques, du capitaine Leduc dans les mers Boréales. -- Envois de - secours aux colonies françaises et situation de ces colonies. -- - Nouvelle ardeur de Napoléon pour la marine. -- Système de guerre - maritime auquel il s'arrête. -- Affaires intérieures de l'Empire. -- - Changements dans le personnel des grands emplois. -- M. de - Talleyrand nommé vice-grand-électeur, le prince Berthier - vice-connétable. -- M. de Champagny nommé ministre des affaires - étrangères, M. Crétet ministre de l'intérieur, le général Clarke - ministre de la guerre. -- Mort de M. de Portalis, et son - remplacement par M. Bigot de Préameneu. -- Suppression définitive du - Tribunat. -- Épuration de la magistrature. -- État des finances. -- - Budgets de 1806 et 1807. -- Balance rétablie entre les recettes et - les dépenses sans recourir à l'emprunt. -- Création de la caisse de - service. -- Institution de la Cour des comptes. -- Travaux publics. - -- Emprunts faits pour ces travaux au trésor de l'armée. -- - Dotations accordées aux maréchaux, généraux, officiers et soldats. - -- Institution des titres de noblesse. -- État des moeurs et de la - société française. -- Caractère de la littérature, des sciences et - des arts sous Napoléon. -- Session législative de 1807. -- Adoption - du Code de commerce. -- Mariage du prince Jérôme. -- Clôture de la - courte session de 1807, et translation de la cour impériale à - Fontainebleau. -- Événements en Europe pendant les trois mois - consacrés par Napoléon aux affaires intérieures de l'Empire. -- État - de la cour de Saint-Pétersbourg depuis Tilsit. -- Efforts de - l'empereur Alexandre pour réconcilier la Russie avec la France. -- - Ce prince offre sa médiation au cabinet britannique. -- Situation - des partis en Angleterre. -- Remplacement du ministère Fox-Grenville - par le ministère de MM. Canning et Castlereagh. -- Dissolution du - Parlement. -- Formation d'une majorité favorable au nouveau - ministère. -- Réponse évasive à l'offre de la médiation russe, et - envoi d'une flotte à Copenhague pour s'emparer de la marine danoise. - -- Débarquement des troupes anglaises sous les murs de Copenhague, - et préparatifs de bombardement. -- Les Danois sont sommés de rendre - leur flotte. -- Sur leur refus, les Anglais les bombardent trois - jours et trois nuits. -- Affreux désastre de Copenhague. -- - Indignation générale en Europe, et redoublement d'hostilités contre - l'Angleterre. -- Efforts de celle-ci pour faire approuver à Vienne - et à Saint-Pétersbourg l'acte odieux commis contre le Danemark. -- - Dispositions inspirées à la cour de Russie par les derniers - événements. -- Elle prend le parti de s'allier plus étroitement à - Napoléon pour en obtenir, outre la Finlande, la Moldavie et la - Valachie. -- Instances d'Alexandre auprès de Napoléon. -- - Résolutions de celui-ci après le désastre de Copenhague. -- Il - encourage la Russie à s'emparer de la Finlande, entretient ses - espérances à l'égard des provinces du Danube, conclut un arrangement - avec l'Autriche, reporte ses troupes du nord de l'Italie vers le - midi, afin de préparer l'expédition de Sicile, réorganise la - flottille de Boulogne, et précipite l'invasion du Portugal. -- - Formation d'un second corps d'armée pour appuyer la marche du - général Junot vers Lisbonne, sous le titre de deuxième corps - d'observation de la Gironde. -- La question du Portugal fait naître - celle d'Espagne. -- Penchants et hésitations de Napoléon à l'égard - de l'Espagne. -- L'idée systématique d'exclure les Bourbons de tous - les trônes de l'Europe se forme peu à peu dans son esprit. -- Le - défaut d'un prétexte suffisant pour détrôner Charles IV le fait - hésiter. -- Rôle de M. de Talleyrand et du prince Cambacérès en - cette circonstance. -- Napoléon s'arrête à l'idée d'un partage - provisoire du Portugal avec la cour de Madrid, et signe le 27 - octobre le traité de Fontainebleau. -- Tandis qu'il est disposé à un - ajournement à l'égard de l'Espagne, de graves événements survenus à - l'Escurial appellent toute son attention. -- État de la cour de - Madrid. -- Administration du prince de la Paix. -- La marine, - l'armée, les finances, le commerce de l'Espagne en 1807. -- Partis - qui divisent la cour. -- Parti de la reine et du prince de la Paix. - -- Parti de Ferdinand, prince des Asturies. -- Une maladie de - Charles IV, qui fait craindre pour sa vie, inspire à la reine et au - prince de la Paix l'idée d'éloigner Ferdinand du trône. -- Moyens - imaginés par celui-ci pour se défendre contre les projets de ses - ennemis. -- Il s'adresse à Napoléon afin d'obtenir la main d'une - princesse française. -- Quelques imprudences de sa part éveillent le - soupçon sur sa manière de vivre, et provoquent une saisie de ses - papiers. -- Arrestation de ce prince, et commencement d'un procès - criminel contre lui et ses amis. -- Charles IV révèle à Napoléon ce - qui se passe dans sa famille. -- Napoléon, provoqué à se mêler des - affaires d'Espagne, forme un troisième corps d'armée du côté des - Pyrénées, et ordonne le départ de ses troupes en poste. -- Tandis - qu'il se prépare à intervenir, le prince de la Paix, effrayé de - l'effet produit par l'arrestation du prince des Asturies, se décide - à lui faire accorder son pardon, moyennant une soumission - déshonorante. -- Pardon et humiliation de Ferdinand. -- Calme - momentané dans les affaires d'Espagne. -- Napoléon en profite pour - se rendre en Italie. -- Il part de Fontainebleau pour Milan vers le - milieu de novembre 1807. 1 à 322 - - -LIVRE VINGT-NEUVIÈME. - -ARANJUEZ. - - Expédition de Portugal. -- Composition de l'armée destinée à cette - expédition. -- Première entrée des Français en Espagne. -- Marche de - Ciudad-Rodrigo à Alcantara. -- Horribles souffrances. -- Le général - Junot, pressé d'arriver à Lisbonne, suit la droite du Tage par le - revers des montagnes du Beyra. -- Arrivée de l'armée française à - Abrantès, dans l'état le plus affreux. -- Le général Junot se décide - à marcher sur Lisbonne avec les compagnies d'élite. -- En apprenant - l'arrivée des Français, le prince régent de Portugal prend le parti - de s'enfuir au Brésil. -- Embarquement précipité de la cour et des - principales familles portugaises. -- Occupation de Lisbonne par le - général Junot. -- Suite des événements de l'Escurial. -- Situation - de la cour d'Espagne depuis l'arrestation du prince des Asturies, et - le pardon humiliant qui lui a été accordé. -- Continuation des - poursuites contre ses complices. -- Méfiances et terreurs qui - commencent à s'emparer de la cour. -- L'idée de fuir en Amérique, à - l'exemple de la maison de Bragance, se présente à l'esprit de la - reine et du prince de la Paix. -- Résistance de Charles IV à ce - projet. -- Avant de recourir à cette ressource extrême, on cherche à - se concilier Napoléon, et on renouvelle au nom du roi la demande que - Ferdinand avait faite d'une princesse française. -- On ajoute à - cette demande de vives instances pour la publication du traité de - Fontainebleau. -- Ces propositions ne peuvent rejoindre Napoléon - qu'en Italie. -- Arrivée de celui-ci à Milan. -- Travaux d'utilité - publique ordonnés partout où il passe. -- Voyage à Venise. -- - Réunion de princes et de souverains dans cette Ville. -- Projets de - Napoléon pour rendre à Venise son antique prospérité commerciale. -- - Course à Udine, à Palma-Nova, à Osoppo. -- Retour à Milan par - Legnago et Mantoue. -- Entrevue à Mantoue avec Lucien Bonaparte. -- - Séjour à Milan. -- Nouveaux ordres militaires relativement à - l'Espagne, et ajournement des réponses à faire à Charles IV. -- - Affaires politiques du royaume d'Italie. -- Adoption d'Eugène - Beauharnais, et transmission assurée à sa descendance de la couronne - d'Italie. -- Décrets de Milan opposés aux nouvelles ordonnances - maritimes de l'Angleterre. -- Départ de Napoléon pour Turin. -- - Travaux ordonnés pour lier Gênes au Piémont, le Piémont à la France. - -- Retour à Paris le 1er janvier 1808. -- Napoléon ne peut pas - différer plus long-temps sa réponse à Charles IV, et l'adoption - d'une résolution définitive à l'égard de l'Espagne. -- Trois partis - se présentent: un mariage, un démembrement de territoire, un - changement de dynastie. -- Entraînement irrésistible de Napoléon - vers le changement de dynastie. -- Fixé sur le but, Napoléon ne - l'est pas sur les moyens, et en attendant il ajoute au nombre des - troupes qu'il a déjà dans la Péninsule, et répond d'une manière - évasive à Charles IV. -- Levée de la conscription de 1809. -- Forces - colossales de la France à cette époque. -- Système d'organisation - militaire suggéré à Napoléon par la dislocation de ses régiments, - qui ont des bataillons en Allemagne, en Italie, en Espagne. -- - Napoléon veut terminer cette fois toutes les affaires du midi de - l'Europe. -- Aggravation de ses démêlés avec le Pape. -- Le général - Miollis chargé d'occuper les États romains. -- Le mouvement des - troupes anglaises vers la Péninsule dégarnit la Sicile, et fournit - l'occasion, depuis long-temps attendue, d'une expédition contre - cette île. -- Réunion des flottes françaises dans la Méditerranée. - -- Tentative pour porter seize mille hommes en Sicile, et un immense - approvisionnement à Corfou. -- Suite des événements d'Espagne. -- - Conclusion du procès de l'Escurial. -- Charles IV, en recevant les - réponses évasives de Napoléon, lui adresse une nouvelle lettre - pleine de tristesse et de trouble, et lui demande une explication - sur l'accumulation des troupes françaises vers les Pyrénées. -- - Pressé de questions, Napoléon sent la nécessité d'en finir. -- Il - arrête enfin ses moyens d'exécution, et se propose, en effrayant la - cour d'Espagne, de l'amener à fuir comme la maison de Bragance. -- - Cette grave entreprise lui rend l'alliance russe plus nécessaire que - jamais. -- Attitude de M. de Tolstoy à Paris. -- Ses rapports - inquiétants à la cour de Russie. -- Explications d'Alexandre avec M. - de Caulaincourt. -- Averti par celui-ci du danger qui menace - l'alliance, Napoléon écrit à Alexandre, et consent à mettre en - discussion le partage de l'empire d'Orient. -- Joie d'Alexandre et - de M. de Romanzoff. -- Divers plans de partage. -- Première pensée - d'une entrevue à Erfurt. -- Invasion de la Finlande. -- Satisfaction - à Saint-Pétersbourg. -- Napoléon, rassuré sur l'alliance russe, fait - ses dispositions pour amener un dénoûment en Espagne dans le courant - du mois de mars. -- Divers ordres donnés du 20 au 25 février dans le - but d'intimider la cour d'Espagne et de la disposer à la fuite. -- - Choix de Murat pour commander l'armée française. -- Ignorance dans - laquelle Napoléon le laisse relativement à ses projets politiques. - -- Instruction sur la marche des troupes. -- Ordre de surprendre - Saint-Sébastien, Pampelune et Barcelone. -- Le plan adopté mettant - en danger les colonies espagnoles, Napoléon pare à ce danger par un - ordre extraordinaire expédié à l'amiral Rosily. -- Entrée de Murat - en Espagne. -- Accueil qu'il reçoit dans les provinces basques et la - Castille. -- Caractère de ces provinces. -- Entrée à Vittoria et à - Burgos. -- État des troupes françaises. -- Leur jeunesse, leur - dénûment, leurs maladies. -- Embarras de Murat résultant de - l'ignorance où il est touchant le but politique de Napoléon. -- - Surprise de Barcelone, de Pampelune et de Saint-Sébastien. -- - Fâcheux effet produit par l'enlèvement de ces places. -- Alarmes - conçues à Madrid en recevant les dernières nouvelles de Paris. -- - Projet définitif de se retirer en Amérique. -- Opposition du - ministre Caballero à ce plan. -- Malgré son opposition, le projet de - départ est arrêté. -- Ébruitement des préparatifs de voyage. -- - Émotion extraordinaire dans la population de Madrid et d'Aranjuez. - -- Le prince des Asturies, son oncle don Antonio, contraires à toute - idée de s'éloigner. -- Le départ de la cour fixé au 15 ou 16 mars. - -- La population d'Aranjuez et des environs, attirée par la - curiosité, la colère et de sourdes menées, s'accumule autour de la - résidence royale, et devient effrayante par ses manifestations. -- - La cour est obligée de publier le 16 une proclamation pour démentir - les bruits de voyage. -- Elle n'en continue pas moins ses - préparatifs. -- Révolution d'Aranjuez dans la nuit du 17 au 18 mars. - -- Le peuple envahit le palais du prince de la Paix, le ruine de - fond en comble, et cherche le prince lui-même pour l'égorger. -- Le - roi est obligé de dépouiller Emmanuel Godoy de toutes ses dignités. - -- On continue à rechercher le prince lui-même. -- Après avoir été - caché trente-six heures sous des nattes de jonc, il est découvert au - moment où il sortait de cette retraite. -- Quelques gardes du corps - parviennent à l'arracher à la fureur du peuple, et le conduisent à - leur caserne, atteint de plusieurs blessures. -- Le prince des - Asturies réussit à dissiper la multitude en promettant la mise en - jugement du prince de la Paix. -- Le roi et la reine, effrayés de - trois jours de soulèvement, et croyant sauver leur vie et celle du - favori en abdiquant, signent leur abdication dans la journée du 19 - mars. -- Caractère de la révolution d'Aranjuez. 323 à 516 - - -LIVRE TRENTIÈME. - -BAYONNE. - - Désordres à Madrid à la nouvelle des événements d'Aranjuez. -- Murat - hâte son arrivée. -- En approchant de Madrid, il reçoit un message - de la reine d'Étrurie. -- Il lui envoie M. de Monthyon. -- Celui-ci - trouve la famille royale désolée, et pleine du regret d'avoir - abdiqué. -- Murat, au retour de M. de Monthyon, suggère à Charles IV - l'idée de protester contre une abdication qui n'a pas été libre, et - diffère de reconnaître Ferdinand VII. -- Entrée des Français dans - Madrid le 23 mars. -- Protestation secrète de Charles IV. -- - Ferdinand VII s'empresse d'entrer dans Madrid pour prendre - possession de la couronne. -- Déplaisir de Murat de voir entrer - Ferdinand VII. -- M. de Beauharnais conseille à Ferdinand VII - d'aller à la rencontre de l'empereur des Français. -- Effet des - nouvelles d'Espagne sur les résolutions de Napoléon. -- Nouveau - parti qu'il adopte en apprenant la révolution d'Aranjuez. -- Il - conçoit à Paris le même plan que Murat à Madrid, celui de ne pas - reconnaître Ferdinand VII, et de se faire céder la couronne par - Charles IV. -- Mission du général Savary à Madrid. -- Retour de M. - de Tournon à Paris. -- Doute momentané qui s'élève dans l'esprit de - Napoléon. -- Singulière dépêche du 29, qui contredit tout ce qu'il - avait pensé et voulu. -- Les nouvelles de Madrid, arrivées le 30, - ramènent Napoléon à ses premiers projets. -- Il approuve la conduite - de Murat, et l'envoi à Bayonne de toute la famille royale d'Espagne. - -- Il se met en route pour Bordeaux. -- Murat, approuvé par - Napoléon, travaille avec le général Savary à l'exécution du plan - convenu. -- Ferdinand VII, après avoir réuni à Madrid ses confidents - intimes, le duc de l'Infantado et le chanoine Escoïquiz, délibère - sur la conduite à tenir envers les Français. -- Motifs qui - l'engagent à partir pour aller à la rencontre de Napoléon. -- Une - entrevue avec le général Savary achève de l'y décider. -- Il résout - son départ, et laisse à Madrid une régence présidée par son oncle, - don Antonio, pour le représenter. -- Sentiments des Espagnols en le - voyant partir. -- Les vieux souverains, en apprenant qu'il va - au-devant de Napoléon, veulent s'y rendre aussi pour plaider en - personne leur propre cause. -- Joie et folles espérances de Murat en - voyant les princes espagnols se livrer eux-mêmes. -- Esprit du - peuple espagnol. -- Ce qu'il éprouve pour nos troupes. -- Conduite - et attitude de Murat à Madrid. -- Voyage de Ferdinand VII de Madrid - à Burgos, de Burgos à Vittoria. -- Son séjour à Vittoria. -- Ses - motifs pour s'arrêter dans cette ville. -- Savary le quitte pour - aller demander de nouvelles instructions à Napoléon. -- - Établissement de Napoléon à Bayonne. -- Lettre qu'il écrit à - Ferdinand VII et ordres qu'il donne à son sujet. -- Ferdinand VII se - décide enfin à venir à Bayonne. -- Son arrivée en cette ville. -- - Accueil que lui fait Napoléon. -- Première ouverture sur ce qu'on - désire de lui. -- Napoléon lui déclare sans détour l'intention de - s'emparer de la couronne d'Espagne, et lui offre en dédommagement la - couronne d'Étrurie. -- Résistance et illusions de Ferdinand VII. -- - Napoléon, pour tout terminer, attend l'arrivée de Charles IV, qui a - demandé à venir à Bayonne. -- Départ des vieux souverains. -- - Délivrance du prince de la Paix. -- Réunion à Bayonne de tous les - princes de la maison d'Espagne. -- Accueil que Napoléon fait à - Charles IV. -- Il le traite en roi. -- Ferdinand ramené à la - situation de prince des Asturies. -- Accord de Napoléon avec Charles - IV pour assurer à celui-ci une riche retraite en France, moyennant - l'abandon de la couronne d'Espagne. -- Résistance de Ferdinand VII. - -- Napoléon est prêt à en finir par un acte de toute-puissance, - lorsque les événements de Madrid fournissent le dénoûment désiré. - -- Insurrection de Madrid dans la journée du 2 mai. -- Énergique - répression ordonnée par Murat. -- Contre-coup à Bayonne. -- Émotion - de Charles IV en apprenant la journée du 2 mai. -- Scène violente - entre le père, la mère et le fils. -- Terreur et résignation de - Ferdinand VII. -- Traité pour la cession de la couronne d'Espagne à - Napoléon. -- Départ de Charles IV pour Compiègne, et de Ferdinand - VII pour Valençay. -- Napoléon destine la couronne d'Espagne à - Joseph, et celle de Naples à Murat. -- Douleur et dépit de Murat en - apprenant les résolutions de Napoléon. -- Il n'en travaille pas - moins à obtenir des autorités espagnoles l'expression d'un voeu en - faveur de Joseph. -- Déclaration équivoque de la junte et du conseil - de Castille, exprimant un voeu conditionnel pour Joseph. -- - Mécontentement de Napoléon contre Murat. -- En attendant d'avoir la - réponse de Joseph, et de pouvoir proclamer la nouvelle dynastie, - Napoléon essaie de racheter la violence qu'il vient de commettre à - l'égard de l'Espagne par un merveilleux emploi de ses ressources. -- - Secours d'argent à l'Espagne. -- Distribution de l'armée de manière - à défendre les côtes, et à prévenir tout acte de résistance. -- - Vastes projets maritimes. -- Arrivée de Joseph à Bayonne. -- Il est - proclamé roi d'Espagne. -- Junte convoquée à Bayonne. -- - Délibération de cette junte. -- Constitution espagnole. -- - Acceptation de cette constitution, et reconnaissance de Joseph par - la junte. -- Conclusion des événements de Bayonne, et départ de - Joseph pour Madrid, de Napoléon pour Paris. 517 à 658 - - -NOTES. - - Note du livre XXIX. 659 - Note du livre XXX. 671 - - -FIN DE LA TABLE DU HUITIÈME VOLUME. - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, -Vol. (8 / 20), by Adolphe Thiers - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (8/20) *** - -***** This file should be named 43312-8.txt or 43312-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/4/3/3/1/43312/ - 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Travers and -the Online Distributed Proofreading Team at -http://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. Special rules, -set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to -copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to -protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project -Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you -charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm -electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy -all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. -If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project -Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the -terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or -entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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